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samedi 18 juillet 2026

France — La loi sur l'euthanasie ou la défaite de la pensée

Chronique de Luc Ferry qui critique la Loi sur l'euthanasie en France dans
Le Figaro du 16 juillet. Ferry se définit pourtant comme un  spiritualiste laïque et un partisan du rationalisme critique inspiré par Kant et les Lumières.

Il faut le dire, arguments philosophiques sérieux à l’appui, cette loi est un désastre. Pas de malentendu : que l’on puisse aider à mourir quelqu’un en fin de vie, quelqu’un dont les souffrances sont insupportables alors qu’il n’y a plus aucun espoir d’en sortir est tout à fait légitime. C’est ce que permet l’excellente loi Claeys-Leonetti, qu’on pouvait sans doute améliorer à la marge, mais qui fort à juste titre - il est vrai qu’il fallait pour le voir prendre le temps de la lire – ne proposait la sédation définitive que dans les cas où l’acharnement thérapeutique devenait funeste : fin de vie, souffrance sans espoir. Après avoir plombé l’avenir de jeunes en leur laissant une dette abyssale, Emmanuel Macron s’en prend aux « seniors » et aux malades, l’actuelle loi permettant à des personnes qui ne sont pas vraiment en fin de vie de recourir à une aide à mourir en moins de trois jours !

Cette loi est une défaite de la pensée et de l’humanité dans tous les domaines :

1) Défaite de la liberté, la vraie, celle que vous ôtent la solitude et le désespoir que suit cet état dépressif sévère, qui, tous les psychiatres le savent, supprime la possibilité même du choix et pousse les personnes au suicide. J’ajoute qu’il est assez risible de voir des matérialistes, des utilitaristes et des spinozistes qui ont passé leur vie à « déconstruire » l’idée de libre arbitre qu’ils tiennent pour « délirante» (c’est le terme qu’utilise Spinoza), faire appel in extremis à elle pour justifier cette loi !

2) Défaite de l’égalité, toutes les enquêtes montrant que ce sont les laissés-pour-compte sur le plan social et humain qui « bénéficieront » le plus de cette loi.

3) Une défaite de l’excellente loi Leonetti, qui n’avait pas seulement le mérite de limiter l’aide à mourir à la fin de vie, mais plus encore celui de ne pas présenter le droit de tuer comme un « soin » !

4) Une défaite de la norme éthique vaincue par la factualité, comme si le fait devait faire loi. Dans ces conditions, il faudrait accepter l’idée que la majorité a toujours raison, ce dont l’histoire montre abondamment que c’est évidemment faux, et que toutes les pratiques sont bonnes du moment qu’elles deviennent courantes – ce qui ouvrirait la porte à tous les malfaiteurs de la planète.

Emmanuel Macron s’en prend aux « seniors » et aux malades, l’actuelle loi permettant à des personnes qui ne sont pas vraiment en fin de vie de recourir à une aide à mourir en moins de trois jours !

On rappellera que, dans la logique utilitariste de ceux qui défendent cette loi, seul compte un minable calcul du plaisir et des peines, qui doit bien sûr l’emporter à leurs yeux sur la dignité humaine et le respect de la vie.

5) Une défaite de tous les délaissés, des solitaires, des dépressifs et des « fatigués de la vie », à qui on enverra le message qu’ils sont des boulets et qu’ils feraient mieux de dégager.

6) Une défaite de la bonne foi sur l’hypocrisie, car les partisans de la loi en appellent à Sénèque pour faire croire que le problème est celui du suicide alors qu’il ne s’agit ni de près ni de loin de lui, mais de l’autorisation de tuer ou d’aider à tuer, où l’on voit, si du moins l’on n’est pas d’une insigne mauvaise foi, que c’est l’assistance qui fait problème, l’appel à un tiers, en aucun cas la décision personnelle d’ôter sa propre vie !

7) Une défaite de la laïcité, les idéologies matérialistes prenant désormais la forme de nouvelles religions qui remplacent le divin par le «matériel», biologique ou psychologique, dans le but d’en faire une «cause première» qui s’impose contre la neutralité du droit, ce pourquoi, même si c’est sans espoir, Gérard Larcher a, sur le principe, raison de saisir le Conseil constitutionnel.

8) Une défaite enfin de la fraternité et de l’amour vaincus par un individualisme qui table, sans doute à juste titre, hélas, sur le soulagement qu’on doit éprouver en désignant comme un « soin » et un « geste d’humanité » le fait de se débarrasser en réalité du poids de personnes en proie au malheur.

Encore une fois, il ne s’agit pas de revenir sur le droit d’aider à mourir quelqu’un qui est en fin de vie, plongé dans des souffrances sans espoir, l’acharnement thérapeutique devant être évidemment rejeté. Mais il est clair à mes yeux que Houellebecq, pour une fois, avait raison, Leonetti aussi et qu’on aurait dû à tout le moins écouter bien davantage des médecins de soins palliatifs, comme Alexis Burnod, mais je m’en voudrais de gâcher ce qui reste de la fête que le Cese s’apprêtait à organiser à nos frais pour célébrer la victoire de la mort sur la vie et de l’individualisme narcissique sur l’amour. Elle a été reportée, mais le fait même qu’on ait pu y songer en dit long sur l’état moral et spirituel de nos assemblées… 
 
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mardi 26 mai 2026

Pourquoi l'Occident ne comprend rien à l'Islam - Entretien avec Rémi Brague

Quand Rémi Brague — philosophe, historien des idées, professeur émérite à la Sorbonne et à Munich — laisse tomber cette phrase, il ne polémique pas. Il constate. Et c'est précisément ce qui rend cet entretien si rare : un intellectuel qui a passé vingt ans à enseigner la philosophie de langue arabe parle de l'islam sans la complaisance de Vatican II, sans l'idéologie d'Edward Saïd, et sans le confort de l'évitement.

Pendant près d'une heure trente, Ferghane Azihari et Rémi Brague reviennent sur une série de questions que la plupart des médias français refusent encore d'aborder frontalement :
  • Pourquoi le « dialogue interreligieux » ressemble-t-il davantage à un monologue ?
  • Que signifie réellement, pour un musulman, dire qu'il « respecte » Abraham, Moïse ou Jésus ?
  • Pourquoi la simple analyse historico-critique du Coran constitue-t-elle un péril existentiel pour l'islam — bien plus que pour le judaïsme ou le christianisme ?
  • Pourquoi le livre culte d'Edward Saïd, L'Orientalisme, mériterait, selon Brague, d'être « oublié » ?
  • Une réforme de l'islam est-elle envisageable ? Et de quel côté pourrait-elle venir ?

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Rémi Brague — Sur le « vrai » islam

Rémi Brague sur l’islam, la culture classique et l’Europe

Rémi Brague : « Dans les gènes de l’islam, l’intolérance »



Commentaire de l’IDEO (l'Institut d’Études Orientales du Caire) sur l'ouvrage Le Coran des historiens en précise la teneur et la portée :

Si la tradition exégétique musulmane classique considère le Coran comme un point de départ, et s’attache surtout à en expliciter les points obscurs en faisant référence à la vie et aux paroles du Prophète, la tendance contemporaine de nombreux chercheurs en Occident est de le considérer comme un point d’arrivée, c’est-à-dire comme le produit de l’Antiquité tardive, qui recueille des traditions religieuses, philosophiques et culturelles antérieures. Une troisième voie consiste à l’étudier seul, ni dans son contexte antique tardif, ni dans sa réception musulmane. 

Ce Coran des historiens choisit résolument cette deuxième voie, celle de l’Antiquité tardive. (…) La vision de Guillaume Dye sur le Coran est celle d’un texte complexe, composite, ni l’œuvre d’un seul homme, ni livre fermé, mais un recueil ouvert qui se construit très progressivement en discussion avec ce contexte de l’Antiquité tardive.

« Contrairement à l’hagiographie musulmane qui donne au calife ʿUṯmān (m. 35/656) le rôle d’éditeur du texte sous sa version consonantique finale, Guillaume Dye identifie le règne du calife omeyyade Abd al-Malik (m. 86/705) comme le contexte politique et culturel qui a le plus influencé le texte.

vendredi 8 mai 2026

« J’ai été éle­vée dans le culte de rien. J’ai dû me décons­truire de la décons­truc­tion de mes parents. »

À l’occa­sion de la dis­pa­ri­tion de Natha­lie Baye, le Monde rap­por­tait cette confes­sion de la comé­dienne: « J’ai été éle­vée dans le culte de rien. J’ai dû me décons­truire de la décons­truc­tion de mes parents. » On ignore ce qui, chez ces parents qu’elle décri­vait comme des gens « en per­pé­tuelle crise d’ado­les­cence », rele­vait de la simple inca­pa­cité à édu­quer, de l’aller­gie à l’idée même de trans­mis­sion, ou de la volonté de pré­ser­ver leur fille de toute forme de norme sociale ou de croyance col­lec­tive. Quoi qu’il en soit, la phrase de Natha­lie Baye résonne comme un diag­nos­tic d’une sin­gu­lière per­ti­nence alors que, depuis des décen­nies, les socié­tés occi­den­tales sont sou­mises à cet impé­ra­tif mor­ti­fère de la “décons­truc­tion”.

Le mot fait son appa­ri­tion dans les années 1950, dans les tra­duc­tions françaises du phi­lo­sophe alle­mand Mar­tin Hei­deg­ger, qui y voyait une méthode de “démon­tage” des concepts phi­lo­so­phiques pour les reprendre à neuf. Le terme a été ensuite “popu­la­risé”, si l’on peut uti­li­ser ce terme à pro­pos d’un pen­seur aussi abs­cons, par le Français Jacques Der­rida, qui y voyait une méthode pour révé­ler le sens pro­fond d’un texte au-delà des mots uti­li­sés. Il a été ensuite gal­vaudé, deve­nant l’une des tartes à la crème de la mou­vance wokiste, jusqu’à San­drine Rous­seau se van­tant d’être la com­pagne d’un « homme décons­truit ». Arra­chée à la phi­lo­so­phie et à la séman­tique pour s’appli­quer aux champs de la socio­lo­gie, de l’éco­no­mie, de la poli­tique, de l’his­toire, la décons­truc­tion a pour voca­tion d’y déni­cher un ensemble de méca­nismes et de struc­tures qui se cachent der­rière l’appa­rence des mots et l’habi­tus des moeurs et des cou­tumes, les­quels ne seraient qu’autant de cache-sexes de pro­ces­sus d’oppres­sion, de domi­na­tion, d’exploi­ta­tion — des mino­ri­tés par la majo­rité, des femmes par les hommes, des “raci­sés” par les Blancs, des pro­lé­taires par les pos­sé­dants, des peuples colo­ni­sés par les Occi­den­taux, etc.

Dans sinon le meilleur du moins “le moins pire” des cas — celui de Natha­lie Baye —, cette décons­truc­tion a mis en place ce “culte de rien” dont elle par­lait — c’est-à-dire un grand “no man’s land”, ou plu­tôt “no woman’s land” pour res­ter dans le champ lexi­cal wokiste, de croyances, un grand désert de valeurs, de prin­cipes et d’idéaux. D’où que tant de nos contem­po­rains semblent errer dans l’exis­tence à la manière de feuilles mortes, inca­pables de trou­ver un sens à leur exis­tence et sou­mis à tous les vents de la mode, du consu­mé­risme et du prêt-à-pen­ser. D’où, puisque l’homme a onto­lo­gi­que­ment besoin de croire en quelque chose, qu’il se trouve des idéaux de sub­sti­tu­tion dans tous les dik­tats de l’époque : tri sélec­tif, anti­spé­cisme mili­tant ou hygié­nisme obses­sion­nel, qui sont les reli­gions de sub­sti­tu­tion que se sont trou­vées nos temps misé­rables.


Car, bien sou­vent aussi, la décons­truc­tion ne débouche pas sur le néant, mais sur une construc­tion inver­sée: l’“homme décons­truit” n’est jamais qu’un homme qui a été recons­truit selon des pré­sup­po­sés inverses. L’objec­tif de la décons­truc­tion n’est pas de faire de chaque être une page vierge où il puisse exer­cer sa liberté en écri­vant ce que bon lui semble, mais d’y impri­mer en carac­tères gras le petit livre rouge de l’époque, inclu­sif, citoyen, éco­res­pon­sable, fémi­niste et dégenré, anti­ra­ciste, déco­lo­nial et iden­ti­taire.

Au pas­sage, l’homme décons­truit et recons­truit selon le Mec­cano pro­gres­siste n’aura pas seule­ment rem­placé des sté­réo­types par d’autres : il aura bazardé une anthro­po­lo­gie fon­dée sur la nature humaine et jeté aux orties des normes, des us et des cou­tumes for­gés par une tra­di­tion mil­lé­naire, fruits de l’expé­rience, des erreurs, des tâton­ne­ments et des réus­sites de cen­taines de géné­ra­tions, pour les rem­pla­cer par des idéaux en matière plas­tique, aussi pas­sa­gers que déri­soires, qui per­mettent seule­ment de construire une idéo­lo­gie, mais en aucun cas une per­son­na­lité — et encore moins une société tour­née vers le bien com­mun. Culte de rien et recons­truc­tion pro­gres­siste convergent vers une même catas­trophe : la déci­vi­li­sa­tion. Natha­lie Baye ne savait pas à quel point elle avait rai­son : il est urgent de décons­truire la décons­truc­tion, pour pas­ser de la déci­vi­li­sa­tion à la reci­vi­li­sa­tion.

Texte de Laurent Dandrieu dans Valeurs actuelles

dimanche 7 décembre 2025

Jean-Luc Mélenchon : «L’esprit des Lumières doit à l’Islam» (et à Averroès)

Cette version très islamo-compatible de l'histoire philosophique n'est pas sans rappeler ce qu'affirmait Luc Ferry, corrigé par Rémi Brague. Voir ci-dessous.

Usage de la raison : Rémi Brague sur la prétendue primauté Averroès sur Saint Anselme, Saint Thomas d'Aquin

Rémi Brague corrige les propos de Luc Ferry sur Averroès (°1126 - †1198) qui aurait appris aux Occidentaux que l’usage de la raison est un devoir pour les Occidentaux. Pour Luc Ferry, « ce message d’Averroès c’est le message Saint-Thomas d’Aquin, c’est que Saint-Thomas (° 1224 - †1274) va reprendre d’Averroès. [...] C’est ce qui va passer aujourd’hui quasiment mot pour mot dans l’encyclique de Jean-Paul II Fides et Ratio. »

Rémi Brague souligne que Luc Ferry se réfère à un unique texte d’Averroès qui correspond à environ 0,5 % de son œuvre totale. Dans ce texte, Averroès distingue trois types d’hommes : le vulgaire tout en bas, les philosophes tout en haut et au milieu, pour simplifier, ce qu’on pourrait appeler « des théologiens ». Pour Averroès, explique Rémi Brague, la raison n’est obligatoire que pour les seuls philosophes, pour les autres elle est interdite.

Non seulement ce texte d’Averroès auquel Luc Ferry fait allusion ne va pas dans le même sens que Saint-Thomas d’Aquin, mais il va très exactement dans le sens contraire. Pour Rémi Brague, « les mettre dans le même panier c’est simplement avouer son incompétence ». Le philosophe ajoute qu’« oser dire que le problème de la raison et de la foi serait venu d’Averroès à Thomas d’Aquin, c’est d’une insolence : comme si Saint-Anselme (°1033 - †1109) — bien avant l’entrée du savoir arabe et traduit en arabe en Occident — n’avait posé la question d’une manière très lucide. Comme si Saint-Anselme n’était lui-même pas l’héritier de Saint-Augustin (°354 - †430) qui a posé la question ! Mais qu’est-ce que c’est que cette façon de vouloir nous faire croire — sans doute pour se dédouaner de je ne sais quel racisme intellectuel ou non — que les Arabes nous auraient tout apporté, que l’Europe n’aurait rien inventé ! »

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La conservation du savoir grec à Constantinople et sa diffusion dans l'Europe romane (avec Extrait relatif à l’enseignement classique conservé sous l'Empire romain d'Orient).

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La liberté moderne vue par Rémi Brague

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mardi 24 juin 2025

Peur, précaution, confort... Comment nous avons perdu le goût du risque

La peur est aujourd'hui partout. Peur climatique, peur sécuritaire, peur sanitaire... Les lendemains qui chantent semblent avoir laissé place aux scénarios catastrophes. La révolution a cédé le pas à l'Apocalypse. Et pourtant, nous vivons dans des sociétés occidentales où nous n'avons jamais été aussi riches. Nous n'avons jamais vécu aussi longtemps. Mais nous semblons avoir abandonné toute espérance tout se passe comme si nous étions tétanisés par l'avenir.

C'est justement ce paradoxe de ces sociétés de plus en plus hostiles aux risques qui cherchent et qui tendent vers l'utopie du risque zéro qu'Eugénie Bastié interroge dans ce nouveau numéro du Club Le Figaro Idée. Pour ce faire, elle reçoit Pascal Bruckner et Catherine van Velen.

00:00 – La peur : un phénomène politique moderne  
04:37 – Le principe de précaution : paralysie ou prudence ?  
20:59 – L’éducation par la peur : des enfants déjà vieux  
36:16 – Tragique, démocratie... Ce que nous avons perdu
 
Livres évoqués
 


 
 
   
 

mardi 22 octobre 2024

« La bien-pensance étouffe l’entreprise »

Pleines de bonnes intentions, les nouvelles règles en vigueur dans le management peuvent engendrer un conformisme moral et intellectuel au sein des entreprises, affirme l’essayiste. Qui appelle à résister aux excès de cette «vertu dangereuse». Depuis son succès de librairie La Comédie (in) humaine, écrit avec l’économiste Nicolas Bouzou, Julia de Funès s’est affirmée comme l’analyste de référence des dérives de la gestion contemporaine. Elle débusque comme personne les dangers des manifestes vertueux qui promettent le bien-être au travail grâce à l’inclusion, la diversité, l’intelligence collective et autres concepts généreux. Docteur en philosophie et diplômée d’un DESS en ressources humaines, Julia de Funès est moins une polémiste qu’une lanceuse d’alerte: son nouveau livre, La Vertu dangereuse, est un appel précis et argumenté à la résistance contre le prêt à penser. Et pas seulement au sein de l’univers professionnel, tant le politiquement correct imprègne la société dans son ensemble.

LE FIGARO MAGAZINE. — Jamais on a autant parlé de bien-être au travail et, pourtant, beaucoup de salariés se plaignent d’être malheureux dans leur environnement professionnel. Que se passe-t-il?

Julia DE FUNÈS. — En effet, cela fait des années que l’on espère une osmose ouatée entre collaborateurs, que l’on rêve de nager dans une harmonie radieuse, que les organisations développent des parcours bien-être, des politiques toujours plus innovantes de qualité de vie au travail, et certaines entreprises vont loin puisqu’elles créent des postes de «chief happiness officer» (officier en chef du bonheur!) tout en installant, c’est la dernière trouvaille, un petit boîtier baptisé «chief LOL officer», censé évaluer l’ambiance du bureau grâce à une intelligence artificielle. On n’en finit donc pas de miser sur le bien-être, or, jamais il n’y a eu autant de mal-être, d’arrêts de travail, d’arrêts maladie, de surmenage, de démission silencieuse (consistant à ne travailler qu’au minimum NDLR), de démotivation dans les organisations. Comment expliquer ce paradoxe? Le bien-être ne peut pas faire l’objet d’une politique managériale pour des raisons philosophiques de fond. Premièrement, le bien-être est absolument subjectif et indéfinissable. Si je demande à vos lecteurs quel serait leur bonheur ou leur mieux-être demain, j’aurais autant de réponses que de lecteurs! Quelqu’un de malade aura envie de recouvrer la santé. Quelqu’un de seul aura envie de retrouver les siens, etc. Autrement dit, le bien-être est une affaire entre soi et soi-même.

—  Comment faire d’une notion si subjective un objet managérial? 

— Toutes les tentatives qui cherchent à uniformiser et homogénéiser le bien-être s’avèrent au mieux vaines, au pire tyranniques. Regardons l’histoire, les pires crimes ont souvent été commis au nom du bien de l’humanité. Deuxièmement, le bien-être reste un état plus ou moins éphémère. Nous l’avons tous vécu dans nos vies, nous pouvons être heureux deux jours et malheureux les trois jours d’après. Alors, comment faire d’un état si incertain, si fluctuant un objet managérial? Enfin, le bien-être excède évidemment la sphère professionnelle. Si nos enfants sont très malades, nous serons malheureux dans notre travail, quand bien même tout sera mis en place pour notre bonheur. Rien que pour ces trois raisons de fond (c’est subjectif, contingent et au-delà de la sphère professionnelle), le bien-être ne peut faire l’objet d’une politique managériale. Travailler aux conditions d’un travail plus épanouissant et plus confortable pour chacun est une chose. Mais chercher à rendre les collaborateurs heureux en est vraiment une autre. C’est une vertu dangereuse.

jeudi 5 septembre 2024

Repenser l’enseignement de Philippe Nemo

Les sous-performances de notre système scolaire et universitaire sont cruellement mises en évidence aujourd’hui par les classements internationaux. La France, qui fut jadis un des « cerveaux du monde », semble engagée dans une baisse angoissante de son niveau intellectuel. On peut légitimement incriminer les structures d’un système mono­polistique centralisé dont l’expérience a suffisamment montré qu’en raison de sa taille, et parce qu’il est paralysé par le statut de la fonction publique et la cogestion syndicale, il ne peut plus fonctionner. On doit aussi mettre en cause les idéologies qui le dominent depuis des années : rejet de l’entreprise, égalitarisme, pédagogisme, inexplicable réticence à transmettre les savoirs.

Si l’on veut remonter la pente, il faut repenser tant les structures que les contenus d’enseignement. Il est indispensable d’instaurer un pluralisme permettant autonomie, émulation et responsabilité, ce qui pourra se faire au sein même du service public, par déconcentration ou décentralisation, mais aussi par le développement d’un secteur privé d’un nouveau type associant financement public et prestation par des acteurs non étatiques. Cette liberté retrouvée permettra de mettre sur pied un enseignement secondaire diversifié comportant, d’une part, des filières techniques et professionnelles d’excellence, d’autre part, un secondaire académique rompant avec le non-sens du « collège unique ». Ainsi pourront être formés les scientifiques, ingénieurs, médecins, administrateurs, experts en tous domaines dont la France a évidemment besoin si elle veut tenir son rang face aux nations qui menacent de la dépasser aujourd’hui sur les plans scientifique, économique et géopolitique.

Repenser l'enseignement
par Phillippe Nemo,
paru le 4 septembre 2024,
aux Presses universitaires de France,
à Paris,
272 pages,
ISBN-10 : 2130870155
ISBN-13 : 978-2130870159

Philippe Nemo est philosophe, spécialiste d’histoire des idées morales et politiques. Il est auteur d’une quinzaine d’ouvrages, dont trois portant déjà sur les problèmes d’éducation. Il a créé et dirige l’École professorale de Paris. Dernier ouvrage : La Philosophie de Hayek, coll. « Quadrige », PUF, 2023.

jeudi 1 août 2024

Pour Montesquieu, la démocratie exige, pour fonctionner, la vertu (du stoïcisme antique ou surtout de la religion chrétienne)

L'auteur de l' Esprit des lois ne fut pas un pur libéral. Il savait que la démocratie exige, pour fonctionner, la vertu. Recension parue dans le Figaro Histoire ce la leçon de Jean Starobinski.

Montesquieu, c'est avant tout une langue. La clarté jointe à l'ironie, le pouvoir d'abstraction de la raison combiné à la puissance évocatrice de la littérature qui fondent l'esprit français. Son regard distancié et perçant, sa capacité foudroyante d'extraire de l'observation du réel des lois générales est à mille lieues du jargon ronronnant des spécialistes d'aujourd'hui. Que dirait ce fervent défenseur de la séparation des pouvoirs de l'hypertrophie du pouvoir judiciaire ? Cet apologiste du doux commerce du retour de la guerre au cœur de la mondialisation ? Ce théoricien des climats qui associait les empires tyranniques à la chaleur du midi lierait-il le réchauffement climatique aux penchants renouvelés pour l'autoritarisme ?

Pour comprendre ce que nous devons à Montesquieu et comment il nous aide encore à voir plus clair dans notre temps présent, il faut lire le magnifique essai que lui a consacré le fameux théoricien de la littérature Jean Starobinski , publié en 1994 et réédité ces jours-ci aux éditions Seuil. « Nous vivons dans une société aménagée en grande partie selon les vœux de Montesquieu : l'exécutif, le législatif et le judiciaire y sont séparés ; les peines y sont en principe proportionnées aux délits ; le libéralisme économique y est pratiqué avec quelques correctifs », écrit Starobinski. Mais si les grands principes de l'auteur de l' Esprit des lois nous régissent, son état d'esprit manque cruellement à notre époque. Héritier de Montaigne, préfigurateur de Tocqueville et de Raymond Aron, cet esprit libéral est « l'un des rares qui sachent occuper les mi-distances, sans se laisser gagner par la médiocrité ».

Avec Diderot, Voltaire, et Rousseau, il est l'un des membres du quatuor des « philosophes des Lumières » qu'on apprend au collège. Pourtant faut-il vraiment le mettre dans le même sac que les théoriciens de salon qui prétendirent démolir la France d'Ancien Régime pour la rebâtir sur de nouveaux fondements ? Cet aristocrate, enraciné dans sa vigne du Bordelais, avait vu avec consternation s'abîmer le règne de Louis XIV où les vieilles vertus d'honneur et d'héroïsme avaient été détournées par la guerre et la courtisanerie, où l'absolutisme royal avait noyé tous les anciens corps intermédiaires.

Montesquieu ou les Lumières conservatrices

Montesquieu est un homme de transition. Encore habité par l'esprit de la philosophie classique, il adopte le rationalisme de son temps pour jeter un regard critique sur les institutions. Il s'inspire de la loi de la gravitation de Newton pour concevoir sa théorie des pouvoirs et des contre-pouvoirs. Mais il n'est pas du tout un adepte de la table rase et voudrait au contraire que la France retrouve ses racines féodales ignorées par l'arbitraire royal.

Selon lui, le plus haut degré des institutions humaines s'annonce le plus souvent en l'origine. L'histoire n'est pas une longue marche vers le Progrès, mais elle est faite de vicissitudes. Il faut le croire plus sincère que prudent lorsqu'il défend la foi chrétienne face aux spinozistes et aux athées. S'il souhaite séparer les lois religieuses des lois humaines, c'est parce qu'il se méfie de l'absolutisme en politique. En cela il diffère radicalement de Rousseau qui divinisera la volonté générale. Son optimisme rationaliste est tempéré par une sorte de pessimisme anthropologique : il rappelle, nous dit Starobinski, « aux hommes leur condition historique : ils ne peuvent être qu'en rapport variable avec l'absolu, malheureux s'ils l'oublient, peu certains de réussir s'ils veulent lui donner force de réalité dans toutes les relations qu'ils établissent entre eux ».

Montesquieu n'est pas un pur libéral. Il ne pense pas naïvement que les sociétés humaines peuvent s'organiser simplement par les règles du marché et du droit. Certes le commerce « adoucit les mœurs barbares » mais il « corrompt les mœurs pures » ; s'il unit les nations, il divise les particuliers en monnayant toutes les transactions humaines. Pouvait-il prévoir que sa critique des excès de l'Ancien Régime allait conduire à sa disparition ? Que ses propres principes déboucheraient sur la consécration d'un individualisme peu soucieux des exigences de la vie sociale ? Il avait prévenu que la démocratie ne saurait fonctionner sans la « vertu » des citoyens, et cette vertu ne se fabriquerait pas toute seule. Elle dépendait d'une vision du monde : le stoïcisme antique, et surtout la religion chrétienne qui forme un tribunal intérieur retenant par mille fils les excès des passions humaines.



 
Montesquieu
de Jean Starobinski 
Publié au Seuil,
à Paris,
le 31 mai 2024,
320 pp,
ISBN-10 ‏ : ‎ 2021226778
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2021226775

jeudi 4 avril 2024

Les droits de l'Homme et la révolution universelle (critique par Edmund Burke)

La Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen apparaît souvent comme l’un des plus grands apports de la Révolution française. On célèbre alors ces fameux « Droits de l’Homme » comme une avancée inestimable dans l’histoire de l’Humanité et l’on peine à imaginer qu’une société juste puisse exister sans la reconnaissance officielle de ces droits naturels imprescriptibles. Pourtant, c’est oublier un peu vite que la pensée des droits de l’Homme se heurta à des critiques féroces dès leur promulgation et ce provenant d’horizons intellectuels très différents. Or, la première de ses critiques émana d’Edmund Burke, dès 1790, dans ses Réflexions sur la Révolution en France, un des plus grands ouvrages politiques de l’époque moderne.

vendredi 13 octobre 2023

Triple système : l'intelligence intuitive rapide, l'intelligence logique lente et, enfin, la curiosité, le regret et le doute

C’est l’un des paradoxes de la condition humaine : de l’apparition d’Homo sapiens, il y a 300 000 ans, à son entrée dans l’histoire et aux temps modernes, l’homme a connu un singulier perfectionnement de ses capacités intellectuelles. Il ne cesse, pour autant, de se tromper.

Les psychologues se sont penchés, depuis la fin du XIXe siècle, sur cette énigme. Récompensé par le prix Nobel d’économie en 2002, Daniel Kahneman l’avait expliquée par la concurrence, dans notre cerveau, entre une intelligence intuitive, approximative et rapide (ce qu’il appelle le système 1), et une intelligence logique, fondée sur l’analyse, plus sûre, mais plus lente (système 2). Nos erreurs seraient dues à la prévalence, dans de nombreuses circonstances, de la démarche intuitive, elle-même affectée par le jeu des émotions primaires — peur, joie, tristesse ou colère —, sur la démarche logique. Le constat avait paru remettre en cause les analyses de Jean Piaget, selon lequel la sortie de l’enfance consistait en un passage progressif de comportements dictés par des intuitions trop rapides à une plus grande rationalité grâce au développement des capacités d’abstraction.

Disciple de Piaget, professeur de psychologie à l’université Paris-Cité, fort d’une réputation internationale pour ses travaux sur le développement cognitif de l’enfant, Olivier Houdé propose ici une théorie nouvelle, qui vient surmonter la contradiction entre les deux hypothèses en les dépassant. Appuyé sur les connaissances que nous donnent les formidables progrès de l’informatique et de l’imagerie médicale, et au terme de vingt ans de travail à la tête du Laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant, il estime en effet que procède des neurones de notre cortex préfrontal, à l’avant du cerveau, notre capacité d’inhiber nos réflexes intuitifs en activant au contraire les algorithmes d’où émane la pensée réfléchie.

Le propos ne relève pas de la spéculation théorique : il a des conséquences pratiques d’une immense portée dans la mesure où Olivier Houdé estime que c’est dès lors à cette disposition (système 3) que l’éducation doit d’abord s’adresser en encourageant non la seule logique mais, au terme d’une démarche qui soit presque « morale », les émotions « contrefactuelles » — doute, regret, curiosité — qui entretiennent la crainte de se faire abuser par les apparences ; qu’elle doit certes apprendre à lire, à écrire, à compter, mais plus encore à trier, déduire, raisonner.

Il a réuni et étoffé ici cinq de ses ouvrages pour les ordonner autour de cette question essentielle : Comment raisonne notre cerveau ? Le volume pourrait paraître intimidant au profane. Il suscite au contraire chez le lecteur un constant intérêt. Olivier Houdé ne s’y contente pas en effet de livrer les résultats de ses études et d’apporter une vision toute nouvelle des mécanismes de l’intelligence. Il a replacé son travail dans l’histoire longue de la pensée. Comme il le souligne lui-même, son hypothèse rejoint en effet la théorie de Platon, distinguant « trois systèmes de l’âme » — le désir impétueux, la raison et la volonté — qui correspondent aux trois systèmes de la psychologie contemporaine. « Platon avait déjà compris, écrit-il, une chose importante : le système 2, la raison ou la logique pure, ne peut rien sans le courage et l’ardeur du système 3. » Contre Aristote et sa foi dans la toute-puissance du logos, il avait mesuré que la raison logique n’avait pas en elle-même, dans son formalisme, la force nécessaire pour contrôler le réflexe intuitif, et, partant, l’arrêter ; qu’elle avait besoin du secours de la volonté.

Avant de mettre en scène les grands débats contemporains sur la construction de la logique, d’éclairer le mystère de la persistance, chez l’adulte, de comportements irrationnels, Olivier Houdé fait dès lors, sous cet angle, un survol passionnant de toute l’histoire des idées : comment saint Augustin a décrit dans le De Trinitate illusions et biais perceptifs qui encombrent l’esprit humain ; comment saint Thomas d’Aquin a résolu dans sa Somme l’opposition entre foi et raison en montrant qu’il s’agissait de deux chemins pour atteindre la même vérité. Voici plus loin Montaigne dénonçant dans le fanatisme la prédominance du désir et des impulsions sur la réflexion ; voilà Pascal opposant l’esprit de finesse à l’esprit de géométrie, Hume soulignant combien contiguïtés spatiales ou temporelles, associations d’idées, ressemblances configurent la mémoire humaine en de puissants mécanismes d’assemblage qui conditionnent nos sentiments et, par là, nos idées.

En reliant l’univers aride de la recherche à l’histoire deux fois millénaire de la pensée philosophique, Olivier Houdé nous offre ainsi, sous les couleurs d’un travail purement scientifique, un livre essentiel : à l’heure où domine l’irrationalité, la tyrannie de l’émotion, la superficialité d’une pensée fascinée par la vitesse de réaction des machines, l’abondance d’informations placées sur un pied d’égalité, l’autorité des écrans numériques et leur propension à nous faire réagir de manière intuitive, la tentation de nous en remettre, in fine, aux algorithmes de l’intelligence artificielle, il nous invite à faire usage de la plus précieuse de nos capacités : celle de nous dominer.


Recension : Figaro Histoire

Comment raisonne notre cerveau, 2e édition

par Olivier Houdé
aux Presses universitaires françaises,
dans la collection « Que sais-je ? »,
564 pages,
ISBN-10 : 2 715 418 590
ISBN-13 : 978-2715418592

mercredi 5 juillet 2023

La société progressiste nous rend-elle malades ?

Alors que les taux d’infection par le COVID-19 commençaient à diminuer, des signes d’une pandémie bien plus étrange sont apparus : le COVID long et son cortège de complications à long terme. On pourrait penser que, puisque ce sont les hommes et les personnes âgées qui souffrent le plus des complications du virus, la plupart des personnes atteintes de COVID long sont des hommes âgés. Mais ce n’est pas le cas. Selon une enquête du Bureau du recensement des États-Unis, les femmes sont presque deux fois plus susceptibles que les hommes de déclarer en être atteintes, tandis que les transsexuels sont nettement plus susceptibles d’en être atteints que tous les autres groupes. Une étude allemande, quant à elle, a conclu « qu’il y a de plus en plus de preuves que les adolescentes sont particulièrement exposées à des symptômes prolongés ». 

Étant donné que le COVID a tendance à affecter les hommes plus que les femmes, pourquoi le COVID prolongé affecterait-il les femmes plus que les hommes ? Et étant donné que les complications de la COVID sont extrêmement rares chez les jeunes, pourquoi les adolescentes seraient-elles affectées de manière disproportionnée par la COVID de longue durée ? Enfin, puisqu’on ne peut pas accuser un virus de transphobie, pourquoi le long COVID affecterait-il davantage les transsexuels ? 

La réponse repose sur le fait que le long COVID n’est pas un phénomène strictement physique. Une étude portant sur près de deux millions de personnes et publiée dans la revue Nature a révélé que les personnes ayant déclaré trois symptômes ou plus de longs COVID incluaient : 4,9 % des personnes dont il a été confirmé qu’elles avaient souffert de COVID, et 4 % des personnes n’ayant aucune preuve d’avoir souffert de COVID. Ainsi, le fait de déclarer les symptômes d’une longue COVID n’est que modérément associé à une infection antérieure par la COVID. En fait, le COVID long est presque aussi bien corrélé aux troubles de l’humeur qu’au COVID lui-même. Une étude a montré que les personnes sujettes à l’anxiété et à la dépression avant l’infection par le COVID étaient 45 % plus susceptibles de développer un long COVID après l’infection, et l’étude de Nature a montré que le fait de souffrir d’anxiété et de dépression avant d’être infecté par le COVID doublait presque les chances de déclarer un long COVID.

Cela expliquerait pourquoi les femmes et les transsexuels déclarent de manière disproportionnée des COVID de longue durée : ces deux groupes démographiques ont des taux d’anxiété et de dépression particulièrement élevés.

Mais pourquoi les troubles de l’humeur augmenteraient-ils la probabilité d’une longue COVID ? Certains experts ont émis l’hypothèse que le stress pouvait affecter la réponse immunitaire à la COVID et conduire à des infections plus graves. Cependant, une étude turque n’a trouvé aucune preuve que l’anxiété ou la dépression modifie la réponse immunitaire de l’organisme au virus. L’explication la plus probable est que, comme les symptômes des troubles de l’humeur se confondent avec ceux d’une longue période de COVID, les gens confondent la détresse psychologique avec les effets secondaires d’une infection virale.

Ce phénomène s’inscrit dans un contexte plus large. Les jeunes font état de leur désespoir et de leur détresse à un rythme sans précédent, et cette crise de la santé mentale est le symptôme d’une société qui fonctionne mal - une société qui rend les gens malades en leur inculquant le sentiment d’être malades. La tendance des gens à diagnostiquer à tort leur désespoir comme un trouble médical peut être observée bien au-delà des rapports sur les COVID à long terme. Prenons l’exemple de l’augmentation des cas de dysphorie de genre. Entre 2012 et 2022, le nombre d’adolescents orientés vers le service de développement de l’identité de genre (GIDS) du NHS (le système de la santé publique du Royaume-Uni) a augmenté de plus de 2000 %. Si cette augmentation était simplement due à la diminution de la stigmatisation des transsexuels, elle ne se limiterait pas à un seul sexe et à une seule tranche d’âge, mais elle a été presque exclusivement le fait des jeunes et des femmes biologiques.

Le groupe qui, de manière disproportionnée, se dit souffrir de dysphorie de genre — les adolescentes — semble être le même groupe démographique que celui qui, dans l’étude allemande, est considéré comme présentant un risque disproportionné de COVID à long terme. Il s’agit également du groupe qui, outre les transsexuels, est considéré comme le plus exposé aux troubles de l’humeur. Une fois de plus, il semble donc que de nombreux jeunes, en particulier des filles, confondent désarroi général avec une autre maladie.

Et ce ne sont pas seulement les cas de dysphorie de genre qui se sont multipliés chez les jeunes. Les cas de troubles dépressifs majeurs, de troubles déficitaires de l’attention, de troubles obsessionnels compulsifs, de troubles d’anxiété sociale, de troubles d’anxiété généralisée, de troubles du spectre autistique et de divers troubles de l’alimentation ont également augmenté. Il semble que les jeunes et leurs médecins considèrent les problèmes personnels comme des troubles médicaux : nous vivons une pandémie de pathologisation.

Pourquoi tant de gens confondent-ils tristesse et maladie ? Il est dans la nature humaine de chercher des causes uniques à des problèmes complexes. 

lundi 19 juin 2023

Religion et philosophie — Le Pari de Pascal (naissance de Blaise Pascal, il y a 400 ans)




Qu’avez-vous à perdre à tenir un pari qui ne vous coûte rien et qui risque de vous faire gagner l’infini ? Il faut parier, vous n’avez pas le choix, vous êtes embarqué. Ne pas parier que Dieu existe, c’est parier qu’il n’existe pas. Sur quoi pariez-vous donc ? Pesons le gain et la perte. En prenant le pari de croire que Dieu existe, si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Inversement, si vous pariez qu’il n’existe pas, vous perdrez tout s’il existe, et rien s’il n’existe pas. Pariez donc qu’il existe sans hésiter.

(Extrait du film Blaise Pascal de Rossellini)

dimanche 14 mai 2023

Le danger d'une morale hypertrophiée (selon Arnold Gehlen)

Faisons-nous face à une « décadence morale » ou bien plutôt à une « hypermorale », une morale universelle hypertrophiée, fondée sur les bons sentiments ? 
 
Au lieu d’un retour à la morale, ce dont notre époque a besoin n’est-il pas plutôt de mettre des bornes aux exigences morales disproportionnées de l’humanitarisme et de refonder un « pluralisme éthique » ? De concilier des morales d’ordre différent ? À rebours d’une pensée « humanitariste » et universaliste, fondée sur l’hypertrophie des bons sentiments, Gehlen postule que la morale est engendrée par les institutions.
 
Telle était l’ambition d’Arnold Gehlen quand il écrivit son remarquable essai « Morale et Hypermorale », récemment traduit en français. 
 
Écrit en 1969, peu après les divers mouvements de 68, il s’agit sans nul doute d’un des meilleurs ouvrages de cette période, dont les thèses principales n’ont rien perdu de leur force aujourd’hui.

vendredi 31 mars 2023

Impuissant face aux crises, le progressisme se réfugie dans les lois sociétales

Les Anciens concevaient le monde comme essentiellement statique (les changements n’étaient guère plus que des vaguelettes à la surface de la mer), ou comme animé d’un mouvement cyclique (sur le modèle des cycles astronomiques), ou encore comme allant se dégradant (âges d’or, d’argent, de bronze, de fer). S’il y a bien une idée qui leur était étrangère, c’était celle d’un monde en progrès. L’image des nains juchés sur les épaules de géants, apparue au Moyen Âge, a amorcé une transition : tout en préservant une supériorité des Anciens (les géants), elle accordait aussi une supériorité à leurs successeurs qui, juchés sur leurs épaules, voyaient plus loin qu’eux. La modernité, elle, n’a plus ces ménagements. L’esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, rédigé par Condorcet à la fin du XVIIIe siècle, est emblématique du cadre progressiste dans lequel se trouve désormais pensée l’histoire humaine. Un mouvement général d’élévation, depuis les peuplades primitives jusqu’à une espèce humaine s’affranchissant une à une de toutes ses chaînes, de toutes ses limites, « soustraite à l’empire du hasard, comme à celui des ennemis de ses progrès, et marchant d’un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur ». Condorcet était versé dans les sciences, particulièrement les mathématiques, et le progressisme comme cadre général de pensée ne se serait sans doute pas imposé comme il l’a fait, au cours des derniers siècles, sans le développement des sciences mathématiques de la nature. Ainsi que l’a écrit Léo Strauss, « la science moderne est la colonne vertébrale de la civilisation moderne ». Ce sont les avancées de la science, nourrissant les avancées technologiques, qui ont solidement accrédité l’idée d’un monde en progrès.

 

Nouvelle frontière repoussée du progrès : l’imposition des rencontres entre des enfants et des travelos. Ici l’argent du contribuable canadien à l’œuvre.

Voici cependant que la dynamique, d’abord promesse d’un monde toujours meilleur, revêt des aspects inquiétants. Avec le progrès scientifique, il s’agissait d’éclairer le monde. Le progrès technologique que la science nourrit, en accroissant sans cesse les puissances d’intervention, ne se contente pas, cependant, de répandre la lumière. Il s’est mis à dérégler la Terre, à l’épuiser, à menacer de la rendre invivable. Emmanuel Macron lui-même, progressiste en chef, a été obligé d’en convenir : fin de l’abondance, fin de l’insouciance. Les dommages causés au monde, notons-le, ne sont pas seuls en cause : les dommages infligés aux cultures humaines sont également patents, dont le « progrès », au point où nous en sommes, semble moins favoriser l’épanouissement et la fructification qu’accélérer le délitement. Aragon, au sein du Comité central du PC, était manifestement moins convaincu que ses camarades des vertus libératrices de la technique. À ses yeux, le déferlement des nouveaux dispositifs réputés accroître notre puissance d’agir avait pour principal effet de nous vider de notre substance. « Ce progrès qui me prive d’une fonction peu à peu m’amène à en perdre l’organe. Plus l’ingéniosité de l’homme sera grande, plus l’homme sera démuni des outils physiologiques de l’ingéniosité. Ses esclaves de fer et de fil atteindront une perfection que l’homme de chair n’a jamais connue, tandis que celui-ci progressivement retournera vers l’amibe. Il va s’oublier. »

Léo Strauss, quant à lui, ouvrait une conférence de 1952 (pour lui, la fin de l’insouciance a été plus précoce que chez notre président) par ces mots : « Le progrès est devenu un problème — il pourrait sembler que le progrès nous ait conduits au bord d’un abîme et qu’il soit par conséquent nécessaire d’envisager d’autres options. Par exemple, s’arrêter là où nous nous trouvons ou, si cela s’avérait impossible, revenir en arrière. » Dans la suite, Strauss nuance son propos, mais le constat est là.

Pour autant, rien n’y fait : la structure progressiste, les modes de pensée progressistes, les réflexes progressistes se sont si bien acclimatés en nous, y ont poussé des racines si profondes (y compris chez lesdits réactionnaires) que, quand bien même ils nous conduiraient au naufrage, nous ne sommes pas libres de nous en débarrasser. Sans eux, nous avons désappris à vivre ; sans eux, c’est comme si la terre se dérobait sous nos pieds. C’est pourquoi les démentis au progrès peuvent s’accumuler, ils apparaissent comme autant d’anomalies ou de scandales dans un mouvement général vers le mieux. Régulièrement, on entend s’élever des protestations indignées comme : « Comment est-il encore possible, en France, en 2023, que… » Imagine-t-on un ancien Grec dire : « Comment est-il encore possible, à Athènes, durant la cent troisième olympiade… », ou un homme du XIIe siècle : « Comment est-il encore possible, dans le royaume de France, sous le règne de Louis le septième… » : l’idée même est grotesque. Mais, comme le relève Rémi Brague, quoi qu’il arrive, « nous autres modernes croyons que les choses vont de mieux en mieux. Y compris dans une période de crise, propice à l’inquiétude, notre surprise même et notre indignation témoignent de notre croyance au progrès : nous pensons que la situation devrait s’améliorer. Par suite, nous cherchons à identifier des facteurs qui empêchent l’ascension vers les sommets radieux et, une fois démasqués, nous les poursuivons de notre haine. »

Comment rassurer la conscience progressiste, rudoyée par l’évolution du monde et des sociétés, quand, du fait de la « fin de l’abondance », il n’est plus possible de la satisfaire par un déversement toujours plus intense, sur le marché, d’objets de consommation ? En accordant de nouveaux droits. Il ne me paraît pas possible de comprendre la frénésie avec laquelle on se met à élever à la dignité de droits fondamentaux des actes dont, quelques décennies auparavant, on n’avait même pas idée, sans tenir compte de la position délicate du progressisme. Depuis 1973, date du premier choc pétrolier, les « crises » se prolongent, s’enchaînent les unes aux autres, sans discontinuer. Au point qu’aujourd’hui le mot « crise », qui était censé désigner un passage transitoire au cours d’une maladie, ce moment intense et limité dans le temps où se décide le cours ultérieur des événements, est complètement usé. Comment concilier une crise devenue chronique avec le maintien de l’idéologie progressiste ? Réponse : par de la créativité législative. Plus la crise s’aggrave, plus des droits inédits doivent être inventés, afin de donner l’impression que l’on continue envers et contre tout d’avancer, d’« aller dans le bon sens ». Récemment le mariage pour tous, la PMA pour toutes, le libre choix de son genre. Prochainement, le « droit à mourir dans la dignité ». Lors de la dernière élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon proposait même d’inscrire ces deux derniers droits dans la Constitution. Il s’opposait pour sa part à la GPA, mais celle-ci n’en est pas moins en gestation — et sans doute pléthore de nouveaux droits qui restent à imaginer.

On prend la mesure, dans ce contexte, du traumatisme qu’a représenté l’arrêt rendu l’année dernière par la Cour suprême des États-Unis, revenant sur l’arrêt rendu cinquante ans plus tôt, par la même cour, sur la question de l’avortement. En 1972, les juges avaient déduit du XIVe amendement à la Constitution américaine (ratifié, au lendemain de la guerre de Sécession, pour protéger les droits des citoyens noirs que l’abolition de l’esclavage venait de libérer) que la législation de chaque État de l’union devait garantir la liberté des femmes à avorter, et cela jusqu’au seuil de viabilité du fœtus (soit de 24 à 28 semaines de gestation). Imagine-t-on notre Conseil constitutionnel imposant pareille chose ? La question de l’interruption volontaire de grossesse, en France, a été débattue au Parlement — et le délai maximum pour procéder à un avortement, fixé initialement à 10 semaines, puis porté à 12, est aujourd’hui de 14 semaines (soit la moitié de ce qui était censé être déduit de la Constitution américaine). Contrairement à ce qui s’est beaucoup dit, la Cour suprême, dans son arrêt de 2022, n’a pas commis un coup de force juridique : elle est revenue sur un coup de force juridique antérieur ; elle n’a pas interdit l’avortement, elle a dit qu’il appartenait aux instances politiques de chaque État de l’union de décider de leur législation en la matière (comme les instances politiques ont décidé en France). Néanmoins, ce qui devrait être reçu comme un retour à la normale, quand on se réclame de la démocratie, a engendré, chez les progressistes, un terrible traumatisme.

Il faut les comprendre. Les crises non seulement ne se résolvent pas, mais s’aggravent et se multiplient. L’école est en crise, l’hôpital est en crise, la justice manque de moyens, la police manque de moyens, l’armée manque de moyens, les coupures d’électricité menacent, l’eau même se fait rare, la dette se creuse, le « vivre ensemble » a du plomb dans l’aile, etc. Il faut bien, pour soutenir le moral progressiste, qu’il y ait un endroit où, indubitablement, cela progresse ! Dans Révolution, le livre programme qu’Emmanuel Macron a publié fin 2016, le candidat à l’élection présidentielle écrivait : « À l’origine de cette aventure se trouvent des femmes et des hommes qui veulent avant tout faire avancer le progrès. » Où le faire avancer, ce satané progrès ?

Au moins, jusqu’ici, un terrain demeurait préservé : celui des lois sociétales. Si même là, une rétrogradation est possible, c’est le monde qui s’écroule ! Terrible blessure, donc, que celle infligée par la décision de la Cour suprême américaine, l’année dernière. Vite, il faut cautériser la plaie. Ce que la Cour américaine, dans son aveuglement rétrograde, ne trouve pas dans la Constitution des États-Unis, nous allons le mettre dans la nôtre. Peu importe qu’un droit à avorter, dans une Constitution, soit aussi à sa place qu’un parapluie ou une machine à coudre sur une table de dissection. Peu importe qu’en France, ce droit ne soit nullement menacé. À défaut d’instituer un nouveau droit, on peut encore, ultime ressource pour se ravigoter, constitutionnaliser un droit déjà là. Quand le progressisme se trouve réduit à de tels expédients, on peut dire qu’il n’est pas au mieux de sa forme. Je pense au maquillage de cocotte qui dissimule, tant bien que mal, le teint cadavérique d’Aschenbach, et à la teinture qui se met à couler sur son visage, à la fin de Mort à Venise.

 

Source : Olivier Rey, Le Figaro. Polytechnicien, Olivier Rey a enseigné les mathématiques à l’x et est chercheur à l’institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques. Il enseigne la philosophie à Paris-i Panthéonsorbonne. Auteur de nombreux essais salués par la critique, comme « Quand le monde s’est fait nombre » (Stock, coll. « Les Essais », 2016), « Leurre et malheur du transhumanisme » (Desclée de Brouwer, 2018), qui a obtenu le prix Jacques-Ellul 2019, « Gloire et misère de l’image après Jésus-Christ » (Éditions Conférence, 2020) et « Réparer l’eau » (Stock, 2021), l’intellectuel a également publié, sur le Covid, « L’idolâtrie de la vie » (Gallimard, coll. « Tracts », 2020).


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mercredi 8 février 2023

Rémi Brague : « l’islamisme est bel et bien “un islam” »

Rémi Brague est membre de l’institut de France, normalien, agrégé de philosophie et professeur émérite de philosophie à l’université Panthéon-sorbonne. À l’occasion de la sortie de son ouvrage le plus récent, Sur l’islam, Le Figaro s’est entretenu avec le professeur Brague.

— La plupart du temps, le débat contemporain sur l’islam distingue islam et islamisme, comme si beaucoup d’observateurs ou de chercheurs s’interdisaient de procéder à l’examen critique des textes. Votre livre, au contraire, scrute les textes et refuse d’établir une frontière entre islam et islamisme. Pourquoi ce choix ?

Rémi BRAGUE. — « Islamisme » était au XIXe siècle une façon anodine de désigner ce que nous appelons maintenant « islam ». C’était un « -isme » de plus à côté du judaïsme, du christianisme, et même de l’hindouisme, mot qui n’a aucun sens pour un hindou. « Islam » est un meilleur mot, parce que c’est celui que les musulmans utilisent, à la différence, par exemple, de « mahométisme », qui est choquant pour eux. Pour moi, ce que nous appelons maintenant « islamisme » n’est pas « l’islam », tout l’islam. Le français a la chance d’avoir deux articles, défini et indéfini. Je dis donc, en revanche, que l’islamisme est bel et bien « un islam ». Et un islam que je n’ai aucune raison de rejeter au-dehors. Qui serais-je, d’ailleurs, pour me permettre de l’exclure ? Ses partisans se considèrent eux-mêmes comme de bons musulmans, voire comme de meilleurs musulmans que les autres, qu’ils accusent d’une tiédeur capitularde. Et leur islam ressemble beaucoup à celui que pratiquait Mahomet lui-même, tel que nous le présente la biographie la plus ancienne que nous possédons de lui. C’est en tout cas ce que les gens du prétendu « État islamique en Irak et en Syrie » (Daech) ne manquaient pas de rétorquer aux critiques qui leur venaient d’al-Azhar et d’ailleurs. Il fallait donc regarder du plus près possible les textes faisant autorité auxquels se sont référés les musulmans à travers les siècles.

— Vous avez choisi d’ouvrir votre livre par un chapitre consacré au terme « islamophobie ». En quoi ce terme alimente-t-il la confusion ?

— Je dois bien avouer m’être un peu « lâché » dans ledit chapitre inaugural, voire m’y être soulagé. L’usage répétitif du mot « islamophobie » a en effet le don de m’exaspérer. Il permet de tout mélanger, alors que les philosophes aiment distinguer : confondre la religion avec ceux qui la professent, confondre le système dogmatique et juridique de cette religion avec la civilisation qu’il a marquée, voire dominée, mettre dans le même sac (en l’occurrence une poubelle) le racisme bête (si j’ose ce pléonasme) envers les immigrés et l’étude historico-critique des textes sacrés sur lesquels repose la religion, etc. Il interdit tout dialogue, puisqu’une « phobie » est toujours une forme de dérangement mental, et l’on ne perd pas son temps à discuter avec un aliéné. Enfin, le brandir comme une arme, ce que l’on fait le plus souvent, témoigne d’une mentalité paternaliste, quasiment néocolonialiste. On sous-entend que les musulmans seraient trop bêtes ou trop « princesse au petit pois » pour accepter un regard ne serait-ce qu’un peu distant sur leur religion.

— Vous-même vous expliquez, en préambule, que vous avez longtemps eu une connaissance très superficielle de l’islam teintée de lieux communs et de préjugés bienveillants. Quels sont les préjugés que vous avez dû déconstruire ?

— Effectivement, ce qu’on nous enseignait à Langues’O, où l’enseignant était d’ailleurs parfaitement compétent, était la façon traditionnelle de présenter l’islam et d’en raconter les débuts. Et si j’y étais entré avec l’intention d’y apprendre un peu d’arabe, c’était essentiellement pour lire un juif, Maïmonide, qui avait écrit son chef-d’œuvre en cette langue. Et ensuite, un peu par hasard, j’ai été amené à enseigner à la Sorbonne sur les philosophes d’expression arabe et de tradition aristotélicienne, ceux qu’on appelle les falâsifa. Donc, je n’avais pas du tout l’intention de devenir islamologue. C’est le contact de mes étudiants, qui étaient à peu près tous musulmans, qui m’a poussé à me documenter un peu plus sérieusement. D’où trente ans de travail.

Je n’aime pas trop le mot « préjugé », que l’on comprend la plupart du temps comme négatif, au sens de « préventions ». C’est pourquoi j’ai dû le qualifier en ajoutant l’adjectif « bienveillant ». Disons que je voyais dans l’islam une sorte de christianisme avec deux ou trois choses en plus, deux ou trois choses en moins. Ou en tout cas une « religion d’Abraham », dans le pire des cas une « hérésie chrétienne ». Or, j’ai peu à peu pris conscience de ce que l’islam est radicalement différent des deux religions bibliques. Je voudrais justement aider à comprendre l’islam tel qu’il se comprend lui-même, et cesser de le voir à travers les lunettes chrétiennes que nous chaussons tous sans le savoir, du pratiquant le plus pieux au bouffeur de curés le plus enragé… Pour ce faire, il était sensé de se concentrer sur les siècles pendant lesquels l’islam était à l’abri des contaminations venues de la chrétienté, donc sur ce que nous appelons « Moyen Âge » avec une nuance un peu condescendante. Cette période, l’islam la considère au contraire comme son apogée. Et les musulmans d’aujourd’hui, de toutes tendances, ne cessent de s’y référer, de rééditer les œuvres d’auteurs des siècles IXe à XIIIe, sans parler, bien entendu, de la lecture du Coran et de la mémorisation des hadiths.

— Au-delà de la théorie islamique, il y a la pratique de l’islam qui peut être très différente selon les individus. L’étude des pratiques n’est-elle finalement pas tout aussi éclairante pour comprendre les musulmans dans leur diversité que l’étude approfondie des textes. Que répondez-vous à ceux qui estiment que la focalisation sur certains versets du Coran conduit à une forme d’« essentialisation » des musulmans ? 

— Je leur répondrai, car je m’attends à ce genre d’objection, que je ne parle nullement des musulmans, nullement de ce qu’ils font, mais uniquement de ce qui fait qu’ils le sont. Pour comprendre les musulmans dans leur diversité, l’étude des pratiques n’est pas seulement tout aussi éclairante que l’étude des textes, elle l’est même beaucoup plus, ne serait-ce que par ce que la grande majorité des musulmans pratiquants ne connaît pas grand-chose du Coran : souvent les sourates I et CXII, guère plus, et quelques hadiths. Quant à la connaissance de leur propre religion, d’ailleurs, bien des chrétiens sont logés à la même enseigne… Sur l’islam vécu dans tel ou tel coin du monde islamisé, nous disposons de beaucoup de monographies en style ethnographique, dont certaines sont des classiques. Seulement, ce n’était pas mon sujet. Pas question donc d’essentialiser les musulmans de chair et d’os, formule d’ailleurs bouffonne. En revanche, il s’agissait de chercher quelque chose comme l’essence de l’islam, de la même façon que l’on a cherché l’essence du christianisme (Feuerbach, Harnack) ou l’essence du judaïsme (Leo Baeck). Se focaliser sur certains versets du Coran est plus ou moins légitime. On y trouve à peu près tout et le contraire de tout. Mais on ne peut pas citer les versets à la carte, suivant ses intentions ou ses interlocuteurs. Il faut tenir compte de la théorie de l’abrogation, qui stipule que, de deux versets dont les injonctions se contredisent, c’est celui qui est censé avoir été révélé plus tard qui l’emporte sur un ou des verset(s) antérieur(s).

— L’une des thèses de votre livre est que l’islam n’est pas une religion au sens où nous l’entendons. Qu’entendez-vous par-là ? En quoi l’islam se distingue-t-il du christianisme ou du judaïsme ?

— Notre représentation de ce que doit être une religion est profondément marquée par le christianisme qui est ou fut la religion normative de l’occident catholique et de l’orient orthodoxe. Pour nous, il existe des pratiques qui sont religieuses : la prière, le sacrifice, le jeûne, le pèlerinage, les sacrements ; et à côté des pratiques profanes comme manger, faire sa toilette, s’habiller. Pour l’islam, et c’est ce que nous avons bien du mal à comprendre, ne pas manger certaines viandes, ne pas se raser la barbe, porter certains vêtements, peut faire partie intégrante de la religion. Demander aux musulmans de renoncer à certaines pratiques tout en prétendant respecter leur religion, c’est un marché de dupe pour les deux parties contractantes.

— Beaucoup affirment que l’islam ne distingue pas le religieux du politique. Selon vous, ce qui n’est pas distingué dans l’islam, c’est l’ensemble des normes qui règlent la vie humaine, la politique n’étant finalement qu’une petite partie du système de normes…

— C’est en effet une idée répandue, et que l’on trouve chez les plus grands esprits. Elle n’est pas totalement fausse, mais elle est partielle. La politique n’est qu’une espèce du genre « gouvernement », à savoir l’art de gouverner la cité. Mais il y a aussi l’art de se gouverner soi-même comme individu, ce que nous appelons « éthique » ; il y a l’art de gouverner la maisonnée, les rapports entre époux, de parents à enfants, de dirigeants à subordonnés, ce que les Anciens et les médiévaux appelaient « économie » le mot a changé de sens avec la modernité. L’islam revendique la totalité de ces dimensions du « gouvernement » et il prétend tenir de Dieu la bonne façon de le faire.

— Le fait que l’islam n’ait pas de magistère reconnu et que le Coran soit considéré comme la parole directe de Dieu complique-t-il l’équation ?

— En effet, l’islam considère que le Coran a été dicté par Dieu, par l’intermédiaire d’un ange, au Prophète qui l’a restitué sans y apporter quelque ajout et sans en retrancher quoi que ce soit. Ce sont là deux faces d’un seul et même fait. C’est parce que l’islam croit que le Coran a été dicté par Dieu qu’il n’a pas besoin d’un magistère.

— Votre livre aborde la question des apports de la civilisation islamique à la culture européenne ? Quels sont-ils ?

—  Loin de moi l’intention de nier que cette civilisation n’ait rien produit, ou que la culture européenne ne lui ait rien pris. C’est le contraire qui est vrai. Pour le philosophe que je suis, il est clair que Thomas d’Aquin a utilisé les commentaires d’Averroès sur Aristote, même s’il a critiqué l’explication qu’il donnait du rôle de l’intellect — qui est un des points les plus obscurs du Traité de l’âme, d’Aristote. Il est clair aussi que Duns Scot a emprunté à Avicenne, et il a soin de le clamer, les conceptions de base de sa doctrine de l’être. Un historien des mathématiques (dont l’astronomie faisait alors partie) vous dirait mieux que moi ce que des Européens comme Gerbert d’Aurillac, qui devait devenir le pape Sylvestre II, ou Fibonacci, voire Copernic, ont appris de musulmans. Un historien de la médecine vous rappellerait que les œuvres de Rhazès et d’Avicenne, encore lui, ont été des manuels utilisés jusqu’au XVIIe siècle. Dans d’autres domaines, les choses sont moins sûres. Par exemple, l’influence de certains thèmes de la poésie arabe sur la conception de l’amour courtois chez les troubadours est probable, mais non encore incontestable. Je ne conteste donc pas les faits, qui sont évidents. Ce que je n’aime pas, en revanche, c’est l’emploi de certains termes. À commencer par le vôtre, les « apports ». Personne n’a apporté quoi que ce soit comme un livreur de pizzas. Ce sont bien plutôt les récepteurs qui ont pris ce dont ils sentaient le besoin. Cela va parfois jusqu’au ridicule, comme chez cette historienne, d’ailleurs fort estimable par ailleurs, que je cite, et qui écrivait sans rire que l’Espagne musulmane (al-Andalous) avait « généreusement donné de soi-même aux autres ». Quel pélican ! J’aime encore moins le vocabulaire de la « dette », qui n’a de sens que lorsque le créancier se prive momentanément de ce qu’il prête au débiteur. Or les choses de l’esprit ne subissent aucune déperdition quand elles sont transmises. Et le comble est atteint quand l’objet supposé donné n’est rien de moins que la « rationalité », laquelle est censée voyager comme une valise…

— Vous expliquez que l’islam est un code rigide et, à vous lire, on comprend qu’une partie de la loi islamique est incompatible avec la culture, les mœurs, et même une partie des lois des sociétés européennes. Dans ce contexte, comment intégrer les millions de musulmans qui vivent en Europe ?


J’éviterais pour ma part l’adjectif « rigide », qui sonne péjoratif, et le remplacerais volontiers par « précis » ou « rigoureux ». Ce qui est incompatible avec la culture européenne et, par conséquence indirecte, avec les lois n’est pas tellement une partie de la loi islamique. Celle-ci est d’ailleurs variée, selon les quatre écoles du sunnisme, plus le chiisme. Ce qui fait vraiment problème, à mon sens, est déjà la question de l’origine même des normes. Pour la tradition juridique européenne, les lois se fondent sur la raison humaine, certes éclairée par la conscience, que les croyants considèrent comme la voix de Dieu. Pour l’islam, le seul législateur légitime est Dieu, tel qu’il parle dans Son Livre.

Votre dernière question n’est guère de mon ressort et relève plutôt de la politique. Beaucoup de choses dépendent de la façon dont les musulmans se situent par rapport à leur propre islam.

Sur l’islam
par Rémi Brague,
publié le 9 février 2023,
chez Gallimard,
à Paris,
400 pp.
ISBN-10 : 2 072 855 500
ISBN-13 : 978-2072855504