mardi 18 août 2026

L’université, laboratoire du socialisme ? Comment l’économie des campus américains façonne les attentes des jeunes diplômés

Dans un article publié dans le Wall Street Journal ce samedi 15 août 2026, Kimberlee Josephson s’interroge sur l’attrait croissant du socialisme chez les jeunes Américains, en particulier chez les étudiants et les jeunes diplômés. Selon l’économiste, l’explication ne réside pas seulement dans la « frustration économique » ou dans l’influence idéologique des professeurs : le fonctionnement quotidien des universités pourrait lui-même contribuer à façonner leur conception de l’économie et du rôle des institutions.

Depuis les années 1990, les universités américaines, surtout les plus riches et les plus sélectives, sont devenues de véritables milieux de vie intégrés. Logements, restauration, transports, salles de sport, services informatiques, activités culturelles, accompagnement psychologique et de multiples services étudiants sont regroupés dans une économie largement administrée et financée collectivement. Cette évolution s’est notamment accélérée sous l’effet de la concurrence entre établissements pour attirer davantage d’étudiants.

Or, comme le souligne Josephson, les étudiants bénéficient quotidiennement de nombreux biens et services sans en percevoir directement le prix. Le transport universitaire, les salles de sport, certaines activités ou certains services informatiques semblent gratuits, alors que leur coût est en réalité intégré aux droits de scolarité, aux frais universitaires, aux dotations, aux dons ou aux financements publics. Les étudiants sont ainsi moins souvent confrontés aux prix, à la rareté et aux arbitrages économiques qui structurent la vie courante.

En s’appuyant notamment sur Friedrich Hayek et Douglass North, l’économiste estime que cette organisation institutionnelle peut avoir des effets durables sur les représentations économiques des jeunes. Les prix transmettent normalement des informations sur les coûts et la rareté ; les institutions, quant à elles, contribuent à façonner les « règles du jeu » et les modèles mentaux grâce auxquels les individus comprennent le monde. Passer quatre années dans un environnement où les services sont regroupés, mutualisés et largement subventionnés peut donc influencer ce que les étudiants considèrent comme normal.

Cette expérience pourrait ensuite nourrir certaines attentes à l’égard de la société. Si le transport universitaire est gratuit à chaque trajet, pourquoi les transports urbains ne fonctionneraient-ils pas de la même manière ? Si l’université offre des services de conseil et de bien-être, pourquoi l’employeur ne devrait-il pas proposer des prestations comparables ? De même, si les équipements sportifs, les loisirs et une quantité d’autres services paraissent accessibles sans coût immédiat, l’idée de leur financement collectif à l’échelle de la société peut sembler beaucoup plus naturelle.

Josephson évoque à ce propos les parcours universitaires de J.D. Vance et Zohran Mamdani, qui ont respectivement étudié à Yale et à Bowdoin. L’économiste ne prétend pas que leurs positions politiques découlent directement des équipements et des services dont ils ont bénéficié, mais suggère que les universités d’élite peuvent normaliser un modèle institutionnel dans lequel une grande organisation fournit à ses membres une très vaste gamme de biens et de services.

Josephson voit également dans cette expérience une explication possible au choc financier ressenti par certains jeunes diplômés à leur entrée dans la vie adulte. Après plusieurs années dans une économie universitaire où de nombreuses dépenses sont regroupées et indirectes, ils découvrent soudain les coûts explicites du logement, de la nourriture, du transport, de l’Internet, des services publics ou des loisirs. Ce passage d’une économie institutionnelle largement intégrée à une économie de marché, où chacun doit assumer directement ses dépenses, peut alors donner l’impression d’une brutale « crise d’accessibilité financière ».

La thèse de l’article est donc paradoxale : les universités prétendent préparer les étudiants à participer à une économie de marché, tout en leur offrant quotidiennement un environnement très éloigné du fonctionnement d’un marché. Cette expérience pourrait contribuer à expliquer pourquoi certains jeunes diplômés se tournent plus volontiers vers de grandes institutions, notamment l’État, pour résoudre les problèmes économiques et sociaux. Pour comprendre cette évolution, conclut Josephson, il faudrait donc moins se focaliser sur ce que les professeurs enseignent en classe que sur la véritable «leçon d’économie» donnée chaque jour par l’organisation même du campus.

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