Laurent Dandrieu dans Valeurs actuelles
à l'occasion du décès de Catherine Ringer sur le nouveau monde qui se défausse de ses propres turpitudes sur l’ancien monde qu’il a renversé. Pour lui, en jetant aux orties la morale traditionnelle, on a laissé le champ libre à la loi du plus fort, qui triomphe quand les règles sont lettre morte.
La mort de Catherine Ringer, talentueuse chanteuse des Rita Mitsouko, emportée à 68 ans par un cancer foudroyant, a été l’occasion pour les médias de retracer un parcours qui fut parfois chaotique. Avant de connaître le succès dans la musique, la chanteuse, qui avait quitté sa famille à 13 ans, devint à 17 ans actrice de porno — une vingtaine de films en une dizaine d’années. Après avoir d’abord revendiqué fièrement cette expérience, à sa manière bravache, elle vint sur le tard à l’imputer à l’emprise qu’avait exercée sur elle, depuis ses 13 ans, « un pervers narcissique qui m’a entraînée vers les zones pornographiques, vers le viol ».
Portant un regard critique sur ce milieu où la femme est réduite à « un paquet de viande », elle incrimina le climat libertaire des années 1970, qui fut souvent le paravent de nouvelles formes d’esclavage : « On disait: […] “Vive l’amour libre.” Donc, vas-y, t’as 15 ans […] on va faire comme dans Emmanuelle, tu vas devenir l’esclave d’un mec qui a 45 ans […]. Moi, je me suis laissé faire aussi, et j’en ai beaucoup souffert. J’ai beaucoup pleuré. J’ai eu beaucoup de séquelles. » Ces propos, tenus en 2017, ont été plus tard commentés par l’actrice Judith Godrèche, en mettant elle aussi en cause « cette période où, sous prétexte […] de secouer le vieux monde […], on a été pas mal de petites jeunes filles […] qui ne se sont pas enfuies, qui n’ont pas dit non […]. J’en fais partie ».
“Sous prétexte de secouer le vieux monde”: la phrase est révélatrice, car c’est justement le vieux monde qui, sous le nom infamant de patriarcat, est jugé par les féministes, Judith Godrèche en tête, coupable de toutes les violences faites aux femmes. Or le point commun entre Catherine Ringer et Judith Godrèche, comme entre beaucoup de victimes d’abus sexuels, c’est que
ces violences n’ont pas été commises par le vieux monde, mais par le nouveau, celui-là même qui prétendait mettre à bas toutes les valeurs morales et ce patriarcat censé résumer à lui seul toutes les iniquités et les oppressions du “monde d’avant”.
Ce n’est pas du patriarcat que Judith Godrèche a été victime, mais d’un cinéaste libertin qui l’a prise sous sa coupe à l’âge de 14 ans, et du laxisme de parents qui l’ont laissé faire.
Ce n’est pas du patriarcat que fut victime à 14 ans Vanessa Springora, l’auteur du
Consentement, mais de la pédophilie d’un écrivain qui prétendait qu’il n’y avait
plus d’autre morale que son bon plaisir. Ce n’est pas le patriarcat qui est responsable des incestes dénoncés par
Camille Kouchner dans la
Familia grande, mais l’état d’esprit d’un milieu où l’on trouvait normal d’initier sexuellement les enfants dès le plus jeune âge, fût-ce en famille. Et si un système a couvert ces abus, ce n’est pas au nom du vieux monde et de la morale, mais du nouveau et de sa règle d’or: “
Jouir sans entraves.”
Il ne s’agit pas ici de défendre aveuglément le patriarcat, s’il est le nom qu’on veut donner à la société déchristianisée qui, depuis le XIXᵉ siècle, avait trop souvent placé les femmes dans une situation de sujétion. Mais à travers lui, les féministes ont voulu jeter aux orties la morale traditionnelle, celle qui assurait la solidité de la famille et jetait l’opprobre sur certains comportements sexuels dégradants. Or la morale n’est pas un instrument d’oppression, le joug imposé par une caste de privilégiés pour défendre ses prérogatives, un obscurantisme qui vise à maintenir le bas peuple dans un état de subordination. C’est avant tout une barrière, un garde-fou, la traduction dans la loi ou les mœurs de cette maxime de Camus: « Un homme, ça s’empêche. » Par les interdits qu’elle pose, elle bâtit un rempart contre la loi du plus fort qui s’impose dès que les règles deviennent lettre morte.
La libération sexuelle a cru voir dans la mort de la morale un gage de liberté: pour bien des femmes, cette liberté a fait d’elles les jouets des libertins, ces “paquets de viande” dont des hommes sans scrupules ont pu user comme bon leur semblait. Il serait temps de le réapprendre: la liberté sans morale n’est bien souvent que le prélude à l’esclavage.