vendredi 8 mai 2026

« J’ai été éle­vée dans le culte de rien. J’ai dû me décons­truire de la décons­truc­tion de mes parents. »

À l’occa­sion de la dis­pa­ri­tion de Natha­lie Baye, le Monde rap­por­tait cette confes­sion de la comé­dienne: « J’ai été éle­vée dans le culte de rien. J’ai dû me décons­truire de la décons­truc­tion de mes parents. » On ignore ce qui, chez ces parents qu’elle décri­vait comme des gens « en per­pé­tuelle crise d’ado­les­cence », rele­vait de la simple inca­pa­cité à édu­quer, de l’aller­gie à l’idée même de trans­mis­sion, ou de la volonté de pré­ser­ver leur fille de toute forme de norme sociale ou de croyance col­lec­tive. Quoi qu’il en soit, la phrase de Natha­lie Baye résonne comme un diag­nos­tic d’une sin­gu­lière per­ti­nence alors que, depuis des décen­nies, les socié­tés occi­den­tales sont sou­mises à cet impé­ra­tif mor­ti­fère de la “décons­truc­tion”.

Le mot fait son appa­ri­tion dans les années 1950, dans les tra­duc­tions françaises du phi­lo­sophe alle­mand Mar­tin Hei­deg­ger, qui y voyait une méthode de “démon­tage” des concepts phi­lo­so­phiques pour les reprendre à neuf. Le terme a été ensuite “popu­la­risé”, si l’on peut uti­li­ser ce terme à pro­pos d’un pen­seur aussi abs­cons, par le Français Jacques Der­rida, qui y voyait une méthode pour révé­ler le sens pro­fond d’un texte au-delà des mots uti­li­sés. Il a été ensuite gal­vaudé, deve­nant l’une des tartes à la crème de la mou­vance wokiste, jusqu’à San­drine Rous­seau se van­tant d’être la com­pagne d’un « homme décons­truit ». Arra­chée à la phi­lo­so­phie et à la séman­tique pour s’appli­quer aux champs de la socio­lo­gie, de l’éco­no­mie, de la poli­tique, de l’his­toire, la décons­truc­tion a pour voca­tion d’y déni­cher un ensemble de méca­nismes et de struc­tures qui se cachent der­rière l’appa­rence des mots et l’habi­tus des moeurs et des cou­tumes, les­quels ne seraient qu’autant de cache-sexes de pro­ces­sus d’oppres­sion, de domi­na­tion, d’exploi­ta­tion — des mino­ri­tés par la majo­rité, des femmes par les hommes, des “raci­sés” par les Blancs, des pro­lé­taires par les pos­sé­dants, des peuples colo­ni­sés par les Occi­den­taux, etc.

Dans sinon le meilleur du moins “le moins pire” des cas — celui de Natha­lie Baye —, cette décons­truc­tion a mis en place ce “culte de rien” dont elle par­lait — c’est-à-dire un grand “no man’s land”, ou plu­tôt “no woman’s land” pour res­ter dans le champ lexi­cal wokiste, de croyances, un grand désert de valeurs, de prin­cipes et d’idéaux. D’où que tant de nos contem­po­rains semblent errer dans l’exis­tence à la manière de feuilles mortes, inca­pables de trou­ver un sens à leur exis­tence et sou­mis à tous les vents de la mode, du consu­mé­risme et du prêt-à-pen­ser. D’où, puisque l’homme a onto­lo­gi­que­ment besoin de croire en quelque chose, qu’il se trouve des idéaux de sub­sti­tu­tion dans tous les dik­tats de l’époque : tri sélec­tif, anti­spé­cisme mili­tant ou hygié­nisme obses­sion­nel, qui sont les reli­gions de sub­sti­tu­tion que se sont trou­vées nos temps misé­rables.


Car, bien sou­vent aussi, la décons­truc­tion ne débouche pas sur le néant, mais sur une construc­tion inver­sée: l’“homme décons­truit” n’est jamais qu’un homme qui a été recons­truit selon des pré­sup­po­sés inverses. L’objec­tif de la décons­truc­tion n’est pas de faire de chaque être une page vierge où il puisse exer­cer sa liberté en écri­vant ce que bon lui semble, mais d’y impri­mer en carac­tères gras le petit livre rouge de l’époque, inclu­sif, citoyen, éco­res­pon­sable, fémi­niste et dégenré, anti­ra­ciste, déco­lo­nial et iden­ti­taire.

Au pas­sage, l’homme décons­truit et recons­truit selon le Mec­cano pro­gres­siste n’aura pas seule­ment rem­placé des sté­réo­types par d’autres : il aura bazardé une anthro­po­lo­gie fon­dée sur la nature humaine et jeté aux orties des normes, des us et des cou­tumes for­gés par une tra­di­tion mil­lé­naire, fruits de l’expé­rience, des erreurs, des tâton­ne­ments et des réus­sites de cen­taines de géné­ra­tions, pour les rem­pla­cer par des idéaux en matière plas­tique, aussi pas­sa­gers que déri­soires, qui per­mettent seule­ment de construire une idéo­lo­gie, mais en aucun cas une per­son­na­lité — et encore moins une société tour­née vers le bien com­mun. Culte de rien et recons­truc­tion pro­gres­siste convergent vers une même catas­trophe : la déci­vi­li­sa­tion. Natha­lie Baye ne savait pas à quel point elle avait rai­son : il est urgent de décons­truire la décons­truc­tion, pour pas­ser de la déci­vi­li­sa­tion à la reci­vi­li­sa­tion.

Texte de Laurent Dandrieu dans Valeurs actuelles

Aucun commentaire: