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jeudi 20 août 2026

La méthode d’Anthropic pour répérer les textes produits par l’intelligence artificielle : un processus fragile ?


L’entreprise à l’origine de l’assistant conversationnel Claude vient de dévoiler une nouvelle technique destinée à identifier les textes produits par ses modèles. Anthropic entend ainsi permettre de déterminer, a posteriori, si Claude a probablement participé à la rédaction d’un texte, sans en modifier l’apparence ni la lisibilité.

Le principe repose sur un filigrane numérique. Il ne s’agit pas d’une marque visible, ni de caractères cachés que l’on pourrait repérer dans le texte : Anthropic insère, au moment même de la génération, une signature statistique dans les choix de mots effectués par le modèle. Cette signature est conçue pour rester invisible au lecteur, tout en pouvant être reconnue ultérieurement par un système de détection. On trouvera plus de détails sur ces filigranes ci-dessous. 

Une réécriture suffisamment profonde pourrait toutefois effacer ou affaiblir cette signature, tandis que la mise à disposition d’un outil permettant de la détecter risquerait de faciliter la mise au point de contre-mesures. Une course pourrait ainsi s’engager entre les concepteurs de ces filigranes et ceux qui chercheront à les contourner.

Depuis plusieurs mois, différents systèmes tentent de détecter les textes générés par l’intelligence artificielle. Leur efficacité reste inégale : certains commettent des erreurs manifestes, tandis que d’autres fournissent des indices parfois pertinents. Ces outils doivent désormais composer avec des modèles toujours plus performants, comme ceux de ChatGPT, Claude ou Gemini, dont les productions, une fois retravaillées par les utilisateurs, se rapprochent de plus en plus des textes humains.

Le 10 août 2026, Anthropic a annoncé son intention d’intégrer ce type de marquage aux textes produits par les futurs modèles Claude. La mesure s’inscrit dans le contexte de l’entrée en application, le 2 août, des obligations de transparence prévues par l’article 50 du règlement européen sur l’intelligence artificielle. Celles-ci imposent notamment aux fournisseurs de systèmes d’IA générative produisant des contenus synthétiques — texte, image, son ou vidéo — de mettre en place des marques lisibles par machine permettant de détecter que ces contenus ont été générés ou manipulés par une IA, sous réserve des exceptions prévues par le règlement et ses lignes directrices.

Anthropic affirme appliquer ce principe à l’échelle mondiale. Pour les modèles Claude concernés, le marquage n’est donc pas destiné au seul marché européen.

Comment fonctionne le filigrane statistique

« Lorsqu’un modèle Claude compatible génère un texte, il y intègre un filigrane imperceptible », explique Anthropic. Celui-ci ne modifie ni le sens, ni la qualité, ni la lisibilité de la réponse. Rien n’est ajouté au texte et aucun caractère invisible n’est inséré : la signature est créée par les choix effectués par le modèle pendant la génération. Elle accompagne donc le texte lorsqu’il est copié et collé et peut résister à certaines modifications.

Contrairement aux procédés fondés sur l’insertion de caractères invisibles, tels qu’on peut en utiliser pour certains documents numériques, le filigrane d’Anthropic est intégré au processus même de génération du texte.

Anthropic a depuis précisé que sa méthode est une variante de SynthID-Text, une technique mise au point par Google DeepMind. Le principe général consiste à intervenir sur la part aléatoire du processus de génération : lorsque plusieurs mots ou formulations sont possibles, le système modifie légèrement les probabilités de sélection de manière à créer, sur un texte suffisamment long, un motif statistique reconnaissable.

Imaginons que le modèle puisse choisir, dans un contexte donné, entre « cependant », « toutefois » et « en revanche ». Ces trois formulations étant sémantiquement compatibles, il dispose d’une certaine latitude. Le mécanisme de filigranage peut alors modifier très légèrement les probabilités de sélection de ces différentes possibilités, selon une clé secrète.



Pris isolément, chaque choix paraît parfaitement normal. Mais répété des centaines ou des milliers de fois, ce léger biais peut produire un motif statistique suffisamment marqué pour qu’un détecteur puisse déterminer si le texte présente la signature recherchée.

Le texte peut sembler entièrement ordinaire à un lecteur humain tout en présentant, pour un système de détection, une structure statistique particulière.

La longueur du texte joue ici un rôle déterminant. Le filigrane repose sur l'accumulation de très nombreux choix de génération : plus le modèle dispose de latitude et plus le texte est long, plus le signal statistique peut se distinguer du hasard. À l'inverse, quelques lignes offrent trop peu d'observations pour garantir une détection fiable. Une réponse courte ou fortement contrainte — une réponse factuelle, par exemple — laisse également moins de possibilités au système d'introduire son biais sans risquer d'altérer le contenu. Le concepteur du filigrane doit donc trouver un équilibre délicat : renforcer suffisamment la signature pour qu'elle soit détectable, sans modifier assez les choix du modèle pour rendre le texte peu naturel et rendre visible son caractère forcé.

Touradj Ebrahimi, spécialiste du traitement du signal et responsable du Groupe de traitement des signaux multimédias à l’EPFL iterrogé dans Le Temps, adopte néanmoins une attitude prudente :

Anthropic n’a révélé aucun détail sur l’algorithme de filigranage employé. Le code source n’est pas accessible, et aucune interface de programmation n’a été publiée pour permettre la détection. Ce que l’on sait, c’est que l’algorithme modifie subtilement les statistiques des caractères et des mots durant la phase de génération du texte. Il ne s’agit pas d’un post-traitement classique, où l’on superposerait une information à un texte déjà existant. Par ailleurs, l’insertion de ce filigrane — et donc sa détection — comporte une part d’aléatoire, ce qui complique son analyse. 
Le filigrane ne constitue par ailleurs pas une preuve absolue de l’origine du texte. Anthropic précise que son système permet d’estimer la probabilité que Claude ait participé à la rédaction du passage examiné. Il ne permet pas d’établir que Claude en est nécessairement l’auteur initial, ni d’exclure une intervention humaine ou celle d’un autre système d’IA.

Le filigrane résiste à certaines modifications

Invisibilité. Rien ne permet au lecteur inavisé de distinguer visuellement un texte filigrané d’un texte non filigrané.

Intégration au texte. Le filigrane n’est pas un élément extérieur au contenu : il résulte des choix lexicaux effectués lors de sa génération. Un simple copier-coller ne suffit donc pas à le supprimer.

Résistance aux modifications mineures. Des corrections orthographiques ou grammaticales, ou de légers changements stylistiques, peuvent laisser subsister suffisamment d’éléments du motif pour qu’une détection reste possible.

Renforcement avec la longueur. Plus le texte contient de choix effectués par le modèle, plus le détecteur dispose d’informations statistiques. À l’inverse, un texte très court fournit trop peu de données pour permettre une détection fiable.

Quelles sont les limites de cette approche ?

La principale faiblesse tient précisément à la nature statistique du procédé. Une modification importante du texte peut supprimer une grande partie des choix lexicaux qui constituaient la signature.

Une réécriture profonde peut ainsi effacer ou affaiblir le filigrane. De même, une traduction automatique peut modifier suffisamment la structure lexicale et syntaxique du texte pour perturber la signature d’origine.

Mais il faut ici éviter une confusion importante : effacer le filigrane d’Anthropic ne revient pas à rendre le texte « humain » ni à le rendre indétectable comme production d’une IA. Le filigrane constitue seulement une méthode particulière d’identification. Un texte dépourvu de cette signature pourrait encore présenter des caractéristiques statistiques ou stylistiques permettant à d’autres méthodes de soupçonner une origine artificielle.

Les contre-mesures possibles : comment contourner un filigrane ?

Aussi élaboré soit-il, un filigrane textuel n’est pas une preuve inviolable de l’origine d’un texte. Plusieurs transformations peuvent théoriquement en réduire la détectabilité.

dimanche 12 juillet 2026

Contrairement à ce que pens(ai)ent nombre d'économistes, l’immigration massive n’est pas la solution miracle

À l’instar du débat sur le libre-échange ces dernières années, le consensus sur l'immigration est en train d’évoluer. L’auteur de l'article ci-dessous, Oren Cass, est rédacteur en chef adjoint du Financial Times et économiste en chef chez American Compass.

Lorsqu’ils s’engagent dans des débats sur l’immigration, les économistes tendent à mettre leur crédibilité de côté. C’est particulièrement le cas lorsqu’il est question de l’immigration massive de travailleurs non qualifiés (attirer les meilleurs talents du monde est une autre histoire). Le bon sens et la dynamique du marché suggèrent à juste titre que cette immigration peu qualifiée entraîne une baisse de la qualité des emplois pour les travailleurs déjà en place et nuit aux services publics. Pourtant, certains économistes n’ont cessé d’avancer des arguments contraires, qui coïncidaient opportunément avec les intérêts particuliers des employeurs dépendant d’une main-d’œuvre abondante et bon marché, ainsi qu’avec ceux des progressistes désireux de concilier leur opposition aux restrictions en matière d’immigration avec leur soutien aux travailleurs.


Le vent est désormais en train de tourner. Des deux côtés de l’Atlantique, les partis politiques de centre-gauche découvrent que l’immigration incontrôlée fait peser une menace existentielle sur leurs perspectives électorales. L’application de la loi et la limitation des flux migratoires figurent soudainement à l’ordre du jour. Et, ô surprise, les arguments économiques commencent à affluer, confirmant que cette démarche pourrait bien être judicieuse.

En mars, des économistes des banques de la Réserve fédérale de Dallas et de San Francisco ont attribué 30 % de la hausse rapide des prix de l’immobilier aux États-Unis entre 2021 et 2024 à la flambée de l’immigration clandestine. Lorsque JD Vance a soulevé ce fait lors du débat vice-présidentiel de 2024, qualifiant l’immigration clandestine de « l’un des principaux moteurs des prix de l’immobilier », les économistes se sont empressés de le critiquer pour une prétendue exagération. Mais il semble avoir eu raison.

Le référendum suisse de juin sur le plafonnement de la population a offert une nouvelle occasion de repenser la question. L’immigration n’est pas une solution au vieillissement de la population, selon le professeur d’économie Alan Manning, et les dépenses qui y sont consacrées peuvent réduire la productivité. Un chef d’entreprise suisse a qualifié de « solution de facilité » le fait de remédier aux pénuries de main-d’œuvre par l’immigration, tandis qu’un autre a déploré que « la pression pour améliorer la productivité dans l’industrie et le secteur des services ait disparu ».

Ce dernier point est particulièrement important. Si les employeurs estiment qu’ils auront toujours accès à un vaste vivier de main-d’œuvre facilement exploitable, pourquoi modifieraient-ils leurs modèles économiques et leurs modes de fonctionnement pour créer de meilleurs emplois ou investir dans une productivité accrue ? Un « travail que les Américains ne veulent pas faire » n’existe que si les employeurs savent qu’on leur fournira quelqu’un d’autre pour le faire à leur place.

Un nouvel article rédigé par Daron Acemoglu, lauréat du prix Nobel en 2024, ses collègues économistes du MIT David Autor et Keelan Beirne, ainsi que par Andrew Scott de la London Business School, apporte un autre élément de preuve. Bien qu’ils aient étudié les taux de natalité et non l’immigration, leurs conclusions ont une incidence directe sur cette dernière.

Les économistes partent généralement du principe qu’une baisse de la main-d’œuvre disponible entraînera stagnation et contraction, et plaident en faveur de niveaux élevés d’immigration pour cette raison. Acemoglu et ses collègues ont constaté le contraire : « Contrairement à l’idée reçue, nous constatons que la baisse des taux de natalité a jusqu’à présent conduit à une croissance plus forte du PIB par travailleur dans l’ensemble des pays et à une hausse plus importante des salaires sur les marchés du travail locaux aux États-Unis. »

Leur explication ? « La réponse endogène de la technologie à la pénurie de jeunes travailleurs, qui permet d’économiser de la main-d’œuvre. » En termes simples, la diminution de la main-d’œuvre disponible a favorisé l’innovation technologique et l’investissement, préservant ainsi l’économie et, en stimulant la productivité et les salaires, améliorant la situation des travailleurs.

Ces arguments méritent certes d’être approfondis. Mais ils modifient le discours dominant dans le débat. L’idée selon laquelle l’immigration massive atténue la pénurie de logements en fournissant davantage d’ouvriers du bâtiment est désormais beaucoup plus difficile à prendre au sérieux. Les 1 470 économistes qui ont signé en 2017 une lettre affirmant que « l’immigration apporte de jeunes travailleurs qui contribuent à compenser le départ à la retraite massif des baby-boomers » doivent désormais présenter des preuves concrètes pour étayer leur thèse.

La phrase la plus révélatrice de cette lettre était l’affirmation selon laquelle « sur certaines questions, il existe un consensus quasi universel. L’une de ces questions concerne les avantages économiques généraux que les immigrants apportent à ce pays ». Ce prétendu consensus rappelle la déclaration similaire en faveur du libre-échange lors du débat de 2000 sur l’adhésion de la Chine à l’OMC. Parmi les économistes, avait alors déclaré Lawrence Summers, secrétaire au Trésor de l’époque, « il n’y a eu qu’une seule réponse : accueillir la Chine au sein du système économique mondial est une bonne chose pour l’économie américaine ».

Devoir revenir sur ce jugement a été humiliant pour la profession d’économiste. Le mois dernier encore, le lauréat du prix Nobel Paul Krugman a admis s’être trompé. Il avait auparavant affirmé qu’« un pays sert ses propres intérêts en poursuivant le libre-échange, quoi qu’en pensent les autres pays ». Mais aujourd’hui, Krugman avoue avoir été « choqué non seulement par son propre revirement, mais aussi par celui de certains de ses collègues, des personnes qui défendent depuis longtemps la mondialisation ».

Nous n'en sommes pas encore là dans le débat sur l'immigration. La situation ressemble davantage à celle du débat sur le libre-échange au milieu des années 2010, lorsque les travaux d'Autor et d'autres chercheurs sur le « choc chinois » ont commencé à paraître. Mais l'histoire montre que tout consensus dogmatique ne peut freiner la réalité que pendant un certain temps. Les prochaines années ne s'annoncent guère favorables aux partisans de l'immigration de masse comme politique économique.

mercredi 8 juillet 2026

Ces cani­cules qu’a connues la France au fil des siècles et qu’on a oubliées

Au Moyen Âge, sous Louis XIV, pen­dant la Révo­lu­tion ou encore au XIXe siècle, les contem­po­rains ont subi des vagues de cha­leur aux effets désas­treux. Au siècle der­nier, les cani­cules de 1911, 1947 et 1976, en par­ti­cu­lier, ont long­temps mar­qué les mémoires.

La cani­cule qui a écrasé la France du 18 au 28 juin avant de connaître une nou­velle phase ces jours-ci est-elle vrai­ment d’une gra­vité sans pré­cé­dent ? « Les biens de la terre (les cultures, NDLR) péris­saient de séche­resse », écrit un contem­po­rain à pro­pos de l’été 1524, sous François Ier. Le 25 mai 1524, à Troyes, en Cham­pagne, la cha­leur est si acca­blante et aride depuis un mois qu’elle contri­bue à un incen­die mas­sif qui dévaste la ville et détruit 1 500 mai­sons. Les cani­cules ponc­tuent l’his­toire de France. Pen­dant des siècles, cha­cune a pro­vo­qué son cor­tège de morts, sou­vent par cen­taines de mil­liers. Long­temps, ces cani­cules ont mar­qué la mémoire col­lec­tive, avant d’être oubliées.

L’année 1420, cinq ans après Azin­court, une vague de cha­leur se déclare dès février, dure jusqu’à mai, puis se trans­forme en cani­cule l’été, décrit Emma­nuel Le Roy Ladu­rie dans son His­toire humaine et com­pa­rée du cli­mat (Fayard), pré­cieux guide sur le sujet. Le soleil brûle les cultures. Les récoltes sont catas­tro­phiques. Les prix des céréales aug­mentent dans un contexte de forte infla­tion et de déva­lua­tion des mon­naies. Le Jour­nal d’un bour­geois de Paris, œuvre d’un dia­riste ano­nyme qui relate la vie dans la capi­tale, raconte : « Enché­rit tant le blé et la farine que le setier (ins­tru­ment de mesure ancien) de blé fro­ment valait à la mesure des halles de Paris 30 francs de la mon­naie qui lors cou­rait. » C’est la famine. En pays albi­geois, la cani­cule est telle que la récolte du seigle a dû com­men­cer fin avril et que les cerises étaient pré­co­ce­ment mûres dès ce mois.

Après une nou­velle cani­cule en 1473 sur­vient, en 1504, l’un des douze étés les plus chauds du XVe au XXe siècle dans l’hémi­sphère Nord (d’après les tra­vaux du cli­ma­to­logue anglais Keith Briffa dans l’ouvrage Glo­bal and Pla­ne­tary Change, paru en 2003 et cité par Le Roy Ladu­rie). Une géné­ra­tion plus tard, une cani­cule faite d’ultra­cha­leur sèche frappe la France, l’Alle­magne et l’Europe cen­trale en 1540, alors que François Ier et Charles Quint pour­suivent leur inter­mi­nable lutte pour la pré­pon­dé­rance en Europe. Cet été-là, le Rhin est presque à sec et on peut le tra­ver­ser à pied, a éta­bli l’his­to­rien suisse Chris­tian Pfis­ter. Le vin du mil­lé­sime 1540, lui, mûri par une cha­leur solaire excep­tion­nelle, est si chargé de sucre, que, après fer­men­ta­tion, il se trans­for­mera en quasi-apé­ri­tif, recher­ché par connais­seurs et col­lec­tion­neurs jusqu’à la fin du XXe siècle.

L’année 1556, sous Henri II, figure dans la liste des cani­cules éta­blie par le cli­ma­to­logue néer­lan­dais Aryan van Enge­len, dont les tra­vaux font réfé­rence. Cet été-là, le cli­mat est brû­lant et ultra-sec. Dans le Coten­tin, un gen­til­homme cam­pa­gnard, Gilles de Gou­ber­ville, accueille comme une béné­dic­tion une pluie brève le 1er juin. « Il n’avait plu depuis le com­men­ce­ment d’avril par quoi les blés étaient for­te­ment endom­ma­gés, à cause de la grande séche­resse, et fort enché­ris jusqu’à 22 sous le bois­seau de fro­ment », écrit-il. L’extrême cha­leur pro­voque des incen­dies de forêt en Nor­man­die, fait raris­sime dans cette région d’ordi­naire humide. Le 23 juillet, « il fit une mer­veilleuse (extra­or­di­naire, excep­tion­nelle) cha­leur », s’inquiète notre témoin. À Paris, l’église accepte de faire pro­ces­sion­ner la châsse de Sainte-Gene­viève, patronne de la capi­tale, pour sol­li­ci­ter son inter­ven­tion en faveur de la pluie.

En 1616, alors que Louis XIII a 14 ans, sur­vient « une énorme vague de cha­leur en juin-juillet », qui « se révèle comme l’une des plus intenses des cinq der­niers siècles» (Le Roy Ladu­rie). Pour autant, une cani­cule ne s’accom­pagne pas néces­sai­re­ment de séche­resse, comme on pour­rait le pen­ser. Et, en l’espèce, « les pré­ci­pi­ta­tions ont été suf­fi­santes » pour pré­ser­ver les récoltes, diag­nos­tique l’his­to­rien. Les contem­po­rains n’ont pas cette chance en 1636. La cha­leur de l’été est extrême. Le niveau d’eau des rivières baisse, ce qui aggrave leur pol­lu­tion, leur saleté et fait pul­lu­ler, dans l’eau que boivent les pay­sans, des micro-orga­nismes dys­en­té­riques. La conta­gion est fou­droyante. La toxi­cose emporte quan­tité d’enfants en bas âge, d’autant que la dys­en­te­rie chauffe fié­vreu­se­ment les corps. De sur­croît, cette même année 1636, tan­dis que Cor­neille écrit Le Cid, la France de Louis XIII et Riche­lieu est en guerre ouverte contre les Habs­bourg d’Autriche et d’Espagne depuis un an. Des épi­sodes de peste se déclarent dans nombre de villes. Toutes ces causes pro­voquent plu­sieurs cen­taines de mil­liers de morts.

Le cli­mat s’acharne ensuite sur les Français de la fin du règne de Louis XIV. À l’été 1705 sur­vient notam­ment une cani­cule qui aurait causé 200 000 morts, au pre­mier chef des enfants en bas âge (par déshy­dra­ta­tion ou salis­sure des eaux entraî­nant des dys­en­te­ries). À l’époque, la guerre de suc­ces­sion d’Espagne fait rage, ce qui n’arrange rien. « Je sue d’une façon extra­or­di­naire », écrit la prin­cesse Pala­tine, belle-sœur de Louis XIV. « Voici deux mois qu’il n’est pas tombé une goutte de pluie. Je n’ai jamais vu un été tel que celui-là, et la cha­leur aug­mente chaque jour. Les feuilles sur les arbres sont des­sé­chées comme si le feu y avait passé » (13 août 1705). Ce même mois d’août, le ther­mo­mètre de l’astro­nome Cas­sini casse sous l’effet de la cha­leur intense (plus de 38°C dans la capi­tale). Puis, en 1719, sous la régence de Phi­lippe d’orléans, une nou­velle cani­cule aurait causé 400 000 morts, au pre­mier chef des enfants en bas âge, pour les rai­sons qu’on a évo­quées pré­cé­dem­ment.

Au XVIIIe siècle, les consé­quences humaines des dérè­gle­ments du cli­mat cessent d’être perçues comme une fata­lité. L’opi­nion publique, qui s’affirme, incri­mine non plus les acca­pa­reurs, comme sous Louis XIV, mais les ministres du roi. Les Français prennent l’habi­tude de « l’impu­ta­tion au poli­tique » (Ernest Labrousse) de leurs maux. Ceci alors même que l’état royal a rare­ment été aussi actif pour les atté­nuer. Mais la santé publique en reste encore à ses pré­mices : en 1779, une nou­velle cani­cule aurait causé plus de 200 000 morts, au pre­mier chef par dys­en­te­rie. À Brest, les équi­pages de la flotte, qui font l’objet d’une sur­veillance médi­cale docu­men­tée, sont très atteints. «Les intes­tins s’ enflamment à J +3, les malades meurent à J +5 ou J +9, pas au-delà »( Jean-pierre Gou­bert).

Pen­dant la Révo­lu­tion, l’été 1793 est cani­cu­laire. Alors que les dépu­tés giron­dins sont guillo­ti­nés, incar­cé­rés ou en fuite et que la Ter­reur s’accé­lère, on étouffe à Paris. Si Marat est dans son bain lorsqu’il reçoit Char­lotte Cor­day le 13 juillet 1793, ce n’est pas seule­ment pour soi­gner sa mala­die de peau, mais aussi parce que la cha­leur est acca­blante. Plus tard, l’extrême cha­leur joue un rôle dans la Révo­lu­tion de février 1848. Après un hiver excep­tion­nelle ment doux( ce qui épargne mau­vaises herbes et para­sites, d’où le pro­verbe « Hiver sans rigueur, été sans faveur »), 1846 est un des douze étés les plus chauds des cinq der­niers siècles dans l’hémi­sphère Nord (Keith Briffa). Le ther­mo­mètre atteint 36 °C en juillet à Paris. Un coup d’échau­dage obère les récoltes. Le prix des céréales com­mence à aug­men­ter à l’automne. La disette et les épi­dé­mies consé­cu­tives auraient causé quelque 60 000 décès. La crise éco­no­mique se pro­page au tex­tile et le mécon­ten­te­ment devient géné­ral. Or, « l’oppo­si­tion ne man­quait pas d’exploi­ter cette humeur et tâchait de la tour­ner en grief contre le gou­ver­ne­ment. (…) On eût dit que, dans chaque symp­tôme fâcheux qu’elle pou­vait enre­gis­trer, elle voyait une bonne for­tune» (Paul Thu­reau-Dan­gin, His­toire de la monar­chie de Juillet). Ainsi s’engage la cam­pagne des ban­quets, qui va pro­vo­quer la chute de Louis-Phi­lippe. A contra­rio, la cani­cule de 1859 (qui cause plu­sieurs dizaines de mil­liers de morts) et celle de 1868 n’ébranlent pas le second Empire. Puis, en août 1870, c’est en pleine cani­cule que com­mence la guerre entre la France et les États alle­mands coa­li­sés autour de la Prusse.

Ce que les spé­cia­listes appellent « le petit âge gla­ciaire » (carac­té­risé par des hivers très froids et, aux belles sai­sons, une ten­dance à la fraî­cheur et à de fortes pluies), amorcé vers 1300, s’achève à par­tir de 1860. Un réchauf­fe­ment débute alors en Europe. Il est net à comp­ter de 1910, lorsque les gla­ciers alpins com­mencent un recul sub­stan­tiel et continu à l’échelle de la longue durée. Le réchauf­fe­ment reste d’abord modéré. C’est dans ce contexte qu’inter­vient la cani­cule de 1911. Les 22 et 23 juillet, il fait par­tout plus de 35 °C. Les 38 °C sont atteints à Lyon, Bor­deaux, Châ­teau­dun. Le mois d’août 1911 est un des plus chauds de l’his­toire de France. Les tem­pé­ra­tures dépassent 30°C treize jours de suite dans la capi­tale. Le 5 août, on renoue avec les 38 °C à Lyon et on atteint 39 °C à Tou­louse. Entre le 6 et le 9 sep­tembre, la pres­sion cani­cu­laire ne fai­blit pas : 36 °C à Paris et 38 °C à Tou­louse. Le nombre de morts est éva­lué à 40 000, dont la moi­tié âgés de moins de 1 an. C’est la der­nière héca­tombe d’enfants qu’a pro­vo­quée une cani­cule en France.

D’autres cani­cules sévissent ensuite en 1921, 1947 et 1976, pour s’en tenir aux plus impor­tantes. De 1950 à 1970, le cli­mat connaît para­doxa­le­ment une période de rafraî­chis­se­ment en France (celle-ci dure jusqu’en 1974, voire 1980 s’agis­sant du centre et du sud du pays). Puis s’engage un nou­veau cycle de réchauf­fe­ment qui, selon les spé­cia­listes, tend à s’accé­lé­rer depuis le début du XXIe siècle. Trois cani­cules sérieuses se pro­duisent au cours de la décen­nie 1980 : en 1982 (2 300 morts), 1983 (quatre mois extrê­me­ment chauds de juin à sep­tembre et 6400 morts), 1990 (1700 morts). D’autres adviennent en 1994, 1995 et 1997, entraî­nant un bilan estimé res­pec­ti­ve­ment à 2600, 2300 et 2 200 morts. Arrive ensuite la cani­cule d’août 2003, qui a frappé les esprits.

Au terme de ce récit, pré­ci­sons les méthodes uti­li­sées pour éta­blir les tem­pé­ra­tures et le cli­mat des siècles pas­sés. Les scien­ti­fiques pré­lèvent dans les gla­ciers proches des pôles, par forage pro­fond, des cylindres qu’on appelle des carottes de glace et les ana­lysent. Sous les cli­mats plus tem­pé­rés d’europe, ils étu­dient les langues ter­mi­nales des gla­ciers alpins de réfé­rence (Cha­mo­nix en France, Aletsch et Gor­ner en Suisse) pour appré­cier leur évo­lu­tion au fil du temps. D’autres scrutent les anneaux de crois­sance annuelle dans le bois des troncs des grands arbres. Ces scien­ti­fiques par­viennent ainsi à dater et carac­té­ri­ser les étapes suc­ces­sives de leur vie végé­tale, et en tirent de pré­cieuses infor­ma­tions sur les tem­pé­ra­tures d’alors. Le bois de l’anneau de crois­sance des chênes qui cor­res­pond à 1473, année de cani­cule, est ainsi « ultra­dur, très peu impré­gné d’eau », explique Le Roy Ladu­rie. L’étude des pol­lens et des chan­ge­ments d’essences fores­tières per­met par ailleurs de cor­ro­bo­rer des hypo­thèses. On dis­pose en outre, s’agis­sant de la capi­tale, de séries ther­mo­mé­triques réa­li­sées sans dis­con­ti­nuer depuis les années 1670 par l’obser­va­toire de Paris. Et la France béné­fi­cie de sta­tions météo depuis 1855. Les dates des ven­danges, recen­sées à Dijon depuis 1370, offrent éga­le­ment d’utiles indi­ca­tions, même si les com­pa­rai­sons doivent tenir compte d’éven­tuelles évo­lu­tions du cli­mat d’un siècle à l’autre. Les his­to­riens s’appuient sur ces recherches des scien­ti­fiques et y ajoutent l’étude et la cri­tique de sources qui leur sont plus fami­lières, comme les témoi­gnages des contem­po­rains.

Source : Le Figaro

jeudi 2 juillet 2026

Décalage entre le fort désir d’enfant des Français et la réalité d’une démographie en déclin

 « Comment relancer la natalité sans décourager le travail ? »

Agnès Verdier-Molinié L'iFrap vient de publier une note qui révèle un décalage entre le fort désir d'enfant des Français et la réalité d'une démographie en déclin. Selon la directrice du réseau pensant libéral, les femmes de la classe moyenne, actives mais dont les revenus ne permettent pas de faire garder leurs enfants, sont les principales victimes de notre système de redistribution. Elle propose des solutions concrètes pour en sortir. L'entretien est paru dans le Figaro.


— Vous dites que la tendance à la dénatalité est mondiale et que les politiques natalistes mises en place dans d'autres pays ne parviennent pas à l'enrayer. Comment l'expliquez-vous ?

AGNÈS VERDIER-MOLINIÉ. — L'indice de fécondité moyen des pays de l'OCDE est passé de 3,3 enfants par femme en 1960 à seulement 1,5 en 2022. En France, nous sommes passés de 2,7 enfants par femme dans les années 1960 à 1,6 aujourd'hui. Une chute de plus de 40 %. Ce qui frappe le plus est que cette baisse de la fécondité touche tous les pays, quelle que soit leur politique familiale. Les pays développés connaissent une augmentation de la durée moyenne des études et de l'âge moyen à la première maternité qui réduisent mécaniquement la fenêtre de fécondité. La participation plus importante des femmes au marché du travail, lorsqu'elle n'est pas accompagnée de solutions permettant de concilier carrière et parentalité, peut conduire à reporter certains projets familiaux. À ces facteurs économiques s'ajoutent également des évolutions sociologiques observées dans l'ensemble des pays développés, telles que le recul du mariage, des difficultés croissantes de mise en couple... Il faut donc adapter les politiques familiales aux réalités actuelles : avoir un enfant ne doit pas empêcher les femmes de travailler, les familles nombreuses doivent être valorisées et la confiance de la population dans la politique familiale doit être totale. La natalité chute alors que le désir d'enfants est toujours là. Selon l'Union nationale des associations familiales (Unaf), les Françaises voulaient avoir dans l'idéal 2,27 enfants en 2023. L'indice conjoncturel de fécondité était pourtant de 1,62 enfant par femme en 2024. Si avoir un enfant conduit encore les femmes à sacrifier leur vie professionnelle, on ne fera jamais remonter le taux de natalité. [Tant que leur vie professionnelle sera très valorisée...]

lundi 15 juin 2026

La déglobalisation de la culture ?

Neuf des dix titres les plus écoutés au Danemark en 2025 étaient interprétés par des Danois, chantant des paroles en danois. Le tube numéro un était « Hele Vejen » (« Tout le long du chemin »), des Danois Omar et Mumle.

Dans un monde de vedettes internationales, il peut paraître surprenant que les 6 millions de Danois, dont beaucoup parlent couramment l’anglais, écoutent principalement de la musique locale. Et jusqu’à très récemment, ce n’était pas le cas. En 2019, seules cinq chansons du classement des 20 meilleures ventes au Danemark étaient en danois. L’année dernière, ce chiffre était passé à 18. Une tendance similaire s’observe dans d’autres pays — et dans d’autres formes de divertissement. De l’Asie aux Amériques, les classements musicaux sont de plus en plus dominés par des sons locaux. Les sociétés hollywoodiennes de diffusion de programmes télévisés en ligne commandent davantage de productions locales sur les marchés étrangers, ce qui entraîne une baisse de la consommation de séries américaines. Les réseaux sociaux relient le monde entier, mais pour l’instant, les gens les utilisent principalement pour consommer du contenu local. Et à mesure que les jeux vidéo se développent, ils s’adaptent eux aussi de plus en plus aux cultures locales.

Pour ceux qui pensaient que la mondialisation conduirait à une monoculture mondiale stérile, dans laquelle tout le monde écouterait, regarderait et jouerait aux mêmes choses, ce renouveau local est quelque peu surprenant. Une poignée de vedettes et d’événements, tels que la Coupe du monde de football qui attire des milliards de téléspectateurs, peuvent encore captiver un public mondial. Mais ils deviennent l’exception. Alors que les plateformes mondiales de diffusion en continu pénètrent de nouveaux marchés, la culture locale s’avère remarquablement résistante. L’emprise de l’Amérique sur la culture populaire mondiale s’affaiblit. Et dans certains cas, les nouvelles technologies font même reculer de manière inattendue la mondialisation du divertissement.

Spotify, qui a fêté ses 20 ans cette année, met pratiquement toute la musique à la disposition de quiconque dispose d’une connexion Internet. Comme les utilisateurs peuvent écouter tout ce qu’ils veulent sans frais supplémentaires, les plus grandes stars n’ont cessé de gagner en popularité. La distribution numérique mondiale a propulsé la renommée de chanteuses comme Taylor Swift, qui ont vu leurs revenus de droits d’auteur augmenter plus rapidement que ceux des artistes situés plus bas dans la hiérarchie du monde du spectacle.

Selon votre bon plaisir

jeudi 30 avril 2026

France, un des pays les plus violents de l'Europe occidentale

Eurostat vient de publier les chiffres complets de l'insécurité en Europe en 2024.



Le fossé avec des pays voisins comme l'Allemagne, l'Espagne ou la Suisse est abyssal.

Le taux d'homicide est plus de 2 fois plus élevé en France qu'en Italie.


Alors que le taux d'homicide recule chez ses voisins, il augmente en France.

Depuis 2017 : 

  • France + 21%
  • UE hors France -11 %

 


 Il y a 10 ans, la France était encore proche de la moyenne européenne, avec le 15e taux d'homicide sur 33 pays.

La France est maintenant 8e, avec un taux 60% plus élevé que la moyenne du reste du continent.

Il n'y a pas que les homicides qui connaissent une trajectoire inquiétante en France. C'est aussi le cas des TENTATIVES d'HOMICIDE.

Aucun autre pays d'Europe occidentale ne connaît une augmentation aussi forte des tentatives d'homicide enregistrées.

Il en va de mêmes pour les autres VIOLENCES PHYSIQUES.

La tendance haussière observée dans les données policières françaises est l'une des plus élevées d'Europe.

Pareil pour l'augmentation des victimes de VIOLS enregistrées.

Là encore, l'explosion observée dans les données françaises (+171%) est très élevée.

 

lundi 23 février 2026

La thèse de Pirenne quantifiée : comment les conquêtes islamiques ont redessiné l'Europe médiévale

Dans l'histoire de l'Europe médiévale, peu de théories ont suscité autant de débats que celle d'Henri Pirenne, exposée dans son ouvrage emblématique Mahomet et Charlemagne (1937). Selon l'historien belge, la fin de l'Antiquité ne serait pas due à la chute de l'Empire romain d'Occident en 476, mais bien à l'expansion islamique au VIIe siècle, qui aurait rompu l'unité économique de la Méditerranée. Ce « lac romain », espace de commerce florissant reliant l'Orient byzantin, l'Afrique du Nord et l'Occident franc, se serait transformé en une frontière hostile entre deux mondes. Sans Mahomet, affirmait Pirenne, Charlemagne n'aurait pas été concevable : c'est cette rupture qui força l'Europe franque à se recentrer sur ses terres continentales, semant les graines de l'essor carolingien.

Cette thèse, longtemps controversée, trouve aujourd'hui un appui renouvelé dans l'étude de Johannes Boehm et Thomas Chaney, Trade and the End of Antiquity (2024). À travers une analyse quantitative de près de 500 000 pièces monétaires, les deux économistes confirment la chute radicale des échanges nord-sud après les conquêtes arabes. Le présent article, tout en rendant hommage à la vision pionnière de Pirenne, intègre d'autres facteurs explicatifs — la peste justinienne, la chute de l'Empire d'Occident, les variations climatiques — sans pour autant en minimiser l'impact décisif des événements du VIIe siècle.

Une validation quantitative de Pirenne

Boehm et Chaney, économistes à la London School of Economics, ont compilé une base de données exhaustive de trésors monétaires datant de 325 à 950 après J.-C., couvrant l'Europe, l'Afrique du Nord et le Proche-Orient. En appliquant des modèles économétriques inspirés de la théorie gravitationnelle du commerce, ils reconstituent les flux d'échanges à partir de la circulation des pièces — un indicateur fiable de l'activité économique à une époque où les données directes font défaut.

Leurs résultats corroborent l'essentiel de la thèse pirennienne. Après les conquêtes arabes, achevées vers 713 en Méditerranée occidentale, les échanges nord-sud s'effondrent, passant d'environ 4 % du revenu méditerranéen à moins de 1 %. Cette rupture n'est pas anecdotique : elle marque un basculement géo-économique profond. L'Empire byzantin, dépendant du commerce maritime avec ses provinces méridionales prospères — Égypte, Syrie, Afrique du Nord —, voit son monnayage s'effondrer au VIIIe siècle, tandis qu'Arabes et Francs augmentent le leur, profitant respectivement d'une unification politique et monétaire au sud et d'une réorientation continentale au nord.

L'apport majeur de cette étude sur Pirenne tient à sa rigueur méthodologique. Là où l'historien belge s'appuyait sur des indices anecdotiques — la disparition du papyrus ou des épices en Occident —, Boehm et Chaney fournissent des estimations précises et systématiques. Ils montrent que la Méditerranée, autrefois unifiée, devient une barrière, isolant Byzance et favorisant l'émergence d'une Europe carolingienne centrée sur le Rhin et la Meuse. Cette rupture commerciale entraîne pour Byzance une contraction des revenus fiscaux liés au seigneuriage, tandis que l'économie franque, moins dépendante du grand commerce, se réorganise autour de l'agriculture et des échanges intérieurs.

Deux cartes pour visualiser la rupture méditerranéenne

L'étude de Boehm et Chaney s'appuie sur deux cartes particulièrement parlantes, qui illustrent l'évolution des flux monétaires avant et après les conquêtes arabes. Fondées sur des données géoréférencées de trésors monétaires, elles représentent les déplacements des pièces sous forme de lignes reliant les lieux de frappe aux lieux de découverte — matérialisant ainsi les routes commerciales de l'époque.

Géographie des flux monétaires pendant la période 450-630 apr. J.-C.

La première carte, couvrant la période 450-630, montre un réseau dense et transversal. Des lignes rouges rayonnent depuis les grands centres byzantins — Constantinople, Ravenne, Carthage — et traversent la Méditerranée selon un axe nord-sud marqué : des pièces frappées en Italie ou en Afrique du Nord circulent abondamment vers la Gaule franque, la Bretagne ou les Balkans. Ce maillage reflète une vitalité commerciale soutenue par le commerce de luxe et les transferts fiscaux impériaux, les échanges nord-sud représentant alors jusqu'à 4 % du revenu méditerranéen total.

Géographie des flux monétaires après la conquête musulmane, 713-900 apr. J.-C.


La seconde carte, couvrant la période 713-900, offre un contraste saisissant. Les lignes bleues se réorientent vers des axes est-ouest et sud-sud ; les flux nord-sud disparaissent presque totalement, symbolisant la nouvelle barrière islamo-chrétienne. Au sud, une vitalité intra-califale se déploie entre el-Andalous, l'Ifriqiya (Tunisie), l'Égypte et la Syrie. Au nord, les échanges se recentrent sur les terres franques, où le monnayage carolingien progresse. Mises en regard, ces deux cartes illustrent avec une netteté rare le passage d'un espace méditerranéen unifié à deux mondes distincts et presque étanches.

D'autres causes au déclin de l'Antiquité

Si l'étude de Boehm et Chaney renforce la thèse de Pirenne, l'honnêteté intellectuelle commande de rappeler que les conquêtes islamiques ne sont pas le seul facteur ayant contribué au déclin économique méditerranéen. D'autres forces, souvent antérieures au VIIe siècle, dessinent un processus multifactoriel dont il serait réducteur de faire l'impasse.

La chute de l'Empire romain d'Occident en 476, avec les invasions germaniques des Vandales en Afrique et des Ostrogoths en Italie, avait déjà fragmenté les institutions romaines et perturbé les routes commerciales dès le Ve siècle. Boehm et Chaney relèvent d'ailleurs un déclin précoce des flux en Méditerranée occidentale imputable à cette instabilité politique. La peste justinienne (541-542), pandémie qui fit jusqu'à 25 millions de morts, accéléra ensuite le déclin démographique et économique : contraction urbaine, réduction de la main-d'œuvre, effondrement de la demande. Des études archéologiques attestent ces effets dès le VIe siècle, indépendamment de toute conquête arabe. Enfin, des facteurs climatiques — le « petit âge glaciaire » du haut Moyen Âge, marqué par sécheresses et refroidissement — ont affecté les rendements agricoles et contribué à un déplacement des centres économiques vers le nord. Boehm et Chaney estiment que ces chocs climatiques ont pu réduire la consommation réelle jusqu'à 41 % dans les zones les plus touchées.

Ces causes, bien que significatives, ne contredisent pas Pirenne : elles préparent le terrain. C'est la barrière islamique qui scelle la division, transformant une Méditerranée déjà fragilisée en deux mondes définitivement distincts.

Limites de la méthode de Boehm et Chaney

La méthode de Boehm et Chaney repose sur les trésors monétaires (enfouis) comme indicateur des flux commerciaux, mais ceux-ci reflètent autant les périodes d'insécurité que l'activité économique réelle. Leur répartition géographique dépend en outre des hasards des fouilles archéologiques, introduisant un biais de sélection difficile à corriger. Le modèle gravitationnel appliqué, conçu pour des données contemporaines abondantes, perd en robustesse sur une économie antique mal documentée. La corrélation établie entre conquêtes arabes et effondrement des échanges ne constitue pas une preuve causale, d'autant que la peste et les facteurs climatiques s'entremêlent inextricablement sur la même période. Par ailleurs, la monnaie ne capte qu'une partie des échanges : le troc, les transferts en nature et la circulation des personnes et des savoirs lui échappent entièrement.

Pirenne, visionnaire d'une Europe redéfinie

L'étude de Boehm et Chaney, avec ses estimations rigoureuses et ses visualisations frappantes, apporte une confirmation moderne à la thèse de Pirenne : les conquêtes islamiques ont bien provoqué une rupture décisive dans l'espace méditerranéen, isolant Byzance, fragmentant les anciennes routes du commerce et reconfigurant durablement l'équilibre des puissances.

Mais réduire cette fracture à sa seule dimension économique serait trahir la portée réelle de la thèse pirennienne. Ce qui se brise au VIIe siècle, c'est avant tout une unité de civilisation. L'Occident carolingien se trouve coupé des zones qui avaient été, depuis des siècles, les plus denses intellectuellement et matériellement : l'Égypte, la Syrie, l'Afrique du Nord. Ce n'est pas un hasard si ces régions, déjà florissantes sous Rome, le demeurent sous les Omeyyades puis les Abbassides — elles héritent d'infrastructures, de savoirs et de traditions urbaines que les invasions germaniques n'avaient pas atteintes. L'essor du monde islamique doit autant à cet héritage territorial qu'à sa propre dynamique.

Pour l'Occident franc, la rupture méditerranéenne signifie autre chose : un repli, une latinisation étroite de la culture savante, une dépendance accrue à l'Église comme seule institution capable de transmettre un patrimoine intellectuel désormais difficile d'accès. Ce n'est pas l'obscurantisme — les scriptoria carolingiens accomplissent un travail de préservation considérable — mais c'est une Europe qui pense désormais dans un espace rétréci, privée en grande partie du dialogue constant avec la pensée grecque et levantine qu'avait permis la Méditerranée unifiée.

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jeudi 12 février 2026

La lente débâcle du capitalisme progressiste ?

Milton Friedman proclamait en 1970 que « la responsabilité sociale des entreprises est d'accroître leurs profits », considérant l'enrichissement comme la meilleure contribution au progrès social. Cinquante ans plus tard, cette doctrine s'est effondrée face au progressisme, idéologie née dans les universités américaines qui confond changement permanent et amélioration véritable. En 2020, 96% des dirigeants américains interrogés par Deloitte/Fortune considéraient la diversité, l'équité et l'inclusion (DEI) comme une priorité personnelle. Dick Costolo, ancien patron de Twitter, menaçait en 2020 : « Les capitalistes "moi d'abord" qui pensent pouvoir séparer la société du monde des affaires seront les premiers fusillés à la révolution. »

Ce basculement résulte principalement de l'activisme des millennials et générations Y et Z, nés après les années 1980, biberonnés aux réseaux sociaux et éduqués par des enseignants politisés. Ces « consomm'acteurs » n'achètent plus seulement un produit pour ses qualités, mais pour ce qu'il représente et les valeurs qu'il porte. En 2020, 69% des Français estimaient que le capitalisme faisait plus de mal que de bien. Ces nouveaux salariés ont importé ces exigences dans leurs entreprises, les contraignant à prendre position sur des causes dépassant leur activité, de Black Lives Matter à la lutte climatique.

L'abécédaire du progressisme : DEI, RSE, ESG

Pour répondre à ces attentes, un vocabulaire spécifique s'est développé. La DEI incarne la dimension « ressources humaines » avec quotas d'embauche, formations aux biais inconscients et promotion systématique de la diversité. La RSE correspond à l'engagement éthique des entreprises, évalué selon les critères ESG (environnementaux, sociaux, gouvernance) utilisés par les investisseurs. S'y ajoutent de nombreux labels : B Corp, ISR, Great Place to Work, Engagé RSE, Positive Company.

Le problème majeur : ces critères visent davantage la communication que l'application réelle. La Poste avait reçu la meilleure note RSE jamais attribuée par Vigéo Eiris pour 2019, alors qu'Envoyé spécial révélait simultanément une vague de suicides chez ses salariés. En 2021, Orpea affichait d'excellents résultats RSE ; l'année suivante, « Les Fossoyeurs » exposait la maltraitance massive dans ses Ehpad. En réalité, le progressisme est surtout une affaire financière : la multiplication des normes et labels a créé toute une industrie de conseil dont les acteurs s'intéressent souvent moins aux effets concrets qu'aux prestations facturables.

La fin de la récréation

La fête s'achève. En France, Emmanuel Faber, PDG de Danone, fut débarqué en 2021 après avoir inscrit une « raison d'être » dans les statuts de l'entreprise, victime de résultats financiers décevants. Les actionnaires pardonnent rarement les contre-performances. Le coût prohibitif de la mise en conformité pousse les entreprises à revenir aux fondamentaux économiques.

Aux États-Unis, la contre-offensive anti-woke s'intensifie depuis le retour de Donald Trump. Interdiction des programmes DEI dans l'administration, sanctions contre les universités... Les grands patrons de la Silicon Valley, pourtant creuset du progressisme, ont changé de posture pour éviter les procédures judiciaires. En 2023, 65% des dirigeants américains faisaient de la DEI une priorité personnelle selon Deloitte/Fortune, une chute d'un tiers par rapport à 2020. L'édition 2025 de l'étude n'en parle même plus.

L'effondrement du conseil en RSE

Après 24% de croissance annuelle entre 2018 et 2024, le secteur du conseil en RSE a connu en 2025 sa pire année. Les cabinets surfaient sur l'accumulation ininterrompue de normes européennes. En 2012, une directive impose aux grands groupes un rapport sur leur consommation énergétique. Elle est remplacée en 2014 par la NFRD exigeant un rapport annuel sur les pratiques environnementales et sociales. En 2022, la CSRD prend le relais avec des règles encore plus contraignantes : 1102 points de données, pour un coût estimé à 3,6 milliards d'euros annuels pour l'ensemble des entreprises européennes. Pour une ETI française, la conformité coûtait 800 000 euros sur deux ans.

Ce maquis expliquait l'activité incessante des cabinets de conseil. « Dans certains cabinets, les commerciaux avaient pris l'habitude des appels entrants. C'étaient les clients qui les démarchaient », rapporte Valérie Ader de Colombus Consulting. Il aura fallu un rapport de 400 pages de Mario Draghi pour que Bruxelles prenne conscience de ses excès. Le 26 février 2025, la Commission européenne rétropédale, réduisant le champ d'application de la CSRD pour dispenser 90% des entreprises concernées et diminuant le nombre d'éléments à fournir.

La disparition du caractère obligatoire a poussé beaucoup d'entreprises à repousser la mise en œuvre. Le retournement a été brutal : plans sociaux, cabinets acculés à fusionner, salariés incités à devenir free-lance. Mais la RSE ne disparaîtra pas complètement. Implantée dans tous les métiers (achats, logistique, finance, RH), elle crée un effet de cascade : les grandes entreprises imposent leurs règles aux sous-traitants, souvent des PME qui risquent de perdre leurs clients sans conformité. Une entreprise textile a ainsi perdu un énorme marché avec Air France, La Poste et la SNCF faute de pouvoir tracer son coton. Le legs de la CSRD n'est pas une révolution écologique, mais un système de contraintes en cascade survivant à sa propre simplification.

La grande débâcle du capitalisme progressiste

« Go woke, go broke » (progressisme radical, krach fatal) : le slogan s'est réalisé. Boeing, Mattel, IBM, Caterpillar, John Deere, Pepsi, Lockheed Martin, GM, Paramount et McDonald's ont revu ou renoncé à leurs politiques DEI, sous la pression d'un mouvement conservateur soutenu par Trump. La réélection républicaine de 2024 a stoppé cette dérive idéologique essaimée après le meurtre de George Floyd en 2020.

Suppression des quotas antiracistes, réduction des effectifs dédiés à l'inclusion, fin des collaborations avec les groupes LGBTQIA+... De l'automobile (Ford, Harley-Davidson) à la distribution (Walmart, Target), en passant par la tech (Meta, Google, Amazon) et Wall Street (Goldman Sachs, Citigroup), beaucoup ont rétropédalé. Bank of America avait lancé un programme fondé sur la théorie critique de la race, déplorant la « suprématie blanche » et demandant aux salariés blancs de « décoloniser leur esprit ». Elle a fait marche arrière, comme Blackrock, suite au décret présidentiel bannissant les programmes DEI fédéraux.

Disney illustre parfaitement le naufrage. Le groupe a créé « Réimaginer l'avenir », priant ses employés de « prendre en main leur éducation sur le racisme structurel anti-noirs ». Une dirigeante, « mère de deux enfants queers », a promis 50% de personnages issus des minorités. Formule d'accueil traditionnelle bannie, classiques (Peter Pan, Dumbo) précédés d'avertissements pour racisme, bides des remakes woke (La Petite Sirène, Blanche-Neige)... Cinquième marque la plus aimée en 2019, Disney est tombée à la 76e place en 2025 selon Axios Harris. Les termes « diversité » et « DEI » ont disparu de ses rapports annuels. « Le job de Disney, c'est de divertir, pas de faire de la politique », a reconnu son PDG Bob Iger.

En 2023, Budweiser a recruté l'influenceuse transgenre Dylan Mulvaney pour Bud Light. Le boycott fut immédiat : 5 milliards de pertes en Bourse, effondrement des ventes, mise en congé de la vice-présidente marketing. Leader pendant vingt ans, Bud Light est tombée troisième place derrière une bière mexicaine.

Ce revirement découle aussi de la décision de la Cour suprême en 2023 d'abolir la discrimination pro « minorités » universitaire. Des activistes de droite mènent depuis une guérilla judiciaire contre la DEI. Robby Starbuck, réalisateur devenu croisé conservateur, a fait trembler Harley-Davidson, Ford et Jack Daniel's, avant d'être embauché par Meta pour corriger les « biais idéologiques » de son IA.

Malgré les pressions, Apple, Costco, Levi's, Delta Air Lines et Microsoft refusent de reculer. Les entreprises dépensent toujours 8 milliards de dollars annuels en formations DEI selon Harvard Kennedy School, bien que 57% des Américains plébiscitent leur neutralité politique selon Ipsos. À contre-courant, la campagne d'American Eagle avec Sydney Sweeney jouant sur l'homophonie « genes/jeans » a rencontré un succès planétaire. Les affaire sont les affaires.


Source (résumée et adaptée) : Valeurs actuelles

lundi 2 février 2026

La Remigration : un projet fou ou le seul moyen de sauver l'Europe ?

Le terme de « Remigration » s’impose de plus en plus dans le débat public, tantôt proposé comme réponse à l’immigration et à ses effets démographiques, tantôt dénoncé comme un projet inacceptable. 

Il convient donc, désormais, de dépasser les caricatures et de pousser la réflexion plus avant. 

C’est pourquoi l’Autrichien Martin Sellner a écrit un livre sur la Remigration exclusivement afin d’expliquer consciencieusement la nature de ce projet et de répondre aux objections les plus courantes. 

Entretemps en Espagne :

Irene Montero, ancienne ministre espagnole de l'Égalité et dirigeante du parti Podemos, appelle de ses vœux le remplacement des Espagnols de souche :

« Je demande aux personnes migrantes et racisées, s'il vous plaît ne nous laissez pas  seules [au féminin] avec ces tous ces fascistes. Il va de soi que nous voulons que vous votiez. Bien sûr que oui. Nous [vous] avons obtenu des papiers, la régularisation. Et maintenant il s'agit d'obtenir la nationalité ou de changer la loi pour que vous puissiez voter.

Espérons-le. La théorie du remplacement ? Si seulement nous pouvions balayer de ce pays ces fachos et racistes à l'aide de migrants, de travailleurs. 

Bien sûr que je soutiens la théorie du remplacement, j'espère que nous pourrons débarrasser ce pays des fascistes et des racistes grâce aux immigrants. »

Par ailleurs, le gouvernement espagnol a conclu un accord avec Podemos en vue de lancer une régularisation exceptionnelle des personnes migrantes présentes sur le territoire avant le 31 décembre 2025. L’annonce a été faite ce lundi par Irene Montero, candidate du parti aux prochaines élections, qui estime que cette mesure pourrait bénéficier à plus de 500 000 personnes.

La régularisation doit être approuvée ce mardi par le Conseil des ministres et entrera en vigueur par décret royal, sans examen préalable par le Congrès des députés. Elle concernera les personnes en mesure de justifier d’au moins cinq mois de présence en Espagne, notamment au moyen d’un empadronamiento, d’un rapport médical, d’un contrat de location ou de justificatifs attestant de l’accès à des services essentiels. L’admission à la procédure entraînera automatiquement l’octroi d’une autorisation provisoire de résidence et de travail d’une durée d’un an, ainsi que la suspension des procédures d’expulsion engagées pour des motifs administratifs.

Lors d’un événement intitulé Regularización con derechos, Irene Montero a déclaré : « Le racisme, camarades, se combat par les droits. (…) Nous, nous donnons des papiers. Podemos est parvenu à un accord avec le PSOE afin que le gouvernement approuve immédiatement une régularisation extraordinaire des personnes migrantes », selon des propos rapportés par eldiario.es

Cette régularisation vise à débloquer une initiative législative populaire soutenue par plus de 700 000 signatures, restée paralysée au Congrès en raison de divergences entre les partenaires de la majorité, notamment Junts et les formations de gauche. Le recours au décret permet au gouvernement de contourner ces blocages parlementaires.

La régularisation s’inscrit dans une revendication défendue de longue date par les formations de l’extrême gauche et par des collectifs militants pro-migrants, relayée notamment par une initiative législative populaire ayant recueilli plus de 700 000 signatures. Faute d’accord politique, cette initiative est restée bloquée au Congrès pendant plusieurs mois, révélant l’absence de consensus au sein même de la majorité parlementaire issue de l’investiture de Pedro Sánchez.

Face à ces blocages, l’exécutif a opté pour un décret royal, permettant l’entrée en vigueur de la mesure sans débat parlementaire préalable. Ce choix procédural, s’il garantit une mise en œuvre rapide, fragilise toutefois la légitimité politique du dispositif et alimente les critiques sur un contournement du pouvoir législatif dans un domaine structurant de l’action publique.

L’opposition conservatrice, en particulier le Parti populaire, dénonce une décision unilatérale aux effets potentiellement incitatifs sur l’immigration irrégulière et remet en cause la capacité de l’administration à absorber un afflux massif de demandes. Le PP plaide pour une régularisation strictement conditionnée à l’emploi et à l’insertion économique, position partagée par certains acteurs centristes et régionalistes. Le Parti nationaliste basque (PNV) s’est également montré réservé, privilégiant une approche plus restrictive et ciblée.

Du côté des partis régionalistes, Junts continue de subordonner toute réforme d’ampleur à un transfert de compétences migratoires à la Catalogne. L’accord conclu entre Podemos et le gouvernement central, en dehors de ce cadre, risque ainsi de raviver les tensions avec les partenaires indépendantistes, déjà critiques d’une recentralisation des décisions stratégiques.

lundi 26 janvier 2026

Thucydide et comment une démocratie peut devenir impérialiste et assujettir ses alliés

Dans L’Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’historien grec Thucydide explique comment une puissance hégémonique traite ses alliés lorsqu’ils s’en remettent à elle pour l’effort de défense, et décrit les désastres auxquels conduit l’« hubris » [ὕϐρις, la démesure, l'ardeur excessive]. Une lecture qui s’impose pour les conseillers de Donald Trump, estime ci-dessous Michel De Jaeghere, le directeur du Figaro Histoire.

Les ambitions de Donald Trump au Groenland ont plongé ses partenaires de l’OTAN dans la stupeur et le désarroi. Est-ce ainsi que l’on traite des alliés de 77 ans ? Et à quoi rime d’être partie à une organisation défensive si le leader de cette alliance prétend pouvoir légitimement s’emparer d’une partie du territoire de l’un de ses membres fondateurs au motif qu’il en a besoin, que son titulaire n’a pas les moyens d’assurer efficacement sa défense et qu’au demeurant la discussion est close avant de s’être ouverte, puisqu’il est le plus fort ?

On a souvent invoqué depuis la parution en 2017 de Vers la guerre. La Chine et l’Amérique dans le piège de Thucydide ?, le livre de Graham Allison, l’idée que l’historien grec avait mis au jour à l’occasion de la guerre du Péloponnèse, qui avait opposé Sparte à Athènes, une loi de l’histoire : celle qui voudrait que l’ascension d’un nouvel empire menaçant de supplanter une puissance établie provoque inévitablement des tensions qui font peser le risque d’une conflagration de grande ampleur. [Paul Kennedy, 30 ans avant, dans Naissance et déclin des grandes puissances : Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000 paru en 1988 prenait déjà exemple sur la Guerre du Péloponnèse.  Kennedy y voyait un exemple classique de sur-extension impériale et de déclin relatif quand une puissance dominante s'épuise militairement et économiquement face à une rivale montante.] On a projeté l’analyse sur la rivalité entre les États-unis et la Chine. On a discuté le bien-fondé de la thèse à coups d’exemples et de contre-exemples.

On aurait eu profit, peut-être, à lire et à relire, plutôt, Thucydide. Son livre ne décrit qu’en apparence la guerre qui mit aux prises Sparte et Athènes, cinquante ans après leur victoire commune sur les Perses, à Salamine et à Platées, à la fin du Ve siècle avant J.-C. (431-404). Il nous explique comment se font et se défont les alliances, comment une coalition se transforme quand elle survit à l’ennemi contre lequel elle a été mise en place, comment une puissance hégémonique est conduite à traiter ses alliés lorsqu’ils s’en remettent à elles de l’effort de défense pour jouir dans la tranquillité des avantages de la paix qu’elle procure, comment une démocratie peut être impérialiste ; comment elle peut se comporter, parfois, comme une intraitable puissance de proie. Il a vingt-quatre siècles. Il nous parle de nous.

dimanche 21 décembre 2025

« Non, la science n’a pas démontré qu’il n’y avait pas de lien de causalité entre immigration et délinquance »

Une note publiée par un centre de recherches rattachée à Matignon, reprise dans l’émission Complément d’enquête (capture d’écran ci-dessous), assure que, d’après la science, on ne peut établir de lien entre immigration et délinquance. Philippe Lemoine, directeur de la recherche à l’observatoire Hexagone et chercheur invité à Georgetown (Washington, É-U), critique cette affirmation.


L’immigration augmente-t-elle la délinquance en France et plus généralement en Europe ? Pour  Arnaud Philippe et Jérôme Valette, deux économistes qui ont écrit une note pour le CEPII  (un centre de recherche placé auprès du Premier ministre) sur le sujet en 2023, la cause est entendue : les études sur le sujet « concluent unanimement à l’absence d’impact de l’immigration sur la délinquance ».

Le message semble d’ailleurs avoir été reçu cinq sur cinq par la plupart des lecteurs de cette note. Par exemple, au cours d’un récent épisode de Complément d’enquête, le magazine d’investigation diffusé sur France 2, une journaliste cite la note du CEPII à l’appui de son affirmation selon laquelle le «  lien de causalité entre étrangers et insécurité n’existe pas  », ajoutant même que « c’est la science qui le dit ». Le problème c’est que, n’en déplaise aux journalistes de Complément d’enquête et aux auteurs de cette note du CEPII, « la science » ne démontre rien de la sorte.

D’abord, il est faux que les études sur la question concluent « unanimement » et « sans ambiguïté » à l’absence d’effet de l’immigration sur la délinquance, comme l’écrivent faussement Philippe et Valette. Il existe en effet plusieurs études qui utilisent précisément le type de méthodes permettant d’établir un effet causal de l’immigration dont ils parlent dans leur note et qui trouvent pourtant  un effet de l’immigration sur la délinquance, non seulement sur les atteintes aux biens, mais parfois aussi sur les atteintes aux personnes.

La vérité est que les résultats dans  la littérature scientifique, loin d’être sans ambiguïté, sont au contraire très contrastés : il est vrai que beaucoup d’études ne trouvent pas d’effet, mais d’autres en trouvent un. Parfois des études différentes aboutissent même à des conclusions différentes alors qu’elles portent sur le même pays à la même époque. La note du CEPII, qui se veut pourtant une revue de la littérature, en présente donc un portrait trompeur.

Les données individuelles sur les auteurs de délit montrent non seulement en France, mais partout en Europe que les immigrés et leurs enfants, du moins ceux qui sont originaires du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et du Moyen-Orient, sont mis en cause ou condamnés pour des délits à des taux plusieurs fois supérieurs à ceux du reste de la population. Contrairement à ce que suggèrent Philippe et Valette dans leur note, cela reste vrai même quand on les compare à  des individus sans ascendance migratoire de même âge, sexe et avec des caractéristiques socio-démographiques identiques.

Les biais dans  la police  et  le système judiciaire  pourraient expliquer une partie de cette surreprésentation, mais il est totalement invraisemblable qu’ils puissent l’expliquer en totalité. Personne de sensé ne peut croire que, si les ressortissants de pays africains sont mis en cause dans les affaires de vols avec violence sans arme à un taux plus de 6 fois supérieur à celui des Français, c’est uniquement ou même principalement parce que les forces de police et de gendarmerie sont biaisées contre eux.

vendredi 19 décembre 2025

Aucun lien causal entre l’immigration et la délinquance ? Vraiment ?

Une note du CEPII, publiée en 2023,  affirme qu’il n’existe aucun lien causal entre l’immigration et la délinquance. Cette note, qui a récemment refait surface dans une émission particulièrement controversée, Complément d’enquête, diffusée sur le service public mais visant à pointer du doigt les prétendues dérives de la chaîne concurrente CNews, a suscité une vive polémique.
 
Le chercheur invité à Georgetown, Philippe Lemoine, répond à cette publication : il propose un tour d’horizon détaillé des données disponibles en Europe sur la question, soulignant les limites des études économétriques tout en révélant des vérités souvent ignorées.
 
Il commence par réfuter l’affirmation centrale de Philippe et Valette, les auteurs de la note CEPII, qui soutiennent que aucune étude ne trouve d’effet de l’immigration sur la délinquance. Selon lui, c’est faux, et il va plus loin : il suggère que ces deux économistes savent pertinemment que leur assertion ne tient pas face à la littérature existante. 

Il cite des exemples concrets, comme des études menées en Allemagne, en Grèce ou encore en Suède, qui montrent un impact mesurable, notamment en lien avec certains flux d’immigration, en particulier ceux d’immigrés peu qualifiés originaires d’Afrique et du Moyen-Orient.
 
En s’appuyant sur des données individuelles concernant les auteurs de délits, Lemoine met en lumière une surreprésentation constante des immigrés et de leurs enfants dans les statistiques criminelles à travers toute l’Europe. Cette surreprésentation peut atteindre des taux jusqu’à trois fois supérieurs à ceux du reste de la population, même après avoir ajusté les chiffres pour tenir compte de facteurs comme l’âge, le sexe ou le niveau de revenu. Cela vient directement contredire les explications socio-économiques avancées par Philippe et Valette, qui attribuent ces écarts à la pauvreté ou à l’exclusion sociale. 
 
Mais Lemoine ne s’arrête pas là. Il explore pourquoi les études économétriques basées sur des données agrégées échouent souvent à détecter cet effet. Il pointe du doigt un problème de puissance statistique : les flux d’immigration, bien que significatifs, restent relativement faibles par rapport à la population totale, rendant ces analyses peu fiables. Pour illustrer son propos, il a conduit des simulations calibrées avec des données françaises. Ces simulations révèlent un fait troublant : même dans un scénario extrême où les immigrés commettraient des crimes violents à un taux 30 fois supérieur à celui des non-immigrés, une analyse économétrique de ce type ne détecterait un effet que dans à peine plus de la moitié des cas, soit 56 %. Dans des conditions plus réalistes, reflétant les flux d’immigration observés en France sur plusieurs décennies, la probabilité de détecter un effet s’effondre presque à zéro, même s’il est réel et important.
 
Il ajoute que cette faiblesse statistique est amplifiée par d’autres facteurs, comme l’hétérogénéité des populations immigrées (les immigrés d'origine européenne ne sont pas surreprésentés), souvent ignorée dans ces études, ou les adaptations sociales (les gens peuvent davantage se méfier, se protéger, des dépenses sociales supplémentaires) qui peuvent masquer l’impact réel. 

Lemoine souligne aussi que Philippe et Valette évoquent des biais dans le système pénal pour expliquer la surreprésentation des immigrés, mais il conteste cette idée : selon lui, ces biais ne peuvent expliquer qu’une fraction de l’écart, et aucune preuve solide n’est apportée pour soutenir une explication plus large.

Enfin, il critique l’hypothèse selon laquelle la pauvreté serait la cause principale de cette surreprésentation. Même en comparant des immigrés (et leurs enfants) à des autochtones partageant des caractéristiques socio-économiques similaires, les écarts persistent, comme l’a montré une étude française menée par Hugues Lagrange sur un échantillon de 3 500 adolescents. 
Lemoine rappelle que la corrélation entre pauvreté et criminalité ne prouve pas une causalité directe : d’autres facteurs, peut-être liés à des dynamiques culturelles ou contextuelles, pourraient être en jeu. 

Et il conclut avec une pointe d’ironie : on ne peut pas affirmer à la fois que l’immigration n’a aucun effet sur la délinquance et que les populations défavorisées, dont font souvent partie les immigrés, ont une propension plus élevée à commettre des crimes. Une contradiction qui, selon lui, mérite d’être creusée bien au-delà des studios d’une émission comme Complément d’enquête.


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lundi 8 décembre 2025

La Stratégie de Sécurité Nationale de Trump 2025 : un virage plus isolationniste et conservateur

La Maison Blanche a publié le 4 décembre un document intitulé National Security Strategy of the United States of America (novembre 2025). Il s’agit d’un fichier PDF officiel de 33 pages, disponible publiquement sur le site de la Maison Blanche. Ce document expose les priorités de l’administration Trump pour la politique étrangère et la sécurité nationale, en mettant l’accent sur une approche « America First » (Les États-Unis d’abord) qui se veut pragmatique, un recentrage sur l’hémisphère occidental (les Amériques), et des critiques acerbes envers les alliés européens. 

Ce texte marque un virage isolationniste et transactionnel par rapport aux stratégies précédentes (y compris celle de Trump en 2017), et il a suscité des réactions vives en Europe. Voici un décryptage des thèmes principaux, qui mêlent rejet de l’hégémonie globale, promotion d’un conservatisme social et une rhétorique lucide sur la démographie et l’immigration.

Les critiques contre l’Europe ont été fraîchement accueillies dans les médias traditionnels (subventionnés) en Europe


Un abandon du rôle de « gendarme du monde »

Le document rejette explicitement l’hégémonie globale post-Guerre froide, qualifiée d’« indésirable et impossible ». Il prône un « corollaire Trump » à la Doctrine Monroe, recentrant les efforts militaires sur l’hémisphère occidental pour contrer la migration, les cartels et l’influence chinoise en Amérique latine.

Le texte énonce que « Tous les pays, toutes les régions, toutes les questions ou toutes les causes, aussi louables soient-elles, ne peuvent pas être au centre de la stratégie américaine. L’objectif de la politique étrangère est la protection des intérêts nationaux fondamentaux ; c’est le seul objectif de cette stratégie.

Les stratégies américaines depuis la fin de la guerre froide ont échoué : elles se sont résumées à des listes de vœux pieux ou d’objectifs souhaités ; elles n’ont pas clairement défini ce que nous voulons, mais ont plutôt énoncé des banalités vagues ; et elles ont souvent mal évalué ce que nous devrions vouloir.

Après la fin de la guerre froide, les décideurs de la politique étrangère américaine se sont convaincus que la domination permanente des États-Unis sur le monde entier était dans l’intérêt supérieur de notre pays. Pourtant, les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts. »

Fierté nationale et promotion des familles « traditionnelles »

Le renouveau patriotique et interne est au cœur du document, avec un appel à une « renaissance américaine » via la réindustrialisation (de 30 000 à 40 000 milliards de dollars d’ici les années 2030), la fin de la « discrimination positive » (affirmative action), et une sécurité des frontières comme « élément principal de la sécurité nationale », y compris l’usage de force létale contre les cartels.

Le document insiste sur un retour aux valeurs fondamentales :  
« Nous voulons une Amérique qui chérit ses gloires passées et ses héros, et qui aspire à un nouvel âge d’or. Nous voulons un peuple fier, heureux et optimiste, convaincu qu’il laissera à la prochaine génération un pays meilleur que celui qu’il a trouvé. Nous voulons des citoyens qui ont un emploi rémunérateur, sans que personne ne soit laissé pour compte, et qui tirent satisfaction de savoir que leur travail est essentiel à la prospérité de notre nation et au bien-être des individus et des familles. Cela ne peut se faire sans un nombre croissant de familles traditionnelles solides qui élèvent des enfants en bonne santé. »