vendredi 4 septembre 2026

« L’idée que la démo­cra­tie se dif­fuse en même temps que le capi­ta­lisme est his­to­ri­que­ment fausse »

Dans son der­nier livre, Le Monde à l’ère capi­ta­liste, l’éco­no­miste serbo-amé­ri­cain ana­lyse la façon dont le capi­ta­lisme s’est répandu dans le monde entier en s’accom­mo­dant de régimes poli­tiques auto­ri­taires et d’un reflux du libre-échange à l’échelle de la pla­nète.  Branko Mila­no­vic est pro­fes­seur à la City Uni­ver­sity of New York et ancien éco­no­miste à la Banque mon­diale.

LE FIGARO. — Votre livre s’inti­tule Le Monde à l’ère capi­ta­liste. Vous qui avez grandi en You­go­sla­vie com­mu­niste, com­ment expli­quez-vous que le capi­ta­lisme se soit imposé par­tout ? Et qu’il s’accom­mode de régimes poli­tiques si divers ?

BRANKO MILANOVIC. — La rai­son prin­ci­pale du triomphe du capi­ta­lisme est l’échec du com­mu­nisme - ou du socia­lisme réel, comme on l’appe­lait à l’époque. Cet échec s’explique sur­tout par l’inef­fi­ca­cité éco­no­mique de ce modèle. Après la crise de 1980, des pays comme la Rou­ma­nie, la Pologne, la Hon­grie et la You­go­sla­vie étaient en ban­que­route : ils ne pou­vaient plus rem­bour­ser leurs dettes. L’URSS n’était pas encore en ban­que­route, mais le régime était tota­le­ment épuisé par les dépenses mili­taires. Le sys­tème capi­ta­liste s’est donc étendu par­tout car il était plus effi­cace éco­no­mi­que­ment et béné­fi­ciait d’un très grand sou­tien des classes intel­lec­tuelles et du reste de la popu­la­tion. Par une forme d’hégé­mo­nie gram­scienne, les prin­cipes de mar­ché sur les­quels repose le capi­ta­lisme ont été accep­tés par la plu­part des pays du monde, de manière consciente ou non.

— La consé­quence est l’émer­gence de régimes hybrides, avec par exemple le « socia­lisme de mar­ché » chi­nois. Vous par­lez de « com­mu­nisme haye­kien » pour qua­li­fier la Chine. Que recouvre cette expres­sion para­doxale ?

— À Pékin, j’ai assisté à une confé­rence où se trou­vaient plu­sieurs entre­pre­neurs. Tous étaient deve­nus très riches et, à les écou­ter racon­ter leurs par­cours, on avait la sen­sa­tion qu’ils appli­quaient à la lettre les leçons de Lud­wig von Mises et de Frie­drich Hayek. Ils étaient peu édu­qués, nés dans des régions peu déve­lop­pées, ils ont com­mencé avec presque rien et, à par­tir d’une bonne idée, ils ont déve­loppé leur acti­vité. C’était un véri­table manuel capi­ta­liste dans un pays nomi­na­le­ment com­mu­niste. Et ces his­toires haye­kiennes étaient racon­tées dans une confé­rence pré­si­dée par des membres du Parti com­mu­niste ! Le régime célèbre la réus­site et la richesse pri­vée tout en main­te­nant un contrôle poli­tique cen­tra­lisé. De fait, aujourd’hui, le sec­teur privé repré­sente 70 % du PIB chi­nois.

— Vous dites que ce « com­mu­nisme haye­kien » est « la plus grande réus­site éco­no­mique de l’his­toire récente ». Ce capi­ta­lisme poli­tique à visage tech­no­cra­tique pour­rait-il ins­pi­rer d’autres pays ?

— Le sys­tème chi­nois n’est pas faci­le­ment répli­cable, car il com­porte de nom­breuses contin­gences propres à la Chine. Il est très dif­fi­cile de dres­ser une liste de choses que les autres pays devraient faire pour l’imi­ter. Contrai­re­ment au «consen­sus de Washing­ton », qui avait dix pré­ceptes clairs et faci­le­ment expor­tables, les Chi­nois n’ont pas de règles claires, ce qui limite aussi leur soft power.

— Contrai­re­ment à ce que pen­saient les théo­ri­ciens de la « fin de l’his­toire », le capi­ta­lisme s’est imposé par­tout, mais pas la démo­cra­tie libé­rale. Pour­quoi ?
 
— Cette asso­cia­tion entre libé­ra­lisme et démo­cra­tie d’un côté et capi­ta­lisme de l’autre a été faite immé­dia­te­ment après la chute du mur de Ber­lin. Mais elle me sem­blait fausse dès le début, même his­to­ri­que­ment. Dans l’his­toire, il y a eu beau­coup de pays capi­ta­listes qui n’étaient pas démo­cra­tiques du tout. À com­men­cer par l’Amé­rique: au XIXe siècle, 13% de la popu­la­tion était réduite en escla­vage. C’était un régime d’oli­gar­chie très clair. Au Royaume-uni, le suf­frage n’était pas uni­ver­sel : en 1815, la révo­lu­tion indus­trielle bat­tait son plein, mais moins de 5% de la popu­la­tion avait le droit de vote. Idem pour l’Espagne, la Grèce, l’Ita­lie fas­ciste, l’Alle­magne wil­hel­mi­nienne et l’Alle­magne hit­lé­rienne, la France sous Napo­léon III ou l’Argen­tine.

Mon scep­ti­cisme à l’égard de ce dis­cours sur la dif­fu­sion de la démo­cra­tie dans le monde a aussi été nourri par deux évé­ne­ments que j’ai vus de très près : d’un côté, la dis­so­lu­tion de l’union sovié­tique et de la You­go­sla­vie, et de l’autre l’uni­fi­ca­tion de l’Europe. D’un côté la construc­tion euro­péenne célé­brait le fait que des gens très dif­fé­rents eth­ni­que­ment et reli­gieu­se­ment pou­vaient exis­ter ensemble, et de l’autre, cette même Europe sou­te­nait la décom­po­si­tion et la dis­so­lu­tion d’un pays où des peuples dif­fé­rents vivaient ensemble. Il n’y avait presque aucune logique à tout cela ! Ensuite, j’ai tra­vaillé sur la Rus­sie en 1982-1983. Le pays vivait une dépres­sion éco­no­mique extra­or­di­naire mais aussi une des­truc­tion de l’édu­ca­tion, de la santé, une des­truc­tion sociale : les liens sociaux ont été tota­le­ment détruits. Et on par­lait de démo­cra­tie ! J’ai assisté à cette expé­rience depuis la Banque mon­diale, qui est un pro­pa­ga­teur de cette idéo­lo­gie éco­no­mique. Il y avait un vrai manque d’his­to­ri­cité dans ces années et une absence de regard sur la réa­lité telle qu’elle était.

— Com­ment expli­quer que, dans un monde acquis à l’éco­no­mie de mar­ché, le libre-échange et la mon­dia­li­sa­tion refluent désor­mais ?
 
— Le sys­tème capi­ta­liste, pour­tant accepté par la plu­part des gens, donne lieu aujourd’hui à une crise poli­tique engen­drée par la mon­dia­li­sa­tion elle­-même. Comme je l’évoque dans The Great Glo­bal Trans­for­ma­tion (non tra­duit en français, NDLR), cela s’explique d’abord par la réus­site éco­no­mique de la Chine. Per­sonne ne s’atten­dait à ce que la Chine ait un suc­cès aussi fou­droyant et que ce pays de 1,4 milliard d’habi­tants devienne un pou­voir éco­no­mique, puis un pou­voir tech­no­lo­gique et mili­taire. Les Amé­ri­cains se sont rendu compte sou­dai­ne­ment que la mon­dia­li­sa­tion avait pro­fité à la Chine beau­coup plus qu’aux autres pays et à eux-mêmes.

Au niveau des reve­nus indi­vi­duels, les classes popu­laires et même par­fois moyennes occi­den­tales sont main­te­nant dépas­sées par la mon­tée en puis­sance des classes moyennes supé­rieures en Chine, en Inde, en Indo­né­sie et ailleurs. Par le passé, la population occidentale était dans les 20 ou 30 pre­miers per­cen­tiles du monde, c’est-à-dire que même les gens rela­ti­ve­ment pauvres en France étaient pro­bable­ment dans le 70e per­cen­tile du monde. Main­te­nant, ils sont dépassés par la popu­la­tion asia­tique. Et quand vous êtes dépassé par la popu­la­tion asia­tique, vous êtes dépassé d’un seul coup par des mil­lions de gens. Les classes moyennes occi­den­tales vont s’en rendre compte très rapi­de­ment, parce qu’il y a des biens inter­na­tio­naux qu’ils ne sont plus en mesure d’ache­ter ou des voyages qui ne sont plus abo­rdables pour eux.

Et pen­dant que les popu­la­tions occi­den­tales moins aisées chu­taient dans leur posi­tion glo­bale, les plus riches, dans ces mêmes pays, sont res­tés au som­met du monde. Cela génère un grand mécon­ten­te­ment et des tur­bu­lences poli­tiques. La mon­dia­li­sa­tion a créé un conflit au niveau des États-nations, entre la Chine et les États-unis, mais aussi à l’inté­rieur des pays. Demeure donc ce para­doxe : tan­dis que les poli­tiques éco­no­miques libé­rales sont ren­for­cées sur le plan inté­rieur, elles sont tota­le­ment rem­pla­cées dans la poli­tique exté­rieure, avec le retour des droits de douane, de la coer­ci­tion éco­no­mique, et la sai­sie des avoirs des autres pays. C’est le retour du mer­can­ti­lisme au niveau inter­na­tio­nal. On peut par­ler de natio­nal-­li­bé­ra­lisme ou de libé­ra­lisme natio­nal de mar­ché pour sou­li­gner cette ambi­va­lence.

— Signe de ces tra­jec­toires croi­sées, vous expli­quez que « la désar­ti­cu­la­tion remonte vers le nord ». Pour­riez-vous expli­quer ce qu’est la « désar­ti­cu­la­tion » ? Et par quel pro­ces­sus les pays du Nord ont com­mencé à res­sem­bler à ceux du Sud ?
 
— Pen­dant long­temps les puis­sances du Nord n’ont mis en place dans les pays du Sud (ancien tiers-monde) que des enclaves de moder­nité des­ti­nées à répondre à leurs propres besoins – d’extrac­tion de res­sources, notam­ment. Et ce sans cher­cher à déve­lop­per une struc­ture pro­duc­tive inté­grée. Cette éco­no­mie d’extrac­tion était confiée à une bour­geoi­sie locale dont les inté­rêts étaient les mêmes que ceux des Occi­den­taux, tan­dis que le reste de la popu­la­tion demeu­rait rela­ti­ve­ment pauvre. Il y avait donc une désar­ti­cu­la­tion entre la sphère éco­no­mique, tour­née vers l’exté­rieur, et la sphère poli­tique.

Or depuis dix ans nous avons com­mencé à obser­ver un pro­ces­sus simi­laire en Occi­dent, et en par­ti­cu­lier aux États-unis. Il y a une couche de la popu­la­tion qui est riche, édu­quée et très inté­grée dans les échanges, intel­lec­tuels et éco­no­miques. Et tout le reste de la popu­la­tion, qu’on appelle en anglais « hin­ter­land », à l’inté­rieur des terres, était coupé de cela. C’est pour cette rai­son que l’on parle d’élites « bi-cos­tales » en Amé­rique. Ce sont des gens qui, par inté­rêt et par convic­tion, sont très pro­mon­dia­li­sa­tion. Ils s’entendent très bien avec les élites des autres pays et n’ont pas beau­coup d’inté­rêt pour leurs conci­toyens ; ils pré­fèrent employer un Chi­nois ou un Viet­na­mien en les payant beau­coup moins qu’un Amé­ri­cain équi­valent. Cette diver­gence était typique des pays du tiers-monde. Il y a vingt ans, les élites occi­den­tales voyaient tous les avan­tages, idéo­lo­giques et finan­ciers, de la mon­dia­li­sa­tion. Sans com­prendre que le reste de la popu­la­tion ne les voyait pas. Beau­coup ne se sont pas rendu compte que la fronde domes­tique allait mon­ter en puis­sance. C’était avant le Brexit, avant la pre­mière élec­tion de Donald Trump, mais ces forces sou­ter­raines exis­taient déjà.

— Les classes popu­laires et moyennes dans les pays riches ne voient pas leurs reve­nus pro­gres­ser, car ils « dépendent pour la plu­part de leurs reve­nus du tra­vail et n’ont aucun revenu de capi­tal signi­fi­ca­tif », écri­vez-vous. Cela va-t-il s’aggra­ver avec L’IA ?

— Dans les pays d’Amé­rique latine, 90% à 95% des gens n’ont aucun revenu du capi­tal. En France, envi­ron la moi­tié de la popu­la­tion n’a aucun revenu du capi­tal. Aux États-unis, c’est 60 %, et dans d’autres pays déve­lop­pés, par­fois plus. Il est encore dif­fi­cile d’éva­luer les consé­quences de la révo­lu­tion tech­no­lo­gique que repré­sente L’IA. Si elle rem­place un grand nombre de pro­fes­sions, bien sûr, à PIB égal, il y aura une aug­men­ta­tion de reve­nus du capi­tal, car cet argent ira dans les poches des pro­prié­taires des entre­prises tech­no­lo­giques. Et les reve­nus du tra­vail s’éro­de­ront encore un peu plus. Tout dépen­dra ensuite de la façon dont ce capi­tal sera redis­tri­bué. Va-t-on prendre de l’argent à ceux qui se sont enri­chis avec L’IA pour le dis­tri­buer à tout le monde comme un revenu garanti men­suel ? C’est une pos­si­bi­lité.

— Mais, selon vous, les outils du XXe siècle ne peuvent pas ser­vir à com­battre les inéga­li­tés de reve­nus au XXIe siècle. Pour­quoi ?

— Au XXe siècle, les trois grands outils de réduc­tion des inéga­li­tés en Occi­dent ont été les syn­di­cats, l’édu­ca­tion et l’inter­ven­tion­nisme de l’État. Or le taux de syn­di­ca­li­sa­tion a chuté par­tout dans le monde. Le type de tra­vail a tota­le­ment changé. Il y a moins de grandes entre­prises qui emploient des mil­liers de gens et dont les inté­rêts sont sem­blables. Très sou­vent, les sala­riés ne tra­vaillent plus dans le même espace phy­sique, ce qui rend toute orga­ni­sa­tion, syn­di­cale ou autre, plus dif­fi­cile. Deuxiè­me­ment, le niveau d’édu­ca­tion. Il a explosé au XXe siècle. La tra­jec­toire se pour­suit, les gens sont tou­jours plus diplô­més, mais c’est dif­fé­rent. Le gain que vous faites en pas­sant d’une popu­la­tion qui a en moyenne 7 ans d’édu­ca­tion à 13 ans est extra­or­di­naire. Mais il y a un maxi­mum natu­rel. Après 13 ans, on ne peut pas pas­ser à 23 ans d’édu­ca­tion, ça n’aurait aucun sens !

Enfin, le rôle de l’état. Les impôts sont deve­nus très éle­vés au XXe siècle parce qu’on accep­tait que l’état joue un rôle très impor­tant, en France en par­ti­cu­lier. Main­te­nant on l’accepte moins, on pense que les impôts sont exa­gé­rés. Les gens ont une vision beau­coup plus cynique du rôle de l’état. Si on prend ces trois aspects - le syn­di­ca­lisme, l’édu­ca­tion et l’opi­nion sur l’état - les outils du XXe siècle sont caducs pour réduire les inéga­li­tés.