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mercredi 9 septembre 2026

Baisse du niveau scolaire : l'alerte de Madeleine de Jessey

Madeleine de Jessey, professeur de lettres classiques et auteur de «L'École des illettrés» (éd. Albin Michel), est l'invitée de Vincent Roux dans Points de Vue.


mercredi 1 juillet 2026

Féminisme racialiste et écologisme allemand : « Ma lignée s’éteint avec moi »

Verena Brunschweiger, militante féministe allemande et essayiste controversée du mouvement « kinderfrei » (libre d'enfants), assène que les populations occidentales, et en particulier les femmes blanches, ont le devoir moral de limiter radicalement leur natalité, voire d’y renoncer entièrement. Son slogan qu'elle brandit fièrement, « Ma lignée s’éteint avec moi », est présenté comme un choix responsable et éthique face à ce qu'elle appelle la crise climatique, la surpopulation et l’épuisement des ressources.

Elle dénonce virulemment les appels à une natalité plus élevée, notamment ceux d’Elon Musk, qu’elle interprète comme une volonté d’encourager davantage de naissances parmi les populations blanches, de contrôler les femmes et de limiter l’accueil des réfugiés. Pour elle, ces discours pro-natalistes relèvent d’une idéologie de droite, réactionnaire et raciste, qui cherche à renvoyer les femmes à des rôles traditionnels.

En revanche, elle plaide pour un accueil beaucoup plus large de ce qu'elle nomme « réfugiés ». Les pays occidentaux, principaux responsables historiques du changement climatique selon elle, auraient une obligation morale particulière envers les populations qui en subissent les conséquences. Son discours associe ainsi la réduction des naissances dans les populations occidentales — et plus particulièrement blanches — à un accueil accru des réfugiés, présenté comme un acte à la fois écologique, féministe et relevant de la justice historique.

Incohérences logiques, racialisme, égoïsme et pulsions de mort

Si le refus personnel d’avoir des enfants relève d’une liberté individuelle qui peut parfois se comprendre, la construction idéologique que Mme Brunschweiger en fait soulève de sérieuses difficultés, tant par ses incohérences logiques que par ses implications morales et civilisationnelles.

Sur le plan écologique, son raisonnement présente une incohérence importante. En invoquant l’équation Impact = Population × Affluence × Technologie, elle minimise le rôle du facteur « affluence ». Or, transplanter des populations provenant de régions à faible consommation vers des sociétés à haut niveau de vie européen ou nord-américain ne réduit pas mécaniquement l’impact environnemental global ; cela peut au contraire l’accroître. Le chauffage hivernal, les transports, l’habitat et les modes de consommation propres aux pays développés augmentent généralement l’empreinte carbone par habitant. Promouvoir simultanément une forte baisse de la natalité occidentale et une immigration importante apparaît donc difficile à concilier avec un objectif strictement environnemental. Il s’agit davantage d’un déplacement des populations que d’une réduction assurée de la pression sur les ressources.

Une autre difficulté réside dans la dimension explicitement ethnique (racialiste) du discours. En ciblant plus particulièrement la natalité des populations blanches, tout en défendant parallèlement un accueil accru des réfugiés, Mme Brunschweiger introduit un critère identitaire dans un débat qui se prétend pourtant universaliste. Cette position peut être interprétée comme une forme d’ingénierie démographique fondée sur un critère ethnique. Qu’une militante se réclamant de l’antiracisme défende une telle asymétrie démographique peut apparaître, aux yeux de ses détracteurs, comme une contradiction profonde.

Le fondement philosophique de cette position est sans doute l’aspect le plus dérangeant. Son discours peut être perçu comme traduisant une forme de renoncement civilisationnel : l’Occident n’y apparaît plus comme une civilisation à réformer ou à améliorer, mais essentiellement comme une réalité historique coupable dont le déclin démographique serait non seulement acceptable, mais moralement souhaitable. D’aucuns peuvent voir dans cette logique une forme de haine de soi civilisationnelle, voire une véritable pulsion de mort appliquée à l’Occident blanc ; tel est notamment le point de vue de l’auteur de ces lignes. Sans prétendre sonder les intentions personnelles de Mme Brunschweiger, il est permis de considérer que le slogan « Ma lignée s’éteint avec moi », associé à l’idée d’un devoir moral de réduire les naissances des populations blanches, véhicule un imaginaire de l’effacement davantage que de la transmission, pour rester poli.

Qualifier d’égoïstes ou de narcissiques les parents qui souhaitent transmettre leur langue, leur culture et leur héritage, tout en présentant le renoncement à la postérité comme un acte supérieur de responsabilité, procède d’un renversement moral contestable. Une société qui cesse volontairement d’assurer son renouvellement démographique prend le risque d’un affaiblissement durable de sa continuité culturelle. Les civilisations peuvent disparaître sous l’effet de facteurs extérieurs, mais aussi lorsque leurs propres élites cessent de considérer leur transmission comme un bien.

En définitive, le discours de Mme Brunschweiger n’apparaît ni particulièrement courageux ni véritablement visionnaire. Il peut être lu comme le symptôme d’un courant intellectuel occidental qui appelle plus volontiers de ses vœux le déclin démographique de sa propre civilisation que les moyens de la réformer et de la faire perdurer. Il est parfaitement possible de critiquer le consumérisme, de défendre l’émancipation des femmes et de promouvoir une politique environnementale ambitieuse sans conclure qu’un recul démographique et culturel de l’Europe constituerait un idéal moral.



dimanche 22 mars 2026

Le déclin spectaculaire de la vie religieuse en Allemagne (-90 % en 60 ans)

Le déclin spectaculaire de la vie religieuse en Allemagne : une chute confirmée par les chiffres officiels de la DOK


L’Allemagne catholique, autrefois terre de floraison des ordres religieux, connaît un effondrement historique de la vie consacrée. Selon les statistiques officielles publiées par la Deutsche Ordensobernkonferenz (DOK), l’instance qui regroupe les supérieurs majeurs des ordres et congrégations catholiques en Allemagne, il ne restait plus que 11 797 religieux et religieuses au 31 décembre 2025. C’est 831 personnes de moins qu’en 2024, soit un recul de 6,6 % en un an seulement.

La baisse est particulièrement dramatique chez les religieuses : elles sont passées de 9 467 à 8 770 (–7,4 %). Les religieux hommes ne sont plus que 3 027 (–4,2 %). Ces chiffres, diffusés le 18 mars 2026, proviennent directement du site de la DOK et ont été repris par le portail catholique de référence katholisch.de dans un article intitulé « Zahl der Ordensleute in Deutschland weiter rückläufig ».

Le vieillissement est abyssal : 80,9 % des religieuses ont plus de 65 ans (seulement 19,1 % ont moins de 65 ans). Chez les hommes, la répartition est presque équilibrée (51,4 % de moins de 65 ans), mais le mouvement général reste le même : très peu de novices (20 chez les hommes, encore moins chez les femmes) et des communautés qui se transforment progressivement en maisons de retraite spirituelles.Ce chiffre de 11 797 contraste violemment avec les environ 100 000 religieuses recensées en 1965 (pic historique souvent cité dans les analyses de fowid.de et des médias allemands). En soixante ans, la chute atteint donc près de 90 % pour les ordres féminins.

Une régionalisation très marquée : le Sud résiste mieux

La DOK ne publie pas de répartition détaillée par Bundesland dans sa statistique annuelle, mais les observateurs et les statistiques plus larges de la Deutsche Bischofskonferenz (DBK) soulignent depuis longtemps de fortes disparités régionales. Le Sud catholique (Bavière et Bade-Wurtemberg) reste nettement plus résilient. La piété populaire y est plus ancrée, les monastères bénédictins, franciscains ou contemplatifs traditionnels y sont plus nombreux, et la culture catholique a mieux résisté à la sécularisation. À l’inverse, le Nord (influencé historiquement par le protestantisme) et l’Est (ex-RDA, marqué par des décennies d’athéisme d’État) accusent des pertes beaucoup plus sévères. Les grandes congrégations apostoliques actives dans l’enseignement ou les soins y ont pratiquement disparu, tandis que certaines abbayes bavaroises ou souabes maintiennent encore un semblant de vitalité grâce à un recrutement local ou international plus soutenu. Cette « régionalisation » du déclin reflète la géographie religieuse historique de l’Allemagne : le catholicisme y a toujours été plus fort au sud du Main.

Les ordres plus traditionnels : une exception relative ?

Face à ce tableau sombre, une question revient souvent : les communautés traditionnelles (celles attachées à la liturgie pré-conciliaire ou à une identité plus classique) échappent-elles au mouvement général ?

La réponse est nuancée : elles ne croissent pas massivement en Allemagne, mais elles atténuent le déclin et montrent une vitalité relative.

La Fraternité Saint-Pie X (FSSPX), qui n’est pas comptabilisée dans les statistiques de la DOK car elle n’est pas en pleine communion, compte en Allemagne environ 50 prêtres, 11 prieurés et 52 chapelles. Son district allemand est actif (séminaire à Zaitzkofen en Bavière) et organise régulièrement des événements qui attirent des milliers de fidèles. Mondialement, la FSSPX continue de croître (plus de 750 prêtres), mais en Allemagne son expansion reste modeste et stable plutôt qu’explosive.

La Fraternité Saint-Pierre (FSSP ou Petrusbruderschaft), pleinement reconnue par Rome, affiche au contraire des records : 579 membres au 1er novembre 2025 (dont 394 prêtres et 192 séminaristes), un chiffre historique depuis sa fondation en 1988. Son séminaire international de Wigratzbad (Bavière) continue de former des vocations, et la communauté annonce régulièrement de nouvelles implantations. Son âge moyen (autour de 39 ans) contraste radicalement avec le vieillissement des ordres classiques.

D’autres instituts Ecclesia Dei ou des congrégations venues d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine (1 863 membres étrangers affiliés à la VKO selon la DOK) apportent également un léger contre-poids. Certaines communautés contemplatives bénédictines ou franciscaines traditionnelles parviennent à maintenir un petit flux de vocations grâce à une identité claire et à une formation exigeante.

Cependant, ces exceptions restent marginales à l’échelle nationale. Elles ne compensent pas le recul global des grands ordres apostoliques (bénédictins, franciscains, jésuites, etc.) qui ont porté l’Église allemande pendant des siècles.

Un phénomène européen, mais particulièrement accentué en Allemagne

Ce déclin n’est pas propre à l’Allemagne : il touche toute l’Europe occidentale depuis Vatican II. Mais le pays, avec sa forte tradition d’ordres actifs dans l’éducation et la santé, l’a vécu de manière particulièrement brutale. La sécularisation accélérée, l’individualisme, la crise des vocations post-conciliaires et le vieillissement démographique ont fait leur œuvre.

Les chiffres de la DOK, consultables sur www.orden.de/presseraum/zahlen-fakten et détaillés dans l’article de katholisch.de du 18 mars 2026, ne laissent aucun doute : sans un sursaut vocationnel majeur, de nombreuses maisons fermeront dans les prochaines années. Seules les régions du Sud et quelques communautés traditionnelles ou internationales semblent encore offrir un îlot de résistance. La vie religieuse allemande, jadis si florissante, est entrée dans une ère de recomposition profonde.

mercredi 5 novembre 2025

« La France est-elle encore chrétienne ? »

Débat exclusif entre Éric Zemmour et Jérôme Fourquet dans le Figaro Magazine.  Autrefois qualifiée de « fille aînée de l’Église », la France est un des pays les plus déchristianisés d’Occident. Mais est-ce irrémédiable ?   La citrouille d’Halloween va-t-elle définitivement l’emporter sur le chrysanthème de la Toussaint ? « La messe n’est pas dite », répond Éric Zemmour dans son nouvel essai. Le président de Reconquête en appelle à un sursaut spirituel, seul moyen selon lui de préserver l’identité de la France face à un islam conquérant.  Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’IFOP et analyste lumineux de la société française, observe pour sa part des signes d’un regain d’attrait pour le catholicisme, mais doute qu’une rechristianisation du pays soit pour autant possible. Ils ont accepté de confronter leurs points de vue pour Le Figaro Magazine.

Question. — Comment qualifieriez-vous la situation du christianisme en France ?

Éric Zemmour. — Je commencerai par rappeler une réalité historique : c’est le christianisme qui a fait la France. Le général de Gaulle disait : « L’histoire de mon pays a commencé avec la conversion de Clovis au catholicisme. » Au cours de mille ans d’histoire, l’Église a fait les rois, les rois ont fait la nation et la nation a fait la République. Mais, dès le milieu du XVIIIe siècle, avant même la Révolution française donc, un phénomène de déchristianisation colossal s’est amorcé avec les Lumières. Je cite dans mon livre cette phrase magnifique de Chateaubriand : « Voltaire eut l’art funeste, chez un peuple capricieux et aimable, de rendre l’incrédulité à la mode… » Il y a eu des vagues de rechristianisation très puissantes, en général d’ailleurs après nos catastrophes militaires, en 1815, 1870 ou 1940, mais qui n’ont pas arrêté la déchristianisation du pays. Dans une période plus récente, je pense que Vatican II a accéléré ce mouvement. La chanson de Brassens : « Sans le latin la messe nous emmerde » résume, sur un registre évidemment rigolard, le sentiment général. De façon un petit peu plus savante et malheureusement moins talentueuse, je dirai que l’Église a protestantisé le catholicisme. Là où le christianisme avait eu le génie depuis 2000 ans de fonder la liturgie sur l’émotion, la hiérarchie catholique a fait sienne la philosophie du protestantisme qui est de faire appel à la raison. Et je pense que ce fut une erreur historique.

Jérôme Fourquet. — Je partage le constat d’Éric Zemmour sur la déchristianisation de la France. En ce qui concerne Vatican II, je ferais volontiers un parallèle avec ce qu’avait tenté Gorbatchev en Union soviétique. Voyant que les lézardes dans le barrage étaient de plus en plus importantes, la hiérarchie catholique comme les dirigeants soviétiques ont essayé de relâcher la pression en desserrant le carcan. Et ce faisant, on n’a fait qu’accélérer un mouvement qui était déjà entamé et qui a finalement tout emporté. L’historien Guillaume Cuchet raconte comment les éléments de piété populaire, faire maigre le vendredi par exemple, ont été abandonnés, parce qu’on préférait que les églises soient moins remplies, mais avec des gens ayant vraiment la foi. Tout cela n’a fait qu’accélérer la déchristianisation. Aujourd’hui, 5 % de la population française va encore à la messe le dimanche. C’était 35 % avant Vatican II. 30 % des enfants sont baptisés à la naissance, contre 70 % au début des années 1980. Les constantes vitales du catholicisme en France sont donc très dégradées. Mais de surcroît, le soubassement culturel et anthropologique judéo-chrétien s’est lui-même disloqué. La citrouille d’Halloween n’a pas encore complètement remplacé le chrysanthème, mais on s’en approche. Dans nos enquêtes récentes, plus personne ou presque ne connaît les fondements de la doctrine chrétienne comme l’Assomption ou la Pentecôte. Le substrat chrétien est en voie d’effacement en ce qui concerne par exemple le rapport au corps, l’institution du mariage, la hiérarchie homme-animal ou les rites funéraires, etc. En 1980, 1 % des obsèques donnaient lieu à une crémation en France. On est à 45 % aujourd’hui. Un autre signe de la déchristianisation est l’évolution des prénoms : en 1900, 20 % de petites filles s’appelaient Marie, c’est 0,2 % aujourd’hui. Le catholicisme, comme les autres religions est non seulement une foi, mais également une identité culturelle, qui est en voie de disparition.

Disparition du prénom Marie en France

mardi 21 octobre 2025

États-Unis : le reflux des identités trans et queer chez les jeunes Américains

Résumé
  • Après avoir connu une forte augmentation dans les années 2010 et 2020, les identités transgenres et queer sont en déclin chez les jeunes Américains.
  • La proportion d'étudiants universitaires transgenres a atteint son maximum en 2023 et a depuis presque diminué de moitié, passant de près de 7 % à moins de 4 %.
  • La proportion d'étudiants s'identifiant comme non hétérosexuels a diminué d'environ 10 points au cours de la même période.
  • Le déclin de la proportion de non-hétérosexuels se concentre dans les catégories queer ou autres catégories sexuelles (c'est-à-dire pansexuels, asexuels) et, dans une moindre mesure, dans la bisexualité.
  • Les étudiants de première année d'aujourd'hui sont moins nombreux à s'identifier comme BTQ+ que les étudiants de dernière année, ce qui suggère que cette baisse va se poursuivre
  • La baisse de l'identification BTQ+ [bisexuel, trans, queer et autres] ne semble pas être liée à une moindre utilisation des réseaux sociaux, à un renouveau religieux, à un glissement vers la droite politique ou à un soutien moindre à l'idéologie woke.
  • Il existe des preuves que l'amélioration de la santé mentale a réduit l'identification BTQ+


Après une décennie de progression continue, les identités transgenres et queer connaissent un recul notable parmi les jeunes aux États-Unis, une tendance particulièrement marquée dans les milieux universitaires et les établissements élitistes. Selon le professeur Eric Kaufmann, du Centre for Heterodox Social Science, la part des étudiants se déclarant transgenre a presque été divisée par deux depuis son pic en 2023, passant de près de 7 % à moins de 4 %. Parallèlement, le pourcentage de jeunes s’identifiant comme non hétérosexuels a chuté d’environ dix points, avec une concentration de la baisse dans les catégories queer et autres orientations sexuelles, telles que pansexuel ou asexuel, et, dans une moindre mesure, la bisexualité. Les données suggèrent que les étudiants fraîchement arrivés à l’université sont moins enclins à adopter ces identités que les classes précédentes, indiquant que la tendance pourrait se renforcer dans les années à venir.

Cette évolution ne semble pas être le résultat d’un virage politique à droite, d’un retour du religieux ou d’un rejet de la culture « woke ». Les enquêtes menées sur plusieurs cohortes étudiantes – incluant les vastes sondages FIRE auprès de 55 000 à 69 000 étudiants par an, le HERI pour une population plus représentative, ainsi que les enquêtes à l’Andover Phillips Academy et à l’Université Brown (deux établissements très progressistes) – montrent une stabilité des convictions politiques et religieuses pendant la période 2020-2025. De même, l’usage des réseaux sociaux, qui avait culminé au début des années 2020, n’a pas diminué, excluant l’hypothèse d’un désintérêt numérique comme facteur explicatif.

Le rôle de la santé mentale apparaît en revanche central. Le rapport souligne que le pic des troubles mentaux chez les jeunes, exacerbé par la pandémie, a coïncidé avec l’essor des identités trans et queer autour de 2022-2023. Depuis, l’amélioration de l’état mental des jeunes a partiellement contribué au reflux de ces identités. Les données FIRE indiquent ainsi que la part d’étudiants trans diminue plus rapidement parmi les jeunes en bonne santé mentale, tandis que les étudiants encore affectés par anxiété ou dépression montrent une baisse plus limitée, voire une légère hausse pour certains sous-groupes. Une dynamique similaire se retrouve pour les identités queer et bisexuelles : l’augmentation des jeunes en meilleure santé mentale a donc joué un rôle important dans le retour à des niveaux proches de ceux d’avant la vague d’augmentation.

L’analyse détaillée des tendances par cohortes révèle un phénomène de « vague générationnelle ». Les classes diplômantes de 2025 et 2026 affichent les plus fortes diminutions, tandis que les nouvelles cohortes arrivant à l’université, comme celle de 2028, commencent leur parcours à des niveaux de BTQ+ sensiblement plus bas que leurs aînés. Ce schéma suggère que le reflux n’est pas simplement un retour passager, mais un ajustement structurel qui pourrait s’accentuer avec le temps. Il est particulièrement prononcé dans les institutions élitistes, où le pic des identités non-binaires et queer a été le plus marqué, soulignant la dimension socioculturelle et contextuelle de ces identités.

Les tendances en matière d’orientation sexuelle suivent une logique similaire, mais avec des nuances. La proportion d’étudiants hétérosexuels avait chuté au début des années 2020 pour atteindre un minimum en 2023, avant de remonter vers les niveaux initiaux. Les catégories bisexuelles et queer ont connu un véritable « pic et reflux » : par exemple, à l’Andover Phillips Academy, la part d’étudiants queer ou autres orientations alternatives est passée de 7 % en 2020 à 17 % en 2023, avant de retomber à 12 % en 2025. La bisexualité a connu une augmentation plus modérée et plus stable. Les catégories gay et lesbienne, en revanche, restent stables dans la plupart des enquêtes, oscillant entre 3 et 5 % des étudiants. Ces chiffres montrent que l’explosion des identités alternatives était concentrée dans des orientations plus fluides ou moins traditionnelles.

Au-delà du milieu universitaire, les enquêtes nationales (CDC, CCES, GSS) montrent des tendances plus nuancées. Les données des lycéens du CDC révèlent une hausse de la non-hétérosexualité jusqu’en 2023, mais avec moins de détails sur les sous-catégories. Les enquêtes CCES et GSS suggèrent que la dynamique de reflux est moins prononcée dans des populations plus larges et moins élitistes, laissant penser que le pic des identités BTQ+ et son reflux pourraient être partiellement circonscrits aux milieux éduqués et aux contextes urbains et progressistes.

Le rapport souligne également que, malgré les fortes corrélations individuelles entre identité sexuelle, croyances politiques et santé mentale, la dynamique globale sur le temps long semble largement indépendante de ces facteurs. Les analyses statistiques montrent que l’année de sondage reste un facteur prédictif significatif pour la hausse ou la baisse de l’identité trans ou queer, même après contrôle de la santé mentale, de la politique, de la religion et du statut socio-économique. L’effet de l’amélioration de la santé mentale explique une partie du reflux, mais pas l’ensemble, ce qui suggère que d’autres forces sociales et culturelles, probablement liées aux modes et aux tendances générationnelles, entrent en jeu.

En conclusion, le reflux des identités trans et queer parmi les jeunes Américains représente un tournant culturel majeur et inattendu, déconnecté des attentes des observateurs progressistes et des médias traditionnels. Cette évolution marque une « phase post-progressiste » où l’essor rapide des identités BTQ+ au début des années 2010 et 2020 s’ajuste désormais à de nouveaux équilibres sociétaux. L’avenir dira si cette tendance se poursuivra, mais elle pourrait signaler une réorganisation durable des normes identitaires et culturelles chez les jeunes Américains, redéfinissant le paysage des questions de genre et de sexualité dans les décennies à venir.

samedi 30 août 2025

L'aube d'une société post-alphabétisation et post-mémorisation ?

réunit deux voix majeures sur le déclin de la lecture et l'avenir de l'alphabétisation : James Marriott, chroniqueur au Times de Londres et critique culturel, et Jared Henderson, youtubeur et philosophe.

Marriott a beaucoup écrit sur ce qu'il appelle l'avènement d'une « société post-alphabétisée ». Pour lui, la lente disparition de la littérature anglaise et le recul de la lecture sérieuse marquent une crise culturelle aux conséquences profondes sur la politique, l'éducation et la vie civique. Il soutient que sans livres et lecture approfondie, la société risque de devenir superficielle, distraite et dangereusement peu sérieuse.

Henderson partage cet avis et aborde le problème sous un angle différent. Sur sa chaîne YouTube, il a documenté la « crise de la lecture masculine » dans les universités américaines, montrant comment les garçons et les jeunes hommes abandonnent complètement la lecture. Mais plutôt que de déplorer le déclin de la littérature, il se concentre sur des moyens pratiques de raviver les habitudes de lecture, du choix des bons livres à la reconstitution de l'attention à l'ère des écrans.

Dans cette discussion, Freddie Sayers pose la question suivante : l'alphabétisation est-elle réellement en déclin, ou évolue-t-elle simplement vers de nouvelles formes ? Alors que l'IA, les smartphones et les médias numériques transforment nos esprits, l'avenir de la lecture est-il celui du déclin – ou de la réinvention ?

(Doublage automatique, cliquer sur la molette YouTube en bas à droite pour changer la langue de l'audio)

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mercredi 11 juin 2025

La chute de la maison Sciences Po

La Chute de la maison Sciences Po: extraits de l’enquête au cœur de la crise des élites. 
 
Dans un ouvrage dense et éclairant, Caroline Beyer raconte les vingt dernières années de la « fabrique des élites », prise aujourd’hui dans la tourmente. De la disparition de Richard Descoings à l’amphi « Gaza », elle retrace les événements et les décisions qui ont fait trembler l’institution. Caroline Beyer est grande reporter au Figaro . Son enquête «La Chute de la maison Sciences Po» est parue aux éditions du Cerf. 
 
Si Sciences Po fait tant parler d’elle, c’est qu’elle se plaît à alimenter son image d’école du pouvoir. Passage quasi obligé pour accéder à la haute fonction publique, elle compte parmi ses anciens une ribambelle de figures de la politique et du monde des affaires. Rue Saint-Guillaume se tiennent ainsi une multitude de conférences, données par des invités prestigieux. Parmi sa flotte d’enseignants vacataires, elle compte le Tout-Paris. Ici, les mythes et les codes sont soigneusement entretenus. Dans son hall d’entrée, se dresse la « Péniche », un grand banc en bois. 
 
Au coin de la rue Saint-Guillaume, Le Basile, brasserie appréciée des étudiants, semble résister au temps qui passe. Sciences Po a aussi ses « conférences de méthode », qui désignent les cours en petits groupes, et ses « académiques », qui ne sont rien d’autre que des professeurs. Mais à trop vouloir attirer l’attention, elle s’est brûlé les ailes. Avant la déflagration de l’amphi « Gaza », le bateau a régulièrement tangué, secoué par les démissions fracassantes de ses directeurs et les polémiques en tout genre. 
 
La crise de réputation s’est imposée comme une évidence avec les mobilisations propalestiniennes de 2024. Mais comment en est-elle arrivée là ? Rue Saint-Guillaume, les professeurs qui regrettent les grands esprits de Raymond Aron ou de René Rémond et l’époque où Sciences Po était un salon bourgeois, retournent cette question dans leur tête. Dans les cercles des anciens et au-delà, le mouvement militant étudiant interroge, même si l’école est connue pour son ancrage à gauche. Est-il le fait d’une jeunesse bourgeoise qui, en ce XXIe siècle, embrasse le combat pour la défense des minorités, emmené par l’extrême gauche nouvelle, ou le résultat de l’ouverture sociale et internationale ? Comment une minorité agissante a-t-elle pu occuper tant d’espace, au point d’incarner le visage de l’école des élites ? » 
 
Dans les lycées d’élite de la capitale, et surtout dans les lycées privés catholiques, s’installe le soupçon d’un recrutement idéologique, avec un « malus à l’élitisme » et au privé. Depuis 2021, le nombre d’admis venus de « Stan », fleuron de l’enseignement catholique parisien, oscille entre zéro et deux. Avant cela, ils étaient une petite dizaine. Alors que les témoignages se répandent dans les médias, le sujet scandalise aussi les cercles bourgeois. 

Le DRH d’une entreprise du CAC 40 se souvient des mots que l’associé d’un grand cabinet de conseil lui lâche, lors d’un dîner : «  Les élèves du privé sont blacklistés ! Tu te rends compte, ils n’ont pris aucun élève de Franklin depuis trois ans ! » « Jusque-là, Sciences Po était culturellement proche de cet établissement jésuite du 16e arrondissement », ajoute ce DRH, lui-même un ancien de l’école. Pour se défendre de l’accusation de « boycott » des lycées privés, l’école va jusqu’à tenir une conférence de presse, en août 2021. Le directeur, Mathias Vicherat, répétera ensuite qu’« aucune discrimination n’est faite envers les lycées privés ou l’origine géographique » et que, comme par le passé, 35 % des admis viennent du privé. 
 
Mais avec la nouvelle procédure d’admission et l’entrée de l’école sur la plateforme d’orientation vers le supérieur Parcoursup, qui lui a donné davantage de visibilité, l’origine géographique des admis est beaucoup plus hétérogène. Ce dont se félicite la direction. En 2024, les inscrits en première année viennent de 843 lycées différents en France et dans le monde, et seuls 22 % sont issus d’Île-de-France. « Avant, les épreuves écrites amenaient à Sciences Po les élèves des meilleurs lycées de France. Avec le dossier et l’injonction à la discrimination positive, on regarde Henri-IV, mais aussi le lycée d’Albi ! », résume un professeur. » 
 
«  Je vois passer des candidats qui aident les réfugiés, qui se battent pour la planète, qui militent pour l’égalité homme-femme. Je ne sais si ces dossiers sont sincères ou insincères, mais le recrutement est assurément marqué à gauche ! », constate pour sa part un professeur qui examine ces dossiers depuis plusieurs années. « Sciences Po a fait le choix d’une sélection à l’anglo-saxonne. Avant, lorsqu’on était admis, on était considérés comme des petits génies. L’art de la dissertation, de l’argumentation… Cela correspondait à l’esprit français, c’était prestigieux  », déplore un ancien, passé par le lycée du Parc à Lyon, qui travaille aujourd’hui au côté d’un député de la majorité présidentielle. « Je ne sais pas si le Sciences Po d’aujourd’hui m’aurait autant séduit », ajoute-t-il. Une école woke ? « Après l’assassinat de Samuel Paty, j’ai quand même eu une prof d’histoire qui nous avait expliqué qu’elle avait plus peur du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin que des terroristes ! », raconte Quentin Coton . 
 
«  En sociologie, il n’y a qu’un seul discours : la méritocratie n’existe pas. Mon histoire personnelle prouve le contraire, mais nous sommes bien obligés de nous conformer à ce postulat pour avoir de bonnes notes », raconte Pierre, en troisième année. Aujourd’hui diplômé de Sciences Po, Alexandre a pu constater le poids et le pouvoir de la sociologie à l’école. Lorsqu’il intègre Sciences Po, le jeune homme est admis dans la formation « scube », un double cursus ultra-sélectif, « pire que la prépa », qui permet de mener de front le parcours à Sciences Po et une formation scientifique à l’université Pierre-et-Marie-Curie. Sur les 40 élèves de sa promotion, trois ont ensuite intégré Polytechnique, tandis que deux autres ont rejoint Normale Sup. «  On suivait des cours de maths et de physique, tout en se formant aux politiques publiques », explique-t-il. Mais les choses prennent une allure bien différente lorsque Sciences Po charge un sociologue de revoir le cursus, à l’occasion d’un changement de partenaire universitaire. « Au lieu de faire des sciences dures en parallèle des sciences humaines, il a voulu faire de l’interdisciplinarité. C’est donc devenu des pseudosciences », regrette Alexandre, qui garde un souvenir intact d’un cours de sociologie sur les ponts aux États-Unis. « Le prof nous a expliqué que les ponts étant trop bas, ils rallongeaient les trajets des personnes qui prenaient le bus. Ces personnes étant issues des minorités, il y avait donc une volonté de discriminer. Conclusion : les ponts américains sont racistes ! De l’idéologie absurde », raconte-t-il, encore éberlué.

Une nouvelle tête qui tombe

Lorsqu’il arrive Rue Saint-Guillaume, Mathias Vicherat retrousse les manches de son impeccable costume tendance, pour s’attaquer comme il se doit aux « VSS » (violences sexistes et sexuelles, NDLR). Le directeur de 46 ans, qui se veut proche des préoccupations de la jeune génération, promet d’en faire « une priorité absolue ». Tout signalement déclenchera systématiquement une enquête de la cellule d’enquête interne préalable (CEIP), qui sera présidée par une magistrate. « Une formation aux VSS a été mise en place sur Zoom pour tous les élèves », raconte un étudiant. Las, le 4 décembre 2023, l’école et le Tout-Paris apprennent, stupéfaits, que Mathias Vicherat et sa compagne ont été placés en garde à vue, à l’issue d’une dispute aux portes du palace parisien Lutetia. Ils s’accusent mutuellement de violences conjugales. La « malédiction » a encore frappé la gouvernance de Sciences Po. De manière parfaitement lamentable. 
 
« C’est le wokisme qui se mord la queue, l’arroseur arrosé », ricanent alors les mauvais esprits de l’école. L’institution s’embrase. Le jusqu’alors sympathique directeur devient l’homme à abattre . Dès le lendemain, le campus de Paris est bloqué. Sa démission est exigée par les syndicats d’extrême gauche Solidaires, proche du NPA (Nouveau Parti anticapitaliste), et l’Union étudiante. Cette dernière, sur le réseau social X s’explique : « Victime, on te croit. Nous ne pouvons avoir un directeur auteur de violence. » Dans le hall de l’école, des affiches représentant la silhouette noire de Mathias Vicherat sur fond orange sont placardées, appelant à son départ. La députée Europe Écologie-Les Verts (EELV) Sandrine Rousseau fait le déplacement à Saint-Germain-des-Prés pour soutenir les étudiants. L’association Garces de Sciences Po, qui se définit sur Instagram comme un « collectif féministe radical intersectionnel » agissant « en mixité choisie sans hommes », monte au front. » 
 
La communauté enseignante n’est pas en reste. Le département de sociologie réclame la tête de Vicherat. «  C’était une véritable chasse à l’homme. On ne pouvait pas faire entendre un discours de raison, témoigne un professeur de politique. Il ne pouvait que démissionner. Mais l’emballement de l’institution montrait à quel point elle était instable.  » Sur le groupe WhatsApp des enseignants vacataires, certains se déchaînent. «  Dès la garde à vue, ils piétinaient la présomption d’innocence  », rapporte un membre de cette boucle réunissant 250 personnes. Lorsque le tribunal rendra sa décision, un an plus tard, il condamnera Mathias Vicherat, mais aussi son ex-compagne : cinq mois de prison avec sursis pour lui, huit pour elle. La justice fera état d’«  une relation particulièrement dysfonctionnelle depuis de nombreux mois  ». 

Un avant et un après Gaza

«  Il y a eu un avant et un après Gaza.  » Lancinante, cette phrase revient, de la bouche de professeurs de Sciences Po, d’étudiants, mais aussi de recruteurs et d’anciens, qui occupent des postes clés dans une multitude de secteurs. Et qui se désespèrent. Les plus aveugles, ou les plus confiants, auront beau balayer cela d’un revers de main, l’assertion correspond à une réalité. Après l’affaire de l’amphi Boutmy rebaptisé « Gaza » en avril 2024, les vidéos et les images qui ont circulé dans les médias, agrémentées d’abondants commentaires de la classe politique, ont été dévastatrices pour la réputation de l’institution. Elles ont montré une école aux prises avec des militants masqués, martelant des slogans propalestiniens coiffés de keffiehs, et une direction dans l’impasse, incapable de gérer le désordre. » 
 
Si l’amphi « Gaza », les manifestations et les bloqueurs évacués par la police ont fait l’effet d’un séisme, c’est aussi la goutte d’eau dans une tempête qui semble plus vaste. Voilà une dizaine d’années que Sciences Po fait les gros titres de la presse avec sa valse des directeurs et ses coups successifs portés à l’élitisme à la française, qui ont eu pour point d’orgue la suppression de son concours. Dès mai 2024, sur le réseau social X, les publications sur la « démonétisation » du diplôme et des CV que les recruteurs jetteraient directement « à la poubelle » se multiplient. Ces employeurs du privé, ayant «  pris conscience qu’intégrer des Sciences Po est un risque  », seraient en train de les «  blackbouler », tandis qu’en parallèle beaucoup de diplômés iraient «  s’incruster dans la fonction publique  », peut-on lire, en substance, sur ce réseau social peu réputé pour sa nuance, mais à forte influence. 
 
Vers un nouvel horizon

Par-delà le brouhaha ambiant, c’est justement des dossiers de fond qui attendent le directeur. Depuis la suppression du concours écrit en 2021, les critères de sélection de l’école ont été vivement interrogés. Les lycées élitistes publics et privés, ainsi que la bourgeoisie parisienne se sont sentis mis de côté, et l’ont fait savoir dans leurs cercles d’influence. En octobre 2024, quinze jours à peine après sa prise de fonction, Luis Vassy annonce, dans une interview aux Échos, une réforme de la procédure d’admission. «  Nous recrutons les plus compétents, pas les plus militants », promet-il, à l’adresse des candidats de la session 2025. » 
 
 Les lettres sur l’engagement et le projet de l’étudiant, qui étaient jointes au dossier, n’auront plus cours. 
 
Demander à des élèves de 16 ans de démontrer leur engagement social, c’est « faire peser une responsabilité très lourde » sur leurs épaules et celles de leurs familles, estime-t-il. Les notes obtenues au bac de français, une épreuve nationale et anonyme, seront surpondérées à 60 %, contre tout juste 7 % à 8 % auparavant. Il s’agit de laisser moins de place au « contrôle continu », ces notes données au cours de l’année par les professeurs du lycée. Elles flirtent aujourd’hui avec de si hauts sommets qu’il devient difficile de distinguer les dossiers les plus performants. Avec ce petit changement qui pourrait faire évoluer à la marge les profils des candidats retenus, Sciences Po espère voir les choses bouger.
 
 
LA CHUTE DE LA MAISON SCIENCES PO
de BEYER CAROLINE,
publié aux éditions du CERF,
le 28 mars 2025,
à Paris,
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2204171298

Voir aussi
 
 
 

 Très fort tropisme à gauche des étudiants de Sciences Po (Paris)

Anglo-saxonisation de Sciences Po, source de sa radicalisation gauchiste

Sciences Po a supprimé son concours d'entrée, plus personne n'en parle (2019)  

À l’instar des universités anglo-saxonnes, Sciences Po de Paris supprime les épreuves sur table (2021)

Sciences Po secouée par l’affaire Duhamel, Des étudiants veulent la démission du directeur de l’école Frédéric Mion. Il aurait eu vent des rumeurs d’inceste et de pédophilie homosexuelle visant le président de la Fondation nationale des sciences politiques.

En 2011, Sciences Po annonçait la suppression l'épreuve de culture générale. Richard Descoings, son directeur mort dans des circonstances sordides en avril 2012 aux États-Unis qu'il adulait, avait supprimé du concours d’entrée l’épreuve écrite de culture générale pour les titulaires d’une mention "Très Bien" au baccalauréat et instauré une procédure d’entrée "convention d’éducation prioritaire" [zone d'éducation prioritaire est un euphémisme pour banlieue immigrée] afin d'ouvrir «socialement» l’école.

Université — Liste de lecture anti-blanche de Sciences Po fait polémique

Eschyle interdit, Finkielkraut insulté: sectarisme à l’université

Baisse du niveau des examens d'entrée pour intégrer plus d'immigrés à Sciences Po de Paris

Baisse de niveau à Sciences Po, l'école recrute sur d’autres critères que ceux de l’excellence scolaire, dont l’engagement associatif

 

mardi 25 février 2025

« La principale cause de l’effondrement de l’Occident, c’est l’exclusion des gens ordinaires »

De livre en livre, le géographe Christophe Guilluy ne cesse de décrire la fracture entre les élites et le peuple. Métropolia et Périphéria (Flammarion), son nouvel opus, ne déroge pas à la règle mais est sans doute son essai le plus personnel. Guilluy y mêle fable orwellienne, satire et souvenirs autobiographiques pour mieux toucher du doigt la contestation existentielle initiée par les gens ordinaires.

LE FIGARO. — Votre nouveau livre prend la forme d’une fable orwellienne. Vous y racontez la révolte et la victoire de Périphéria sur Métropolia. Cette victoire représente-t-elle le basculement culturel qui traverse l’occident ?

CHRISTOPHE GUILLUY. — Oui, vous avez bien reconnu, c’est même je crois la description la plus réaliste possible du renversement culturel et politique de l’Occident qui est en cours. Une force tellurique, qui se nourrit depuis des décennies de la dépossession des classes moyennes et populaires par un modèle qui ne fait plus société – celui de Métropolia –, est en train de nous faire passer d’un monde à l’autre. Le centre de gravité culturel des sociétés occidentales est en passe de basculer du côté de la majorité ordinaire, du côté de Périphéria. Ce processus n’est d’ailleurs qu’un aboutissement puisque depuis vingt ans toutes les contestations sociales ou politiques sans exception ont émergé dans les périphéries et nulle part ailleurs.

— La victoire de Trump aux États-unis est-elle une conséquence de ce basculement ?

— La majorité ordinaire américaine, celle des classes populaires et moyennes, vit à Périphéria. C’est elle qui a porté Trump à la Maison-blanche. Mais il est important de rappeler que, contrairement à ce qu’on imagine, Donald Trump n’a pas créé ce mouvement : il s’y est au contraire adapté. Notamment sur les conseils de JD Vance, il a intégré (ce qu’il n’avait pas fait en 2020), les nouvelles attentes, et surtout la réalité de ces catégories populaires qui ne ressemblent plus aux catégories populaires du siècle passé. Cette majorité ordinaire est – comme en France - largement désidéologisée (avec la fin du clivage droite/gauche) et autonomisée (c’est une conséquence de l’ostracisation culturelle dont elle est victime). Enfin, elle s’est recomposée démographiquement. En Occident, les classes populaires sont désormais multiethniques et multiconfessionnelles mais peuvent se rassembler sur la défense d’un mode de vie, des valeurs communes et une volonté, celle de vouloir continuer à « faire société » en refusant l’idée d’une société liquide, relative. C’est la compréhension de cette recomposition démographique au sein des milieux populaires qui a permis à Trump de capter près de la moitié du vote des Latinos – et une fraction du vote noir – sans lesquels il n’aurait pu l’emporter.

— À cet égard, qu’est-ce que vous ont inspiré le discours de JD Vance et les réactions qu’il a suscitées ?

— Le plus significatif, ce sont évidemment les réactions outrées et le plus souvent surjouées du petit salon européen. Comment en est-on arrivé là ? Comment peut-on être aussi fragile ? Qu’est-ce qu’une société qui a peur des mots d’un conférencier ? Est-ce encore une société libre, qui tient debout ? Car ce sont bien des mots qui ont provoqué cette panique. Pourtant, JD Vance a-t-il interdit aux Européens de penser contre lui ? Non. De proposer un modèle alternatif, de converser ? Non. Mais, sur le fond, je crois que ce qui a choqué, c’est l’évocation d’un vieux concept démocratique avec lequel les Européens sont désormais très mal à l’aise : celui de l’existence d’une majorité ordinaire, et, pire, d’une majorité qui serait souveraine. En Europe, et spécifiquement en France, lorsqu’on évoque l’existence d’une majorité ordinaire, on vous répond que cela n’existe plus, que le pays ne serait constitué que de segments, de minorités, de morceaux de territoire, bref d’un conglomérat sans valeurs communes, bref, qu’il n’y aurait «plus de société », comme le disait Margaret Thatcher. Le paradoxe est d’entendre un Américain faire une leçon de souverainisme à des Européens qui ne parlent plus désormais que le langage du marketing, celui du panel, du morcellement infini, des gens pour qui la société, le bien commun ont disparu au profit du marché. En fait, la peur panique de la majorité perceptible à chaque fois que Périphéria gronde (référendum de 2005, « gilets jaunes », Brexit, vote populiste…) n’a cessé de se renforcer. Vous remarquerez que, déjà enfermées dans leurs citadelles métropoles, les classes supérieures « progressistes » demandent maintenant l’installation de la ZFE pour en finir définitivement avec la moindre cohabitation avec les classes populaires. Vous verrez, dans quelque temps, Paris, Bordeaux, Lyon, New York ou la Californie demanderont leur indépendance !

— JD Vance est un enfant des classes populaires. Son accession à la vice-présidence des États-unis est-elle un symbole ?

— D’abord, je voudrais rappeler un point : l’origine populaire ne dit rien de la hauteur ou de la bassesse de vue. La plupart des gens d’en bas qui «montent» se fondent parfaitement dans le décor, ce qui fait d’ailleurs perdurer le modèle souvent pour le pire. Ce qui me plaît chez Vance, c’est la clarté de sa pensée. Le monde des clercs parlerait ici de simplisme, évidemment. D’ailleurs, je rappelle dans le livre la définition que les gens ordinaires me donnaient de l’intelligence : «Est intelligent celui qui comprend les choses. » Cette définition permet d’opérer un distinguo assez radical entre nos gouvernants et un Vance, vous ne trouvez pas ? Et puis, j’apprécie beaucoup les gens qui sont capables de penser contre leur propre camp. Or c’est le cas de Vance, qui était démocrate, comme beaucoup de Blancs de la « working class », il avait d’ailleurs soutenu Hillary Clinton et critiqué violemment Trump. Il avait donc reçu immédiatement la bénédiction du « Vatican », du New York Times et de sa succursale Netflix, qui a acheté les droits de son livre. Et puis, catastrophe, Vance opère avec sincérité un revirement radical en admettant qu’il s’était trompé et en soutenant Trump parce qu’il s’engageait notamment à stopper les délocalisations pour réindustrialiser. Depuis, JD Vance est cloué au pilori par ceux qui le plébiscitaient hier, alors que, fondamentalement, il n’a pas changé sur le fond. Démocrate ou républicain, la sincérité de son engagement pour la défense des gens ordinaires est la même.

— Au-delà de Trump ou de Vance, assiste-t-on au renversement de la table par les classes moyennes et populaires ?

— Ce retour des classes populaires dépasse Trump, Vance et même ce qu’on appelle le populisme. Ce retour de la majorité est non seulement un retour à la démocratie, mais aussi celui de la société, de ses valeurs, mais aussi de la civilisation. C’est un aspect qu’on relève peu souvent, mais on oublie que ce sont d’abord les classes populaires, la majorité, qui fait vivre ou non une société. Celles-ci ne sont pas seulement « les premières de corvées », ce sont elles qui font exister, évoluer un mode de vie, mais aussi, in fine, une civilisation. Or l’histoire occidentale de ces cinquante dernières années est celle d’un modèle qui a évincé cette majorité ordinaire qui avait contribué à construire la civilisation occidentale. La principale cause de ce qu’on appelle « l’effondrement ou la fin de l’occident » n’est pas l’émergence du « Sud global », l’islam ou le wokisme, il n’est même pas prioritairement l’effondrement des naissances (qui est un phénomène mondial à l’exception de l’Afrique sahélienne), non, il est d’abord la conséquence du choix des élites occidentales entamé au siècle dernier. Celui d’avoir exclu ceux qui font la sève de la société, ceux qui font vivre et perdurer une culture : les gens ordinaires. Le mouvement tellurique de la majorité ordinaire est celui de catégories qui n’entendent plus rester hors jeu mais souhaitent au contraire faire perdurer une civilisation qu’ils ont contribué à construire.

— Pour en revenir à votre livre, pourquoi avoir choisi cette forme très éloignée de vos précédents essais ? Après avoir maintes fois tenté de décrire la réalité sans être entendu par les « élites », est-ce une forme de pied de nez ?

— Une fable métaphysique pour décrire le grand schisme d’occident, cela s’imposait, non? Cette forme part aussi d’un constat : je pense que le dôme de chiffres et de données dont nous sommes abreuvés ne nous permet plus de voir l’essentiel, c’est-à-dire le développement de deux expériences humaines parfaitement antinomiques et qui nous conduisent vers l’abîme. Quant aux élites et couches supérieures, vous vous trompez, elles ont parfaitement compris et entendu. Mais elles n’entendent pas bouger pour deux raisons. La première est un manque d’intérêt pour le bien commun et un manque de courage. La deuxième, et c’est un point essentiel : les élites et catégories supérieures ne jouent pas leur peau dans le modèle qu’elles ont promu, au contraire, elles en bénéficient un peu ou beaucoup. Dans ce contexte, et à un moment où l’individualisme et l’égotisme imprègnent de plus en plus ce monde d’en haut, il y a peu de chance pour qu’elles reconnaissent un jour qu’elles se sont trompées. Elles n’évolueront que sous la contrainte. Nous vivons un moment qui n’est pas « social » ou « économique » mais un moment existentiel qui n’est évidemment pas réductible à des tableaux statistiques ou à des cartes. La question fondamentale est celle des lisières, du mystère de la civilisation et des valeurs qui portent la société et la culture populaire. Cette transcendance, ce mystère, n’est pas et ne sera jamais un sujet pour le chercheur d’État idéologisé (pléonasme) en sciences sociales.

— C’est aussi un moyen de parler pour la première fois de vous, et surtout des vôtres. Tout votre travail de géographe a-t-il été finalement guidé par votre enfance dans un milieu populaire ?

— Il s’agit moins de parler de moi que de l’expérience que beaucoup de personnes ont vécue, ressentie. Il s’agit de mettre en scène « l’universel » d’une expérience et d’un ressenti qui sont celui de la majorité ordinaire en France comme en Occident. Je revendique complètement cette absence de distance avec un sujet qui n’est pas un « sujet », les gens dont je parle ne sont pas inventés, je les connais, je vis avec eux, je mourrai avec eux. Je sais que ces gens ordinaires n’ont pas besoin qu’on pense à leur place, qu’on les définisse. Je ne ferai jamais ça.

— Vous refusez de vous catégoriser comme « pauvre ». L’image véhiculée par la sociologie ou les médias des classes populaires est-elle trop misérabiliste ? Qu’est-ce que cela révèle ?

— Il n’y a évidemment aucune honte à être pauvre, mais le revendiquer, c’est autre chose, c’est accepter la victimisation, c’est pour nous la marque de la soumission. Pour les classes populaires, cette catégorie, « pauvre », et ce qui y était associé, l’aide sociale notamment, n’a jamais été quelque chose que l’on mettait en avant. C’est la petite bourgeoisie de gauche qui a collé cette étiquette, notamment aux habitants de banlieue - en cherchant à les enfermer dans une victimisation éternelle.

— Vous détestez également l’expression « quartiers populaires ». Pourquoi ?

— Cette expression stupide, « quartiers populaires », a été médiatisée au moment où la gauche lâchait la classe ouvrière et la question sociale, il s’agissait alors d’essentialiser les banlieues pour en faire un objet culturel et politique à la main des partis de gauche. Par essence majoritaire, le « populaire » est ainsi devenu un concept « minoritaire ». La majorité des classes populaires ont alors commencé à être invisibilisées, celles qui vivaient dans la France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes, des zones rurales. C’est ainsi, grâce à la gauche, que le «populaire» est devenu un petit segment marketing, un panel de la société, au plus grand bénéfice du capitalisme. (Rires.)

— Vous expliquez également que, dans votre quartier, il n’y avait aucune « mixité sociale » et que ce n’était pas un problème…

— Je rappelle dans le livre que les quartiers populaires n’ont jamais été mixtes socialement et que cela ne posait aucun problème, ni aux gens ni au Parti communiste de l’époque, puisque les catégories populaires étaient intégrées économiquement et culturellement. Cette expression ridicule a été popularisée par la gauche au début des années 1980, au moment où elle allait abandonner la question sociale pour le sociétal en adoptant le modèle globalisé.

— « Sans en avoir conscience, nous faisions vivre une sorte de “socialisme îlien”, en appliquant au quotidien des préceptes chrétiens et communistes fondés sur la valorisation du bien commun et le respect des autres », écrivez-vous. Cela pourrait être la définition même de la décence commune…

— Vous remarquerez que cette idée orwellienne d’un sens moral inné des classes populaires, qui les préserve de l’« égoïsme libéral », rend toujours fous le monde d’en haut et son intelligentsia. Comme si parler de morale, de transcendance, de bien commun, de joie était interdit. Ce constat est d’ailleurs le point de rupture originel entre Métropolia et Périphéria, celui aussi qui mènera Métropolia à sa perte. Il explique en profondeur le mouvement de contestation existentiel initié par la majorité ordinaire. Dépossédés de ce qu’ils ont et de ce qu’ils sont, les gens ordinaires, contre toute attente, ont su préserver un bien unique, dont est parfaitement dépourvu le monde d’en haut : la décence commune. La permanence, au cœur de Périphéria, de ce précieux capital social et culturel, constitue le môle existentiel sur lequel bute le projet eschatologique du monde individualiste et sans limites que nous impose Métropolia. À l’inverse, la société populaire est celle des limites, des contraintes sociales et culturelles, celle du monde « des hommes qui s’empêchent ». Dans une période marquée par «l’extension du domaine du capitalisme», cette morale commune ne peut être tolérée par les tenants d’un ordre économique et sociétal sans limites. Il existe une métaphysique ordinaire, quotidienne, qui protège l’humanité depuis des temps immémoriaux, se manifeste à travers des pratiques, des valeurs et des croyances populaires. C’est cette transcendance du quotidien - dont semblent dépourvues les âmes mortes qui nous gouvernent – qui sauvera la civilisation.


mardi 17 décembre 2024

Chute de l'alphabétisation. Les adultes oublient-ils comment lire ?

Tous les dix ans environ, l'OCDE, une organisation qui regroupe principalement des pays riches, demande à des adultes de passer des tests de calcul et d'alphabétisation. Les questions posées ne sont pas des casse-tête abstraits, des dictées ou du calcul mental. Elles visent à reproduire les problèmes auxquels les personnes âgées de 16 à 65 ans sont confrontées dans la vie quotidienne, qu'elles travaillent dans une usine ou un bureau, ou qu'elles essaient simplement de comprendre les nouvelles.

Les derniers résultats de ces tests, menés dans 31 pays riches, sont déconcertants. Ils suggèrent qu'un cinquième des adultes ne font pas mieux en mathématiques et en lecture que ce que l'on pourrait attendre d'un enfant de l'école primaire. La tendance est encore moins encourageante. En mathématiques, les résultats moyens ont augmenté dans quelques pays au cours des dix dernières années, mais ont baissé dans presque autant d'autres. En ce qui concerne la lecture et l'écriture, les résultats ont baissé dans beaucoup plus de pays qu'ils n'ont progressé, malgré le fait que jamais encore les adultes n'ont été aussi nombreux à posséder des diplômes.


L'enquête de l'OCDE sur les compétences des adultes n'est réalisée qu'une fois par décennie. Les chercheurs ont demandé à 160 000 adultes de 31 pays et régions de passer de courts tests de calcul, d'alphabétisation et de résolution de problèmes. Ces tests visent à déterminer s'ils possèdent les compétences nécessaires pour occuper un emploi, participer à la vie civique et, d'une manière générale, s'épanouir dans le monde réel. Au niveau le plus élémentaire, les tests visent à déterminer dans quelle mesure les personnes sont capables de comprendre les avertissements figurant au dos d'un paquet d'aspirine ou de calculer la quantité de papier peint nécessaire pour recouvrir une pièce. À des niveaux plus avancés, ils explorent la capacité des gens à tirer des conclusions solides à partir d'analyses et de graphiques du type de ceux que l'on peut trouver, par exemple, dans un magazine d'actualité populaire.

L'évolution démographique offre quelques explications.Les nouveaux immigrants ont souvent du mal à maîtriser une nouvelle langue.

mercredi 20 novembre 2024

Michèle Tribalat : « Un tiers des enfants nés sur le sol français en 2023 a au moins un parent étranger, quelles leçons en tirer ? »

Selon les chiffres de l’Insee publiés jeudi 14 novembre 2024, 33,6 % des naissances en France en 2023 étaient issues d’au moins un parent étranger (30,28 % hors UE). Promue par l’UE, la relance de la fécondité par l’immigration n’enrayera pas le déclin démographique, analyse la démographe. Entretien avec Michèle Tribalat est démographe. Dernier livre paru : Immigration, idéologie et souci de la vérité (L’Artilleur, 2021).


LE FIGARO. — La semaine dernière, l’Insee a publié les chiffres définitifs sur la natalité en France en 2023 : sur la France entière, 33,6 % des naissances étaient issues d’au moins un parent né à l’étranger. Ce chiffre est-il surprenant ?

Michèle TRIBALAT. — Non, car le nombre de naissances décline globalement depuis 2010 (-20 %), mais plus vite lorsque les deux parents sont nés en France (-27 %). Quant aux naissances d’au moins un parent né à l’étranger, elles n’ont que peu baissé sur la période (-3 %). Ce sont les chiffres en France métropolitaine, pour éviter la petite discontinuité d’enregistrement avec l’apparition de Mayotte dans les données France entière en 2014. Donc la proportion de naissances d’au moins un parent né à l’étranger a gagné près de six points depuis 2010 (33,1 % en 2023 en France métropolitaine). Ce déclin global de la natalité est lié principalement au recul de la fécondité. Le nombre moyen d’enfants par femme a d’abord fléchi lentement, puis plus vite avec une baisse particulièrement abrupte en 2023, qui touche tous les âges, mais surtout les femmes âgées de 25-34 ans. En France métropolitaine, en 2023, les femmes ont eu 1,64 enfant par femme contre 2,02 en 2010. [Au Québec 1,38 en 2023 contre 1,7 en 2010.]

– A-t-on des informations détaillées sur le pays de naissance des parents ?

– Cette année, l’Insee a publié un nouveau tableau donnant, pour les pères (y compris les 0,2 % de deuxièmes mères) et les mères le détail des pays de naissances par état matrimonial à la naissance de l’enfant en 2023. Pour la France métropolitaine, dans 18 % des naissances le père est né en Afrique (dont la moitié au Maghreb). C’est 16 % lorsque c’est la mère. Viennent ensuite les naissances dont le parent est né en Europe (un peu plus de 4 % dans les deux cas). [En 2100, plus de la moitié des naissances dans le monde pourraient avoir lieu en Afrique.]

Si, dans l’ensemble, 57 % des naissances se sont produites hors du mariage, c’est beaucoup plus lorsque le parent est né en France, qu’il s’agisse du père ou de la mère (64 %). En effet si les naissances hors mariage sont devenues la norme dominante lorsque le père est né en France (ou la mère), tel n’est pas le cas pour tous les parents nés à l’étranger. Ainsi, les naissances hors mariage sont rarissimes lorsque la mère est née au Maghreb (par exemple, à peine 5 % pour les mères nées en Tunisie) et peu fréquentes lorsque c’est le père (15,6 % pour ceux nés en Tunisie). Si bien que la part des naissances de père né au Maghreb dans un mariage grimpe à 25 %. Les naissances hors mariage sont aussi très rares lorsqu’un parent est né en Turquie.

– Parmi ces 33,6 %, la part de naissances issues d’un seul parent né hors de l’UE (15,1 %) est moins élevée que celle des naissances issues de deux parents nés hors de l’UE (18,5 %). Comment l’expliquer ?

– Il est plus sage d’examiner l’évolution de la part des naissances d’au moins un parent né à l’étranger, car l’Insee a « changé de pied » en 2011 dans sa manière de traiter les pays de naissance du père inconnus, sans être très bavard sur ce qu’il a fait. Jusqu’en 2010, les deux groupes évoluaient de concert. Après, le nombre des naissances d’un seul parent né à l’étranger a décliné quand celui des naissances de deux parents nés à l’étranger augmentait. Il est plus prudent de ne pas trop épiloguer sur ces variations.

Par contre, ceux qui ont compulsé les données mises en ligne récemment sur la natalité par pays de naissance des parents ont pu constater l’innovation (woke?) de l’Insee. Jusqu’aux données publiées l’an dernier, les enfants qui naissaient avaient un père et une mère. Celles mises en ligne récemment sur les naissances ont bien encore une mère, mais plus de père. Suivant les nouvelles consignes de l’état civil, l’Insee parle alors de second parent qui, dans 0,2 % des cas, peut être une femme. Cela s’appelle avoir le sens des proportions ! On aimerait donc que l’Insee cesse d’annuler la paternité afin de ne pas déplaire aux âmes sensibles et qu’il distingue les deux catégories de second parent : le père et la deuxième mère dans le cas des unions lesbiennes.

– Les naissances issues de deux parents français sont passées de 72 % en 2000 à 66,4 % en 2023 en France, et celles de parents issus de deux pays hors de l’UE ont augmenté de 73 %. Quelles prévisions est-il possible de faire pour la démographie française ?

Il va falloir surveiller l’évolution de la fécondité des femmes âgées de 25-29 qui baisse et celle de la fécondité des femmes âgées de 30-34 ans qui a elle aussi commencé à baisser. Si la fécondité à 25-29 ans s’effondre comme on l’a vu par exemple en Espagne, sans que celle des 30-34 ans ne remonte suffisamment ou continue de baisser, la France pourrait rejoindre l’Espagne où le nombre moyen d’enfants par femme est descendu à 1,16 en 2022. Le report des naissances à des âges toujours plus élevés a ses limites liées à la fertilité déclinante.

La Commission européenne, qui plaide pour que l’immigration étrangère vienne compenser le déclin démographique et amener les travailleurs qui vont manquer à l’UE, a tendance à enjoliver les choses. Dans sa communication [qui verse dans le lyrisme outrancier pour ce carnet] du 27 avril 2022, elle énonçait les bienfaits que l’immigration qu’elle appelle de ses vœux ne manquerait pas d’apporter : « la migration légale peut constituer en soi une forme d’investissement dans l’économie et la société dans son ensemble qui favorise les transitions écologique et numérique de l’Union tout en contribuant à rendre les sociétés européennes plus soudées et résilientes ». Cependant, ajouter des personnes venues de l’étranger sans pouvoir compter sur une fécondité suffisante pour alimenter le bas de la pyramide des âges des populations européennes, c’est se condamner à recommencer lorsqu’elles auront vieilli. [L’immigration de personnes principalement adultes ne rajeunit pas sensiblement la population…]

Source : Le Figaro

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dimanche 27 octobre 2024

« Nos étudiants ne savent plus écrire » : le cri d’alarme d’une professeur d’université

Son constat est sans appel : «C'est une catastrophe, nous allons droit dans le mur, les étudiants ne savent plus écrire.» Professeur de droit à l'université du Maine, Aude Denizot constate une chute dramatique et continue du niveau de langue, de l'école primaire à l'université.

vendredi 13 septembre 2024

En Turquie, l’enfant unique deviendrait la norme

La crise économique aurait fortement accéléré la baisse de la natalité.

La Turquie est l’un des pays d’europe où la fécondité a le plus baissé ces vingt dernières années.
 
Au milieu de jouets et de crayons de couleur échappés du cartable, Aylin observe sa fille avec une tendresse fatiguée. Ela, 7 ans, est son unique enfant. À 51 ans, elle n’en aura pas d’autre, «et c’est très bien comme ça », sourit cette professeur d’anglais à l’université. « J’ai grandi en fille unique. Quand j’étais plus jeune, je pensais avoir deux enfants, raconte-t-elle. J’ai été absorbée par mes études et ma carrière, je me suis mariée assez tard, j’ai donc eu ma fille assez tard. Ma priorité a été de m’en occuper du mieux possible. »

Dans la Turquie des années 1970, les couples élevaient en moyenne quatre enfants.
Mais en 2024, la famille à un seul enfant est presque une banalité. L’indice de fécondité dépasse à peine 1,5 enfant par femme en moyenne, contre 2 en 2018 et 2,4 en 2001. Ces cinq dernières années, la tendance s’accélère, en dépit des appels du gouvernement turc à fonder des familles nombreuses.

« Nous anticipions une baisse », explique Sutay Yavuz, chercheur à l’université des sciences sociales d’Ankara. Mais ni les démographes, ni les autorités n’avaient prévu un tel emballement. « L’indice de fécondité actuel, nous l’attendions pour les années 2040 », poursuit Sutay Yavuz.

Les dynamiques de long terme sont connues : l’urbanisation, les nouveaux modes de vie, la hausse du niveau d’études des femmes, donc l’âge de plus en plus tardif de la première grossesse (27 ans aujourd’hui)… La Turquie n’est pas différente des autres pays développés qui enregistrent un recul des naissances. Mais pour comprendre la dégringolade, les experts pointent du doigt des facteurs conjoncturels. En l’occurrence : une crise économique marquée par une inflation à deux chiffres depuis 2017, qui dépassait encore les 50 % sur un an en juillet.

Les lamentations d’Erdogan

« À cause des politiques menées ces dernières années, la Turquie est entrée dans un climat inflationniste auquel personne ne s’attendait, explique le démographe Sutay Yavuz. Et comme cette situation se poursuit, et que les gens n’ont pas d’espoir qu’elle s’améliore de sitôt, les moins de 30 ans attendent davantage pour faire un enfant. »

Yasemin, une Stambouliote de 39 ans, ne souhaite pas davantage agrandir sa famille. « Les frais de scolarité de l’école privée de notre fils ont encore doublé cette année. Nous devons payer plus de 450000 livres (environ 12000 euros, NDLR), sans compter la cantine et le transport, s’émeut cette mère au foyer mariée à un ingénieur. Il y a un an, quand nous avons appris que j’étais à nouveau enceinte, mon mari et moi avons passé des nuits d’angoisse à faire des calculs, à envisager des crédits… Finalement, j’ai fait une fausse couche. Nous étions soulagés… Ce qui n’a fait qu’ajouter à ma peine. »

La Turquie, malgré ses 85 millions d’habitants, est l’un des pays d’Europe où la fécondité a le plus baissé ces vingt dernières années. En 2023, son indice de fécondité est même passé sous la moyenne des pays de l’Union européenne (1,54 enfant par femme). Pour le président Recep Tayyip Erdogan, qui exhorte depuis plus de quinze ans les Turcs à avoir trois enfants, c’est un échec et un tourment. « Nos statistiques de naissances constituent une menace existentielle pour la Turquie. C’est une catastrophe, se lamentait en mai le chef de l’état. En tant que nation, notre population est notre plus grande force, et nous devons la protéger. »

Le pouvoir a certes adopté de timides politiques natalistes, notamment depuis 2015.

Mais ces mesures – qui se résument pour l’essentiel à des congés supplémentaires et à des aménagements du temps de travail – visent surtout les femmes actives, dans un pays où seul un tiers des femmes travaillent légalement. Un nouveau « paquet de soutiens aux mères actives » doit être annoncé prochainement.

« En réalité, le vivier de femmes qui pourraient potentiellement faire remonter l’indice de fécondité, ce sont les femmes qui ne travaillent pas, note le démographe Sutay Yavuz. Or, le gouvernement n’a développé aucune politique pour les encourager à avoir davantage d’enfants et les soutenir en ce sens. Par ailleurs, les hommes ont totalement été oubliés. Rien n’est fait pour encourager et soutenir la paternité. »

Ce spécialiste estime que la Turquie dispose, tout au plus, d’une dizaine d’années pour tenter d’inverser la tendance, à condition de prendre les mesures adéquates. « Si les conditions économiques s’améliorent rapidement, peut-être que ceux qui hésitent à faire un enfant se décideront à devenir parents, et que ceux qui n’ont qu’un enfant seront encouragés à en faire un deuxième, suppose Sutay Yavuz. Mais si la situation économique actuelle se prolonge, alors cette fécondité basse risque de se figer et d’être répétée par les générations suivantes. Autrement dit, de devenir une norme sociale. »

Autre inconnue de l’équation : le poids de l’immigration. Plus de trois millions de Syriens sont réfugiés dans le pays, dont une bonne moitié d’enfants. Leur intégration à la société et la naturalisation d’une partie d’entre eux pourraient permettre à la Turquie de redresser son indice de fécondité déclinant. « J’ai l’habitude de dire, en plaisantant à moitié, que le troisième enfant dont rêvent les dirigeants turcs est arrivé de Syrie », observait il y a quelques années la chercheuse Alanur Çavlin, de l’Institut d’études démographiques de l’université Hacettepe à Ankara. Mais le sujet est si polémique, et la présence des réfugiés tellement impopulaire, qu’une telle éventualité n’a jamais été évoquée publiquement.

La Turquie tente d'expulser les réfugiés syriens vers une zone de guerre

Depuis cinq ans, des scènes similaires se déroulent chaque jour à Esenyurt, un quartier d'Istanbul. Toutes les quelques minutes, des policiers embarquent un jeune homme dans un bus. Esenyurt abrite l'une des plus grandes communautés de Syriens de Turquie. Dans tout le pays, les autorités rassemblent les migrants sans papiers. Plus de 34 600 Syriens ont été arrêtés cette année ; la plupart d'entre eux seront expulsés vers la zone de guerre.

Officiellement, 3,1 millions de Syriens vivent en Turquie. Si l'on y ajoute ceux qui s'y trouvent illégalement, le chiffre réel est bien plus élevé. Leur vie, déjà désespérée, devient de plus en plus difficile à mesure que le gouvernement turc restreint leurs droits.

En 2021, 66 % des Turcs déclaraient vouloir que les Syriens retournent dans leur pays. Les attitudes se sont durcies. À l'approche des élections de 2023, l'opposition a promis de tous les expulser. En juillet, des maisons, des entreprises et des voitures appartenant à des Syriens ont été attaquées lors d'émeutes contre les réfugiés.

Les racines du mécontentement sont complexes. L'anti-arabisme en Turquie remonte à l'effondrement de l'empire ottoman. De nombreux Turcs craignent que la présence de réfugiés syriens et de leurs enfants (le ministre turc de l'intérieur affirme que plus de 700 000 bébés syriens sont nés en Turquie depuis 2011) n'entraîne un changement culturel et démographique qui éloignerait la Turquie de l'Occident.

M. Erdogan n'est peut-être pas opposé à ce changement, mais les réfugiés constituent désormais un casse-tête politique pour lui. Il se présentait autrefois comme leur protecteur et comme le champion de l'opposition syrienne. À mesure que les Turcs se sont retournés contre les réfugiés et que de plus en plus de pays ont rétabli des relations avec Bachar el-Assad, le président syrien, M. Erdogan a tenté de se réaligner. Mais la Turquie reste profondément impliquée dans la guerre en Syrie. Et il sera très difficile de persuader des millions de Syriens de retourner dans un pays qui, pour beaucoup, est aussi dangereux que lorsqu'ils l'ont quitté.


Sources: Le Figaro et The Economist

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mardi 10 septembre 2024

Brevet — Confusion entre « la » ou « l’a» n’est pas considérée comme une faute car l'élève a eu l’idée du son

 Myriam Meyer (professeure de français et de latin) affirme que « Pour le brevet des collèges, si l’élève écrit "la" ou "l’a", cela n’est pas considéré comme une faute car il a eu l’idée du son. C’est l’une des consignes que nous recevons. »

 

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Myriam Meyer se confie sur ses années en tant que prof dans un collège appartenant à un réseau d'éducation prioritaire (REP) et nous livre son regard sur les actions de l'Éducation nationale.

 

 LA VRAIE VIE D’UNE PROF DE BANLIEUE

Pendant six ans, cette jeune prof a enseigné le français, le latin et le grec dans un collège de la banlieue parisienne. Avoir encore foi en son métier quand on se retrouve face à des enfants de culture étrangère, dans une société qui ne croit plus à l’exemplarité ni à la transmission, est un combat de tous les jours. Elle le raconte avec talents dans un livre publié chez Robert Laffont, « Wesh, Madame ?! ».

Ses élèves l’ont baptisée la « Sénégauloise », parce que Myriam Meyer est née au Sénégal, où sa mère était prof et que non, elle n’est pas « une rebeu qui a réussi », même si elle s’appelle Myriam. En découvrant son prénom, les enfants de l’immigration du collège du Val-de-Marne où elle enseignait pensaient volontiers qu’elle était arabe – à l’époque où elle y a été parachutée, elle ne portait pas encore le nom de son mari, Meyer. A l’Éducation nationale, les affectations dépendent d’un système complexe de points. Au bout de trois ans seulement d’expérience professionnelle, enseigner en réseau d’éducation prioritaire (REP) n’était pas le choix de cette trentenaire. Mais avec le recul, ces six années auront été « les plus fécondes, les plus riches et les plus fortes » de sa carrière, comme elle l’écrit dans l’avantpropos de son livre. Myriam Meyer a le talent de faire partager ses émotions au lecteur de Wesh, Madame ? ! Rires et larmes d’une prof de banlieue. Enseigner le français, mais aussi le latin et le grec à des jeunes qui ne parlent parfois que la langue de leurs parents, sans même l’écrire, est une gageure. Cette frêle jeune femme relève le défi avec humour.

Au début, les cours de langues mortes de « Madame Vieuxmots » – un autre de ses surnoms – n’attirent pas les foules. Elle n’a que six élèves. Les collégiens sont réticents, pour des raisons parfois incongrues. Elle s’entend dire : « J’veux pas faire de latin, Rome, c’est trop la honte […] Ça a fait les Roumains. C’d’la merde les Roumains, les Roms. »

CONTRE LA VICTIMISATION

Mais les malentendus finissent par être levés et Myriam Meyer se retrouve avec des classes de 25 élèves. Les parents, dans ces banlieues où le chômage sévit, pourraient douter de l’utilité du latin et du grec pour leur progéniture, mais c’est souvent le contraire qui se produit selon le professeur : « Pas mal de parents me suppliaient de prendre leur enfant parce qu’ils étaient convaincus que c’était le meilleur moyen qu’il se retrouve avec de bons élèves. Du coup, je pouvais avoir dans la même classe des gamins superbrillants, superdisciplinés, et des vrais terribles qui passaient six mois à se demander ce qu’ils faisaient là. »

En cours, l’enseignante montre « à des enfants qui viennent d’environnements et de pays très différents que la France appartient à une culture commune, fondatrice pour notre civilisation, la littérature, la philosophie, la poésie, l’art en général. » Le récit des conquêtes romaines lui permet, au passage, de démonter les discours de victimisation identitaire en expliquant qu’ « Européens ou Africains, on a tous été colonisés à un moment donné, qu’il n’y a pas les oppresseurs et les opprimés ».

Pas facile de lutter contre les idéologies délétères, mais aussi contre ce que Myriam Meyer appelle les « forces obscures », « l’attraction des écrans et de l’argent facile », à une époque où, regrette-t-elle, « l’exemplarité a disparu, dans les familles comme dans la société ». Mais à la lire, elle y parvient souvent, entre rires et larmes.

Wesh, madame ?!,
Rires et larmes d'une prof de banlieue,
par Myriam Meyer
publié chez Robert Laffont,
le 22 août 2024,
240 pp,
ISBN-13 : 978-2221277225

vendredi 6 septembre 2024

Aujourd’hui, 93 % des élèves n’atteignent même pas le niveau médian de 1987

François Pierrad : « Aujourd’hui, 93 % des élèves n’atteignent même pas le niveau médian de 1987, selon le ministère de l’Éducation nationale ».

Selon une étude, les enfants de CSP+ [catégories supérieures] ont, en 2017, des performances sensiblement inférieures à celles des enfants d’ouvriers ou d’inactifs de 1987. Ainsi, une école « qui marche » est plus favorable aux catégories défavorisées qu’une école qui ne marche plus l’est à ceux qui sont censés « profiter » du système, rappelle le médiologue Jean-Yves Chevalier.

CSP+ comprend les chefs d’entreprise, les professions libérales, les professions à plus fort revenu du secteur privé (cadres, ingénieurs, chercheurs, etc.) ainsi que l’ensemble des fonctionnaires de catégorie A. Associée à un fort pouvoir d’achat la notion permet de regrouper de manière approximative la classe moyenne supérieure et les ménages aisés.

Après les scores soviétiques du taux de réussite au dernier baccalauréat, on a vu arriver dans l’enseignement supérieur des étudiants auréolés de mentions très bien et de notes « canon » dans toutes les disciplines. L’expérience des dernières années avait rendu les vieux professeurs méfiants. Ils étaient dubitatifs devant les performances de l’enseignement à distance. Il ne sert plus à rien de demander à un étudiant — ayant suivi un cursus de « maths expertes » (l’Éducation nationale excelle dans la dénomination ronflante) — de dériver une fonction avec un quotient, de résoudre une équation du second degré dont les coefficients ne sont pas entiers ou, pire, une inéquation.

Des professeurs de classe préparatoire ont demandé à leurs élèves de répondre à des questions simples, de celles qu’on posait, autrefois, à l’école primaire : « un terrain carré de 20 m de côté doit être entouré par un grillage, on dispose des piquets tous les 50 cm (en commençant par un sommet), combien faut-il de piquets ? ». Qu’un étudiant puisse répondre 80 000 (sans se moquer du professeur) est une indication.

 D’autres, plus pervers, ont ressorti des exercices d’un livre de CM2 [10-11 ans] du début des années 60. On n’ose indiquer ici le taux de réussite. « Combien y a-t-il de numéros de téléphone à dix chiffres commençant par 06 ? » « 80 », bien sûr. On arrête là les exemples dont on accordera qu’ils n’ont pas de portée statistique. Ils ont toutefois l’intérêt de montrer qu’un « bon » élève sorti du lycée a reçu en enseignement qui ne lui a pas permis d’appréhender des ordres de grandeur et d’acquérir, sinon une capacité à la réflexion critique, du moins un minimum de bon sens. On invite les lecteurs à faire des tests de ce genre autour d’eux.

On sait bien, depuis des années, que les tests de performance en mathématiques (mais pas seulement) mesurée par des enquêtes de type Pisa ou Timms, relèguent la France dans une position indigne de son histoire dans ce domaine. L’enquête Timms de 2019 place ainsi la France en avant-dernière position de l’OCDE et dernière en Europe (élèves de CM1 et de 4e). On en a un peu parlé, à l’époque, puis on a vite oublié (il est vrai que nous avons eu d’autres soucis depuis). En général, les commentaires pointent les inégalités du système et condamnent « l’élitisme » qui serait la caractéristique (à abattre) de notre école. L’élitisme… on sourit (jaune) en pensant aux piquets.

Le ministère de l’Éducation nationale dispose d’une direction, la DEPP (Direction de l’évaluation de la prospective et de la performance), qui conduit des enquêtes très intéressantes et non susceptibles d’un biais statistique. Elle a fait passer les mêmes tests portant sur le calcul et la résolution de petits problèmes à des élèves de CM2 en 1987, 1999, 2007 et 2017 (avant la crise sanitaire, donc). Comme s’y attendent les pessimistes, les résultats ont chuté de manière très inquiétante entre 1987 et 2017, avec une pente (presque toujours descendante) variable entre les différentes dates.
Décrochage

La « massification » n’y est pour rien, puisqu’on parle de l’école primaire qui a toujours accueilli tous les enfants. Le principal enseignement de l’étude est lié au fait qu’elle a fourni, à chaque étape, des résultats en fonction de la catégorie socioprofessionnelle des parents. Sans surprise, les enfants de CSP + ont toujours de meilleurs résultats que les enfants d’ouvriers ou d’inactifs. La conclusion, extraordinairement éclairante et qui mérite d’être claironnée, est que les enfants de CSP + ont, en 2017, des performances sensiblement inférieures à celles des enfants d’ouvriers ou d’inactifs de 1987.

Ainsi, une école « qui marche » est plus favorable aux catégories défavorisées qu’une école qui ne marche plus l’est à ceux qui sont censés « profiter » du système. Par ailleurs, en 2017, 93 % des enfants obtiennent des résultats inférieurs à la médiane de 1987 (la médiane sépare un effectif en deux) : 56 % obtiennent des résultats qui les auraient placés en 1987 dans le décile inférieur (les 10 % les plus faibles), 1 % seulement obtenant un score qui les aurait placés dans le décile supérieur de 1987. Ces chiffres montrent l’importance du décrochage. On se demande ce que les sociologues de l’éducation pensent d’un tel désastre.

On peut alors à nouveaux frais interpréter le discours dominant condamnant l’élitisme, qui a conduit, pendant l’essentiel de la période, à réduire les programmes, critiquer les filières sélectives et demander toujours plus de « bienveillance » dans l’évaluation des contenus. La bourgeoisie traditionnelle n’était, certes, pas toujours très sympathique, mais on lui trouve finalement plus de qualités qu’à celle qui l’a remplacée. Elle disait à ses enfants « tu hériteras de l’usine, mais passe Polytechnique d’abord » ; elle avait pour cela besoin d’un système éducatif en état de marche dont pouvaient profiter, certes insuffisamment, les autres enfants, comme le montre l’étude de la DEPP.
Nouvelle élite anti-élitiste

Les nouveaux bien-pensants (et bien placés) sentent confusément que leur chère progéniture aura quelques difficultés à acquérir le niveau suffisant pour lui permettre d’intégrer les quelques filières encore exigeantes. Ils préfèrent que la sélection (car in fine il y en aura bien une) se fasse sur d’autres critères, relationnels et communicationnels (Sciences-Po est à cet égard un modèle) ou qu’elle se fasse dans une université anglo-saxonne payante. Le soutien apporté, depuis plus de trente ans, à tout ce qui — des sciences (?) de l’éducation à la sociologie post-Bourdieu — a puissamment contribué au délitement de l’institution scolaire n’a peut-être finalement pas d’autre explication que cette volonté des nouvelles « élites » (celles qui détestent l’élitisme) de choisir pour leurs enfants d’autres voies d’accès à la réussite que l’école méritocratique, les concours difficiles et donc peut-être pas sans risque.

Cette « déconstruction » de l’école et des savoirs s’est faite au nom de la défense des couches populaires. On a répété que l’acquisition des savoirs n’était là que pour légitimer et perpétuer la mise à l’écart des enfants issus de ces catégories. Si l’effondrement de l’école a pu se produire avec une ampleur particulière en France, c’est en partie — il y a bien sûr beaucoup d’autres facteurs — parce qu’il s’est fait sous le couvert du discours d’une sociologie devenue totalement idéologique (tout en se proclamant totalement scientifique), coupée du réel aussi bien que de sa devancière, la sociologie de Durkheim et de Mauss (là aussi le niveau baisse).

La convergence de son discours et des intérêts bien compris d’une nouvelle classe dirigeante a permis d’occulter la réalité du décrochage global dont les premières victimes sont bien sûr celles au nom desquels on avait entrepris la déconstruction. L’immense mérite de l’étude de la DEPP est de montrer que l’ancienne école donnait à ceux-ci, au contraire, une formation plus solide que celle que la nouvelle donne à tout le monde, et leur fournissait donc des armes pour penser et pour agir.
Déclin général

Déclin il y a bien, mais il est général, passé par pertes et profits par une élite qui pensait que le pays pouvait se passer d’une école exigeante comme il pouvait se passer d’industrie (les trajectoires du niveau scolaire et de la désindustrialisation sont parallèles). Il n’est plus question de transmettre une usine au fils ou à la fille polytechnicien, il n’y a plus d’usine. Le discours sur la « réindustrialisation » (au sens large) du pays est une aimable plaisanterie. Entre la crise de la recherche, l’incapacité à terminer avant les calendes l’EPR de Flamanville, les retards pris dans de nombreux domaines stratégiques pour la transition énergétique, l’incapacité à trouver un vaccin, l’affaire semble entendue.

« C’est tout le système, de l’école primaire à l’université, qui régresse depuis trop longtemps. Certains, en écoutant Sandrine Rousseau, économiste et vice-présidente d’université, ont pu s’en rendre compte. »

Les compétences requises sont hors de portée d’un nombre croissant d’étudiants (ce n’est pas leur faute) formés dans un système à la dérive. Il y a peu de chances que l’on construise un réacteur, un moteur à hydrogène, ou même que l’on sache gérer rationnellement une équipe après une formation tout autant coupée du réel — les erreurs signalées plus haut sont à cet égard significatives — que d’une maîtrise conceptuelle impossible à construire sur un socle aussi fragile. Des objectifs ambitieux dont on nous affirme presque qu’il suffit de les énoncer pour les réaliser, ne peuvent être atteints — ce qui reste de notre orgueil national dût-il en souffrir — par un pays avant-dernier en mathématiques.

Nous commençons à comprendre que l’échec de l’école n’est pas sans conséquences, qu’on a joué avec le feu en laissant les apprentis sorciers dynamiter l’édifice. Un niveau général en berne, c’est la double peine : un redressement économique compromis et l’impossibilité de réussir pour ceux qui n’ont que l’école. Les évaluations dont on a parlé concernent l’école primaire, le collège et le lycée, mais bien sûr les problèmes rencontrés à ces niveaux ne s’évanouissent pas ensuite par enchantement. C’est tout le système, de l’école primaire à l’université, qui régresse depuis trop longtemps. Certains, en écoutant Sandrine Rousseau, économiste et vice-présidente d’université, ont pu s’en rendre compte.

Source : Marianne

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