jeudi 10 octobre 2019

Histoire — 10 octobre 1818, destruction du Champ-d’Asile, État français fondé sur le sol américain

Après la seconde chute de Napoléon, quelques soldats français, que la proscription ou le désespoir chassaient de leur patrie, allèrent se réfugier en Amérique. Un acte du congrès législatif des États-Unis leur accorda quatre-vingt-douze mille acres dans le territoire d’Alabama, sur le Mohilé et le Tombeck-Bee, à raison de deux francs l’acre, payables en quatorze ans, sans intérêt, pour y former une colonie. Chaque soldat devait y recevoir une part de terre correspondante à son grade : mais en touchant le sol étranger, la plupart des exilés s’étaient trouvés dans la position la plus difficile, et dans un dénuement absolu.

Un séjour de quelques mois à New York, à Philadelphie, à Boston, les avait constitués débiteurs envers leurs hôtes. Des spéculateurs américains profitèrent de la circonstance et offrirent aux Français de leur acheter, à vil prix, les terres à eux concédées : ceux-ci, n’ayant pas la liberté du choix, acceptèrent, et cédèrent tous leurs droits.

François-Antoine Lallemand, l’un des deux bonapartistes
fondateurs de la colonie française

Il en résulta que la colonie naissante se composa, pour les sept huitièmes, d’Américains, tandis que, dans le plan primitif, on ne devait y admettre que des Français. Quelques-uns de ceux qui avaient vendu leurs terres se rendirent à Galveston, où le général Humbert s’était établi ; d’autres, au nombre de cent cinquante à trois cents, allèrent, sous la direction des généraux Lallemand (François-Antoine et son frère Henri), fonder une colonie purement française, à dix ou douze lieues ouest de Galveston, entre les rivières de la Norte et de la Trinité, dans un territoire abandonné de la province du Texas, et dont la possession était incertaine entre les Espagnols, les Indiens et les Américains.

Le produit de la vente des terres de l’Alabama et quelques avances faites par les chefs de l’entreprise firent les frais de l’expédition et de l’établissement. Arrivés sur ce territoire, qu’ils appelèrent du nom de Champ-d’Asile, les exilés se donnèrent un gouvernement militaire, se distribuèrent en cohortes, dont chacune avait son chef, et dans lesquelles on ne pouvait admettre que des Français, ou des hommes qui eussent servi dans l’armée française. Dans le partage des terres, chaque officier eut vingt arpents, avec tous les instruments nécessaires au défrichement.


Champ-d’Asile : travaux des colons pour l’établissement de leur ville. Estampe de Charles-Abraham Chasselat (1782-1843) gravée par Joseph-Claude Pomel

Peu de jours après leur établissement, ils publièrent un manifeste, où, se déclarant état indépendant, ils annonçaient qu’ils respecteraient les nations voisines, mais qu’ils étaient disposés à se défendre au péril de leur vie contre toute agression injuste. Ce manifeste grossit encore le nombre des réfugiés. La fertilité du sol, la douceur du climat, et le voisinage d’une rivière favorisaient l’essor et la durée de leur colonie : mais ils n’avaient point de femmes pour adoucir les ennuis de l’exil ; ils étaient peu habitués aux rudes travaux du défrichement. Une centaine d’esclaves qu’ils avaient achetés désertèrent chez les sauvages : le découragement se répandit parmi les colons. D’ailleurs, leur arrivée avait excité, surtout chez les Espagnols du voisinage, des inquiétudes que leur manifeste n’était pas propre à dissiper. Le bruit se répandit que les réfugiés du Texas entretenaient des correspondances avec les mécontents du Mexique.

Le vice-roi de ce pays, Apodaca, résolut de détruire cet établissement, ainsi que celui de Galveston. Six ou sept cents Espagnols, conduits par le général Castenada, se présentèrent devant Galveston, qui fut évacué. Les colons du Texas, encore mal établis, divisés, découragés, assaillis par les Indiens, abandonnèrent le Champ-d’Asile, qui n’eut ainsi qu’une existence de quelques mois. Plusieurs Français retournèrent dans l’Alabama, où ils s’établirent et fondèrent une ville.

D’après « Éphémérides universelles, ou Tableau religieux, politique, littéraire, scientifique et anecdotique, présentant, pour chaque jour de l’année, un extrait des annales de toutes les nations et de tous les siècles, depuis les temps historiques jusqu’à nos jours » (Tome 10), paru en 1832).

Bellamy : « La crise de l’éducation nationale n’est pas un problème technique qu’on pourrait régler par une énième loi. »

Tribune de François-Xavier Bellamy est professeur de philosophie et député européen. Il est l’auteur des Déshérités : L’urgence de transmettre (Plon, 2014) et de Demeure (Grasset, 2018). Le suicide d’une directrice d’école à Pantin révèle une crise de l’Éducation nationale qui n’est que le signe d’une crise de la société dans son ensemble, estime le philosophe François-Xavier Bellamy. Il appelle à agir pour soutenir et protéger les enseignants, premières victimes de cet échec collectif.

Présent samedi matin à Pantin, parmi des centaines de personnes venues à la marche blanche en hommage à Christine Renon. Cette directrice d’école, qui se donnait sans compter, s’est donné la mort un samedi matin, il y a quinze jours. Elle laissait derrière elle une lettre bouleversante, qui dit à la fois son engagement total, son épuisement et sa détresse.

Comme elle, tant d’enseignants et de chefs d’établissement se retrouvent seuls, en première ligne pour absorber les échecs et les incohérences d’une école en crise depuis si longtemps, mais aussi les tensions et les violences qui touchent désormais le quotidien des salles de classe. Christine Renon décrit la « goutte d’eau qui l’a anéantie », un soupçon d’agression sexuelle entre deux élèves de maternelle… et signe : « directrice épuisée. »

Ces drames sont le symptôme de la crise profonde d’une école qui ne peut plus assurer correctement sa mission. C’est notre éducation nationale dans son ensemble qui est épuisée. Pour ne m’arrêter qu’à des faits parus dans la presse cette semaine… :

Ce lundi, une enseignante du Cap d’Agde est insultée, menacée de mort et frappée à plusieurs reprises, dans son établissement, par les parents d’un élève qu’elle avait empêché de se battre avec d’autres.

Le même jour, à Sarcelles, un professeur de sport demande à un élève de retirer sa casquette : le lycéen le frappe de plusieurs coups de poing. Les élèves présents autour filment la scène ; aucun ne tente de protéger leur enseignant. La violence des coups lui vaut cinq semaines d’interruption de temps de travail.

Jeudi, à Osny, un professeur d’histoire veut confisquer un portable ; le lycéen concerné lui répond par un croche-pied brutal, qui le jette au sol. Il est hospitalisé et souffre d’un traumatisme crânien.

Vendredi, aux Lilas, pendant un cours de sport, un élève de quinze ans meurt poignardé, alors qu’il tentait de s’interposer pendant une rixe. Tous les jeunes impliqués dans ce meurtre ont entre quatorze et quinze ans.

J’ai écrit les Déshérités pour Samy, tué devant la porte du lycée où j’avais, quelques mois plus tôt, commencé à enseigner. Lui aussi avait quinze ans. Qu’est-ce qui a changé depuis ?

Il ne s’agit pas d’utiliser ces drames pour faire de la mauvaise politique. Ils sont le symptôme d’une crise profonde, celui d’une école qui ne peut plus assurer correctement sa mission depuis trop longtemps déjà. La mort de Christine Renon est le résultat d’un immense échec collectif, qui remonte à plusieurs décennies. Distribuer les mauvais points serait stérile. Mais ne pas réagir enfin serait coupable.

Pendant trop longtemps, on a voulu nier cette crise, taire cette violence, étouffer la souffrance. Il y a quelques mois, alors qu’une enseignante avait été menacée en plein cours par un élève, braquant sur elle une arme factice, et filmée là encore par des élèves riant de la voir humiliée, des centaines d’enseignants se sont mis à témoigner.

Racontant sur les réseaux sociaux, sous le slogan « pas de vague », ces agressions qu’on leur avait demandé de ne pas ébruiter : il valait mieux préserver le calme apparent… Peut-être certains, en lisant ce simple résumé de la semaine, me reprocheront-ils aussi de susciter l’inquiétude. Mais la tragédie que traverse notre école devrait tous nous empêcher de dormir.

Le drame, c’est que cet échec collectif pèse d’abord sur les milieux les plus défavorisés : notre école est la plus inégalitaire des pays de l’OCDE. Et ainsi, même si la crise éducative se fait sentir partout, son ampleur reste largement sous-évaluée par l’essentiel de la classe dirigeante en France, dont les enfants sont scolarisés bien souvent à l’abri de ce climat de violence, dans des îlots de plus en plus restreints — et de plus en plus inaccessibles pour une majorité de Français.

Ainsi peut-on se bercer encore d’illusions, si l’on a les moyens de ne pas ouvrir les yeux. Mais nous n’avons pas le choix maintenant. Comment ne pas voir ce qui se joue quand une directrice d’école courageuse, généreuse, engagée, finit par mettre fin à ses jours ?

Comment ne pas voir qu’une société n’a pas d’avenir, quand se donnent la mort ceux qui préparent la vie, ceux qui nourrissent la vie, ceux qui protègent la vie — enseignants, agriculteurs, policiers et gendarmes ? Ils meurent, parce que leur travail n’est plus respecté ; et ils ont ceci en commun que, si leur travail n’est pas respecté, il n’est tout simplement plus possible. Comment ne pas voir qu’il s’agit de la même tragédie – celui de l’abandon, de la défiance, de la violence que vivent, isolés, ceux qui pourtant devraient recevoir le plus notre reconnaissance collective ?

La crise de l’éducation nationale n’est pas un problème technique qu’on pourrait régler par une énième loi. Ce n’est pas une crise de l’école ; c’est une crise de la société. Péguy écrit, dans L’Argent : « Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. (…) Quand une société ne peut pas enseigner, ce n’est pas qu’elle manque accidentellement d’un appareil ou d’une industrie ; quand une société ne peut pas enseigner, c’est qu’une société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner. »

Quand notre humanité ne sait plus s’enseigner, c’est l’inhumain qui resurgit. De ce climat de tension, de violence, de cet échec éducatif, tant de jeunes sont aujourd’hui victimes, tant d’enseignants, tant de familles. Il serait coupable de ne pas réagir enfin.

Il faut permettre à l’école d’assumer sa mission, soutenir enfin les enseignants, mieux les former, mieux accompagner leurs parcours, mieux les rémunérer aussi — ce n’est pas un détail, et sur ce point-là aussi le déni de réalité auquel nous avons assisté récemment n’est pas une réponse valable. Il faut ensuite leur faire confiance, les laisser faire leur travail, au lieu de leur faire tomber sur la tête, avec la régularité du supplice chinois, la réforme suivante qui réorganisera tout sans les consulter, et qu’il faudra comme toujours appliquer en urgence, avant que celle d’après n’arrive. Et surtout, il faut enfin leur garantir le respect qui leur est dû, et la sérénité nécessaire pour exercer leur métier, en ne négociant plus jamais avec les paroles et les actes qui méprisent leur mission — que ce mépris vienne d’élèves, de parents ou de supérieurs…

Je sais que les « il faut » peuvent paraître trop faciles ; mais au fond notre école a besoin de réponses simples. Et avec tous ceux qui le voudront, travaillons pour faire des propositions concrètes, dans l’esprit d’ouverture et d’exigence à la fois qu’exige une telle urgence nationale. La France est capable de relever ce défi, j’en suis sûr. Et elle peut compter pour cela sur ses enseignants de terrain, si elle sait leur tendre la main.

La mort de Christine Renon est un drame. Mais sa vie a été un miracle. Comme enseignant, j’ai eu la chance de rencontrer des collègues et des chefs d’établissement exceptionnels, qui malgré l’ampleur des difficultés ont, comme elle, tout donné pour faire grandir leurs élèves. Notre pays tient par le courage de ceux qui tiennent encore, envers et contre tout. Nous n’avons plus le droit de laisser seuls ceux qui se sentent à bout. Nous leur devons notre soutien. Et le travail qui nous attend pour leur apporter ce soutien, nous le devons à Christine Renon.

Source : Figaro