samedi 20 décembre 2025

À Paris, l’inexorable chute du niveau dans les très bons lycées publics

Depuis la réforme d’Affelnet en 2021, l’origine sociale compte autant que les notes, si ce n’est plus, pour intégrer un établissement réputé. Et les résultats ont considérablement baissé. Affelnet (Affectation des élèves par le Net) est la plateforme informatique du ministère de l'Éducation nationale français qui gère l'affectation centralisée des collégiens de 3e dans les lycées publics (seconde générale, technologique, professionnelle ou CAP) en fonction de leurs vœux, résultats scolaires, critères sociaux et localisation géographique, grâce à un algorithme qui classe les élèves pour leur attribuer une place dans un établissement à la rentrée

L’indice de positionnement social utilisé pour organiser la mixité scolaire augmente les candidatures des élèves des collèges défavorisés et pèse sur les résultats des lycées élitaires. 

Lycée Charlemagne. En 2025, Charlemagne s’est ainsi tout juste maintenu dans le top 100 du classement du Figaro Étudiant.

Condorcet, Charlemagne, Lavoisier, Sophie-Germain, Fénelon… Dans l’esprit des familles parisiennes attachées à l’école publique, ces noms riment encore avec réussite scolaire. Des lycées prisés pour leur exigence et leurs bons résultats.

Pourtant, la situation a bien changé depuis 2021 et la réforme d’Affelnet, cette plateforme de répartition des élèves de 3e vers le lycée. Le recteur de l’académie de Paris et chef d’orchestre de la réforme, Christophe Kerrero, l’avait du reste annoncé : le problème, c’était les « lycées de niveau» (comprendre, les établissements élitistes et attractifs). Puisqu’ils engendraient une « anxiété généralisée », le rectorat entendait introduire davantage de mixité sociale et scolaire dans les établissements de la capitale.

Objectif atteint : entre 2019 et 2023, la « ségrégation sociale » a baissé de 49 %, et la « ségrégation scolaire » de 39 % dans les lycées publics parisiens, selon le bilan du comité de suivi de la réforme de mars 2024. Mais cette mixité scolaire, et l’accueil d’élèves au niveau plus hétéroclite, présentés de manière positive par le rectorat, ont conduit à une baisse du niveau des meilleurs lycées publics parisiens. Une crainte exprimée au moment de la réforme par une partie des parents d’élèves et des enseignants des lycées les plus prestigieux.

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Décryptage


Études (n = 400) — Correcteurs noteraient plus sévèrement les garçons

L’école se veut le lieu par excellence de la méritocratie, où les élèves sont évalués uniquement sur la base de leurs compétences et de leurs efforts. Pourtant, une étude publiée en 2020 dans la revue scientifique Economics of Education Review par l’économiste Camille Terrier met en lumière une réalité plus dérangeante : les pratiques d’évaluation des enseignants ne sont pas toujours neutres et tendent, en France, à désavantager les garçons. 

Une étude fondée sur la comparaison entre notation anonyme et notation classique

Pour mener son analyse, Camille Terrier s’appuie sur un ensemble de données particulièrement riche, portant sur plus de 4 000 élèves suivis de la classe de sixième à la troisième dans 35 collèges français, majoritairement situés dans des zones socialement défavorisées.

L’originalité de la démarche réside dans la comparaison entre deux types d’évaluations :
  • des épreuves corrigées à l’aveugle, c’est-à-dire anonymement, par des correcteurs extérieurs ne connaissant ni l’identité ni le genre des élèves ;
  • des notes attribuées par les enseignants, dans le cadre habituel de la classe, où l’identité des élèves est connue.
Cette double source permet d’isoler l’effet propre des pratiques d’évaluation des enseignants, indépendamment du niveau réel des élèves.

Un désavantage net pour les garçons en mathématiques

Les résultats sont sans équivoque. Lorsque les copies sont corrigées à l’aveugle, les performances des filles et des garçons sont comparables. En revanche, dès lors que les enseignants savent à qui ils attribuent une note, un écart apparaît.

En mathématiques, les garçons reçoivent des notes inférieures à celles des filles pour un niveau de compétence identique. L’écart atteint 0,259 écart-type, ce qui correspond à un avantage d’environ 5 % en faveur des filles dans la notation non anonyme.

Ce biais, loin d’être anecdotique, s’accumule au fil des années. Sur l’ensemble du collège, il conduit à une progression plus lente des garçons, avec une perte estimée à 0,123 écart-type par rapport aux filles. À lui seul, ce mécanisme explique jusqu’à 6 % de l’écart de performance observé entre les deux sexes en fin de collège.

Des effets durables sur les trajectoires scolaires

L’étude montre que ces biais d’évaluation ne se limitent pas à des différences de notes ponctuelles. Ils influencent également les choix d’orientation des élèves.

Les meilleures notes obtenues par les filles en mathématiques — en partie dues au biais d’évaluation — augmentent leur probabilité de s’orienter vers des filières scientifiques au lycée. À l’inverse, si les notes reflétaient strictement les compétences mesurées par les évaluations anonymes, l’avantage des garçons dans ces filières serait plus marqué, de l’ordre de 12,5 % supplémentaires.

Ainsi, des écarts initialement modestes dans la notation contribuent à façonner des parcours scolaires différenciés, avec des conséquences potentielles sur l’accès aux études supérieures et aux carrières scientifiques.

Des biais liés aux attentes et aux stéréotypes

Comment expliquer ces écarts ? L’étude suggère que les enseignants, le plus souvent sans en avoir conscience, peuvent être influencés par des attentes différenciées selon le genre.

Certains comportements plus fréquents chez les garçons — agitation, prise de parole jugée excessive, moindre conformité aux normes scolaires — peuvent être interprétés négativement et se traduire par une évaluation plus sévère, y compris lorsque le niveau scolaire est équivalent. Il ne s’agit donc pas d’un favoritisme volontaire, mais de biais implicites, profondément ancrés dans les représentations sociales.

La notation anonyme comme levier d’équité

L’un des enseignements majeurs de cette recherche est la supériorité, en matière d’équité, de la notation à l’aveugle. En supprimant toute information sur l’identité des élèves, cette méthode permet de recentrer l’évaluation sur les seules compétences scolaires.

Déjà utilisée pour certains examens nationaux ou concours, sa généralisation dans les évaluations scolaires pourrait contribuer à réduire les inégalités de traitement entre filles et garçons, mais aussi à renforcer la confiance des élèves dans la justice du système éducatif.

Repenser l’évaluation pour garantir l’égalité


L’étude de Camille Terrier invite à une remise en question profonde des pratiques d’évaluation à l’école. Elle rappelle que l’égalité des chances ne dépend pas uniquement des programmes ou des moyens alloués, mais aussi de mécanismes plus discrets, comme la manière dont les performances sont jugées.

Former les enseignants à la reconnaissance de leurs biais implicites, développer la notation anonyme et repenser les critères d’évaluation constituent autant de pistes pour faire de l’école un espace réellement équitable, où les trajectoires scolaires reflètent les compétences réelles plutôt que des attentes genrées.

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