lundi 26 janvier 2026

Thucydide et comment une démocratie peut devenir impérialiste et assujettir ses alliés

Dans L’Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’historien grec Thucydide explique comment une puissance hégémonique traite ses alliés lorsqu’ils s’en remettent à elle pour l’effort de défense, et décrit les désastres auxquels conduit l’« hubris » [ὕϐρις, la démesure, l'ardeur excessive]. Une lecture qui s’impose pour les conseillers de Donald Trump, estime ci-dessous Michel De Jaeghere, le directeur du Figaro Histoire.

Les ambitions de Donald Trump au Groenland ont plongé ses partenaires de l’OTAN dans la stupeur et le désarroi. Est-ce ainsi que l’on traite des alliés de 77 ans ? Et à quoi rime d’être partie à une organisation défensive si le leader de cette alliance prétend pouvoir légitimement s’emparer d’une partie du territoire de l’un de ses membres fondateurs au motif qu’il en a besoin, que son titulaire n’a pas les moyens d’assurer efficacement sa défense et qu’au demeurant la discussion est close avant de s’être ouverte, puisqu’il est le plus fort ?

On a souvent invoqué depuis la parution en 2017 de Vers la guerre. La Chine et l’Amérique dans le piège de Thucydide ?, le livre de Graham Allison, l’idée que l’historien grec avait mis au jour à l’occasion de la guerre du Péloponnèse, qui avait opposé Sparte à Athènes, une loi de l’histoire : celle qui voudrait que l’ascension d’un nouvel empire menaçant de supplanter une puissance établie provoque inévitablement des tensions qui font peser le risque d’une conflagration de grande ampleur. [Paul Kennedy, 30 ans avant, dans Naissance et déclin des grandes puissances : Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000 paru en 1988 prenait déjà exemple sur la Guerre du Péloponnèse.  Kennedy y voyait un exemple classique de sur-extension impériale et de déclin relatif quand une puissance dominante s'épuise militairement et économiquement face à une rivale montante.] On a projeté l’analyse sur la rivalité entre les États-unis et la Chine. On a discuté le bien-fondé de la thèse à coups d’exemples et de contre-exemples.

On aurait eu profit, peut-être, à lire et à relire, plutôt, Thucydide. Son livre ne décrit qu’en apparence la guerre qui mit aux prises Sparte et Athènes, cinquante ans après leur victoire commune sur les Perses, à Salamine et à Platées, à la fin du Ve siècle avant J.-C. (431-404). Il nous explique comment se font et se défont les alliances, comment une coalition se transforme quand elle survit à l’ennemi contre lequel elle a été mise en place, comment une puissance hégémonique est conduite à traiter ses alliés lorsqu’ils s’en remettent à elles de l’effort de défense pour jouir dans la tranquillité des avantages de la paix qu’elle procure, comment une démocratie peut être impérialiste ; comment elle peut se comporter, parfois, comme une intraitable puissance de proie. Il a vingt-quatre siècles. Il nous parle de nous.