L’ouvrage de François Joyaux propose une relecture ambitieuse de l’histoire chinoise en affirmant l’existence d’un véritable empire colonial chinois sur la longue durée. L’auteur invite à dépasser deux obstacles majeurs : d’une part, la tradition intellectuelle chinoise, fondée sur l'idée d’un empire universel incarné par le « Fils du Ciel » et structuré par le système tributaire ; d’autre part, l’idéologie communiste, qui rend difficilement pensable l’idée d’un impérialisme chinois, la Chine s’étant elle-même présentée comme victime du colonialisme. Pourtant, selon Joyaux, ces représentations ont contribué à masquer une réalité historique continue d’expansion et de domination.
L’une des originalités majeures de cet impérialisme tient à sa nature : il est avant tout continental et frontalier, à la différence des empires européens (sauf la Russie) largement ultramarins. La Chine s’est agrandie non pas en projetant sa puissance au loin, mais en absorbant progressivement ses marges. Ce processus prend véritablement forme sous la dynastie mandchoue des Qing [Tching] (XVIIᵉ-début XXᵉ siècle), qui étend considérablement le territoire chinois vers l’Ouest, faisant passer sa superficie d’environ 5 à plus de 11 millions de km². Cette expansion repose sur des mécanismes classiques de domination coloniale : conquête militaire, administration directe, exploitation des ressources, et acculturation des populations soumises.Avant même ces conquêtes extérieures, l’auteur souligne l’existence d’un impérialisme interne, illustré par la soumission de peuples non Han au sein même de la Chine, notamment dans le Sud. Ce modèle est ensuite reproduit dans les régions périphériques et au-delà des frontières, y compris dans certaines zones du nord de l’Asie du Sud-Est. Partout, le même schéma s’impose : domination politique, transformation culturelle et intégration forcée à l’ensemble impérial.
Le cœur de l’analyse repose sur trois grandes régions, présentées comme les principales composantes de cet empire colonial durable :
- Le Tibet
- Le Turkestan oriental (Xinjiang)
- La Mongolie intérieure
Cette réalité coloniale entre en tension avec le discours officiel de la Chine moderne. Depuis 1911 puis 1949, l’État chinois se présente comme une union harmonieuse de plusieurs nationalités (Han, Mandchous, Mongols, Hui [les musulmans chinois], Tibétains), toutes égales au sein d’un ensemble indivisible. Cependant, Joyaux souligne le caractère largement fictif de cette égalité : la permanence de tensions politiques, culturelles et religieuses dans ces régions témoigne de situations assimilables à des rapports coloniaux.
À partir de la fin des années 1970, avec les réformes de Deng Xiaoping, la Chine entre dans une nouvelle phase. Après plusieurs siècles de relative fermeture maritime, elle se tourne résolument vers la mer et développe un **impérialisme maritime et économique**. Cette mutation s’appuie sur la modernisation rapide de ses flottes (militaire, commerciale, de pêche), ainsi que sur une doctrine stratégique visant à projeter la puissance chinoise au-delà de son littoral.
Cette dynamique trouve son aboutissement dans les « Nouvelles Routes de la Soie », vaste projet d’infrastructures et d’influence à l’échelle mondiale. Celui-ci concerne aujourd’hui un grand nombre de pays et s’accompagne d’une présence chinoise accrue dans des régions clés, notamment autour de l’océan Indien, en Afrique de l’Est et jusqu’en Europe. Ports, investissements, réseaux financiers et diasporas constituent les instruments d’une stratégie globale que l’auteur qualifie de **semi-coloniale** : la domination ne passe plus principalement par la conquête territoriale, mais par des dépendances économiques et stratégiques.
Joyaux insiste sur cette continuité historique : la Chine actuelle ne rompt pas avec son passé impérial, elle en transforme simplement les modalités. L’expansion contemporaine prolonge, sous des formes renouvelées, des logiques anciennes de contrôle et d’intégration des périphéries.
En conclusion, l’ouvrage invite à reconsidérer profondément la place de la Chine dans l’histoire mondiale. Sans posséder un empire ultramarin comparable à ceux des puissances européennes, elle n’en constitue pas moins une puissance impérialiste, dont la trajectoire combine conquête territoriale, domination politique et, aujourd’hui, influence économique globale.
Si Joyaux s’attarde sur les marges non han, il dit peu des diversités internes au monde han. Par exemple, les Cantonais (Guangdong, Hong Kong) et les Pékinois diffèrent fortement sur le plan linguistique et culturel : le cantonais n’est pas intelligible oralement avec le mandarin, et le Sud de la Chine a suivi une histoire commerciale et sociale distincte du Nord. Ces différences sont toutefois atténuées par une longue intégration dans un même cadre impérial et étatique, une écriture partagée et une identité han largement intériorisée. Ainsi, si les écarts linguistiques peuvent être plus prononcés que ceux entre Ukraine et Russie.
L'auteur, François Joyaux, est professeur émérite de civilisation de l'Asie du Sud-Est à l'Institut national des langues et civilisations orientales, François Joyaux a publié chez Perrin Nouvelle histoire de l'Indochine française, Nam Phuong, La dernière impératrice du Vietnam, et Duy Tan - Un empereur dans la France libre.
Histoire de l'Empire colonial chinois
par François Joyaux (Auteur)
paru chez Éditeur : Perrin
le 19 février 2026
à Paris
384 pages
ISBN-10 : 2262107114
ISBN-13 : 978-2262107116
