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jeudi 8 octobre 2026

Amérique latine — La Machine migratoire grippée

En tarissant presque l'immigration illégale vers les États-Unis, Donald Trump a transformé l'Amérique latine

Au cours des 50 dernières années, au moins 23 millions de personnes nées en Amérique latine ont migré vers les États-Unis.  Aucun pays au monde n'avait jamais attiré un courant migratoire aussi massif et aussi constant — un mouvement qui a encore pris de l'ampleur après la pandémie de covid-19. Les gouvernements comme les populations d'Amérique latine s'y étaient habitués, tout comme à l'argent que ces nouveaux résidents aux États-Unis renvoyaient au pays.


Puis Donald Trump est revenu au pouvoir. Sur l'année achevée en juillet 2026, le service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis a recensé 137 000 « rencontres » entre ses agents et des migrants à la frontière sud. Soit une chute de 94 % par rapport à la même période en 2024, qui en avait compté 2,4 millions. Le bouchon du Darién [la jungle quasi impénétrable entre la Colombie et le Panama, seul passage terrestre entre les deux Amériques] raconte la même histoire : sur la même période, les traversées y ont baissé de 99,9 %. Au Costa Rica, le nombre de migrants se dirigeant vers le nord est tombé à presque zéro, tandis que celui des migrants repartant vers le sud a bondi (voir graphique ci-dessous). Le couloir migratoire le plus fréquenté au monde s'est tu. Une partie de la flambée de l'après-covid — seul autre moment de la dernière décennie où la migration avait ralenti — allait de toute façon retomber. Mais ce changement est presque entièrement dû à M. Trump. Les migrants ont réagi au fait qu'il avait mis fin aux voies légales permettant de demander l'asile, renforcé les contrôles, accéléré les expulsions et clairement fait savoir qu'ils n'étaient pas les bienvenus.

Le Mexique fut longtemps à la fois une étape sur la route des États-Unis et le principal pays d'origine des migrants. Or le pays est devenu une destination pour d'autres migrants, explique Luciana Gandini, de l'UNAM [l'Université nationale autonome du Mexique, la plus grande du pays, située à Mexico]. Beaucoup séjournent à Casa Tochan [un foyer d'accueil pour migrants à Mexico] depuis bien plus d'un an. 

Des Cubains, qui traversaient auparavant le Mexique pour gagner les États-Unis, s'y installent. Les demandes d'asile cubaines au Mexique sont passées de 17 884 en 2024 à 34 662 en 2025.

La chute de la natalité mexicaine redessine la donne migratoire

Selon l'enquête intercensitaire 2025 de l'INEGI, l'institut national mexicain de la statistique, le Mexique comptait environ 130,4 millions d'habitants dans les logements particuliers (130,9 millions au total), soit une hausse d'environ 3,5 % depuis 2020 — mais à un rythme qui continue de ralentir, de l'ordre de 0,7 % par an. En outre, la fécondité s'est effondrée : l'indicateur conjoncturel est tombé à 1,2 enfant par femme en 2024 (1,23 selon certains décomptes de l'enquête), après 1,6 en 2020-2022 et 1,9 en 2019 — très loin du seuil de remplacement, fixé autour de 2,1.

À ce niveau, comparable à celui de l'Europe du Sud ou de l'Asie de l'Est, les grandes cohortes de jeunes qui ont alimenté l'émigration vers les États-Unis depuis les années 1970-2000 ne se reconstituent plus. La population continuera certes de croître quelque temps par inertie démographique — l'âge médian n'est encore que de 32 ans —, mais les entrées dans l'âge actif vont se contracter au cours des prochaines décennies. Le Mexique, dont le solde migratoire net vers les États-Unis avait déjà fortement diminué avant les récents pics de transit, ne disposera bientôt plus du même réservoir de main-d'œuvre excédentaire. Il affrontera au contraire un vieillissement rapide et des tensions sur son propre marché du travail. L'immigration mexicaine directe vers les États-Unis perd ainsi son principal moteur structurel.

Les autres grandes économies proches des États-Unis connaissent aussi un afflux. Les demandes d'asile de Haïtiens au Canada sont passées de 8 124 en 2024 à 18 027 en 2025. Les demandes cubaines au Brésil ont grimpé de 22 000 à 42 000. Certains petits pays enregistrent des hausses proportionnellement encore plus fortes : l'Uruguay a accueilli un record de 15 000 Cubains en 2025, soit le triple de l'année précédente.

Les migrants ne rentrent plus au Costa Rica pour aller au Mexique puis les États-Unis. Ils en reviennent.

En réaction, beaucoup de gouvernements latino-américains durcissent leurs propres frontières. Abelardo de la Espriella, le nouveau président colombien de droite, a ordonné des descentes pour expulser les immigrants en situation irrégulière. Le pays compte au moins un demi-million de Vénézuéliens en situation irrégulière. En mars, le président chilien José Antonio Kast [chef de file de la droite, élu fin 2025] s'est rendu dans le nord quelques jours après son investiture et a prononcé un discours pendant qu'on creusait derrière lui une tranchée profonde le long de la frontière péruvienne.

La plupart de ceux qui envisageaient de tenter les États-Unis restent désormais simplement sur place, chez eux ou là où ils se sont retrouvés en chemin. La perspective de mieux gagner sa vie aux États-Unis ne semble plus valoir le risque accru d'être refoulé à la frontière ou expulsé. Luis Alvarado, 41 ans, a quitté le Venezuela avec l'intention de travailler quelques années aux États-Unis. Arrivé au Panama, il a appris que la frontière avait été fermée : « J'ai décidé de ne pas prendre le risque », dit-il. « Ça semblait une mauvaise idée dès que Trump est passé à l'action », confie Carlos, un migrant colombien. Il était parvenu jusqu'à Monterrey [grande ville industrielle du nord du Mexique] avant de faire demi-tour.

Les transferts d'argent comptent aussi. Le Dialogue interaméricain, un groupe de réflexion basé à Washington, estime à un peu moins de 150 milliards de dollars par an les envois de fonds [des expatriés transfèrent à leur famille restée au pays] partant des États-Unis vers l'Amérique latine. Jusqu'ici, les transferts ont continué d'affluer dans l'ensemble. Les transferts vers l'Amérique centrale ont augmenté d'un cinquième en 2025, à 55,4 milliards de dollars ; le Honduras seul en a reçu près de 6 milliards au premier semestre 2026, en hausse de 14 %. Mais Manuel Orozco, du Dialogue interaméricain, pense que cette hausse s'explique par des migrants qui renvoient plus d'argent que d'habitude, dans la crainte d'être expulsés.

Cela ne pourra pas durer éternellement. Les envois de fonds approchent d'un « seuil », estime M. Orozco. Le nombre de transactions baisse déjà. Et le Mexique, qui compte plus d'émigrés installés aux États-Unis que tout autre pays, a vu la valeur de ses transferts reculer : les Mexicains ont renvoyé 61,8 milliards de dollars en 2025, en baisse de 4,6 % par rapport à 2024 — première chute annuelle depuis 2013 et plus forte baisse depuis 16 ans. Si cette tendance s'étend à toute la région, elle fera mal. Selon la Banque mondiale, l'argent envoyé au pays représente 19 % du PIB au Guatemala, 28 % au Salvador et plus de 30 % au Honduras.

Le tableau économique n'est toutefois pas entièrement sombre. Certains pays tiennent à garder davantage de leurs habitants — et à en accueillir d'autres. L'Amérique latine vieillit vite, avec une fécondité trop basse pour maintenir sa population. S'ils travaillent, les migrants et ceux qui reviennent au pays peuvent atténuer les pénuries de main-d'œuvre et soulager les finances publiques. Mais l'intégration se révèle délicate : beaucoup ont besoin d'aide pour leurs papiers, un logement ou un soutien psychologique.

Le ralentissement migratoire pourrait aussi avoir des conséquences politiques. Les départs massifs ont longtemps servi de soupape dans les pays répressifs comme Cuba, le Nicaragua ou le Venezuela. Ceux qui partent sont souvent jeunes, énergiques et relativement aisés — le type même des personnes les mieux placées pour contester efficacement le pouvoir en manifestant. « Sans émigration, vous aurez une forme de protestation sociale », dit M. Orozco.

Le freinage imposé par M. Trump pourrait n'être qu'une parenthèse. « Tout cela est temporaire », juge un responsable des Nations unies dans la région, selon qui les migrants repartiront vers les États-Unis dès qu'ils le pourront. Il cite une communauté de migrants haïtiens arrivés à Tijuana [ville du nord du Mexique, juste en face de la Californie] entre 2014 et 2016, et qui s'y était bien intégrée — leurs enfants étaient mexicains. Ils sont pourtant repartis presque du jour au lendemain quand, en 2021, Joe Biden, alors président, a renouvelé le statut de protection des Haïtiens aux États-Unis [un régime fédéral qui protège certains migrants de l'expulsion]. Les États-Unis continuent d'offrir des perspectives économiques que nul autre pays ne peut égaler, explique Marcus González, un Salvadorien qui se trouve à Mexico après avoir été expulsé des États-Unis en décembre. Mais comme la communauté y est déjà très implantée, l'écho des nouvelles opportunités aux États-Unis circule vite.

Les migrants, de leur côté, rechignent à rentrer simplement au pays. Le Venezuela en apporte l'illustration la plus nette : depuis que le dictateur du pays, Nicolás Maduro, a été capturé par les forces spéciales américaines en janvier, peu de Vénézuéliens sont rentrés. Une enquête menée en février et mars auprès de Vénézuéliens de l'étranger révèle que seuls 45 % envisageraient de revenir, même si la situation s'améliorait. « Il faudra des années pour que ça aille mieux », dit Alexander, un Vénézuélien de 59 ans installé à Mexico.

Le nombre de personnes se dirigeant vers les États-Unis remonte depuis mai. À Casa Tochan, on voit arriver ces derniers temps davantage de monde — surtout des Honduriens — bien décidé à poursuivre vers le nord. M. Orozco prévoit environ 415 000 entrées irrégulières aux États-Unis cette année, soit 2 % de plus que l'an dernier, tout en restant loin derrière les 750 000 de 2019. À terme, il prévoit que le nombre se stabilisera autour de 600 000, tout en notant qu'une crise pourrait faire flamber les chiffres.

Ce rebond ne ressemblerait en rien au boom migratoire de 2021 à 2023, quand les agents frontaliers appréhendaient 2 millions de personnes par an à la frontière sud. Aucun démocrate susceptible de succéder à M. Trump ne serait probablement disposé à reprendre l'approche laxiste de M. Biden en matière de sécurité frontalière. Mais la migration, rappelle Mme Gandini (UNAM), n'est pas un phénomène unilatéral. Certains de ceux qui se sont installés, ont trouvé du travail et fondé une famille au Mexique y resteront probablement, quoi qu'il arrive. D'autres, notamment ceux dont la famille se trouve aux États-Unis, partiront dès qu'ils le pourront. M. Trump est parvenu à étrangler un important couloir migratoire. Mais les forces qui poussent les êtres humains à franchir les frontières lui survivront — et finiront sans doute par reprendre le dessus, déclare The Economist de Londres.


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lundi 24 août 2026

Le Mexique mise sur la fracturation hydraulique pour conquérir son indépendance énergétique

Le gouvernement de Claudia Sheinbaum autorise sous conditions la fracturation hydraulique pour exploiter les importantes réserves de gaz de schiste du pays. Une décision motivée avant tout par la volonté de réduire sa dépendance envers les États-Unis. 

Dans le nord de l’État de Veracruz, les hydrocarbures ont déjà laissé des traces. La région compte près de 2 000 puits exploitant des hydrocarbures par fracturation hydraulique.

La technique, popularisée aux États-Unis depuis la fin des années 2000, consiste à injecter sous très forte pression de l’eau additionnée de produits chimiques afin de fracturer la roche et de libérer le pétrole ou le gaz emprisonné dans les formations de schiste. Elle a contribué à transformer les États-Unis en premier producteur mondial d’hydrocarbures : leur production pétrolière, qui avait atteint environ 9 millions de barils par jour à son sommet dans les années 1970, dépasse aujourd’hui 13 millions de barils.

Longtemps hostile à la fracturation hydraulique, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum vient pourtant d’en autoriser officiellement l’utilisation pour certains gisements de gaz. Son gouvernement s’appuie sur les conclusions d’un groupe de 54 géologues, hydrologues, universitaires et ingénieurs pétroliers chargés d’étudier les conditions d’une éventuelle « fracturation durable ».

Le principe retenu est restrictif : les projets devront obtenir l’accord des communautés concernées, disposer de ressources suffisantes en eau salée souterraine ou en eaux usées et recycler au moins 75 % de l’eau utilisée. S’il n’y a pas suffisamment d’eau, assure Sheinbaum, le projet devra être abandonné. Pour l’instant, le gouvernement exclut notamment la région de Veracruz, particulièrement riche en biodiversité et densément peuplée.

Les écologistes dénoncent néanmoins un reniement. Sheinbaum, ancienne scientifique du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), avait promis pendant sa campagne de ne pas recourir à la fracturation hydraulique. Ils redoutent surtout que les problèmes déjà causés par les forages conventionnels et les fuites de Pemex ne soient amplifiés par une exploitation à grande échelle.

Réduire la dépendance envers les États-Unis

La motivation principale du gouvernement est énergétique et géopolitique. Environ 75 % du gaz consommé au Mexique provient actuellement des États-Unis, où il est lui-même largement produit grâce à la fracturation hydraulique. Or le gaz est indispensable au Mexique pour produire de l’électricité et alimenter une grande partie de son industrie.

Cette dépendance inquiète d’autant plus que les deux pays sont étroitement liés. Une détérioration des relations avec Washington pourrait, dans un scénario extrême, mettre en péril l’approvisionnement gazier mexicain. Pour Mexico, produire davantage de gaz sur son propre territoire constitue donc une question de souveraineté énergétique, mais aussi un moyen de soutenir son développement industriel. Une production excédentaire pourrait même être exportée sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL).

La compagnie pétrolière publique Pemex est au cœur de cette stratégie. Dans son plan 2025-2030, elle vise une production de 1,8 million de barils de pétrole par jour et de 140 millions de mètres cubes de gaz par jour, soit près de trois fois la production gazière actuelle du pays. Pour certains spécialistes du secteur, ces objectifs seraient pratiquement impossibles à atteindre sans développer massivement les ressources non conventionnelles.

Mais le groupe d’experts consulté par Sheinbaum est beaucoup plus prudent. Il recommande d’abord d'accroître la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité, de privilégier les gisements conventionnels et de mettre fin au brûlage inutile du gaz sur les plateformes pétrolières. Autrement dit, l’exploitation du gaz de schiste ne devrait intervenir qu’en dernier recours.

Un contraste saisissant avec le Québec

Le choix mexicain est particulièrement intéressant vu du Québec, qui a pris depuis une quinzaine d’années une direction radicalement différente. Au début des années 2010, l’exploitation du gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, notamment dans les formations d’Utica, avait suscité un vif débat. Plusieurs entreprises avaient entrepris des travaux d’exploration et réalisé des forages, mais la fracturation hydraulique avait rapidement rencontré une forte opposition. Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) avait été chargé d’en examiner les risques et les conditions d’acceptabilité.

Le débat ne portait d’ailleurs pas uniquement sur le gaz de schiste de la vallée du Saint-Laurent. L’île d’Anticosti avait elle aussi suscité de grands espoirs. Des travaux d’exploration y avaient mis en évidence un potentiel pétrolier et gazier important, au point que le gouvernement québécois avait conclu un partenariat avec des entreprises privées pour en évaluer les ressources. Dans le golfe du Saint-Laurent, la structure géologique d’Old Harry, au large des Îles-de-la-Madeleine et près de la frontière maritime entre le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador, avait également fait l’objet de projets d’exploration. Un permis avait notamment été accordé à Corridor Resources pour y forer un puits exploratoire. Le potentiel exact d’Old Harry demeure toutefois incertain, faute de forage ayant permis de confirmer les estimations géologiques.

Le plus remarquable est que le Québec n’était pas encore, au début de cette période, résolument opposé à l’exploitation de ses hydrocarbures. François Legault et la CAQ défendaient alors le principe d’une exploitation encadrée des ressources québécoises. Pendant la campagne électorale de 2018, la CAQ proposait notamment une exploitation « responsable » du pétrole et du gaz. Legault s’était lui-même montré favorable à la poursuite de l’exploration d’Anticosti. Le gouvernement caquiste a pourtant rapidement abandonné cette orientation après son arrivée au pouvoir sous la pression de médias et d'une coterie urbaine écologiste.

Le Québec a finalement pris la direction exactement inverse de celle que vient de choisir le Mexique. Depuis le 23 août 2022, la recherche et la production d’hydrocarbures sont interdites sur l’ensemble du territoire québécois. Toutes les licences d’exploration et de production ont été révoquées, et les puits visés doivent être définitivement fermés et leurs sites restaurés. Le Québec est ainsi devenu le premier (seul...) État d’Amérique du Nord à interdire la recherche et la production d’hydrocarbures sur son territoire.

Cela signifie que les ressources potentielles d’Anticosti, de la vallée du Saint-Laurent et du territoire québécois ne pourront plus être exploitées dans le cadre de la politique énergétique actuelle. Dans le golfe, le Québec avait déjà maintenu un moratoire sur l'exploration pétrolière et gazière; l'Assemblée nationale avait même demandé en 2010 que les projets concernant Old Harry soient suspendus en attendant les études environnementales et que les ressources naturelles du Québec dans le golfe lui soient réservées.

Cela ne signifie évidemment pas que le Québec se passe de gaz naturel. Le gaz fossile continue d’être consommé, notamment par l’industrie et certains bâtiments, mais il est importé plutôt que produit au Québec. Le Québec développe parallèlement le gaz naturel renouvelable (GNR) et mise largement sur son abondante production hydroélectrique pour réduire sa dépendance aux combustibles fossiles.

Le contraste avec le Mexique est donc particulièrement frappant. Le Québec a choisi de laisser inexploitées ses ressources potentielles de pétrole et de gaz, quitte à importer les hydrocarbures dont il a encore besoin; le Mexique, à l’inverse, veut développer ses ressources gazières, notamment par la fracturation hydraulique, précisément pour réduire sa dépendance aux importations américaines.

Dans les deux cas, il s’agit finalement de choix de politique énergétique très différents. Au Québec, le lobby écologiste a empêché l'exploitation des ressources nationales et a accru la dépendance énergétique du Québec; au Mexique, la souveraineté énergétique conduit aujourd’hui à privilégier l’exploitation de ces ressources, même lorsque celle-ci implique le recours à une technique controversée comme la fracturation hydraulique.

Une politique énergétique à haut risque

Le problème mexicain est cependant plus complexe que la seule opposition entre gaz et énergies renouvelables. Le pays possède des réserves importantes de pétrole et de gaz, mais Pemex souffre de difficultés financières et traîne un lourd bilan environnemental. En mars dernier, une fuite au large du Campeche avait contaminé quelque 630 kilomètres de côtes, tandis qu’un puits gazier du sud de Veracruz avait brûlé pendant des mois avant d’être finalement condamné.

Pour les habitants des régions productrices, la question est donc moins théorique. Gloria Domínguez, qui avait voté pour Sheinbaum parce qu’elle se sentait représentée par une femme à la tête du pays, regrette désormais son choix sur ce dossier. À ses yeux, les dommages déjà causés par l’industrie pétrolière montrent ce qui pourrait arriver si le Mexique ouvre des milliers de nouveaux puits de fracturation.

Le gouvernement mexicain fait, lui, le pari inverse : mieux encadrer la fracturation hydraulique plutôt que renoncer à une ressource jugée stratégique. Reste à savoir si les exigences imposées — notamment sur l’eau, le recyclage et l’acceptabilité locale — permettront réellement d’éviter les problèmes que connaît déjà l’industrie conventionnelle.

Aux États-Unis, où la fracturation hydraulique a permis une spectaculaire hausse de la production de pétrole et de gaz de schiste, des dommages environnementaux ont été documentés : contaminations locales de l'eau liées notamment aux fuites de puits et aux déversements d'eaux usées, consommation d'eau parfois importante dans les régions où la ressource est limitée, émissions de méthane et, surtout, séismes induits par l'injection souterraine des eaux usées. Ces problèmes sont réels, mais ils ne signifient pas que la fracturation provoque systématiquement une contamination des nappes ou des séismes.

mardi 14 octobre 2025

Au Sud rien de nouveau ?


Les « rencontres » entre migrants et agents de la police des frontières ont commencé à diminuer au cours de la dernière année du mandat de Joe Biden. Après l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, elles ont chuté à leur plus bas niveau depuis des décennies (voir graphique au dessus ci-contre). À Tijuana, les travailleurs humanitaires affirment que les refuges pour migrants, autrefois bondés, sont aujourd'hui presque vides, à l'exception des Mexicains fuyant la violence dans leurs villes natales. Il ne semble pas s'agir d'une accalmie passagère. Presque personne ne se rend plus au nord en passant par le passage de Darién, une jungle dangereuse à la frontière entre la Colombie et le Panama qui était devenue une voie de passage pour les migrants du monde entier souhaitant demander l'asile aux États-Unis (voir graphique au dessous ci-contre). Une petite migration inverse a même commencé. Au moins 15 000 personnes, principalement des Vénézuéliens, sont retournées en Amérique du Sud depuis janvier.

M. Trump revendique la victoire sur la question qui a lancé sa carrière politique il y a dix ans. « À notre frontière sud, nous avons réussi à repousser une invasion colossale », a-t-il déclaré le mois dernier devant l'Assemblée générale des Nations unies. De nombreux experts en matière de frontières sont à juste titre sceptiques quant à l'efficacité des mesures coercitives seules. Ils affirment que la frontière entre les États-Unis et le Mexique est si longue (3 145 km) et les passeurs si rusés que les gens trouveront toujours de nouveaux moyens de la franchir. Cet argument a tenu bon, jusqu'à présent.

L'administration Trump a mobilisé toute la puissance du gouvernement fédéral pour mettre fin à l'immigration clandestine. Son approche « est multicouche, semblable à un oignon », explique Adam Isacson, du Washington Office on Latin America, un groupe de réflexion. Les démonstrations de force militaire, les sanctions plus sévères pour les personnes qui franchissent la frontière, les expulsions spectaculaires sans procès vers des prisons au Salvador et l'interdiction de l'asile se renforcent mutuellement. L'organisme des Nations unies chargé des migrations a interrogé des migrants au Mexique qui s'étaient mis en route pour les États-Unis avant de changer d'avis. La plupart ont cité les restrictions à la frontière, les changements de politique et la crainte d'être expulsés comme raisons de ne pas avoir traversé. L'approche de l'administration peut être résumée par un message publié sur une chaîne WhatsApp officielle : « Ni lo intentes » (N'essaie même pas).

Tout d'abord, considérons la puissance militaire déployée pour dissuader l'invasion présumée. Il n'est pas rare que les présidents des deux partis envoient des troupes pour aider la police des frontières dans ses tâches logistiques ou de surveillance. L'administration Trump est allée plus loin. Le président a ordonné au ministère de la Guerre ( c'est son nouveau nom) d'annexer certaines terres frontalières et de rattacher ces parcelles à des bases militaires proches (et parfois moins proches). La loi Posse Comitatus empêche les soldats fédéraux (il en va autrement de la garde national des États fédérés) d'arrêter des personnes, une tâche réservée aux policiers. Mais l'idée est que si un migrant franchit la frontière et pénètre sur ces terres annexées, les soldats peuvent le placer en détention pour intrusion sur une propriété militaire.

Ce n'est pas la seule mesure de dissuasion militaire. Des véhicules blindés Stryker et des avions de surveillance anti-sous-marins sont désormais présents dans les zones frontalières. Le projet de loi « One Big Beautiful Bill », adopté en juillet, prévoit près de 47 milliards de dollars pour poursuivre la construction du mur et l'équiper de caméras et de capteurs. Mike Banks, chef de la police des frontières, suggère que la présence militaire ne sera pas permanente. « Nous reviendrons à un point où nous contrôlerons la frontière sans avoir besoin de tout ce soutien », a-t-il récemment déclaré. Mais un retrait complet semble peu probable.

Deuxièmement, l'administration durcit le ton à l'égard de ceux qui osent encore franchir la frontière. Les interpellations à la frontière ont diminué, mais les procureurs fédéraux poursuivent de plus en plus de migrants pour entrée illégale. Certains éléments indiquent que la menace de poursuites pénales a réduit la probabilité que les migrants tentent de franchir la frontière à plusieurs reprises sous l'administration Obama. À l'époque, la police des frontières appelait cela « l'application des conséquences ».
Le troisième principe de la stratégie frontalière multicouches de M. Trump passe de l'application des conséquences à la sévérité en apparence implacable. Le processus habituel d'expulsion d'une personne, qui fait partie intégrante de l'application des lois sur l'immigration, a changé. Des agents masqués arrêtent des personnes dans la rue, les placent en détention (souvent dans des conditions peu commodes) et les renvoient parfois dans un pays où elles n'ont jamais mis les pieds. Les migrants de Basse-Californie disent aux travailleurs humanitaires qu'ils ont peur d'être emprisonnés indéfiniment aux États-Unis ou envoyés dans une prison salvadorienne. Pourquoi risquer sa vie pour traverser la frontière si c'est pour vivre dans la peur ?

La stratégie frontalière repose sur la suspension du droit d'asile décrétée par M. Trump. Les migrants pouvaient auparavant tenter d'échapper aux soldats et risquer des poursuites judiciaires si cela leur permettait d'obtenir une date d'audience et un permis de travail. Cette option n'existe plus. Dans un décret signé dès son premier jour au pouvoir, M. Trump a affirmé que « l'invasion » des États-Unis par les migrants lui permettait de refuser l'asile. Dans ce décret, il reconnaît que la plupart des présidents ont utilisé le pouvoir légal qu'il revendique pour empêcher de petits groupes de personnes d'entrer dans le pays, mais il affirme que son pouvoir s'étend à la restriction de l'accès à l'ensemble du système d'immigration du pays.

Cette décision est contestée devant les tribunaux. Un collège de trois juges de la cour d'appel fédérale de Washington a récemment statué que l'administration ne pouvait pas expulser des personnes vers un pays où elles risquaient d'être torturées, mais a autorisé le maintien de l'interdiction d'asile pendant la durée du procès. Les juges ont cité l'affaire Trump c. Hawaii, une affaire de 2018 qui a confirmé l'interdiction de voyager aux États-Unis pour les ressortissants d'une liste de pays, comme précédent pour la déférence judiciaire envers le président lorsque la politique d'immigration et la sécurité nationale sont étroitement liées. « Les tribunaux semblent certainement enclins à trouver des compromis qui leur évitent de déclarer complètement illégales les actions de Trump », explique Denise Gilman, experte en droit des réfugiés à l'université du Texas à Austin.

D'autres facteurs entrent également en jeu. Le Mexique a durci sa politique à l'égard des migrants afin de rester dans les bonnes grâces des États-Unis. Les migrants présents au Mexique ont commencé à voyager moins pour éviter d'être détenus et envoyés dans les villes du sud, près du Guatemala. De nos jours, le simple fait d'arriver à Tijuana est un exploit.

Cette situation va-t-elle durer ? « Si les tribunaux venaient à invalider l'interdiction d'asile, je pense qu'il est très probable que vous verriez beaucoup plus de gens arriver », déclare Andrew Selee, du Migration Policy Institute. 

Source : The Economist

samedi 4 janvier 2025

Marcelo Gullo Omodeo : « Il n’y eut pas d’invasion espagnole de l’Amérique mais une libération »

La trilogie que le politologue Marcelo Gullo Omodeo consacre à la conquête de l’Amérique latine a ouvert en Espagne un immense débat sur l’historicité de la légende noire. Entretien paru dans Le Figaro Histoire de décembre 2024. Le point de départ de la colère de Marcelo Gullo est l’injonction d’Andres Lopez Obrador au roi d’Espagne, en 2019. Le président du Mexique demanda à Philippe VI d'Espagne de présenter les excuses de son pays pour la conquête du Mexique par Hernan Cortés en 1519.

Marcelo Gullo Omodeo n’a pas une goutte de sang espagnol dans les veines : ses quatre grands-parents étaient italiens, et ils ont émigré en Argentine à partir des années 1930. Consacré à la légende noire de la conquête de l’Amérique latine, son livre Ceux qui devraient demander pardon se présente pourtant comme un plaidoyer en faveur de l’Espagne comme il n’en existe aucun autre. « Dans le cadre du “tribunal de l’histoire”, l’Espagne a été jugée par des juges partiaux à l’aide de faux témoins », écrit-il dans son introduction.

Scène sacrificielle du Codex Laud, un manuscrit mazatèque conservé à Oxford (Royaume-Uni). Ce codex précolombien détaille l'initiation des prêtres. C'est le mieux conservé des manuscrits précolombiens, la plupart des peintures étant en parfait état.

jeudi 2 mai 2024

Inculture d'une étudiante américaine qui étudie en Argentine et choc racial

Une Américaine d'origine mexicaine qui a grandi en Californie du Sud part étudier en Argentine. Elle est choquée par tous les Blancs qu'elle rencontre à Buenos Aires qui "ressemblent à des Européens" et non à des Blancs américains... Quand elle se rend au Mexique, chaque année, elle ne voit pas de blancs, du moins où elle va au Mexique. Le sujet de la race étant tabou elle susurre plusieurs fois le mot « blanc », elle ne craint pas de dire normalement « afro-mexicains » ou des « bruns ».

Les États-Unis financent l'"éducation" à l'étranger de personnes qui ne sont même pas capables de consulter une encyclopédie sur l'endroit où elles se rendent.
Version plus longue:

lundi 22 janvier 2024

La baisse rapide des taux de fécondité pose des problèmes à l'Amérique latine

En 2016, le taux de fécondité de l’Amérique latine est passé sous la barre des 2,1 naissances par femme nécessaires au maintien d’une population stable. La région connaît l’une des baisses de fécondité les plus rapides au monde. Conjugué à l’allongement de l’espérance de vie et à des taux élevés d’émigration, principalement de personnes en âge de travailler, ce phénomène pose un problème à l’Amérique latine : la région vieillit très rapidement.  

Retraitées brésiliennes

Il a fallu 57 ans aux États-Unis pour doubler leur population de personnes âgées de plus de 65 ans, passée de 10 % à 20 %. L’Amérique latine est sur le point d’entamer la même transition en seulement 28 ans. Cela lui laisse peu de temps pour s’adapter à ce que Simone Cecchini, de la Commission économique des Nations unies pour l’Amérique latine et les Caraïbes, qualifie de « changement radical ». Il sera très difficile de faire face à l’explosion du coût des retraites et des soins de santé. Gérer le ralentissement de la croissance économique provoqué par la diminution de la main-d’œuvre en sera un autre.

Prenons l’exemple des retraites. Les pays dotés de systèmes à prestations définies, comme le Brésil et l’Argentine, doivent faire face à des dépenses croissantes en raison de l’augmentation du nombre de bénéficiaires. Le déficit des retraites du Brésil s’élève à 2,6 % du PIB et devrait atteindre 5,9 % d’ici à 2060. Dans les pays qui utilisent des systèmes à cotisations définies, comme le Mexique et le Chili, les retraités trouvent souvent que les paiements sont chiches. La multitude de travailleurs informels de la région ne dispose souvent d’aucune épargne-retraite. Selon la banque centrale du pays, 82 % des Salvadoriens ne cotisent pas à un régime de retraite et n’épargnent pas de manière indépendante pour leurs vieux jours.

La riposte à ces problèmes consiste souvent à distribuer de l’argent aux personnes âgées. Mais ces prestations sont déjà hors de prix. Près d’un quart du budget fédéral mexicain sera consacré à la « pension de bien-être » en 2024. D’ici à 2050, le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans susceptibles de bénéficier de cette aide devrait doubler.

Les soins de santé pour les personnes âgées sont encore plus disparates. De nombreux pays d’Amérique latine manquent totalement de services destinés aux personnes âgées. Il y a très peu de maisons de retraite publiques dans la région. Les établissements privés sont coûteux. Traditionnellement, les familles s’occupent les unes des autres. Mais cela devient de plus en plus difficile, car de plus en plus de femmes — les soignants par défaut — travaillent ou ne veulent tout simplement pas s’occuper des personnes âgées.

Selon les recherches de Carola Pessino et de ses collègues de la Banque interaméricaine de développement, toutes les dépenses supplémentaires engendrées par le vieillissement de la population feront en sorte que les obligations des gouvernements d’Amérique latine dépasseront leurs recettes d’environ 3,8 % d’ici 2065 ; cet écart est de 1,7 % dans l’Union européenne. Une fois les personnes âgées prises en charge, il restera « peu de choses à dépenser pour le reste », déclare Mme Pessino.

L’échec du décollage

Les pays à fort taux de natalité, comme la Bolivie, pourraient essayer d’en tirer le meilleur parti. Mais la réussite d’une telle entreprise n’est pas dans les habitudes de la région. Les pays d’Amérique latine n’ont pour la plupart pas réussi à exploiter l’augmentation de leur population en âge de travailler, principalement parce qu’ils n’ont pas réussi à donner aux jeunes des emplois décents.

Au Costa Rica, par exemple, le taux de chômage des jeunes atteint 27 %. Le travail informel est en grande partie responsable de cette situation. Il est courant d’abandonner l’école pour accepter un travail temporaire et informel. Lorsque ce travail prend fin, l’élève ne retourne pas à l’école et n’a pas les compétences requises pour le marché du travail formel. Le fait de maintenir les enfants à l’école plus longtemps serait bénéfique pour l’ensemble de la région.

Là où les personnes à charge seront bientôt plus nombreuses que les travailleurs, il convient d’adopter une approche différente. Il est judicieux de relever l’âge auquel les gens cessent de travailler. Le Brésil a commencé en 2019 à relever l’âge de la retraite qui se situait à 55 ans pour les femmes et 60 ans pour les hommes auparavant. On estime que cela permettra d’économiser 200 milliards de dollars d’ici à 2029, mais il faudra bientôt aller plus loin. L’Uruguay a commencé à relever l’âge de la retraite à 60 ans l’année dernière. Des réformes similaires au Costa Rica sont entrées en vigueur le 12 janvier.

Les pays d’Amérique latine pourraient améliorer leur situation en augmentant leur productivité et en devenant plus attrayants pour les personnes en âge de travailler. On peut faire mieux. La productivité de l’Amérique latine est la deuxième plus faible de toutes les régions du monde après le Moyen-Orient. Il est essentiel de réformer les systèmes éducatifs qui ne permettent pas aux jeunes d’acquérir correctement les compétences dont ils ont besoin. Il semble plus difficile d’attirer les migrants. La croissance économique atone de la région et la montée en flèche des taux d’homicides ne sont pas séduisantes.

dimanche 16 octobre 2022

Société métissée — Le New York Times craint la perpétuation du racisme malgré la minorisation des blancs

Charles McRay Blow (né le 11 août 1970) est un journaliste, commentateur et éditorialiste américain pour le New York Times et analyste politique actuel pour MSNBC.

Pour Charles McRay Blow, dans un article d’opinion publié par le New York Times, alors que les États-Unis deviennent moins blancs, la suprématie blanche pourrait simplement se muer en une suprématie « plus pâle », dans laquelle les personnes à la peau plus claire (comprendre y compris les Hispaniques) perpétuent un racisme anti-noir modifié plutôt que de l’éliminer.

Traduction de son article :

J’ai une théorie sur l’avenir de l’Amérique que je ne veux pas voir se réaliser.

C’est une théorie qui m’inquiète et sur laquelle j’ai déjà écrit : avec le brunissement de l’Amérique, la suprématie blanche pourrait simplement être remplacée par — ou renforcée par — une forme de suprématie « pâle », dans laquelle les personnes à la peau plus claire perpétuent une version modifiée du racisme anti-noir plutôt que de l’éliminer.

Les commentaires racistes révélés cette semaine provenant d’un enregistrement de dirigeants latinos à Los Angeles — trois membres du conseil municipal et un dirigeant syndical — n’ont rien fait pour apaiser ces craintes.

Dans les enregistrements, la présidente du Conseil, Nury Martinez, qui a démissionné de son poste de président du Conseil lundi et a démissionné du Conseil mercredi, a fait les commentaires les plus flagrants. Elle a insulté les gens de la manière la plus grossière et la plus racialement offensante, comparant le fils noir d’un collègue à un singe et semblant insulter les Oaxaca — des gens de la région disproportionnellement amérindienne d’Oaxaca au Mexique — en les qualifiant de « petites personnes foncées et courtes » qui sont « laides ». »

Mais ce qui me dérange le plus, c’est le tribalisme racial, ethnique de ses calculs politiques. Après tout, l’enregistrement est celui d’une réunion sur le redécoupage électoral décennal de la ville. Il s’agit d’une réunion portant sur le pouvoir politique et sur comment aider ou nuire à l’élection de certains selon le découpage des districts électoraux.


 

Dans l’enregistrement, lorsque l’ancien président de la Fédération du travail du comté de Los Angeles, Ron Herrera, dit : « Je suis sûr que Katz et son équipe ont un programme », se référant à l’ancien membre de l’Assemblée d’État Richard Katz, qui est juif, Martinez répond que les Juifs « ont passé un accord avec South L. A. »

Plus direct, Martinez licencie un responsable en disant : « [juron] ce type… Il est avec les Noirs. »

Je ne veux pas suggérer que les personnes qui participent à cet appel sont représentatives de la société dans son ensemble, mais je comprends que la politique est un sport de contact et qu’elle divise les gens en groupes. Parfois, ces regroupements se font sur la vision des partis, leurs programmes. Parfois, ils tournent autour de choses plus fondamentales comme l’identité et la culture.

Pour être clair, je crois à la répartition représentative du pouvoir politique. Los Angeles est presque à moitié latino. Il devrait y avoir un pouvoir politique latino fort et décomplexé dans cette ville. En fait, la sous-représentation est un problème qui continue d’affliger la communauté latino.

Comme Paul Barragan-Monge, le directeur de la mobilisation de l’U.C.L.A. Latino Policy and Politics Institute, a expliqué cette semaine à propos du pouvoir hispanique en Californie : « Bien qu’ils représentent 39 % de la population de l’État, ils ne constituaient que 18,4 % des nominations au postes de direction dans le cabinet du gouverneur. »


Ce déséquilibre doit être corrigé. Le problème que pose cet enregistrement est que les personnes qui participaient à l’appel semblent voir le pouvoir parmi les électeurs de la ville comme un jeu à somme nulle, et dans ce jeu, ils ont ouvertement dénigré d’autres groupes en raison de leur identité.

Au lieu de s’allier avec d’autres groupes défavorisés, ils les ont rabaissés. Leur discussion était anti-noire, anti-autochtone, anti-juive.

Ils faisaient le travail de la suprématie blanche. Et pas parce qu’ils voient le pouvoir blanc comme étant le leur. À un moment de l’enregistrement, tout en discutant de la question de savoir si le membre du Conseil Mark Ridley-Thomas, qui est noir, continuera à être payé après son inculpation pour corruption, Martinez dit : « Ce n’est pas nous. Ce sont les membres blancs de ce Conseil qui vous [juron] en un claquement de doigts. »

Le racisme intraminoritaire [devenu majoritaire en Californie et bientôt aux États-Unis…] est complexe à certains égards, mais simple à d’autres.

Le racisme est perpétué par ceux qui en profitent. Le racisme anti-noir profite à ceux dont les apparences sont les moins noires. La suprématie blanche profite à ceux qui sont blancs, ou à ceux qui sont voisins du blanc à la fois en apparence, en culture et en affect.

Moi aussi, je souhaite que nous vivions l’avenir idéalisé auquel aspirent certains militants : une Amérique qui, en devenant moins blanche, devient également moins raciste et plus égalitaire et tolérante sur le plan racial.

Mais cet avenir plein d’espoir n’est pas assuré, peu importe à quel point nous croyons que nos enfants sont plus tolérants sur le plan racial, peu importe si la diversité raciale est davantage présente dans la culture pop, peu importe la fréquence à laquelle nous avons des repas-partage multiculturels au travail.

C’est en partie parce qu’une partie de l’alliance que nous vivons est performative. Pendant l’été des protestations [émeutes] en 2020, vous auriez pensé que Martinez était solidaire des Noirs et des vies noires. Elle a déposé une requête pour réduire le financement du département de police de Los Angeles — pour supprimer le financement de la police — et elle a publié un gazouillis approuvant cette décision : « Aujourd’hui, nous avons introduit une motion visant à réduire le financement de la police de Los Angeles, alors que nous réinitialisons nos priorités à la suite du meurtre de #GeorgeFloyd et de l’appel #BlackLivesMatter et que nous voulons tous pour mettre fin au racisme. Ce n’est qu’un petit pas. Nous ne pouvons pas parler de changement, nous devons être axés sur le changement. »

Elle a soutenu la fin du racisme en public, mais l’a perpétué en privé.

Même dans la partie de l’enregistrement où elle parle de l’enfant noir comme d’un singe, elle explique qu’elle était avec cet enfant sur un char du défilé du Martin Luther King Day rempli de personnes noires et brunes.

La triste réalité est que la suprématie blanche anti-noirs ne se limite ni aux Blancs ni aux républicains, même s’ils la courtisent et la dorlotent. Martinez est démocrate dans une ville majoritairement démocrate.

L’erreur est de croire que chaque personne dans chaque communauté qui a été opprimée par la suprématie blanche la rejettera. Ce n’est tout simplement pas vrai, car certains voient l’oppression comme le fait d’avoir un perchoir : il faut être juché dessus pour pouvoir opprimer. Dans cette optique, être en mesure d’opprimer devient une aspiration ; être anti-Noirs — et être capable d’éviter la majorité racisme anti-noirs — permet de trier les gens. C’est un signe de réussite. C’est très américain.

Voir aussi

États-Unis — district scolaire exclut élèves asiatiques des personnes de couleur et les classe avec les Blancs

Le nouvel exode blanc 

États-Unis — Pas de réduction de l’écart scolaire en maths et lecture entre les groupes ethniques

La Californie dit « oui » à l’éducation bilingue

Massacres de la quasi-totalité de blancs de 1804 en Haïti, les mulâtres forcés de participer aux massacres (Wikipédia)

Le déclin des blancs : rejeter, réprimer, fuir ou métisser ? (Whiteshift)

Citations ethniquement incorrectes de Karl Marx 
 
 
  
 
 
 
 

mercredi 3 août 2022

Les Américains envahissent Mexico; certains Mexicains veulent qu'ils rentrent chez eux

Du Los Angeles Times :

Les Californiens et autres Américains submergent Mexico. Certains habitants veulent qu’ils rentrent chez eux. Les touristes américains et les travailleurs à distance embourgeoisent certains des quartiers les plus recherchés de Mexico. Un ressac se dessine. […]

 

Gringas à Mexico

Dans les quartiers verdoyants et accessibles à pied tels que Roma, Condesa, Centro et Juárez, les loyers montent en flèche alors que les Américains et d’autres étrangers s’emparent de maisons et que les propriétaires échangent des locataires à long terme contre des voyageurs prêts à payer plus sur Airbnb. Les taquerias, les dépanneurs et les fondas — petits restaurants familiaux — sont remplacés par des studios de Pilates, des bureaux à frais partagés et des cafés élégants faisant la publicité de lattes au lait d’avoine et de rôties à l’avocat.

Et l’anglais — eh bien, il est partout : il retentit dans les supermarchés, les bars à vins naturels et les cours de culture physique dans le parc.

Au Lardo, un restaurant méditerranéen où, chaque soir, les trois quarts des tables sont remplis d’étrangers, un Mexicain en costume bien coupé s’installa au bar, regarda le menu en anglais devant lui et soupira en le rendant : « Un menu en espagnol, s’il vous plaît. »

Certains Chilangos, comme on appelle les locaux, en ont assez.

Récemment, des affiches peu amènes sont apparues dans toute la ville.

Elles sont rédigées en anglais : « Nouveau en ville ? Travailleur à distance ? ». « Tu es un putain de fléau et les locaux te détestent. Pars. »

[…]

Ce sentiment a fait écho aux centaines de réponses qui ont afflué après qu’un jeune Américain a publié ce tweet apparemment anodin : « Rendez-vous service et travaillez à distance depuis Mexico — c’est vraiment magique. »

« S’il vous plaît, ne venez pas », lisait l’une des réponses les plus aimables. « Cette ville devient de plus en plus chère chaque jour en partie à cause de gens comme vous, et vous ne vous en rendez même pas compte ou ne vous en souciez pas. »

Hugo Van der Merwe, 31 ans — un concepteur de jeux vidéo qui a grandi en Floride et en Namibie et a passé les derniers mois à travailler à distance depuis Mexico, Montréal et Bogota en Colombie — a déclaré qu’il comprenait pourquoi les habitants locaux s’irritaient de la présence croissante de « nomades numériques ».

« Il faut distinguer les gens qui veulent en savoir plus sur l’endroit où ils se trouvent et ceux qui l’aiment simplement parce qu’il est bon marché », a-t-il déclaré. « J’ai rencontré un certain nombre de personnes qui ne se soucient pas vraiment d’être au Mexique, elles se soucient juste que ce soit bon marché. »

Des avantages financiers clairs attirent les Américains à Mexico — où le salaire local moyen est de 450 dollars par mois.

Pour le prix d’une chambre à coucher de 2 000 $ à Koreatown [à Los Angeles], un Angeleno peut louer un penthouse à Mexico.

[…] Fernando Bustos Gorozpe, professeur de philosophie et critique culturel, a mis en ligne une vidéo sur son populaire compte TikTok. Il s’y plaint que l’afflux d’étrangers à Mexico « empeste le colonialisme moderne ». Près de 2 000 personnes ont publié des commentaires en signe d’accord.

La pandémie a grandement amplifié cet afflux. Alors qu’une grande partie de l’Europe et de l’Asie ont fermé leurs portes aux Américains en 2020, le Mexique, qui a adopté peu de restrictions COVID-19, était l’un des rares endroits où les gringos étaient les bienvenus. Mais les faits anecdotiques sont convaincants. Au cours des quatre premiers mois de l’année, 1,2 million d’étrangers sont arrivés à l’aéroport de Mexico. […]

Alexandra Demou, qui dirige la société de relocalisation Welcome Home Mexico, a déclaré qu’elle recevait 50 appels par semaine de la part de personnes envisageant de déménager.

Sarah Lupton, originaire de Caroline du Nord de 35 ans, est venue à Mexico l’année dernière, dès qu’elle a reçu son deuxième vaccin COVID-19, a déclaré qu’elle était tombée amoureuse de l’esthétique « romantique, mais dure ». Elle a fini par vendre sa société de production vidéo et s’est installée ici en janvier avec son Shih Tzu. Maintenant, elle apprend l’espagnol, postule pour le permis de résidence et explore une nouvelle voie en tant que coach de vie et de carrière. […]

« Les Américains peuvent venir ici, et ils peuvent tout se permettre et vivre comme des rois et des reines », a déclaré Dan Defossey, un Américain qui a déménagé au Mexique il y a une douzaine d’années et possède un restaurant de barbecue populaire. Mais ils doivent comprendre, a-t-il dit, que « le Mexique n’est pas bon marché pour les Mexicains ».

Omar Euroza, barista dans un café à Roma, a déclaré que le loyer de son appartement dans le centre historique de la ville, un autre endroit où les étrangers affluent, a plus que doublé au cours des cinq dernières années. À proximité, les locataires ont été expulsés alors que des bâtiments entiers sont transformés en appartements haut de gamme.

Une étude récente a montré que les habitants de Mexico dépensent en moyenne 60 % de leurs revenus pour se loger, et près d’un tiers des habitants ont déménagé pendant la pandémie, la majorité parce qu’ils n’avaient pas les moyens de payer le loyer.

Euroza a dit qu’il en avait assez de se sentir comme un étranger dans sa ville. Environ 60 à 70 % de ses clients sont des étrangers, a-t-il déclaré.

« Certaines personnes commandent en anglais et se fâchent quand je ne les comprends pas. » Un chef qui venait de sortir une plaque de biscuits chauds du four secoua la tête. « C’est injuste », ajouta-t-il. « Si nous allons aux États-Unis, nous sommes censés parler anglais. » […]

[Hansbrough] a été frappé par le nombre de travailleurs à distance qui affluent et s’inquiète qu’ils soient différents. La nature de leur travail signifie qu’ils ne doivent pas apprendre l’espagnol ou s’intégrer dans la société mexicaine, a-t-il déclaré. Cela permet une certaine distance qui n’était pas possible il y a quelques années.

« Tant de gens viennent ici et pensent, “Oh, Mexico est si bon marché. Je pourrais déménager ici.” Et ils le font. Ils louent mon Airbnb pendant des mois d’affilée », a-t-il déclaré. « Mais je commence à m’inquiéter. C’est formidable pour les affaires, mais cela me fait aussi un peu peur. »


mardi 6 mai 2014

Histoire du laïcisme — Les cristeros du Mexique


Mexique-Juin 1926, récit de Laurent Dandrieu écourté

En réaction à une politique tyrannique d’éradication du catholicisme, les « cristeros » vont incarner la résistance héroïque d’un peuple mexicain prêt à tous les sacrifices pour défendre sa foi.

C’est un sobriquet qui leur avait été donné par leurs adversaires, les federales de l’armée mexicaine : en matière de dérision, on les appelait “cristeros”, diminutif de leur cri de ralliement “Viva Cristo Rey”, “vive le Christ-Roi !” Ils s’en sont fait un titre de gloire, face à des révolutionnaires qui préféraient charger, eux, en criant “Viva el demonio !” — “vive le démon”… Et ce que le pouvoir considéra tout d’abord comme une simple jacquerie de paysans arriérés restera dans l’Histoire sous le beau nom de Cristiada…

L’Histoire, pourtant, n’a pas été prodigue avec ce mouvement. Au Mexique, sa mémoire reste aujourd’hui encore largement clandestine, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, au pouvoir sans
interruption jusqu’en 2000) ayant mis un soin tout particulier à l’effacer des esprits. En France, il fallut attendre 1974 pour qu’un historien, Jean Meyer, publie un livre sur le sujet, Apocalypse et Révolution au Mexique, suivi en 1986 par une enquête d’Hugues Kéraly, rééditée sous le titre la Véritable Histoire des Cristeros. « Parti d’un point de vue personnel hostile aux cristeros »,de son propre aveu, Jean Meyer avait été mené par ses recherches jusqu’à « l’admiration » pour cette « grande aventure mystique, sainte et noble », tristement occultée : « L’Histoire a manqué aux cristeros, comme la justice et comme la gloire. »



Prêtre fusillé au Mexique en 1927 pour « avoir célébré la Sainte Messe » (1927)
Les racines du conflit remontent à 1910, début de la révolution mexicaine. Années de guerre civile, où les catholiques sont mis à rude épreuve. Ainsi, le général Mugica explique : «L’idéal serait de les exterminer… Il est juste de persécuter comme on l’a fait, avec une cruauté extrême, avec une férocité incroyable, ce qu’on a appelé le clergé et qu’il faudrait appeler bande de voleurs, de malfaiteurs… »

La Constitution de 1917, dont il fut l’un des artisans, restreignait déjà terriblement les libertés de l’Église, sans être vraiment appliquée, le pouvoir n’estimant pas venu le temps d’une lutte frontale. En 1926, le président Calles, anticatholique fanatique, juge ce moment arrivé. Depuis son accession au pouvoir en 1924, les persécutions contre l’Église se multiplient. Dans l’État de Tabasco, une loi de 1925 pose six conditions pour pouvoir être prêtre, dont… être marié — ce qui revient à interdire, de fait, la prêtrise. La loi fédérale du 14 juin 1926 prévoit l’expulsion de tous les religieux, l’interdiction du port des vêtements ecclésiastiques, du culte en dehors des églises, de tout prosélytisme et de tout enseignement, de toute association catholique et la mise sous tutelle gouvernementale des prêtres…

Se baptisant eux-mêmes “défanatiseurs”, les révolutionnaires mexicains, comme le note Kéraly, « en programmant la mort de la religion catholique, plaçaient tout un pays hors la loi ».

L’écrasante majorité des 15 millions de Mexicains est en effet catholique, vivant leur foi avec une intense piété mariale. On estime alors de 3 à 4millions le nombre de Mexicains qui pratiquent l’adoration nocturne du Saint-Sacrement… C’est donc tout un peuple qui se révolte spontanément contre la loi Calles, d’abord pacifiquement : processions, manifestations de rue, boycott économique. Une pétition signée par deux millions de citoyens n’est même pas examinée. Pour seule réponse : tirs à la mitrailleuse sur les foules, massacres de femmes et d’enfants, profanations d’églises, assassinats de prêtres.
Cristeros pendus aux poteaux télégraphiques dans l'État de Jalisco (1927)

Dans un premier temps, les seules armes modernes des cristeros seront celles prises à l’ennemi. Mais les insurgés ont une arme supérieure : la foi inébranlable en la justesse de leur combat et la certitude qu’il leur vaudra, sinon la victoire, du moins la plus belle couronne dont ils puissent rêver : celle du martyre. « Comme le ciel est facile maintenant, maman! » : tels sont les derniers mots d’un adolescent, le jeune Honori Lama, exécuté avec son père. Poignardé à l’âge de 15 ans après cinq jours d’atroces tortures sans avoir parlé, le jeune José Sánchez del Río, qui sera béatifié par Benoît XVI en 2005, laisse un mot d’adieu : « Ma petite maman. Me voilà pris et ils vont me tuer. Je suis content. La seule chose qui m’inquiète est que tu vas pleurer. Ne pleure pas, nous nous retrouverons. José, mort pour le Christ-Roi. »

Car la répression des fédéraux est sauvage, et prodigue en sacrilèges. Tandis que même les prisonniers des cristeros saluent leur tenue morale, du côté gouvernemental, profanations, viols, exécutions sommaires, tortures d’une férocité barbare sont monnaie courante. Jean Meyer en donne un exemple entre mille en relatant le martyre d’un cristero, Anselmo Padilla : « Les jambes écorchées, les pieds désossés, châtré, il est obligé de marcher sur des braises que le sang ruisselant éteint, demande pardon à Dieu, pardonne à ses bourreaux et meurt en exaltant le Christ-Roi. »

Cette armée rebelle en plein essor va périr d’un coup qu’elle n’attendait pas. Si, parmi les généraux cristeros, deux sont des prêtres, sur les 38 évêques mexicains, seuls trois soutiennent ouvertement la rébellion. Les plus hostiles s’emploient activement à lui faire rendre les armes. Ce sont eux qui, sans consulter les combattants, concluent avec le pouvoir, le 21 juin 1929, de désastreux accords qui reviennent à avaliser les lois de persécution de 1926 en échange de très vagues garanties, que le pouvoir s’empressa de piétiner. Pire : ces accords se firent avec l’agrément de Pie XI. Le pape, qui avait, en 1925, par son encyclique Quas primas, institué le culte du Christ-Roi que les paysans mexicains eurent le tort de prendre au sérieux, s’il pleurait d’émotion au récit des exploits des cristeros, s’était laissé convaincre par ses conseillers de la volonté d’apaisement du gouvernement mexicain.

Très loin du conflit, des prélats confortablement assis dans des bureaux prêchaient la soumission à des combattants catholiques dont les femmes et les sœurs étaient quotidiennement violées et les enfants assassinés…

Abandonnés par l’Église, les cristeros déposèrent les armes contre une promesse d’amnistie. Une chasse à l’homme s’ouvrit aussitôt dans tout le pays, et les cristeros furent assassinés par milliers, jusque dans les années 1940, par des “défanatiseurs” couverts par le pouvoir. Une seconde Cristiada tenta de se lever en 1934, sans succès. Privée d’existence juridique, sous étroit contrôle, l’Église comprit vite qu’elle avait fait un marché de dupes :soumis à autorisation administrative, ses prêtres n’étaient plus que 300 sur tout le territoire mexicain en 1935. En 1979, quand Jean-Paul II visita le Mexique, le pouvoir ferma les yeux sur sa soutane, qui était encore passible d’une amende… Le pape polonais, et Benoît XVI après lui, canoniseront des dizaines de martyrs cristeros. C’est la moindre des choses que pouvait faire l’Église après avoir abandonné les plus glorieux de ses défenseurs aux couteaux de ceux qu’Hugues Kéraly qualifie avec justesse d’« assassins de l’âme ».


L'avis cinématographique de Laurent Dandrieu, critique de cinéma à Valeurs actuelles, sur le film Cristeros

México, 1926. Le président Calles (impressionnant Rubén Blades) confie à l’armée l’application de sa politique anticléricale. À la résistance pacifique des catholiques, elle répond par des massacres et des assassinats. Celui du père Christopher (Peter O’Toole) décide le jeune José, malgré ses 13 ans, à rejoindre la rébellion armée. Depuis peu, celle-ci est dirigée par Enrique Gorostieta (Andy Garcia, magnifique d’autorité tranquille), un militaire athée, qui a rejoint les cristeros par amour de la liberté.

Grâce à lui, les paysans révoltés vont se transformer en une véritable armée… Premier long-métrage d’un spécialiste des effets spéciaux, Dean Wright (il a travaillé sur le Seigneur des anneaux ou le Monde de Narnia), Cristeros est un bel hommage, épique et tragique, à la poignante épopée des chouans du Nouveau Monde. Présentant les faits avec une grande clarté, animé d’un beau souffle romanesque et emporté par des acteurs charismatiques, le film nous fait vibrer au récit de cette magnifique croisade et des intenses sacrifices consentis par ces combattants improvisés au service de leur foi. Un seul regret : qu’une fin précipitée minore le martyre des cristeros, et leur persécution par un pouvoir parjure.

À lire

La Véritable Histoire des cristeros,
d’Hugues Kéraly, L’Homme nouveau, 234 pages.

De Jean Meyer, à paraître le 13 mai :
La Cristiada, une histoire illustrée
du soulèvement des cristeros
,
CLD, 224 pages;
La Rébellion des cristeros,
CLD, 260 pages.





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