mardi 30 juillet 2019

La puberté n’est pas une maladie

Le conseil régional du Frioul-Vénétie Julienne (Italie du Nord-Est) a approuvé le 17 juillet une motion demandant au gouvernement italien d’interdire la prescription de substances qui empêchent le développement sexuel normal des adolescents (sous prétexte de « traitement de réassignation sexuelle pour les enfants souffrant de non-conformité de genre »).

La motion souligne que « la puberté n’est pas une maladie » et qu’on ne doit donc pas l’empêcher par une chirurgie ou une médication aux effets irréversibles. Elle cite un document du Collège américain de pédiatrie indiquant que 61 à 98 % des mineurs dépassent ce que d’aucuns nomment la « dysphorie de genre » après une puberté naturelle. Ledit Collège dénonce le mythe du « transgendérisme », car on ne peut tout simplement pas changer de sexe.

lundi 29 juillet 2019

Les nouveaux talibans à l'école californienne

Pour bien « résister » au racisme américain, faut-il détruire les peintures murales d’un artiste communiste financé par le New Deal ? La question peut paraître d’autant plus absurde que La Vie de Washington, l’ensemble de treize œuvres de Victor Arnautoff condamné par certains « résistants » californiens, affiche un contenu antiraciste, révolutionnaire pour l’époque. Sur une surface totale de cent cinquante mètres carrés, elles pourfendent l’hypocrisie des proclamations vertueuses des Pères fondateurs de la Constitution américaine, dont George Washington.

Malgré cela, la commission scolaire de San Francisco a voté le 25 juin dernier, à l’unanimité, l’effacement des treize peintures d’Arnautoff qui ornent les murs de l’école secondaire George Washington depuis son inauguration en 1936. Loin de rendre hommage au premier président des États-Unis, comme le suggère le nom de l’établissement auquel ces œuvres étaient destinées, Arnautoff avait eu l’insolence de représenter Washington en propriétaire d’esclaves et en instigateur des premières guerres d’extermination indiennes. Pourtant, ce n’est pas M. Donald Trump qui, par voie de gazouillis « racistes » et rageurs, a réclamé la destruction de l’œuvre démystificatrice du roman américain conçue par un muraliste communiste qui acheva sa vie en Union soviétique ; ses adversaires les plus militants se sont chargés de jouer les inquisiteurs à sa place.

Un « groupe de réflexion et d’action » de treize membres a éclairé le choix de la commission scolaire de San Francisco. Il a scellé le sort des peintures d’Arnautoff en prétendant avec aplomb qu’elles « glorifient l’esclavage, le génocide, la colonisation, le destin manifeste [l’idée que les colons protestants avaient pour mission divine de “civiliser” le continent américain], la suprématie blanche, l’oppression, etc. ».


Une telle interprétation est insoutenable : la tradition réaliste socialiste dont s’inspirait Arnautoff ne laisse en effet aucune place aux équivoques de bonne foi. Il a donc fallu assortir la décision d’un autre motif, jugé plus recevable, quoique tout aussi inquiétant. Il paraîtrait que Life of Washington, qui inclut la représentation du cadavre d’un Indien tué par des colons, « traumatise les étudiants et les membres de la communauté ». Mais alors, il faut choisir : doit-on rappeler l’esclavage, le génocide, ou les oublier ? Car comment s’assurer qu’un artiste évoquant l’histoire d’un pays ne dérangera jamais des « membres de la communauté », lesquels ont de toute façon mille autres occasions d’être quotidiennement confrontés à des scènes de brutalité, réelles ou figurées ? Guernica, de Pablo Picasso, ou Tres de mayo, de Francisco de Goya, ne sont-ils pas également violents et traumatisants ?


Pour le moment, la controverse de San Francisco mobilise surtout la fraction de la gauche américaine la plus disposée à la surenchère sur les questions identitaires (lire l’article de Rick Fantasia). Mais, étant donné que cette même avant-garde de la vertu a déjà exporté avec un certain succès quelques-unes de ses marottes les plus biscornues, autant que chacun soit prévenu...

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Livre : Libre pour apprendre

Peter Gray est un psychologue du développement directeur de recherche ou Boston College. Il est connu pour ses critiques du système éducatif traditionnel et est invité régulièrement à intervenir auprès de groupes de parents, d’éducateurs ou de chercheurs. Il s’oppose aux méthodes actuelles d’éducation qui, selon lui, infligent des dommages psychologiques aux enfants. On trouvera ci-dessous un résumé de son dernier ouvrage traduit en français : Libre pour apprendre.



Présentation de l’éditeur

Nos enfants passent à l’école le plus clair de leur temps à recevoir passivement une instruction, à devoir se tenir tranquilles en classe et à subir des contrôles de connaissances. Il n’est donc pas étonnant que le système scolaire actuel crée des élèves ennuyés et ayant des problèmes de comportement. Même en dehors des murs de l’école, les enfants ont rarement l’occasion de jouer et d’explorer leur environnement sans être sous surveillance permanente. Cette situation a pour conséquence d’alimenter l’anxiété des enfants, qui considèrent la vie uniquement comme une série de problèmes.

Dans Libre pour apprendre, Peter Gray défend l’idée selon laquelle des enfants libres de poursuivre leurs propres centres d’intérêt au travers du jeu assimilent tout ce qu’ils ont besoin de savoir, et le font de plus avec énergie et passion. Pour les aider à grandir dans ce monde en perpétuel changement, nous devons faire confiance à leur capacité de s’instruire et de se développer. En se basant sur des faits anthropologiques, psychologiques et historiques, Gray avance que le jeu en toute liberté est le meilleur moyen pour apprendre à gérer sa vie, à résoudre ses problèmes, à vivre en communauté et à devenir émotionnellement équilibré.

Libre pour apprendre
de Peter Gray
paru en octobre 2016
chez Actes Sud (France)
368 pages
ISBN 978-2-330-06886-8
prix indicatif : 22,50 €

vendredi 26 juillet 2019

Des grandes villes progressistes sans enfants aux États-Unis ?

Des villes sans enfants aux États-Unis ? C’est peut-être ce qui attend les métropoles américaines, explique le magazine « The Atlantic ». Depuis 2011, le nombre de naissances à New York a diminué de 9 %. Manhattan enregistre, à lui seul, une baisse de 15 %. À ce rythme, la population infantile y serait réduite de moitié d’ici 30 ans dans l’île. De même à San Francisco, Seattle et Washington, le nombre de familles avec enfants de six ans ou plus est en déclin.

Dans les villes à forte densité telles que San Francisco, Seattle et Washington, D.C., aucun groupe ne se développe plus rapidement que les blancs riches diplômés et sans enfants, selon l’analyse du recensement réalisée par l’économiste Jed Kolko. En revanche, les familles avec enfants de plus de 6 ans sont en net déclin dans ces régions. Il semble bien manquer un élément clé à la renaissance urbaine aux États-Unis : les naissances.

Ces nouveaux citadins font grimper en flèche le coût de la vie, et en particulier le prix du mètre carré, à l’achat comme à la location. Ceci décourage les couples d’avoir des enfants. En 2018, le taux de fécondité des États-Unis est tombé à son plus bas niveau depuis 32 ans, explique le magazine.

Autre conséquence, les familles avec enfants sont contraintes de migrer vers des quartiers résidentiels en périphérie. Ainsi, Los Angeles, Chicago, New York et Philadelphie ont perdu, au total, 2 millions de résidents de 2010 à 2018. Plus économique, la banlieue est aussi plus adaptée aux familles. Les écoles, les parcs, les espaces réservés aux poussettes, les restaurants avec des chaises hautes, les gardiennes d’enfants et les places de stationnement pour voiture familiale y sont beaucoup plus nombreux.

Pendant de nombreuses années, la principale source de croissance démographique de ces villes n’a pas été les enfants qui y naissaient ni même les diplômés universitaires ; mais les immigrés.

Le nombre de chiens dépasserait celui des enfants à San Francisco

Les villes étaient autrefois un lieu pour les familles de toutes les classes. L’urbaniste Sam Bass Warner a écrit que la « coutume fondamentale » de la ville américaine était un « engagement en faveur du familialisme ». Cependant, les villes d’aujourd’hui ne sont décidément ni pour les enfants ni pour les familles qui en veulent. Comme le disent les sociologues Richard Lloyd et Terry Nichols Clark, ce sont des « machines à divertissements » pour les jeunes, les riches et ceux qui le plus souvent n'ont pas d'enfants.

Cette tendance a des conséquences importantes — non seulement pour l’avenir des villes américaines, mais également pour l’avenir de l’économie américaine et de la politique américaine. (Montréal est-elle si différente, ne se veut-elle pas aussi une « machine à divertissement », une ville des mille festivals ?)

Les grandes villes ont remplacé les enfants par du capital. Les diplômés occupent les villes, avalent des repas rapides, triment parfois jusqu'au surmenage, s'épuisent puis, finalement, se rendent dans les petites villes ou les banlieues avant que leurs rares bambins n’aillent à la maternelle. C’est une tendance d’un océan à l’autre : à Washington, la population totale a augmenté de plus de 20 % au cours de ce siècle, mais le nombre d’enfants de moins de 18 ans y a diminué. Dans le même temps, San Francisco a la plus faible proportion d’enfants parmi les 100 plus grandes villes des États-Unis.

La grande ville américaine moderne devient un centre urbain où se rassemblent des gens nantis qui peuvent se comporter comme des enfants sans devoir en voir aucun.

L’implantation de grandes sociétés du numérique et de la Tech, dans ces métropoles américaines, attire comme un aimant « une population blanche, aisée et diplômée », explique le magazine. Celle-ci préfère se consacrer à sa carrière plutôt qu’à la fondation d’une famille.

Les conséquences économiques de la ville sans enfants sont profondes. C’est ainsi que le coût élevé de la vie en ville peut décourager certains couples d’avoir autant d’enfants qu’ils le souhaiteraient (les occidentaux ont en général un peu moins d’un enfant de moins qu’ils n’aimeraient en avoir, voir graphique ci-dessous). En d’autres mots, les grandes villes américaines n’expulsent pas seulement les enfants d’âge scolaire ; ils découragent également activement la naissance de ces enfants.


En 2018, le taux de fécondité américain est tombé à son plus bas niveau. Sans une immigration soutenue, la population des États-Unis pourrait à terme se contracter pour la première fois depuis la Première Guerre mondiale. Cette dénatalité constituerait un problème économique, associé à une moindre dynamisme et à une productivité en baisse. Le tout pourrait aboutir à une catastrophe fiscale. Pour se convaincre des problèmes économiques liés à une démographie qui périclite, on peut se tourner vers le Japon qui connaît depuis près de 30 ans une croissance économique anémique (inférieure à celle des États-Unis presque toutes les années depuis 1992). Il est loin le Japon qui, en 1989, pouvait dire « No » aux Américains.


(cliquez sur l’image pour l’agrandir)



L’érosion de la population active pourrait affaiblir la protection sociale et médicale de l’État-providence financée par l’impôt de la population. Notons qu’un fort État-providence comme nous le connaissons pourrait en fait contribuer à la dénatalité, car il donne l’impression de pouvoir avoir le beurre (une vie confortable sans enfants) et l’argent du beurre (sa pension de retraite payée par les enfants des autres, enfants qui garantiront aussi la solidité du marché immobilier, des actions de son fonds de retraite, bref de ses avoirs). Aucun État-providence ne paie d’allocations familiales assez généreuses pour rembourser les coûts associés à l’éducation d’un enfant. L’État fait le pari que les gens feront des enfants de toute façon — qu’on les aide ou non —, il ne soutient le plus souvent que les parents les moins nantis.

Cette menace peut sembler lointaine et hypothétique, mais la faible natalité pourrait déjà avoir un impact politique en Occident. Selon l’auteur de l’article de The Atlantic, « Dans un essai de 2017, j’ai expliqué comment une faible fécondité aux États-Unis et en Europe pourrait contribuer au populisme de droite. La théorie était la suivante : la faible croissance démographique naturelle encourage les pays libéraux à accepter plus d’immigrants. Alors que la croissance stagne, les travailleurs des classes moyenne et inférieure nés dans le pays craignent l’apparition de travailleurs étrangers [qui ont tendance à déprimer les salaires au bas de l’échelle sociale et non ceux des classes aisées]. Pour se protéger, la petite-bourgeoisie blanche se tourne vers les hommes forts qui promettent de limiter l’immigration. »

Enfin, les villes sans enfants exacerbent le clivage ville-périphérie qui définit la sociologie politique de nombreux pays occidentaux. Avec ses riches villes progressistes et ses campagnes et banlieues éloignées conservatrices, les États-Unis ont une économie mondialisée qui privilégie les zones à forte densité de population, mais un système électoral qui récompense les zones à faible densité de population. Les plus riches grandes villes sont devenues des aimants pour les masses de jeunes progressistes désormais trop nombreuses et concentrées au niveau électoral, ce qui les rend relativement impuissantes au niveau politique national. Ces mêmes électeurs progressistes répartis sur l’ensemble du territoire serviraient mieux leurs aspirations politiques. C'est ainsi que Hillary Clinton a remporté le vote à Brooklyn par 461 000 voix, soit environ sept fois la marge par laquelle elle avait perdu la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin réunis. Pendant ce temps, les électeurs ruraux se mobilisent d’autant plus qu’ils ressentent leur déclassement économique. Trump a obtenu un soutien majoritaire dans les régions ne produisant que le tiers du PIB.

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jeudi 25 juillet 2019

Violence entre partenaires intimes : les hommes plus souvent victimes

Alexandra Lysova, criminologue à l’université Fraser, collabore avec les plus grands chercheurs du monde entier depuis qu’elle a commencé, il y a presque 20 ans, à enquêter sur la violence conjugale.


Lysova a épluché les données de l’Enquête sociale générale au Canada sur la violence entre partenaires intimes (VPI). Elle et ses collègues ont découvert que 418 000 hommes et 341 000 femmes canadiens déclarent avoir été victimes de violence conjugale physique ou sexuelle.

Aux côtés de Eugene Emeka Dim, étudiant au doctorat à l’Université de Toronto, Lysova a présenté ses conclusions début juin au grand congrès des sciences humaines de l’Université de Colombie-Britannique.

L’exposé du duo s’intitulait « Les réalités cachées de la victimisation des hommes et des garçons ». Il s’appuyait sur leurs travaux et ceux de collègues, publiés dans diverses revues spécialisées, sur un phénomène qui -- ils le comprennent désormais -- se produit dans de nombreux pays.


Le Graphique indique le pourcentage de femmes et d’hommes canadiens qui ont subi différents types de violence physique domestique (Source : Alexandra Lysovo, d’après les données de l’Enquête sociale générale du Canada)

Lysova sait que le type de données qu’elle et son collègue découvrent peut déranger certaines personnes, qui ne veulent pas voir les informations sur l’angoisse des hommes utilisées pour éroder les programmes mis en place pour les femmes victimes de violence. Mais Lysova souligne que les femmes ne doivent pas être les seules à bénéficier d’empathie.

« Il ne s’agit pas de prendre aux femmes », a déclaré Lysova dans son exposé, qui prône pour de nouvelles politiques publiques tenant compte de la diversité des expériences de maltraitance de chaque sexe.





La violence conjugale en général est en baisse au Canada.


L’Enquête sociale générale de 1999 a révélé que huit pour cent des femmes et sept pour cent des hommes canadiens ont déclaré avoir été victimes de violence conjugale au cours des cinq années précédentes.

En 2014, la proportion de femmes signalant des actes de violence conjugale avait considérablement diminué, pour atteindre 3,5 %. Mais le segment de la violence conjugale contre les hommes avait diminué plus lentement, atteignant 4,2 %.

Les données canadiennes recueillies par Lysova montrent que la violence et les sévices conjugaux sont vécus de manière très différente par les femmes et les hommes (la plupart des études portent sur les couples hétérosexuels).

Selon l’Enquête sociale générale menée tous les cinq ans par Statistique Canada, les femmes sont plus susceptibles que les hommes d’être victimes d’agression sexuelle. Bien que le nombre de cas signalés soit relativement faible, les femmes sont également les plus susceptibles de subir des blessures physiques ou d’être victimes d’un homicide.

En revanche, la dernière enquête sociale générale a révélé que les hommes étaient beaucoup plus susceptibles de signaler que leur conjoint menaçait de frapper, leur lançait un objet dangereux, les giflait, leur donnait des coups de pied, les mordait ou les frappait du poing.

Une autre enquête sur la violence conjugale, réalisée par la psychologue américaine Denise Hines, s’est penchée sur d’autres manières dont les femmes et les hommes sont victimes de violence conjugale, notamment les  cas d’« agression judiciaire et administrative ».


Alors que M. Hines a constaté que les femmes sont plus susceptibles de déclarer avoir été traitées de tous les noms ou empêchées d’accéder au revenu familial, les conjoints de sexe masculin ont plus souvent déclaré que leur partenaire essayait de contrôler chacun de leurs mouvements ou leur refusait l’accès à leurs enfants.


Ce refus d’accès conduit à des cas d’« aliénation parentale » de plus en plus fréquents, a déclaré Lysova (ci-contre), lors desquels l’un des partenaires, en particulier après une séparation, empoisonne injustement la réputation de l’autre conjoint dans l’esprit de leurs enfants.

Les hommes et les femmes exposés à de graves abus — émotionnels ou physiques, a déclaré Lysova, sont extrêmement vulnérables à diverses formes de TSPT (trouble de stress post-traumatique), telles que l’engourdissement, l’évitement et le besoin désespéré de rester constamment sur ses gardes. Expérience que certains appellent maintenant « terrorisme intime ».

Cependant, la plupart de ces données sur la violence conjugale contre les hommes et les femmes ne sont pas connues du grand public et même de nombreux professionnels.

« Beaucoup de gens ne peuvent tout simplement pas imaginer », a déclaré Lysova, que les hommes sont également victimes de violence conjugale.

Bien que, selon Lysova, les criminologues et les psychologues canadiens soient généralement au courant de la réalité de la violence conjugale envers les garçons et les hommes, elle craint que cela ne soit pas toujours le cas de certains prestataires de services sociaux ainsi que dans les services de police.

Étant donné que ces derniers sont en première ligne lorsque des conflits domestiques se produisent, c’est l’une des raisons pour lesquelles les hommes victimes de violence conjugale ne la signalent pas souvent aux autorités (alors que davantage de femmes le font et que la plupart des statistiques citées concernant la violence domestique sont basées sur des rapports de police).

Les victimes masculines ont l’impression qu’ils ont peu de chance d’être crus par la police et par les autres professionnels, a déclaré Lysova. « Et ils ne veulent pas essuyer un refus et être victimes une seconde fois. »

Selon Lysova, de nombreux hommes sont élevés dans des cultures dans lesquelles on leur dit de ne pas se plaindre ni de pleurer et où il est perçu comme honteux d’être frappés par une femme. De nombreux hommes, a-t-elle dit, craignent qu’on se moque d’eux s’ils signalent avoir été attaqués par une femme.

Il existe également un problème structurel fondamental. Bien qu’il y ait maintenant des centaines de refuges dans tout le pays pour les femmes qui fuient la violence domestique, Lysova a déclaré : « Nous savons qu’il n’y a pas de refuges pour hommes au Canada. Où vont-ils ? »

Pour éviter que les conflits familiaux courants ne dégénèrent en violences physiques ou en abus émotionnels et financiers bien plus graves, Lysova recommande aux hommes et aux femmes de « rechercher les signaux d’alarme dans leur situation familiale ».

Les partenaires qui souhaitent se tenir à l’écart des scènes explosives de colère, a déclaré Lysova, doivent surveiller les signes d’abus de drogue ou d’alcool chez leur conjoint. Ils ont également besoin de reconnaître quand ils « vivent avec un partenaire qui veut contrôler totalement leur vie ».

Mais il est particulièrement difficile pour les hommes de remarquer quand ils vivent dans un ménage dangereux et toxique, a déclaré Lysova. « Les hommes n’aiment pas se considérer comme des » victimes « . »


Source : The Vancouver Sun


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mercredi 24 juillet 2019

M. Roberge, abolissez ECR et remplacez-le par plus de français et d'histoire


C’est la suggestion de Mathieu Bock-Côté dans le Journal de Montréal de ce jour :

Avec la loi 21, le gouvernement Legault a permis au Québec de faire un pas important. Il a inscrit le principe de laïcité au cœur de notre existence collective et rappelé le droit de la société d’accueil à faire respecter son identité par ceux qui la rejoignent.

[Nous ne sommes pas aussi enthousiaste que M. Bock-Coté sur l’impact de la Loi 21. À notre sens,  elle n’aura que peu d’impacts sur l’assimilation des communautés immigrées extraeuropéennes. Pour s’en convaincre, il suffit de tourner son regard vers la France « laïque et républicaine » qui a une politique laïque bien plus ancienne que le Québec, l’assimilation y est pourtant en panne. D’abord parce que le problème en est d’abord un de démographie (d’où proviennent les immigrants, quelle est leur culture, leur religion, leur langue, leur nombre, leur natalité ?) avant d’être celui de présence de « signes religieux » parmi les fonctionnaires. Par contre, la laïcité au Québec semble servir à éliminer la religion patrimoniale (le christianisme) de l’espace public (plus de prières dans les conseils municipaux, déplacements de crucifix, fin des cours de religion chrétienne dans les écoles pendant les heures de cours). Ce ne sont plus des prêtres qui bénissent les ponts du Québec, mais les « ainés mohawks ». L’école diminue singulièrement la place du christianisme, mais s’ouvre aux spiritualités diverses, etc.]


Ça ne saurait toutefois s’arrêter là. Car ce pas en appelle bien d’autres, et clans les officines caquistes comme dans la population, on se demande quel sera Je prochain grand geste nationaliste du gouvernement.

Quelle mesure pourrait incarner la suite de cette affirmation québécoise ?

NATIONALISME

À certains égards, la réponse s’impose d’elle-même. Avec la loi 21, le gouvernement a marqué sa rupture avec l’idéologie multiculturaliste. Mais la rupture est incomplète. Car l’école québécoise y demeure soumise à travers le cours Éthique et culture religieuse — le fameux cours ECR, dont on a tant parlé ces dernières années.

Si ce cours, on s’en souvient, prétend familiariser la jeunesse avec les grandes religions du monde, dans les faits, il pousse surtout à se soumettre à toutes les revendications religieuses au nom de la diversité. Il instrumentalise la connaissance du fait religieux pour nous soumettre aux militants les plus zélés de chaque religion. Il entend convertir la jeunesse au multiculturalisme.

Ainsi, le cours ECR pousse à ta banalisation du voile islamique. Il banalise aussi le kirpan. Il neutralise l’esprit critique, alors que la modernité, à bien des égards, s’est constituée en revendiquant le droit de critiquer toutes les croyances, quelles qu’elles soient. Aucune ne devrait être en droit de se placer à l’abri du regard de la raison.

ECR repose sur l’idée inverse. Ce serait manquer de respect envers les religions minoritaires que de remettre en question leur vision du monde et les comportements qu’elles prescrivent. Il dévalorise par définition la laïcité.

Jean-François Roberge, le ministre de l’Éducation, répondra peut-être que le cours est moins pire qu’il n’y paraît et qu’on trouve certains enseignants pour le donner de manière éclairée, sans en faire une séance d’endoctrinement. C’est probablement vrai.

Mais ils représentent l’exception plutôt que la règle. On ne saurait sauver un mauvais programme grâce à quelques enseignants d’exception qui parviennent à transmettre des connaissances à travers lui.

Ce cours relève moins de l’éducation que de la propagande. Il inculque aux nouvelles générations les principes du multiculturalisme et les pousse à regarder avec dédain l’identité québécoise, comme si elle était au fond d’elle-même raciste, xénophobe, islamophobe, fermée aux autres et repliée sur elle-même.

Il confond l’ouverture à l’autre avec le reniement de soi, la main tendue et le genou à terre.

DE L’HISTOIRE ET DU FRANÇAIS

Il faut moins le rafistoler que l’abolir, et redistribuer les heures libérées par cette abolition aux cours d’histoire et de français, qui n’en auront jamais trop à leur disposition.

Le gouvernement caquiste, en abolissant ECR, travaillerait ainsi à réenraciner les jeunes Québécois dans leur propre culture, dans leur propre histoire, et cesserait de faire passer le dédain des seins pour une forme supérieure de noblesse morale.


24 juillet 1967, le Gal de Gaulle remonte la Chemin du Roy et prononce « Vive le Québec libre ! »

Il y a 50 ans aujourd’hui, lundi le 24 juillet 1967 décrété jour férié, le Président de la République française, le général Charles de Gaulle parcourrait le « Chemin du Roy » de Québec à Montréal en compagnie du Premier Ministre Daniel Johnson, père, et d’un long cortège. À 19 h 42, le président français apparaît au balcon de l’hôtel de ville de Montréal devant 15.000 Québécois. C'est là qu'il prononcera son célèbre « Vive le Québec libre ! »

Le général de Gaulle à Trois-Rivières le 24 juillet 1967

Extraits de l’article de Christian Rioux à cette occasion dans le Devoir :

C’était il y a 50 ans à peine. Le 23 juillet 1967, le général de Gaulle débarquait à l’Anse-au-Foulon pour une visite de trois jours qui allait changer la face du Québec. Entre Paris et Montréal, Le Devoir retrace la genèse de ce moment aujourd’hui inscrit dans tous les livres d’histoire. Premier article d’une série de trois.

Ce matin-là, Jean-Paul Bled était à Saint-Malo. On n’imagine pas un lieu plus symbolique pour apprendre que, la veille, le général de Gaulle a provoqué tout un branle-bas de combat diplomatique en lançant « Vive le Québec libre ! » du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967. « En plus, c’était le jour de mon mariage ! dit l’historien. Le moment resta gravé à jamais dans ma mémoire. »

Mais au fond, dit-il, ce geste n’avait rien de si étonnant. Il était dans le prolongement direct de ce qu’avait été le général de Gaulle depuis qu’il avait pris la direction de Londres et lancé l’appel du 18 juin 1940, devenant ainsi le symbole vivant de la Résistance française.

[...]

L’homme qui débarque au Québec en 1967 pour payer la dette de Louis XV n’est pas seulement le libérateur de la France. Il n’est pas seulement le président revenu au pouvoir en 1958 pour sortir le pays de la guerre d’Algérie. À cette date, il est devenu un véritable symbole de la lutte anticoloniale.




[...]


À partir de 1958, les événements vont se précipiter. Avant même la fin de la guerre d’Algérie, la France se dote de l’arme nucléaire, ce qui assure son indépendance militaire des États-Unis. En 1964, elle reconnaît la Chine populaire. La même année, de Gaulle enfreint la doctrine Monroe qui veut que, du nord au sud, l’Amérique demeure une chasse gardée des États-Unis. Le général fait un voyage triomphal en Amérique latine, où il est reçu et acclamé en « Libertador ». Un an seulement avant de fouler le sol québécois, la France se retire du commandement intégré de l’OTAN sans pour autant condamner l’alliance atlantique. Mais ce que de Gaulle rejette, c’est la domination militaire américaine. La même année, il prononce son célèbre discours de Phnom Penh contre la guerre du Vietnam. Un mois avant d’arriver à Québec, il condamne l’attaque israélienne en Palestine. Toujours au nom de l’autodétermination des peuples.





[...]


Car, chez les De Gaulle, on n’a pas oublié cette époque. Fils d’un professeur d’histoire, de Gaulle baigne depuis toujours dans l’histoire de son pays. « C’est quelqu’un qui assume toute l’histoire de France, celle de la monarchie comme celle de la Révolution », dit le professeur d’histoire Gaël Nofri, aujourd’hui conseiller municipal de la Ville de Nice. La preuve : en 1913, lorsqu’à 23 ans il prononce une conférence sur le patriotisme devant le 33e régiment d’infanterie, il l’illustre par les exemples de Jeanne d’Arc, Du Guesclin et… Montcalm ! La fin du XIXe siècle a d’ailleurs été marquée par la publication de nombreux ouvrages sur le malheureux combattant des plaines d’Abraham.

On sait par le témoignage de son fils, Philippe, que de Gaulle avait lu Maria Chapdelaine, le roman fétiche de Louis Hémon paru en 1921 qui raconte l’histoire malheureuse de ce peuple poussé à l’exil après avoir été abandonné par la France. Nofri est convaincu que la vision qu’a de Gaulle du Canada est marquée par l’œuvre de l’historien Jacques Bainville. Ce catholique monarchiste, mais qui n’était guère nationaliste, déplore que, « malgré une glorieuse résistance », la France n’ait plus manifesté d’intérêt pour le Canada après la Conquête. Avant de partir, le général confie d’ailleurs à son ministre Alain Peyrefitte que son voyage « est la dernière occasion de réparer la lâcheté de la France ».

« C’est cette dette que veut payer de Gaulle, dit Nofri. Pour lui, c’est la France qui a fondé le Canada. C’est pourquoi d’ailleurs il ne saurait être question d’aller fêter le centenaire de la Confédération. Dans sa vision, les Québécois sont une branche de l’arbre français. C’est pourquoi il parle toujours des Français du Canada. Il n’y a là aucune volonté hégémonique. Seulement une vision de la France comme une civilisation qui s’inscrit dans le temps long de l’Histoire. Comme quelque chose qui a existé, qui existe et qui a vocation à exister. »

Un combat culturel

De Gaulle ne cache pas que son combat contre l’hégémonie américaine est aussi un combat culturel contre l’hégémonie anglo-saxonne. C’est le message qu’il a livré à Phnom Penh et à Mexico, dit Nofri. « Au Québec, il cible évidemment les Anglo-Saxons. Pour lui, c’est un combat de civilisation. Il perçoit déjà le danger de cette hégémonie anglo-américaine et la menace qu’elle fait peser sur la culture et la langue. Et donc sur les libertés ! »

Car la liberté pour De Gaulle, précise l’historien, n’est pas celle des existentialistes ou de l’épanouissement personnel. « C’est la liberté des Classiques. Celle qui est donnée à chacun pour remplir son devoir. Celui de donner sens à ce qu’il a été, à ce qu’il est et ce qu’il devrait être. C’est un combat pour la civilisation. »

Pour Gaël Nofri, le message que livre de Gaulle à Montréal, à Mexico et à Phnom Penh demeure éminemment moderne et actuel. « Certes, le monde a beaucoup changé depuis, dit-il. Mais ce qu’il dit de la nation et des rapports entre les nations est d’une extrême modernité à l’époque de la lutte contre la mondialisation. »




Recension du roman La Traversée du Colbert par Mario Girard :

Quatre mots. C’est tout ce qu’il a fallu pour créer l’une des plus grandes commotions de l’histoire moderne du Québec. Ces quatre mots ont secoué, ont nourri le rêve, ont ravivé l’espoir. Mais ils ont aussi divisé, déçu et mis à mal le sacrosaint jeu diplomatique.

Quand, le 24 juillet 1967, à 19 h 42, le président français Charles de Gaulle apparaît sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, la foule présente d’environ 15 000 personnes est en liesse. Toute la journée, de Québec jusqu’à la métropole, le général a reçu un accueil digne de la Libération (ce sont ses mots) tout au long de son parcours sur le chemin du Roy.

Quand, quelques minutes plus tard, il couronne son discours par le mythique et retentissant « Vive le Québec libre », la même foule ne se contrôle plus. Elle exulte de joie, de fierté. Elle attendait ses paroles, elle les espérait. Elle les a eues.

Autour du général, c’est la consternation. On croit halluciner. Du côté français, déjà on pense à la manière de limiter les dégâts. Dans le clan des fédéralistes, on encaisse durement le coup. Chez les nationalistes, l’émotion étreint tout.

Depuis maintenant 50 ans, on ne cesse d’analyser la nature et la portée de ces quatre mots. Ont-ils été improvisés, comme certains continuent de le croire ? Pour mon collègue André Duchesne, auteur de l’essai La traversée du Colbert, il ne fait aucun doute que de Gaulle savait exactement ce qu’il faisait et que tout dans ce discours avait été prémédité.

Le vieux général n’avait-il pas dit à son entourage, juste avant son départ, que, s’il venait au Québec, il allait faire des « vagues » ?

Et n’avait-il pas confié à son chef d’état-major, Jean Philippon, lors de sa traversée, qu’une fois rendu au Québec, il ferait un grand coup d’éclat ?

« Oui, je suis maintenant persuadé qu’il avait cela en tête avant son départ, dit André Duchesne. Et je crois que malgré la tempête que cela a causée, il n’a jamais regretté son geste. Son entourage, par contre, a dû faire des prouesses pour rattraper tout cela. »

Une traversée dans l’histoire

André Duchesne a décidé de faire graviter le récit de son livre, auquel il a travaillé pendant plus de trois ans, autour du navire Le Colbert, ce croiseur antiaérien de 11 300 tonnes qui amena de Gaulle et son épouse, Yvonne, en « Nouvelle-France ». « Cette traversée de l’Atlantique est aussi une traversée dans l’histoire, dit l’auteur. Et cette traversée représente la montée en puissance de toute une organisation. »

Le Colbert est en effet le symbole de ce périple. Le choix d’une arrivée par bateau, plutôt que par avion, témoigne de la ténacité du général de Gaulle à ne pas vouloir se plier aux volontés d’Ottawa. De Paris, le président français avait compris l’incroyable bras de fer que se livraient Québec et Ottawa afin de s’emparer du contrôle de sa visite dans le cadre d’Expo 67.

Si de Gaulle était venu par avion, il aurait dû d’abord atterrir à Ottawa, ce dont il n’avait pas du tout envie. La proposition du bateau l’a donc séduit. De plus, elle lui permettait de faire un arrêt, le premier d’un président de la République, dans l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon.

« Je savais qu’il y avait une terrible guerre entre les deux capitales, mais pas à ce point », ajoute André Duchesne. C’est en prenant connaissance des résumés des réunions que Lester B. Pearson a eues à deux reprises avec son cabinet dans les heures qui ont suivi la fracassante déclaration du général de Gaulle que l’auteur a saisi l’ampleur de ce gâchis diplomatique.

Mais revenons à l’arrivée du président français à Québec. Ottawa s’arrangea pour déléguer le gouverneur général Roland Michener afin d’accueillir le général de Gaulle. Ce dernier fut de glace avec cet hôte symbolisant la conquête des Anglais et a été au contraire très chaleureux avec le Premier ministre québécois Daniel Johnson, avec qui il a passé le plus clair de son voyage. Il fera notamment avec lui la fameuse balade sur le chemin du Roy, car de Gaulle avait fait part à ses conseillers de son envie de « voir des gens ».

Un véritable roman à sensation

L’essai d’André Duchesne, qui se lit comme un véritable suspense, fourmille de détails et d’anecdotes savoureuses. Cela nous permet de voir à quel point un grand stress régnait sur l’organisation de cette visite. On y apprend que la première voiture qui fut soumise aux organisateurs était une Cadillac bleu poudre dotée d’un intérieur blanc.

Devant ce véhicule jugé « quétaine » pour un chef d’État, on opta pour une Lincoln noire que Jean O’Keefe, un logisticien dans l’entourage de Daniel Johnson, surnommé Monsieur Urgence, dénicha à Oakville. Cela fait écrire à André Duchesne : « Donc, le président de la France, en voyage au Québec, se déplacera dans une voiture américaine dénichée en Ontario. C’est ça, le Canada. »

Pour tous les organisateurs, cette visite revêtait une importance grandiose. « Au fil de mes recherches, j’ai compris l’importance du rôle de la Société Saint-Jean-Baptiste dans cette opération », explique André Duchesne.

C’est en effet cette organisation qui s’est assurée que, partout sur le passage de Charles de Gaulle, de Donnacona à Montréal, en passant par Trois-Rivières, des Québécois puissent exprimer leur admiration au général et à la France en agitant des drapeaux québécois et français.

Le fameux micro

Quant à savoir si le fameux discours du président français sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal avait été prévu ou pas, un flou continue de persister. Un micro avait été installé, en tous les cas. Dans l’après-midi, Jean Drapeau, voyant aux derniers détails, avait demandé qu’on le retire, précisant que de Gaulle allait parler aux dignitaires sur la terrasse arrière de l’hôtel de ville, mais pas à la foule.

Le responsable se contenta de le débrancher tout simplement. Si bien que, lorsque le général monta sur le balcon et vit le micro, il demanda de s’en servir. Un technicien de Radio-Canada, également organisateur politique du député libéral Jean-Paul Lefebvre, qui était sur place, s’empressa de s’acquitter de cette tâche.

« Il n’y avait pas seulement un micro, il y avait des enceintes acoustiques, explique André Duchesne. Que faisaient-elles là ? Il est très difficile de faire le tri dans les notes provenant de la Ville de Montréal, du gouvernement du Québec et de celui de la France. Certaines font allusion à une allocution et d’autres pas. »

Quoi qu’il en soit, de Gaulle avait un but précis en venant ici. Nous n’avons qu’à écouter le discours qu’il a fait à Québec, au Château Frontenac, lors de son arrivée, et celui qu’il a prononcé lors du déjeuner à l’hôtel de ville de Montréal, le jour de son départ. Il voit dans le Québec un peuple qui doit devenir « maître de lui » et aller « au fond des choses ». Et il passe ce message clairement.

Comme on le sait, la visite de Charles de Gaulle s’est terminée plus tôt que prévu, car Ottawa a pris la décision de ne pas l’accueillir comme cela devait se faire. Le président est donc reparti le 26 juillet à bord d’un avion.

Sur le tarmac, pendant qu’une fanfare jouait Vive la Canadienne, un conseiller du Quai d’Orsay glissa à l’oreille du président : « Mon général, vous avez payé la dette de Louis XV. »

Quant au Colbert, il s’engagea dans le Saint-Laurent le 30 juillet pour regagner la mer et retourner à Brest avec son équipage. Après avoir été transformé en musée maritime à Bordeaux pendant une quinzaine d’années à partir du milieu des années 90, il a été remorqué au cimetière des navires de Landévennec.

Le Colbert vit actuellement ses derniers jours. Il repose à Bassens en attendant d’être découpé en morceaux (si j’étais le Musée de la civilisation ou celui de Pointe-à-Callière, je m’empresserais de faire une demande à la France afin d’obtenir un fragment de ce bateau).

Le Colbert n’a pas eu la même chance que ce discours, celle de passer à la postérité. Mais il a eu le privilège de transporter le rêve qui était également du voyage.


La traversée du Colbert
par André Duchesne,
paru chez Boréal,
en juin 2017,
320 pages
ISBN Papier 9782764624807
ISBN PDF 9782764634806

Extrait en ligne

mardi 23 juillet 2019

24 juillet 1534 — Jacques Cartier prend possession du Canada au nom du roi de France

Texte de René Maran, paru en 1968 :

Le pilote malouin brûlait de « voyager, découvrir et conquérir à Neuve-France, ainsi que trouver, par le Nord, le passage au Cathay » (la Chine), le roi de France voyant dans ce périple une façon d’entraver l’avancée de Charles Quint et, partant, de l’affaiblir financièrement

L’enfance et l’adolescence de Jacques Cartier, né en 1491 à Saint-Malo, nourries de hauts faits maritimes, l’avaient poussé à faire de bonne heure ses classes de marin, en bourlinguant le long des côtes de l’Europe et de l’Afrique. Peut-être même participa-t-il à des guerres de courses, à des abordages.

Toujours est-il qu’il est « pilote et maître de navire » en 1521. Sa notoriété, déjà grande, sa fortune solide lui assure un bel avenir. L’une et l’autre lui ont permis de se marier, l’année précédente, avec Catherine des Granches ou des Granges, l’une des plus fortunées héritières de sa ville natale, fille de Jacques, connétable de Saint-Malo et sieur de la Ville-ès-Gars, et de dame Françoise, née du Mast.

Portrait de Jacques Cartier devant une carte de la côte canadienne. Dessin (colorisé) de Pierre Gandon (1899-1990)

Le mariage, célébré en grande pompe, a été béni par Messire Lancelot Ruffier, vicaire de Saint-Malo. Jacques Cartier accède par cette union au rang de notable en vue. II a pour beau-frère Macé Jalobert, maître d’équipage, et peut désormais compter en toute occasion sur l’appui financier et moral des Maingart, puissante famille alliée à celle des Granches. Il marche, lors de la fête patronale de la confrérie malouine de Saint-Jean, aux côtés du prévôt, derrière les « sonneux et tambourins », en tête de ses confrères venus en grand nombre, « nonobstant quelque indisposition de temps et mortalité ».

Jacques Cartier ne jouit pourtant, à cette époque, que d’une renommée locale. Où et comment l’a-t-il acquise ? Les archives malouines gardent encore sur ce point le silence. On peut néanmoins avancer qu’il connaissait déjà plus ou moins les côtes brésiliennes. Les Malouins du XVIe siècle s’engageaient volontiers comme marins sur les navires espagnols ou portugais allant chercher en Amérique Équinoxiale ce bois de teinture dit « bois de Brésil ».

Sans doute Jacques Cartier y fut-il pour son propre compte, à ses risques et périls. Ceux-ci étaient grands. Les Portugais, considérant le Brésil comme leur, massacraient sans merci tous ceux qui osaient leur faire concurrence. Tant de prétention avait d’ailleurs le don de révolter le pilote Crignon, qui s’écriait : « Quoique les Portugais soient le plus petit peuple du monde, le monde ne leur semble pas assez grand pour satisfaire leur cupidité. Il faut qu’ils aient bu de la poussière du cœur d’Alexandre pour montrer une ambition si démesurée. Ils croient tenir dans une seule main ce qu’ils ne pourraient embrasser avec toutes les deux. Il semble que Dieu ne fit que pour eux les mers et la terre, et que les autres nations ne soient pas dignes de naviguer. »

Quoi qu’il en soit, il est patent que Jacques Cartier a ramené du Brésil, en 1527, une jeune indigène, Catherine du Brésil, qui fut baptisée, le 30 juillet 1528, à Saint-Malo, par Messire Lancelot Ruffier, et eut pour marraine Catherine des Granches, femme de Jacques Cartier, tandis que Guyon Jamyn, recteur de Saint-Jacut, et beau-frère de Thomase Cartier, sœur du futur découvreur du Canada, lui servait de parrain. Il est patent aussi qu’il était suffisamment versé dans la connaissance de la langue portugaise pour servir d’interprète aux Portugais pris en mer et gardés dans les prisons de Saint-Malo.

Cartier n’apparaît soudain en pleine lumière qu’en 1533. Le navigateur malouin va sur ses quarante-deux ans. L’inaction lui pèse. II a soif d’aventures, voit loin, pense grand et voudrait, sentant qu’il n’est pas fait pour n’être rien qu’un roulier des mers, qu’on lui confiât une entreprise à sa taille. Mais à qui doit-il s’adresser ? À qui peut-il faire part de ses désirs, de ses projets ? Parbleu, à Philippe de Chabot, seigneur de Brion, comte de Buzançais et Charny, amiral de France !

Il a déjà eu l’occasion de deviser nombre de fois avec ce grand seigneur, notamment le jour où il lui a fait don de quelques-uns des singes et des perroquets qu’il avait rapportés du Brésil, en 1527. Les grands de ce monde ne sont pas insensibles aux présents. Les cadeaux entretiennent leur mémoire. L’appétit de l’or tiendra celle de Philippe de Chabot en éveil. Son zèle — car il est la vénalité même — croîtra en raison des richesses qu’on fera miroiter à ses yeux. Lui seul peut, en tout cas, vu le crédit dont il jouit à la cour de François Ier, faire aboutir la demande qu’il lui adresse. Celle-ci tend à obtenir l’autorisation de poursuivre les recherches que Giovanni Verrazzano n’a pu qu’ébaucher naguère.

La demande formulée par le père adoptif de Catherine du Brésil tombait à merveille. En favorisant ses desseins, le roi de France dispose d’un moyen propre à entraver l’expansion coloniale de Charles Quint, et à lui créer, ce faisant, de pénibles embarras financiers. L’autorisation que sollicite Jacques Cartier sert par conséquent sa politique. D’où il découle qu’il se doit de lui prêter tout son appui pour lui permettre d’aller « aux Terres Neuves découvrir certaines îles et pays où l’on dit qu’il se doit trouver quantité d’or ».

Itinéraire du premier voyage de Jacques Cartier en 1534

Il mande à cet effet à son trésorier, le 12 mars 1534, de verser entre les mains de Jacques Cartier, navigateur et maître pilote, la somme de six mille livres. Le royal commanditaire met, en outre, à sa disposition, deux navires. Chacun de ces navires jauge soixante tonneaux. Leur équipage ne comprend que soixante hommes en tout.

Leur recrutement ne s’opéra pas sans difficulté. Tout fut mis en œuvre pour l’enrayer. Force fut au vice-amiral Charles de Moüy, seigneur de la Meilleraye, d’intervenir avec énergie, au nom du roi, pour faire entendre raison aux matelots que les armateurs malouins débauchaient en sourdine. Il y parvint, en mettant l’embargo sur tous les navires ancrés en rade de Saint-Malo. Celui-ci ne fut levé qu’au départ de l’expédition que le roi de France avait placée sous le commandement de Jacques Cartier.

Au dire de Léon Ville, qui a romancé un agréable Jacques Cartier à l’usage de la jeunesse, des deux vaisseaux que commande le marin breton, l’un s’appelle le Triton, l’autre le Goéland. Selon le même auteur, le voyage d’aller dura quatre-vingt-dix jours. En réalité, parti de Saint-Malo le 20 avril 1534, Jacques Cartier atteint le cap terre-neuvien de Bonavista le 10 mai suivant, mouille à cinq lieues de là, au sud, dans un port auquel il donne le nom de Sainte-Catherine, s’y ravitaille en viandes et en poissons, prend alors la direction du nord, s’engage dans le détroit de la Baie des Châteaux, qui s’appelle aujourd’hui le détroit de Belle-Isle.


Il serre ensuite de près la côte méridionale du Labrador, dans la direction du sud-ouest, « jalonnant çà et là sa route, souligne M. d’Avezac, l’un de ses meilleurs et plus consciencieux biographes, de quelques noms bretons, tels que Havre de Brest, Havre de Saint-Servan, au milieu de beaucoup d’autres, jusqu’à la baie de Chicataka, qui fut appelée Havre de Jacques Cartier.


Jacques Cartier prend possession de la Baie de Gaspé le 24 juillet 1534. 
Illustration de Louis-Charles Bombled (1862-1927) publiée dans Histoire de la Nouvelle-France par E. Guénin (1904)

Comme le golfe allait s’élargissant de plus en plus, il voulut en reconnaître la rive opposée, et vint aborder au cap Double, la pointe Riche de nos jours, pour descendre ensuite jusqu’à un cap qu’on atteignit le 24 juin et qu’on appela pour cette raison cap Saint-Jean, aujourd’hui cap de l’Anguille. De là, tournant à l’ouest, on toucha successivement à diverses îles, dont l’une reçut le nom de Brion, en l’honneur du grand amiral qui avait patronné l’expédition, et l’on arriva au fleuve des Basques : la rivière de Miramichi. Puis on remonta au nord, en explorant la Baie-des-Chaleurs, dont l’entrée est signalée au-delà par le cap de Prato, aujourd’hui Cap Forillon.

De là, toujours serrant la côte qu’il remonte vers le nord, il arrive à Gaspé et prend possession, le 24 juillet 1534, du sol de la Nouvelle France. Voici le texte authentique de cette prise de possession :

« Le XXIVe jour dudit mois, nous fîmes faire une croix, de trente pieds de haut, qui fut faite devant plusieurs d’eux [il s’agit des indigènes de Gaspé], sur la pointe de l’entrée dudit havre ; sous le croisillon de laquelle mîmes un écusson en bosse, à trois fleurs de lys, et dessus, un écriteau en bois, engravé en grosses lettres de forme, où il y avait : VIVE LE ROY DE FRANCE

« Et icelle croix plantâmes sur ladite pointe devant eux, lesquels la regardaient faire et planter. Et après qu’elle fut élevée en l’air, nous nous mîmes tous à genoux, les mains jointes, en adorant icelle devant eux ; et leur fîmes signe, regardant et leur montrant le ciel, que par icelle était notre rédemption. »

La Gaspésie est désormais terre française. Le roi de France a dorénavant droit de regard sur les provinces qui l’entourent. Leur ensemble forme le Canada. En donnant à François Ier ces terres nouvelles, leur découvreur a rempli l’essentiel de sa mission. Voilà ce que signifie, aux yeux de Cartier et de ses gens, le ‘padron’ fleurdelisé dominant la baie de Gaspé.

Source : d’après Voyages de découverte au Canada entre les années 1534 et 1542, suivis d’une biographie de Jacques Cartier par René Maran, paru en 1968

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dimanche 21 juillet 2019

L'hypothèse de l'homme jetable

Article de Maria Kouloglou, sociologue, paru dans Quillette. Quillette est un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets, même les plus polémiques.


Dans son analyse « Les femmes et le génocide au Rwanda », Aloisea Inyumba écrivait : « Le génocide au Rwanda est une tragédie aux répercussions profondes qui aura été particulièrement dure pour les femmes. Elles constituent désormais 70 % de la population, vu que le génocide a tout d’abord exterminé la population masculine. »

En 1998, lors d’une conférence sur les violences domestiques organisée au Salvador, Hillary Clinton déclarait : « Les femmes ont toujours été les premières victimes de la guerre. Les femmes perdent leurs maris, leurs pères, leurs fils aux combats. » Deux citations illustrant une tendance générale : aux yeux de beaucoup, les hommes sont des quantités négligeables. Telle est mon hypothèse de la « jetabilité masculine ».


Les hommes, ces êtres jetables

Faire des hommes des êtres jetables consiste à moins se préoccuper de leur santé et de leur sécurité que de celles des femmes. Ce qui pourrait sembler surprenant vu tout l’accent mis, dans les sociétés occidentales contemporaines, sur l’oppression des femmes par les hommes. Comment concevoir que des sociétés construites par et pour les hommes aient fait de leur bien-être une question subsidiaire  ? Sauf que cette façon de voir les choses est simpliste et atténue grandement la complexité du monde. Une étude publiée en 2016 dans la revue Social Psychological and Personality Science montre que les gens sont davantage disposés à sacrifier des hommes en temps de crise, mais aussi à les faire davantage souffrir en général. En 2017, une réplication de l’expérience de Milgram menée en Pologne tombait sur des données (non significatives) montrant que les participants avaient moins de scrupules à électrocuter les hommes que les femmes : « Il convient de noter, écrivent les auteurs, que, même si le nombre de personnes refusant d’exécuter les ordres de l’expérimentateur était trois fois plus élevé lorsque l’étudiant [la personne électrocutée] était une femme, la petitesse de l’échantillon ne nous permet pas de tirer des conclusions solides. »

Une étude publiée en 2000 révélait que, dans les cas d’homicides routiers, les chauffards étaient plus durement sanctionnés lorsqu’ils avaient tué des femmes. Dans une autre étude menée au Texas en 1991, les criminels étaient eux aussi soumis à de plus longues peines de prison lorsque leurs victimes avaient été des femmes. Quelques données laissent entendre que « les femmes et les enfants d’abord » demeure un principe appliqué par les sauveteurs lors des catastrophes naturelles. Des chercheurs en sciences sociales ont également montré que les médias se focalisent davantage sur les victimes femmes que sur les victimes hommes. Une différence particulièrement saillante lorsqu’il s’agit de femmes blanches.

Qu’on considère ce qui précède à la lumière de ce qui suit : les hommes ont beaucoup plus de risques d’être assassinés que les femmes et, dans certains cas, ils sont aussi plus susceptibles d’être victimes de violences physiques. Dans la plupart des pays, par rapport aux femmes, les hommes ont plus de risques de se suicider, d’être sans domicile fixe, d’être tués par la police et d’occuper des emplois dangereux. En outre, certains pays criminalisent spécifiquement l’homosexualité masculine et les homosexuels mâles sont visiblement plus susceptibles d’être victimes de crimes de haine. Les viols et les agressions sexuelles commis sur des hommes en temps de guerre semblent également plus fréquents que ce qu’imaginent la plupart des gens.

Pour autant, les médias se focalisent de manière écrasante sur la violence que subissent les femmes et il existe de nombreuses associations et organisations internationales spécialisées dans la protection des femmes et des filles. Trouver des ressources similaires pour mettre fin aux violences faites aux hommes relève d’une entreprise autrement plus difficile. Ce qui ne signifie pas que les hommes sont toujours plus accessoires que les femmes. Il existe en effet de nombreuses circonstances où les femmes sont elles aussi considérées comme des quantités négligeables, comme on le voit avec le phénomène des avortements sélectifs en Chine et en Inde. Reste que, si cela complexifie mon hypothèse, cela ne l’invalide pas.




Pourquoi la violence que subissent les hommes est souvent ignorée

Lorsqu’on les pousse à admettre que la violence faite aux hommes est largement normalisée et ignorée par rapport à celle que subissent les femmes, la réaction de beaucoup de gens consiste à essayer de justifier un tel déséquilibre. Par exemple, d’aucuns affirment que la violence à l’égard des femmes est « sexospécifique » et devrait donc être prise davantage au sérieux. Reste qu’une grande partie des violences que subissent les hommes est elle aussi « genrée ». Pendant le génocide rwandais, ce sont surtout les hommes et les adolescents qui ont été pris pour cible et tués en raison de leur sexe. La nature sexospécifique de ces meurtres a toutefois été largement minimisée. Lors du massacre de Srebrenica, les hommes et les adolescents ont représenté la grande majorité des victimes. Les violences sexuelles à l’égard des hommes sont également considérées par de nombreux chercheurs en sciences sociales comme des attaques contre la masculinité visant à démoraliser les victimes en les rendant incapables de remplir leur rôle d’homme. Même en admettant que la violence contre les hommes ne soit pas sexiste, cela ne rend pas plus légitime le passage sous silence de la victimisation des hommes et des garçons, alors qu’elle est plus courante et répandue que celle des femmes.

Un argument similaire est le suivant : parce que les hommes sont couramment victimes d’autres hommes, le phénomène est moins important que la violence infligée aux hommes et aux femmes de manière arbitraire. Pour une raison quelconque, on n’aurait pas affaire ici à de la violence « sexiste », car on part du principe que les hommes ne peuvent pas cibler d’autres hommes du fait de leur sexe. Cette façon de penser est très peu satisfaisante. La compétition masculine est généralement acharnée et certaines données laissent entendre que les femmes s’apprécient davantage que ne le font les hommes entre eux. Lorsqu’un homme viole ou castre un ennemi en temps de guerre, ce n’est pas seulement un acte de violence aveugle, il s’agit d’une attaque directe contre la masculinité.

Une troisième excuse, en général non explicitement posée mais fortement sous-entendue, voudrait que les hommes « méritent » leur sort. Après tout, si les hommes représentent la majorité des agresseurs, qu’on leur rende la monnaie de leur pièce. Dans un article de 2004 portant sur la violence dans la région de Ciudad Juárez, ville frontalière du Mexique, le politologue Adam Jones citait un article de Debbie Nathan du Texas Observer où l’on pouvait lire : « Les cadavres d’hommes abattus, massacrés et carbonisés sont retrouvés beaucoup plus fréquemment que les corps de femmes. Peu de gens semblent surpris, et encore moins outrés, par ce carnage d’hommes. »

S’appuyant sur ces arguments, Jones poursuivait :

« La procédure standard chez les universitaires et les militants féministes stipule que, lorsqu’on s’attaque à un phénomène social complexe comme le meurtre, certaines règles doivent être respectées. Pour le dire sommairement, les chiffres pouvant susciter de l’inquiétude et de la sympathie à l’égard des femmes — en l’occurrence, la forte augmentation des taux d’homicides de femmes à Ciudad Juárez — doivent être soigneusement distingués et présentés isolément. Les données menaçant de contrebalancer ou de contextualiser ce tableau, peut-être au détriment de l’importance accordée aux victimes femmes, doivent être ignorées ou occultées. D’où l’invisibilité des 90 % de victimes de meurtre à Juárez qui sont des hommes. [...] Cette stratégie féministe reflète et tire profit de croyances culturelles au sujet des hommes quasiment universelles. Les hommes sont considérés comme les victimes naturelles de la violence homicidaire, et ce, principalement pour deux raisons. C’est en partie parce que, dans la plupart des cas, les tueurs d’hommes sont d’autres hommes — et que cette violence relève, pense-t-on, d’un éternel masculin. Ensuite, les hommes sont considérés comme des victimes non innocentes. »

Pour le dire autrement : les hommes sont en général perçus, à un degré ou à un autre, comme responsables de leur propre victimisation. Les femmes, à l’inverse, sont en grande partie innocentes et la violence commise contre elles serait, dès lors, un crime plus grave. Mais il ne s’agit là que d’une doctrine de culpabilité et de représailles collectives. Quelles en sont les causes ?


Le critère de la sélection naturelle

La question qui se pose maintenant est la suivante : pourquoi la société semble-t-elle plus attachée au bien-être des femmes qu’à celui des hommes ?

Des chercheurs en sciences sociales pourraient arguer que la société s’attend à ce que les hommes soient plus résilients et autonomes, ce qui fait qu’ils sont souvent considérés comme des victimes moins importantes. Les femmes, en revanche, sont perçues comme relativement faibles et vulnérables, et ont donc un plus grand besoin de protection, de la même manière que les adultes se sentent un devoir de protection envers les enfants. Sauf que bien des féministes s’opposeraient sans doute à cette attitude, vue comme une marque de sexisme bienveillant et d’infantilisation des femmes.

D’autres font l’hypothèse que les humains — surtout les hommes — préfèrent protéger les femmes pour des raisons liées à la sélection naturelle. Au moins une étude menée par des psychologues évolutionnaires observe que les hommes sont plus disposés au choix anti-utilitariste — laisser mourir trois individus de leur sexe pour en sauver un du sexe opposé — et de le faire d’autant plus lorsque les femmes, de potentielles partenaires sexuelles, sont en minorité. Cela laisse entendre que la disposition des hommes à sacrifier d’autres hommes pour sauver des femmes pourrait être liée à des questions reproductives. Le scientifique David Brin soutient que les femmes ressemblent physiquement plus aux enfants (néoténie) que les hommes et que l’évolution les a donc façonnées pour qu’elles inspirent des velléités protectrices aux hommes. Une explication laissant de côté les résultats d’autres études montrant que les femmes sont aussi plus disposées que les hommes à sacrifier des hommes. On peut dès lors avancer une autre explication : que l’évolution a poussé les hommes et les femmes à protéger les femmes parce qu’un homme peut féconder plusieurs femmes, alors qu’une femme ne peut généralement avoir qu’un seul enfant à la fois. Il serait dès lors plus logique pour les sociétés de protéger les femmes pour qu’elles soient en mesure de se reproduire.

Difficile de dire quelle théorie est la plus exacte ou si elles ont toutes des éléments de vérité. Étrangement, les recherches sur le sujet se font rares. Ce qui soutient mon hypothèse : on ignore le sujet, car les hommes sont des victimes de moindre importance et qu’ils sont par défaut considérés comme des êtres jetables. Et la rareté des sources sur la question ne fait que renforcer le phénomène.

Un monde sans hommes jetables est-il possible ?


Au vu des données disponibles, on ne peut pas dire avec certitude si la « jetabilité masculine » est en partie le fruit de l’évolution ou si elle est entièrement le produit de la socialisation. Même en partant du principe que le phénomène est, à un certain niveau, instinctif, cela ne veut pas dire que la société ne peut rien faire pour le minimiser. La véritable question à se poser est : voulons-nous l’éliminer ? Voulons-nous envoyer davantage de femmes à la guerre ? Voulons-nous davantage de femmes dans des professions dangereuses ? Voulons-nous nous soucier des victimes masculines et féminines de manière égale ? Je pense qu’une telle égalité est un objectif louable, mais qu’elle suscitera bien des résistances sociales. Les hommes, eux-mêmes, rechignent souvent à se considérer comme des victimes, les traditionalistes (de tous sexes) pourraient résister à un tel bouleversement des normes de genre et beaucoup de féministes n’aimeraient sans doute pas voir les victimes hommes recevoir trop d’attention.

Quelles conséquences pour le féminisme ?

Mon hypothèse de la « jetabilité masculine » remet en question certains présupposés féministes, mais elle n’est pas forcément un argument hostile au féminisme. Par le passé, des féministes se sont effectivement opposées à la lutte contre la victimisation des hommes, en premier lieu par crainte qu’un accent mis sur ces victimes ne marginalise davantage les femmes victimes de la violence masculine.


Mais il serait injuste d’en tirer des généralités sur la théorie féministe. Bon nombre de grandes figures féministes, à l’instar de bell hooks (Gloria Jean Watkins), ont aussi souligné combien le « patriarcat » pouvait être délétère pour les hommes. Les féministes admettent aussi globalement que les hommes victimes de violences sexuelles sont marginalisés parce qu’ils s’opposent aux normes de genre dominantes. Reste que l’attitude des féministes face aux problèmes masculins est loin d’être parfaite et certaines critiques formulées par des militants de la cause masculine ne sont pas non plus sans fondement ni intérêt. Je pense cependant qu’il est à la fois possible et nécessaire de trouver un terrain d’entente. Difficile de dire que le féminisme est inutile lorsqu’on voit l’oppression et la victimisation des femmes dans le monde. Mais l’oppression n’est pas un jeu à somme nulle — s’occuper de celle des femmes n’exige pas d’ignorer les souffrances des hommes.

Traduction de Peggy Sastre

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samedi 20 juillet 2019

Unplanned n'est pas le film d'horreur qu'ont dépeint les médias québécois

Au sujet d'Unplanned, Éric Lanthier qui a été voir le film affirme :

J'explique qu'Unplanned n'est pas le film d'horreur qu'on dit qu'il est. Ce film ne comporte rien d'exagéré. Le danger c'est qu'il relance le débat sur l'avortement et particulière la légalité des avortements tardifs qui sont pratiqués entre 24 et 40 semaines. Puisque le débat est maintenant ouvert, j'offre une solution positive pour augmenter le nombre de femme à assister la naissance de leur enfant.


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vendredi 19 juillet 2019

Démographie : Le gouvernement bruxellois lève en partie l'interdiction du port de signes religieux dans l'enseignement

La Région bruxelloise est l’une des trois régions qui composent la Belgique. Elle ne doit pas être confondue avec la Ville de Bruxelles, qui n’est qu’une commune de la région. La région compte 1 205 309 habitants au 1er mai 2018. Elle a ses propres gouvernement et parlement et dispose de pouvoirs internationaux économiques et financiers. Les élections du 26 mai 2019 ont débouché sur la formation d’un nouveau gouvernement régional composé de socialistes, d’écologistes et de libéraux.

La déclaration de politique générale du gouvernement régional bruxellois est analysée de fond en comble depuis mercredi dernier par les journalistes et autres observateurs politiques. L’accord du gouvernement francophone bruxellois (Cocof), lui, est passé plus inaperçu. Il recèle pourtant une mesure non négligeable.

« Le mouvement #metto [#balancetonporc], la montée des populismes et des nationalismes racistes ont mis à l’avant-plan la réalité crue de la discrimination, de la haine et des violences liées à une part de l’identité des personnes (genre, orientation sexuelle, religion, etc.). Les conséquences sur le quotidien des personnes concernées sont désastreuses », stipule ainsi la déclaration de politique générale, qui souligne à de nombreuses reprises sa volonté d’agir contre ces violences.

CDH = centre-gauche social (« humaniste » anciennement social-chrétien), Écolo = écologistes progressistes, MR = libéraux progressistes, PS = socialistes, DéFI = libéraux sociaux, PTB = « parti du travail » extrême gauche. Écolo + PS + PTB = 84,4 % des voix musulmanes.
Prônant un enseignement public de qualité et « émancipateur pour toutes et tous », le Cocof indique que le gouvernement lèvera l’interdiction du port de signes convictionnels par les étudiants dans l’enseignement supérieur et en promotion sociale. Il stipule toutefois que « l’interdiction du port de [ces] signes dans l’enseignement obligatoire sera maintenue ».


Résultats aux élections de Bruxelles (2019)


Une avancée de taille pour Zakia Khattabi (Écolo), qui a porté la mesure lors des négociations : « Cette interdiction m’a toujours été insupportable par son caractère discriminant tant je sais, comme féministe, combien l’accès à la formation puis à l’emploi sont des voies à l’émancipation des femmes. Il m’a toujours été incompréhensible que cette interdiction, et singulièrement celle du port du voile puisque c’est de cela qu’il s’agit, se fasse au nom précisément de leur émancipation... Bref, une première avancée et une victoire personnelle que je savoure tant le contexte actuel (et certains partenaires autour de la table) est peu propice au management inclusif de notre diversité », indique la co-présidente d’Ecolo sur Facebook.

Au nord de Bruxelles les communes à forte population immigrée (Anderlecht, Molenbeek, Saint-Josse, etc.), le parti socialiste y arrive en tête. Au sud, plutôt des communes huppées (Uccle, Boitsfort, les Woluwe, Auderghem, etc.) qui votent plutôt écologistes ou libéraux à droite économiquement, mais conformistes sur le plan des valeurs sociétales.


Dans son message, Zakia Khattabi ne manque pas de piquer au passage le parti d’extrême gauche, le PTB, en parlant de cette mesure comme d’un « élément en particulier dont je suis fière (et qui a visiblement échappé à la lecture des camarades ptbistes) ». Le parti d'extrême gauche qui a récolté 24 % des voix musulmanes, par l’intermédiaire de Françoise Desmet confirme néanmoins qu’il s’agit d’une « bonne chose, c’est un pas en avant. L’interdiction du port de signes religieux discrimine toute une série de femmes dans la société. Cette mesure est donc une porte d’entrée à d’autres débats sur la levée de l’interdiction dans l’administration publique ».

Du côté des libéraux en revanche, le son de cloche est différent : « Même si cette mesure est limitée aux étudiants du supérieur et de promotion sociale, ceci est un précédent qui fragilisera l’école comme lieu de neutralité à l’égard du fait religieux. Cette reculade risque fort d’en entraîner d’autres au niveau scolaire et dans la fonction publique. Nous nous étonnons que Défi (libéral-social francophone), qui veut intégrer la laïcité dans la Constitution, soit complice de cette politique », réagit Gaëtan Van Goidsenhoven.


Les causes de la « Révolution tranquille » en matière d'éducation, ses conséquences

Gilles Paquet


Dans l'ouvrage collectif La Révolution tranquille en héritage, sur lequel nous reviendrons, Gilles Paquet, économiste à l'Université d’Ottawa, revient sur les causes et les effets de ce que l'on nomme un peu rapidement la « Révolution » tranquille, cette vache sacrée d'une certaine gauche québécoise.



Extraits (les intertitres en gras sont de nous) :


« 

La démographie explique à peu près les deux tiers de tout.


David Foot

[...]


[Q]uelle a été la source des changements [issus de la « Révolution » tranquille] ? à quoi peut-on attribuer les dérapages s’il y en a eu? et quel est le degré d’inachèvement des travaux enclenchés, quel déblocage est nécessaire ?

À ces trois questions, les réponses sont claires : le changement a souvent été déclenché par la démographie; les dérapages sont venus d’un étatisme excessif; et le déblocage ne peut venir que d’une nouvelle gouvernance.

Les grands faits qui caractérisent l'époque de la Révolution tranquille
• l’urbanisation du Québec dans la décennie des années 40 a été phénoménale: il s’est urbanisé autant de gens dans cette décennie que dans tout le siècle qui a précédé ;

• entre 1951 et 1966, il va naître deux millions de Québécois : en 1966, grosso modo, un Québécois sur trois aura moins de quinze ans; beaucoup de jeunes: plus de personnes à l’école qu’au travail, sans pouvoir, mais avec beaucoup de temps libre et de grands espoirs (ce qu’on nommera l’esprit de 1968) ;

• entre 1870 et 1957, le taux de croissance de la valeur ajoutée par année-personne est comparable à celui de l’Ontario ;

• entre 1935 et 1955, le taux de croissance de la production industrielle au Québec dépasse celui de l’Ontario; entre 1946 et 1958, le niveau du revenu personnel par habitant au Québec progressait de plus de 5 % par année et gagnait sur celui de l’Ontario ;

• les années 50 ont été la seule décennie du XXe siècle où les migrations interprovinciales ont donné un solde positif au Québec ;

• au cours des deux décennies antérieures à 1967-1968, les inscriptions à tous les ordres d’enseignement augmentaient très rapidement;

• les changements dramatiques dans le régime des relations de travail (en particulier dans le secteur public) ont eu un impact sur la montée des corporatismes, sur la détérioration du climat social et sur l’explosion salariale dans la période subséquente;

• il y a eu aussi dans tout le monde occidental (et au Québec aussi fortement qu’ailleurs), dans l’après Seconde Guerre mondiale, la montée d’un grand relativisme moral qui n’a pas été sans rappeler le vent idéologique ayant soufflé sur le monde atlantique à la fin du XVIIIe siècle enclenchant alors ce qu’on a nommé la Révolution atlantique (Godechot-Palmer)[1] ;

• il y a enfin l’arrivée sur la scène occidentale de l’idéologie des droits de la personne (dans la foulée de la Déclaration des Nations Unies de 1948) et de la légitimité de demandes illimitées vis-à-vis de l’État — qui vont amener le citoyen à réclamer de l’État dit providence qu’il soit l’instrument de la réalisation de toutes sortes de gratifications, et à se déresponsabiliser relativement de sa propre condition; cela est pleinement rendu par le slogan de Mai 68 : « Soyez réaliste, demandez l’impossible ! »
[…]

De ces faits stylisés, je conclus que les chromos Grande Noirceur et Révolution tranquille sont indûment réducteurs  pour caractériser l’avant et l’après 1960 au Québec si l’on cherche une explication persuasive et non pas seulement une fabulation inspirante.

[...]

La Grande Noirceur et les héritiers de la Révolution tranquille vus dans le cahier-manuel d'éthique et de culture religieuse pour la 1re secondaire des éditions La Pensée (p. 56)



La démographie comme moteur des changements

Le système d’éducation québécois a subi de nombreuses transformations dans les années 60. La grande cause de ces transformations est cependant moins le volontarisme des politiciens et des bureaucrates qu’une grande vague démographique dont les effets ont commencé à se faire sentir dès avant 1960. C’est pour répondre aux besoins criants de cette grande vague démographique qu’on va devoir commencer à construire tout un réseau d’écoles et d’institutions sanitaires déjà sous le régime Duplessis. L’État va être le grand improvisateur de ces transformations forcées, pour parer au plus urgent, parce que le privé et le « sans but lucratif » sont débordés. La grande cause du dérangement sera cependant démographique.

Sans aucun doute, les accompagnateurs politico-bureaucratiques de ce mouvement vont y mettre du leur : on va voter bien des lois scolaires dans les années 60 — allongeant l’âge de fréquentation scolaire obligatoire, ramenant plus de 1 000 commissions scolaires à une soixantaine, et les obligeant à assurer l’enseignement secondaire, etc. Mais cet ajustement avait déjà commencé dès les années 40, et s’était poursuivi avec force dans les années 50, en proportion de l’augmentation de la clientèle réclamant des institutions supplémentaires. Dans les années 60, on répond seulement aux goulots d’étranglement subséquents qui se matérialisent.

En effet, les baby-boomers ne mourant pas en arrivant à l’adolescence, on va inventer, en cascade, les cégeps pour prendre le relais des polyvalentes en 1967, et l’Université du Québec, créée en décembre 1968, pour prendre le relais des cégeps : une cascade d’établissements pour accueillir l’énorme vague d’étudiants que les institutions existantes n’auraient su accueillir, et qu’une population québécoise dont le revenu croît vite n’aurait pas accepté qu’on sacrifie.

Quantité oui, mais qualité laissant à désirer

La « démocratisation de l’éducation » est le slogan qu’on utilisera pour décrire la mise en place de ces nouvelles structures d’accueil dans les années 60. La population était favorable à la réforme des structures (vague démographique oblige, des réformes s’imposaient), mais elle n’a pas été impressionnée par la qualité du produit des nouveaux établissements (polyvalentes, cégeps). La grogne a commencé dès les années 60.

[...]

Au début, en éducation, il fallait évidemment travailler à la hache, et faire face au problème « quantitatif » de la horde démographique. Un appareil d’État a semblé être le seul mécanisme capable de parer au plus urgent.

[…]

L'État monopole et sa bureaucratie s'accrochent après l'urgence

Mais une fois le gros du choc démographique passé, l’appareil d’État n’a pas voulu lâcher prise, même quand il est devenu clair que tous les intervenants (professeurs, parents, étudiants) se considéraient mal servis par le monopole public qui imposait un régime pédagogique inadéquat.

L’impact de ce monopole d’État et de sa bureaucratie a été catastrophique, diront les économistes et sociologues qui ont écrit un livre noir accablant[2]. Mais rien ne saurait mieux exprimer la faillite que les spectaculaires taux de décrochage scolaire et les dénonciations de Jean-Paul Desbiens (dit frère Untel) qui, dans sa préface au livre de Migué et Marceau, a dit son amer désappointement avec verve, mais aussi avec la légitimité de celui qui avait lancé un débat important sur l’éducation au Québec à la fin des années 50[3].

[...]

Parents désorganisés, fugaces et dociles contre syndicats et bureaucrates conservateurs

Desbiens dénonce, dans la préface du livre de Migué et Marceau, l’incurie des parents (qui « ne constituent pas une force organisée, sauf en cas de crises pointues et localisées ») et de l’opinion publique (« fugace, distraite, facilement manipulable en cette matière ») mais surtout « une Sainte-Alliance entre les politiciens, les syndicats d’enseignants et les bureaucrates en faveur du maintien et de l’extension du monopole.

« Les clientèles captives sont moins rétives, moins malcommodes que les clientèles libres » (p. xiv).

[…]

Centralisation, jacobinisme et volonté de programmation citoyenne

La tendance à la centralisation, à la bureaucratisation et au jacobinisme demeure hégémonique, et le débat récent autour du cours d’éthique et de culture religieuse — l’imposition d’une religion d’État, disent certains — révèle clairement un certain césarisme.

Dans une société pluraliste et une démocratie libérale, la vision du monde à saveur républicaine — qui statue que l’État doit incorporer les valeurs de la communauté politique, constituer une sorte de personne en plus grand et en plus important et définir la manière morale pour la communauté de fixer ses droits — est oppressante. Le monopole public de l’éducation est naturellement amené à imposer l’uniformité (au nom d’un égalitarisme abusif), et donc à rendre impossible la variété requise, au nom d’une certaine programmation citoyenne.

[…]

C’est condamner le monde de l’éducation à un arrimage ni très heureux ni cohérent entre un système d’éducation bureaucratique et un environnement bariolé, mais aussi, disent certains, à la médiocrité et à la production systématique du décrochage scolaire et de l’analphabétisme.

Les sociétés qui ont choisi la variété et la concurrence dans l’éducation ont des résultats énormément plus impressionnants[4].

[…]

Sainte-Alliance à saveur étatiste, corporatiste et syndicaliste

Ce n’est pas un problème strictement d’éducation non plus que proprement québécois, puisque d’autres juridictions ont aussi été détournées de leurs trajectoires originales par d’autres formes de Sainte-Alliance à saveur étatiste, corporatiste et syndicaliste. La force d’inertie de ces arrangements est robuste: ils savent résister aux assauts et, ce faisant, préserver des «systèmes scolaires» fort coûteux, inefficients et non viables à long terme même au niveau universitaire[5].

C’est là le côté sombre des monopoles d’État créés au nom d’idéaux tout aussi fumeux que sacrés chez les bien-pensants (bien commun, démocratie, égalitarisme, pallier l’ignorance ou l’incurie des citoyens-parents, etc.) et embaumés comme « acquis sociaux ».



[1] Peter H. Amann, The Eighteenth-Century Revolution: French or Western?, Boston, Heath, 1963.

[2] Jean-Luc Migué et Richard Marceau, Le Monopole public de l’éducation, Sillery, Presses de l’Université du Québec, 1989; Gilles Gagné (dir.), Main basse sur l’éducation, Québec, Nota bene, 1999; Gilles Paquet, Pathologies de gouvernance, Montréal, Liber, 2004, chapitres 12 et 13.

[3] Jean-Paul Desbiens, Les Insolences du frère Untel, Montréal, Éditions de l’homme, 1960; Jean-Paul Desbiens, préface à l’ouvrage de Migué et Marceau, Le Monopole public de l’éducation.

[4]  Gilles Paquet, Pathologies de gouvernance, p. 127.

[5] Gilles Paquet, « Ontario Higher Education as Governance Failures », Optimum Online, vol. 40, no 1 (2010), p. 60-66.


La Révolution tranquille en héritage
Collectif
chez Boréal
à Montréal
paru le 4 octobre 2011,
304 pages
ISBN-13 : 978-2-7646-2115-8

Voir aussi

Le « mythe » de la Révolution tranquille

Héritage de la Révolution tranquille : lent déclin démographique du Québec ?

Révolution tranquille : Entre imaginaire et réalité économique et sociale

Du Grand Rattrapage au Déclin tranquille : déboulonner la prétendue Révolution tranquille

Baisse relative du nombre de diplômés par rapport à l'Ontario après la Grande Noirceur

Grande Noirceur — Non, l'Église n'était pas de connivence avec le gouvernement et les élites

La Grande Nouérrceurrr : portrait de famille monochrome, rictus, pénurie francocentrique et ânonnements (5 pages)

La Grande Noirceur, revue et corrigée

Le « mythe » de la Révolution tranquille