dimanche 20 septembre 2020

Trente-deux linguistes énumèrent les défauts de l’écriture inclusive

« Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral. » Bien que favorables à la féminisation de la langue, plusieurs linguistes estiment l’écriture inclusive profondément problématique.

Présentée par ses promoteurs comme un progrès social, l’écriture inclusive n’a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique, la linguistique se tenant en retrait des débats médiatiques. Derrière le souci d’une représentation équitable des femmes et des hommes dans le discours, l’inclusivisme désire cependant imposer des pratiques relevant d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. Rappelons une évidence : la langue est à tout le monde.

Des femmes tué·e·s...

LES DÉFAUTS DE L’ÉCRITURE INCLUSIVE

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été « masculinisée » par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’« invisibilisation » de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle « pure » que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à l" invisibilisation », c’est au mieux une métaphore, mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.

La langue n’a pu être ni masculinisée, ni féminisée sur décision d’un groupe de grammairiens, car la langue n’est pas une création de grammairiens — ni de grammairiennes. Ce ne sont pas les recommandations institutionnelles qui créent la langue, mais l’usage des locuteurs. L’exemple, unique et tant cité, de la règle d’accord « le masculin l’emporte sur le féminin » ne prétend posséder aucune pertinence sociale. C’est du reste une formulation fort rare, si ce n’est mythique, puisqu’on ne la trouve dans aucun manuel contemporain, ni même chez Bescherelle en 1835. Les mots féminin et masculin n’ont évidemment pas le même sens appliqués au sexe ou à la grammaire : trouver un quelconque privilège social dans l’accord des adjectifs est une simple vue de l’esprit. Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues. En effet, la langue française permet toujours de désigner le sexe des personnes et ce n’est pas uniquement une affaire de lexique, mais aussi de déterminants et de pronoms (« Elle est médecin »). Par ailleurs, un nom de genre grammatical masculin peut désigner un être de sexe biologique féminin (« Ma fille est un vrai génie des maths ») et inversement (« C’est Jules, la vraie victime de l’accident »). On peut même dire « un aigle femelle » ou « une grenouille mâle »…

UNE ÉCRITURE EXCLUANTE

La langue n’est pas une liste de mots dénués de contexte et d’intentions, renvoyant à des essences. Il n’y a aucune langue qui soit fondée sur une correspondance sexuelle stricte. Autrement, le sens des mots serait déterminé par la nature de ce qu’ils désignent, ce qui est faux. Si c’était le cas, toutes les langues du monde auraient le même système lexical pour désigner les humains. Or, la langue n’a pas pour principe de fonctionnement de désigner le sexe des êtres : dire à une enfant « Tu es un vrai tyran » ne réfère pas à son sexe, mais à son comportement, indépendant du genre du mot.

Les formes masculines du français prolongent à la fois le masculin (librum) et le neutre (templum) du latin et font donc fonction de genre « neutre », c’est-à-dire par défaut, ce qui explique qu’il intervienne dans l’accord par résolution (la fille et le garçon sont partis), comme indéfini (ils ont encore augmenté les impôts), impersonnel (il pleut), ou neutre (c’est beau). Il n’y a là aucune domination symbolique ou socialement interprétable. Quand on commande un lapin aux pruneaux, on ne dit pas un·e lapin·e aux pruneaux…

La langue a ses fonctionnements propres qui ne dépendent pas de revendications identitaires individuelles. La langue ne détermine pas la pensée — sinon tous les francophones auraient les mêmes pensées, croyances et représentations. Si la langue exerçait un pouvoir « sexiste », on se demande comment Simone de Beauvoir a pu être féministe en écrivant en français « patriarcal ». L’évidence montre que l’on peut exprimer toutes les pensées et les idéologies les plus antithétiques dans la même langue.

Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords

En français, l’orthographe est d’une grande complexité, avec ses digraphes (eu, ain, an), ses homophones (eau, au, o), ses lettres muettes, etc. Mais des normes permettent l’apprentissage en combinant phonétique et morphologie. Or, les pratiques inclusives ne tiennent pas compte de la construction des mots : tou·t·e·s travailleu·r·se·s créent des racines qui n’existent pas (tou-, travailleu-). Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords.

En effet, les réformes orthographiques ont normalement des objectifs d’harmonisation et de simplification. L’écriture inclusive va à l’encontre de cette logique pratique et communicationnelle en opacifiant l’écriture. En réservant la maîtrise de cette écriture à une caste de spécialistes, la complexification de l’orthographe a des effets d’exclusion sociale. Tous ceux qui apprennent différemment, l’écriture inclusive les exclut : qu’ils souffrent de cécité, dysphasie, dyslexie, dyspraxie, dysgraphie, ou d’autres troubles, ils seront d’autant plus fragilisés par une graphie aux normes aléatoires.

Tous les systèmes d’écriture connus ont pour vocation d’être oralisés. Or, il est impossible de lire l’écriture inclusive : cher·e·s ne se prononce pas. Le décalage graphie/phonie ne repose plus sur des conventions d’écriture, mais sur des règles morales que les programmes de synthèse vocale ne peuvent traiter et qui rendent les textes inaccessibles aux malvoyants.

L’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage

On constate chez ceux qui la pratiquent des emplois chaotiques qui ne permettent pas de produire une norme cohérente. Outre la prolifération de formes anarchiques (« Chere· s collègu· e· s », « Cher·e·s collègue·s », etc.), l’écriture inclusive est rarement systématique : après de premières lignes « inclusives », la suite est souvent en français commun… Si des universitaires militants ne sont pas capables d’appliquer leurs propres préceptes, qui peut le faire ? L’écriture inclusive, à rebours de la logique grammaticale, remet aussi radicalement en question l’usage du pluriel, qui est véritablement inclusif puisqu’il regroupe. Si au lieu de « Les candidats sont convoqués à 9 h » on écrit « Les candidats et les candidates sont convoqué·e·s à 9 h », cela signifie qu’il existe potentiellement une différence de traitement selon le sexe. En introduisant la spécification du sexe, on consacre une dissociation, ce qui est le contraire de l’inclusion. En prétendant annuler l’opposition de genre, on ne fait que la systématiser : l’écriture nouvelle aurait nécessairement un effet renforcé d’opposition des filles et des garçons, créant une exclusion réciproque et aggravant les difficultés d’apprentissage dans les petites classes.

Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral. La circulaire ministérielle de novembre 2017 était pourtant claire et, tout en valorisant fort justement la féminisation quand elle était justifiée, demandait « ne pas faire usage de l’écriture dite inclusive » : des administrations universitaires et municipales la bafouent dans un coup de force administratif permanent. L’usage est certes roi, mais que signifie un usage militant qui déconstruit les savoirs, complexifie les pratiques, s’affranchit des faits scientifiques, s’impose par la propagande et exclut les locuteurs en difficulté au nom de l’idéologie ?

Tribune rédigée par les linguistes Yana Grinshpun (Sorbonne Nouvelle), Franck Neveu (Sorbonne Université), François Rastier (CNRS), Jean Szlamowicz (Université de Bourgogne).

Signée par les linguistes :

Jacqueline Authier-Revuz (Sorbonne nouvelle)
Mathieu Avanzi (Sorbonne Université)
Samir Bajric (Université de Bourgogne)
Elisabeth Bautier (Paris 8 — Saint-Denis)
Sonia Branca-Rosoff (Sorbonne Nouvelle)
Louis-Jean Calvet (Université d’Aix-Marseille)
André Chervel (INRP/Institut Français de l’Éducation)
Christophe Cusimano (Université de Brno)
Henri-José Deulofeu (Université d’Aix-Marseille)
Anne Dister (Université Saint-Louis, Bruxelles)
Pierre Frath (Université de Reims)
Jean-Pierre Gabilan (Université de Savoie)
Jean-Michel Géa (Université de Corte Pascal Paoli)
Jean Giot (Université de Namur)
Astrid Guillaume (Sorbonne Université)
Pierre Le Goffic (Sorbonne Nouvelle)
Georges Kleiber (Université de Strasbourg)
Mustapha Krazem (Université de Lorraine)
Danielle Manesse (Sorbonne Nouvelle)
Luisa Mora Millan (Université de Cadix)
Michèle Noailly (Université de Brest)
Thierry Pagnier (Paris 8 — Saint-Denis)
Xavier-Laurent Salvador (Paris 13 — Villetaneuse)
Georges-Elia Sarfati (Université d’Auvergne)
Agnès Steuckardt (Université Paul Valéry, Montpellier)
Georges-Daniel Véronique (Université d’Aix-Marseille)
Chantal Wionet (Université d’Avignon)
Anne Zribi-Hertz (Paris 8 — Saint-Denis)

 

Source


Covid19 — Pourcentage de cas positifs au Québec du 8 mars au 18 septembre 2020

Plusieurs de nos lecteurs se sont étonnés que les médias ne publient que les chiffres bruts des tests positifs et non pas les pourcentages (le nombre de cas positifs divisé par le nombre de tests réalisés). Nous avons produit le graphique ci-dessous pour leur répondre.

D’abord, le graphique que l’on voit un peu partout, le nombre absolu de cas positifs (double-cliquer sur l’image pour l’agrandir)



Puis, le pourcentage de cas positifs (le nombre de cas positifs rapporté au nombre de tests effectués) :


Cette courbe a l’air moins menaçante (bien qu’il y ait une petite remontée récemment).

Quant à la valeur de ces tests dont on ne connaît pas le nombre de cycles d’amplification pendant la PCR auquel il faut ajouter un taux d’erreur dans les tests positifs d’environ 3 %, voici ce qu’en dit le professeur de médecine Toussaint :


Toujours le Pr Toussaint sur la 2e vague et les corrections officielles de données en France :


vendredi 18 septembre 2020

La haine de la culture à l'école des « compétences »

Extraits de la recension par Éric Zemmour du livre La Haine de la culture par Konrad Paul Liessman. On trouvera également de longs extraits du début de l’ouvrage à la fin de ce billet.

Bildung : un mot que seuls les germanistes connaissent ; et les lecteurs des grands romanciers allemands, les Theodor Fontane et Thomas Mann. Bildung, c’est à la fois l’éducation, la culture et la formation, comme nous l’expliquent, dès la première page du livre, nos traducteurs. Bildung était bien sûr dans le titre original de cet ouvrage : bildung abandonnée, bildung rejetée, bildung méprisée, bildung martyrisée mais bildung debout, bildung

Si je me permets ainsi de jouer, c’est que notre auteur ne se prive pas lui-même de manier l’ironie avec une efficacité grinçante. Et si je joue sur un registre franco-allemand, c’est que les thèmes de son ouvrage évoquent des auteurs français bien connus : le Finkielkraut de La Défaite de la pensée ou le Régis Debray de L’Éloge des frontières. Konrad Paul Liessmann a écrit une formidable charge contre les progressistes ; en France, il aurait été catalogué dans les « nouveaux réacs ». Mais Liessmann est un philosophe autrichien qui peut s’ébrouer librement, loin des sectaires et des sicaires du boulevard Saint-Germain. Il est libre Konrad ! Libre d’appeler à de nouvelles Lumières contre l’Islam sans craindre les reproches d’islamophobie [...]

Libre de nous démontrer que l’école d’aujourd’hui, qui a abandonné la culture pour les compétences, est devenue une école « barbare ». Qu’on n’éduque plus les enfants, mais qu’on cherche « l’acquisition de compétences telles que la capacité à travailler en équipe, la disposition à communiquer, le goût de l’innovation et la virtuosité numérique ». Que « la culture n’est pas un savoir-faire. » Que le « savoir inutile voilà ce qui distingue l’homme cultivé ». Que la littérature a connu le sort du latin et du grec ancien dans les années 1960, devenue obsolète, car symbole de la culture bourgeoise. Et que « faire en sorte de barrer systématiquement l’accès à la littérature aux jeunes gens, par la mise en œuvre d’une politique éducative obsédée par les compétences et ne jurant que par la technique, cela ne saurait être interprété que comme un acte barbare ».

Qu’il y a un lien (évident, mais que personne ne veut voir) entre la dévalorisation des connaissances et l’entrée dans l’ère de la post-vérité. Et de finir sur cette ironie réjouissante : « On peut y voir un processus démocratique : ce que jadis seuls 10 000 privilégiés avaient le droit de lire, aujourd’hui plus personne n’a le droit de le lire. Inégalité pour tous. »

Liessmann nous montre le paradoxe de notre époque qui vide l’éducation de sa substance culturelle et qui, en même temps, pare l’éducation de toutes les vertus et de tous les objectifs. « De nos jours, parler de l’éducation, c’est croire aux miracles (…) (L’école est devenue) une sorte de religion dans une société sécularisée. » Mais justement, ceci explique cela. C’est parce qu’on a détruit la culture littéraire, ce qu’on appelait la « culture » et que l’extrême gauche appelait « la culture bourgeoise », qu’on a pu ainsi transformer les salles de classe en un lieu de propagande mise au service du développement durable, de la théorie du genre, etc. Et parce qu’on a renoncé au « processus de conquête de soi-même par la culture » qu’on peut donner le bac à tout le monde.

Liessmann dénonce avec lucidité des profs privés de « tout contact avec leur discipline », « au nom d’une pseudo scientifisation de la pédagogie fort douteuse en raison de l’étendue de leur contamination idéologique ».

Il ne respecte rien ni personne pour notre plus grande joie. « À l’époque du numérique, où des tablettes sont utilisées durant les cours, les écoles ne font pas des enfants et des adolescents qui leur sont confiés des citoyens émancipés capables de résister aux tentations totalitaires des multinationales du net, mais, au contraire, des agents de ces firmes ». On transmettra le message à Valérie Pécresse qui, au nom de la région Île-de-France, a distribué des ordinateurs à tous les enfants des écoles !

Même notre société de l’intelligence est brocardée par notre iconoclaste : « Seuls les pays affichant un faible pourcentage de diplômés de l’enseignement supérieur — la Suisse, l’Autriche, l’Allemagne — affectent un faible taux de chômage de ces personnes (…) Ailleurs, (se développe un) précariat académique [des diplômés universitaires] grandissant (qui signifie sans doute “que la lutte pour les talents” appartienne déjà au passé). »

On l’a dit, Liessmann est autrichien. Sa critique acerbe de la société et de l’école concerne le système éducatif du monde germanique. Chez nos voisins, l’école est fédéralisée, régionalisée, même les programmes peuvent être différents d’une région à l’autre. Des fondations parfois privées gèrent le système. Pas de Rue de Grenelle, pas de ministère centralisé, pas « de plus gros employeur du monde depuis la disparition de l’Armée rouge ». Pas de sclérose bureaucratique, pas de Jules Ferry disant « tous les enfants de France font la même dictée à la même heure ». Pas de pédagogistes et de gauchistes qui se sont introduits dans le cœur du système pour mieux le piloter et le désintégrer. Pas de profs fonctionnaires « fainéants » qu’on ne peut pas virer et qui ne pensent qu’aux vacances !

Rien de tout cela et pourtant les mêmes résultats, les mêmes constats, le même mépris de la culture et de la littérature, la même obsession des compétences, le même Graal des classements Pisa, le même modèle finlandais, la même propagande des lobbys gays, antiracistes, écologistes, féministes. En lisant Liessmann, on comprend que la France a subi comme ses voisins le même processus de Bologne (Union européenne), les mêmes instructions de l’OCDE (inspirées des méthodes américaines d’après-guerre), le même mépris de la transmission au bénéfice de l’innovation, la même incapacité à mener un nouveau combat des Lumières contre l’Islam, la même détestation de la culture bourgeoise, patriarcale, hétérosexuelle et blanche. Cela nous rend plus indulgents pour nos faiblesses hexagonales. Et plus lucides sur nos véritables ennemis.

LA HAINE DE LA CULTURE
par Konrad Paul Liessmann,
paru à Paris
le 16 septembre 2020
aux éditions Armand Colin,
173 pages,
ISBN-13 : 978-2200627928



Début du livre

37 % des gènes humains ont une expression différenciée selon que l’on est homme ou femme

Une étude vient de paraître dans la revue Science du 10 septembre, mettant en valeur les différences d’expression génétique entre les sexes, aboutissement de dix années d’efforts, 37 % des gènes humains ont une expression différenciée selon que l’on est un homme ou une femme. Health (NIH).

Quand on pense génétique, on raisonne souvent selon l’absence ou la présence de tel ou tel gène. Or, les différences de phénotype et de nombreux facteurs biologiques (poids, maladies, vieillissement, taux de sucre dans le sang…) dépendent aussi étroitement de la façon dont les gènes sont utilisés par la cellule (épigénétique). Certains gènes restent ainsi souvent en grande partie inactivés. Ces variations d’expression sont appelées « transcriptome ». Un gène contient un code ADN pouvant être lu et transcrit en protéines fonctionnelles. Il génère pour cela un brin d’ARN à partir du code ADN, qui sert de guide pour fabriquer la protéine. Plus le gène est actif, plus il produit d’ARN et donc de protéines. C’est la quantité et la qualité de l’ARN que l’on appelle transcriptome et qui est utilisé pour mesurer l’activité des gènes.

Ainsi, les différences entre les sexes, communément attribuées aux hormones et aux chromosomes sexuels, seraient en grande partie dues à ce fameux transcriptome. 37 % des gènes humains ont une expression différenciée selon que l’on est un homme ou une femme.

Les scientifiques ont découvert 58 liens inédits entre l’expression génétique et des caractéristiques des individus, comme la pression sanguine, le taux de cholestérol ou le risque de cancer du sein. Le gène CYP450, qui influe sur l’assimilation des médicaments humains dans le foie, s’exprime ainsi de manière différenciée selon le sexe dans de nombreux tissus. Cela pourrait expliquer pourquoi certains médicaments sont plus efficaces chez l’homme que la femme (ou vice versa). Chez les femmes, la régulation génétique du CCDC88 est fortement associée à la progression du cancer du sein, et l’activité du gène HKDC1 est corrélée au poids de naissance (en modifiant le métabolisme du glucose dans le foie de la femme enceinte). Chez les hommes, la régulation génétique du DPYSL4 est associée au pourcentage de graisse corporelle et celle du CLDN7 au poids de naissance. Les chercheurs ont également identifié un lien entre l’expression du gène C9orf66 et la calvitie masculine.

Voir aussi

Biologie — L’expression de 6 500 différences génétiques distingue l’homme de la femme 

Étude — La testostérone change la structure du cerveau 

Gigantesque étude : il n'existe pas de gène « gay »

Le cerveau des femmes est mieux préparé que celui des hommes pour faire face aux défauts génétiques

Paradoxe confirmé : l’égalité juridique des sexes renforce les stéréotypes sexuels (chasser le naturel, il revient au galop ?)

Boris Cyrulnik : l’école valorise la docilité des filles et dévalorise la hardiesse des garçons
Cerveau masculin et cerveau féminin

Le paradoxe de l’égalité entre les sexes c. la théorie du genre

Étude norvégienne — Plus un homme participe aux tâches ménagères, plus il y a risque de divorce

Jordan Peterson et l’égalité des sexes : députée et ex-ministre suédoise à du mal à comprendre

Pourquoi l’éducation jouerait un rôle moins important qu’on ne le pense

Étude de 2018 (n=2064) : pas d’effet de menace du stéréotype sur résultats en maths des filles

L’héritage des Carolingiens (école)

Jordan Peterson sur l’écart salarial, l’imposition des pronoms trans et la gauche radicale 

jeudi 17 septembre 2020

Au Québec, un cours d’éducation sexuelle « imprégné par la théorie du genre » ?

Un nouveau cours d’éducation à la sexualité pour les élèves attire l’attention des Québécois. Selon le groupe féministe Pour les droits des femmes du Québec, une partie de celui-ci aurait été conçue par des militants radicaux qui nient la réalité biologique des sexes. Entretien avec Nadia El-Mabrouk, membre du groupe et intellectuelle laïque.

En 2018, le ministère de l’Éducation du Québec a lancé un nouveau programme d’éducation sexuelle qui compte un volet relatif à « l’identité de genre ».

Le groupe féministe Pour les droits des femmes du Québec (PDF) a pu en obtenir une copie en avant-première, découvrant au passage que des militants pour « l’identité de genre » avaient participé à l’élaboration du cours que suivent les élèves, à partir du niveau préscolaire jusqu’à la fin du secondaire. Propagande ou discours scientifique ?

Nadia El-Mabrouk, intellectuelle laïque et membre du groupe féministe, estime en entrevue avec Sputnik que ce nouveau cours est « imprégné par la théorie du genre ».

Sputnik — Vous dénoncez un programme idéologique et non scientifique. Quelles sont les principaux éléments problématiques, selon vous ?

Nadia El-Mabrouk « Je tiens tout d’abord à dire que je suis en faveur d’un cours d’éducation à la sexualité. En tant que maman, et en tant que féministe membre de Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec), je ne peux qu’être favorable à un cours dont les objectifs sont la lutte aux stéréotypes sexuels, la prévention des agressions sexuelles ou encore la sensibilisation aux phénomènes de la puberté. [Nous ne partageons pas cet enthousiasme : c'est ainsi que la lutte aux « stéréotypes sexuels », concept vague, cache souvent la la lutte aux rôles traditionnels des hommes et des femmes. Il n'est pas du ressort de l'État de lutter contre les normes sociales traditionnelles. Voir Programme d'éducation à la sexualité du Québec : lutter contre « les effets nuisibles des versions traditionnelles » des rôles sexuels.]

Une grande partie du contenu du programme est tout à fait pertinente. Mais d’autres parties transmettent un contenu idéologique et non scientifique. C’est le cas du thème “Identité, rôles, stéréotypes sexuels et normes sociales”, avec du contenu prévu pour les élèves à peu près une fois par an, de la maternelle à la cinquième année du secondaire. Ce thème est imprégné du vocabulaire de la théorie du genre, qui sème la confusion plutôt que d’éclairer les jeunes.


Extrait des thèmes du programme d'éducation sexuelle. On est loin des cours d'anatomie. Il s'agit aussi d'instaurer de nouvelles normes et de lutter contre les stéréotypes traditionnels sociaux.


Partout, on parle de sexe “assigné” ou “attribué” à la naissance. Mais qui donc assignerait un sexe à son bébé ? Le sexe est, bien sûr, “constaté” à la naissance, ou même avant la naissance, sur une base objective, sur la base de ses organes génitaux. Par cette confusion que l’on entretient dans tout le programme, on sous-entend que le sexe qui a été “assigné” peut être “réassigné”, que le sexe relèverait du choix et qu’un enfant pourrait donc choisir de le changer.

Par ailleurs, on sème la confusion entre les notions de “sexe” et de “genre”. Par exemple, dans l’outil Sam, offert en livre et en capsule vidéo, donné plusieurs fois en référence dans le programme, les illustrations enfantines suggèrent que la “véritable” identité de l’enfant est celle qui est “dans son cœur”. Qu’est-ce que le genre ? Sans le dire, les images indiquent qu’il s’agit des stéréotypes féminins et masculins : une fille qui aime s’habiller en travailleur de la construction, porter un maillot de sport ou a les cheveux courts. En fait, cette petite fille, Sam, n’est pas simplement une fille qui aime les jeux de construction. Elle finit, à la fin de l’animation, par être un garçon.


« Listen to your heart » (écoute ton coeur) Sam est un nouvel outil éducatif conçu pour aider les enfants, ainsi que leur entourage, à comprendre ce que peut vivre une enfant transgenre « Appuyé par Québec ».

Sexe “assigné” à la naissance, stéréotypes, outils pédagogiques controversés

C’est un exemple parmi d’autres dans le programme suggérant qu’un enfant qui ne se conformerait pas aux stéréotypes sexuels de son sexe serait de l’autre sexe. Or, c’est exactement le contraire que devrait transmettre un programme qui vise à lutter contre les stéréotypes sexuels. Un jeune devrait être encouragé à aimer ce qu’il veut, avoir sa propre personnalité et ses propres préférences, qu’il soit fille ou garçon.

De plus, même si ailleurs dans le programme, on dit bien qu’il faut éviter de poser des questions suggestives aux enfants, c’est exactement ce que l’on fait dans les parties imprégnées de l’idéologie du genre. Certains exemples qui sont donnés sous forme de témoignages sont susceptibles d’orienter un jeune qui ne se sentirait pas bien dans sa peau, en suggérant qu’il est trans. On l’oriente vers certaines références, et on lui suggère que la réponse à son mal-être est qu’il serait “né dans le mauvais corps”. »

Sputnik — Pour les droits des femmes du Québec a mis la main sur le programme complet du ministère de l’Éducation, qui n’était toujours pas disponible. A-t-on cherché à dissimuler de l’information au public ? Si oui, pour quelle raison ?

Nadia El-Mabrouk « L’information qui est mise à la disposition des parents sur le site du ministère de l’Éducation est très partielle et permet seulement de connaître les grandes lignes des thèmes abordés dans le programme.

Oui, c’est en effet une maman, membre de PDF Québec, qui a réussi à obtenir le canevas pédagogique détaillé du programme. Mais ça ne s’est pas fait sans difficulté ! Ni sa commission scolaire ni la direction de son école ne voulaient lui fournir le document auquel elle a pourtant droit en vertu de la loi sur l’instruction publique. Elle a alors contacté le ministère de l’Éducation et on lui a répondu que si le programme n’est pas mis à la disposition des parents, c’est parce que le sujet est trop délicat et peut être mal interprété. N’est-ce pas curieux qu’un programme destiné à de jeunes enfants ne soit pas approprié pour leurs parents ?

Cette maman a dû passer par la loi de l’accès à l’information pour finalement obtenir le document. Ce manque de transparence de la part du ministère est vraiment troublant. »

Sputnik — Les parents d’élèves québécois semblent-ils conscients des idées véhiculées dans ce cours ?

Nadia El-Mabrouk « Non, je ne crois pas. Ce n’est jamais cet aspect du programme qui est mis en avant quand on présente le cours d’éducation à la sexualité dans les médias. D’ailleurs, j’ai constaté en parcourant le canevas pédagogique que plusieurs documents recommandés aux enseignants sont des ressources conçues par des activistes du lobby trans. Mais par ailleurs, dans les sections “Pour les parents” du canevas pédagogique, ce ne sont pas ces documents qui sont conseillés, mais d’autres qui eux, ne contiennent aucune référence à l’identité de genre.

Un programme destiné aux enfants “inapproprié” pour leurs parents ?

Les parents ne sont pas non plus toujours informés lorsque des organismes comme “Enfants Transgenres Canada” font des interventions dans les écoles. »

Sputnik — En juin dernier, J.K. Rowling a provoqué une vive polémique en laissant entendre sur Twitter que seulement les femmes pouvaient avoir leurs règles. L’auteure de la saga Harry Potter a rapidement été accusée de « transphobie ». Percevez-vous au Québec et plus largement au Canada une régression de la liberté d’expression concernant ces questions ?

Nadia El-Mabrouk « Absolument ! Ce qu’a vécu J.K. Rowling, des femmes qui osent contester la théorie du genre le subissent constamment. Bien des féministes sont victimes d’insultes, de retrait au programme de conférences, de bannissement des médias sociaux pour des propos affirmant par exemple que seules les femmes accouchent, ou que l’espèce humaine est bisexuée.

À l’université d’Alberta, une professeur du département d’anthropologie a été congédiée en juin dernier en raison de ses positions en faveur d’une affirmation des droits des femmes basée sur le sexe. Dire qu’une femme est un être humain de sexe féminin vaut à bien des femmes des accusations de transphobie et de “TERF” [trans-exclusionary radical feminist; féministe radicale transexclusionniste, NDLR]. Ces accusations sont souvent accompagnées d’intimidation, de menaces de mort, de congédiements.

Les opposants à la théorie du genre menacés et ostracisés

Comment espérer avoir un débat de société sain dans ces conditions ? Les droits des personnes trans doivent être respectés et ces personnes doivent être protégées contre les discriminations. Mais cela ne peut pas se faire en niant la notion de sexe biologique et en censurant la parole publique. Il n’y a pas plus malsain qu’une culture basée sur le mensonge et la censure. »

Sputnik — En mars dernier, le gouvernement Trudeau a déposé à Ottawa un projet de loi visant à interdire les thérapies de conversion dont le but est de changer l’orientation sexuelle ou « l’identité de genre » d’une personne. Est-ce une avancée ou un recul ?

Nadia El-Mabrouk « Vous parlez du projet de loi C-8. À première vue, le projet paraît progressiste en voulant interdire des pratiques visant à changer l’orientation sexuelle. À PDF Québec, nous nous opposons, bien évidemment, à ces thérapies qui sont souvent l’œuvre de groupes religieux chrétiens rigoristes. D’ailleurs, de moins en moins de groupes religieux tentent de pratiquer ce genre de “conversion”, d’abord parce qu’il y a un taux d’échec élevé et ensuite parce que ses [sic, recte : ces] groupes acceptent de plus en plus que des fidèles puissent avoir une orientation sexuelle différente, ce qui est très bien. [Mais pas très scripturaire, de toute façon les églises comme l'Église catholique condamne surtout les actes plutôt que l'orientation dans tous domaines... Voir Pasteur en désaccord avec lobby LGBTQ, on menace de brûler son temple.]

Mais le problème, c’est que dans la définition de thérapie de conversion donnée dans le projet de loi inclut également le fait de vouloir modifier une “identité de genre” en “cisgenre”. On vise donc aussi à interdire un autre type de thérapie, s’adressant à une autre clientèle, soit en particulier les enfants souffrant de dysphorie du genre, autrement dit qui ne se sentent pas en conformité avec leur sexe biologique.

Est-ce que cela signifie que l’on va vouloir interdire toute approche médicale visant à changer le corps, notamment au moyen de bloqueurs de croissance et d’hormonothérapie, et ce, sans aucun appui sur des données probantes, études cliniques ou rapports d’experts et avis d’endocrinologues ? Les statistiques démontrent que de 60 à 85 % des enfants dysphoriques se réconcilient avec leur sexe biologique après l’adolescence, sans intervention invasive médicale.

Est-ce que l’approche prudente préconisant une période d’attente vigilante serait criminalisée par la loi proposée ? Si c’est le cas, il s’agirait d’une ingérence inédite et étonnante de la sphère législative dans le domaine médical. Si c’est le cas, cette loi représente un grand danger pour nos enfants. »

Source

Extraits du programme de 6e année (primaire)

Sixième année: Identité, rôles, stéréotypes sexuels et normes sociales

Objectifs éducatifs :

Expliquer comment la discrimination basée sur l’identité et l’expression de genre ainsi que l’orientation sexuelle peuvent affecter les personnes.

Discuter du rôle que chacun peut jouer dans le respect de la diversité sexuelle et de la différence.

Les apprentissages des enfants inclus:

  • La façon dont la discrimination basée sur l’identité et l’expression du genre ainsi que l’orientation sexuelle peuvent affecter le développement d’un individu.
  • La définition du sexisme et son influence sur l’estime de soi, l’image de soi et les choix personnels.
  • La définition de l’homophobie et son influence sur les individus.
  • La définition de la transphobie et son influence sur les individus.
  • Le rôle que chacun peut jouer dans le respect de la diversité sexuelle et de la différence.

De plus, les enfants discuteront des sujets suivants :

  • La Charte des droits et libertés de la personne du Québec et le respect des différences individuelles.
  • Les façons de respecter quelqu’un ou de ne pas respecter quelqu’un.
  • L’empathie à l’égard des autres.
  • Le concept d’égalité comme valeur sociale.
  • La dénonciation de la discrimination ou des inégalités pour la personne qui les subit.
  • Demander de l’aide à son entourage si je suis témoin ou victime de discrimination ou d’une inégalité.

Intervention : Continuer à promouvoir des rapports égalitaires et harmonieux tout en réduisant les attitudes et les comportements de discrimination basée sur le genre. Les activités devraient inclure le développement des habiletés à dénoncer cette discrimination sous toutes ses formes, dont le sexisme, l’homophobie et la transphobie.

  • Demander aux élèves ce qu’est la discrimination, quelles images leur viennent en tête, et s’ils subissent de la discrimination à l’école.
  • Visionner la vidéo « C’est quoi la discrimination? » de la série « Un jour, une question » et discuter du film en classe.
  • Demander aux élèves de compléter l’exercice « Circle of self ».
  • Définir ce qu’est le sexisme, l’homophobie, l’hétérosexisme et la transphobie.
  • À l’aide des outils fournis, compléter l’activité en explorant les types d’emplois et encourager les élèves à poursuivre leurs préférences au lieu de se limiter selon les attentes de la société à savoir qui doit faire quoi.
  • À l’aide de vidéos fournies, discuter des stéréotypes et de quelles façons ils peuvent limiter les choix personnels.
  • À l’aide du scénario « In the grade 5 class of Mr. Julien », explorer l’usage de la phrase « C’est trop gai ».
  • À l’aide de la courte vidéo « Stand Up », discuter avec les élèves de la discrimination et les façons dont ils peuvent faire preuve de respect envers la diversité sexuelle.

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Covid-19 — impact sur l’espérance de vie en France relativement bas (-0,2 an pour hommes, -0,1 an pour femmes)

Un article de Michel Guillot et de Myriam Khlat, chercheurs à l’Institut national des études démographiques (INED), paru dans The Conversation.

Le 26 juin 2020, le nombre de décès cumulés attribués à l’épidémie de Covid-19 en France s’élevait à 29 778, et le nombre de décès quotidiens continuait de diminuer avec 26 nouveaux décès enregistrés en 24 heures à l’hôpital. Cette baisse régulière du nombre de décès quotidiens indique que la France s’approche de son bilan final de décès Covid-19 en 2020. En l’absence d’une deuxième vague, celui-ci devrait se stabiliser autour de 30 000 décès.

Quelles seront les conséquences de cette épidémie inédite sur l’espérance de vie en 2020 ? Au-delà du décompte des décès Covid-19, primordial pour suivre la progression de l’épidémie, l’impact en ce qui concerne l’espérance de vie permet de replacer ces décès dans le contexte plus global de la démographie française. Le nombre total de décès attribués à la Covid-19 se précisant, il est possible de procéder à de premières estimations.

Une baisse d’espérance de vie relativement modeste En comparant les décès quotidiens de 2020 à ceux de 2019 sur la même période, on observe que l’épidémie de Covid-19 a généré une forte surmortalité concentrée sur les mois de mars et avril.

Début avril, au moment du pic de l’épidémie, on dénombrait en effet jusqu’à 1 000 décès quotidiens en excès par rapport à 2019, soit une augmentation de plus de 60 %. Depuis début mai, en revanche, le nombre de décès quotidiens est revenu à un niveau comparable à celui de 2019. Cela indique que même si l’épidémie continue à faire des victimes, elle s’est affaiblie au point de ne plus générer un excédent visible de décès par rapport à 2019.


Ces observations nous permettent de commencer à appréhender l’impact de l’épidémie de Covid-19 sur l’espérance de vie en France en 2020. Il est possible, par exemple, de faire l’hypothèse que les décès quotidiens sur le reste de l’année 2020 resteront comparables aux décès de 2019, comme cela est déjà le cas depuis plusieurs semaines.

Cette hypothèse est assez grossière, mais elle permet néanmoins de procéder à de premières estimations. En effet, hors évènements sanitaires majeurs, le nombre de décès journaliers varie peu d’une année à l’autre.

Nos résultats indiquent que la baisse de l’espérance de vie en France en 2020 devrait être relativement modeste. Pour les hommes, il s’agirait d’une baisse de 0,2 an, soit une espérance de vie de 79,5 ans en 2020 contre 79,7 ans en 2019. En ce qui concerne les femmes, l’espérance de vie devrait baisser de 0,1 an, soit 85,5 ans en 2020 contre 85,6 ans en 2019. Quant à l’espérance de vie à 65 ans, avec 0,3 an de baisse pour les hommes et 0,2 an pour les femmes, les pertes devraient être un peu plus marquées, mais finalement assez similaires à celles de l’espérance de vie à la naissance. La perte plus importante d’espérance de vie chez les hommes reflète leur plus grande vulnérabilité face à cette maladie.

Que représentent ces baisses d’espérance de vie ? Même si l’espérance de vie a connu ces dernières décennies une hausse annuelle de 0,2 an en moyenne, de telles baisses sont loin d’être inhabituelles. Pour les hommes, une baisse similaire a eu lieu en 2015. Pour les femmes, des baisses au moins aussi importantes ont eu lieu en 2008, 2012 et 2015. Ces baisses épisodiques s’expliquent principalement par les variations d’intensité et de calendrier de la grippe saisonnière d’une année sur l’autre.


 Un autre point de comparaison est l’épisode de canicule de 2003. Cette année-là, l’espérance de vie avait baissé de 0,1 an chez les femmes, mais avait au contraire augmenté de 0,1 an chez les hommes. Les baisses attendues en 2020 ne sont donc pas exceptionnelles.

Pourquoi une baisse aussi modeste ?

Il est indéniable que les mesures de confinement ont permis de diminuer fortement le nombre de décès dus à la Covid-19. Une étude a estimé que ces mesures exceptionnelles ont permis de réduire de 83 % le nombre de décès Covid-19. En l’absence de confinement, la baisse attendue de l’espérance de vie aurait certainement été beaucoup plus forte.

Les pertes attendues d’espérance de vie estimées ici semblent néanmoins modestes au regard des presque 30 000 décès Covid-19 qui se sont malgré tout produits à ce jour, en dépit des mesures de confinement. Plusieurs explications peuvent être avancées. Tout d’abord, il faut noter que les décès aux âges élevés ont un impact moins important sur l’espérance de vie que les décès aux âges jeunes, car les décès aux âges élevés entraînent un nombre inférieur d’années de vie perdues. Or, les décès Covid-19 sont survenus dans leur grande majorité à des âges relativement élevés (82 % au-dessus de 70 ans).

Ensuite, le nombre de décès en excès en janvier-mai 2020 par rapport à 2019 sur la même période est en fin de compte inférieur à ce à quoi l’on pourrait s’attendre au vu du décompte de décès Covid-19. En effet, il y a eu environ 287 000 décès pour toutes causes (Covid-19 ou non) entre janvier et mai 2020, à comparer aux 270 000 décès pour toutes causes enregistrés sur la même période en 2019. L’excédent de décès en 2020 est donc d’environ 17 000 décès, soit 12 000 décès en moins par rapport aux 29 000 décès liés à la Covid-19 enregistrés sur la même période. Cela signifie que par rapport à 2019, il y a eu en janvier-mai 2020 un déficit de 12 000 décès relevant d’autres causes que la Covid-19.

Ce déficit de 12 000 décès hors Covid-19 peut s’expliquer par trois raisons. Premièrement, l’année 2020 a commencé d’une manière particulièrement favorable du point de vue de la mortalité. Il y a eu en effet environ 10 000 décès en moins en janvier-février 2020 par rapport à 2019 sur la même période, ceci en raison d’une épidémie de grippe saisonnière n’ayant pas entraîné de mortalité notable contrairement à celles de quatre des cinq hivers précédents, dont celui de 2018-19. Ces déficits de décès en janvier-février compensent en partie les excès de décès en mars-avril dus à la Covid-19.

Deuxièmement, certaines des victimes de la Covid-19 ont pu être des personnes fragiles qui seraient décédées entre mars et mai 2020 même en l’absence de l’épidémie. L’excès de décès dus à la Covid-19 a donc pu entraîner une baisse de décès relevant d’autres causes et contribuer au déficit observé de décès hors Covid-19. Ces effets, appelés « effets de moisson », avaient expliqué en partie la baisse rapide des décès à la suite de la canicule de 2003, et l’on peut s’attendre à des effets similaires avec l’épidémie de Covid-19.

Enfin, il faut noter les effets « indirects » des mesures de confinement, qui, en modifiant profondément les habitudes de vie des Français, ont pu entraîner une baisse des décès dus à d’autres causes que la Covid-19, par exemple les accidents de la route.

Au total, les 12 000 décès hors Covid-19 évités entre janvier et mai 2020 atténuent l’impact de l’épidémie sur l’espérance de vie. Sans ces décès évités, la baisse attendue de l’espérance de vie en 2020 aurait été d’environ 0,5 an, ce qui aurait représenté une perte beaucoup plus inhabituelle.

Incertitudes concernant le reste de l’année 2020

Nos estimations de la baisse attendue de l’espérance de vie en 2020 reposent sur l’hypothèse que les décès sur le reste de l’année 2020 seront analogues aux décès de 2019 sur la même période. Elles ne prennent pas en compte la possibilité d’une deuxième vague de l’épidémie d’ici fin 2020. Il est cependant improbable qu’une deuxième vague, si elle a lieu, soit aussi meurtrière que la première en raison de la meilleure connaissance du virus et de la meilleure préparation des autorités sanitaires et de la population face à cette épidémie.

Nos estimations ne prennent pas non plus en compte la possibilité d’une augmentation des décès liée à des renoncements ou des reports de soins pendant la période de confinement. Pour les cancers, par exemple, les retards de dépistage ou de prise en charge pourraient entraîner des décès supplémentaires d’ici fin 2020. Mais là aussi, il est peu probable que ce type d’effet soit suffisamment important pour modifier sensiblement nos résultats. [Cet excès de mortalité est estimé à 2 % soit environ 3000 morts du cancer en 2020 dus à une prise en charge retardée. Chiffres de l'Institut Gustave Roussy à Villejuif rendus publics vendredi 18 septembre. Il meurt environ 150.000 personnes du cancer par an en France.]

À l’inverse, nos estimations ne prennent pas en compte la possibilité que les décès quotidiens sur le reste l’année 2020 soient inférieurs à ceux observés en 2019 sur la même période, par exemple en raison de possibles effets de moisson. Cela pourrait atténuer encore davantage la baisse de l’espérance de vie en 2020 et même générer une légère augmentation, comme cela avait été observé pour les hommes en 2003 malgré la canicule.

Il reste donc évidemment une part d’incertitude autour de la baisse de l’espérance de vie en 2020, et il faudra attendre la fin de l’année pour une réponse définitive sur cette question. Malgré ces incertitudes, les données à ce jour indiquent qu’en raison de multiples facteurs, l’épidémie de Covid-19 ne devrait pas générer une baisse particulièrement inhabituelle de l’espérance de vie en France en 2020.

Allemagne — pas de solutions uniques face au coronavirus pour la rentrée

En Allemagne, l’éducation relève de la compétence des Länder. Chaque région décide des mesures à prendre en fonction de la virulence du virus.

La Rhénanie du Nord-Westphalie (Nord-Ouest du pays près de la Belgique), qui présente un des moins bons bilans nationaux, a imposé le port du masque en classe dès le secondaire (vu les difficultés pratiques, cette obligation sera levée à compter de la semaine prochaine).

Rentrée des classes près de Cologne (Ouest du pays)

En Mecklembourg-Poméranie antérieure (Nord-Est sur la Baltique), une des régions les moins affectées, le port du masque n’est obligatoire qu’à partir de la 5e année de primaire et seulement dans les couloirs.

À Berlin, la ville-État a choisi une solution intermédiaire : le port du masque est obligatoire pour tous les élèves, mais seulement lorsqu’ils se déplacent.

Dans la capitale, trois semaines après la rentrée, une certaine routine s’est installée dans les mesures barrières. Devant l’école primaire Kant située dans le quartier de Steglitz, lors de la dépose des enfants le matin, les parents se réjouissent des mesures barrières.

Après avoir finalement mis la main sur le masque de sa fille dans son cartable, Klaus commente : « Les enfants se sont bien adaptés aux mesures, et maintenant, cela fonctionne sans trop de problèmes. »

« Tout se passe à merveille et on voit que les enfants en ont vraiment besoin de retourner à l’école », reprend en écho une maman masquée.

» Pas une solution unique pour toutes les écoles »

Cette école internationale a repris l’enseignement avec les effectifs au complet, soit 450 élèves. Avant de descendre en récréation à la pause de 10 heures, les enfants de la première primaire s’alignent sur les tirets scotchés sur le sol bleu, avant de descendre les escaliers, en bon ordre et masqués. Leur instituteur, Stephan Bartels, en profite pour aérer la classe en grand et espère surtout « ne pas oublier de bien la fermer avant le retour des enfants ».

Parmi les autres mesures spéciales anti-corona prises dans cet établissement refait à neuf en septembre dernier, certains cours, qui se déroulent en demi-groupes, commencent par une petite séance de désinfection. Le lavage des mains est recommandé par des affiches dans les couloirs.

Andreas Wegener, le directeur de cette école privée Kant explique son point de vue : « Je ne crois pas qu’il y ait une solution unique applicable à toutes les écoles, parce que les conditions d’enseignement sont différentes. Les collègues réagissent différemment, les établissements sont différents et de ce fait, il faut voir ce qui est faisable en fonction des lieux. »

Des quarantaines ciblées

À la municipalité de Berlin, l’échevine (conseillère municipale) à l’éducation Sandra Scheeres a tiré un bilan positif de cette rentrée qui « prouve que notre concept est satisfaisant et que les écoles ne sont pas des foyers de contagion ». En trois semaines de classe, le bilan officiel fait état de 58 cas de Covid sur les 825 établissements de la capitale.

La stratégie des autorités consiste à opérer des fermetures ciblées d’établissement : ne pas fermer toute l’école, mais seulement la classe touchée par une infection. Seuls les enfants directement exposés à l’individu contaminé sont placés en quarantaine, mais leurs parents peuvent continuer d’aller travailler. Ils ne sont assignés à s’isoler que si un test pratiqué sur leur enfant s’avère positif.

Ce bon résultat tient aussi à l’autodiscipline. Beaucoup d’enseignants, prioritaires pour se faire tester, se mettent volontairement en retrait en cas de doute. Si le nez se met à couler ou si la gorge gratte, beaucoup de parents préfèrent garder les enfants à la maison.

Certains ont des craintes pour l’automne

Les mesures prises ne sont pas jugées suffisantes par tous les professeurs : tous ne se sentent pas assez protégés contre l’exposition au virus. Heinz-Peter Meininger, le président de l’association des professeurs allemands (DL) craint l’arrivée de l’automne « quand l’aération des classes sera moins aisée et quand le froid favorisera la circulation du virus ».

« Chez les élèves plus âgés, poursuit le dirigeant du DL, des études ont montré qu’ils sont plus exposés que des adultes parce qu’ils sont plus actifs et qu’il y a plus d’échanges à cet âge-là etc. Pour cette classe d’âge, il faudrait imposer le port du masque. »

Ces doutes semblent étayés par une étude réalisée par l’université technique (TU) de Berlin. Une vidéo montre comment les aérosols produits par un seul élève contaminé peuvent se répandre dans une classe fenêtre fermée : en 2 minutes seulement, un nuage de ces particules propagatrices du virus a envahi la salle…

Source

New York reporte encore la rentrée en personne dans les écoles publiques

Sous la pression des syndicats d’enseignants et de dirigeants d’établissements, la ville de New York a reporté une nouvelle fois jeudi la rentrée en « présentiel » pour une grande partie des élèves de ses écoles publiques, qui était prévue lundi 21 septembre.

Seuls les écoliers de 8 et 9 ans et moins, et les élèves en difficulté fréquentant des établissements spécialisés pourront finalement commencer à aller physiquement à l’école certains jours dès la semaine prochaine, a annoncé le maire Bill de Blasio.

Les autres devront attendre jusqu’au 29 septembre ou jusqu’au 1er octobre, selon les âges, a-t-il précisé, et continueront à suivre les cours en ligne qui ont repris pour la plupart cette semaine.

Ce report a été décidé à l’issue d’une réunion mercredi avec les responsables scolaires de New York et les puissants syndicats d’enseignants et de responsables d’établissements, a souligné le maire.

Les deux syndicats faisaient valoir que les établissements n’étaient pas prêts et manquaient notamment d’enseignants pour assurer, simultanément, un enseignement comportant certains jours en présentiel pour un peu plus de la moitié des élèves, et un enseignement 100 % en ligne pour les autres ayant choisi cette option.

« De vrais problèmes ont été soulevés » lors de cette réunion, a fait valoir M. De Blasio, en mentionnant notamment le manque d’enseignants. « Même si des progrès ont été réalisés, il faut en faire plus » avant de pouvoir rouvrir les établissements à tous les élèves, a-t-il ajouté en s’engageant notamment à engager encore 2500 enseignants supplémentaires d’ici la fin du mois.

Le 1er septembre, le maire avait déjà annoncé un report de la rentrée en présentiel (en classe, en personne), du 10 au 21 septembre, sous la pression des syndicats qui pointaient des mesures sanitaires insuffisantes.

La ville de New York, avec quelque 1,1 million d’élèves scolarisés dans près de 1800 établissements publics, est la seule, parmi les grandes métropoles américaines, à s’être engagée à assurer un enseignement en partie présentiel à l’automne.

Les autres, comme Los Angeles, Chicago, Houston ou Miami ne prévoient qu’un enseignement en ligne pour l’instant.

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Suède — contaminations en baisse, contrairement à légère hausse ailleurs en Europe 
 
 

 

Suède — contaminations en baisse, contrairement à légère hausse ailleurs en Europe

Alors que l’épidémie de coronavirus semble amorcer sa résurgence dans plusieurs pays à travers le monde, forçant certains à envisager de nouvelles mesures de confinement, la Suède, et son approche singulière face à la crise sanitaire de la COVID-19, continue de se démarquer. Les cas de contamination y sont en baisse sur son territoire depuis le début du mois de septembre, comparativement à une hausse enregistrée chez ses voisins européens.

Une tendance qui pourrait confirmer en partie l’efficacité à long terme de son modèle controversé, favorisant l’éducation et la responsabilisation de la population plutôt que l’adoption de mesures contraignantes comme le confinement, indique l’épidémiologiste en chef du pays, Anders Tegnell.

« Je pense que la stratégie fonctionne, a indiqué au Devoir mercredi depuis Stockholm le grand patron de la gestion de la crise sanitaire en Suède. La baisse des cas est en partie due au fait que les conseils de l’agence de santé publique ont été très bien suivis par la population. Depuis le début, ces recommandations ont toujours été les mêmes. Elles visent une gestion durable de la crise, et l’adhésion y est encore très élevée ».

Stockholmois profitant du soleil en pleine pandémie

Pas de confinement [rappelons que les écoles jusqu'à 15 ans sont restées ouvertes], mais un appel à la distanciation sociale et au télétravail dans la mesure du possible. Pas de masque obligatoire — pas même recommandé —, mais des horaires de transport en commun revus pour éviter les pointes d’affluence et des rassemblements interdits au-dessus de 50 personnes. Les élèves de moins de 16 ans ont repris le chemin de l’école depuis la mi-août. Les garderies, bars, restaurants, salles de sport n’ont jamais fermé. Les personnes âgées de plus de 70 ans sont invitées à s’auto-isoler. Et six mois après le début de la crise, les chiffres n’évoquent pas la catastrophe que certains avaient annoncée.

Pis, dans les 14 derniers jours, le nombre de nouveaux cas de COVID-19 détectés en Suède se maintient à un niveau très bas, à 29 cas pour 100 000 habitants, alors que ces cas amorcent une remontée spectaculaire en Espagne (282), en France (163), au Royaume-Uni (65) ou en Belgique (75), selon les plus récentes données du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies.

Ailleurs dans le monde, en Israël, le gouvernement a même annoncé cette semaine le retour au confinement à partir de vendredi, et ce pour trois semaines, afin de juguler l’amorce d’une deuxième vague. [On peut se demander si ce n’est pas la réelle première vague comme dans les pays de l’hémisphère austral, la maladie ayant fait très peu de morts en mars/avril tant en Israël que dans l’hémisphère sud.] Ce sont 8000 nouveaux cas qui y ont été détectés en deux jours à peine. La Suède en a déclaré 3000 cumulés pour les deux dernières semaines.

Depuis mars, la COVID-19 a fait 57 morts par tranche de 100 000 habitants dans ce pays, contrairement [moins donc] à 68 pour 100 000 au Québec qui a opté pour une approche différente [plus draconienne] face à la pandémie.

 

Faire ses courses en Suède : pas de masques, de barrières en plexiglas, pas de flèches au sol

« Stratégie risquée »

« La stratégie suédoise était extrêmement dangereuse, concède en entrevue Cecilia Söderberg-Nauclér professeure d’immunologie à l’Hôpital universitaire Karolinska de Stockholm, puisque nous n’avions aucune connaissance sur les effets d’un scénario sans confinement qui a finalement causé la mort de 5800 personnes. » C’est 63 de plus qu’au Québec. Ces décès, au sein d’une population de 10 millions d’habitants, ont été principalement enregistrés dans les résidences pour personnes âgées du pays. Le gouvernement a admis depuis avoir été mal préparé pour faire face à la crise dans ces établissements.

« Cela aurait pu être pire, ajoute-t-elle en évoquant une possible “immunité préexistante” dans la population suédoise face à la COVID-19 pour expliquer la trajectoire atypique du pays au temps de la pandémie. Nous avons eu beaucoup de chance. Nous allons voir comment les choses vont évoluer dans les prochains mois, mais je suis désormais moins inquiète qu’au printemps dernier. »

Actuellement, 15 % de la population de Stockholm, la plus touchée par le coronavirus, aurait développé des anticorps. Ici, une analyse d’Héma-Québec dévoilée fin août établit ce taux à 3 % pour Montréal, épicentre de la pandémie au Canada.

« La Santé publique de Suède a toujours affirmé que la lutte contre la COVID-19 était un marathon et non pas un sprint, résume Stéphane Paquin, professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP) à Montréal et spécialiste de la Scandinavie. Le confinement y a été moins prononcé qu’ailleurs et les effets du déconfinement y sont désormais plus faibles ». Mais selon lui, il est encore trop tôt pour juger de l’efficacité de cette approche sur les autres, puisqu’il faut attendre de sortir de la crise sanitaire pour pouvoir en dresser le bilan.

« Les prochains mois sont difficiles à prévoir, prévient le microbiologiste Jan Albert, joint en Suède mercredi. Il est un des experts du gouvernement en matière de lutte contre la COVID-19. Le pays va connaître probablement plus de cas cet automne et cet hiver, mais, espérons-le, pas autant qu’au printemps et aussi moins que dans d’autres pays », et ce, en raison du fait, selon lui, que la population accepte les recommandations de l’agence de santé publique, recommandations qui n’ont pas changé depuis ce printemps.

Responsabilisation

Selon un récent sondage mené par l’Agence de la protection civile, 73 % des Suédois font confiance aux autorités sanitaires, et 52 % font confiance au gouvernement du social-démocrate Stefan Löfven qui, en temps de crise, se fait la simple courroie de transmission des directives de la Santé publique et de ses scientifiques.

« Les enquêtes régulières au sein de la population montrent que 9 Suédois sur 10 suivent les recommandations de la Santé publique et ont modifié leur comportement pour respecter la stratégie durable visée par le gouvernement, explique au Devoir Anna Mia Ekström, spécialiste en maladies infectieuses à l’Université Karolinska. Pour le moment, cela va très bien puisqu’il y a eu une nette diminution à la fois du nombre de nouveaux cas, du nombre de cas nécessitant des soins intensifs, et du nombre de décès depuis la mi-avril, malgré une augmentation très rapide des tests de dépistage ».

« Nous anticipons une propagation continue, mais à un faible niveau dans les prochains mois », assure Anders Tegnell qui n’écarte toutefois pas le risque de « foyers d’éclosion localisés ». « Le défi va être de les trouver rapidement pour réduire et contenir la propagation », ajoute-t-il.

Mais contrairement à d’autres pays qui préparent leurs troupes à un retour possible à des mesures de confinement, la Suède, elle, parle désormais « d’atténuer » celles qu’elle a prises depuis mars dernier, si « la contamination devait se maintenir dans son état actuel », dit M. Tegnell.

Source

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Covid-19 — La Suède est-elle un contre-exemple ? 

En Suède, la rentrée des classes a déjà eu lieu et le coronavirus n'y a (presque) rien changé

Situation en Belgique le 15 septembre 2020, le professeur de médecine (maladies infectieuses) Jean-Luc Galla


Situation dans le monde, en Europe et en France avec le Pr Jean-François Toussaint, 16 septembre 2020

France : les écoles libres (dites hors contrat) en expansion (+129 nouvelles écoles)

Selon les chiffres publiés le 9 septembre par l’association Créer son école, 129 nouvelles écoles, collèges et lycées hors contrat (non subventionnées par l’État, à la pédagogie et au recrutement plus libre) ont ouvert leurs portes à la rentrée, contre 124 en 2019, en dépit des contraintes liées à la crise sanitaire et à la loi Gatel d’avril 2018. La dynamique reste forte, surtout pour les écoles aconfessionnelles (80 %) qui proposent des pédagogies alternatives, notamment Montessori (30 %) ou encore la scolarisation d’un public spécifique (handicapé ou à haut potentiel).

La création d’écoles musulmanes augmente (8,5 %), alors que la part d’écoles catholiques tombe de 18 % à 4,7 %, sans doute parce que les écoles existantes suffisent désormais à répondre à la demande, a estimé Anne Coffinier, présidente de Créer son école.




Tendances par niveaux

Les écoles primaires restent de loin les plus fréquemment créées (près de 70 % des entités ouvertes), mais les collèges représentent tout de même près de 18 % des créations, alors qu’ils sont beaucoup plus coûteux à faire fonctionner. Peu de lycées ont été créés, sans doute en raison de la réforme du baccalauréat [les notes de l’année comptent désormais beaucoup et cela avantage les écoles étatiques ou sous-contrats] qui désavantage en l’état les lycées hors contrat.

Afin de favoriser la création de lycées hors contrat, il conviendra de clarifier rapidement avec le gouvernement les conditions d’accès au baccalauréat, ce à quoi Créer son école et Éduc’France s’emploient aux côtés de la FNEP, le syndicat des directeurs d’écoles hors contrat.

Tendance par pédagogies

La pédagogie Montessori reste celle qui est de loin la plus plébiscitée, avec 23,3 % des créations. 

Les chiffres sont bien plus élevés si l’on ajoute les écoles Montessori internationales/bilingues/trilingues, qui sont recensées dans nos statistiques, comme expliqué précédemment, uniquement comme écoles bilingues/trilingues/internationales/à langue régionale. Souvent cette pédagogie s’associe à un bilinguisme (voire un trilinguisme ou une structuration en école internationale), comme c’est le cas pour 11 écoles Montessori cette année. Alors que la pédagogie Montessori est le plus souvent utilisée sans mélange, les autres pédagogies sont généralement associées à d’autres (Freinet, Decroly...). On compte 14,7 % d’écoles qui revendiquent emprunter à plusieurs pédagogies simultanément.

Les écoles bilingues ou multilingues font l’objet d’une demande forte, avec 24,8 % des écoles. On ne compte en revanche cette année qu’une seule ouverture d’école régionale (en Bretagne).

On note une attention croissante aux publics spécifiques (HP, troubles de l’attention, etc.) chez les créateurs d’écoles.

La préoccupation écologique et environnementale est moins affirmée que les dernières années. Les « écoles des forêts », très présentes parmi les porteurs de projets, sont loin de s’être toutes concrétisées

Tendances religieuses 

Le nombre de nouvelles écoles confessionnelles est très faible, puisque près de 80 % des ouvertures sont déclarées aconfessionnelles ou laïques. Les ouvertures d’écoles revendiquant une approche catholique sont rares cette année, avec moins de 4 % des créations, soit à peine plus que les écoles juives ou évangéliques. Il y a 11 créations d’établissements musulmans (9 si l’on compte par groupes scolaires).

Tendances géographiques

Les écoles sont créées à travers toute la France, et particulièrement en région parisienne. Elles sont implantées aussi bien dans de grandes villes que dans des villes moyennes ou de petites villes. Ainsi, on note un rééquilibrage par rapport au passé, qui était caractérisé par une concentration des créations en région parisienne, lyonnaise et dans l’Ouest de la France.

Tendances liées aux tarifs

Les écoles récemment créées demandent le plus fréquemment des tarifs scolaires qui couvrent les coûts réels, qu’elles soient dotées d’un statut associatif ou lucratif. Seules les écoles confessionnelles pratiquent des frais de scolarité bas, abondés par des dons extérieurs. C’est aussi une évolution significative, qui s’explique aisément en temps de crise économique. Pour autant, les écoles sont désireuses d’avoir une politique sociale et cherchent des solutions. C’est une des raisons pour lesquelles la Fondation Kairos pour l’innovation éducative -Institut de France est en train de mettre en place une politique de démocratisation de l’accès aux écoles libres pour les enfants issus des familles les moins favorisées.


Le dossier de presse

Lyon, ville aux mains des écolos, veut éviter les terrains de football dans les cours de récré

À Lyon, la nouvelle municipalité écologiste met peu à peu en place son programme avec, comme première étape importante, un budget « dégenré » prochainement voté. Chacune de ses mesures sera examinée selon le critère de l’égalité entre les femmes et les hommes, ce qui est une première en France pour une ville de plus de 500 000 habitants.

C’était une promesse de campagne des écologistes. Ce sera bientôt une réalité à Lyon, mairie remportée par Europe Écologie-Les Verts (EELV) aux municipales de juin dernier : le prochain budget de la Ville, voté en mars 2021 et d’un montant de 700 millions d’euros, sera « genré », c’est-à-dire qu’il sera examiné selon le critère de l’égalité entre les hommes et les femmes.

[...]

Cour de récréation traditionnelle (genrée, mal)

Cette décision, une première en France dans une métropole aussi importante, constitue une petite révolution. Les premiers secteurs concernés seront l’éducation et le sport : « Pour l’école, il s’agit d’éviter de créer un terrain de football au milieu de la cour de récréation, parce qu’on sait que ce sont plutôt les garçons qui vont aller jouer au football et que les filles vont se retrouver dans les périphéries, à discuter ou à se poser par terre, sans activité », développe l’adjointe écologiste.

Un carré végétalisé à la place du terrain de foot 

« On se rend compte qu’il faut déconstruire certaines idées reçues pour pouvoir avancer sur l’égalité entre les femmes et les hommes », poursuit Audrey Hénocque. À la place du terrain de football, il pourra y avoir des carrés végétalisés, pour permettre aux filles et aux garçons de jardiner. Mais aussi des espaces pour faire du handball ou pour jouer à la balle aux prisonniers, des jeux moins connotés « garçon ». Cette méthode nouvelle s’appliquera dans un second temps aux aménagements urbains et à la culture.

Source

Lien connexe

Ces maires de gauche qui veulent « dégenrer » les cours de récréation (m. à j. vidéo)


lundi 14 septembre 2020

Livre de Rodney Stark : Faux Témoignages. Pour en finir avec les préjugés anticatholiques





Rodney Stark a enseigné la sociologie et les religions comparées à l’Université de Washington (Seattle) jusqu’en 2004. Il est désormais professeur de sciences sociales à l’Université Baylor au Texas. Traduit dans le monde entier, il est l’auteur du succès de librairie L’essor du christianisme (Excelsis, 2013).

Son dernier ouvrage est Faux Témoignages.

On lit souvent que l’Inquisition fut l’un des chapitres les plus terribles et sanglants de l’histoire occidentale ; que Pie XII, dit « le pape d’Hitler », était antisémite ; que l’obscurantisme a freiné la science jusqu’à l’arrivée des Lumières ; et que les croisades furent le premier exemple de l’avidité occidentale. Ces affirmations sont pourtant sans fondements historiques. 
 
Dans cet ouvrage, l’éminent professeur de sociologie des religions Rodney Stark démontre que certaines idées fermement établies — surtout lorsque l’Église entre en scène — sont en réalité des mythes. 
 
Il s’attaque aux légendes noires de l’histoire de l’Église et explique de quelles façons elles se sont substituées à la réalité des faits. Un livre passionnant, écrit « non pour défendre l’Église, mais pour défendre l’Histoire ».  Rodney Stark n'est pas catholique.

Nous reproduisons ci-dessous des extraits de cet ouvrage.

FAUX TÉMOIGNAGES.
Pour en finir avec les préjugés anticatholiques
par Rodney Stark,
aux éditions SALVATOR,
à Paris,
paru le 29 août 2019,
288 pages,
ISBN-10 : 2 706 718 226
ISBN-13 : 978-2706718229

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INTRODUCTION

Confronter d’éminents sectaires

JEUNE protestant aux ambitions intellectuelles, je me demandais toujours avec étonnement pourquoi les catholiques faisaient aussi grand cas de la journée dédiée à la mémoire de Christophe Colomb. Ne se rendaient-ils donc pas compte de l’ironie à célébrer un homme qui, bien que catholique, avait réalisé son voyage de découverte contre l’opposition inflexible de prélats catholiques romains qui faisaient valoir des preuves bibliques selon lesquelles la Terre était plate ? Toute tentative pour atteindre l’Asie en naviguant vers l’Ouest finirait donc, selon eux, par un désastre et plongerait les navires dans l’abîme du bout de la terre.
 
Tout le monde était au courant de ce conflit. On ne nous l’apprenait pas seulement à l’école, mais l’histoire de Colomb qui allait prouver que la Terre était ronde était également mise en scène dans des films, des pièces de théâtre à Broadway et même dans des chansons populaires. Et cependant, tous les 12 octobre, des membres des Chevaliers de Colomb, accompagnés par des prêtres, déambulaient en grand nombre dans les rues pour célébrer l’arrivée du « Grand Navigateur » dans le Nouveau Monde. Quelle absurdité !
 
Et quelle ne fut pas ma surprise quand je découvris, des années plus tard, que cette description des raisons du conflit entre les conseillers catholiques et Colomb était mensongère !
 
Au XVe siècle (et bien des siècles auparavant) tout Européen instruit, y compris les prélats catholiques, savait que la Terre était ronde. La résistance que rencontrait Colomb ne portait pas sur la configuration de la Terre, mais sur le fait qu’il se trompait lourdement quant à la circonférence du globe. Il estimait à 2 800 milles la distance entre les îles Canaries et le Japon, alors qu’elle en compte 14 000. Ses adversaires cléricaux, qui la connaissaient, étaient contre le voyage, arguant qu’il périrait en mer avec son équipage. S’il n’y avait pas eu le continent américain — et personne ne savait qu’il existait — les trois embarcations, la Niña, la Pinta et la Santa Maria auraient tout aussi bien pu disparaître de la surface de la terre, car tout le monde à bord serait mort de faim et de soif.
 
On peut s’étonner de ne trouver ni dans son propre journal ni dans le livre de son fils Historie del S.D. Fernando Colombo [lire en ligne][traduction en français : Christophe Colomb raconté par son fils, Perrin, 1991], aucun indice indiquant qu’il voulait prouver que la Terre était ronde. Cette histoire était inconnue jusqu’au moment où elle apparut, trois siècles plus tard, dans une biographie de Colomb publiée en 1828. Son auteur, Washington Irving (1783-1859), est plus connu pour son œuvre de fiction. N’avait-il pas introduit, dans La légende de Sleepy Hollow, la figure du cavalier sans tête ? Le récit sur Colomb et la Terre plate avait beau être tout aussi fictif, Irving le présenta comme un fait réel. Presque aussitôt l’histoire fut validée avec empressement par les historiens, si profondément convaincus de la malignité et de la stupidité de l’Église catholique qu’ils ne ressentaient pas le besoin de chercher un supplément de confirmation, alors que certains d’entre eux avaient dû se rendre compte que l’histoire était sortie de nulle part. Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que la tradition selon laquelle Colomb aurait prouvé la rotondité de la Terre a fait son entrée dans les manuels scolaires.
 
Du temps de Washington Irving, il s’agissait d’un schéma courant, étant donné que de nombreuses distorsions vicieuses et de mensonges avaient fait leur entrée dans le canon historique avec le sceau d’approbation d’éminents chercheurs, tant qu’ils jetaient le discrédit sur l’Église catholique. N’oublions pas que les catholiques se sont vus refuser l’admission à Oxford et à Cambridge jusqu’en 1871, et que certaines universités américaines avaient, à l’époque, recours à la même pratique. Malheureusement, à la différence de l’histoire de Colomb, nombre de ces accusations anticatholiques tout aussi infondées demeurent une partie intégrante de l’héritage historique occidental. En effet, en 2009, on a constaté, en analysant les manuels scolaires, que l'on continuait, en Allemagne et en Autriche, à enseigner l’histoire mensongère de Colomb et de la Terre plate !
 
Tout a débuté par les guerres déclenchées en Europe à la suite de la Réforme qui a opposé protestants et catholiques et fait des millions de morts. À la même époque, l’Espagne apparaissait comme la principale puissance catholique. Par réaction, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas ont alors déclenché d’intenses campagnes de propagande qui décrivaient les Espagnols comme de fanatiques barbares assoiffés de sang. Jeffrey Burton Russell, éminent historien du Moyen Âge, écrit :
D’innombrables livres et pamphlets furent édités par les presses du Nord accusant l’empire espagnol de dépravation inhumaine et d’horribles atrocités. […] L’Espagne était décrite comme un lieu de ténèbres, d’ignorance et de mal.
Les chercheurs bien informés d’aujourd’hui, non contents de rejeter cette image malveillante, lui ont même donné un nom : la « Légende noire espagnole ». Il n’empêche que cette image de l’Espagne et des catholiques espagnols demeure très vivante dans notre culture — la seule mention de l’« Inquisition espagnole » ne provoque-t-elle pas dégoût et indignation ?
 
Mais les protestants en colère n’étaient pas les seuls à inventer ces histoires ou à y acquiescer. De nombreux mensonges analysés dans les chapitres qui vont suivre étaient soutenus par des auteurs antireligieux, notamment à l’époque des « Lumières ». Plus que pour leur valeur réelle, leurs ouvrages étaient tolérés parce que jugés anticatholiques — bien que, plus récemment, des auteurs de ce genre affichent leur irréligion en même temps que leur dédain du catholicisme. En son temps, Edward Gibbon (1737-1794) aurait été en difficulté si les vues profondément antireligieuses qu’il exposait dans Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain n’avaient pas été perçues, à tort, comme ne s’appliquant qu’au catholicisme romain. Mais, puisqu’à l’époque de l’Empire romain, le catholicisme était la seule Église chrétienne, les lecteurs de Gibbon présupposaient que ses attaques visaient spécifiquement le catholicisme et non la religion en général.
 
Bien que Gibbon ait été l’un des tout premiers « sectaires distingués », il est en bonne compagnie, la liste de chercheurs anticatholiques renommés (dont certains sont toujours en vie) étant effectivement assez longue. Dans les prochains chapitres, nous allons en rencontrer des dizaines, dont certains à plusieurs reprises. Pire, ces dernières années, quelques-unes des contributions les plus malveillantes à l’histoire anticatholique sont dues à des catholiques qui se sont éloignés de leur Église, dont nombre d’anciens séminaristes et de prêtres, ou des religieuses ayant quitté leur ordre, tels John Cornwell, James Carrol et Karen Armstrong. Normalement, les attaques provenant de transfuges d’un groupe particulier sont traitées avec prudence. Mais, aujourd’hui, les charges lancées contre l’Église par des catholiques qui ne pratiquent plus sont souvent considérées, pour cette raison même, comme particulièrement fiables.
 
Quoi qu’il en soit, si vous avez des doutes quant à savoir si votre connaissance de l’histoire occidentale est déformée par ces sectaires distingués, demandez-vous si vous croyez à l’une des affirmations suivantes :
 
— L’Église a soutenu et activement participé à presque deux millénaires de violence antisémite, au motif que les juifs étaient responsables de la crucifixion de Jésus-Christ, jusqu’au moment où, en 1965, le concile Vatican II s’est senti moralement obligé de se distancier de cette doctrine. Cependant, l’Église ne s’est toujours pas excusée de ce que Pie XII est considéré à juste titre comme le « pape de Hitler ».
 
— Il y a peu, nous avons appris l’existence d’évangiles chrétiens remarquablement éclairés, qui avaient été supprimés il y a longtemps par des prélats catholiques étroits d’esprit.
 
— Une fois leur Église arrivée au pouvoir en tant qu’Église officielle de Rome, les chrétiens ont rapidement et brutalement persécuté et éliminé le paganisme.
 
— La chute de Rome et l’ascension de l’Église ont précipité le déclin de l’Europe en un millénaire d’ignorance et de sous-développement culturel. Cet âge de ténèbres a perduré jusqu’à la Renaissance et aux Lumières, quand des chercheurs séculiers ont fait éclater les barrières séculaires érigées par l’Église contre la raison.
 
— Lancées par les papes, les croisades n’ont été que le premier chapitre de l’histoire sanglante du colonialisme européen injustifié et brutal.

— L’Inquisition espagnole a torturé et assassiné un grand nombre d’innocents pour des crimes « imaginaires », tels que la sorcellerie et les blasphèmes.
 
— L’Église catholique a craint et persécuté des scientifiques, comme l’illustre bien le cas de Galilée. C’est la raison pour laquelle la « révolution » scientifique a essentiellement eu lieu dans des régions protestantes, seules contrées où l’Église catholique ne pouvait pas supprimer la pensée indépendante.
 
— N’ayant pas de critique à formuler à l’encontre de l’esclavage, l’Église n’a rien entrepris pour s’opposer à son introduction dans le Nouveau Monde ou pour le rendre plus humain.
 
— Jusqu’à très récemment, la vision catholique de l’État idéal se résumait en une seule formule : « le droit divin des rois ». En conséquence, l’Église a contré avec force tous les efforts pour établir des gouvernements plus libéraux, et a ardemment soutenu les dictateurs.
 
— C’est la Réforme protestante qui a brisé l’emprise répressive catholique sur le progrès et inauguré le capitalisme, la liberté religieuse et le monde moderne.
 
Chacune de ces affirmations fait partie de la culture ambiante. Elles sont largement acceptées et fréquemment répétées, mais elles sont toutes fausses et nombreuses à être l’exact contraire de la vérité ! Un chapitre sera consacré au résumé de leurs récentes mises à jour et à la démonstration qu’elles sont assurément erronées.
 
Il semble pertinent de souligner ici que je ne me suis pas mis à écrire ce livre à partir de zéro. Au cours de la rédaction de plusieurs ouvrages sur l’histoire médiévale et sur les origines du christianisme, je suis fréquemment tombé sur de graves distorsions liées à un anticatholicisme évident, les auteurs exprimant souvent explicitement leur haine de l’Église. Ayant rédigé, dans ces livres antérieurs, des notes critiques sur nombre des exemples cités plus haut, j’ai fini par considérer que le problème posé par ces réactions anticatholiques de savants de renom est trop important et ses conséquences trop envahissantes pour qu’on puisse se contenter de les réfuter ponctuellement. C’est pourquoi j’ai commencé à rassembler, à réviser et à substantiellement étendre mes notes antérieures et à en rajouter de nouvelles sans toutefois tenter de « disculper » l’histoire de l’Église. J’ai longuement écrit sur des thèmes comme la corruption du clergé, les agressions brutales d’« hérétiques », et sur des méfaits et manquements plus récents de l’Église, comme le fait de couvrir des prêtres pédophiles ou la promotion mal avisée de la théologie de la libération. Mais, quelle que soit l’importance qu’on accorde à ces aspects négatifs de l’histoire de l’Église, cela ne justifie pas les exagérations extrêmes, les fausses accusations et les fraudes évidentes auxquelles seront consacrés les chapitres qui vont suivre. Face à cette vaste littérature de mensonges, j’ai tenu compte des paroles de Garrett Mattingly (1900-1962) de l'université Columbia :
Il n’importe nullement aux morts de recevoir justice de la part des générations ultérieures. Mais rendre justice aux vivants, même tardivement, devrait compter.
Vous vous demandez peut-être : s’il s’agit de mensonges notoires, pourquoi subsistent-ils ? En partie, parce qu’ils se renforcent mutuellement et sont si profondément ancrés dans notre culture qu’il semble impossible qu’ils ne soient pas vrais. J’avoue que lorsque j’ai rencontré pour la première fois l’assertion selon laquelle l’Inquisition espagnole, non seulement aurait répandu très peu de sang, mais aurait été une force majeure à l’appui de la modération et de la justice, je l’ai rejetée spontanément comme une variante d’un révisionnisme excentrique, simplement désireux d’attirer l’attention.
 
Mais après un examen approfondi, j’ai découvert avec stupéfaction que, parmi d’autres choses, c’était l’Inquisition qui avait empêché que ne se répande en Espagne et en Italie la fureur meurtrière liée à la sorcellerie qui sévissait dans toute l’Europe [surtout protestante] des XVIe et XVIIe siècles, et qu’au lieu de brûler eux-mêmes des sorcières, les inquisiteurs avaient fait pendre certains de ceux qui les avaient condamnées au feu.
 
Sachez que vous n’aurez pas à me croire sur parole. J’ai fait des recherches très poussées, nécessaires pour réfuter ces arguments anticatholiques fallacieux, et j’ai alors si largement documenté mes conclusions que chacun peut les vérifier. Mais dans la plupart des cas, je rapporte simplement l’opinion prédominante des experts qualifiés d’aujourd’hui. Bien qu’ils se plaignent souvent de ce qu’un argument anticatholique particulier fabriqué de toute pièce a la vie dure, la plupart d’entre eux continuent malheureusement à écrire uniquement à l’intention de leurs pairs sans chercher à partager leur savoir avec le grand public — le mythe de Colomb est resté ainsi dans les manuels scolaires et la culture populaire, alors que des chercheurs remarquables en avaient démasqué depuis des décennies les origines frauduleuses. J’ai donc entrepris de rendre largement accessible leur travail, en prenant soin de citer et de pleinement reconnaître leurs résultats. Chaque chapitre proposera une brève biographie des principaux contributeurs.
 
Enfin, n’étant pas moi-même catholique romain, je n’ai pas écrit ce livre pour défendre l’Église, mais pour défendre l’Histoire.

CHAPITRE 1

Les péchés d’antisémitisme

DURANT des siècles, on a justifié la persécution des juifs au nom de Dieu. La doctrine selon laquelle ils ont tué le Christ et se sont ainsi attiré la colère et la punition éternelles de Dieu a fourni l’inspiration à la construction des ghettos médiévaux et à la mise en œuvre des pogroms sanglants de l’histoire.
Tel est le premier paragraphe d’un livre que j’ai publié il y a des années. Il semble approprié de commencer ce chapitre en expliquant comment j’en suis venu à l’écrire.
 
Durant la première année de mes études supérieures à Berkeley, le directeur du Survey Research Center me recruta pour collaborer à un grand projet de recherche consacré à l’étude de l’antisémitisme, financé par l’Anti-Defamation League (Ligue anti-diffamation) des B’nai B’rith. On m’a rapidement confié le volet centré sur les effets des enseignements chrétiens sur les croyances et les sentiments négatifs vis-à-vis des Juifs. Bien que n’ayant pas encore obtenu mon diplôme de maîtrise, j’ai endossé la responsabilité principale de la conception et de la mise en œuvre d’importants sondages d’opinion sur cette thématique, ainsi que de l’analyse de ses résultats et la rédaction d’un livre intitulé Christian Beliefs and Anti-Semitism.
 
Il n’est pas surprenant que les données aient révélé un lien significatif entre croyance et préjugé : les chrétiens américains reprochant aux juifs d’être responsables de la Crucifixion étaient également plus susceptibles d’accepter les stéréotypes antisémites selon lesquels les juifs sont avares, vils, immoraux et antipatriotiques. En conséquence, avant même que j’aie pu terminer une première ébauche du livre, on me demanda de rédiger une présentation concise des résultats de l’enquête, qui devait être distribuée aux évêques participant à Vatican II, l’important concile œcuménique convoqué par le pape Jean XXIII. Selon le cardinal Augustin Bea, cité par le New York Times, ce résumé a joué un rôle important dans la rédaction de la Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes (Nostra Aetate), et plus particulièrement avec les juifs :
Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant la Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau Peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous aient donc soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de Dieu, de n’enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ. En outre, l’Église, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l’Évangile, déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les juifs.
J’étais très satisfait que le concile ait rédigé cette déclaration et fier d’y avoir apporté ma contribution. Cependant, à l’époque, j’étais bien trop naïf pour apprécier toutes les subtilités du texte conciliaire et trop peu informé du contexte historique pour me rendre compte qu’il n’y avait là rien de véritablement nouveau — que l’Église n’avait jamais enseigné que les juifs étaient exclus de l’amour de Dieu. Ce n’est que des années plus tard que j’ai compris à quel point l’Église catholique s’était érigée contre la violence antisémite, bien que certains chrétiens aient souvent justifié leurs attaques contre les juifs en alléguant des motifs religieux. Ma prise de conscience concernant ces questions a pris de l’ampleur lorsque j’ai travaillé sur plusieurs aspects de l’histoire ancienne et médiévale, en écrivant par exemple une longue analyse de tous les déchaînements de violence antisémite connus en Europe et en terre d’Islam durant la période de 500 à 1600. Ce travail m’a finalement obligé à repenser l’ensemble des liens entre le christianisme et l’antisémitisme.
 
Il faut garder à l’esprit que durant des siècles il y eut de nombreux prêtres catholiques, parmi lesquels des saints, des opportunistes, des dévots, des corrompus ou des ignorants, quelques athées et même un fou. Il n’est pas étonnant que quelques-uns de ces membres du clergé aient cru que Dieu haïssait les juifs et que plusieurs aient même été impliqués dans des déclenchements de violence antisémite. Mais, comme nous allons le voir, de telles vues et de telles actions n’avaient aucun statut officiel au sein de l’Église et ne reflétaient pas le comportement normal du clergé catholique à l’égard des juifs. Au contraire, le clergé a souvent défendu les juifs locaux exposés à des attaques, parfois au risque de leur vie.


L’invention de l’antisémitisme

Commençons par le commencement : de nombreux chercheurs contemporains accusent l’Église d’avoir été à l’origine de l’antisémitisme. Rosemary Ruether, théologienne féministe bien connue, est même allée jusqu’à affirmer que « l’Église porte une grave responsabilité dans l’histoire tragique des juifs en milieu chrétien, et c’est sur cette base qu’est né l’antisémitisme politique et l’usage qu’en ont fait les nazis ». Jules Isaac va dans le même sens : « Sans les siècles de catéchisme, de propagande et d’invectives chrétiennes, l’endoctrinement, la propagande et les invectives hitlériennes n’auraient pas été possibles. » Et, selon Robert T. Osborn, « les chrétiens étaient, dès le début apparemment, antijuifs et antisémites ».
 
Ces accusations s’appuient sur des passages du Nouveau Testament qui attaquent les juifs pour avoir rejeté le Christ et persécuté les chrétiens, bien que tous les chercheurs qui pensent que les chrétiens ont inventé l’antisémitisme sachent qu’une profonde hostilité à l’égard des juifs existait bien avant la naissance de Jésus. Peut-être à cause de leur antagonisme vis-à-vis de la première Église, ces chercheurs qualifiaient de simple « antipathie » ce que les anciens avaient parfois pu ressentir envers les Juifs. Comme cela n’avait pas, à leurs yeux, un caractère durable et fondamental, cela ne pouvait donc être considéré comme de l’antisémitisme proprement dit. C’était une attitude issue exclusivement de conflits politiques par exemple la révolte des Macchabées. De fait, ces sentiments négatifs à l’égard des Juifs étaient seulement « sporadiques », de simples « poches isolées de désordre ». Ces chercheurs affirmaient en revanche que le vrai antisémitisme était profond et durable, quelque chose d’entièrement nouveau introduit par le christianisme et né de l’arrogance et de l’ambition chrétiennes. Si tel est le cas, de nombreux intellectuels romains de premier plan devaient être secrètement chrétiens !
 
Ce fut Sénèque (4 av. J.-C.-65), grand philosophe et homme d’État romain, qui accusa les Juifs d’être une « race maudite » et condamna leur influence. Ce fut Cicéron (106-43 av. J.-C.), le plus grand orateur romain, qui se plaignit que les rites et les observances des Juifs étaient « en contradiction avec la gloire de notre Empire, [et] avec la dignité de notre nom ». Ce fut Tacite (56-117), historien romain très apprécié, qui fulmina contre les juifs parce qu’ils « méprisaient les dieux » et qualifia leurs pratiques religieuses de « bizarres et lugubres ». Selon lui, les Juifs se retranchaient dans leur malveillance même et cherchaient à accroître leur richesse grâce à une opiniâtre loyauté les uns envers les autres : « Avec leurs frères, fidélité à toute épreuve, pitié toujours secourable ; contre le reste des hommes, haine et hostilité. » Je ne suis pas à même de déceler en quoi les griefs de Tacite différeraient de l’antisémitisme moderne courant, tel qu’il est généralement défini et jaugé.
 
Cette animosité n’en resta pas non plus aux simples mots. En 139 av. J.-C., les juifs furent expulsés de Rome par un édit les accusant « d’introduire leurs propres rites » et « d’infecter ainsi les mœurs romaines ». Puis, en 19, l’empereur Tibère ordonna aux juifs de Rome de brûler tous leurs vêtements sacrés et fit transporter en Sardaigne tous les mâles juifs en âge de porter les armes, où ils furent assignés à réprimer le brigandage. Comme le note Tacite, « s’ils succombaient à l’insalubrité du climat, la perte serait peu regrettable ». Tous les autres furent bannis non seulement de la ville de Rome, mais de l’Italie « sous peine d’esclavage à vie s’ils n’obéissaient pas », comme le rapporte Suétone (vers 71-135). En 70, l’empereur Vespasien imposa une taxe spéciale à tous les juifs de l’Empire, en s’emparant ainsi des contributions qu’ils avaient faites annuellement au Temple de Jérusalem. Et en 95, l’empereur Domitien fit exécuter son cousin Flavius Clemens et de « nombreux autres » pour « avoir dérivé vers des pratiques juives », comme le rapporte Dion Cassius (163-229).
 
Ce ne sont toutefois pas les Romains qui ont inventé l’antisémitisme. Il existe plusieurs versions connues d’un récit sur une expulsion d’Égypte de lépreux et d’étrangers indésirables, parallèles à celle de l’Exode, des récits dans lesquels certains chercheurs ont vu la première apparition de l’antisémitisme. Il existe également, très hostiles aux juifs, les traitant de misanthropes impies et les accusant même de cannibalisme, des écrits datant du Ier siècle av. J.-C., dus à des auteurs grecs comme Didorus Siculus (vers 90-30 av. J.-C.), Strabon (vers 63 av. J.-C.-24) et Apion (20 av. J.-C.-45).
 
Il en ressort clairement que l’antisémitisme n’est pas né du conflit entre les chrétiens et les juifs à propos de la divinité de Jésus, mais qu’il a dérivé plutôt de l’intense engagement que des religions exclusives produisent invariablement parmi leurs adhérents et les réponses hostiles que cet engagement provoque chez ceux du dehors. Comme le formule l’éminente spécialiste E. Mary Smallwood, « l’exclusivisme juif générait de l’impopularité qui, à son tour, générait l’antisémitisme », tout comme l’exclusivisme chrétien allait également déclencher plus tard l’antagonisme romain à leur égard. En réalité, les juifs et les chrétiens n’étaient pas seuls à être persécutés par Rome ; certaines croyances païennes exclusives l’étaient tout autant, comme les communautés qui pratiquaient le culte d’Isis et de Cybèle (Magna Mater).
 
Avec la disparition de ces croyances païennes et la montée du christianisme, l’antisémitisme fut le seul survivant de ces anciens préjugés. À moins de croire que l’Église a été l’unique canal de transmission culturelle, il n’y a pas de raison de supposer que cet héritage d’antisémitisme préchrétien n’ait pas persisté dans la civilisation occidentale — sans doute souvent en lien à des définitions des juifs comme étrangers [exclus, aubains, horsains], sans pour autant dépendre de ce lien. L’antagonisme à leur égard avait donc probablement une vie à lui, enracinée dans l’époque classique et sensible à l’exclusivisme qui les caractérisait. Le Nouveau Testament, par exemple, ne les présente pas comme des avares fortunés, alors que cette image était aussi un thème central dans la haine des juifs à l’époque médiévale qu’elle l’avait été pour Tacite et les Romains de son époque. De plus, l’antisémitisme est bien entendu inhérent au conflit théologique entre les croyances juive et chrétienne.

 

Conflit religieux précoce

Le Nouveau Testament contient un certain nombre de références aux Juifs, dures et redoutablement agressives. L’une des plus incendiaires et la plus fréquemment citée est celle du passage de Matthieu 27, 24-26 :
Pilate, voyant que cela ne servait à rien, mais qu’il en résultait plutôt du tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : « Je suis quitte de ce sang. À vous de voir ! » Et, répondant, tout le peuple dit : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » Alors il leur relâcha Barabbas. Quant à Jésus, après l’avoir fait flageller, il le livra pour être crucifié.
Parmi les autres exemples, citons Matthieu 23, 37 :
« Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés. »
 
Jean 5, 16-18:
Et voilà pourquoi les Juifs persécutaient Jésus : parce qu’il faisait cela [guérir un homme malade] un sabbat. Mais il leur répondit : « Mon Père travaille jusqu’à présent, et moi aussi je travaille. » Voilà donc pourquoi les Juifs n’en cherchaient que plus à le tuer : parce que non seulement il violait le sabbat, mais il appelait encore Dieu son propre Père, se faisant l’égal de Dieu.
On peut comprendre que de tels versets aient suscité une grande perplexité et angoisse chez de nombreux chrétiens et provoqué des réactions amères chez nombre de juifs. Malheureusement, en condamnant ces passages néotestamentaires et d’autres semblables, les apologistes chrétiens et les critiques juifs les interprètent bien trop souvent hors contexte et sans aucune approche comparative. Pour ce qui est du contexte, ils étaient écrits par des hommes qui se considéraient toujours comme juifs, bien que d’un genre plus éclairé, et s’adressaient à des juifs qui avaient, selon eux, manqué ou refusé de reconnaître le « progrès ». Ainsi, des critiques véhéments comme J. T. Sanders seraient bien inspirés de ne pas se concentrer exclusivement sur le Nouveau Testament, mais de comparer ces affirmations avec certaines polémiques vétérotestamentaires contre d’autres juifs qui ne s’avéraient pas à la hauteur des exigences de foi de tel ou tel prophète. Ainsi, Jérémie (18, 23) par exemple demande au Seigneur :
Ne pardonne pas leur faute, et leur péché, ne l’efface pas de devant toi. Qu’ils trébuchent devant toi, au temps de ta colère agis contre eux !
Puis, développant son thème, il cite la réponse du Seigneur (19, 7-9) :
Je viderai dans ce lieu le dessein de Juda et de Jérusalem : je les ferai tomber devant leurs ennemis par le glaive et par la main de ceux qui en veulent à leur vie, et je livrerai leurs cadavres en nourriture aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre. […] Et je leur ferai manger la chair de leurs fils et la chair de leurs filles.
On peut trouver des dizaines de versets similaires dans l’Ancien Testament et fournir ainsi un contexte au sein duquel les polémiques néotestamentaires peuvent être comprises comme typiques de « la critique prophétique interne au judaïsme ».
 
Pareillement, une grande part de l’angoisse à propos d’affirmations antijuives dans le Nouveau Testament naît de ce qu’elles sont prises, de façon anachronique, comme celles d’une majorité chrétienne acerbe et injurieuse. C’est ne pas prendre en compte le fait que lorsque ces passages ont été écrits, les chrétiens étaient une toute petite minorité persécutée, non seulement au sein de l’immense Empire gréco-romain, mais aussi par rapport aux importantes populations juives, à la fois celles de Palestine et celles qui constituaient une diaspora juive assez nombreuse, dispersée dans les diverses grandes villes gréco-romaines. Car c’est dans ces communautés juives que les premiers chrétiens concentrèrent leurs efforts de conversion. Vers 100, à l’époque où les évangiles circulaient déjà, il y avait probablement un peu moins de 8 000 chrétiens sur terre, et même un siècle plus tard, il n’y en avait toujours que quelque 200 000. Alors que l'on comptait environ sept millions de juifs, dont seulement un million en Palestine. Dans les premiers temps, ce n’étaient pas les Romains la principale source de danger pour les chrétiens, mais les populations juives environnantes.
 
On trouve çà et là dans les sources des preuves de persécutions des chrétiens par les juifs, et elles sont manifestement incomplètes. Mais il y a tout lieu de croire que la persécution était courante et s’est étalée sur plusieurs siècles. Le christianisme était en effet une abomination intolérable aux yeux des juifs pieux. À la différence des païens, dont les péchés pouvaient être pardonnés parce qu’ils étaient considérés comme étant de l’extérieur et ignorants, le mépris chrétien de la Loi était une faute commise par ceux dont beaucoup avaient été élevés juifs et affirmaient être les héritiers légitimes de l’entièreté de la tradition juive. Pire encore, les chrétiens professaient une hérésie outrancière, non seulement en proclamant que Jésus était le Messie promis, mais en soutenant qu’il était le Fils de Dieu, semblant ainsi se passer du monothéisme. Aux yeux de juifs dévots, il s’agissait là d’offenses terribles qui requéraient des réponses violentes.
 
Quant aux preuves concernant d’effectives tentatives juives pour punir ces crimes, nous savons qu’en Actes 22, 4-5, Paul confesse qu’avant sa conversion vers 35, il avait livré des chrétiens au « grand prêtre et au collège des anciens » afin qu’ils soient châtiés, et le livre des Actes rapporte plusieurs séquences où les « apôtres » ont été flagellés. Le diacre Étienne a été lapidé à mort sur ordre du Sanhédrin vers 37. Puis, quand Paul a réorienté ses efforts missionnaires vers l’Ouest, il a été fouetté et lapidé dans diverses villes, mais sans succès, sur ordre de chefs juifs. De plus, selon le grand historien juif Josèphe (37-101), dont les dires sont confirmés par l’historien chrétien Eusèbe de Césarée (263-339), Jacques, frère de Jésus et chef de l’Église locale, fut publiquement raillé et exécuté par les dirigeants juifs de Jérusalem, en 61 ou 62. La menace juive était donc bien réelle.
 
En conséquence, un certain nombre de chercheurs ont souligné que les passages antijuifs que l’on trouve dans le Nouveau Testament doivent être interprétés comme étant simplement l’une des facettes d’un conflit religieux très violent. Ce qui a longtemps fait défaut, c’était des preuves solides de l’autre versant, d’expressions antichrétiennes méprisantes dans les sources juives, comme le Talmud, la collection d’écrits de rabbins lettrés dont la rédaction débuta au premier siècle. Un certain nombre de passages vicieusement antichrétiens provenant prétendument du Talmud ont été publiés par un frère dominicain espagnol au XIIIe siècle (dont on affirmait qu’ils lui avaient été secrètement communiqués par des convertis juifs au christianisme) et cités plus tard par Martin Luther. Une œuvre similaire en deux volumes a vu le jour en Allemagne, en 1700. Les deux publications ont attiré l’attention d’antisémites qui s’y sont référés dans des pamphlets haineux, mais leur authenticité a été mise en cause aussi bien du côté juif que du côté chrétien. À la suite de plaintes émises par la communauté juive de Francfort, les volumes allemands ont été confisqués par le gouvernement. Ainsi, la conviction largement répandue parmi les chercheurs a longtemps consisté à considérer qu’il n’y avait pas de références authentiques à Jésus dans le Talmud et qu’à part quelques incidents isolés, il n’y avait pas eu de persécution importante des chrétiens par les juifs. Ce qui a permis à James Everett Seaver d’affirmer en toute confiance que la haine juive des premiers chrétiens « n’a pas d’existence réelle sur le plan historique ».
 
Cette vision des choses a été complètement réfutée par la superbe étude de Peter Schäfer. Directeur des études juives à l’université de Princeton et de réputation irréprochable, Schäfer a travaillé à la fois sur le Talmud de Jérusalem (rédigé par des rabbins des Ier et IIe siècles) et sur celui de Babylone (écrit entre les IIIe et VIe siècles). On trouve effectivement çà et là dans ces énormes recueils, des remarques sur Jésus, que Schäfer caractérise de la manière suivante :
Il s’agit de contrepropositions, de narrations alternatives, qui parodient les récits néotestamentaires, notamment l’histoire de la naissance et de la mort de Jésus. Elles ridiculisent la naissance de Jésus d’une vierge. […] Elles sont notamment une réplique au récit de la Passion proposé par le Nouveau Testament, avec son message de culpabilité et de honte pour les juifs, assassins du Christ. Elles renversent complètement ce message : Oui, affirment-elles, nous en acceptons la responsabilité, mais il n’y aucune raison d’en avoir honte, car nous l’avons exécuté à juste titre comme blasphémateur et idolâtre. Jésus méritait la mort, il n’a eu que ce qui lui revenait. Ils rejettent en conséquence l’idée chrétienne de sa résurrection, considérant qu’il est puni à jamais en enfer, et soulignant qu’un même destin attend ses disciples qui croient en cet imposteur.
Schäfer poursuit en allant plus dans les détails :
 
— Bien que mariée à Joseph, Marie conçut à la suite d’une relation adultérine avec un soldat romain du nom de Pandera (le nom repose peut-être sur un jeu de mots en référence à parthenos, vierge). Selon la Loi juive, tous deux auraient dû être lapidés à mort.
— Jésus était un mamzer (un bâtard) et aurait dès lors dû être exclu de toute participation à la vie religieuse juive — selon certaines interprétations de la Loi, les mamzers devaient eux-mêmes être lapidés.
— Jésus pratiquait la promiscuité sexuelle avec Marie de Magdala et d’autres.
— Jésus a été condamné pour sorcellerie.
— Jésus n’a pas été crucifié, mais lapidé par des Juifs qui ont pendu ensuite son corps à un arbre.
— Jésus passe l’éternité en enfer, brûlant dans des excréments.
 
Telle est donc la situation. L’antagonisme néotestamentaire à l’égard des juifs est pleinement contrebalancé par celui du Talmud à l’égard des chrétiens. N’oublions pas que la plus grande partie de cet échange a eu lieu alors que les chrétiens étaient une infime minorité. Bien entendu, dès lors qu’ils sont devenus l’écrasante majorité, leurs attitudes à l’égard des juifs ont eu une répercussion sociale bien plus grande que tout ce que les juifs avaient pu pratiquer comme antichristianisme à cette époque. Mais contrairement à ce qu’affirment certains historiens induisant ou induits en erreur, l’Église n’a pas transformé les antagonismes que l’on trouve dans le Nouveau Testament en une justification d’attaques antisémites.

 

L’Église et les attaques antisémites

Avant d’écrire un livre sur les conséquences historiques du monothéisme, j’ai entrepris de rassembler des données sur tout acte antisémite fatal perpétré par des groupes de chrétiens d’Europe occidentale à partir de l’année 500 et jusqu’en 1600. J’ai choisi de commencer par l’année 500 parce que les conflits mentionnés avant cette époque sont mal documentés et leur historicité est douteuse. De toute façon, en rassemblant des cas corroborés par des sources fiables, j’ai découvert quelque chose d’assez remarquable : il apparaît en effet qu’il n’y a eu qu’un seul cas de ce genre entre les années 500 et 1095 : en 554, une foule en furie a tué plusieurs juifs à Clermont, en Gaule méridionale (la France d’aujourd’hui), et en a forcé d’autres à accepter le baptême chrétien. Qu’il n’y ait pas eu d’autres incidents est dû au fait que l’Église condamnait de tels actes, en affirmant que des conversions forcées n’étaient pas valides et que l’on devait laisser les juifs en paix, une position qu’elle n’a cessé d’affirmer tout au long des siècles ; l’interdiction de baptêmes forcés s’appliqua même aux musulmans durant les croisades.
 
L’absence d’autres attaques durant cette longue période a été confirmée par d’éminents historiens juifs. L’Israélien Nachum T. Gidal s’est référé à cette ère comme aux « jours heureux » des relations judéo-chrétiennes, et Robert Chazan, un érudit distingué dans le domaine de l’histoire juive et des relations entre chrétiens et juifs au haut Moyen Âge, la décrit comme une période « tranquille ». Léon Poliakov (1919-1997), l’un des historiens contemporains les plus respectés en matière d’antisémitisme évoque le « statut favorable des juifs » durant cette ère :
Rois, seigneurs et évêques accordent aux juifs une large autonomie : ils s’administrent donc eux-mêmes, vivant selon leurs propres lois. La science talmudique refleurit aux bords du Rhin et de la Seine à l’époque même où elle tombe en décadence à Babylone. […] Ils [les juifs] continuent à se mélanger librement à la population chrétienne et à vivre en excellente harmonie avec elle ; […] jusqu’au XIe siècle, nulle chronique ne mentionne d’explosions de colère populaire à l’égard des juifs.
Ainsi donc, pendant plus de cinq siècles, les affirmations néotestamentaires hostiles aux juifs n’ont pas eu de conséquences violentes.
 
Un certain nombre de spécialistes du Moyen Âge ont fait remarquer que, durant cette même ère, l’Église ne s’est pratiquement pas intéressée aux hérésies. Non qu’il n’y ait pas eu d’hérétiques, mais elle choisit de les ignorer. À mon avis, les deux phénomènes sont liés : les deux politiques conciliantes à l’égard des juifs et des hérétiques étaient dues au fait qu’aucun des deux groupes ne représentait de menace institutionnelle pour l’Église. Ou, pour le dire de manière plus formelle : là où existe un monopole religieux relativement assuré, un degré important de non-conformité religieuse est toléré, de sorte que les dissidents ou contestataires sont perçus comme ne représentant pas une menace pour le pouvoir de l’élite religieuse. L’Église se sentait en sécurité et la tranquillité prévalait.
 
Cette ère de tolérance prit fin au XIe siècle lorsque le conflit avec l’islam, qui déborda dans les croisades, changea les perceptions des menaces religieuses. Des conflits majeurs vont alors créer un climat général d’intolérance religieuse, y compris vis-à-vis des groupes religieux non menaçants, mais dissidents, non conformistes. Il ne s’agit pas nécessairement là de la politique des dirigeants de l’Église en situation de monopole ; le conflit peut générer un climat d’opinion poussant des membres laïcs à entrer en action au nom des menaces qu’ils ressentent. Cela explique l’explosion, au cours du XIe siècle, de débordements fatals d’antisémitisme dans certaines parties de la chrétienté, de même que le lancement de campagnes sanguinaires contre des hérésies. C’est également cohérent avec le fait que, dès qu’éclata un conflit sérieux au sein du christianisme, on vit apparaître des attaques antisémites et des chasses aux hérétiques similaires au sein de l’islam !
 
Le clergé catholique a enclenché des répressions violentes contre les hérésies, qui débutèrent au XIe siècle, dont de nombreuses dégénérèrent en campagnes sanguinaires, comme celles contre les Cathares (Albigeois). Mais il n’a pas déclenché ni dirigé les explosions d’antisémitisme qui eurent lieu à la même époque. Elles étaient menées par des laïcs, alors que les hommes d’Église s’y opposaient et réussissaient en général à en empêcher de nouvelles.
 
Quelques historiens sont persuadés qu’il y eut des attaques antisémites dans la foulée de la « croisade populaire », cette « horde délabrée » d’hommes, de femmes et d’enfants qui suivit Pierre l’Ermite jusqu’en Turquie, en 1096, pour se faire finalement massacrer. Mais d’autres historiens ne mentionnent pas ces exactions. Tous s’accordent cependant sur le fait que les partisans de Pierre l’Ermite pillaient les populations et leur extorquaient les moyens de poursuivre leur route vers l’Est, et qu’aussi bien des chrétiens que des juifs en étaient les victimes.
 
Nous disposons cependant d’une solide documentation qui prouve que plus de cinq siècles de tranquillité dans les relations judéo-chrétiennes prirent fin le 3 mai 1096, quand Emich de Leiningen, un comte mineur de la Rhénanie, lança une attaque contre la population juive de la ville de Spire (en Allemagne). Il avait été chargé des affaires par son duc qui s’était mis en route vers la Terre sainte, au sein de la force armée réunie par Henri IV, empereur du Saint-Empire romain, pour mener à bien la première croisade. Emich était censé constituer une compagnie de renfort et l’acheminer vers l’Est pour rejoindre l’armée des croisés. Mais avant le départ en croisade d’Henri IV, une rumeur avait circulé selon laquelle celui-ci avait prévu de tuer tous les Juifs de Rhénanie pour venger la mort du Christ. Il l’avait alors dénoncée auprès de tous ses vassaux et leur avait donné l’ordre de veiller à la sécurité de tous les juifs. Emich resta cependant convaincu que cela n’avait pas de sens de partir combattre les ennemis de Dieu à l’Est en laissant derrière soi les ennemis du Christ, et à la tête de ses hommes, il prit la route de Spire.
 
L’évêque de la ville prit cependant les juifs locaux sous sa protection et les forces armées d’Emich ne purent mettre la main que sur une douzaine d’entre eux qui n’avaient pas, pour une raison ou pour une autre, prêté attention à l’alerte lancée par l’évêque, et qui furent tués. Puis il conduisit ses troupes à Worms, où l’évêque avait également accueilli les juifs de la ville dans son palais. Mais cette fois, Emich ne voulut rien savoir : ses forces armées brisèrent les portails du palais épiscopal et massacrèrent quelque cinq cents juifs. Le même scénario se répéta la semaine suivante à Mayence. Une fois encore, l’évêque tenta de protéger la population juive, mais il fut attaqué et dut fuir pour sauver sa vie. Les mêmes exactions se répétèrent à Cologne, puis à Metz. Comme le résume Léon Poliakov : « Il importe de noter que, presque partout, comtes et évêques s’efforcèrent, parfois même au péril de leur vie, de protéger les juifs ». C’est alors qu’une partie de l’armée d’Emich se sépara du gros de la troupe et prit la direction de la vallée de la Moselle pour la purger des juifs. En veillant soigneusement à n’attaquer que des villes « sans évêque résident », elle réussit à tuer plusieurs milliers de personnes.
 
Dans l’intervalle, deux autres commandants de renforts militaires attaquèrent les juifs à leur tour. Volkmar vint à bout de l’opposition de l’évêque local et massacra les juifs de Prague. Gottschalk dirigea une attaque meurtrière contre ceux de Ratisbonne. Le pape « condamna sévèrement » toutes ces attaques, « mais ne put guère faire plus ». Quand Volkmar et ses forces armées arrivèrent en Hongrie et tentèrent de poursuivre leurs attaques contre les juifs, ils furent anéantis par les chevaliers hongrois qui prêtèrent main-forte à leur évêque. Gottschalk connut le même sort. Et le passage fut également refusé à Emich et à ses troupes. Lorsqu’ils essayèrent de le forcer, ils furent à leur tour refoulés par les chevaliers hongrois.
 
Selon Sir Steven Runciman (1903-2000), historien des croisades très respecté, ces défaites apparurent à « la plupart des bons chrétiens » comme « des châtiments envoyés d’en haut sur les assassins des juifs ». Cela allait de pair avec les efforts déployés par les évêques locaux pour protéger les juifs et avec le fait que d’autres armées rassemblées pour la première croisade ne les avaient pas maltraités, à l’exception de plusieurs centaines de juifs qui périrent à Jérusalem lorsque toute la ville fut massacrée à la suite de sa conquête par les croisés.
 
Malheureusement, les attaques en Rhénanie avaient beau être l’œuvre d’un petit nombre, elles donnèrent le ton en attirant l’attention sur la question de savoir s’il fallait continuer à permettre aux juifs de rejeter Jésus, dans un contexte où la conformité religieuse représentait une préoccupation croissante. Certains hommes d’Église succombèrent eux-mêmes à la tentation. Au moment de la deuxième croisade (1146-1149), Pierre, le père abbé du monastère de Cluny, s’interrogea :
À quoi bon s’en aller au bout du monde, à grande perte d’hommes et d’argent, pour combattre les Sarrasins, quand nous laissons demeurer parmi nous d’autres infidèles qui sont mille fois plus coupables envers le Christ que les mahométans ?
Néanmoins, ce fut uniquement en Rhénanie et non en France qu’on allait assister à des massacres de juifs durant la deuxième croisade, et à nouveau à Cologne, à Mayence, à Metz, à Worms et à Spire. Cette fois-ci, ce fut un moine du nom de Radulphe qui contribua à attiser les débordements antisémites. Mais le bilan des morts eût été bien plus élevé, si saint Bernard de Clairvaux ne s’était rendu dans la vallée rhénane pour ordonner la fin du massacre. Éphraïm ben Jacob de Bonn, un chroniqueur juif, a rapporté cette intervention :
Puis le Seigneur entendit nos gémissements. […] Après le mauvais prêtre, il envoya un prêtre décent, un grand homme. […] Son nom était abbé Bernard, de la ville de Clairvaux […] qui leur dit : « Il convient que vous marchiez contre les musulmans. Cependant, quiconque attaque un juif et tente de le tuer agit comme s’il tuait Jésus lui-même. Mon élève Radulphe qui vous a conseillé de les anéantir, ne vous a pas bien avisés. Car il est écrit dans le livre des Psaumes à propos des juifs : “Ne les tuez pas de peur que mes peuples ne m’oublient” ». Tous estimaient ce prêtre comme l’un de leurs saints. […] Sans les miséricordes de notre Créateur qui a envoyé ce père abbé […] il n’y aurait pas eu un seul survivant parmi les juifs.
Bientôt, les croisades s’essoufflèrent, mais les explosions de violence contre les juifs se poursuivirent en Rhénanie. Les incidents antérieurs avaient profondément marqué la culture populaire ; par ailleurs, en manque d’autorité politique, la région était plutôt « politiquement fracturée ». Il y surgissaient et prospéraient divers mouvements hérétiques parce que ni l’Église ni le gouvernement n’étaient en mesure de les supprimer. C’est donc dans cette région que des foules déchaînées continuaient à s’attaquer aux juifs. Ainsi, en 1270, des fauteurs de troubles, qui se disaient descendre des Judenbräter (« rotisseurs de juifs ») de l’époque des croisades, massacrèrent des juifs le long du Rhin, et des attaques similaires éclatèrent en 1283, 1285, 1286 et 1298.
 
Quand la peste noire (1347-1350) fit son apparition en Europe, ce ne fut, une fois de plus, que dans la vallée rhénane que l’Église se montra incapable de protéger les juifs contre les accusations selon lesquelles ils auraient apporté l’épidémie en empoisonnant secrètement les puits. La rumeur était née en Espagne, mais au début, elle accusait les musulmans d’être les empoisonneurs. Puis elle se transforma : les juifs espagnols furent alors jugés responsables de l’épidémie de peste, et c’est ainsi que débutèrent les premières attaques antisémites. Mais les évêques locaux y mirent rapidement fin, forts d’une bulle émise par le pape Clément IV, qui chargeait le clergé de protéger les juifs, dénonçait toutes les allégations à propos de puits empoisonnés et ordonnait que soient excommuniés tous ceux qui répandraient de telles rumeurs ou maltraiteraient les juifs.
 
Mais même l’autorité papale échoua en Rhénanie. Ainsi, une fois de plus, une vague de massacres déferla le long du Rhin, par les villes dont la liste nous est maintenant familière : Spire, Mayence, Metz, Worms et Cologne. Pourquoi l’antisémitisme féroce persistait-il seulement dans cette région et non dans d’autres contrées allemandes ? Sans doute, comme nous l’avons déjà signalé, parce que les élites locales n’y étaient pas suffisamment puissantes pour prévenir la réémergence de cette tradition de massacres. Et si les attaques meurtrières cessèrent en Rhénanie au début du XVe siècle, c’est parce qu’il n’y avait plus de juifs. Tout d’abord, on assista à leur émigration massive de la vallée du Rhin vers l’Europe de l’Est. En même temps, nombre de communautés notoirement antisémites évincèrent leurs juifs : Cologne le fit en 1424 et la plupart des autres peu après. Aucun juif n’avait le droit de résider dans ces régions jusqu’au milieu du XIXe siècle ! Ce n’est pas l’Église qui était responsable de leur éviction de la région rhénane, comme le prouve clairement le fait que de grandes communautés juives demeuraient éparpillées dans tout le reste de l’Allemagne. Gardons également à l’esprit que lorsque les juifs furent expulsés dans d’autres pays, par exemple en Angleterre (1290), en France (1306) et en Espagne (1492), ce fut à l’initiative des autorités séculières, et non de l’Église.
 
Mais si l’Église s’érigeait en barrière contre les attaques des juifs en Europe, elle n’en collaborait pas moins à maintes formes de discriminations qu’ils eurent à subir. Dans la plupart des lieux, la construction des synagogues requérait une permission spéciale ; des disputes éclatèrent à propos de la date de la Pâque juive et la conversion du christianisme au judaïsme était strictement interdite. De nombreux contacts entre chrétiens et juifs étaient prohibés : les mariages et les relations sexuelles interethniques étaient illégaux, et les juifs ne pouvaient pas avoir de domestiques chrétiens. À un certain moment, dans la plupart des pays d’Europe, les juifs furent obligés de porter un insigne ou quelque autre marque distinctive, et furent souvent forcés de vivre dans un quartier de la ville que l’on connaît sous le nom de ghetto (une corruption du mot italien borghetto, ou « petit quartier »).

 

Musulmans et juifs

Pendant des générations, les historiens ont caractérisé d’« âge d’or » la situation des juifs dans l’Espagne musulmane, qui contrastait avec l’antisémitisme brutal prévalant dans le reste de la chrétienté. Nul ne contredit [à l'époque] Stanley Lane-Poole qui affirma, en 1897
L’histoire de l’Espagne nous offre un contraste mélancolique. Pendant près de huit siècles, sous ses souverains mahométans, l’Espagne offrait le brillant exemple d’un État civilisé et éclairé. […] Tout ce qui rend un royaume grand et prospère, tout ce qui tend au raffinement et à la civilisation se trouvait réuni dans l’Espagne musulmane.
Un brillant exemple qu’il opposa ensuite à l’Espagne cruelle et fanatique qui expulsa les juifs après la victoire définitive de Ferdinand et Isabelle sur les Maures en 1492.
 
Nul non plus ne contredit [à l'époque] le célèbre historien juif Hirsch Graetz quand il déclara :
Le judaïsme a toujours tendu vers la lumière, tandis que le christianisme monastique est demeuré dans les ténèbres. Ainsi, au Xe siècle, il n’existait qu’un seul pays à offrir au judaïsme un sol propice à son développement, où il pouvait s’épanouir et porter des fruits : l’Espagne musulmane.
Et la plupart des intellectuels opinèrent du chef quand Rudolf Kayser, le gendre d’Albert Einstein, exulta : « C’est une sorte de miracle qu’à l’époque même où ont eu lieu des orgies de persécution antisémite dans l’Europe chrétienne », les juifs de l’Espagne musulmane « ont pu bénéficier d’un âge d’or tel qu’ils n’en avaient plus connu depuis l’époque biblique ». Pour ne pas être en reste, Anthony Burgess écrivit qu’après la chute de Grenade, « le magnifique émirat de Cordoue, où prévalaient la beauté, la tolérance, l’érudition et l’ordre, n’était plus qu’un souvenir ». En effet, dans un volume commémorant le cinq centième anniversaire de l’expulsion des juifs de l’Espagne chrétienne, on pouvait lire que « l’âge d’or du judaïsme espagnol […] fut personnifié avant tout par Maïmonide ».
 
Il est difficile de comprendre comment même l’anticatholique le plus enragé ait pu croire tout cela ! Comme telle, la biographie de Moïse Maïmonide (1135-1204) tourne en ridicule toutes ces affirmations. En 1148, sa famille fit semblant de se convertir à l’islam lorsqu’on enjoignit aux juifs de Cordoue de se faire musulmans ou de quitter la ville, sous peine d’être mis à mort. Notons ce qui suit : si la plupart des historiens mentionnent qu’en 1492, Ferdinand et Isabelle ordonnèrent aux juifs d’Espagne de se convertir au christianisme ou de s’exiler, ils oublient d’évoquer que les musulmans avaient imposé la même exigence aux juifs et aux chrétiens au XIIe siècle. Et ils ne mentionnent pas non plus que de nombreux juifs qui avaient pris l’option de quitter l’Espagne musulmane plutôt que de prétendre s’être convertis, s’installèrent dans des régions de l’Espagne du Nord. Quoi qu’il en soit, après avoir fait semblant durant onze années de s’être convertie, la famille de Maïmonide eut si peur d’être démasquée qu’elle se réfugia au Maroc où elle poursuivit son mensonge. Ainsi, tout au long de sa vie d’adulte, le penseur juif le plus célèbre du Moyen Âge fit semblant d’être musulman. Son histoire révèle clairement que, comme l’a si bien formulé Richard Fletcher, « même à son époque la plus cultivée, l’Espagne musulmane n’était pas une société tolérante ni éclairée ».
 
De fait, tout comme les juifs vivaient comme une minorité opprimée en chrétienté, y compris durant les périodes « tranquilles », les juifs et les chrétiens subissaient l’imposition de restrictions sévères et étaient fortement stigmatisés dans les sociétés musulmanes. Marshall G. S. Hodgon (1922-1968), éminent historien de l’islam, a souligné que depuis les temps les plus reculés, les autorités musulmanes avaient pris d’importantes mesures pour humilier et punir les dhimmis — les juifs et les chrétiens refusant de se convertir à l’islam. La politique officielle visait à ce que les dhimmis
se sentent inférieurs et connaissent « leur place » [en leur imposant des lois par exemple celles selon lesquelles] les chrétiens et les juifs n’avaient pas le droit de monter à cheval, mais d’utiliser tout au plus des mules, ou même qu’ils devaient porter des marques de leur appartenance religieuse sur leurs vêtements, en présence de musulmans. [Note du carnet: la marque distinctive des juifs en Europe est d'ailleurs une importation de l'Orient musulman à la suite des croisades...]
En certains endroits, il était interdit aux non-musulmans de porter des vêtements similaires à ceux des musulmans et de disposer d’armes. De plus, ils étaient invariablement soumis à une taxation plus sévère que les musulmans.
 
Le fait que les chrétiens aient imposé des humiliations tout aussi scandaleuses aux juifs ne m’intéresse pas prioritairement ici, car il m’importe de montrer que l’affirmation selon laquelle l’islam aurait fait preuve de plus de tolérance est une fiction absurde. Certains historiens ont réussi à s’arranger avec ce non-sens fallacieux, non seulement en ignorant consciemment le phénomène de dhimmitude, mais en déformant le fait qu’aussi bien dans des régions chrétiennes que musulmanes, il y avait eu de longues périodes tranquilles en ce qui concerne les relations avec les juifs, et en choisissant de comparer une période paisible en islam avec une période ultérieure de violence antisémite en chrétienté. Mais tout comme l’intolérance chrétienne fut considérablement renforcée par les conflits avec l’islam, impliquant les croisades, ces conflits donnèrent également lieu à des explosions semblables en islam. Dans la seule ville de Grenade, des milliers de juifs furent massacrés à la fin du XIe siècle, un fait qui n’est pas mentionné dans de nombreux comptes rendus historiques sur la « glorieuse » Grenade. De manière similaire, des biographes occidentaux de Mahomet rechignent à reconnaître (ou sont prompts à justifier) le fait que le premier massacre de juifs eut lieu à Médine, lorsque Mahomet fit décapiter tous les adultes juifs de la ville (quelque 700) après les avoir forcés à creuser leur propre tombe.

 

Le onzième commandement

En fin de compte, la question la plus urgente à poser à propos de l’Église et de l’antisémitisme n’est peut-être pas celle de savoir pourquoi les chrétiens ont parfois attaqué des juifs, mais pourquoi ils les ont tolérés. À la différence d’hérétiques chrétiens comme les cathares, les vaudois, les fraticelles et autres groupes similaires, les juifs représentaient le seul groupe religieux important, ouvertement non conformiste, à avoir survécu en Europe jusqu’au moment où les luthériens réussirent à s’y imposer par la force des armes. Comme l’a fait remarquer Robert Chazan, bien qu’étant soupçonnés et subissant de nombreuses formes de discriminations, le « fait essentiel demeure […] que les juifs furent autorisés à exister au sein de la société chrétienne et à remplir leurs obligations religieuses en tant que juifs ».
 
Les chrétiens ont fait cette exception à cause de la doctrine théologique selon laquelle la seconde venue du Christ serait inaugurée par la conversion des juifs. Cela signifiait qu’à leurs yeux, la non-conformité des juifs faisait partie du plan divin et que leur conversion à venir était également dans la main de Dieu. En conséquence, aucun pape du Moyen Âge n’entreprit de campagne pour convertir les juifs, et saint Augustin (354-430) enseignait que quiconque tuerait un juif « subirait la vengeance septuple » de Dieu. À l’intention de ceux qui rejetteraient cela comme de la pure rhétorique, il semble approprié de citer en détail Steven T. Katz, historien très respecté et directeur du Elie Wiesel Center for Judaic Studies de l’université de Boston. En identifiant « Tu n’annihileras pas les juifs » comme le « Onzième commandement chrétien », Katz écrit :
Bien que la chrétienté ait eu le pouvoir, au cours de presque mille cinq cents ans, de détruire ce segment du peuple juif qu’elle dominait, elle a choisi de ne pas le faire […] parce que l’extirpation physique du judaïsme n’a été, à aucune époque, la politique officielle d’aucune Église et d’aucun État chrétien. Plutôt que de chercher activement à éliminer le judaïsme, l’ultime lumineuse ironie […] consistait en ce que la dogmatique chrétienne impliquait le devoir de protéger les juifs et le judaïsme de l’extinction. La civilisation chrétienne avait beau bafouer et rabaisser les juifs, […] l’Église, paradoxalement, était engagée en faveur de la survie juive — à savoir, jusqu’au moment où la conversion collective de l’Israël « selon la chair » inaugurerait la Seconde venue du Christ.

Quelques historiens éminents dont l’œuvre a apporté de précieux éclairages à ce chapitre. Leurs travaux spécifiques sont mentionnés dans la bibliographie.

Robert CHAZAN. Professeur d’hébreu et d’études judaïques à l’université de New York. Il a fait ses études pour devenir rabbin au Jewish Theological Seminary (diplômé en 1962) et a ensuite obtenu son doctorat à la Columbia University en 1967. Il a publié une douzaine de livres qui ont reçu un bon accueil.
David G. DALIN. Rabbin et historien américain conservateur, il a obtenu son doctorat en histoire à l'université Brandeis et a été professeur invité à plusieurs universités et instituts, dont Princeton et la Hoover Institution à l'université Stanford. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le judaïsme, mais sa contribution la plus importante à ce chapitre est son exposé sur les fausses accusations selon lesquelles le pape Pie XII aurait soutenu les nazis.
Nachum T. GIDAL (1909-1996). Né juif en Allemagne, il s’est réfugié en Suisse, en 1933, pour s’établir ensuite à Jérusalem. Durant la Seconde Guerre mondiale, il a travaillé comme photojournaliste pour une publication de l’armée britannique. Après la guerre, il s’est rendu aux États-Unis où, après une courte collaboration avec LIFE Magazine, il a rejoint la faculté de la New School for Social Research à New York.
Léon POLIAKOV (1910-1997). Historien français, né en Russie dans une famille juive émigrée ensuite en Italie. Après la Seconde Guerre mondiale, il a cofondé le Centre de documentation juive contemporaine et assisté aux procès des criminels de guerre nazis à Nuremberg. Il est surtout connu pour une étude en quatre volumes sur l’antisémitisme.
Peter SCHÄFER. Professeur d’études juives à l'université Princeton, il a fait ses études à l’Université hébraïque de Jérusalem et obtenu son doctorat à l’université de Fribourg-en-Brisgau. En 1994, il a reçu le Prix Leibniz, un des prix de recherche les plus prestigieux d’Allemagne. Auteur de plusieurs douzaines de livres, il a accepté, en 1998, une nomination à l'université Princeton.
 
Ainsi, le document sur les juifs publié par le concile Vatican II en 1965 n’était rien de plus (ni rien de moins) qu’une réaffirmation percutante des enseignements traditionnels de l’Église, dans un langage approprié à notre époque.
 
Malheureusement, ce volet particulier de l’histoire anticatholique perdure avec un fiel renouvelé dans de récentes accusations portées contre le pape Pie XII, selon lesquelles il aurait collaboré avec Hitler lors de l’Holocauste et aurait également apporté son soutien à Franco et aux fascistes espagnols. Un paradoxe : cette calomnie historique a été propagée principalement par d’anciens catholiques, tandis que ce sont des juifs qui ont apporté l’appui le plus convaincant au pape.

 

« Le pape d’Hitler »

Il semble qu’on ait largement oublié que la campagne visant à établir un lien entre le pape et Hitler a été initiée par l’Union soviétique, sans doute dans l’espoir de neutraliser le Vatican après la Seconde Guerre mondiale. Au début de 1944, Izvestia (le quotidien officiel du parti, publié à Moscou) affirma que le pape Pie XII avait soutenu le régime nazi. Le lendemain, le New York Times accusa l’auteur de l’article de faire une propagande malveillante et affirma vigoureusement l’opposition du pape à toutes les formes de tyrannie. Mais les Soviétiques persistèrent et l’un de leurs agents publia peu après un livre certifiant que le Vatican avait signé un pacte secret avec Hitler. Il s’agissait d’un faux manifeste, accepté seulement par les inconditionnels du parti et par des auteurs anticatholiques « professionnels » qui étaient étonnamment nombreux à l’époque. Heureusement, la campagne de désinformation soviétique fut étouffée par un chœur de louanges en faveur du pape, émanant de sources juives des premières années de l’après-guerre, soulignant qu’au contraire, Hitler avait brutalement attaqué l’Église catholique, fermé toutes ses écoles et arrêté des milliers de prêtres et de religieuses pour les envoyer à Dachau et dans d’autres camps de la mort.
 
Lorsque le monde découvrit les horreurs des camps d’extermination nazis, le pape Pie XII fut largement félicité de s’être intensément employé à sauver des vies juives durant la guerre. En 1943, Chaïm Weizmann, qui allait devenir le premier président d’Israël, écrivit : « Le Saint-Siège apporte son aide puissante, partout où il le peut, pour atténuer le sort de mes coreligionnaires persécutés. » Moché Charett, futur premier ministre des Affaires étrangères puis deuxième Premier ministre de l’État d’Israël, rencontra le pape durant les derniers jours de la guerre :
Je lui ai dit que mon premier devoir consistait à le remercier, et à travers lui de remercier l’Église catholique, de la part de la population juive, pour tout ce qu’ils avaient fait dans différents pays pour venir au secours des juifs.
Golda Meir, qui deviendra Premier ministre d’Israël, voyait en Pie XII « un grand serviteur de la paix », ce qu’elle ne manqua pas de mentionner lors de la mort du pape en 1958. En effet, cette génération d’Israéliens ne doutait pas qu’il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour protéger les juifs.
Mais le révisionnisme anticatholique reprit de plus belle. Tout débuta par la représentation d’une pièce de théâtre, Le vicaire. Son auteur, le dramaturge allemand Rolf Hochhuth, situé politiquement très à gauche, y décrit le pape Pie XII comme un antisémite que l’Holocauste laissait complètement indifférent. La première en 1963 à Berlin fut acclamée ; la pièce fut mise en scène à Londres un peu plus tard dans l’année, puis présentée à Broadway au début du mois de février 1964. Traduite en plus de vingt langues, elle fut adaptée pour le cinéma en 2002, sous le titre Amen, et reprise à Londres en 2006.
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