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dimanche 22 février 2026

Vent de jeunesse sur le catholicisme français

Le Figaro Magazine dans son édition du 20 février consacre un article sur les baptêmes d'adultes catholiques, une croissance réelle mais contrastée.

Le phénomène est statistiquement notable : les baptêmes d'adolescents ont progressé de 33 % en un an, et plus de 17 000 jeunes adultes rejoindront l'Église à Pâques. Certaines paroisses enregistrent des hausses spectaculaires — l'archevêque de Reims prépare 107 baptêmes d'adultes en 2026, contre 17 en 2019, soit une multiplication par six en quelques années. À Toulouse, une seule paroisse étudiante accueille 200 catéchumènes cette année.

Il faut toutefois garder le sens des proportions. Cette dynamique ne compense pas l'effondrement des baptêmes d'enfants, divisés par deux depuis 2000, plafonnant à environ 200 000 par an — soit seulement 30 % des naissances. L'athéisme progresse en parallèle : 42,6 % de non-croyants en France en 2020, contre 34,5 % dix ans plus tôt. La tendance de fond reste la sécularisation.

Les ressorts sociologiques de la conversion

Pourquoi ces conversions surviennent-elles maintenant ? Plusieurs facteurs s'entremêlent.

D'abord, une logique générationnelle. L'historien Guillaume Cuchet observe qu'après deux générations de rupture post-1968 avec le catholicisme, la troisième génération se retrouve dans une position inédite : non baptisée, sans obligation de s'opposer à des aînés croyants, elle peut redécouvrir cet héritage comme un choix totalement libre. C'est le paradoxe d'une neutralité religieuse imposée par les parents qui produit, chez certains enfants, une quête spirituelle authentique.

Ensuite, un contexte d'époque. L'anxiété diffuse — climatique, sanitaire, sociale — pousse une partie de la jeunesse vers des institutions offrant un cadre stable, des liens humains désintéressés et un sens à long terme. Les témoignages recueillis par les évêques reviennent de façon frappante sur les mêmes thèmes : sentiment de vide, cycle de colère et de ressentiment, découverte dans la paroisse de « relations vraies » que certains n'avaient jamais connues. L'Église offre ce que la société consumériste et hyperconnectée ne sait plus procurer : de la gratuité, de la lenteur, de l'intériorité.

Enfin, un mouvement de réaction culturelle. Pour certains, la conversion représente ce que Gaultier Bès appelle un « ressaisissement de sa propre liberté » face à la technocratie et au transhumanisme. Le chercheur Charles Mercier note que le catholicisme, devenu minoritaire — moins d'un tiers des Français s'en réclament, moins de 10 % pratiquent —, peut paradoxalement s'affirmer davantage sans paraître hégémonique.

La « liberté de feuille morte »

C'est l'expression qui résume peut-être le mieux l'enjeu philosophique de fond. Guillaume Prévost, secrétaire général de l'enseignement catholique, la prononce avec une certaine véhémence : il refuse que les jeunes disposent d'une liberté de feuille morte — une liberté purement passive, ballottée par les courants, sans ancrage ni direction intérieure. Face à une société consumériste qui s'adresse aux jeunes avec des slogans comme « si tu aimes jouer, joue », il plaide pour une éducation qui cultive l'intériorité, la confiance dans les adultes et un écosystème de valeurs cohérentes. Le diagnostic est sévère : on aurait produit, selon lui, « une foule de gens surdiplômés très atrophiés du point de vue intérieur ».

Le maillon faible : la crise des prêtres

C'est là que le tableau se fissure. L'enthousiasme des convertis ne se traduit pas en vocations sacerdotales. En 2023, seulement 88 prêtres ont été ordonnés en France, contre 140 en 2014. Les 25 séminaires français forment environ 600 candidats — un chiffre notoirement insuffisant pour couvrir le territoire.

L'article pointe une cause aggravante souvent tue : la mise à l'écart, par le pape François, des prêtres traditionalistes — souvent jeunes et zélés — a privé l'Église d'une partie de ses forces vives. Le résultat est un effet de ciseaux : moins de jeunes prêtres pour évangéliser les jeunes, donc moins de jeunes attirés vers le sacerdoce. Dans les campagnes, certains fidèles doivent parcourir des dizaines de kilomètres pour assister à une messe. À l'inverse, en Île-de-France, deux nouvelles églises sont en construction tant la demande déborde les capacités existantes — révélant une fracture géographique profonde.

En résumé

Le regain catholique chez les jeunes adultes est réel et sociologiquement significatif. Il exprime une réaction à la désorientation contemporaine, un désir de liens authentiques et une reconquête libre d'un héritage que leurs parents avaient délibérément effacé. Mais cette embellie se heurte à une contradiction structurelle : l'institution manque des prêtres nécessaires pour accueillir et pérenniser cet élan, en partie à cause de choix disciplinaires qui ont marginalisé ceux qui auraient pu y répondre.

mercredi 5 novembre 2025

« La France est-elle encore chrétienne ? »

Débat exclusif entre Éric Zemmour et Jérôme Fourquet dans le Figaro Magazine.  Autrefois qualifiée de « fille aînée de l’Église », la France est un des pays les plus déchristianisés d’Occident. Mais est-ce irrémédiable ?   La citrouille d’Halloween va-t-elle définitivement l’emporter sur le chrysanthème de la Toussaint ? « La messe n’est pas dite », répond Éric Zemmour dans son nouvel essai. Le président de Reconquête en appelle à un sursaut spirituel, seul moyen selon lui de préserver l’identité de la France face à un islam conquérant.  Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’IFOP et analyste lumineux de la société française, observe pour sa part des signes d’un regain d’attrait pour le catholicisme, mais doute qu’une rechristianisation du pays soit pour autant possible. Ils ont accepté de confronter leurs points de vue pour Le Figaro Magazine.

Question. — Comment qualifieriez-vous la situation du christianisme en France ?

Éric Zemmour. — Je commencerai par rappeler une réalité historique : c’est le christianisme qui a fait la France. Le général de Gaulle disait : « L’histoire de mon pays a commencé avec la conversion de Clovis au catholicisme. » Au cours de mille ans d’histoire, l’Église a fait les rois, les rois ont fait la nation et la nation a fait la République. Mais, dès le milieu du XVIIIe siècle, avant même la Révolution française donc, un phénomène de déchristianisation colossal s’est amorcé avec les Lumières. Je cite dans mon livre cette phrase magnifique de Chateaubriand : « Voltaire eut l’art funeste, chez un peuple capricieux et aimable, de rendre l’incrédulité à la mode… » Il y a eu des vagues de rechristianisation très puissantes, en général d’ailleurs après nos catastrophes militaires, en 1815, 1870 ou 1940, mais qui n’ont pas arrêté la déchristianisation du pays. Dans une période plus récente, je pense que Vatican II a accéléré ce mouvement. La chanson de Brassens : « Sans le latin la messe nous emmerde » résume, sur un registre évidemment rigolard, le sentiment général. De façon un petit peu plus savante et malheureusement moins talentueuse, je dirai que l’Église a protestantisé le catholicisme. Là où le christianisme avait eu le génie depuis 2000 ans de fonder la liturgie sur l’émotion, la hiérarchie catholique a fait sienne la philosophie du protestantisme qui est de faire appel à la raison. Et je pense que ce fut une erreur historique.

Jérôme Fourquet. — Je partage le constat d’Éric Zemmour sur la déchristianisation de la France. En ce qui concerne Vatican II, je ferais volontiers un parallèle avec ce qu’avait tenté Gorbatchev en Union soviétique. Voyant que les lézardes dans le barrage étaient de plus en plus importantes, la hiérarchie catholique comme les dirigeants soviétiques ont essayé de relâcher la pression en desserrant le carcan. Et ce faisant, on n’a fait qu’accélérer un mouvement qui était déjà entamé et qui a finalement tout emporté. L’historien Guillaume Cuchet raconte comment les éléments de piété populaire, faire maigre le vendredi par exemple, ont été abandonnés, parce qu’on préférait que les églises soient moins remplies, mais avec des gens ayant vraiment la foi. Tout cela n’a fait qu’accélérer la déchristianisation. Aujourd’hui, 5 % de la population française va encore à la messe le dimanche. C’était 35 % avant Vatican II. 30 % des enfants sont baptisés à la naissance, contre 70 % au début des années 1980. Les constantes vitales du catholicisme en France sont donc très dégradées. Mais de surcroît, le soubassement culturel et anthropologique judéo-chrétien s’est lui-même disloqué. La citrouille d’Halloween n’a pas encore complètement remplacé le chrysanthème, mais on s’en approche. Dans nos enquêtes récentes, plus personne ou presque ne connaît les fondements de la doctrine chrétienne comme l’Assomption ou la Pentecôte. Le substrat chrétien est en voie d’effacement en ce qui concerne par exemple le rapport au corps, l’institution du mariage, la hiérarchie homme-animal ou les rites funéraires, etc. En 1980, 1 % des obsèques donnaient lieu à une crémation en France. On est à 45 % aujourd’hui. Un autre signe de la déchristianisation est l’évolution des prénoms : en 1900, 20 % de petites filles s’appelaient Marie, c’est 0,2 % aujourd’hui. Le catholicisme, comme les autres religions est non seulement une foi, mais également une identité culturelle, qui est en voie de disparition.

Disparition du prénom Marie en France

samedi 16 novembre 2024

Le mythe de l'école « neutre »

Affiche soviétique de 1930 :
« la religion est un poison, protégez vos enfants »
avec église délabrée à gauche
et l’école triomphante à droite.
Notre choix d'illustration.

Scandale dans les médias : le ministère de l’Éducation a rendu public un rapport dénonçant les pratiques de 11 professeurs à l’école primaire [publique] Bedford, dans Côte-des-Neiges à Montréal. Violences physiques et psychologiques envers les élèves, application de méthodes jugées désuètes, intimidation envers certains collègues, etc.

Et malgré tout, j’y vois du bon dans cette histoire.

Rassurez-vous : je ne suis ni sadique ni illuminée. Je reconnais, évidemment, la majorité des évènements à Bedford comme mauvais. Et je compatis avec les élèves et les professeurs du « clan minoritaire », certains parfois eux aussi d’origine maghrébine. Tout de même, deux points positifs ont retenu mon attention.

D’abord, petit point marginal, mais qui vaut tout de même la peine d’être soulevé : le rapport dénonce un enseignement plus traditionnel, qui utilise, par exemple, des cahiers plutôt que des Ipad.  Ou encore qui met à l’étude les fables de la Fontaine. Traitez-moi de vieux jeu, mais pourquoi pas?

Ingérence islamiste

Cela dit, ce qui m’a surtout frappée dans cette histoire, c’est d’observer l’idéal de laïcité québécois confronté, voire contredit. Je ne me réjouis pas de l’ingérence islamiste dans nos écoles publiques. Ingérence qui s’est faite sentir soit directement, avec la visite de représentants de la mosquée; soit indirectement, à travers le refus d’enseigner l’éducation sexuelle, le choix de limiter la science ou encore l’interdiction pour les filles de jouer au soccer.

(Remarquez que ce n’est pas propre aux musulmans : j’ai habité en Italie et on me présumait lesbienne dès que je mentionnais être une joueuse de soccer. Ce que je ne suis pas, au risque de décevoir la gente féminine.)

Dans tous les cas, je m’oppose à l’influence islamiste dans nos écoles. Pas tant pour les conséquences potentielles, contrairement à la plupart des chroniqueurs, mais parce que je crois l’islam fondamentalement faux. Notamment, je pense que Mohamed est un faux prophète.

Mon désaccord intellectuel ne fait évidemment pas de moi une islamophobe, comme mon désaccord avec les athées ne me rend pas athéophobe.

L’illusion d’une école « neutre »

Mais revenons à nos moutons. Une école complètement imperméable à la religion, c’est une illusion. Quand j’entends les défenseurs de la laïcité soutenir que l’école ne doit enseigner que la « vérité scientifique », les mathématiques ou la grammaire, et ce, sans entrer dans la morale ou la religion, je sourcille.

Notre vision de la vie influence toute notre personne, tous nos choix, tous nos comportements. Peu importe que cette vision dépende d’une religion plus traditionnelle ou plus « séculière », comme l’est l’athéisme aujourd’hui.  

Une école athée

Le ministre responsable de la laïcité, Jean-François Roberge, a déclaré dans les derniers jours que l’école devait être le rempart à l’obscurantisme religieux. D’accord, mais dire que le sexe est une catégorie sociale et qu’il se trouve sur un spectre infini, ce qui est enseigné présentement, ce n’est pas de l’obscurantisme ? Et faire comme si Dieu n’existait pas, c’est la vérité ultime ? Parce que nos écoles québécoises ne sont pas neutres, me semble-t-il, mais athées dans leur fonctionnement et leur contenu. La neutralité est un mirage.

Orienter un système d’éducation sans prendre position sur les questions fondamentales, c’est impossible. On doit proposer une vision de l’univers et de son origine, qu’on le fasse consciemment ou non.

Normalement, il vaudrait mieux le faire de façon consciente, pour éviter la double ignorance (croire savoir ce qu’on ne sait pas), situation dans laquelle se trouvent nos écoles en ce moment. Elles prétendent n’enseigner que « le savoir », sans aucun système de croyances en amont. Nos écoles, encore une fois, sont athées et l’athéisme, c’est une croyance.

Convertissez-vous les uns les autres

Certains chroniqueurs de droite demandent, en commentant l’histoire de Bedford, une assimilation des musulmans par le Québec. Or assimiler, c’est convertir.

En fait, tout le monde veut convertir tout le monde. C’est normal et même sain. Je me souviens encore d’une amie en philosophie. Après une longue journée de conférences, nous nous sommes retrouvées au restaurant. Au moment où j’allais croquer mon burger, elle me lance : « je pensais que tu étais une bonne personne ». S’ensuit une longue conversation pour me convertir au véganisme.

Je n’ai rien contre le véganisme. Mais si Dieu ne voulait pas qu’on mange les cochons, pourquoi il les a faits en bacon ?

Dans tous les cas, bien que j’avoue avoir été profondément ennuyée d’être dérangée pendant que je me sustentais, j’admire le courage et l’intérêt de mon amie pour ma pauvre personne. Bien sûr qu’elle a raison de vouloir me convertir si elle croit de tout son cœur au véganisme !

J’ai bien tenté de la convertir au christianisme, de mon côté. Il fallait bien que je lui rende la pareille et que je lui montre que je l’aime assez pour lui partager, moi aussi, mes convictions.

Rancard express religieux

Il existe toutes sortes de cafés, aujourd’hui. Des cafés pour faire de la poterie, pour flatter des chats, des cafés dans le noir, etc. Pourquoi pas un café de speed dating religieux?

Tu t’assois et tu places un écriteau devant toi : catholique, musulman, athée, végan, peu importe. Plutôt que de feindre que tout le monde peut se mettre d’accord dans la vie politique et éducative, même en ayant une vision du monde complètement à l’opposé, on devrait se confronter un peu plus les uns les autres. Pas derrière un écran, mais de manière plus traditionnelle : c’est-à-dire dans le blanc des yeux.

Source : Le Verbe

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lundi 1 janvier 2024

Michel Onfray, mythiste et complotiste sur Jésus

Le philosophe Michel Onfray  vient de publier une Théorie de Jésus (Bouquins) où il réaffirme que Jésus n'a pas existé. Historien, auteur d'une monumentale biographie du Christ, dont Fayard vient de publier une version illustrée, Jean-Christian Petitfils lui répond.

Il y a deux Michel Onfray. D’un côté, l’analyste politique assez fin qui dénonce les abandons de souveraineté de la France au profit de l’envahissante bureaucratie bruxelloise et défend la civilisation judéo-chrétienne, de l’autre, le pourfendeur de l’existence historique de Jésus, qui ne serait qu’un être fictif, symbolique, mythologique (mais violent et antisémite !), de sorte que le christianisme, religion de l’incarnation d’un Dieu fait homme, mort sur la croix pour le salut de l’humanité, s’écroulerait comme un château de cartes. Le premier fait mouche, le second fait un flop et déconsidère le premier !

Reprenant une thèse déjà exposée dans son Traité d’athéologie (Grasset), puis dans Décadence, vie et mort du judéo-christianisme (Flammarion) et dans Anima (Albin Michel), son nouveau livre, Théorie de Jésus, biographie d’une idée, se veut une démolition en règle du Jésus de l’histoire. Cette thèse radicale, ultraminoritaire, qu’on appelle mythiste, n’est pas nouvelle. Elle a été illustrée à la fin du XVIIIe siècle par Volney, au XIXe par David Strauss et Bruno Bauer, puis au début du XXe par Arthur Drews et Paul-Louis Couchoud. Aucun des authentiques chercheurs – universitaires, historiens, biblistes, exégètes ou archéologues -, qu’ils soient chrétiens, juifs, agnostiques ou libres-penseurs, n’y a jamais adhéré. À la vérité, ce qui était déjà une opinion insoutenable au temps des premiers mythistes devient absurde et loufoque au XXIe siècle, alors que des progrès considérables ont été accomplis dans la quête du Jésus de l’histoire.

​Des clichés éculés

Ce qui frappe dans les textes d’Onfray, ce sont les clichés éculés, les raccourcis simplificateurs, les accusations caricaturales, c’est la méconnaissance profonde de l’exégèse moderne, qui a montré, par exemple, l’importance du pesher dans la critique néotestamentaire, pratique consistant à actualiser les textes de la Bible ancienne afin d’y lire les paroles et les actes du Christ, c’est aussi l’ignorance totale des dernières découvertes archéologiques en Terre sainte.

Les sources externes, Tacite, Pline le Jeune, Suétone, Flavius Josèphe, auraient-elles été trafiquées par des copistes chrétiens, comme le prétend Onfray, qu’il serait impossible d’y inclure le traité Sanhédrin du Talmud de Babylone, qui nous dit : « La veille de la Pâque, on pendit [à la croix] Yeshû hanotsri [Jésus le Nazaréen] parce qu’il a pratiqué la sorcellerie, a séduit et égaré Israël. » Il aurait été tellement plus facile à ses rédacteurs juifs de réfuter l’existence de ce personnage encombrant ! Même le philosophe platonicien Celse (IIe siècle), impétueux polémiste qui exécrait le Christ, ne contestait nullement son existence historique.

Plus de 500 témoins de la Résurrection

Plus de 500 frères, dit saint Paul, ont été témoins de la résurrection de Jésus. Comment imaginer que de pauvres pêcheurs du lac de Génésareth, troupeau de fuyards apeurés par la mort de leur maître, aient soudainement lâché leurs filets, abandonné femmes et enfants pour parcourir le monde pour un simple mythe, préparé par un “atelier d’écriture” dans l’arrière-salle d’une taverne de Judée ? Saisis par l’éblouissement pascal, brûlant de conviction en témoins rayonnants d’une vérité libératrice, ils ont tout supporté, les quolibets, les insultes, la prison, la torture, la mort même, sans jamais se renier. Meurt-on en martyr pour un hologramme ?


“Jésus”, de Jean-Christian Petitfils, présenté en récit graphique par Vincent Ravalec, Fayard, 320 pages, 28 €.

“Théorie de Jésus. Biographie d’une idée”, de Michel Onfray, Bouquins, 272 pages, 21 €.

 

 

Débat Petitfils c. Onfray à partir de la 56e minute

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vendredi 29 décembre 2023

Europe — Plus on est religieux, plus on a d'enfants

Le fait qu’un couple ait ou non des enfants et le nombre d’enfants qu’il a dépendent jusqu’à aujourd’hui de son degré de religiosité. C’est ce que montrent des chercheurs de l’Académie autrichienne des sciences et de l’Université de Vienne dans la revue spécialisée Population, Space and Place. Pour ce faire, elles ont analysé les données d’environ 34 000 personnes âgées de 18 à 45 ans dans huit pays (Autriche, France, Pays-Bas, Suède, Pologne, Russie, Bulgarie et Géorgie). Celles-ci avaient été interrogées en 2002 et 2016 sur leur religiosité, leur désir d’enfant et le nombre effectif d’enfants.

(cliquez sur l’image pour l’agrandir)


Des valeurs traditionnelles

Résultat : les chrétiennes autrichiennes âgées de 20 à 29 ans qui assistaient régulièrement à un service religieux souhaitaient en moyenne 2,4 enfants. Le nombre réel d’enfants parmi elles (âgées de 35 à 44 ans) était de 1,8. En comparaison, le nombre d’enfants souhaité par les femmes non pratiquantes était déjà nettement inférieur, avec une moyenne de 1,9. Et dans les faits, elles n’ont eu que 0,9 enfant. Les chrétiennes non pratiquantes se situaient entre ces deux pôles : elles souhaitaient en moyenne 2,1 enfants et en ont eu 1,5. Cette tendance a été observée dans les huit pays étudiés.

Une explication pourrait résider dans les doctrines religieuses pronatalistes : la famille et les enfants ont une grande importance dans les familles religieuses, les rôles des sexes sont plutôt traditionnels, explique la sociologue Caroline Berghammer (Université de Vienne). Dans les pays d’Europe de l’Est, le désir d’enfant est cependant moins souvent réalisé qu’en Occident. Cela pourrait s’expliquer par « des conditions sociales générales telles que l’insécurité économique », selon Isabella Buber-Ennser de l’Institut de démographie de l’ÖAW. 

Source : APA

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mardi 19 décembre 2023

« Les nouveaux théistes »

Texte tiré de l’édition de Noël du Spectator de Londres

L’une des idées les plus influentes du professeur Richard Dawkins était le concept du « mème », qu’il a inventé dans Le Gène égoïste. Un mème est une idée ou une forme de comportement qui se propage par imitation d’une personne à l’autre. Les mèmes peuvent être bénéfiques ou nuisibles à l’individu et à l’ensemble de la communauté. Les plus réussis ont un grand attrait psychologique.

Les mèmes sont une forme de contagion, et avec la technologie du XXIe siècle, le pouvoir de cette contagion s’est accru. Pourtant, les gens ne sont pas simplement des destinataires passifs des idées. En effet, un aspect de la psychologie humaine clairement visible sur les réseaux sociaux est la volonté des gens de se convaincre eux-mêmes, de croire aux mènes qu’ils diffusent. Faire partie d’une communauté qui exprime les mêmes croyances, répéter des mantras et des déclarations de foi, considérer les non-croyants comme une menace afin de renforcer la cohésion du groupe : oui, vous pouvez faire semblant jusqu’à ce que vous y croyiez vraiment.

Il ne s’agit pas de savoir si une religion est vraie, mais si elle est utile et si le christianisme a contribué au succès de l’Occident

Tout cela pourrait inciter les dirigeants de l’Église à réfléchir au nombre toujours décroissant de personnes qui s’identifient comme chrétiennes, et peut-être à se demander : le christianisme peut-il retrouver sa pertinence en tant que mème ? Les personnes qui n’ont pas la chance d’avoir la foi ne peuvent-elles pas y croire à force d’en parler, de répandre le mène de la foi ? La religion se décline en degrés, souvent différenciés en fonction de l’identification, de la pratique et de la croyance. Beaucoup de ceux qui s’identifient comme « chrétiens » ne pratiquent pas, et beaucoup de ceux qui pratiquent ne croient pas (y compris certains membres du clergé). Mais mettre le pied sur la première marche augmente considérablement la probabilité d’atteindre la seconde. Il en va de même pour toutes les croyances.

L’exemple le plus évident de croyance transmise comme un « mème » est sans doute le transgenrisme, l’idée très récente selon laquelle des gens naissent dans le mauvais corps et peuvent d’une manière ou d’une autre changer de sexe. De nombreux hommes se sont fait convaincre qu’ils étaient des femmes, en partie parce qu’alors que nos sociétés considéraient naguère comme du fétichisme, cette idée est désormais considérée comme une identité sacrée. L’idée est renforcée par le soutien mimétique d’une communauté et la menace de punition pour les personnes qui s’y opposent. Le mois dernier à Brighton, une conférence organisée par les « sceptiques » a dû être annulée en raison des objections de militants trans parce que l’un des intervenants était « sceptique » quant à certaines des affirmations des militants trans.

Les sceptiques faisaient partie du mouvement des « Nouveaux athéistes » des années 2000. S’il y a jamais eu une idéologie qui enfonçait des portes ouvertes, c’est bien le Nouvel athéisme, dont le professeur Dawkins est l’une des figures de proue. Présenté comme une opposition à la religion dans les affaires publiques, ce mouvement a puisé une grande partie de son énergie dans la peur de l’islam après le 11 septembre, même s’il était impoli de le dire explicitement.

D’une certaine manière, le nouvel athéisme a connu un succès retentissant. Les États-Unis, autrefois considérés comme un pays à contre-courant par rapport à la tendance à la sécularisation de l’Occident, ont rapidement perdu leur foi depuis le début de ce siècle. Aujourd’hui, les Américains de moins de 40 ans sont la première génération à compter une minorité chrétienne. Les nouveaux athées ont obtenu ce qu’ils demandaient, mais comme tant de révolutionnaires du passé, ils désespèrent des résultats.

L’effet atomisant de la laïcité est devenu extrême. Alors que les pauvres de l’Amérique ont comblé leur manque de Dieu par la drogue et l’alcool, les riches l’ont fait par la politique. Plutôt que d’inaugurer un âge d’or des lumières, l’effondrement du christianisme américain a donné lieu à une nouvelle intolérance à l’égard de tous ceux qui s’écartaient de l’opinion progressiste.

Pourtant, cette période a également coïncidé avec une prolifération d’études en sciences sociales soulignant les bienfaits de la religion — tant au niveau de la croyance que de la pratique — sur le bien-être des enfants, le capital social, le bonheur individuel et, surtout, la suppression de l’anxiété, à l’origine de cette « épidémie de troubles mentaux » des temps modernes.

Alors que les croyances religieuses s’effondraient en Occident, un nouveau mouvement intellectuel a vu le jour dans les années 2010. Comme le nouvel athéisme, il impliquait largement des non-croyants et défendait la même tradition libérale occidentale. Leur argument n’est pas que la religion est vraie, mais qu’elle est utile et que le christianisme a fait de l’Occident un succès exceptionnel. Il ne s’agit pas d’une idée révolutionnaire — dès le XVIIIe siècle, les philosophes sceptiques admettaient que les humains étaient par nature religieux — mais les nouveaux théistes, comme on pourrait les appeler, ont les sciences sociales pour les étayer.

L’un des premiers partisans était, comme le principal nouvel athée Steven Pinker, un psychologue évolutionniste. Dans son livre The Righteous Mind publié en 2011 [jamais traduit en français à notre connaissance], Jonathan Haidt soutient que la religion joue un rôle important dans la promotion de la cohésion sociale. Dans la lignée de David Hume, Haidt affirme que les êtres humains sont essentiellement irrationnels et que l’idéologie politique sans cesse plus acerbe de ses compatriotes de gauche et de droite émane de la même partie du cerveau que la religion. Contrairement à la phrase accrocheuse de Christopher Hitchens selon laquelle « la religion empoisonne tout », la réalité démontrable est qu’elle est le ciment qui unit une espèce de primates — ce qu’Ibn Khaldoun appelait la « parenté fictive ».

Le plus influent des nouveaux théistes est sans doute l’historien Tom Holland, dont le livre Les Chrétiens, comment ils ont changé le monde, s’inspire d’une tradition remontant aux historiens français du XIXe siècle en soutenant que le libéralisme et l’individualisme n’étaient pas des réactions du XVIIIe siècle au christianisme, mais des produits de celui-ci.

Ayaan Hirsi Ali, icône du Nouvel Athéisme, a cité Tom Holland dans sa récente profession de foi chrétienne, qui a suscité une vive controverse, non pas parce qu’elle avait adopté des croyances irrationnelles, mais à cause des raisons presque calculatrices pour lesquelles elle affirmait embrasser la religion chrétienne. Arguant que la civilisation occidentale est menacée par le poutinisme [!], la montée de l’islam radical et « la propagation virale de l’idéologie woke, qui ronge la fibre morale de la prochaine génération », Hirsi Ali écrit qu’un Occident athée n’a pas les moyens de lutter : « La seule réponse crédible, je crois, réside dans notre désir de maintenir l’héritage de la tradition judéo-chrétienne ».

Une communauté de croyance, en d’autres termes. En effet, le mot « religio » signifie « lien » en latin. [C’est l’étymologie proposée par Lactance et Tertullien. Cicéron en propose une autre, celle de recueillement, de revenir sur soi et ses actions, de scrupule.]  C’est pourquoi le christianisme ne peut jamais être une affaire privée, pas plus que ses ramifications laïques. Toutes les religions sont issues de la communauté et dépendent d’un soutien mémétique, et si ce soutien est suffisant, la plupart des gens peuvent probablement s’en convaincre et y adhérer par eux-mêmes.

 La question n’est pas de savoir si les avantages sociaux du christianisme sont réels, mais s’ils peuvent être obtenus sans véritable croyance, ou s’il est même juste de faire semblant jusqu’à ce que l’on parvienne à y croire. Si des millions de personnes se remettaient à fréquenter les églises, quels que soient leurs sentiments intérieurs, il est presque certain qu’il en résulterait d’énormes avantages sociaux. À tout le moins, le fait de s’impliquer dans la communauté et de se nourrir d’un message de pardon agirait comme un Valium social. Certaines personnes pourraient-elles alors développer une véritable croyance religieuse ?  Probablement.

Mais le christianisme n’est pas une méthode de méditation ou un guide pour être heureux rapidement. C’est une idée profondément étrange. Son triomphe historique en Occident n’en apparaît que plus improbable, voire miraculeux, si l’on ose dire.

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Mary Harrington : « Parmi les personnes qui réfléchissent, il devient de plus en plus évident qu’il est impossible de ne pas être religieux. Les sociétés humaines fonctionnent de la sorte. Il s’agit en fin de compte d’en choisir une.  Et je soupçonne que les gens qui réfléchissent, souvent assez jeunes, sont parvenus à la conclusion qu’une foi religieuse incarnée, rédemptrice et clémente pourrait être supérieure à d’autres options existantes. Et ils adaptent leur comportement en conséquence. […] Il est tellement évident que Dawkins avait tort quand il avait prévu ce qui se passerait quand les gens arrêteraient d’avoir la foi que les personnes prennent des mesures concrètes. »

jeudi 15 décembre 2022

Noël — députée écologiste belge suggère-t-elle de brûler les églises ?

Margaux De Ré, députée au Parlement de Bruxelles, présidente de la Commission égalité, écologiste a affiché la semaine passée sur Instagram cette photo d'une banderole « Que votre vieux monde brûle » apposée contre la façade d'une église. La photo est accompagnée de deux émojis de son crû : 🔥 (feu) et 💪 (biceps contracté, force). Depuis, cette photo a disparu de son compte Instagram.

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Soixante-huit églises incendiées ou vandalisées au Canada, timide réaction du PM Trudeau qui organise un sommet sur l'islamophobie (m à j)

lundi 25 octobre 2021

Dieu et la Science : incompatibles ?

Dans le cadre de la sortie du livre Dieu —La science, Les preuves, CNews a consacré une émission sur ce sujet (la vidéo n’est pas visible en Amérique du Nord). La voici :

Présentation de l’éditeur

Pendant près de quatre siècles, de Copernic à Freud en passant par Galilée et Darwin, les découvertes scientifiques se sont accumulées de façon spectaculaire, donnant l’impression qu’il était possible d’expliquer l’Univers sans avoir besoin de recourir à un dieu créateur. Et c’est ainsi qu’au début du XXe siècle, le matérialisme triomphait intellectuellement.

De façon aussi imprévue qu’étonnante, le balancier de la science est reparti dans l’autre sens, avec une force incroyable. Les découvertes de la Relativité, de la mécanique quantique, de l’expansion de l’Univers, de sa mort thermique, du Big Bang, du réglage fin de l’Univers ou de la complexité du vivant, se sont succédé.

Ces connaissances nouvelles sont venues dynamiter les certitudes ancrées dans l’esprit collectif du XXe siècle, au point que l’on peut dire aujourd’hui que le matérialisme, qui n’a jamais été qu’une croyance comme une autre, est en passe de devenir une croyance irrationnelle.

Dans une langue accessible à tous, les auteurs de ce livre retracent de façon passionnante l’histoire de ces avancées et offrent un panorama rigoureux des nouvelles preuves de l’existence de Dieu. À l’orée du XXe siècle, croire en un dieu créateur semblait s’opposer à la science. Aujourd’hui, ne serait-ce pas le contraire ?

Une invitation à la réflexion et au débat.

 
 
Dieu —La science Les preuves
par Michel-Yves Bolloré, Olivier Bonnassies
publié le 13 octobre 2021,
aux éditions Guy Trédaniel,
à Paris,
577 pp,
ISBN-10 : 2 813 225 851
ISBN-13 : 978-2813225856

 

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Mythe — Le Moyen Âge n’a pas cru que la Terre était plate (m à j)


La vérité sur l’affaire Galilée, l’hypothèse sans preuve

Idée reçue : « Au Moyen-Âge, les paysans sont accablés d’impôts »

Histoire — Le Moyen Âge, une imposture.

Rémi Brague : « L’opposition entre loi de Dieu et loi de la République a-t-elle un sens ? »

Histoire — Aux origines de la légende noire espagnole 

France & Québec — 9 décembre 1905, promulgation de la Loi de la séparation de l’État et des Églises

La place des femmes au Moyen-Âge : elles votaient, elles ouvraient boutique sans autorisation maritale

Au Moyen-Âge tout chevalier était lettré, selon Martin Aurell (1 de 2) (écoutez l’audio)

Au Moyen-Âge tout chevalier était lettré et… « courtois », selon Martin Aurell (2 de 2) (écoutez l’audio

La femme au temps des cathédrales [m-à-j vidéo Apostrophes avec Régine Pernoud]

Les gens travaillaient-ils tout le temps au Moyen Âge ?

Histoire — les Français sous l’Ancien Régime payaient 18 jours de travail en impôts

Les manuels scolaires québécois d’histoire… 

Noël dans 30 ans, enfin laïque, bio, tolérant et morne ?

Manuel d’histoire [1] — chrétiens intolérants, Saint-Louis précurseur des nazis, pas de critique de l’islam tolérant pour sa part

Manuel d’histoire [2] — Chrétiens tuent les hérétiques, musulmans apportent culture raffinée, pacifique et prospère en Espagne

27 novembre 1095 — Appel lancé pour porter secours aux chrétiens d’Orient et aux pèlerins 

 

mercredi 15 septembre 2021

Le wokisme, hérésie du progressisme et produit du nihilisme fait moralisme

Un succès de librairie américain enfin traduit en français nous raconte les origines et les principes des théories de l’identité du genre et de la race qui gangrènent l’université.

Une militante du groupe « Woke vote » se tient devant une statue d’Abraham Lincoln, en août 2020.

Une actrice qui compte « les noirs dans la salle », des pronoms neutres pour ne pas offenser, un autodafé de bandes dessinées jugées racistes, une pièce de théâtre interdite, une conférence annulée, des portraits d’ancêtres décrochés, des statues déboulonnées, des toilettes transgenres… ? Il ne se passe plus un jour sans que le militantisme woke ne fasse l’actualité.

« Privilège blanc » « masculinité toxique », « grossophobie », « intersectionnalité », « hétéronormativité » : leur jargon prétentieux envahit l’espace public. Leurs postures radicales sont tellement fantaisistes qu’on finit par se demander s’il s’agit d’une menace bien consistante ou bien d’une minorité d’activistes sans réel pouvoir. La lecture de l’essai des deux intellectuels américains Helen Pluckrose et James Lindsay Le Triomphe des impostures intellectuelles vient nous démontrer qu’il faut prendre très au sérieux la théorie qui anime ces nouveaux utopistes. Foisonnant de références (nos auteurs ont pris la peine de lire tous les prophètes de la théorie critique) et écrit dans un style peu littéraire, mais extrêmement clair, ce succès de librairie américain traduit pour la première fois en français est le livre qu’il faut lire pour tout comprendre aux racines et à l’ampleur du mouvement.

Des incohérences en pagaille

Au départ il y a la théorie : le postmodernisme. Pluckrose et Lindsay remontent aux origines de ce mouvement intellectuel né en France dans les années 1960 (et baptisé « French Theory » aux États-Unis) dont les Pères fondateurs furent Michel Foucault, Jacques Derrida et Jean-François Lyotard. Un credo : la déconstruction. Et deux grands principes : le principe postmoderne de connaissance, un scepticisme radical sur la possibilité même d’une connaissance objective (tout est construction sociale, y compris le savoir), et le principe politique postmoderne selon lequel la société est structurée par des systèmes de pouvoir (le patriarcat, le privilège blanc, etc.). Pouvoir partout, vérité nulle part. Ce « complot sans comploteurs », pour reprendre la formule de Boudon parlant de Bourdieu, se mue en délire paranoïaque : nos démocraties, loin d’être des sociétés égalitaires où s’est déployé un progrès unique au monde pour les femmes et les minorités seraient le théâtre d’une oppression aussi puissante que sournoise.

Pluckrose et Lindsay dégagent quatre grandes thématiques postmodernes : le brouillage des frontières, le pouvoir du langage, le relativisme culturel, la fin de l’individu et de l’universel. À l’université, la théorie, au service de la cause de la justice sociale se déploie dans divers départements : postcolonialisme, théorie de la race, théorie queer, études de genre, « fat studies » (« études de corpulence » sic). Le point commun entre ces domaines de recherche ? Indexer la science sur le militantisme, et fonder la recherche sur le nouveau « cogito victimaire » : « Je subis l’oppression, donc je suis… comme sont aussi la domination et l’oppression ».

Le tout enrobé d’un langage délibérément abscons puisqu’il s’agit d’œuvrer dans l’indéfinissable. « Si pendant un certain temps, la ruse du désir est calculable pour les usages de la discipline, bientôt la répétition de la culpabilité (…) des autorités fallacieuses et des classifications peut être considérée comme l’effort désespéré de normaliser formellement la perturbation d’un discours de clivage qui viole les prétentions rationnelles et éclairées de la modalité énonciative » écrit ainsi Judith Butler, la papesse du Queer. Vous n’avez rien compris ? C’est normal : chez les théoriciens de la justice sociale, le manichéisme simplificateur va de pair avec la sophistication intimidante.

Le monde universitaire, ce n’est pas comme Las Vegas — ce qui se passe à l’université ne reste pas cantonné à l’université

Helen Pluckrose et James Lindsay

Contrairement à la psychanalyste Élisabeth Roudinesco, qui dans son livre Soi-même comme un roi, tentait de disculper la French Theory des dérives identitaires de ses héritiers, Lindsay et Pluckrose démontrent la continuité entre les grands discours déconstructeurs des années 1960 et les fruits vénéneux du wokisme. Ils comparent les trois phases du postmodernisme à un arbre : le tronc, c’est la théorie, élaborée dans les années 1960-1970, les branches, c’est le postmodernisme appliqué (postcolonialisme, études queer, théorie critique de la race, études de genre, fat studies), et les feuilles de l’arbre c’est l’activisme proprement dit de justice sociale et ses méthodes de cancel culture. « Le monde académique, ce n’est pas comme Las Vegas — ce qui se passe à l’université ne reste pas cantonné à l’université » remarquent nos auteurs, qui soulignent que l’université, gagnée par la théorie devient « outil d’endoctrinement culturel nuisible à nul autre pareil ».

Nos auteurs ne manquent pas de relever les incohérences de la théorie. Ainsi elle professe un scepticisme absolu sauf en matière d’oppression conçue comme une réalité objective et irréfutable (Robin di Angelo, la papesse de la race, écrit ainsi : « la question n’est pas : “Y-a-t-il eu du racisme ?”, mais plutôt “Comment le racisme s’est manifesté dans cette situation ?” »). Elle brouille les frontières en permanence sauf quand il s’agit de la race. Elle prétend déconstruire tout essentialisme et multiplie les catégories (LGBTIQ). Surtout, point essentiel, on comprend à les lire le paradoxe d’un postmodernisme qui, parti du relativisme le plus radical, arrive au dogmatisme le plus extrême. Parce que justement, s’il n’y a de vérités que subjectives, c’est la dictature des ressentis qui s’installe.

Un échec du libéralisme

« Le nihilisme s’est fait moralisme » remarquait déjà Allan Bloom dans son chef-d’œuvre L’Âme désarmée, où il analysait dès 1987 les dérives à l’œuvre dans les universités américaines. Lindsay et Pluckrose dédouanent eux complètement le libéralisme progressiste des dérives du postmodernisme, et en font même l’antidote. De l’arbre du postmodernisme surgi brutalement dans les années 1960, ils oublient les racines. Pour le conservateur Allan Bloom il y a au contraire une continuité entre le principe d’ouverture radicale prônée par les démocraties libérales, l’idée progressiste de table rase et le terreau sur lequel s’épanouissent les rêves rageurs de déconstruction. Si l’éthique minimale promue par le libéralisme se veut une promesse de paix, elle échoue dans les faits à maintenir une société ensemble. Il n’y a pas de civilisation composée uniquement d’individus. Une société dont les rapports sont organisés uniquement par le marché et le droit, sans traditions ni transmission est vouée à l’implosion. 

Le délire woke n’est qu’une hérésie de la religion du progrès.

Source : Le Figaro


Le triomphe des impostures intellectuelles

Comment les théories sur l’identité la race, le genre gangrènent l’université et nuisent à la société,
par Helen Pluckrose et James Lindsay,
publié aux éditions H&o
paru le 3 septembre 2021,
à Paris,
380 pages,
ISBN-13 : 978-2845473843

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Canulars embarrassants : revues « savantes » dupées par de fausses études adoptant des mots clés à la mode 

Aux racines du wokisme dans les universités. Pourquoi cette crise dans les universités ?

Parodier le vocabulaire des études de genre : un nouveau genre à succès ?

L’égalité est-elle une « valeur » pertinente en soi indépendamment du contexte ?

Les jeunes attirés par la droite, parce qu’ils rejettent le wokisme, le correctivisme politique et le pharisianisme

Extraits de La Grande Déraison ; Race, genre, identité de Douglas Murray

Discrimination — Les lesbiennes gagnent plus que les hétérosexuelles

« On dresse les gays contre les hétéros, les Noirs contre les Blancs, les femmes contre les hommes »

Race, genre, identité, les ferments de la violence qui vient (le titre et la couverture ont depuis changé)

Le Canada vu par Douglas Murray : un pays avec un singulier manque d’adultes

Un diplôme universitaire en lettres et sciences humaines en vaut-il encore la peine ?

Un historien canadien, « expert en études du genre », avoue avoir falsifié ses recherches

L’Université Evergreen (États-Unis) et les dérives du progressisme militant 

Le wokisme se répand dans les entreprises, dans son ouvrage (La Grande Déraison) Douglas Murray indique :

L’activisme en faveur de la justice sociale est censé — à juste titre — être le paramètre par défaut de tous les employés des grandes entreprises et la plupart d’entre elles, y compris Google, font passer des tests aux candidats pour éliminer toute personne ayant des penchants idéologiques non conformes. Ceux qui ont passé ces tests confient avoir dû répondre à de multiples questions sur les problèmes liés à la diversité — sexuelle, raciale et culturelle — et témoignent que des réponses « correctes » à ces questions constituent la condition préalable à tout recrutement. La théorie de la « fragilité blanche »

La théorie de la « fragilité blanche » 

Démystifier les mythes diversitaires sur le sexe et l’identité de genre 

Le wokisme : des protestants puritains athées

 

 

 

lundi 7 juin 2021

L’individu démocratique est plus que jamais libre, émancipé et plus que jamais seul et angoissé

La réédition de l’ouvrage d’Erich Fromm «La Peur de la liberté» est l'occasion pour Éric Zemmour de livrer sa critique du livre, une réflexion profonde, entre psychanalyse et histoire, sur la liberté et la tentation de la servitude volontaire. 

Erich Fromm (1900-1980), psychanalyste et sociologue, est l’un des premiers représentants de l’École de Francfort. Émigré aux États-Unis où il a vécu à partir de 1934, il a enseigné au Bennington College, à la Columbia University, puis à celle du Michigan et à Yale, ainsi qu’à l’Université nationale du Mexique. Il a aussi travaillé à l’École de Palo Alto et à Cuernavaca (Mexique) avec Paul Watzlawick. Au sein d’une œuvre considérable, on remarque L’art d’aimer, Avoir ou être, Espoir et révolution. Fromm a été le premier philosophe à plaider pour un revenu minimum universel.


Nous sortons à grand-peine de plus d’une année de confinement où nous avons eu tout loisir de réfléchir à la question de la liberté. Comme si nous revenions en classe terminale pour l’épreuve de philosophie, nous avons pu nous interroger sur les rapports subtils et complexes entre la liberté et la santé, la liberté et le risque de la mort, la liberté individuelle et la nécessaire solidarité nationale. Etc. C’est la première fois dans l’Histoire que nous vivons ce genre d’enfermement sanitaire dans le monde entier, mais ce n’est pas la première fois que l’Histoire nous contraint à nous interroger sur le sens de la Liberté.

Au XXe siècle, c’est l’émergence des régimes totalitaires qui trouble les meilleurs esprits. Erich Fromm est directement concerné. Il est de cette cohorte de juifs allemands qui ont fui la vindicte hitlérienne pour la plus grande gloire de l’université américaine. Il est psychanalyste et sociologue. Dans les années 1960, il sera l’un des plus brillants représentants de ce qu’on a appelé l’école de Francfort. Il se sert de l’héritage freudien, mais est plus proche d’Aristote: l’homme est un «animal social». Il s’interroge: pourquoi le nazisme? Pourquoi le peuple allemand s’est-il donné à Hitler et à sa tyrannie? Il connaît les explications économiques (la crise et le chômage) et historiques (le «diktat» du traité de Versailles), mais elles ne le satisfont pas entièrement. Il insiste sur les explications psychologisantes, la volonté masochiste des Allemands de se soumettre à un maître féroce: «L’amour pour la puissance et la haine pour l’impuissance, si typiques du caractère sadomasochiste, expliquent une grande partie des actions politiques de Hitler et de ses partisans.»

L’originalité de Fromm est qu’il s’efforce de marier ces deux types de causalité pour tisser une théorie de la liberté et de ses limites. Pour lui, l’homme est un produit de l’histoire, mais l’histoire interagit sur la psychologie de l’homme. La liberté est ce qui différencie l’homme de l’animal, soumis entièrement à l’instinct. «L’existence humaine et la liberté sont, depuis le commencement, inséparables.» Mais Fromm met un coup de projecteur particulier sur l’Europe et l’Amérique qui, à partir de la fin du Moyen Âge, vont faire émerger la figure de «l’individu». Comme beaucoup de penseurs progressistes ou réactionnaires, Fromm souligne le rôle majeur joué par le protestantisme. Luther, puis Calvin, ont émancipé l’individu du contrôle de l’Église ; mais Fromm ne s’arrête pas là. Il décrit l’angoisse des Allemands de cette époque, qui subissent à la fois un bouleversement économique avec l’avènement d’un capitalisme marchand venu d’Italie, et la remise en cause de leurs repères religieux avec la contestation intellectuelle du magistère de l’Église. Cette solitude anxieuse les pousse à chercher et à trouver un maître qui les rassure: «La relation à Dieu de Luther est celle d’une soumission sur la base de l’impuissance de l’homme (même s’il dit qu’elle est volontaire) (..). En même temps que Luther libérait les gens de l’autorité de l’Église, il les amenait à se soumettre à une autorité bien plus tyrannique, celle d’un Dieu qui exigeait une soumission complète de l’homme et l’annihilation de l’individu comme la condition essentielle de son salut.»

Calvin va encore plus loin: il distingue entre ceux qui ont la grâce divine et ceux qui ne l’ont pas. Fromm n’y va pas par quatre chemins: «La théorie de prédestination de Calvin a trouvé son plus puissant renouveau dans l’idéologie nazie: le principe de l’inégalité de base des hommes. Les calvinistes pensaient qu’ils étaient les élus et que tous les autres étaient ceux que Dieu avait condamnés à la damnation. Le protestantisme était la réponse aux besoins humains de l’individu effrayé, déraciné et isolé, qui devait s’orienter dans un monde nouveau et se relier à lui.»

On notera d’abord qu’à l’époque, aucun de ses contemporains ne traîna Fromm en justice pour «incitation à la haine des protestants». La bataille intellectuelle gardait encore ses lettres de noblesse. Plus profondément, Fromm montre l’ambivalence extraordinaire d’une religion qui libère et asservit à la fois ses fidèles. Sa thèse va bien sûr au-delà du protestantisme. C’est désormais le destin de l’individu moderne qu’il embrasse: «Plus l’homme gagne en liberté et plus il devient un individu qui n’a d’autre choix que de s’unir au monde ou alors de chercher une sécurité au travers de liens avec le monde qui détruisent sa liberté.»

Son livre a trouvé son cap et n’en variera plus: «La liberté revêt un double sens pour l’homme moderne: il a été libéré des autorités traditionnelles et est devenu un individu, mais en même temps, il est devenu isolé, impuissant, et s’est transformé en un instrument servant des buts extérieurs à lui-même, il s’est aliéné de lui-même et des autres.» Mais depuis la mort de Fromm, en 1980, les choses ont poursuivi leur cours. L’individu démocratique est plus que jamais libre, plus que jamais émancipé. Et plus que jamais seul, angoissé par sa toute-puissance. Les explications psychologisantes, qui étaient novatrices à l’époque de Fromm, sont devenues monnaie courante. Elles sont devenues banale culture de l’excuse, obsession du «ressenti». Fromm, lui, tentait de les marier avec des analyses historiques ou économiques. Mais il avait ouvert la boîte de Pandore en expliquant que «tout groupe est constitué d’individus et exclusivement d’individus, ainsi les mécanismes psychologiques que nous voyons opérer au sein d’un groupe ne peuvent donc qu’être les mécanismes qui opèrent au sein de l’individu». Il avait ainsi tourné le dos à la spécificité de la psychologie des foules, des masses, des peuples, qu’avait pourtant brillamment mise en évidence Gustave Le Bon. Désormais, la thèse de Fromm fait florès, bien au-delà des volontés de notre sociologue: un djihadiste tuant un policier ou une vieille dame au nom d’Allah est forcément un fou schizophrène et non plus un militant fanatisé d’une cause politico-religieuse.

Fromm avait compris notre avenir individualiste: «La démocratie est un système qui crée les conditions économiques, politiques et culturelles permettant le développement complet de l’individu.» L’individu roi d’aujourd’hui est donc un être royalement angoissé, isolé, anxieux, qui cherche à se vouer à un maître absolu, tyrannique, qu’il s’appelle le Marché, la Communauté ou Dieu.

 

 

La Peur de la liberté
par Erich Fromm,
publié le 19 mars 2021,
aux Belles Lettres,
à Paris,
263 pages,
ISBN-10 : 2251451714
ISBN-13 : 978-2251451718

mercredi 25 novembre 2020

Les athées américains plus enclins à se dire blancs que les protestants et les catholiques

Un athée est plus susceptible de s'identifier comme blanc, non hispanique qu'un protestant ou un catholique.

En fait, les jeunes athées sont l'une des catégories « religieuses » les moins diversifiées sur le plan racial aux États-Unis. Seuls les mormons sont en général plus nombreux à se dire « blancs ».


Voir aussi

Le déclin des blancs : rejeter, réprimer, fuir ou métisser ? 

Le wokisme : des protestants puritains athées

lundi 28 septembre 2020

Le wokisme : des protestants puritains athées

Un grand entretien avec Joseph Bottum publié dans Le Figaro. Professeur à l’université du Dakota du Sud, Joseph Bottum est essayiste et spécialiste du phénomène religieux en politique. Dans son livre « An Anxious Age, the Post-Protestant Ethic and the Spirit of America », écrit il y a six ans, il explique qu’on ne peut comprendre la fureur idéologique qui s’est emparée de l’Amérique, si l'on ne s’intéresse pas à la centralité du fait religieux et à l’effondrement du protestantisme, « ce Mississippi » qui a arrosé et façonné si longtemps la culture américaine et ses mœurs. Bottum décrit la marque laissée par le protestantisme à travers l’émergence de ce qu’il appelle les « post-protestants », ces nouveaux puritains sans Dieu qui pratiquent la religion de la culture « woke » et de la justice sociale, et rejettent le projet américain dans son intégralité. Il voit à l’œuvre une entreprise de « destruction de la modernité » sur laquelle sont fondés les États-Unis. Son regard offre un éclairage saisissant sur les élections américaines, dont il craint qu’elles ne dégénèrent en guerre civile si Trump est réélu.

LE FIGARO. — Dans votre livre « An Anxious Age », vous revenez sur l’importance fondamentale du protestantisme pour comprendre les États-Unis et vous expliquez que son effondrement a été le fait sociologique central, mais sous-estimé, des 50 dernières années. Vous dites que ce déclin a débouché sur l’émergence d’un post-protestantisme qui est un nouveau puritanisme sans Dieu, qui explique la rage quasi religieuse qui s’exprime dans les rues du pays. De quoi s’agit-il ? 

Joseph BOTTUM. — Quand j’ai écrit mon livre, je suis retourné à Max Weber et à Alexis de Tocqueville, car tous deux avaient identifié l’importance fondamentale de l’anxiété spirituelle que nous éprouvons tous. Il me semble qu’à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, nous avons oublié la centralité de cette anxiété, de ces démons ou anges spirituels qui nous habitent. Ils nous gouvernent de manière profondément dangereuse. Norman Mailer a dit un jour que toute la sociologie américaine avait été un effort désespéré pour essayer de dire quelque chose sur l’Amérique que Tocqueville n’avait pas dit ! C’est vrai ! Tocqueville avait saisi l’importance du fait religieux et de la panoplie des Églises protestantes qui ont défini la nation américaine. Il a montré que malgré leur nombre innombrable et leurs querelles, elles étaient parvenues à s’unir pour être ce qu’il appelait joliment « le courant central  des manières et de la morale ». Quelles que soient les empoignades entre anglicans épiscopaliens et congrégationalistes, entre congrégationalistes et presbytériens, entre presbytériens et baptistes, les protestants se sont combinés pour donner une forme à nos vies : celle des mariages, des baptêmes et des funérailles ; des familles, et même de la politique, en cela même que le protestantisme ne cesse d’affirmer qu’il y a quelque chose de plus important que la politique. Ce modèle a perduré jusqu’au milieu des années 1960.

— Qu’est-ce qui a précipité le déclin du protestantisme ? La libération des mœurs des années 1960, l’émergence de la théologie de la justice sociale ? 


— Pour moi, c’est avant tout le mouvement de l’Évangile social qui a gagné les Églises protestantes, qui est à la racine de l’effondrement. Dans mon livre, je consacre deux chapitres à Walter Rauschenbusch (ci-contre), la figure clé. Mais il faut comprendre que le déclin des Églises européennes a aussi joué. L’une des sources d’autorité des Églises américaines venait de l’influence de théologiens européens éminents comme Wolfhart Pannenberg ou l’ancien premier ministre néerlandais Abraham Kuyper, esprit d’une grande profondeur qui venait souvent à Princeton donner des conférences devant des milliers de participants ! Mais ils n’ont pas été remplacés. Le résultat de tout cela, c’est que l’Église protestante américaine a connu un déclin catastrophique. En 1965, 50 % des Américains appartenaient à l’une des 8 Églises protestantes dominantes. Aujourd’hui, ce chiffre s’établit à 4 % ! Cet effondrement est le changement sociologique le plus fondamental des 50 dernières années, mais personne n’en parle. Une partie de ces protestants ont migré vers les Églises chrétiennes évangéliques, qui dans les années 1970, sous Jimmy Carter, ont émergé comme force politique. On a vu également un nombre surprenant de conversions au catholicisme, surtout chez les intellectuels. Mais la majorité est devenue ce que j’appelle dans mon livre des « post-protestants », ce qui nous amène au décryptage des événements d’aujourd’hui. Ces post-protestants se sont approprié une série de thèmes empruntés à l’Évangile social de Walter Rauschenbusch. Quand vous reprenez les péchés sociaux qu’il faut selon lui rejeter pour accéder à une forme de rédemption — l’intolérance, le pouvoir, le militarisme, l’oppression de classe… vous retrouvez exactement les thèmes que brandissent les gens qui mettent aujourd’hui le feu à Portland et d’autres villes. Ce sont les post-protestants. Ils se sont juste débarrassés de Dieu ! Quand je dis à mes étudiants qu’ils sont les héritiers de leurs grands-parents protestants, ils sont offensés. Mais ils ont exactement la même approche moralisatrice et le même sens exacerbé de leur importance, la même condescendance et le même sentiment de supériorité exaspérant et ridicule, que les protestants exprimaient notamment vis-à-vis des catholiques.

— La génération « woke » est une nouvelle version du puritanisme ? 

— Absolument ! Mais ils ne le savent pas. En fait, l’état de l’Amérique a été toujours lié à l’état de la religion protestante. Les catholiques se sont fait une place, mais le protestantisme a été le Mississippi qui a arrosé le pays. Et c’est toujours le cas ! C’est juste que nous avons maintenant une Église du Christ sans le Christ. Cela veut dire qu’il n’y a pas de pardon possible. Dans la religion chrétienne, le péché originel est l’idée que vous êtes né coupable, que l’humanité hérite d’une tache qui corrompt nos désirs et nos actions. Mais le Christ paie les dettes du péché originel, nous en libérant. Si vous enlevez le Christ du tableau en revanche, vous obtenez… la culpabilité blanche et le racisme systémique. Bien sûr, les jeunes radicaux n’utilisent pas le mot « péché originel ». Mais ils utilisent exactement les termes qui s’y appliquent. Ils parlent d’« une tache reçue en héritage » qui « infecte votre esprit ». C’est une idée très dangereuse, que les Églises canalisaient autrefois. Mais aujourd’hui que cette idée s’est échappée de l’Église, elle a gagné la rue et vous avez des meutes de post-protestants qui parcourent Washington DC, en s’en prenant à des gens dans des restaurants pour exiger d’eux qu’ils lèvent le poing. Leur conviction que l’Amérique est intrinsèquement corrompue par l’esclavage et n’a réalisé que le Mal, n’est pas enracinée dans des faits que l’on pourrait discuter, elle relève de la croyance religieuse. On exclut ceux qui ne se soumettent pas. On dérive vers une vision apocalyptique du monde qui n’est plus équilibrée par rien d’autre. Cela peut donner la pire forme d’environnementalisme, par exemple, parce que toutes les autres dimensions sont disqualifiées au nom de « la fin du monde ». C’est l’idée chrétienne de l’apocalypse, mais dégagée du christianisme. Il y a des douzaines d’exemples de religiosité visibles dans le comportement des protestataires : ils s’allongent par terre face au sol et gémissent, comme des prêtres que l’on consacre dans l’Église catholique. Ils ont organisé une cérémonie à Portland durant laquelle ils ont lavé les pieds de personnes noires pour montrer leur repentir pour la culpabilité blanche. Ils s’agenouillent. Tout cela sans savoir que c’est religieux ! C’est religieux parce que l’humanité est religieuse. Il y a une faim spirituelle à l’intérieur de nous, qui se manifeste de différentes manières, y compris la violence ! Ces gens veulent un monde qui ait un sens, et ils ne l’ont pas.

 


 

— Les post-protestants peuvent-ils être comparés aux nihilistes russes qui cherchaient aussi un sens dans la lutte révolutionnaire et le marxisme ? 

— Oui et non. Le marxisme est une religion par analogie. Certes, il porte cette idée d’une nouvelle naissance. Certaines personnes voulaient des certitudes et ne les trouvant plus dans leurs Églises, ils sont allés vers le marxisme. Mais en Amérique, c’est différent, car tout est centré sur le protestantisme. Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber, avec génie et insolence, prend Marx et le met cul par-dessus tête. Marx avait dit que le protestantisme avait émergé à la faveur de changements économiques. Weber dit l’inverse. Ce n’est pas l’économie qui a transformé la religion, c’est la religion qui a transformé l’économie. Le protestantisme nous a donné le capitalisme, pas l’inverse ! Parce que les puritains devaient épargner de l’argent pour assurer leur salut. Le ressort principal n’était pas l’économie, mais la faim spirituelle, ce sentiment beaucoup plus profond, selon Weber. Une faim spirituelle a mené les gens vers le marxisme, et c’est la même faim spirituelle qui fait qu’ils sont dans les rues d’Amérique aujourd’hui.

  

Incident à Middlebury College (Vermont) en 2017 lors de la venue de Charles Murray. Credo, psalmodies, slogans, rites, danses et rejet du rationalisme.

 — Trump se présente comme le protecteur du projet américain, ses adversaires le diabolisent… Comment jugez-vous la tournure religieuse prise par la campagne ? 

— Je n’ai pas voté pour Trump. Bien que conservateur, je fais partie des « Never Trumpers ». Mais je vois potentiellement une guerre civile à feu doux éclater si Trump gagne cette élection ! Car les parties sont polarisées sur le plan spirituel. Si Trump gagne, pour les gens qui sont dans la rue, ce ne sera pas le triomphe des républicains, mais celui du mal. Rauschenbusch, dans son Évangile, dit que nous devons accomplir la rédemption de notre personnalité. Ces gens-là veulent être sûrs d’être de « bonnes personnes ». Ils savent qu’ils sont de bonnes personnes s’ils sont opposés au racisme. Ils pensent être de bonnes personnes parce qu’ils sont opposés à la destruction de l’environnement. Ils veulent avoir la bonne « attitude », c’est la raison pour laquelle ceux qui n’ont pas la bonne attitude sont expulsés de leurs universités ou de leur travail pour des raisons dérisoires. Avant, on était exclu de l’Église, aujourd’hui, on est exclu de la vie publique… C’est pour cela que les gens qui soutiennent Trump, sont vus comme des « déplorables », comme disait Hillary Clinton, c’est-à-dire des gens qui ne peuvent être rachetés. Ils ont leur bible et leur fusil et ne suivent pas les commandements de la justice sociale.

— Trump a-t-il gagné en 2016 parce qu’il s’est dressé contre ce nouveau catéchisme ? 

— Avant même que Trump ne surgisse, avec Sarah Palin, et même sous Reagan, on a vu émerger à droite le sentiment que tout ce que faisaient les républicains pour l’Amérique traditionnelle, c’était ralentir sa disparition. Il y avait une immense exaspération, car toute cette Amérique avait le sentiment que son mode de vie était fondamentalement menacé par les démocrates. Reagan est arrivé et a dit : « Je vais m’y opposer ». Et voilà que Trump arrive et dit à son tour qu’il va dire non à tout ça. Je déteste le fait que Trump occupe cet espace, parce qu’il est vulgaire et insupportable. Mais il est vrai que tous ceux qui s’étaient sentis marginalisés ont voté pour Trump parce qu’il s’est mis en travers de la route. C’est d’ailleurs ce que leur dit Trump : « Ils n’en ont pas après moi, mais après vous. » [Autre version : « Ce n’est pas moi qu’ils visent, c’est vous ; je suis juste dans le chemin. »] Il faut comprendre que l’idéologie « woke » de la justice sociale a pénétré les institutions américaines à un point incroyable. Je n’imagine pas qu’un professeur ayant une chaire à la Sorbonne soit forcé d’assister à des classes obligatoires organisées pour le corps professoral sur leur « culpabilité blanche », et enseignées par des gens qui viennent à peine de finir le collège. Mais c’est la réalité des universités américaines. Un sondage récent a montré que la majorité des professeurs d’université ne disent rien. Ils abandonnent plutôt toute mention de tout sujet controversé. Pourtant, des études ont montré que la foule des vigies de Twitter qui obtient la tête des professeurs excommuniés, remplirait à peine la moitié d’un terrain de football universitaire ! Il y a un manque de courage.

Quand je dis à mes étudiants qu’ils sont les héritiers de leurs grands-parents protestants, ils sont offensés. Mais ils ont exactement la même approche moralisatrice et le même sens exacerbé de leur importance.
— Vous dites qu’à cause de la disparition des Églises, il n’y a plus de valeurs partagées et donc plus de but commun. Cela explique-t-il la remise en cause du projet américain lui-même ? 
 
— La France a fait beaucoup de choses bonnes et glorieuses pour faire avancer la civilisation, mais elle a fait du mal. Si l'on croit au projet historique français, on peut démêler le bien du mal. Mais mes étudiants, et tous ces post-protestants dont je vous parle, sont absolument convaincus que tous les gens qui ont précédé étaient stupides et sans doute maléfiques. Ils ne croient plus au projet historique américain. Ils sont contre les « affinités électives » qui, selon Weber, nous ont donné la modernité : la science, le capitalisme, l’État-nation. Si la théorie de la physique de Newton, Principia, est un manuel de viol, comme l’a dit une universitaire féministe, si sa physique est l’invention d’un moyen de violer le monde, cela veut dire que la science est mauvaise. Si vous êtes soupçonneux de la science, du capitalisme, du protestantisme, si vous rejetez tous les moteurs de la modernité la seule chose qui reste, ce sont les péchés qui nous ont menés là où nous sommes. Pour sûr, nous en avons commis. Mais si on ne voit pas que ça, il n’y a plus d’échappatoire, plus de projet. Ce qui passe aujourd’hui est différent de 1968 en France, quand la remise en cause a finalement été absorbée dans quelque chose de plus large. Le mouvement actuel ne peut être absorbé, car il vise à défaire les États-Unis dans ses fondements : l’État-nation, le capitalisme et la religion protestante. Mais comme les États-Unis n’ont pas d’histoire prémoderne, nous ne pouvons absorber un mouvement vraiment antimoderne.

Le chaos des rues américaines traduit une faim spirituelle ; les gens cherchent pas un sens, mais ils n’en ont pas.
 — Comment sort-on de cette impasse ? 
 
— Je n’en sais rien. Il y a une phrase de Heidegger qui dit que « seulement un Dieu pourrait nous sauver » ! On a le sentiment qu’on est aux prémices d’une apocalypse, d’une guerre civile, d’une grande destruction de la modernité. Est-ce à cause de la trahison des clercs ? Pour moi, l’incapacité des vieux libéraux à faire rempart contre les jeunes radicaux, est aujourd’hui le grand danger. Quand j’ai vu que de jeunes journalistes du New York Times avaient menacé de partir, parce qu’un responsable éditorial avait publié une tribune d’un sénateur américain qui leur déplaisait, j’ai été stupéfait. Je suis assez vieux pour savoir que dans le passé, la direction aurait immédiatement dit à ces jeunes journalistes de prendre la porte s’ils n’étaient pas contents. Mais ce qui s’est passé, c’est que le rédacteur en chef a été limogé.


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