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jeudi 4 juin 2026

La natalité en berne en Turquie : un « désastre » démographique qui inquiète Erdogan


La Turquie connaît un déclin démographique rapide.

Selon les données officielles publiées le 21 mai 2026 par l’Institut turc de la statistique (TurkStat), le taux de fécondité (ISF) est tombé à 1,42 enfant par femme en 2025, contre 1,49 en 2024. Ce chiffre se situe largement en dessous du seuil de renouvellement des générations (2,1) pour la neuvième année consécutive.

Le nombre de naissances vivantes a également baissé, atteignant 895 374 en 2025. 

Ce recul touche la quasi-totalité du pays : 76 des 81 provinces affichent désormais un taux inférieur à 2,1, et 59 provinces sont même en dessous de 1,5.

Un revirement historique


En l’espace d’un quart de siècle, la Turquie est passée d’une fécondité dynamique (2,38 en 2001) à un niveau comparable à celui de nombreux pays européens. L’âge médian de la population a fortement augmenté, et la part des personnes âgées de plus de 65 ans devrait plus que doubler d’ici 2050. Ce phénomène marque la fin d’un atout historique pour le pays : son dynamisme démographique.

Le président Recep Tayyip Erdogan a qualifié cette situation de « désastre » et d’« menace plus grande encore que la guerre ». 

Après avoir déclaré 2025 « Année de la famille », il a lancé en mai 2026 un vaste plan décennal (2026-2035) visant à relancer les naissances : aides financières à la naissance, prêts bonifiés pour les jeunes couples, extension des congés parentaux, incitations fiscales et promotion du modèle familial traditionnel avec un appel récurrent à avoir « au moins trois enfants ».

Les paradoxes d’Erdogan sur le rôle des femmes

Un paradoxe majeur traverse la politique d’Erdogan. 

D’un côté, les gouvernements de l’AKP ont objectivement favorisé l’emploi des femmes, notamment dans la fonction publique. Depuis 2002, le taux d’activité féminine a progressé (passant d’environ 27-28 % à environ 34-35 %), des restrictions ont été levées, et l’accès des femmes voilées à la fonction publique, à la police et à l’armée a été facilité. Le nombre de femmes parlementaires et entrepreneures a également augmenté.

De l’autre, Erdogan n’a cessé de tenir un discours conservateur valorisant avant tout la maternité. Il a déclaré à plusieurs reprises que « la femme n’est pas l’égale de l’homme », que « la place première de la femme est la maternité » et qu’une femme qui privilégie sa carrière au détriment des enfants est « incomplète » ou « à moitié personne ». Il a critiqué ouvertement le travail féminin lorsqu’il concurrence la vie familiale et a multiplié les appels à concilier emploi et maternité… tout en plaçant clairement cette dernière en priorité.

Cette approche contradictoire reflète une «modernisation occidentale» partielle : on ouvre des portes aux femmes tout en regrettant qu’elles les franchissent trop largement au détriment du projet nataliste. 

Beaucoup d’observateurs y voient l’une des explications de l’échec relatif des politiques de relance de la natalité.

Des causes profondes et structurelles

Au-delà des discours, les experts identifient des facteurs plus déterminants :

  • La crise économique persistante (inflation chronique, coût du logement et de l’éducation) qui pousse les couples à reporter ou limiter les naissances.
  • L’urbanisation, la hausse de l’âge au mariage, l’augmentation des divorces et la scolarisation prolongée des femmes.
  • Un changement de mentalité chez les nouvelles générations, qui privilégient des valeurs moins familiales.
Un défi stratégique pour l’avenir

Si la tendance se poursuit, la Turquie risque de voir sa population native décliner après un pic attendu vers 2050. Cela pose des questions aiguës sur le financement des retraites, la taille de la population active, la croissance économique et la cohésion sociale.

Pour l’instant, les mesures natalistes peinent à inverser la courbe, comme dans la plupart des pays confrontés à ce phénomène. Le succès ou l’échec du plan décennal d’Erdogan déterminera en grande partie le visage démographique, économique et géopolitique de la Turquie dans les décennies à venir.

Plus forte fécondité chez les Kurdes et Arabes de Turquie

Estimations par groupe ethnique (approximatives, car TurkStat ne publie pas de données officielles par ethnie) :
  • Turcs (majorité, surtout ouest et centre) → autour de 1,3 à 1,5 enfant par femme dans les zones urbaines et occidentales.
  • Kurdes  (entre 15 et 20% de la population) → 2,0 à 2,8 enfant/femme en moyenne selon les régions, avec des poches encore plus élevées en zones rurales du sud-est. La fécondité kurde reste supérieure, mais elle baisse rapidement (elle était souvent supérieure à 4 dans les années 1990-2000).
  • Arabes (sud-est, notamment Şanlıurfa) → souvent les plus féconds localement.
Plus forte fécondité chez les sunnites conservateurs

Régions turques conservatrices sunnites (Anatolie centrale)

Fécondité intermédiaire, souvent supérieure à la moyenne nationale mais inférieure aux provinces du sud-est. 

Exemples : Konya, Kayseri, Aksaray → autour de 1,3 à 1,5.

Ces régions sont très pieuses et conservatrices, ce qui maintient une natalité plus élevée que dans l’ouest laïque.

Régions laïques / sécularisées (ouest, côtes égéennes et Marmara)

Les taux les plus bas du pays (souvent 1,0 à 1,2). 
Exemples : Bartın (1,09), İzmir (1,10), Ankara, Istanbul (autour de 1,1), Eskişehir, Zonguldak.

Facteurs : urbanisation forte, éducation élevée des femmes, activité professionnelle, mariage tardif, valeurs plus individualistes et sécularisées.

Population alévie

Les Alévis (estimés entre 10 % et 20 % de la population, souvent autour de 10-15 % selon les sources) sont généralement associés à une fécondité plus faible. 

Ils sont traditionnellement plus proches des valeurs laïques, kémalistes et égalitaires (y compris sur le rôle des femmes). 

Les études montrent que les femmes alévis ont en moyenne moins d’enfants que les femmes sunnites, un taux d’activité plus élevé et un soutien plus fort à l’éducation laïque.

Voir aussi

En bref:

Le Japon vient de publier son indice synthétique de fécondité pour 2025. Cet indice a baissé à 1,135 enfant par femme (contre 1,148 en 2024).

L'Iran devrait afficher cette année un indice synthétique de fécondité d'environ 1,5 enfant par femme. Dans la région de Téhéran, cet indice sera toutefois plus proche de 1,1.


mercredi 26 novembre 2025

27 novembre 1095 — Appel lancé pour porter secours aux chrétiens d'Orient et aux pèlerins

C’était il y a près de mille ans. À la fin du XIe siècle, le royaume de France était en petite forme. Il ne représentait pas plus de deux ou trois fois l’actuelle région d’Île-de-France ; le domaine royal était bordé par Compiègne au nord, Orléans au sud, Dreux à l’ouest. Les Capétiens régnaient, mais, dit Jacques Bainville qui est indulgent, ce sont des « règnes sans éclat ». Qui se souvient de ces rois-là, les premiers héritiers du fondateur de la dynastie, Robert le Pieux, Henri Ier, Philippe Ier ? C’est à l’extérieur du royaume que les choses se passent. Chez les Normands en particulier : le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant, a mis la main sur l’Angleterre (victoire de Hastings, en 1066, illustrée par la tapisserie de Bayeux), et ce sont aussi des Normands qui sont allés délivrer, à leur demande, les populations catholiques de l’Italie méridionale des expéditions sarrasines.



« Les malheurs des pèlerins »

Car c’est un temps de pèlerinages. Des foules de pèlerins chrétiens se déplacent en longues colonnes vers Rome ou Saint-Jacques-de-Compostelle, au nord de l’Espagne, venant manifester leur soutien aux dernières victoires de la Reconquista sur l’islam, après des siècles de conquêtes et de conversions musulmanes induites par des vexations et une forte taxation. Mais c’est le pèlerinage de Jérusalem, par terre et par mer, qui attire les fidèles les plus nombreux et les plus ardents, à partir des sols européens, notamment français. « Il crée une vie neuve, il marque la crise décisive où le vieil homme se dépouille », notent les chroniqueurs de l’époque.

Ces mouvements de population de l’Occident vers les Lieux saints d’Orient créent des routes, des escales, des dispensaires ; ils développent des échanges de toute nature. Arrivés sur place, les pèlerins rencontrent d’autres chrétiens, d’ancienne tradition qui constitue encore une grande partie de la Syrie et de la Palestine, peut-être encore la majorité des habitants, mais aussi des musulmans. Les communautés prospèrent dans des quartiers séparés. Jusqu’à l’arrivée des Turcs seldjoukides. Les anciens « maîtres tolérants et policés venus d’Égypte font place à des fanatiques durs et tracassiers ». La conquête de Jérusalem par ces Turcs s’accompagne de la persécution et du massacre des chrétiens. Les pèlerins rentrent chez eux effrayés. La nouvelle enflamme la fin de ce XIe siècle. Les Seldjoukides se sont emparés de l’Arménie si lointainement chrétienne, de Smyrne, de Nicée, près de Constantinople.

L’intervention des barons occidentaux permit de libérer de nombreuses villes (Nicée, Sardes, Tarse, Antioche) récemment conquises par les Turcs après la catastrophe de Manzikert en 1071


L’Empire byzantin menace de disparaître. Une vague de fond soulève la chrétienté.

L’Empire byzantin est confronté à l’avancée des Turcs seldjoukides. Depuis la désastreuse défaite subie à Manzikert l’arménienne en 1071, de nombreux territoires sont passés entre les mains de ces nouveaux musulmans venus d’Asie centrale et récemment convertis. Leur présence complique encore davantage le pèlerinage sur les Lieux saints qui connaît à l’époque un essor remarquable.

Qui va délivrer le Saint-Sépulcre ? Les monarques en sont incapables, qu’ils soient trop faibles, comme le roi de France, qu’ils se disputent entre eux, et notamment avec l’empereur d’Allemagne, ou qu’ils contestent l’autorité de l’Église de Rome. C’est donc elle qui va se substituer à eux, cette Église de Rome qui révèle sa solidité en résistant au grand schisme d’Orient d’un côté et aux « antipapes » de l’autre. C’est elle qui peut porter secours aux chrétiens de Terre sainte. Mais avec quels moyens le peut-elle ? Quels hommes ? Quel argent ? Quelles armes ? Elle va les mobiliser.

Et c’est un autre Français qui le fait, non pas le roi, mais un pape, le deuxième élu depuis Grégoire VII. Fils d’une famille noble de Champagne, rappelle Jacques Heers, l’historien des croisades, c’est un bénédictin ; il fut archidiacre de Reims avant de devenir prieur de l’abbaye de Cluny. Bâtie à la fin du siècle précédent, cette abbaye rayonne par son influence bien au-delà du sol qui l’a vue naître. Élu pape sous le nom d’Urbain II en 1088, il a dû attendre cinq ans avant de s’asseoir sur le trône pontifical à Rome (alors occupée par un « antipape »). La mission de la délivrance des chrétiens de Jérusalem se présente à lui comme une occasion d’affirmer son autorité tout en marquant la puissance temporelle et spirituelle de l’Église. Il part prêcher le combat dès 1095, depuis l’Italie jusqu’à la Bavière, des Alpes à la France, son pays. Il y multiplie assemblées et conciles, et n’hésite pas à excommunier le roi de France, Philippe Ier, pour usurpation de biens d’Église, répudiation de son épouse et corruption...

L’abbaye de Cluny dont Urbain II fut le prieur


mardi 7 octobre 2025

7 octobre 1571 — La flotte turque est détruite à Lépante

Le 7 octobre 1571, une flotte chrétienne livre bataille à la flotte turque. C'est le point d'orgue d'une croisade organisée par le pape Pie V pour délivrer l'île de Chypre que les Turcs viennent de conquérir.

 La bataille de Lépante, qui a lieu le 7 octobre 1571 dans le golfe de Patras, sur la côte occidentale de la Grèce, à proximité de Naupacte (alors appelée « Lépante »), est une bataille navale de la quatrième guerre vénéto-ottomane, où s'affrontent la flotte ottomane de Sélim II et la flotte de la Sainte-Ligue. Cette coalition chrétienne formée sous l'égide du pape Pie V, comprenait des escadres vénitiennes et espagnoles, renforcées par des galères génoises, pontificales, maltaises et savoyardes. Cette bataille s'achève par la défaite des Ottomans qui y perdent la plus grande partie de leurs vaisseaux (187 sur 251 engagés) et plus de 20 000 hommes.

Le retentissement de cette victoire est immense en Europe, plus encore que la défaite des janissaires lors du Grand Siège de Malte en 1565, car elle apparaît comme un coup d'arrêt décisif porté à l'expansionnisme ottoman. C’est d’ailleurs en souvenir de cette victoire qu'est instituée la fête de Notre-Dame de la Victoire, puis fête du Saint-Rosaire à partir de 1573.

Les Turcs sont défaits à la surprise générale. Avant Lépante, ils n'avaient connu aucune défaite face aux chrétiens (sauf le repli devant Malte, en 1565), après Lépante, ils n'allaient plus connaître aucune victoire.


Victoire totale


C'est le point d'orgue d'une croisade organisée par le pape en vue de libérer Chypre que le sultan Sélim II venait de conquérir.

La bataille met aux prises 213 galères principalement espagnoles et vénitiennes et quelques 300 vaisseaux turcs. Cent mille hommes combattent dans chaque camp. Les chrétiens remportent une victoire complète.

La quasi-totalité ses galères ennemies sont prises. L'amiral turc est fait prisonnier et décapité et 15.000 captifs chrétiens sont libérés. Les chrétiens perdirent 8 navires et 8000 hommes et eurent 16 000 blessés.

Le héros de la journée est le prince Don Juan d'Autriche (26 ans), qui commande la flotte chrétienne. Il n'est autre que le bâtard de feu l'empereur Charles-Quint et le demi-frère du roi Philippe II d'Espagne. 

Retentissement de Lépante

Lépante a un immense retentissement en Europe car elle libère les Occidentaux de la peur des Turcs.

La bataille permet aussi au roi d'Espagne de se poser en champion de la Contre-Réforme catholique.

Pour Venise, cependant, Lépante a le goût amer d'une victoire à la Pyrrhus. Ruinée par l'effort de guerre et la suspension de son commerce avec l'Orient ottoman, la République se détache de ses alliés et négocie avec les Turcs.

À ceux-ci, elle reconnaît la possession de Chypre, qui avait été pourtant son but de guerre, en échange de la reprise de son commerce.

Notons qu'un jeune soldat espagnol nommé Cervantès perd la main gauche pendant la bataille de Lépante (« pour la gloire de la droite », dira-t-il plus tard)... Ne pouvant plus se battre, il écrira faute de mieux les aventures de Don Quichotte,,,


Source : Hérédote

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jeudi 29 mai 2025

Le 29 mai 1453, Constantinople tombe

Le 29 mai 1453, Constantinople tombe. La ville est prise par le sultan Mehmet II, dénommé dès lors le «conquérant» (Fathi). Constantin XI Paléologue meurt, les armes à la main, anonyme dans la masse des guerriers.

La chute de Constantinople marque la fin d’un empire qui, depuis la chute de Rome, avait maintenu l’Occident dans l’ère chrétienne : l’Empire byzantin. Cette ville , qui porte le nom de son bâtisseur Constantin, revêt une symbolique particulière.

Les Turcs du sultan Mehmet II sont parvenus à mettre Constantinople à sac par un déploiement colossal d’artillerie, de guerriers et de navires. Les récits des témoins oculaires de cette bataille sans précédent mettent en lumière la puissance de l'Empire ottoman, qui parvient à faire de la basilique Sainte-Sophie une mosquée stambouliote.


Perte majeure pour l’Occident chrétien, la prise de la ville résulte d’un long abandon, d’un délaissement des marges de l’empire, qui représentaient pourtant un point de contact central avec l’ennemi turc. La prise constitue l’apogée de la lutte entre l’Occident chrétien et l’Orient musulman.

L'auteur : Sylvain Gouguenheim, historien médiéviste, spécialiste de la Réforme grégorienne, est l'auteur de Constantinople 1453. La ville est tombée, Perrin, Paris, 2024, 372 p., 25 €, ISBN-13 : 978-2262101145

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vendredi 13 septembre 2024

En Turquie, l’enfant unique deviendrait la norme

La crise économique aurait fortement accéléré la baisse de la natalité.

La Turquie est l’un des pays d’europe où la fécondité a le plus baissé ces vingt dernières années.
 
Au milieu de jouets et de crayons de couleur échappés du cartable, Aylin observe sa fille avec une tendresse fatiguée. Ela, 7 ans, est son unique enfant. À 51 ans, elle n’en aura pas d’autre, «et c’est très bien comme ça », sourit cette professeur d’anglais à l’université. « J’ai grandi en fille unique. Quand j’étais plus jeune, je pensais avoir deux enfants, raconte-t-elle. J’ai été absorbée par mes études et ma carrière, je me suis mariée assez tard, j’ai donc eu ma fille assez tard. Ma priorité a été de m’en occuper du mieux possible. »

Dans la Turquie des années 1970, les couples élevaient en moyenne quatre enfants.
Mais en 2024, la famille à un seul enfant est presque une banalité. L’indice de fécondité dépasse à peine 1,5 enfant par femme en moyenne, contre 2 en 2018 et 2,4 en 2001. Ces cinq dernières années, la tendance s’accélère, en dépit des appels du gouvernement turc à fonder des familles nombreuses.

« Nous anticipions une baisse », explique Sutay Yavuz, chercheur à l’université des sciences sociales d’Ankara. Mais ni les démographes, ni les autorités n’avaient prévu un tel emballement. « L’indice de fécondité actuel, nous l’attendions pour les années 2040 », poursuit Sutay Yavuz.

Les dynamiques de long terme sont connues : l’urbanisation, les nouveaux modes de vie, la hausse du niveau d’études des femmes, donc l’âge de plus en plus tardif de la première grossesse (27 ans aujourd’hui)… La Turquie n’est pas différente des autres pays développés qui enregistrent un recul des naissances. Mais pour comprendre la dégringolade, les experts pointent du doigt des facteurs conjoncturels. En l’occurrence : une crise économique marquée par une inflation à deux chiffres depuis 2017, qui dépassait encore les 50 % sur un an en juillet.

Les lamentations d’Erdogan

« À cause des politiques menées ces dernières années, la Turquie est entrée dans un climat inflationniste auquel personne ne s’attendait, explique le démographe Sutay Yavuz. Et comme cette situation se poursuit, et que les gens n’ont pas d’espoir qu’elle s’améliore de sitôt, les moins de 30 ans attendent davantage pour faire un enfant. »

Yasemin, une Stambouliote de 39 ans, ne souhaite pas davantage agrandir sa famille. « Les frais de scolarité de l’école privée de notre fils ont encore doublé cette année. Nous devons payer plus de 450000 livres (environ 12000 euros, NDLR), sans compter la cantine et le transport, s’émeut cette mère au foyer mariée à un ingénieur. Il y a un an, quand nous avons appris que j’étais à nouveau enceinte, mon mari et moi avons passé des nuits d’angoisse à faire des calculs, à envisager des crédits… Finalement, j’ai fait une fausse couche. Nous étions soulagés… Ce qui n’a fait qu’ajouter à ma peine. »

La Turquie, malgré ses 85 millions d’habitants, est l’un des pays d’Europe où la fécondité a le plus baissé ces vingt dernières années. En 2023, son indice de fécondité est même passé sous la moyenne des pays de l’Union européenne (1,54 enfant par femme). Pour le président Recep Tayyip Erdogan, qui exhorte depuis plus de quinze ans les Turcs à avoir trois enfants, c’est un échec et un tourment. « Nos statistiques de naissances constituent une menace existentielle pour la Turquie. C’est une catastrophe, se lamentait en mai le chef de l’état. En tant que nation, notre population est notre plus grande force, et nous devons la protéger. »

Le pouvoir a certes adopté de timides politiques natalistes, notamment depuis 2015.

Mais ces mesures – qui se résument pour l’essentiel à des congés supplémentaires et à des aménagements du temps de travail – visent surtout les femmes actives, dans un pays où seul un tiers des femmes travaillent légalement. Un nouveau « paquet de soutiens aux mères actives » doit être annoncé prochainement.

« En réalité, le vivier de femmes qui pourraient potentiellement faire remonter l’indice de fécondité, ce sont les femmes qui ne travaillent pas, note le démographe Sutay Yavuz. Or, le gouvernement n’a développé aucune politique pour les encourager à avoir davantage d’enfants et les soutenir en ce sens. Par ailleurs, les hommes ont totalement été oubliés. Rien n’est fait pour encourager et soutenir la paternité. »

Ce spécialiste estime que la Turquie dispose, tout au plus, d’une dizaine d’années pour tenter d’inverser la tendance, à condition de prendre les mesures adéquates. « Si les conditions économiques s’améliorent rapidement, peut-être que ceux qui hésitent à faire un enfant se décideront à devenir parents, et que ceux qui n’ont qu’un enfant seront encouragés à en faire un deuxième, suppose Sutay Yavuz. Mais si la situation économique actuelle se prolonge, alors cette fécondité basse risque de se figer et d’être répétée par les générations suivantes. Autrement dit, de devenir une norme sociale. »

Autre inconnue de l’équation : le poids de l’immigration. Plus de trois millions de Syriens sont réfugiés dans le pays, dont une bonne moitié d’enfants. Leur intégration à la société et la naturalisation d’une partie d’entre eux pourraient permettre à la Turquie de redresser son indice de fécondité déclinant. « J’ai l’habitude de dire, en plaisantant à moitié, que le troisième enfant dont rêvent les dirigeants turcs est arrivé de Syrie », observait il y a quelques années la chercheuse Alanur Çavlin, de l’Institut d’études démographiques de l’université Hacettepe à Ankara. Mais le sujet est si polémique, et la présence des réfugiés tellement impopulaire, qu’une telle éventualité n’a jamais été évoquée publiquement.

La Turquie tente d'expulser les réfugiés syriens vers une zone de guerre

Depuis cinq ans, des scènes similaires se déroulent chaque jour à Esenyurt, un quartier d'Istanbul. Toutes les quelques minutes, des policiers embarquent un jeune homme dans un bus. Esenyurt abrite l'une des plus grandes communautés de Syriens de Turquie. Dans tout le pays, les autorités rassemblent les migrants sans papiers. Plus de 34 600 Syriens ont été arrêtés cette année ; la plupart d'entre eux seront expulsés vers la zone de guerre.

Officiellement, 3,1 millions de Syriens vivent en Turquie. Si l'on y ajoute ceux qui s'y trouvent illégalement, le chiffre réel est bien plus élevé. Leur vie, déjà désespérée, devient de plus en plus difficile à mesure que le gouvernement turc restreint leurs droits.

En 2021, 66 % des Turcs déclaraient vouloir que les Syriens retournent dans leur pays. Les attitudes se sont durcies. À l'approche des élections de 2023, l'opposition a promis de tous les expulser. En juillet, des maisons, des entreprises et des voitures appartenant à des Syriens ont été attaquées lors d'émeutes contre les réfugiés.

Les racines du mécontentement sont complexes. L'anti-arabisme en Turquie remonte à l'effondrement de l'empire ottoman. De nombreux Turcs craignent que la présence de réfugiés syriens et de leurs enfants (le ministre turc de l'intérieur affirme que plus de 700 000 bébés syriens sont nés en Turquie depuis 2011) n'entraîne un changement culturel et démographique qui éloignerait la Turquie de l'Occident.

M. Erdogan n'est peut-être pas opposé à ce changement, mais les réfugiés constituent désormais un casse-tête politique pour lui. Il se présentait autrefois comme leur protecteur et comme le champion de l'opposition syrienne. À mesure que les Turcs se sont retournés contre les réfugiés et que de plus en plus de pays ont rétabli des relations avec Bachar el-Assad, le président syrien, M. Erdogan a tenté de se réaligner. Mais la Turquie reste profondément impliquée dans la guerre en Syrie. Et il sera très difficile de persuader des millions de Syriens de retourner dans un pays qui, pour beaucoup, est aussi dangereux que lorsqu'ils l'ont quitté.


Sources: Le Figaro et The Economist

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samedi 10 août 2024

Le gouvernement turc veut prendre le contrôle des écoles françaises en Turquie (m à j)

La Turquie interdit avec effet immédiat toute nouvelle inscription dans les classes primaires et maternelles des écoles françaises du pays, a annoncé samedi le ministère de l'Éducation. Aux termes d'un accord intérimaire intervenu après « de longues négociations », indique le ministère dans un communiqué, « aucun nouvel étudiant turc ne sera inscrit dans les écoles mentionnées jusqu'à ce qu'un accord international prévoyant un statut juridique soit conclu ».

«Dans ce contexte, aucun nouvel élève turc ne sera inscrit dans les classes de maternelle et de première année des écoles primaires Charles De Gaulle à Ankara et Pierre Loti à Istanbul », poursuit le ministère. Le ministère turc précise également que la mesure prend un effet rétroactif « à partir du 1er janvier 2024, pour couvrir l'année scolaire 2024-2025 et au-delà. De même, aucun nouvel élève ne sera admis dans les classes intermédiaires ».

À moins d'un mois de la rentrée scolaire le 3 septembre, cette décision du gouvernement turc n'a pas encore été communiquée aux parents d'élèves turcs qui représentent l'écrasante majorité des inscrits dans ces deux établissements.

Surveillance et inspection

Le ministère prévient également que « la liste des élèves turcs scolarisés et les informations sur les écoles labellisées par l'Agence française pour l'enseignement à l'étranger (Aefe) seront remises à notre Ministère avant la rentrée prochaine». «Jusqu'à ce que ces écoles obtiennent » un statut légal, les cours de langue turque, culture turque, littérature turque, histoire et géographie turques « ne pourront être dispensés que par des enseignants citoyens de la République de Turquie nommés par notre Ministère », précise le communiqué. Il prévient en outre que les programmes et contenus de ces écoles « seront surveillés et inspectés par les fonctionnaires » du ministère et de l'État.

Par ailleurs, le ministère indique qu'un « accord global de coopération éducative, incluant l'enseignement du turc pour les étudiants turcs résidant en France« est en cours de négociations, et appelle à »poursuivre les négociations pour le finaliser dans les plus brefs délais ».

Après des « mois de négociations », selon l'ambassade de France à Ankara, le ton était subitement monté mi-juillet avec le ministre de l’Éducation Yusuf Tekin qui avait dénoncé « l'arrogance » de la France qui « ne daigne pas nous prendre comme interlocuteur ». « Nous ne sommes pas comme les pays que vous avez colonisés. Nous sommes un État souverain. Vous devez donc agir selon nos conditions si vous voulez enseigner ici », avait-il mis en garde.


Billet originel du 18 juillet

Lycée Pierre Loti d'Istamboul
 
 Le ministère turc de l'Éducation a intensifié sa surveillance des écoles françaises en Turquie à la suite du refus de la France d'autoriser la fondation turque Maarif d'y ouvrir des écoles, selon plusieurs sources.

Maarif, qui a été créée avant la tentative de coup d'État du 15 juillet 2016 par le biais d'une loi adoptée par le parlement turc, a cherché à fermer les établissements d'enseignement créés par les adeptes du mouvement religieux Gülen depuis le putsch avorté, dans le cadre de la politique étrangère du Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir en Turquie, qui qualifie le mouvement d'organisation terroriste et l'accuse d'avoir orchestré le coup d'État raté.

Le mouvement Gülen, une initiative civique mondiale inspirée par les idées du religieux musulman Fethullah Gülen, nie fermement toute implication dans le putsch manqué et toute activité terroriste.

À ce jour, la fondation Maarif a repris des centaines d'écoles dans le monde entier qui avaient été créées par des adeptes du mouvement Gülen dans le cadre des mesures de répression prises par le gouvernement à l'encontre de ce groupe.

Elle est désormais la seule organisation habilitée à ouvrir des écoles dans un pays étranger au nom de la République de Turquie. Elle gère des écoles pour tous les groupes d'âge, de la maternelle à l'université.

Le journaliste Nuray Babacan a écrit sur le site d'information Gazete Pencere que les inspections du ministère turc de l'éducation dans les écoles françaises d'Ankara et d'Istanbul ont atteint un niveau tel qu'elles perturbent l'éducation des élèves. Ces actions sont considérées comme des représailles après l'échec de la tentative de la Fondation Maarif d'établir des écoles en France.

Babacan indique dans son article que le gouvernement turc, sous l'administration de l'AKP, a pris pour cible des établissements français, notamment l'école Charles de Gaulle à Ankara et le lycée Pierre Loti à Istanbul. Les écoles ont dû s'acquitter d'amendes et d'ingérences dans leurs programmes sous couvert d'inspections.

"Cela va au-delà des inspections régulières ; le gouvernement s'immisce maintenant dans les programmes scolaires", écrit M. Babacan. "Ce problème a commencé lorsque les tentatives de la Turquie d'ouvrir des écoles en France ont été bloquées. Aujourd'hui, des pressions sont exercées sur les écoles françaises, exigeant qu'elles incluent des cours de religion et d'éthique, qu'elles suivent le programme turc et qu'elles emploient des enseignants turcs.

Ce développement s'inscrit dans une tendance plus large de détérioration des relations entre la Turquie et la France, qui ont connu des relations diplomatiques fluctuantes. Cette situation a suscité l'inquiétude des élèves et de leurs parents. Des parents français et turcs ont demandé au ministre turc des affaires étrangères, Hakan Fidan, d'intervenir et de chercher une solution diplomatique.

Fidan devrait aborder cette question lors de sa prochaine visite en France, où les discussions devraient se concentrer sur la résolution du problème avant le début de la nouvelle année universitaire en septembre.

Ces dernières années, la Fondation Maarif a reçu un soutien financier substantiel de la part du gouvernement turc. Depuis sa création, la fondation a pris le contrôle de 216 écoles dans 44 pays et prévoit d'en reprendre d'autres.

Malgré l'importance des fonds alloués à Maarif, ses détracteurs estiment que ces ressources devraient être affectées à la résolution des problèmes éducatifs nationaux, tels que les classes surchargées et le nombre insuffisant de nominations d'enseignants.

La résistance du gouvernement français à l'expansion de la Fondation Maarif est en partie due aux inquiétudes concernant l'imposition de l'éducation religieuse, qui contredit le strict système d'éducation laïque de la France. En réponse, la pression accrue exercée par la Turquie sur les écoles françaises à l'intérieur de ses frontières a suscité des critiques pour avoir potentiellement politisé l'éducation et affecté le bien-être des élèves et de leurs familles.Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci.

Déjà en 2020

Déjà en 2020, le quotidien Yeni Safak, proche du pouvoir islamo-conservateur, avait consacré des articles remettant en cause le statut des lycées Charles-de-Gaulle, à Ankara, et Pierre-Loti, à Istanbul, qui accueillent au total 2 300 élèves. « On se demande bien comment cette école illégale [Charles-de-Gaulle], qui n’a rien à voir avec la législation turque et n’a pas le statut d’école privée, a pu inscrire des étudiants turcs », avait écrit le journal, le 8 septembre 2020.

Renommés pour la qualité de leur enseignement, les deux lycées qui préparent au baccalauréat français comptent de nombreux élèves turcs francophones – près de 70 %, pour Pierre-Loti. Dépendants de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), Charles-de-Gaulle et Pierre-Loti ne sont pas enregistrés en tant qu’établissements internationaux. Au regard de la loi turque, ils n’ont pas d’existence légale. Paris estime, pour sa part, que ses écoles « à but non lucratif » sont soumises à la législation française. Conscient de la fragilité de ce statut – qui touche de nombreux établissements français ailleurs dans le monde – la France a créé, il y a sept ans, un groupe de travail avec la Turquie, regroupant des diplomates et des spécialistes des ministères de l’éducation, pour trouver un compromis.

Lycée Charles-de-Gaulle d'Ankara



« Prétendu génocide arménien »

Ankara ne voit pas d'un bon œil le fait que ces établissements échappent à sa supervision. « Aucun officiel ne peut contrôler ces écoles illégales », déplorait Yeni Safak dans son édition du 3 septembre 2020, jugeant sulfureux le contenu des manuels scolaires. « On dit que le prétendu génocide arménien est enseigné aux étudiants turcs qui suivent ces cours. » Empêcher les familles turques d'y envoyer leurs enfants sera difficile à réaliser, pour ne pas dire impossible. D'autant que certains des éditorialistes parmi les plus acharnés à critiquer la France et ses écoles ont, eux-mêmes, leurs enfants sur les bancs de Pierre-Loti.

Le ton de la presse s'est déjà fait menaçant. Des mesures de rétorsion sont évoquées, qui vont de la fermeture des établissements concernés à des représailles à caractère financier. « Évasion fiscale ! Les écoles françaises n'ont pas payé un sou d'impôt », affirmait Yeni Safak dans son article du 8 septembre 2020, en soulignant l'existence de droits d'inscription élevés. Au contraire, Paris souligne que les établissements ne jouissent pas d'un statut fiscal privilégié. Le 7 septembre 2020, en une seule journée, deux tentatives de « visite » avait eu lieu dans ces établissements, de la part de d'officiers de la voirie d'Istanbul, prétendant enquêter sur des travaux, et de jeunes hommes se prétendant agents de l'ONU.

Les établissements catholiques francophones de Turquie

Depuis plus de 150 ans, les établissements catholiques francophones de Turquie forment une partie de la jeunesse de ce pays. Ils ont été fondés par des congrégations françaises au dix-neuvième siècle pour répondre à des besoins de scolarisation des familles étrangères installées au Levant. Il en reste six aujourd’hui, cinq à Istanbul et un à Izmir. Ils portent le nom de Saints, d’ailleurs, on les appelle : « Les Saints ». Saint Joseph (à Istanbul et à Izmir), Saint-Benoît, Saint-Michel, Sainte-Pulchérie et Notre-Dame de Sion.

Leur particularité est d’enseigner le programme turc [ce n'est pas le cas d'autres Lycée comme celui Pierre Loti d'Istanbul ou de Charles-de-Gaulle d'Ankara qui enseignent le programme français], en langue française pour une grande partie des disciplines, hormis, par exemple, la langue turque, l’anglais et l’histoire. Dans ces établissements, qui sont des lycées, les enseignants sont turcs, ne parlant pas français, pour un tiers, turcs francophones pour un tiers et français, venant de l’enseignement public ou de l’enseignement catholique pour le dernier tiers. Cette cohabitation de cultures différentes est extrêmement riche sur un plan professionnel, surtout dans des établissements où le travail en équipe est la règle.

Pour un professeur français qui arrive dans cet univers, où c’est lui l’étranger, il faut s’accoutumer à d’autres habitudes relationnelles, au risque de commettre des indélicatesses. Beaucoup de choses sont différentes dans la relation aux élèves, aux familles, aux collègues, à la direction. Il faut également s’accoutumer à d’autres pratiques professionnelles qui peuvent surprendre au départ. Par exemple, les enseignants de ces établissements doivent assurer des heures de présence sur la cour de récréation pour renforcer la proximité avec les élèves dans un autre cadre que celui de la classe. Ils ont également une heure fixée dans leur emploi du temps hebdomadaire pour recevoir les familles.

Contrairement à l’origine, aujourd’hui, tous les élèves sont turcs. Leurs familles les inscrivent dans ces établissements, après la réussite à un concours, à cause de leur excellent niveau de réussite aux examens. Afin de pouvoir suivre les quatre années de lycée en français, les élèves doivent suivre une année préparatoire de renforcement linguistique avec vingt-cinq heures par semaine d’apprentissage de cette langue. L’ouverture linguistique et culturelle de ces établissements donnent la possibilité aux élèves qui le souhaitent de poursuivre leurs études dans des universités étrangères.

Outre leur excellence académique, les « Saint » sont aussi des promoteurs de la culture française, en lien avec la diplomatie française. De très nombreuses activités culturelles sont proposées : expositions, conférences, pièces de théâtre, concerts... De plus, de grands évènements thématiques sont organisés dans les établissements : Printemps du numérique, Modèle des Nations-Unies, Prix littéraires...

 

Lycée Notre-Dame de Sion, Mustafa Kemal Atatürk y inscrivit ses filles adoptives.

 

lundi 5 août 2024

Controverse olympique — quand Erdogan « murmure à l’oreille de François »

ROME – Quels que soient ses objectifs ou ses tactiques, le président turc Recep Tayyip Erdogan est sans aucun doute un redoutable acteur politique. Au cours de ses vingt années au pouvoir, il a mis au point une stratégie économique populiste connue sous le nom d'Erdonomique, a fait de l'islam modéré une force politique puissante et a positionné la Turquie comme une puissance régionale et mondiale, tout en conservant une base solide de soutien national.

Samedi, le dirigeant turc a ajouté un autre exploit à son CV, sans doute non moins impressionnant : obtenir du pape François qu'il fasse quelque chose qu'il ne voulait manifestement pas faire – dans ce cas, s'exprimer, enfin, sur la controverse autour de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris, huit jours auparavant.
 

Étant donné l’entêtement notoire du pontife argentin lorsqu’il se sent acculé, le fait qu’Erdoğan ait réussi là où d’autres avaient échoué, y compris des membres de la hiérarchie du pape, doit être considéré comme assez impressionnant.

Samedi soir à Rome, la salle de presse du Vatican a publié un communiqué en français dans lequel elle affirmait que le Saint-Siège était « attristé » par la cérémonie du 26 juillet et souhaitait se joindre aux « voix qui se sont élevées ces derniers jours pour déplorer l'offense faite à de nombreux chrétiens et croyants d'autres religions ».



 Le communiqué a minima du Saint-Siège:

Communiqué du Saint-Siège, 03.08.2024
 


Le Saint-Siège a été attristé par certaines scènes de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris et ne peut que se joindre aux voix qui se sont élevées ces derniers jours pour déplorer l’offense faite à de nombreux chrétiens et croyants d’autres religions.

Dans un événement prestigieux où le monde entier se réunit autour de valeurs communes ne devraient pas se trouver des allusions ridiculisant les convictions religieuses de nombreuses personnes.

La liberté d’expression, qui, évidemment, n’est pas remise en cause, trouve sa limite dans le respect des autres.


La référence était bien sûr à l’apparente parodie de la Cène, qui a provoqué une indignation mondiale.

Le communiqué du Vatican ajoute qu'un événement destiné à favoriser l'unité mondiale ne devrait pas ridiculiser les croyances religieuses et précise que même si la liberté d'expression n'est pas en cause, elle doit être mise en balance avec le respect des autres.

Dans les écoles de journalisme, on enseigne aux futurs journalistes que parmi les six éléments classiques d’un article de presse – qui, quoi, où, pourquoi, comment et quand – le « quand » est généralement le moins important. Il s’agit là de l’exception qui confirme la règle, car dans ce cas précis, le « quand » est en fait le cœur du problème.

Le communiqué du Vatican a été publié à 19h47, un samedi soir, une heure inhabituelle pour un communiqué sur autre chose qu'une situation d'urgence. Il est clair que cela n'était pas admissible, puisque la cérémonie en question avait eu lieu huit jours auparavant. Le Vatican a eu de nombreuses occasions de commenter de manière plus classique, notamment lors du discours de l'Angélus du pape lui-même la semaine précédente.

En fin de compte, c’est Erdogan qui semble avoir débloqué la situation.

Mardi dernier, le président turc a déclaré aux membres de son parti au pouvoir, l’AKP, qu’il appellerait le pape François « à la première occasion » pour l’exhorter à dénoncer la scène « dégoûtante » des Jeux olympiques. Jeudi, son bureau a publié un communiqué sur les réseaux sociaux indiquant que l’appel avait eu lieu, affirmant que François avait remercié Erdoğan pour sa « sensibilité contre la profanation des emn rs religieuses ».

Le Vatican se retrouva alors face à deux choix : soit ne rien dire, et laisser ainsi le dirigeant turc dans l'expectative, soit dire quelque chose, même à contrecœur. Finalement, le Vatican a choisi la deuxième option.

Avant samedi, le silence du pape sur la controverse de la Cène donnait presque l'impression qu'il cherchait à remporter une médaille olympique en se taisant. Sa réticence était particulièrement frappante étant donné le nombre d'évêques catholiques qui s'étaient exprimés, le pape brillait par son absence.

Pour ce qui est des raisons, plusieurs facteurs s’imposent.

Tout d’abord, ce n’est pas le seul cas où des critiques se sont plaintes de son silence présumé. Depuis des années, un flot de mécontentement circule autour de la réticence du pape à condamner publiquement la politique de la Chine en matière de droits de l’homme et de liberté religieuse. Plus récemment, des voix se sont élevées contre la retenue du pape lorsqu’il s’agit de condamner la Russie et Vladimir Poutine pour la guerre en Ukraine.

Dans les deux cas, les partisans du pape François affirment qu'il vise un objectif plus important : avec la Chine, il s'agit de relations diplomatiques complètes ainsi que de la protection de la petite minorité catholique du pays, tandis qu'avec la Russie, il s'agit de la possibilité de servir d'arbitre neutre dans une tentative de négociation de la paix.

Certains observateurs ont détecté ici un calcul similaire.

Le pape François n'a peut-être pas été enclin à engager un combat diplomatique avec la France en ce moment, ont-ils avancé, en partie à cause de la décision prise en mars dernier d'insérer un prétendu droit à l'avortement dans la constitution du pays. D'autant plus qu'une coalition de gauche est peut-être sur le point d'arriver au pouvoir, une coalition qui ne serait probablement pas encline à se montrer amicale envers l'Église. Peut-être le pontife a-t-il estimé que le moment était venu de prendre de la hauteur. [Ceci nous apparaît un calcul naïf si c'est ce que pensait le pape argentin : la gauche française (et cela comprend Macron) ne tiendra nul compte d'une objection timorée du Vatican de toute façon. Un silence papal sera considéré comme un soutien tacite ou un aveu de très grande faiblesse.]

Plus fondamentalement, les partisans du pape François affirment qu'il n'a pas voulu envenimer la situation et que, de toute façon, il a d'autres chats à fouetter. C'est ce qui ressort, par exemple, d'une analyse du site d'information italien Il Sussidiario, généralement favorable au pape, concernant l'appel d'Erdogan avec François.

« Le 'profil bas' du pape François vise à ne pas jeter davantage d'huile sur le feu, dans un conflit où la religion est loin d'être le véritable thème central », affirme l'article de Niccolò Magnani.

« La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, plutôt ennuyeuse, parle de provocations, qui sont une fin en soi, de culture woke, etc. », écrit Magnani. « La liberté chrétienne et la distinction entre foi et politique sont très claires, et ce sont des thèmes à peine plus profonds et plus intéressants qu’une bataille médiatique pour savoir si vous êtes pour ou contre les travestis. »

Il ne faut pas non plus écarter la possibilité que François n'ait pas voulu être associé à certaines des personnalités qui menaient la charge.

En effet, toute chance pour le pape de s’exprimer de son propre chef a probablement été étouffée le 28 juillet, lorsque l’archevêque et ancien nonce italien Carlo Maria Viganò, récemment excommunié et bête noire de la papauté de François, a publié sa propre déclaration de deux pages insistant sur le fait que « la tolérance ne peut pas être l’alibi de la destruction systématique de la société chrétienne ».

À ce stade, François aurait sans doute été plus consterné à l’idée d’être publiquement d’accord avec Viganò que de laisser passer sans commentaire une attaque maladroite contre les sensibilités chrétiennes.

Il faut aussi noter que François était théoriquement en vacances en juillet, les audiences générales et la plupart des autres activités pontificales étant suspendues. De plus, beaucoup de gens s'attendaient à ce que le pape François ait quelque chose à dire, et depuis le début, ce pape se plaît à bouleverser les attentes.

Compte tenu de tout cela, comment Erdogan a-t-il pu convaincre le pape de rompre son silence – même indirectement, par le biais d’une déclaration non signée, et publiée à une heure apparemment conçue pour minimiser l’attention qu’elle susciterait ?

Premièrement, Erdogan a habilement intégré son appel sur les Jeux olympiques à une discussion sur la guerre à Gaza lors de son appel avec le pape, suggérant notamment que François organise des discussions avec les pays soutenant Israël dans le cadre d'efforts diplomatiques visant à éviter l'escalade.

Arriver à une paix en Terre sainte est un rôle que le pape et son équipe au Vatican souhaiteraient ardemment jouer, et si le prix à payer pour obtenir le soutien de l'un des dirigeants musulmans les plus influents du monde dans cet effort était de lui jeter un os sur la controverse olympique, ils ont peut-être estimé que c'était un prix qui valait la peine d'être payé.

En outre, le pape François tente de réorienter le Vatican, qui s'éloigne de son profil historique d'institution occidentale pour jouer un rôle plus global et non aligné, et l'un des éléments clés de ce programme est la sensibilisation du monde islamique. Face à la vague croissante d'indignation islamique suscitée par le tableau olympique, François a peut-être estimé qu'il était plus important de faire preuve de solidarité que de donner libre cours à ses propres penchants.

En tout état de cause, le fait demeure que pendant une semaine entière, les catholiques de tous bords - y compris, en privé, plusieurs évêques qui estimaient que le silence papal portait atteinte à leurs propres protestations et qui ont fait part de leur déception à Rome - ont été incapables d'obtenir une réponse du Vatican, alors que Erdogan, lui, y est parvenu.

Dans la politique turque, l'attribution de surnoms aux dirigeants fait partie du jeu depuis longtemps. Au fil des ans, Erdogan a été surnommé Reis, ce qui signifie "chef", Beyefendi, ce qui signifie soit " gentilhomme ", soit " camarade ", selon que vous l'entendez de manière admirative ou péjorative, et, bien sûr, Calife.

Il reste maintenant à voir si un autre surnom pourrait être ajouté à cette liste croissante : Erdogan en tant que " Celui qui murmure à l'oreille de François ".

Source : John L. Allen Jr. sur Crux Now via Belgicatho

mardi 23 avril 2024

« Le destin belge de la France ? »

«Le destin belge de la France ?» (Partie 1) : l'édito de Mathieu Bock-Côté dans #Facealinfo sur CNews

2e partie


vendredi 26 août 2022

Le grand bouleversement démographique allemand

En 2021, 22,3 millions de personnes et donc 27,2 % de la population allemande étaient issues de l’immigration. Cela correspond à une augmentation de 2,0 % par rapport à l’année précédente (2020 : 21,9 millions). Selon la définition utilisée ici, une personne est issue de l’immigration si elle-même ou au moins un parent n’est pas né avec la nationalité allemande.

En 2021, 53 % de la population issue de l’immigration (près de 11,8 millions de personnes) avaient la nationalité allemande et un bon 47 % avait la nationalité étrangère (près de 10,6 millions de personnes). L’écrasante majorité de la population étrangère issue de l’immigration a elle-même immigré (84 %), parmi les Allemands issus de l’immigration, elle n’était que de 43 %.

Plus de la moitié des 11,8 millions d’Allemands issus de l’immigration ont la nationalité allemande depuis leur naissance (54 %). On peut être issu de l’immigration parce qu’au moins un de ses parents est étranger, naturalisé, allemand par adoption ou rapatrié (tardivement) principalement de Russie. 23 % sont venus eux-mêmes en Allemagne en tant que réinstallés (tardifs), 22 % sont naturalisés et environ 1 % ont la nationalité allemande par adoption.

Migrants principalement issus d’Europe

Près des deux tiers (62 %) de toutes les personnes issues de l’immigration sont des immigrés d’un autre pays européen ou leurs descendants. Cela équivaut à 13,9 millions de personnes, dont 7,5 millions ont des racines dans d’autres États membres de l’Union européenne. La deuxième région d’origine la plus importante est l’Asie. Les 5,1 millions de migrants venus d’Asie et leurs descendants représentent 23 % des personnes issues de l’immigration, dont 3,5 millions ayant des liens avec le Moyen-Orient. Près de 1,1 million de personnes (5 %) ont des racines en Afrique. Un autre 0,7 million de personnes (3 %) sont des immigrants et leurs descendants d’Amérique du Nord, centrale et du Sud et d’Australie.

Les principaux pays d’origine sont la Turquie (12 %), suivie de la Pologne (10 %), de la Fédération de Russie (6 %), du Kazakhstan (6 %) — souvent des Allemands ethniques rapatriées dans les années 1990-2000  - et de la Syrie (5 %). Seul 1 % ou 308 000 des personnes issues de l’immigration vivant en Allemagne en 2021 étaient originaires d’Ukraine, la grande majorité (82 %) ayant immigré elles-mêmes et ayant vécu en Allemagne pendant 19 ans en moyenne. En raison de la récente immigration de réfugiés, le nombre de personnes issues de l’immigration ukrainienne pourrait augmenter considérablement à l’avenir.

Près de la moitié des personnes issues de l’immigration parlent principalement l’allemand à la maison

Sur les 22,3 millions de personnes issues de l’immigration, 7,2 millions (32 %) parlent exclusivement l’allemand à la maison et 3,1 millions (14 %) principalement. Cela correspond à près de la moitié (46 %) de toutes les personnes issues de l’immigration. Outre l’allemand, les langues les plus parlées sont le turc (8 %), suivi du russe (7 %) et de l’arabe (5 %).

Près de la moitié (49 %) de toutes les personnes issues de l’immigration sont multilingues et parlent à la fois l’allemand et (au moins) une autre langue à la maison. Cela ne s’applique qu’à 2 % des personnes non issues de l’immigration.

 
AnnéePopulation
totale
De souche Issu de
l’immigration
2005 80 52 8 66 10 6 14 421
200 9 79 66 3 64 66 4 14 999
201 3 79 68 3 63 13 7 16 546
201 7 81 74 0 61 44 3 20 297
201 8 81 61 3 60 81 4 20 799
201 9 81 84 8 60 60 3 21 246
202 0 81 86 1 59 97 6 21 885
202 1 81 87 5 59 56 5 22 311

Source : DeStatis

lundi 1 août 2022

Les enfants syriens en Turquie délaissent la langue arabe

Des enfants syriens déplacés assistent à un cours dans le camp de Bab al-Salama pour les personnes fuyant la violence en Syrie, à la frontière avec la Turquie, le 27 octobre 2014

La nouvelle génération de réfugiés syriens en Turquie préfère parler turc plutôt qu’arabe afin de ne pas être discriminée.

Des milliers d’enfants syriens fréquentent chaque jour l’école en Turquie aux côtés d’élèves turcs et communiquent dans une langue différente de leur langue maternelle. Cette situation a touché un grand nombre d’élèves syriens, en particulier les jeunes, qui commencent à perdre la capacité d’utiliser la langue arabe.

Le gouvernement turc met en œuvre depuis près de deux ans une politique d’intégration des réfugiés syriens, qui a largement contribué au déclin de la langue arabe parmi les enfants syriens. Les écoles arabes agréées en Turquie coûtent cher, cela oblige la plupart des parents syriens à s’inscrire leurs enfants dans les écoles publiques turques gratuites.

Le 3 octobre 2016, le ministère turc de l’Éducation a publié une décision stipulant l’intégration dans les écoles turques des enfants syriens soumis à la loi sur la protection temporaire, obligeant les élèves qui suivaient les programmes du gouvernement intérimaire de l’opposition syrienne à être transférés dans les écoles publiques turques.

Ainsi, la nouvelle génération syrienne en Turquie maîtrise parfaitement la langue turque, négligeant du même coup sa langue maternelle. Alors que la plupart des enfants syriens sont capables de parler le dialecte syrien, ils n’ont pas les compétences nécessaires pour lire et écrire en arabe littéraire, la forme écrite de l’arabe.

Pendant ce temps, les enfants syriens s’efforcent parfois de maîtriser le turc au détriment de l’arabe, peut-être pour échapper à la discrimination, à la xénophobie et aux brimades, qui ont augmenté dans la société turque au cours des deux dernières années.

Rana Chalhoub, une réfugiée d’Alep, a déclaré à Al-Monitor qu’elle avait cherché refuge en Turquie il y a neuf ans avec ses deux filles, Lama et Sarah, qui étaient alors respectivement en troisième et deuxième année, et avait décidé de les inscrire dans une école turque dans la province de Konya, l’antique Iconium au centre du pays.

« Mes enfants ne savent ni lire ni écrire l’arabe. J’ai du mal à communiquer avec eux maintenant ou à leur expliquer le travail scolaire. Mais tous les parents syriens ici savent que les enfants doivent maîtriser la langue turque pour éviter les brimades des étudiants turcs. C’est pourquoi je préférerais qu’ils ne parlent pas l’arabe à l’école ou en public, car certains Turcs les appelleraient “Souriali”, un sobriquet qui désigne les Syriens d’une manière très humiliante », a-t-elle déclaré.

Chalhoub a ajouté : « Au début, nous étions ravis que nos enfants apprennent une nouvelle langue. Mais ensuite, il y avait un fossé entre les langues, d’autant plus que toutes les matières scolaires et les émissions de télévision sont en turc, et que tout ce qui nous entoure est en turc. Mes filles ont trouvé plus facile d’apprendre leurs cours, surtout depuis qu’elles se sont désintéressées de l’arabe. J’ai essayé de leur lire des histoires en arabe et de leur faire regarder des dessins animés en arabe, mais en vain. »

Les enseignants syriens en Turquie mettent en garde contre les dangers de ne pas pouvoir enseigner l’arabe en Turquie. L’ignorance de la nouvelle génération de sa langue maternelle peut avoir des répercussions sociales et culturelles, ainsi que des problèmes identitaires et un sentiment accru d’aliénation et d’isolement par rapport à la société, qu’il s’agisse de la société arabe dont sont issus les enfants ou de la société turque au sein de laquelle ils se trouvent actuellement.

Un enseignant syrien de Gaziantep (Aïntap en français avant 1920, proche de la Syrie) a déclaré à Al-Monitor sous couvert d’anonymat que la langue arabe avait commencé à s’estomper progressivement avec la fermeture des centres éducatifs syriens temporaires qui enseignaient le programme syrien, et que le problème a été exacerbé par la décision d’intégration du gouvernement turc.

« Tout s’est détérioré lorsque les enseignants syriens n’ont plus été autorisés à donner des cours d’arabe et d’islam. Ce sont maintenant des professeurs turcs qui enseignent maintenant de telles classes », a-t-il déclaré.

Il a noté que la Turquie a commencé à fermer progressivement les centres éducatifs syriens temporaires en 2016 et a expulsé de nombreux enseignants syriens, en particulier après l’arrêt du programme par l’UNICEF en 2021.

Enas al-Khatib, une enseignante de langue arabe basée en Turquie, a déclaré à Al-Monitor qu’elle avait lancé son propre projet pour enseigner la langue arabe aux enfants syriens en ligne et en personne.

« Ce projet était très important pour moi, surtout après la fin de mon contrat avec l’un des instituts privés d’Istanbul. J’avais un poste administratif et je ne pouvais pas croire ce que j’allais entendre. Les étudiants arabes essayaient de parler arabe entre eux et se retrouvaient avec un seul mot arabe dans une phrase complète en turc. C’est pourquoi j’ai décidé de faire quelque chose pour résoudre ce problème », a-t-elle expliqué.

Au début de la pandémie de coronavirus, elle a commencé à enseigner la langue arabe aux enfants en ligne tout en exhortant les parents à encourager les enfants à parler arabe, dans le but de renouer les liens entre les enfants syriens et leur langue maternelle.

Khatib a déclaré : « Mon objectif initial était d’enseigner aux jeunes enfants, car la plupart d’entre eux sont venus en Turquie à un très jeune âge et ont grandi ici en entendant principalement le turc. Ils méprisent la langue arabe et n’ont aucun intérêt à l’apprendre. Oui, c’est leur langue maternelle, mais leur environnement turc et leur haine de la langue arabe les découragent. »

Elle a noté : « J’ai demandé une fois à l’un de mes élèves de 16 ans pourquoi il ne parle pas l’arabe alors qu’il est syrien et que c’est sa langue maternelle. Il m’a dit qu’il avait honte de parler arabe à l’école ou ailleurs parce qu’il ne voulait pas que les Turcs sachent qu’il était syrien pour éviter d’être moqué et intimidé. »

Khatib a ajouté : « C’est ainsi que j’ai appris la principale raison pour laquelle la nouvelle génération ne veut rien avoir à faire avec l’arabe. C’est le discours xénophobe turc contre les Arabes en général et les Syriens en particulier.

Des données récentes du ministère turc de l’Éducation sur le nombre d’enfants syriens scolarisés dans des écoles turques montrent qu’il y a 1,124 million d’enfants syriens en âge scolaire en Turquie ; 65 % d’entre eux, soit 730 000, sont inscrits dans des écoles turques, tandis que les 35 % restants, soit 393 547, ne sont pas inscrits dans des écoles.

Source : Al Monitor

mercredi 23 mars 2022

Arménie : un peuple chrétien-martyr abandonné par ses coreligionnaires occidentaux…

Cette semaine, Alexandre del Valle s’est entretenu avec Tigrane Yégavian, chercheur au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), membre du comité de rédaction de la revue Conflits, spécialiste du Caucase, qui vient de faire paraître un ouvrage passionnant et très instructif sur la Géopolitique de l’Arménie*, particulièrement marqué par un réalisme et une grande lucidité sur les liens entre politique interne, géopolitique et diplomatie. 


Silence dans le Haut-Karabagh – Un documentaire d’Anne-Laure Bonnel (2020)

Tigrane Yégavian nous a donné des clefs de décryptage du conflit du Haut-Karabakh, qui a sévi un an avant la guerre ukrainienne et qui s’est conclu par la victoire des agresseurs turco-azéris en novembre 2020. Il nous explique aussi les liens qui peuvent établis entre les dossiers russo-ukrainien et azéro-turco-arménien, deux conflits de l’espace post-soviétique où le rôle de la Russie demeure souvent imprévisible, comme celui de la Turquie d’Erdogan et de la dictature pétrogazière azérie, entre lesquelles les Arméniens du Caucase sont pris en tenailles, avec comme seul protecteur relatif, mais récurrent, la Russie.


Qu’avons-nous fait quand l’Arménie a été envahie par l’Azerbaïdjan ? Quand Chypre a été envahie par la Turquie ? 

 

Alexandre del Valle. — Avant d’aborder le thème du terrible conflit arménien qui a fait souvent couler du sang depuis les années 1990, sans même parler du terrible génocide des années 1896-2015, et sachant que vous établissez à plusieurs reprises des liens entre les deux théâtres dans votre livre, expliquez-nous en quoi la guerre en Ukraine va avoir un impact sur l’Arménie ?

Tigrane Yégavian. — Ayant scellé son destin à celui de la Russie, l’Arménie va se retrouver davantage fragilisée, car elle ne dispose d’aucun levier ni de moyens de diversifier ses alliances. La diplomatie arménienne a opté jusqu’à présent pour une attitude de prudence, affichant une neutralité totale afin de privilégier un règlement diplomatique. Le jour du déclenchement de la guerre (24 février 2022), on apprenait la démission du chef d’état-major de l’armée arménienne et la convocation à Moscou du ministère de la Défense. Cette guerre en Ukraine donne l’occasion à l’Azerbaïdjan de bomber le torse et de négocier des livraisons de gaz aux Européens en alternative à celui que la Russie ne livrera pas. L’Ukraine a choisi son camp, celui de l’OTAN et de la Turquie, mais aussi celui de l’Azerbaïdjan. Les Arméniens de leur côté, n’oublient pas que pendant la guerre de l’automne 2020, ce sont des bombes au phosphore « fabriquées en Ukraine » qui avaient causé des ravages auprès des soldats et des forêts de l’Artsakh…

 

Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, et le président russe Vladimir Poutine ont discuté ce mercredi 16 mars du récent appel de l’Arménie aux coprésidents du groupe de Minsk de l’OSCE pour faciliter les pourparlers de paix avec l’Azerbaïdjan.

— Quid du Haut-Karabakh et de sa population arménienne après la défaite de novembre 2020 face aux forces azéries ?

— Entre 1994 et 2020 la république autoproclamée de l’Artsakh (ex-Haut-Karabagh [Karabargh est un nom turco-persan signifiant jardin noir]) avait le contrôle sur environ 11 500 km² de territoires incluant l’ancienne région autonome du Haut-Karabagh et les sept districts azerbaïdjanais qui formaient une zone tampon, une profondeur stratégique dans la perspective d’une monnaie d’échange en vue d’un règlement pacifique du conflit. Au terme de la guerre des 44 jours de l’automne 2020, les Arméniens ont dû céder la totalité des sept districts ainsi que les provinces de Hadrout et de Chouchi, bastion historique du Karabagh, aux forces azéries. Avec 2900 km² de territoires protégés par les forces russes de maintien de la paix, le Haut-Karabagh arménien se retrouve réduit à la portion congrue, il a perdu 75 % de son territoire. En dépit des nombreux défis sécuritaires causés par la nouvelle donne, malgré la politique de harcèlement des forces turco-azéries visant à vider l’Artsakh de la population arménienne, la population artsakhiote s’est maintenue, à 80 %, soit un peu plus de 100 000 habitants.

— Ceux qui accusent Pachinian et la révolution de velours à l’arménienne qui a lieu en 2018 et qui a mis à mal l’allié et protecteur d’avoir contribué à affaiblir l’Arménie, à la diviser et à décevoir Moscou et donc de favoriser l’attaque azéro-turque exagèrent-ils ?

— Il faudrait nuancer ce propos à la lumière de nos connaissances établies. La défaite militaire de l’Arménie est la suite logique d’une défaite démographique et diplomatique, car Erevan n’ayant jamais reconnu l’indépendance de l’Artsakh, s’était retrouvée complètement isolée sur ce dossier. Nikol Pachinian et son équipe ne sont nullement responsables de 20 ans d’incurie et de captation des ressources au profit d’une minorité d’oligarques prédateurs et de dirigeants qui n’ont rien fait pour enrayer l’émigration massive (1,5 million de personnes environ depuis 1991), qui a considérablement fragilisé le pays. Par contre, en aucun cas ils n’ont fait leur autocritique. Ils n’ont par exemple jamais remis en question leur incompétence et leur ignorance de la gravité des enjeux.

— La conduite de Monsieur Pachinian au cours de la guerre des 44 jours puis après le cessez-le-feu du 9 novembre relève de la psychiatrie. Comment expliquer ses mensonges au cours de la guerre et les circonstances mystérieuses de la chute de Chouchi ? Pourquoi au lieu de restituer les dépouilles de soldats arméniens à leur famille, il a préféré les laisser pourrir dans des sacs poubelles dans des morgues non de fortune ?

— Les déclarations de Nikol Pachinian en aout 2019 à Stepanakert déclarant que l’Artsakh c’est l’Arménie, ce que nul chef d’État arménien n’avait osé dire auparavant, suivi un an plus tard de ses propos sur le traité de Sèvres qui signait l’acte de mort de l’Empire ottoman en 1920, ont achevé de miner son crédit aux yeux de la communauté internationale qui s’était empressée de saluer sa « révolution de velours » de 2018, à dire vrai un « mouvement de désobéissance civique » qui a permis à l’homme fort du pays Serge Sarkissian de lui passer la « patate chaude » du Karabagh, persuadé qu’une agression azérie serait imminente. De son côté V. Poutine exècre tout pouvoir issu de la rue, mais cela ne l’empêche pas de s’accommoder avec la jeune équipe au pouvoir, malgré les signaux envoyés par ses soutiens en Arménie, issus de « l’ancien régime ». Il faut aussi relire les détails du « plan Lavrov » concocté par la diplomatie russe pour comprendre que l’issue de cette guerre était inévitable puisque les Russes n’y étaient pas opposés. Si le Premier ministre Pachinian l’avait appliqué, il aurait épargné 5000 vies et la perte de portions du territoire de l’Artsakh arménien, en plus des sept districts entourant l’enclave.

— Sachant que Moscou a vendu des armes aux Azéris dans le passé, que des intérêts lient la Russie à l’Azerbaïdjan et que la Russie a laissé les turco-azéris agresser les Arméniens du Karabakh et leur reprendre une partie de l’Artsakh, peut-on qualifier la position de la Russie vis-à-vis de son allié et protégé arménien d’ambiguë ?

— La Russie considère l’Arménie comme un vassal à qui elle a épuisé toute souveraineté en échange de la sécurité de ses frontières avec la Turquie dans le cadre d’un accord qui remonte à 1992. Mais pas à la frontière de l’Azerbaïdjan ! comme en témoigne l’inefficacité du système de sécurité collective de l’OCTS lors de l’agression par l’armée azerbaïdjanaise du territoire arménien à partir du printemps dernier. Je ne vois pas d’ambigüité si ce n’est une interrogation sur la ligne rouge fixée par le Kremlin pour empêcher que l’Arménie se retrouve rayée de la carte. Moscou qui s’inquiète à juste titre de l’entrisme turc dans le Caucase du Sud depuis 2020 fait tout pour ne pas s’aliéner l’Azerbaïdjan, pays avec lequel elle entretient des relations suivies. Les élites arméniennes sont en partie responsables de cette relation bancale. Elles se sont contentées de cet état de fait sans pouvoir desserrer l’étau russe avec des Occidentaux alignés sur un axe géostratégique allant de Washington à Islamabad en passant par Tel-Aviv, Ankara et Bakou. Erevan a perdu les leviers qu’elle pouvait compter à Moscou via une élite arménienne soviétique maîtrisant les codes du Kremlin. Erevan a manqué d’anticipation en ignorant les mutations d’un contexte géopolitique de plus en plus instable.

— Vous écrivez page 95 de votre livre que les liens unissant l’Arménie et la Russie sont résumé par 3 mots : « gaz gonds guns », pouvez-vous développer ? La partie énergétique ne vient pas à l’esprit sachant que Turcs et Occidentaux ont toujours évité l’Arménie et préféré son voisin géorgien pour les tracés de gazoducs ?

— Depuis le début de la décennie 2000 l’Arménie a cédé tout un pan de son secteur économique stratégique à la Russie. La Russie exporte son gaz et son armement à des prix préférentiels en l’échange d’une dépendance toujours plus accrue. Résultat, l’Arménie n’a pas pu diversifier ses approvisionnements énergétiques en provenance de l’Iran, pays voisin avec qui elle entretient des relations amicales. De plus les élites arméniennes ont commis l’erreur funeste de penser que se retrouver isolées des grands projets de gazoducs reliant l’Azerbaïdjan à l’Occident (Bakou Tbilissi Ceyhan), seraient compensées par l’aide de la diaspora. C’est oublier que la diplomatie ne rime pas avec le lobbying…

— Puisque l’on parle du gaz, peut — on faire un lien entre la guerre dans le Caucase et celle autour de l’Ukraine ? Quel est le jeu turc dans l’affaire ukrainienne, pour le moins ambigu ?

— Les Turcs ont des intérêts en Ukraine, plus particulièrement en Crimée où ils s’inquiètent du sort de la minorité turcophone. L’Arménie a reconnu l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie alors que l’Ukraine reconnaît l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan.Lors de la dernière guerre du Karabagh les bombes au phosphore utilisées par les Azéris et qui ont provoqué des ravages étaient importées d’Ukraine. Comme vous le savez, Turcs et Ukrainiens ont tous deux intérêts à se rapprocher pour faire face à l’expansionnisme russe dans la mer Noire. Kiev et Ankara sont à présent liés par un partenariat géostratégique qui fait sens, dans la mesure où Erdogan qui vend ses drones bayraktar aux Ukrainiens dispose d’un levier supplémentaire sur les Russes avec qui il entretient une rivalité en Méditerranée orientale, dans le Caucase, mais aussi en Afrique.

— La Russie n’aurait-elle pas été dupée par Erdogan, vrai ennemi civilisationnel et stratégique et faux partenaire de réalpolitique ? Qu’il s’agisse du Caucase, où elle vient sur les plates-bandes russes, en Syrie du Nord, bien sûr de la Libye, sans oublier les drones turcs fabriqués ou livrés à Ukraine et qui peuvent être décisifs dans des batailles locales ?

— Ces rivalités géostratégiques sont réelles, mais ne souffrent pas l’hypothèse d’un choc de civilisation, car Russes et Turcs ne sont pas dupes sur les intentions de chacun.

Erdogan et Poutine partagent une commune détestation de l’Occident et une volonté de débloquer les voies de communication dans le Caucase. Moscou voit dans Ankara un cheval de Troie au sein de l’OTAN, d’où son empressement à lui vendre les systèmes de défense S400.

Par ailleurs, un schéma d’interdépendance lie les deux économies (tourisme, agroalimentaire, nucléaire…). La question qu’il faut se poser est jusqu’à quelle enseigne V. Poutine peut s’imposer, sachant que R. T. Erdogan a pour habitude de transgresser les lignes rouges, jouer sur la division des occidentaux et retourner un rapport de force au départ défavorable. Au Karabakh il est certain que les Russes ont eu maille à partir pour freiner l’expansionnisme turc. N’oubliez pas les Russes craignent une tentative de déstabilisation via l’instrumentalisation des quelques dizaines de millions de musulmans de Russie qui font l’objet de toutes les attentions d’Ankara.

— Dans votre ouvrage, vous prenez une distance avec la diaspora arménienne de France en montrant sa compréhension, souvent faussée, de l’Arménie souveraine, mais l’Arménie pourrait-elle survivre sans sa grande diaspora ?

— Je suis d’avis que depuis 1991 la République d’Arménie n’a pas encore jeté les bases d’une relation saine et solide avec sa Diaspora sur la base d’un partenariat gagnant-gagnant. Bien au contraire, elle a préféré se contenter d’entretenir une relation de bon voisinage, percevant celle-ci comme une vache à lait et la diaspora est coupable de n’avoir pas pu assainir le pays, mais en avait-elle les moyens seulement ? L’Arménie a été reléguée à une destination touristique, une terre de mission pour humanitaires et évangélistes de tous poils et rien ou presque n’a été entrepris pour renforcer cet État et de défendre la cause de l’Artsakh. Au lieu de cela, l’accent a été mis sur la reconnaissance internationale du génocide, sur le « tout mémoriel ».

Or, si l’Arménie ne peut compter sur un partenariat d’égal à égal avec son protecteur russe, il lui faut réinventer sa relation avec une diaspora numériquement trois fois plus importante, et dont seule une infime portion de son immense potentiel est exploitée. La tentative par le ministère de la Diaspora, mis en place en 2008, de contrôler les principales structures communautaires a échoué. La nouvelle administration à Erevan a tenté de moderniser le logiciel et impulser une nouvelle dynamique dans les relations panarméniennes. Pour l’heure elle se heurte à des contraintes budgétaires et à une méconnaissance des enjeux diasporiques.

— Quel est le destin du Haut-Karabakh ? Vous dites dans votre livre que l’Arménie va être obligée de revoir sa stratégie, réorganiser ses forces armées ; repenser sa géopolitique et augmenter son budget de défense, mais comment empêcher les Azéris de réaliser leur rêve de continuité territoriale entre l’Azerbaïdjan, le Nakhitchevan et la Turquie, vieux rêve de tous les panturquistes, sachant que ni les Russes ni les Occidentaux ne veulent envoyer des hommes mourir pour ce territoire d’ailleurs jamais reconnu légalement au niveau international et onusien ?

— Pour l’heure la République autoproclamée de l’Artsakh, réduite à sa portion congrue, survit grâce à la protection des forces russes de maintien de la paix dont le mandat s’achève en 2025. Le prix à payer est le renoncement à sa souveraineté, et l’impératif d’une politique réaliste pour contenir la politique génocidaire du régime de Bakou. Non contents de s’en prendre aux vivants, en multipliant les tirs de tireurs embusqués sur les paysans et les habitations isolées, en volant du bétail, en empoisonnant des sources d’eau, ils exercent toutes sortes de sévices et de tortures sur les prisonniers arméniens et les malheureux civils kidnappés. Les Azéris poursuivent un véritable ethnocide dans les territoires qu’ils ont pris en éliminant systématiquement toute trace du patrimoine arménien chrétien, en rasant les cimetières, les églises, détruisant les musées, les bibliothèques….

— L’avenir du Karabagh arménien est donc étroitement lié à celui de la Russie dans la mesure où l’Arménie trop faible ne peut plus être garante de son intégrité. Force est de constater que les autorités arméniennes ont « lâché » Stepanakert, depuis le cessez-le-feu aucune visite de haut rang n’a été enregistrée. Nikol Pachinian a tenu des propos qui ont suscité la polémique au sujet des frontières de l’Azerbaïdjan. Aux yeux des Arméniens de l’Artsakh le fossé se creuse avec le pouvoir d’Erevan, il y a une véritable crise de confiance.

Les Azéris poursuivent leur dessin de toujours : anéantir la présence arménienne au Karabagh et annexer le Siunik, cette bande montagneuse ultra stratégique qui relie l’Arménie à l’Iran, coupant les Azéris d’une voie de communication terrestre avec le Nakhitchevan et par ricochet la Turquie. Il faut savoir que le Siunik est un sanctuaire du nationalisme arménien qui avait pu rester sous souveraineté arménienne en 1920-1921 grâce à l’opiniâtreté d’une résistance qui avait fait ses preuves.

— Quant à la corruption endémique de l’Arménie et l’extrême division politique interne, source de grande vulnérabilité économique et militaire, les élites arméniennes ont — elles commencé à prendre conscience d’une nécessité de changement et de prise de conscience ?

— L’Arménie est hyper polarisée entre d’une part la majorité parlementaire qui détient tous les leviers de pouvoir et voue une confiance aveugle à Mr Pachinian, et de l’autre une opposition chauffée à blanc, composée de caciques de l’ancien régime qui pour toute solution prône un rapprochement avec la Russie et crie à la haute trahison en voyant le gouvernement Pachinian entamer un périlleux processus de normalisation avec la Turquie aux conséquences géopolitiques, économiques et morales plus qu’incertaines. Car à ses yeux cela marquera l’abandon des principes de la cause arménienne et la mise en orbite de l’Arménie par la Turquie.

— Enfin, quel message d’espoir pourriez-vous donner aux Arméniens de France et d’ailleurs, qui ont été bouleversés par la défaite de l’automne 2020 ? Que leur salut réside dans leur esprit collectif (à l’état embryonnaire), leur maturité, leur réalisme politique et leur sens de l’État. Jamais l’Arménie n’a eu autant besoin de la diaspora et vice versa. Contrairement aux Kurdes, aux Assyro-chaldéens, il existe un Eta arménien avec tous ses défauts et toutes ses faiblesses.

Le redressement de l’Arménie, est possible à condition que la diaspora s’investisse à la fois économiquement, mais aussi et surtout au plan politique. Car il n’existe pas pour l’heure de troisième voie entre les « nouveaux » et les « anciens ». La démocratie arménienne a grand besoin du sang neuf des élites de la diaspora nourries par une autre culture politique. C’est là une opportunité historique que de faire le saut mental nécessaire et dépasser les barrières psychologiques, les mythes qui polluent la relation entre ces deux pans du monde arménien. Les Arméniens sont des bâtisseurs, partout où ils passent, ils laissent des traces. La diaspora doit changer de paradigme dans sa relation à l’Arménie et prendre conscience à quel point il est nécessaire de construire cet État, l’Arménie n’a pas d’alliés, la Russie étant un suzerain qui confond la protection avec le proxénétisme, elle, ne peut compter que sur elle-même. L’heure est venue de réinvestir en une Arménie libre et renforcée par le génie de sa diaspora.

Source : Alexandre Del Valle, ATLANTICO. 14 mars 2022

*Tigrane Yégavian, Géopolitique de l’Arménie, Éditions Biblimonde, Préface de Gérard Challiand, Paris, 2022.

Voir aussi

La dimension démographique de la défaite de l'Arménie face à l'Azerbaïdjan