lundi 10 mai 2021

« L’élite diplômée croit mériter son succès et ne se sent désormais aucun devoir »

Dans La tyrannie du mérite, traduit en français chez Albin Michel, le professeur renommé de philosophie politique à l’Université de Harvard analyse l’obsession du diplôme depuis quarante ans dans nos démocraties. Selon Michael Sandel, l’élite diplômée développerait une forme d’ingratitude envers la société. Elle mépriserait les « perdants », qui, en retour, nourriraient un grand ressentiment. Extraits d’un entretien accordé au Figaro.


LE FIGARO. — Votre livre commence par la révélation en 2019, aux États-Unis, d’un réseau de tricherie permettant à des parents fortunés de faire entrer leurs enfants dans de prestigieuses universités de l’Ivy League moyennant finances. Qu’a révélé ce scandale ?

Michael SANDEL.  Pour faire entrer leurs enfants dans des universités prestigieuses, des parents fortunés ont fait appel à un consultant qui non seulement a soudoyé certains responsables d’université, mais a également créé de faux documents. Ça a été un scandale et ils ont été poursuivis en justice. Cet épisode a révélé combien l’accession au diplôme est devenue obsédante dans la méritocratie américaine, au point que des parents désespérés emploient des moyens illégaux pour y parvenir. Mais cela a révélé aussi le rôle de l’argent dans la méritocratie.

Car, en réalité, les voies légales d’entrée à l’université favorisent aussi les plus riches, puisque deux tiers des étudiants de l’Ivy League (groupe des huit universités privées du nord-est des États-Unis les plus prestigieuses du pays, NDLR) viennent de familles très aisées. Plus votre famille est riche, plus il y a de chances que vous obteniez de bons résultats aux examens d’entrée. En cela, la discrimination positive n’est qu’une solution tronquée, qui aide les étudiants issus de minorités raciales et ethniques défavorisées, mais ne prend pas en compte les autres. Et, de ce fait, les étudiants issus de familles pauvres ou issus de la classe ouvrière ont un gros désavantage et sont sous-représentés dans les universités.

Un documentaire sur ce scandale des admissions a été diffusée par Netflix

 Quand cette obsession pour le diplôme a-t-elle débuté en Occident ?

— Elle s’est déployée au cours des quatre dernières décennies, et cela a à voir avec deux tendances de la mondialisation néolibérale. Celle-ci a creusé les inégalités. Mais elle a également enclenché un changement d’attitude envers le succès, avec un fossé plus profond entre les soi-disant gagnants et les perdants. Et ce parce que les gagnants de la mondialisation en sont venus à croire que leur succès était le leur, à la mesure de leur mérite et de leur réussite éducative. Ils ont fini par penser que les perdants le sont parce qu’ils ont échoué à acquérir l’instruction nécessaire pour s’épanouir dans l’économie mondialisée.

À mesure que les inégalités se sont creusées, l’avantage économique à avoir un diplôme s’est amplifié. Les avantages de revenu des diplômés sur les non-diplômés se sont accentués en même temps qu’ont été gonflés l’estime sociale et le prestige associés au fait d’être diplômé plutôt que d’exercer un métier qui ne nécessite pas d’études. L’enseignement supérieur est devenu le gardien, l’arbitre du succès dans une société méritocratique axée sur le marché. Cela a contribué à l’intensification de la compétition pour l’admission dans les universités d’élite hautement sélectives.

 

Les emplois de col blancs (ingénieurs, informaticiens, radiologistes, etc.) sont de plus en plus délocalisés

— Ne pensez-vous pas que le mépris, l’arrogance de l’élite envers ceux qui n’y appartiennent pas est un phénomène universel ? En quoi le mépris des élites méritocratiques est-il différent ?

— Vous avez raison. Ceux qui sont au sommet ont toujours trouvé un moyen de croire qu’ils méritaient leur place et que ceux qui sont en bas la méritaient aussi. C’est une tendance universelle. Mais, à la différence de notre société méritocratique, dans les sociétés aristocratiques ou de caste, cette histoire était moins crédible, car, si le sort d’une personne était déterminé par l’accident de sa naissance, alors tout le monde savait au fond que c’était une question de chance. Que ce succès et cette richesse n’étaient ni mérités ni gagnés.

La société américaine prétend être supérieure aux sociétés aristocratiques précisément parce que les gens ne sont pas « coincés » dans leur classe d’origine. […] Les gens sont libres de travailler dur pour exercer leurs talents. Et donc, contrairement aux sociétés aristocratiques, ceux qui réussissent méritent leur succès. Et ils développent une forme d’ingratitude envers la société. Vous connaissez l’expression française « noblesse oblige »… Eh bien, tout cela a disparu : la nouvelle élite ne se sent plus aucun devoir, contrairement à l’aristocratie, car elle croit ne devoir son succès qu’à elle-même.

— La société américaine repose en particulier sur le mythe de l’autodidacte, l’idée qu’en travaillant dur n’importe qui peut se hisser en haut de l’échelle sociale. Ce mythe n’existe plus ?

— Il existe encore. La croyance selon laquelle l’ardeur au travail amènera au succès et à la capacité de s’élever persiste. Selon un sondage récent réalisé au niveau international, quand on demande si travailler dur est important pour réussir dans la vie, 73 % des Américains disent oui, pour 25 % seulement des Français. Mais, paradoxalement, la mobilité sociale est légèrement supérieure en France qu’aux États-Unis. Comparés à de nombreux pays européens, et notamment les pays du Nord, les États-Unis ont moins de mobilité sociale, mais plus de croyance que cette mobilité sociale est possible. Si vous naissez dans une famille pauvre, la probabilité de devenir riche étant adulte est de seulement 1 sur 10 ou 12. Et ce hiatus entre le mythe et la réalité conduit à un immense ressentiment et une grande frustration.

— Vous expliquez dans votre livre que les populistes, et en particulier Trump, ont su exploiter cette frustration que génère la société méritocratique. Comment ?

— Les démocrates, de Bill Clinton à Barack Obama, en passant par Hillary Clinton, ont mis l’accent sur l’augmentation de la mobilité ascendante grâce à l’enseignement supérieur. Tout leur message était : si vous voulez être compétitif et gagner dans l’économie mondiale, allez à l’université. Ce que vous gagnerez, disaient-ils, dépendra de ce que vous apprenez. Mais ils ne se sont pas rendu compte que ce conseil apparemment inspirant était une insulte implicite à ceux qui ne sont pas diplômés. La « diplomanie » est la dernière discrimination acceptable.

Les élites éduquées dénoncent le racisme, le sexisme, mais sont sans complexes quand il s’agit de critiquer les moins éduqués. Si vous n’êtes pas allé à l’université et si vous avez des difficultés économiques, votre échec est de votre faute. Cette manière de traiter les inégalités par la mobilité ascendante individuelle à travers l’enseignement supérieur a eu pour effet d’aliéner les personnes sans diplôme universitaire. Et cela a créé du ressentiment contre les élites bien qualifiées et bien éduquées. Aux États-Unis, deux tiers de la population n’a pas de « bachelor » [licence]. En Europe aussi. Donc c’est une erreur d’avoir créé une économie qui affirme que la condition nécessaire d’un travail digne et d’une vie décente est un diplôme universitaire que la plupart des gens n’ont pas.

Cette démesure méritocratique a créé une immense frustration envers les élites qualifiées qu’ont exploitée des gens comme Trump. C’est une des raisons pour lesquelles les classes populaires ont abandonné les partis de gauche, qui étaient les partis de travailleurs, mais sont devenus les partis des diplômés. Les partis de droite populiste ont récupéré cet électorat non diplômé. C’était le clivage le plus frappant lors des dernières élections américaines. Deux tiers des hommes blancs sans diplôme ont voté pour Trump.

L’une des conséquences de la méritocratie est l’apparition d’un discours technocratique, qui substitue aux clivages idéologiques la division entre « intelligent et stupide »…

La valorisation des personnes bien qualifiées et bien éduquées a conduit à un nouveau tournant dans le discours public. On n’évalue plus les politiques publiques en termes de gauche ou de droite, de juste ou d’injuste, de promotion de l’égalité et de lutte contre les inégalités, mais en termes technocratiques apparemment neutres, « intelligent » (« smart » NDLR) contre « stupide ». Cela est lié au jargon de l’ère numérique, car maintenant nous parlons de téléphones intelligents (smartphones), de bombes intelligentes, de thermostats intelligents, et même de grille-pain intelligents. De même, « intelligent » est devenu une rhétorique de gouvernement.

Obama par exemple, en technocrate invétéré, ne cessait d’employer ce mot pour qualifier ses politiques : il parlait de « diplomatie intelligente » de « régulations intelligentes » d’« investissements intelligents » de « politique commerciale intelligente » etc. C’est un exemple de la façon dont la méritocratie et la technocratie s’associent dans le discours public. Cela renforce également l’idée que les experts plutôt que les citoyens devraient décider de la politique en démocratie parce que décider de la politique est une question d’intelligence plutôt que de bien ou de mal ou juste contre injuste.

— N’est-il pas normal que les gens les plus intelligents et les plus qualifiés dirigent les affaires publiques ?

— Nous préférons généralement des gens bien éduqués pour gouverner. 

Mais ce qui rend quelqu’un capable de gouverner, ce n’est pas seulement l’expertise technocratique. C’est aussi une identification à tous les membres de la société. Et parfois, être trop instruit peut vous couper du réel. Il y a un livre très célèbre sur les conseillers politiques de Kennedy qui ont conduit les États-Unis dans le fiasco de la guerre du Vietnam et qui s’appelait The Best and Brightest (« les meilleurs et les plus brillants »), un titre ironique puisqu’il montrait que la débâcle du Vietnam avait été conduite par les esprits les plus brillants, les technocrates les plus qualifiés qui aient jamais été rassemblés à Washington. Et ça a continué pendant quarante ans.

Notamment pendant la crise financière de 2008 où l’élite a renfloué les banques et sauvé Wall Street tout en faisant très peu pour les gens ordinaires qui avaient perdu leurs maisons et leurs emplois. Les experts et les technocrates, pour la plupart économistes ont assuré que la mondialisation néolibérale, le prétendu consensus de Washington allait accroitre le PIB et que certes, il y aurait des gagnants et des perdants, mais que les gains des gagnants couvriraient les pertes des perdants. Mais cela a créé des inégalités de plus en plus profondes, une stagnation des salaires, la dérégulation de la finance et les délocalisations de l’industrie, tout cela a conduit à un immense ressentiment qui a pavé la voie à Donald Trump.

Et c’est ainsi que l’expertise technocratique de l’ère méritocratique a mal tourné. Pendant cette pandémie, nous avons vu ce ressentiment à l’égard des experts se diriger envers les spécialistes de la santé publique, ceux qui nous disent que nous devons porter des masques et que nous devons nous éloigner socialement et que nous devons nous faire vacciner. La conséquence de l’ère méritocratique, c’est que l’expertise est désormais hautement politisée. De sorte que Trump et ses partisans étaient contre le port de masques et dans certains cas, très sceptiques quant au vaccin. La défiance envers les experts est devenue un problème politique.

— Mais la méritocratie n’est-elle pas, pour paraphraser Churchill, le pire des régimes à l’exception de tous les autres. Quelle est l’alternative ?

— Le contraire de la méritocratie n’est pas l’aristocratie, c’est la démocratie. Et j’entends par là une notion civique de démocratie plus forte que celle que nous avons actuellement. Nous devons changer le projet politique, en nous concentrant moins sur le souci d’équiper les gens pour une compétition méritocratique et davantage sur le renouvellement de la dignité du travail. Rendre la vie meilleure pour la majorité des gens qui n’ont pas de diplôme. Par exemple, nous investissons énormément d’argent dans l’enseignement supérieur, mais nous négligeons la formation professionnelle et technique. Nous devons redonner de la dignité et du prestige à des formes de travail qui ne nécessite pas d’être très qualifié [intellectuellement]. Je pense qu’il faut aller au-delà du credo libéral sur l’égalité des chances et travailler à l’égalité des conditions, qui n’est pas l’égalité de résultats qui bien sûr est utopique.

Il faut créer au sein de la société civile des institutions mixtes, des espaces publics et des lieux communs (écoles, bibliothèques, parcs, centres de santé, évènements sportifs et culturels) qui rassemblent des personnes de différents milieux sociaux. Car le problème de notre société méritocratique divisée entre gagnants et perdants, c’est que ceux qui sont riches et ceux qui ont des moyens modestes sont de plus en plus séparés dans la vie sociale. Ils vivent, consomment et se divertissent dans des lieux différents, envoient leurs enfants dans des écoles différentes. Or, si la démocratie n’exige pas une égalité parfaite, elle exige que des personnes d’horizons différents se rencontrent, se heurtent au cours de leur vie quotidienne, car c’est ainsi que nous apprenons à négocier et à vivre avec nos les différences et c’est ainsi que nous prenons soin du bien commun.

 

La tyrannie du mérite
Qu’avons-nous fait du bien commun ?,
de Michael J. Sandel,
chez Albin Michel,
publié le 17 mars 2021,
384 pp.,
22,90 €
ISBN-13 : 978-2226445599 


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dimanche 9 mai 2021

Patrick Buisson : « les réactionnaires ont souvent un tour d'avance »

 
 
Beaucoup de choses intéressantes, sauf que nous pensons que si le premier problème est bien l’immigration, l’islam est également un problème amené par l’immigration. En outre, le remplacement ethnique est aussi cause de soucis et de divisions, voir les États-Unis où le problème n’est certainement pas l’islam, mais plutôt la communautarisation ethnique croissante du pays avec son cortège de rancœurs, de ressentiments et de revendications sempiternelles victimaires, son antiracisme de petit comptable vétilleux qui classe tout le monde selon son ethnie et les mesures continuelles à prendre pour établir l'« égalité » entre ces catégories.

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samedi 8 mai 2021

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vendredi 7 mai 2021

Couvre-feu inspiré par étude pour laquelle variant anglais serait 59 % plus contagieux... Or, données des épidémiologistes seraient erronées

Le couvre-feu est inspiré par une étude selon laquelle le variant anglais serait 59 % plus contagieux que la souche historique du virus. Or, les données des épidémiologistes sont erronées, argumente le doctorant en philosophie des sciences. Texte de Philippe Lemoine paru dans Le Figaro. Philippe Lemoine est doctorant à l'université Cornell (États-Unis) et chargé de recherche au Center for the Study of Partisanship and Ideology.

«Le variant croît désormais à peine plus vite que la souche historique», explique Philippe Lemoine.

Cela fait désormais plus de quatre mois que l'ensemble de la population française est soumise à un couvre-feu, ce qui après le confinement du printemps 2020 constitue la restriction des libertés individuelles la plus importante en France depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais cette mesure n'a pourtant jamais fait l'objet d'un véritable débat.

Une étude de l'Inserm parue il y a quelques jours, et dont les résultats avaient préalablement été présentés lors d'une conférence de presse du gouvernement, a conclu que l'avancement du couvre-feu à 18 heures en janvier avait permis de retarder l'augmentation du nombre de cas résultant de l'expansion de B.1.1.7, le variant anglais de SARS-CoV-2, à la seconde moitié de mars. Cette étude est brandie par les partisans du couvre-feu comme la preuve de son efficacité, mais elle ne démontre pourtant rien du tout, car la conclusion était déjà contenue dans les hypothèses du modèle.

Pour comprendre ce point, il convient d'expliquer rapidement comment cette étude a conclu à l'efficacité du couvre-feu. Le modèle suppose d'abord que B.1.1.7 est 59 % plus transmissible que la souche historique. Cette estimation vient d'une étude de l'Institut Pasteur qui a estimé la surtransmissibilité de ce variant à partir de sa progression d'après les deux enquêtes flash réalisées par Santé publique France en janvier.

Le problème est que cette estimation est extrêmement sensible aux hypothèses faites sur divers paramètres épidémiques, notamment sur le temps de génération (c'est-à-dire le temps qui s'écoule entre le moment où quelqu'un est infecté et le moment où il infecte quelqu'un d'autre), sur lesquels il existe une grande incertitude qui n'a pas été correctement prise en compte par cette étude. On obtiendrait donc une surtransmissibilité très différente en faisant des hypothèses différentes mais tout aussi voire plus plausibles.

Mais ce qui est plus problématique encore, c'est que les données de Santé publique France montrent très clairement que, depuis le début de l'année (quand les données utilisées pour conclure à une surtransmissibilité de 59 % ont été collectées), l'avantage de transmissibilité de B.1.1.7 s'est complètement effondré et, d'après les données les plus récentes, le variant croît désormais à peine plus vite que la souche historique.

L'hypothèse qui est faite dans l'étude de l'Inserm sur l'impact du couvre-feu est donc complètement fausse pour l'essentiel de la période couverte par l'étude. Or, si cette étude a conclu que le couvre-feu avait eu un effet très important, c'est précisément parce que le modèle partait du principe que B.1.1.7 a un avantage de transmissibilité constant de 59 %, alors qu'en réalité cet avantage s'est effondré et il est désormais à peine supérieur à 10 %.

En effet, la méthodologie de l'étude consiste en gros à dire au modèle qu'un variant 59 % plus transmissible que la souche historique avait été introduit dans la population, que seuls l'avancement du couvre-feu à 18 heures en janvier et les vacances scolaires en février avaient eu un effet sur la transmission, puis à lui demander d'estimer cet effet sous ces hypothèses.

Comme l'hypothèse selon laquelle B.1.1.7 plus transmissible implique que, à moins que quelque chose ne réduise la transmission pour compenser l'effet de l'expansion du variant, le nombre de reproduction (aussi connu sous le nom de R) et donc le nombre de cas va exploser et que ce n'est pas arrivé, le modèle va mécaniquement attribuer un effet très important au couvre-feu et aux vacances scolaires pour coller aux données.

Mais ça ne prouve rien du tout puisque le modèle est ainsi fait qu'il ne pouvait attribuer cet effet à rien d'autre qu'au couvre-feu et aux vacances scolaires et que, dès lors qu'on fait l'hypothèse que B.1.1.7 est 59 % plus transmissible, il était inévitable que sa conclusion soit que le couvre-feu et les vacances scolaires ont eu un effet très important sur la transmission.

Les chercheurs de l'Inserm qui ont publié cette étude nous présentent comme un résultat empirique quelque chose qui n'est en réalité rien d'autre qu'une pétition de principe, puisque compte tenu de la trajectoire de l'épidémie leur conclusion n'est que la conséquence logique de l'hypothèse qu'ils ont faite sur la surtransmissibilité de B.1.1.7. Encore une fois, ce postulat repose sur des données de janvier et il est clairement infirmé par les données les plus récentes.

Mais plutôt que de reconnaître que cette hypothèse ne tient plus debout et revoir leur modèle, ils prétendent que l'augmentation du nombre de cas en mars leur a donné raison, alors qu'ils savent pertinemment que, si leur modèle était correct, l'incidence aurait augmenté beaucoup plus fortement. En effet, leur modèle prédisait qu'il y aurait plus de 20.000 nouvelles hospitalisations en semaine 13, alors qu'en réalité il y en a eu moins de 14.000. En semaine 14, le modèle prédisait près de 30.000 nouvelles hospitalisations, il y en a eu environ 14.000, comme la semaine précédente.

Bien sûr, les auteurs de cette étude pourront toujours dire que, si leurs prédictions ne se sont pas réalisées, c'est grâce aux mesures entrées en vigueur d'abord à Paris et dans 15 autres départements le 20 mars, puis au confinement étendu à l'ensemble du pays en avril. Ils pourront même «démontrer» cela de la même façon qu'ils ont «démontré» l'efficacité du couvre-feu : il suffira de dire à un modèle que B.1.1.7 est extrêmement transmissible et de supposer que seules ces mesures ont pu avoir un effet sur la transmission.

Ainsi, ils pourront continuer à entretenir la fiction que leurs modèles décrivaient correctement ce qui se serait passé si le gouvernement n'avait rien fait, mais que fort heureusement celui-ci avait écouté leurs conseils et pris des mesures qui nous ont permis d'éviter un désastre.

C'est la vision héroïque du rôle des épidémiologistes dans la gestion de la pandémie. En réalité, leurs modèles reposent sur des hypothèses fausses et leurs conclusions ne sont que des conséquences logiques de ces hypothèses, qui aboutissent à une surestimation systématique de la croissance de l'épidémie qui met le gouvernement sous pression pour prendre des mesures qui ont un coût économique et humain gigantesque, alors que rien ne démontre leur efficacité et certainement pas ce genre d'études semi-tautologiques.

Avec ce genre de travaux, les épidémiologistes donnent une fausse caution scientifique à des mesures auxquelles ils sont favorables pour des raisons qui n'ont rien de scientifique mais tiennent à leurs convictions personnelles. Elles seraient parfaitement légitimes s'ils n'essayaient pas de les faire passer pour des résultats scientifiques et d'influencer la politique du gouvernement. Rappelons-le: ils n'ont aucune légitimité démocratique.


Raffaele Simone, intellectuel de la gauche italienne : « La xénophobie est une volonté de protéger son intégrité »

Un cri qui nous vient d’Italie nous demande de sortir l’Europe des mirages de l’accueil inconditionnel aux immigrés. Elle en sort en ordre dispersé. Mais Simone pense que c’est trop tard.

Raffaele Simone (ci-contre) n’est pas un libelliste de la droite post-mussolinienne, mais un intellectuel respecté de la gauche italienne. Une sorte de Régis Debray, tout aussi pessimiste, eurosceptique et bougon. Mais il n’a pas les timidités de ce dernier sur la question migratoire.

Son pavé dans la mare s’adresse aux bien-pensants de l’Europe entière, partisans de l’accueil indifférencié et à fonds perdu des migrants venus en Europe trouver le confort d’une démocratie sociale. La « Grande Migration » en cours est conceptualisée par Simone comme un « événement fatal » : quelque chose qui change en profondeur la physionomie d’une civilisation.

Par téléphone depuis Rome, il nous confie son inquiétude d’une récupération de son discours par la droite : « Ne me faites pas ce coup-là ! » Cette récupération aura lieu, et d’ailleurs il le sait bien. Il assume le risque en écrivant ce livre.

Car le but de ce texte est de contrer énergiquement ceux qui ont choisi la logique de soumission bien réfléchie : il faut se soumettre aux musulmans (quelle que soit leur nature, douce ou dure) parce qu’ils ont la jeunesse et parce qu’ils rendent à l’Occident la monnaie de sa pièce.

Ceux qui ont conquis seront conquis : la roue tourne. Tel est le triple ressort de « l’événement fatal » en cours : islam, jeunesse, revanche. « Une enquête du Pew Research Center de 2017 montre qu’entre 2015 et 2060 la population mondiale grossira de 32 %, et sa composante musulmane de 70 %, ce qui fera de l’islam la première religion devant le christianisme », écrit Simone.

[…] La plupart des experts de ces sujets ont tendance à désapprouver cette vision théâtrale de l’agonie européenne. Ils insistent sur le décalage entre la réalité migratoire, qu’ils jugent moins grave qu’on ne le dit, et sa dramatisation dans le discours public. Ils veulent que l’on regarde les chiffres, sans tenir compte d’un autre ordre de grandeur : le mode de vie et le sentiment qu’un monde commun est en danger.

Or, si la dimension quantitative est encore supportable pour les 460 millions d’Européens, la perturbation qualitative propre à une migration d’origine musulmane l’est beaucoup moins.

Simone ose « essentialiser » l’opposition entre les valeurs de l’Occident et celle de l’Islam. Il juge inassimilable cette vague migratoire. L’auteur estime perdu d’avance le pari de convertir les migrants venus du monde arabo-musulman aux valeurs critiques et dialectiques qui sont, souligne-t-il en convoquant George Steiner ou Milan Kundera, le propre de l’esprit européen. Il y aurait beaucoup à nuancer, qu’il s’agisse de la vision illibérale de l’islam — les Éditions Gallimard, qui publient Simone, viennent aussi de publier l’excellent L’Islam et la Démocratie, de Yadh Ben Achour, qui soutient avec talent l’argument contraire.

La xénophobie n’est donc pas un racisme, mais la manifestation ethnocentrique naturelle d’une volonté de protéger son intégrité aussi bien spirituelle que physique. Quelles que soient les capacités de ces populations à se fondre finalement dans le paysage européen, il est certain que le « stock » de migrants naturalisés arrivés en Europe depuis cinquante ans est largement suffisant.

Il faut donc admettre que le refus d’un accueil inconditionnel, ou le refus de la logique juridique de l’immigration familiale ne peuvent plus être dénoncés comme des dérives xénophobes.

Simone a d’ailleurs raison de rappeler que l’attitude xénophobe n’est qu’une des formes normales du désir de persévérer dans son être. Qu’elle est « une réaction psychique spontanée de peur à l’égard de ce que l’on ne connaît pas, de ce qui n’est pas familier ».

Dans l’art et la morale modernes, on a brodé sur l’éloge de l’étranger, de la différence, etc. En effet, le migrant apporte du sang et des idées neuves — il y a toujours un impensé messianique dans la figure de l’étranger. Mais ce postulat différentialiste doit être équilibré par le point de vue opposé.

Preuve en est : la xénophobie est une passion sociale répandue dans presque tous les groupes humains. Et on ne rencontre la xénophilie spontanée que dans des contextes particuliers et rarissimes. La xénophobie n’est donc pas un racisme, mais la manifestation ethnocentrique naturelle d’une volonté de protéger son intégrité aussi bien spirituelle que physique.

Le racisme, en revanche, est bien autre chose. Ce n’est pas une réaction instinctive, c’est une théorie politique qui prétend rendre légitime l’assignation d’une race à une position subalterne.

L’attitude xénophobe peut être surmontée quand un modèle assimilationniste garantit que l’étranger deviendra un semblable. Le xénophobe peut aussi se transformer en raciste. Mais les phénomènes qui nous occupent dans l’Europe contemporaine n’ont rien à voir avec du racisme. Simone a raison de le marteler.

« Au bout de combien de temps les dettes de l’histoire sont-elles caduques ? »

Il s’agit en effet d’un enjeu plus profond, du moins tel qu’il est pensé par les partisans de l’accueil inconditionnel, dont l’offensive idéologique se déploie sur tous les fronts : féminisme, décolonialisme, multiculturalisme.

Selon les membres de ce « Club radical », comme les nomme l’auteur, il faut que l’Occident s’offre en sacrifice pour expier les fautes commises. Ce sacrifice doit aller beaucoup plus loin que l’exercice de lucidité mémoriel que s’est imposé l’Allemagne après l’holocauste. Il s’agit d’un exercice de renoncement à soi qui demande à l’Occident de s’abolir.

Au fond, il n’y a que deux directions possibles. Celle voulue par les immigrationnistes suppose que l’Europe n’a pas d’autre choix que de se laisser enfanter à nouveau, si l’on peut dire, par ceux venus d’ailleurs : un nouveau peuple en sortira. L’autre solution est suggérée par l’auteur : « Au lieu de dépenser des sommes énormes pour faire face à l’immigration, ne serait-il pas mieux d’établir une politique d’aide aux jeunes couples et un réseau de services pour les aider à s’occuper de leurs enfants ? »

[Les familles occidentales veulent en moyenne, cela varie d’un pays à l’autre, un peu moins d’un enfant de plus qu’elles n’auront. On parle en termes techniques de « déficit important entre descendance idéale déclarée et descendance réelle ». C’est ainsi que les Françaises ont moins d’enfants que ce qu’elles souhaiteraient idéalement et ça fait plusieurs décennies que ça dure. À l’heure actuelle, si elles avaient le nombre d’enfants qu’elles disent vouloir idéalement, l’indice conjoncturel de fécondité serait de ~2,4 enfants par femme au lieu de ~1,9 enfant par femme. Voir https://ifstudies.org/blog/the-global-fertility-gap. Une des raisons de cet écart entre le nombre idéal d’enfants voulu et le nombre obtenu : le coût lié à l’accueil d’un enfant supplémentaire.

 ]

 

Une chose paraît en tout cas acquise. Le retrait xénophobe d’un côté, l’hostilité des nouveaux venus à leur nouvelle terre d’accueil de l’autre préparent non pas un métissage, ou une assimilation, comme au bon vieux temps, mais un « monoculturalisme pluriel » (selon l’expression d’Amartya Sen), autrement dit une juxtaposition de tribus plus ou moins hostiles.

Pour y faire face, il faudrait que les Européens commencent à s’aimer un peu plus. Et à s’admirer sans arrogance. Simone lui-même a du mal. L’homme de gauche en lui se sent obligé de condamner en bloc « les horreurs du colonialisme ».

Mais, ce faisant, il affaiblit son propos, car cette réalité historique complexe et différenciée n’est ni un crime contre l’humanité ni un génocide ; elle ne suppose pas de pénitence ad libitum. C’est d’ailleurs ce que finit par demander l’auteur : « Au bout de combien de temps les dettes de l’histoire sont-elles caduques ? » Il propose, ironiquement, une journée de l’oubli, qui ferait pendant aux journées de repentances qui sont au goût du jour. Proposons une journée de la fierté d’être français, européen et occidental.

 

La Grande Migration et l’Europe

par Raffaele Simone
dans la collection « Le Débat », 

aux éditions Gallimard,
287 pp., 

21 €.


Un premier haltérophile qui se dit femme pourrait participer aux JO chez les femmes

L’haltérophile néo-zélandais Laurel Hubbard, qui a participé dans sa jeunesse à des compétitions masculines, pourrait devenir le premier sportif transgenre à disputer les Jeux olympiques, l’été prochain, à Tokyo.

Le Comité national olympique de Nouvelle-Zélande (NZOC) « est en mesure de confirmer qu’avec les systèmes de qualification révisés par les fédérations internationales, plusieurs haltérophiles néo-zélandais, dont l’athlète transgenre Laurel Hubbard (ci-dessous), devraient obtenir une place pour les JO de Tokyo », a-t-il indiqué jeudi.


 

L’haltérophile de 43 ans, inscrit à ses débuts sous son prénom de naissance masculin, a été en 2018 le premier sportif transgenre à participer aux Jeux du Commonwealth chez les femmes, à Gold Coast, en Australie, où il s’était blessé au coude.

Laurel Hubbard, actuellement 16e mondiale dans la catégorie des plus de 87 kg, répond aux critères de qualification pour les Jeux de Tokyo, qui veulent notamment que son taux de testostérone soit maintenu en dessous de 10 nanomoles par litre pendant une période d’au moins 12 mois.

Cette règle établie par le Comité international olympique (CIO) est également suivie par la Fédération internationale d’haltérophilie (IWF).

La sélection néo-zélandaise en haltérophilie n’a pas encore été annoncée, mais des officiels ont mentionné que Hubbard avait de bonnes chances de répondre aux critères de qualification simplifiés par l’IWF en raison de la pandémie de COVID-19. L’haltérophile a toujours reçu un soutien appuyé du NZOC, mais sa présence aux JO de Tokyo ne devrait pas manquer de relancer le débat sur la participation des sportifs transgenres.

 
Si, pour certains, elle répond tout simplement aux critères fixés par le CIO, pour d’autres, Hubbard bénéficie d’un avantage indu par rapport aux autres sportives nées femmes.

« Elle s’est conformée aux exigences du CIO et elle a prouvé qu’elle était une femme. Donc, il faut lui donner sa chance et lui permettre de continuer », expliquait sans rire en 2018 Paul Coffa, secrétaire général de la Fédération océanienne d’haltérophilie, pour défendre sa participation aux Jeux du Commonwealth.

La Fédération australienne d’haltérophilie avait de son côté tenté de lui interdire d’y participer, estimant que la musculature et la puissance que Hubbard avait développées quand il concourait encore chez les hommes lui conféraient un avantage physique, indépendamment de son taux de testostérone.

Étrangement aucune femme qui se dit homme ne semble concourir chez les hommes.

Source : AFP


Après 19 ans d’attente : décret concernant l’entrée en vigueur de l’article 1 de la loi 104

Dix-neuf ans après l'adoption de la loi 104 du Québec protégeant la langue française, le décret d'application de son article 1 a enfin été publié... Il entrera en vigueur dans un an.

Le texte du communiqué ministériel ci-dessous.

Québec, le 6 mai 2021. — Le ministre responsable de la Langue française, M. Simon Jolin-Barrette, annonce que l’entrée en vigueur de l’article 1 de la Loi modifiant la Charte de la langue française adoptée en 2002 (aussi connue sous le nom de « loi 104 ») a été fixée au 5 mai 2022.

Cet article précise que l’Administration — ce qui inclut le gouvernement, ses ministères, les organismes gouvernementaux, municipaux et scolaires ainsi que les établissements de santé et de services sociaux — doit utiliser uniquement le français dans ses communications écrites avec les personnes morales établies au Québec et avec les autres gouvernements.

L’entrée en vigueur de l’article 1 de la loi 104 aura pour effet d’accroître l’exemplarité de l’État québécois dans son utilisation de la langue française. Cette intervention signifiera que l’Administration se posera en acteur cohérent en matière linguistique. L’utilisation exclusive du français dans les communications de l’État permet de réaffirmer le statut officiel de la langue française au Québec.

Rappelons qu’une enquête menée par le Conseil supérieur de la langue française en 2019 révélait que parmi les membres du personnel des ministères et organismes du gouvernement du Québec qui devaient communiquer par écrit avec des personnes morales et des entreprises établies au Québec, 39 % affirmaient utiliser une autre langue que le français. [que c'est dit pudiquement : l'anglais.]

La loi 104 confère au gouvernement le pouvoir de déterminer, par règlement, les cas, les conditions ou les circonstances où une autre langue peut être utilisée, en plus du français, dans les communications visées. L’entrée en vigueur de l’article 1 de la loi 104 est prévue l’an prochain afin que le processus d’élaboration de ce règlement d’application soit mené à terme.

Contexte

La Charte de la langue française, adoptée en 1977, a consacré le français en tant que langue officielle du Québec, langue de l’État et de la loi aussi bien que langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires. À cette fin, elle comporte diverses dispositions relatives à la langue de l’Administration, dont l’article 16. Le libellé d’origine de cette disposition établit l’usage exclusif du français dans les communications écrites avec des personnes morales établies au Québec et avec les autres gouvernements.

L’article 16 est réécrit en 1993, à la suite de la sanction du projet de loi 86, Loi modifiant la Charte de la langue française, de manière à ne plus soumettre les communications visées à la règle de l’usage exclusif du français. À la suite de la commission Larose, faisant état d’une bilinguisation institutionnelle de l’Administration, le projet de loi 104 est adopté en 2002. L’article 1 réintroduit la notion d’exclusivité dans l’article 16 de la Charte.

Le 29 mai 2019, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité une motion demandant au gouvernement de mettre en application l’article 1 du projet de loi 104 dans les meilleurs délais possibles.

Citation

« L’entrée en vigueur de l’article 1 de la loi 104 représente le premier pas de la relance linguistique au Québec. La mise en veilleuse de cet article pendant près de 20 ans par les gouvernements précédents a participé à la généralisation croissante d’un bilinguisme institutionnel incompatible avec un État dont la seule langue officielle est le français. Le respect de notre langue nationale commande de corriger cette importante lacune et c’est ce que nous faisons aujourd’hui. L’État québécois doit être exemplaire. Le gouvernement du Québec renoue avec la responsabilité historique qui est la sienne. »

Madrid — Musées, Opéra, restaurants, cafés et cinémas sont tous restés ouverts, sans que contamination augmente


La victoire de la droite madrilène aux régionales pourrait être le « kilomètre zéro » de la longue route qui mènera à la reconquête de la Moncloa, le palais du Premier ministre.

La victoire d’Isabel Diaz Ayuzo, reconduite à la tête de la région autonome de Madrid, ne devrait pas passer inaperçue des droites dans le monde. La jeune Espagnole de 42 ans a accompli un parcours qui force l’admiration en si peu de temps. Au sein de l’assemblée de la région autonome, la droite est passée de 30 élus en mai 2019 à 65 élus ces jours-ci, en faisant disparaître Ciudadanos, le parti du centre droit qui avait tenté de s’unir contre elle avec le PSOE (parti socialiste espagnol), ce qui a déclenché cette élection surprise où elle a pris tout le monde de court. Le patron du Partido Popular (PP, droite modérée), Pablo Casado, 40 ans, a eu le talent de deviner le potentiel de cette ancienne journaliste, qui fut un temps chargée du service de presse du parti. Ils incarnent à eux deux la renaissance de la droite espagnole. Une droite libérale, entrepreneuriale, qui défend la Constitution — et donc la monarchie constitutionnelle — et dénonce le coup de force de l’indépendantisme catalan. Une droite qui a toujours été plus décomplexée que dans les autres régions espagnoles.

Une droite, surtout, qui a pris ses responsabilités face à la pandémie en poussant le curseur de la liberté de circuler et travailler le plus loin possible. Musées, Opéra, restaurants, cafés, bars et cinémas sont tous restés ouverts, sans que le niveau de contamination augmente de manière excessive. L’avant-veille des élections, les réseaux sociaux ont partagé le long hommage très ému que lui a rendu le compositeur de musique de variété Nacho Cano, très connu en Espagne, lors d’une remise de décorations : « Je vous remercie, nous vous remercions tous pour ce que vous avez fait. » Elle a essuyé une larme.

On comprend mieux le sens du slogan « Liberté ! », qui pavoisait les rues de la ville, ou de la formule « La liberté, ou le socialisme ! » (et non « Liberté ou communisme », comme on a pu lire ici ou là). Ses adversaires l’ont aussitôt caricaturée en candidate trumpiste. Comparaison paresseuse, et inexacte. Isabel Diaz Ayuso a toujours préconisé une prophylaxie rigoureuse, contrairement à l’ex-président américain. Elle a aussi contribué à imposer les tests PCR à l’aéroport de Madrid et fait construire un hôpital de campagne en quelques semaines. Le vote des électeurs doit donc être compris comme un raz de marée qui plébiscite l’audace pionnière d’une femme politique qui décide de favoriser l’économie dans un Occident globalement abrité derrière sa complaisance folle pour l’endettement et son idéologie de la précaution.


Les lumières médiévales supérieures aux lumières du XVIIIe siècle ?

Pour Éric Zemmour, Gérald Sfez nous présente une analyse fine et équitable de la pensée de Leo Strauss. Aux sources du lien entre Athènes et Jérusalem, pour nous projeter vers nos enjeux contemporains. Leo Strauss est mort en 1973. Il n’a pas vu la suite de l’histoire qu’il avait analysée. Le penseur y aurait vu la conséquence de ces « sociétés ouvertes » qu’il avait dénoncées, de ce « relativisme libéral » qui nous a laissés désarmés.

Il est des filiations encombrantes. Dans l’équipe du président américain George W. Bush, qui décida de l’intervention armée contre l’Irak en 2003, il y avait au sein de ses conseillers, connus sous le nom de « néoconservateurs », de nombreux élèves d’un grand professeur de philosophie politique de l’école de Chicago : Leo Strauss. Il n’en fallut pas davantage pour qu’on attribue à la pensée de celui-ci la paternité de cette guerre pour « le droit et la démocratie ». Dans son célèbre essai Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, l’inénarrable Daniel Lindenberg établissait avec gourmandise ce rapprochement. Comme souvent, Lindenberg et la gauche française tapaient à côté : Leo Strauss n’était ni un autoritaire fascisant ni un thuriféraire de la diplomatie des droits de l’homme imposée par un tapis de bombes. Mais la gauche n’en avait cure, car, derrière ce professeur inconnu du grand public, elle visait ses émules américains, comme Allan Bloom, ou français, comme Alain Finkielkraut.

Alors qui est ce Leo Strauss ? C’est à quoi Gérald Sfez tente de répondre. Notre professeur de philosophie politique ne fait pas dans la gaudriole. Sa prose est austère, mais pédagogique. Sa biographie est sommaire, mais suffisante : on connaît à grands traits le destin commun de ces grands intellectuels nés au début du XXe siècle dans des familles juives allemandes et qui ont fini leurs jours dans une université américaine pour échapper à la menace hitlérienne. Sfez nous plonge dans la pensée straussienne, comme un prof à l’ancienne : avec scrupule et équité. Le plaisir intellectuel est indéniable, même si parfois on se perd dans les méandres des complexités, voire des contradictions, de notre professeur de Chicago.

Leo Strauss décentre le discours habituel sur notre héritage des Lumières. Les Lumières [du XVIIIe siècle] n’ont pas été, selon lui, la victoire de la raison, mais celle de l’athéisme : « Les Lumières ont imposé un nouveau monde. Leur cible fondamentale était la foi en la transcendance de la Loi révélée au Sinaï, opposée à la volonté autonome de l’homme et à sa volonté de toute-puissance. »

Leur arme favorite n’a pas été la raison, mais la raillerie. « Ils ont chassé leur adversaire par le rire. » Les Français héritiers de Voltaire comprennent très bien ce que Strauss veut dire : c’est le « hideux sourire » de Voltaire dont parlait Musset. Leo Strauss en pince, lui, pour ce qu’il appelle, les « Lumières médiévales ». Les Lumières avant les Lumières. Celles qui, autour de Maïmonide, dans l’Espagne du XIIe siècle, ou la Sorbonne dans la France capétienne, élaborent un commentaire rationnel de la Loi divine sans rompre avec elle. Pour Leo Strauss, ces Lumières médiévales sont supérieures, car elles ne détruisent pas l’héritage antique, mais tentent de « sauver la tradition sans renoncer à l’éclairement ». Elles réussissent la suprême quête de Strauss, le mariage harmonieux entre la pensée grecque et la pensée juive, entre la philosophie et la Loi. Strauss ne méconnaît pas les oppositions entre Athènes et Jérusalem, entre « le règne de la philosophie sur la religion » et « le règne de la religion sur la philosophie » ; mais il estime que cette tension créatrice est le fondement de la pensée occidentale : « Les philosophes juifs et musulmans du Moyen Âge sont plus “primitifs” que les philosophes modernes, parce qu’ils ne sont pas comme eux guidés par l’idée du droit naturel, mais par l’idée originelle, antique, de la Loi comme d’un ordre unifié et total de la vie humaine, en d’autres termes parce qu’ils sont les disciples de Platon et non les disciples des chrétiens. »

Nous sommes, nous, les enfants de la rupture chrétienne : « C’est peut-être le Nouveau Testament, c’est certainement la Réforme et la philosophie moderne qui ont amené la rupture avec la pensée antique. » Le Nouveau Testament, qui a rompu le lien entre loi religieuse et loi politique : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Et le protestantisme, qui a autorisé chaque individu à interpréter à sa guise la Révélation. Avant la Réforme, l’interprétation de la révélation divine était limitée à quelques cercles de lettrés sous le contrôle étroit des autorités religieuses et politiques. À partir du moment où la Réforme protestante (et l’invention de l’imprimerie) démocratise ce droit à l’interprétation, l’harmonie préexistante explose et les différences s’accusent en divergences irréconciliables : la Loi juive accepte l’interprétation, car elle est depuis l’origine l’objet d’une discussion entre Dieu et Moïse, puis entre Dieu et le peuple, pour élaborer une Loi sujette au changement. En revanche, l’islam refuse toute interprétation et s’enferme dans une lecture littéraliste de la Révélation divine. De son côté, le christianisme est attaqué par la modernité athée des Lumières.

Leo Strauss est mort en 1973. Il n’a pas vu la suite de l’histoire qu’il avait analysée. La modernité occidentale a retourné sa filiation catholique en un vague humanitarisme universel : les fameuses « vertus chrétiennes devenues folles » de Chesterton. En face, l’islam a repris seul le flambeau de la résistance de la « Loi divine », la lutte du Désert contre la corruption de la Cité. Mais l’islam, rejetant l’héritage grec, et même le goût juif pour la discussion et l’interprétation, s’est enfermé dans une approche, sinon totalitaire, du moins totalisante de la Loi, comprise comme un ensemble insécable de morale, de religion et de politique. L’islam, d’instinct, ne veut pas connaître le sort du catholicisme, tombé sous le coup de la raillerie athée. La rédaction de Charlie Hebdo en sait quelque chose.

Ce combat inexpiable aurait désolé Leo Strauss. Il y aurait vu la conséquence de ces « sociétés ouvertes » qu’il avait dénoncées, de ce « relativisme libéral » qui nous a laissés désarmés. Il aurait plaidé pour le retour à des « sociétés closes sans être fermées sur elles-mêmes ou leurs traditions ancestrales », c’est-à-dire avec des frontières et un État, où la « politique de l’humanité ne peut supplanter le droit des nations ».

« L’homme moderne est un géant aveugle », nous avait-il dit. Il ne savait pas qu’il était également devenu sourd.

« Strauss »,
de Gérald Sfez,
publié le 6 mai 2021
aux Belles Lettres,
à Paris
293 pp.,
19 euros
ISBN-13 : 978-2251450698




mercredi 5 mai 2021

France — Victoire pour le bac hors contrat

VICTOIRE !

Le ministre Blanquer vient d’annoncer ce soir, au journal de France 2, qu’il accédait enfin à la requête de Créer son école - Educ'France de traiter plus équitablement les candidats au bac des établissements privés hors contrat ! Concrètement, cela veut dire que les élèves du hors-contrat ne passeront en présentiel que les 2 spécialités, la philo et le grand oral. Et non plus ce terrible mur de 9 à 14 épreuves terminales, là où ceux du public n’avaient à passer que 2 épreuves : la philo et le grand oral.

Jean-Michel Blanquer vient de l'annoncer à l'issue de deux journées de manifestations, de deux recours au Conseil d'Etat où nous avons fédéré pas moins de 235 requérants, de multiples échanges et notes avec le ministre et son cabinet de la part de la coalition que nous avons montée, et d'un grand plan de sensibilisation médiatique que nous avons conçu et appliqué. Je pense notamment au témoignage très important de Joséphine qui interpelait avec justesse le président de la République. Voir la vidéo ci-dessous.

Tout cela a payé. C’est une vraie victoire, et c’est grâce à vous qu’elle a pu être obtenue !

Par la coalition inédite qu’elle a construite et fédérée autour d’elle, Créer son école - Educ'France a réussi le pari de mobiliser de nouveaux soutiens, et de nouveaux relais médiatiques au bénéfice de la liberté scolaire, liberté sacrée de pouvoir donner à nos enfants l’éducation qui leur convient et non celle d'un moule unique. Afin que leurs spécificités et leurs talents soient pris en compte avec respect.

Pour les jeunes lycéens et futurs citoyens qui se sont mobilisés, cette lutte aura été l'occasion d'apprendre concrètement que la justice n'est jamais acquise, que nos libertés doivent être défendues sans cesse et qu’on ne perd que les combats qu’on ne mène pas jusqu’au bout et avec tout son cœur et son intelligence !

Les écoles privées hors contrat apportent une contribution fondamentale et nécessaire à la France, à la République, à la jeunesse. Ces mois de combat auront permis de le montrer, comme les mois de débat concernant la loi sur le séparatisme auront permis de faire connaître largement à quel point la liberté d'enseignement est un bien précieux que nous avons tous intérêt à préserver et à défendre.

Il est temps que l’État tourne la page de la guerre scolaire pour reconnaître pleinement ce que d'autres approches et cadres d’enseignement que l'Education nationale peuvent apporter à la France.

Et je crois que cela commence ce soir ! :-))

Merci encore !

Anne Coffinier
Président de Créer son école


Californie veut retarder l'inscription des élèves dans des classes de mathématiques avancées

Le ministère de l’Éducation de Californie travaille sur un nouveau programme de mathématiques de la maternelle à la 12e année qui décourage les élèves doués de s’inscrire à des cours accélérés qui étudient des concepts avancés comme le calcul intégral et différentiel.

Le projet-cadre fait des centaines de pages et couvre un large éventail de sujets. Mais sa principale préoccupation est l’iniquité. Le département craint que trop d’élèves ne s'inscrivent dans des classes différentes de mathématiques en fonction de leurs aptitudes ou intérêt, ce qui conduit certains à étudier le calcul différentiel et intégral avant la fin de l’école secondaire (12e année) tandis que d’autres élèves se contentent de n’étudier que l’algèbre de base. La solution du ministère est d’interdire toute sélection jusqu’à l’inscription au lycée (15/16 ans) en s’assurant que les enfants doués restent dans les mêmes classes que leurs camarades moins enclins aux mathématiques et cela jusqu’à au moins la neuvième année.

« L’iniquité des classes différenciées en mathématiques en Californie peut être contrecarrée grâce à une approche coordonnée de la 6e à la 12e année », lit-on dans une ébauche de janvier 2021 du projet-cadre. « Bref, les élèves du collège sont mieux servis par un enseignement dans des classes hétérogènes. »

Le document conclut que l’importance du calcul intégral et différentiel est surévaluée, même pour les élèves doués. « La priorité accordée au calcul différentiel et intégral en douzième année est en soi malavisée », affirme le projet.

Comme preuve de cette affirmation, le document cite le fait que de nombreux étudiants qui prennent cette matière finissent par devoir la reprendre à l’université de toute façon. Bien sûr, réduire l’importance de l’enseignement du calcul intégral au secondaire ne résoudra pas vraiment ce problème — et en fait, l’aggravera probablement — mais le ministère ne semble pas trop inquiet. La philosophie du cadre proposé est que l’enseignement des sujets difficiles est l’apanage de l’université : le système de la maternelle à la 12e année devrait se préoccuper de faire en sorte que chaque enfant aime les mathématiques de base.

De manière générale, cela implique de rendre les mathématiques aussi faciles et non mathématiques que possible. Selon le document du ministère, les mathématiques tournent en réalité autour de la langue, la culture et la justice sociale. En outre, personne ne serait naturellement meilleur que quiconque dans ce domaine.

« Tous les élèves méritent des mathématiques puissantes […] ; nous rejetons les idées de dons et de talents naturels », lit-on en exergue dans le premier chapitre. « La croyance que “je traite tout le monde de la même façon” est insuffisante : des efforts actifs dans l’enseignement des mathématiques sont nécessaires pour contrer les forces culturelles qui ont conduit aux inégalités actuelles et les perpétuent. »

L’ensemble du deuxième chapitre du cadre est consacré au lien entre les mathématiques et les concepts de justice sociale tels que les préjugés et le racisme : « Les enseignants peuvent soutenir les discussions axées sur le raisonnement mathématique plutôt que sur les questions de statut et de préjugé en définissant intentionnellement ce que signifient faire et apprendre les mathématiques ensemble de différentes manières qui incluent et mettent en évidence les langues, les identités et les pratiques des communautés historiquement marginalisées. » Désolé pour le jargon… Les enseignants devraient également réfléchir de manière créative à ce que les mathématiques impliquent : « Pour encourager des classes de mathématiques vraiment équitables et stimulantes, nous devons élargir les perceptions des mathématiques au-delà des méthodes et des réponses afin que les élèves en viennent à voir les mathématiques comme une matière connectée et multidimensionnelle qui concerne la création de sens et le raisonnement, à laquelle ils peuvent contribuer et appartenir. »

« Un objectif important de ce cadre est de remplacer les idées de “talent” et de “don” en mathématiques innées par la reconnaissance que chaque élève est sur une voie de croissance », déclare le document. « Il n’y a pas de seuil à partir duquel un enfant est » doué « et un autre ne l’est pas. »


Voir aussi 

 Le juteux marché de l’éducation et de la formation diversitaires 

États-Unis — Suppression de classes « avancées » au nom de l’« équité » (trop de blancs et d’asiatiques y sont inscrits)

La Virginie considère aussi imposer un tronc commun plus long (plus de classes avancées les premières années du secondaire, les classes avancées ne seraient plus qu'en 11 et 12 années).

 

Oui, c'était mieux avant !

Patrick Buisson vient de publier La Fin d’un monde, pur livre d’histoire et premier tome de plus de 500 pages d’une œuvre qui s’annonce monumentale.

Le bandeau rouge sur la couverture avec l’inscription « Oui, c’était mieux avant ! » donne le ton. La Fin d’un monde s’inscrit dans une tradition réactionnaire assumée. Naufragé hors de son époque, Buisson remonte le temps pour mieux éclairer notre modernité, à ses yeux déshumanisée.

La grande fracture temporelle date, selon lui, d’un demi-siècle : tout se serait déroulé en l’espace de quinze ans, entre 1960 et 1975. La révolution soixante-huitarde, entamée dès le début des années 1960, sous ses dehors de révolution libertaire, aurait été, en réalité, une « révolution petite-bourgeoise » consacrant l’avènement d’une nouvelle civilisation marchande. La destruction des repères traditionnels (famille, religion), des lieux de sociabilité anciens (cafés, églises) et des ancrages locaux, qui étaient autant de protections collectives pour les plus humbles, a contribué à l’atomisation de la société, en particulier des classes populaires. La thèse n’est certes pas nouvelle, et l’on pourrait discuter de son caractère systématique.

L’ouvrage de Buisson se distingue cependant par son style éblouissant, sa richesse et sa densité. Pour préparer son livre, l’ancien directeur de la chaîne Histoire s’est notamment plongé dans les archives télévisuelles de l’époque (émissions, feuilletons…), en extrayant foison d’images et luxe de détails.

Et si la plupart des penseurs déclinistes contemporains insistent sur les questions européenne et d’immigration, Buisson met l’accent sur la transformation des mœurs, des coutumes et des croyances. L’homo religiosus céderait la place à homo œconomicus : là est, selon lui, le vrai « grand remplacement ». La presse de gauche se moquera de sa nostalgie de la messe en latin et de son aversion pour les cheveux longs. Oubliant son côté anar et populaire. Car la France de Buisson, c’est aussi celle de Brassens et de Ferré, de Gabin et de Blondin. Celle d’Audiard.

Féroce, l’écrivain ne dédaigne pas de jouer les tontons flingueurs lorsqu’il s’agit de se moquer du « féminisme » lesbien du MLF, de la « génération papa poule » ou encore des prêtres défroqués. Mais c’est sa puissance d’évocation mélancolique, lorsqu’il narre le grand déracinement des paysans ou la disparition des bistrots, qui hante longtemps après la lecture. « La vérité est dite par les ruines », écrit-il. Tel un archéologue, Buisson exhume les ruines pour ressusciter la beauté d’une civilisation disparue.


La Fin d’un monde
Une histoire de la révolution petite-bourgeoise
de Patrick Buisson
publié le 5 mai 2021
chez Albin Michel
à Paris
528 pages
ISBN-13 : 978-2226435200


Extrait

Vatican II

La pandémie de la Covid-19 aura fait en France environ 65 000 morts pour l’année 2020. Soit une surmortalité de 9 % par rapport à 2019. Sans doute les historiens s’interrogeront-ils devant le désarroi si ce n’est la panique qui se sont emparés des pouvoirs publics et d’une grande partie de la population face à un phénomène aux effets, somme toute, limités, sans commune mesure en tout cas avec les grands fléaux qui avaient jusque-là accablé l’humanité. Il est vrai qu’au-delà des polémiques qui incriminèrent l’impuissance et l’impéritie de l’État, les questions que posait l’expansion du virus n’étaient pas de celles auxquelles la classe politique avait l’habitude de répondre. Métaphysiques ? Probablement. Anthropologiques ? Sans aucun doute. Civilisationnelles ? À coup sûr. 

Le problème à résoudre tenait de la quadrature du cercle. Comment faire en sorte que le risque puisse être ­accepté par le plus grand nombre pour ne pas avoir à désorganiser ou à interrompre trop longtemps toute vie sociale quand la mort n’était plus considérée comme le terme naturel de l’existence, mais comme un dysfonctionnement d’ordre technique, un accident possiblement évitable ? Question de masques et de respirateurs, de gestes barrières et de distances sociales. 

Comment proposer aux Français une lecture rassérénante de l’événement quand avaient disparu, en l’espace de quelques décennies, les principaux pourvoyeurs de sens, ces messianismes qui ravitaillaient, hier ­encore, la multitude en espérance ­disaient les uns, en utopies cinglaient les autres, mais qui tous, à travers un grand récit, avaient eu au moins le mérite jusqu’à un passé récent d’approvisionner les hommes en raisons de vivre et surtout — c’était là le plus difficile — en raisons de mourir ? 

Jamais le fameux « désenchantement du monde » mis en avant par le sociologue Max Weber pour décrire le processus de recul des croyances au profit des explications scientifiques n’avait paru aussi lourd à porter qu’au moment où la science semblait vaciller dans ses certitudes et que le nombre de morts égrené par le directeur général de la Santé infligeait au corps médical une leçon d’humilité quotidienne. Jamais la panne de sens n’avait été ressentie de façon aussi accablante depuis la Seconde Guerre mondiale. 

[…] 

Comme l’écrivait Marcel Gauchet, « nous étions voués à vivre désormais à nu et dans l’angoisse, ce qui nous avait été épargné depuis le début de l’aventure ­humaine par la grâce des dieux ». Vivre à nu ? N’était-ce pas là déjà la cause profonde de la crise morale, politique et ­intellectuelle qui, en Europe, préexistait à la pandémie et que la Covid n’avait fait qu’amplifier ? L’hypothèse la plus probable, bien qu’irrecevable pour un esprit progressiste, était que ce mal-être collectif avait partie liée avec la liquidation du monde ancien. 

[…]

Les conséquences de Vatican II 

Vieux d’environ cent mille ans, l’homo religiosus est entré en phase terminale. La croyance en un au-delà de la mort s’estompe en parfaite synchronie avec le désir de transmettre la vie qui, lui aussi, est en chute libre. 

En l’espace de quelques années, une rupture d’affinité se produit entre l’éthos chrétien et les nouvelles normes de l’économie. C’est le moment où le « bon pape » Jean XXIII décide de convoquer le concile Vatican II. Le défi qu’elle se lance alors d’« entrer en conversation avec le monde » engage imprudemment l’« Église éternelle » dans l’exposition aux changements du monde contemporain, autrement dit au risque de devenir abusivement temporelle et d’accélérer ainsi la sortie du religieux de la durée historique. 

En abaissant la verticalité du ­sacré vers une immanence humanitaire qui valorise le salut terrestre, en réduisant leurs exigences doctrinales à la ­demande effective du siècle, les pères conciliaires pensent pouvoir endiguer le processus de déchristianisation dont les prodromes, en Occident, sont déjà perceptibles. C’est tout le contraire qui va se produire. 

Désacralisée, l’Église se prive de l’intransigeance qui avait fait historiquement sa force. Ce n’est plus la « splendeur de la vérité » qu’elle propose aux foules, juste une offre de biens symboliques en concurrence sur le marché des croyances, avec les nouvelles religions séculières que sont l’accomplissement de soi ou l’idolâtrie de la marchandise. En France, un décrochage massif de la pratique catholique vient déjouer le pari de ceux qui avaient misé sur les ­réformes conciliaires, sinon pour l’enrayer, du moins pour l’amortir. 

Déroutée ou scandalisée par l’« esprit du concile », une partie importante du peuple des fidèles vote avec ses pieds et déserte les églises à mesure qu’elle se pénètre de l’idée qu’« on a changé la religion ». Prônant une foi déritualisée et entièrement polarisée par la rationalité, le nouveau clergé se pose en antagoniste du vieux catholicisme de clocher, familial et festif, autant que d’une religiosité populaire mue par les sentiments et les forces instinctives du sensoriel. 

En fait, la déchristianisation massive des années soixante n’est que partiellement imputable aux facteurs socio-économiques externes, quoi qu’en disent les tenants d’un certain inéluctabilisme avant tout soucieux de sanctuariser idéologiquement le ­concile. Ce sont bien, au contraire, les valeurs citadines intellectuelles promues par Vatican II et les transformations ­internes de l’Église qui sont principalement à l’origine d’un vaste processus d’« exchristianisation » des masses, ­selon la pertinente analyse de François-André Isambert pour qui les fidèles des milieux populaires attachés aux fonctions rituelles et festives du culte ont été repoussés à l’extérieur du christianisme par la conjonction de l’avènement d’un intellectualisme religieux et d’un sectarisme souvent dicté par un réflexe inconscient de classe.  

 […]

 

La messe transformée en spectacle avec musique populaire contemporaine. On y applaudit le prêtre qui pousse la chansonnette avec sa guitare.

La fin des paysans 

Une hécatombe silencieuse, une mort par asphyxie, une saignée ininterrompue : les images se bousculent, aucune n’est véritablement appropriée pour rendre compte du phénomène. En trente ans, de 1946 à 1975, l’agriculture française a perdu les trois quarts de ses effectifs. En trente ans, la population ­active agricole est passée de 7,5 millions à 2,1 millions et la main-d’œuvre masculine a été divisée par trois, celle des femmes par six. 

Au-delà du bilan chiffré, Jean Giono y a vu l’œuvre d’un implacable tri sélectif : « Si je fais une différence entre le paysan et le reste de l’humanité, c’est qu’à ce moment le départ s’est fait entre ceux qui voulaient vivre naturellement et ceux qui désiraient une vie artificielle. » 

[…]

« À chaque départ, soupire le Vendéen Jean Yole en observateur ­morose de la déliquescence du monde rural, si nous regrettons le semeur de blé, l’éleveur des troupeaux, le créateur de ­richesses, nous regrettons aussi le disciple en qui la terre avait mis ses complaisances, le continuateur d’une tradition. Son départ, pour nous, c’est un froc jeté aux orties, un décès dans la garde, un coup porté à la solidité des réserves. » Il en est des villages voués au dépeuplement comme du bétail marqué pour l’abattage : une fatalité les habite et ne les quitte plus. Dès lors, le diagnostic de « viabilité sociale » est aisé à établir, comme dans le cas de la commune de Ferrières-La Verrerie située dans les collines du Perche normand. L’absence d’esprit coopératif, en empêchant le ­remembrement et les regroupements d’exploitants, a maintenu les exploitations de ce pays d’élevage et d’herbages en deçà du seuil de rentabilité. Pas d’égouts, pas de service des ordures, un habitat dispersé, un isolement qui confine à l’enclavement : les enfants font jusqu’à huit kilomètres pour se rendre à l’école, les jeunes doivent en parcourir vingt-cinq pour trouver une salle de ­cinéma à Mortagne ou à Merlerault. Au bourg, un café et un boulanger ont fermé boutique et le boucher qui va prendre sa retraite ne trouve personne pour reprendre son commerce. Pas de travail, pas de distraction : la dévalorisation communale s’accompagne d’un sentiment de déchéance collective chez ceux qui restent, ces laissés-pour-compte reclus dans un pays moribond et retranchés du monde des vivants. « Un monde rural est profondément ­malade, écrivait déjà Simone Weil, quand le paysan a le sentiment qu’il est resté paysan parce qu’il n’a pu être autre. » 

[…] 

Une enquête réalisée au printemps 1964 par un thésard parisien, Michel Charasse, futur ministre de François Mitterrand, et par un responsable d’un mouvement catholique agricole, Pierre Brossot, développe, le paradoxe qui veut que trois jeunes agriculteurs sur cinq doivent quitter la terre lors même que les trois quarts d’entre eux, selon les études d’opinion, souhaiteraient y rester. Plus méditative et d’apparence moins scientifique, l’observation d’un agriculteur sarthois en éclaire le sens : « Nous savons bien que, si nous partons, nous serons ­déracinés, et un arbre déraciné, ça ne pousse pas fort. »

[…]

Du bistrot à la télévision 

Le bistrot était dans les trente-six mille communes de France le plus répandu des clubs masculins, chapelle profane plantée au cœur du village, le plus souvent en face de l’église pour mieux se ­poser en institution autonome de la ­culture populaire. On l’a longtemps cru indestructible en raison même des ser­vices de toutes natures qu’il rendait à une clientèle de toutes conditions, mais prioritairement aux plus humbles et aux plus défavorisés. 

[…] 

L’apéritif du soir attire une clientèle à la fois plus nombreuse et plus populaire composée d’ouvriers ocriers, d’artisans et de paysans. On n’y boit que du pastis jusqu’à épuisement des tournées générales ou jusqu’à l’arrivée des fils qui, envoyés par les ­mères, viennent tirer par la manche les récalcitrants arrimés au comptoir comme à un quai par un filin invisible. Au fond de la salle se trouve le coin des solitaires où s’acagnardent les vies ­concassées : célibataires, veufs, petits ­retraités qui ont fait du café un foyer de rechange, une salle d’attente avant le passage de la Camarde. On y tape le carton, on y joue à la belote ou au tarot, on y sirote parcimonieusement un canon ou une anisette qu’on fera durer aussi longtemps que possible. 

[…] 

Au comptoir, l’affaire est autrement sérieuse. C’est là que se tient en station (provisoirement) verticale la confrérie des leveurs de coude, où princes de la cuite, prolos de la biture et boit-sans-soif se côtoient pour hausser la vie d’un ton dans un ­tohu-bohu fraternel. « Une religion avec des bourrades, des coups de poing, des coups de gueule et des coups de vin, note l’historien Louis Chevalier, en familier du Paris bistrotier, une exubérance de tout le corps, une mise en branle des vis­cères et de tous les muscles. » De façon encore plus marquée qu’à la campagne, le bistrot est à la ville le lieu par excellence de la parole masculine, du discours pour le discours, l’endroit où la virilité prolétaire trouve l’arène publique dont elle a besoin pour se déployer. Gabin porte à la perfection cette parole éruptive de tribun de comptoir dans des films comme Rue des prairies (1959), Archimède le clochard (1959), Les Vieux de la vieille (1960) ou Un singe en hiver (1962), tous dialogués par Michel Audiard dont le registre oscille entre l’anarchisme de droite et la littérature populiste. C’est l’heure où le café, selon le mot de Balzac, prend des allures de « salle de conseil du peuple », où le verbe haut des grandes gueules réalise l’utopie du gouvernement de la plèbe à coups de sentences définitives et de « remettez-nous ça, la patronne », où toutes les résistances, toutes les déviances sont non seulement autorisées, mais légitimes, où la turbulence des uns et la folie des autres, bouillonnant dans la chaleur sociale des vieilles solidarités, s’acharnent contre les bourgeois et « ceux qui nous gouvernent. 

[…]

Quelque chose, cependant, a commencé de changer. Insensiblement. Subrepticement. À partir de 1963 et de Mélodie en sous-sol, le bistrot du coin a disparu ou ne joue plus le même rôle social dans les films de Gabin. Les statistiques le confirment : 249 000 cafés en 1946, 191 000 en 1975. Les Trente Glorieuses auront été les trente piteuses du comptoir. Le rade est en rade ou menace de l’être. Lancée dès avant-guerre, la politique sanitaire et ­hygiéniste de l’État est en plein essor 

[…] 

Aucune des politiques répres­sives qui suivront n’égalera l’impact qu’aura eu sur la fréquentation des cafés l’équipement des ménages en postes de télévision. En l’espace d’à peine dix ans le “phénomène télé” a pulvérisé le biotope bistrotier. Les salles se vident un peu avant l’heure des journaux télévisés, les relations entre “connaissances” se distendent, se fragmentent, se parcellisent. L’ère de la télévision inaugure celle du confinement, du repli domes­tique et de la désaffection pour la maison des hommes.

Source : Le Figaro Magazine

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La Chine se prépare à annoncer une baisse historique de sa population

Les vacances du 1er mai sont arrivées, et les mandarins rouges du Bureau national des statistiques (BNS) sont restés muets. Les autorités chinoises avaient promis de révéler « le 10 avril » les résultats très attendus du recensement national conduit en 2020, qui doit mettre à jour, pour la première fois depuis une décennie, les chiffres de la population de la seconde puissance mondiale. Après des semaines de spéculations, le BNS a une nouvelle fois retardé l’échéance, nourrissant encore l’hypothèse d’une crise démographique encore plus profonde qu’anticipée, aux lourdes implications sociales, économiques et géopolitiques pour la Chine renaissante du président Xi Jinping (Hsi Tsin-p'ing), déjà vieille avant d’être riche. « Ça veut dire que les chiffres sont très moches. Et le bureau des statistiques a besoin de temps pour les retravailler », persiflent des internautes sur Weibo, la messagerie en ligne, surnommée le Twitter chinois.

Sous pression, le bureau s’est fendu d’un communiqué lapidaire, jeudi dernier, affirmant que « la population chinoise a continué de croître en 2020 », mais se gardant de révéler les données tant attendues. Une réplique à un article explosif du Financial Times (voir le billet originel ci-dessous), la veille, qui affirme que la population chinoise a déjà commencé à se réduire comme peau de chagrin, une première depuis les famines du Grand Bond en avant de l’ère maoïste. Rattrapé par un vieillissement plus grave qu’anticipé et une natalité en chute libre, l’empire du Milieu serait déjà en recul, à l’instar du Japon, ou de la Corée du Sud, bien avant d’avoir atteint le niveau de développement de ses voisins d’Asie du Nord-Est, ce qui annonce un cortège de défis socio-économiques pour le régime communiste, pointe le quotidien londonien.

La plupart des démographes officiels à Pékin jugent cette affirmation fracassante exagérée, mais admettent que le recul de la natalité est plus grave qu’anticipé, et que la population chinoise est sur le point d’atteindre son pic. Le nombre de morts devrait excéder celui des naissances dès 2022, affirme He Yafu, interrogé par le très nationaliste Global Times, journal affilié au Parti.

Déjà sous la barre de 1,28 milliard d’habitants

Le nombre de nouveau-nés a chuté de 24 % l’an dernier dans la capitale Pékin, un record depuis une décennie, en ligne avec les chiffres de nombreuses municipalités de la façade côtière prospère du pays, comme Wuxi dans le Jiangsu, ou Shenyang dans le Nord-Est industriel.

« La sévérité de la crise démographique en Chine dépasse l’imagination, et les perspectives économiques sont bien plus sombres que l’ont prédit les économistes », juge Yi Fuxian, chercheur à l’université de Wisconsin-Madison. Le démographe affirme que la population est en recul depuis 2018, qu’elle est déjà sous la barre de 1,28 milliard d’habitants, bien loin du 1,4 milliard mis en avant par le pouvoir et relayé par les organisations internationales.

La Chine a perdu son statut de « pays le plus peuplé du monde » depuis 2013, dépassé par l’Inde (1,36 milliard), affirme Yi, qui juge les statistiques volontairement gonflées, notamment à l’échelon local, par des cadres en quête de subventions, ou de bons points de Pékin. Il y aurait ainsi 140 millions de faux « hukou » (permis de résidence), estime le chercheur basé aux États-Unis.

Sous pression, le bureau s’est fendu d’un communiqué lapidaire, jeudi dernier, affirmant que « la population chinoise a continué de croître en 2020 », mais se gardant de révéler les données tant attendues. Rattrapé par un vieillissement plus grave qu’anticipé et une natalité en chute libre, l’empire du Milieu serait déjà en recul, à l’instar du Japon, ou de la Corée du Sud, bien avant d’avoir atteint le niveau de développement de ses voisins d’Asie du Nord-Est, ce qui annonce un cortège de défis socio-économiques pour le régime communiste, pointe le Finacial Times.

La plupart des démographes officiels à Pékin jugent cette affirmation fracassante exagérée, mais admettent que le recul de la natalité est plus grave qu’anticipé, et que la population chinoise est sur le point d’atteindre son pic. Le nombre de morts devrait excéder celui des naissances dès 2022, affirme He Yafu, interrogé par le très nationaliste Global Times, journal affilié au Parti.

Le nombre de nouveau-nés a chuté de 24 % l’an dernier dans la capitale Pékin, un record depuis une décennie, en ligne avec les chiffres de nombreuses municipalités de la façade côtière prospère du pays.

« La sévérité de la crise démographique en Chine dépasse l’imagination, et les perspectives économiques sont bien plus sombres que l’ont prédit les économistes », juge Yi Fuxian, chercheur à l’université de Wisconsin-Madison. Le démographe affirme que la population est en recul depuis 2018, qu’elle est déjà sous la barre de 1,28 milliard d’habitants, bien loin du 1,4 milliard mis en avant par le pouvoir et relayé par les organisations internationales.

La Chine a perdu son statut de « pays le plus peuplé du monde » depuis 2013, dépassé par l’Inde (1,36 milliard), affirme Yi, qui juge les statistiques volontairement gonflées, notamment à l’échelon local, par des cadres en quête de subventions, ou de bons points de Pékin. Il y aurait ainsi 140 millions de faux « hukou » (permis de résidence), estime le chercheur basé aux États-Unis.

De lourds défis

Ces manipulations statistiques viennent aggraver le vieillissement spectaculaire de l’empire du Milieu. Depuis l’an 2000, le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans a été multiplié par deux et représentera 14 % de la population, rattrapant le taux des pays développés (20 % en France) à une vitesse inédite dans l’histoire. La Chine a rejoint le cercle des sociétés âgées en 22 ans, là où la France a mis 140 ans, et les États-Unis sept décennies, pointe un récent rapport alarmiste de la banque centrale de Chine (PBOC). Une trajectoire spectaculaire rendue possible par la radicale politique de l’enfant unique lancée en 1978, couplée à l’extraordinaire décollage économique des quatre dernières décennies.

Mais en brûlant les étapes, « l’usine du monde » s’expose à de lourds défis qui menacent le « rêve chinois » de renaissance du président Xi. « Les pays développés ont généralement atteint le stade du grand âge lorsqu’ils avaient des revenus élevés tournant autour de 30 000 dollars par habitant. Dans notre pays, il n’est que de 10 000 dollars », s’inquiète le rapport commandé par les argentiers chinois. Quatre fois moins qu’en France, pour faire face à une hausse à venir des maladies du grand âge, dans un système où l’État-providence reste rudimentaire.

« Étant donné les profondes implications démographiques sur le régime fiscal ou le secteur immobilier, les autorités sont sur le qui-vive à l’heure de révéler le recensement », pointe une note d’Eurasia Group. Si Pékin peut s’appuyer encore sur une croissance de 6 %, le vieillissement devrait accroître les tensions sur le système de retraite, et affaiblir la demande immobilière dans les villes de second rang, juge le cabinet américain.

Le « plus grand marché » du monde

L’inéluctable repli démographique est également lourd d’enjeux géopolitiques, à l’heure où Pékin affirme ses ambitions mondiales, sous la houlette de Xi, champion d’un nationalisme décomplexé. Ces statistiques de « déclin » sont en contradiction avec l’image d’une Chine en pleine ascension projetée par le pouvoir, et qui use de la taille de son marché pour séduire les investisseurs, et parfois intimider les chancelleries.

« Avec ses fausses données démographiques, la Chine a trompé les pays étrangers et les investisseurs, faisant passer un vieux chat malade pour un lion plein de vigueur », juge Yi Fuxian. La diplomatie chinoise aime à rappeler à ses principaux partenaires économiques comme l’Union européenne, qu’ils ne peuvent se passer de la profondeur du « plus grand marché » du monde, qui devrait devenir le premier PIB mondial d’ici à la fin de la décennie.

Le décrochage démographique vis-à-vis de l’Inde est également un enjeu délicat à gérer sur le front intérieur, alors que le régime chinois célèbre en fanfare le centenaire du Parti, et promet la prospérité d’ici à 2049, dans un environnement mondial lourd d’incertitudes, marqué par une rivalité croissante avec l’Amérique. De quoi faire trembler les mandarins du Bureau national des statistiques, et justifier un délai précieux pour la divulgation des résultats du recensement, afin d’avoir le temps de présenter des chiffres « présentables ».

La politique de l’enfant a créé des petits princes qui ne veulent pas d’enfants

L’intraitable politique de l’enfant unique imposée par Pékin à la fin des années 1970 pour enrayer la « bombe démographique » a imposé dans les esprits l’idée d’un foyer familial réduit, sapant les efforts des autorités qui aujourd’hui tentent au contraire de relancer la natalité. L’expérimentation sans précédent dans l’histoire de l’humanité a laissé des traces psychologiques durables sur une génération de « petits princes » choyés, mais souvent solitaires, et tétanisés par les immenses attentes placées en eux. « Je vois que beaucoup de maris sont nuls. Ils ne font pas le ménage, ne participent pas à l’éducation de l’enfant. Ce sont des bébés géants », persifle Xiao (Hsiao) Yuan interrogée par le Figaro.

Mao, qui affirmait que les « femmes soutiennent la moitié du ciel », encourageait leur rôle actif au sein du prolétariat, mais le décollage économique, couplé à l’afflux des filles à l’université a fait voler en éclats le modèle ancestral, dans lequel elles étaient cantonnées à une position de mère au foyer. « Désormais, les Chinoises ont une double peine. Elles ont une carrière tout en s’occupant du foyer. Alors, elles retardent le plus possible la maternité », explique la sociologue Li Yinhe. Dans cette culture confucéenne et ultra-compétitive dès le plus jeune âge, les parents dépensent sans compter pour l’éducation de leur progéniture, des cours de piano aux meilleurs répétiteurs, et préfèrent investir leurs ressources sur un seul bambin. Ils marchent ici sur les traces d’autres sociétés pétries de confucianisme, comme la Corée du Sud, Taïwan ou Singapour.

Ces réalités sonnantes et trébuchantes, couplées aux désirs d’accomplissement individuel des nouvelles générations, sont en décalage avec les admonestations désormais natalistes du Parti communiste, qui remet au goût du jour les valeurs traditionnelles longtemps piétinées par la Révolution culturelle, sous la houlette de Xi Jinping (Hsi Tsin-p'ing). « La famille est la cellule de base de la société et l’école de la vie. Quels que soient les changements des modes de vie, nous devons y intégrer les valeurs socialistes fondamentales, et promouvoir les vertus familiales traditionnelles de la nation chinoise », a déclaré le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao.

Ces incantations peinent à se traduire dans les maternités, malgré l’autorisation d’avoir un deuxième enfant accordée depuis 2016. Le taux de natalité a poursuivi son déclin depuis, en dépit des politiques d’aides volontaristes déclinées par les autorités. Et cette trajectoire devrait se poursuivre, jugent les experts. « Je pense que les mesures gouvernementales auront très peu d’effets sur ma génération », affirme en écho Ouyang Zhezhe (Ouyang Tchö-tchö). Cette tendance devrait encore accélérer le vieillissement de la population, alors que le nombre de Chinois âgés de plus de 60 ans a pratiquement doublé lors de la dernière décennie, pesant sur les perspectives socio-économiques du géant renaissant qui deviendra « vieux » avant d’avoir rejoint le club des pays développés. La réticence des nouvelles générations à enfanter illustre les limites de la reprise en main idéologique du Parti sur la société, orchestrée par Xi. « Le gouvernement ne peut plus traiter les gens comme des “choses”, affirme Yi Fuxian (Yi Fou-hsien). La population ne peut s’ouvrir ou se fermer comme l’eau du robinet. »

 


 Billet du 29 avril 

Le retard de la publication des résultats du septième grand recensement, initialement prévue pour début avril, agite la Chine. La situation est pourtant prévisible : on s’attend à une baisse de la population chinoise. Pour certains observateurs, cette inflexion démographique est inévitable, et ses effets devraient se faire sentir rapidement.

C’est un média britannique qui a annoncé la nouvelle le 27 avril. La Chine est sur le point de signaler son premier déclin démographique depuis la famine liée au Grand Bond en avant, politique économique désastreuse de Mao Tsé-Toung qui a causé la mort de dizaines de millions de personnes à la fin des années 1950 », rapporte le Financial Times.

Une précision délicatement enlevée dans la version en chinois, qui met plutôt l’accent sur le contexte actuel : « La Chine annoncera son premier déclin démographique depuis 1949, malgré l’assouplissement de la stricte politique gouvernementale en matière de planification familiale, censée inverser la chute du taux de natalité. »

Chine — Malgré la fin de la politique de l’enfant unique, la natalité continue de baisser

 Moins de 1,4 milliard de Chinois

Bien que les mots aient été pesés avec prudence, la version chinoise de l’article du Financial Times a aussitôt été supprimée du réseau social chinois Weibo le 28 avril. Selon le quotidien économique, le dernier recensement s’est achevé en décembre et devrait ramener la population totale du pays à moins de 1,4 milliard. Alors que, précise le journal, « en 2019, la population chinoise aurait dépassé la barre des 1,4 milliard d’habitants ».

Aucun média chinois n’aborde pour l’instant ces chiffres, « très sensibles », comme le souligne le journal britannique. Les discussions sur ce sujet sur les réseaux sociaux, comme Douban, ont tout simplement été supprimées et bloquées.


« Dans les plus brefs délais »

Conscient que la société chinoise est très préoccupée par ce recensement, le Bureau national des statistiques (BNS) a fait une déclaration à ce propos le 16 avril, que rapporte le média économique Diyi Caijing (Ti-yi Ts’ai-tsing en transcription française) : « Nous accélérons l’avancement de nos travaux et nous nous efforcerons d’annoncer les résultats définitifs dans les plus brefs délais. »

En mars, le BNS avait déclaré que les résultats du recensement seraient publiés début avril, a rappelé le Réseau chinois d’actualités (中国新闻网) sur Weibo.

« Certaines régions ont déjà publié des statistiques préliminaires sur le nombre de naissances en 2020. À en juger par ces données, certaines baisses sont importantes », a toutefois indiqué l’administration. Une précision perçue par les Chinois comme une tentative de préparer le terrain à la publication des résultats définitifs.

La fin de la structure familiale « idéale »

Comme tous les dix ans, l’Empire du Milieu évalue sa population. Mais ce septième recensement pourrait signifier un bouleversement dans la vie des Chinois. Spécialiste des études urbaines, Huang Hancheng (Houang Han-tch’eng) a partagé ses inquiétudes quant à la structure familiale dans un article publié sur le réseau social Wechat : « Si, en 2020, le nombre moyen de personnes par ménage est inférieur à trois, cela signifie que la structure familiale traditionnelle [promue par Pékin comme idéale pendant les années du système de l’enfant unique] a été renversée. »

Une menace pour les ambitions de Pékin

Sur un ton très alarmant, le magazine Foreign Affairs explique que le dépérissement de la famille chinoise est désormais pratiquement inévitable et que ses conséquences se feront sentir rapidement. Il se traduira en effet une population active moins importante et plus de personnes âgées : « Cela imposera de lourdes charges financières aux individus et limitera leur capacité à se déplacer et à poursuivre des carrières entrepreneuriales risquées. »

Pour le média américain, l’État chinois verra sa puissance économique et sa politique de défense réduites. « Dans une mesure que les dirigeants chinois n’ont peut-être pas encore anticipée, l’évolution de la structure de la famille chinoise constitue une menace pour les ambitions de grande puissance du pays dans les décennies à venir », assure le magazine.

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