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mardi 4 novembre 2025

Pourquoi l'extrême centre est antidémocratique - Mathieu Bock-Côté

Chapitrage :

 00:00:00 Pourquoi avoir écrit ce livre ? 

 00:04:19 L’ébranlement de l’ordre post-1989

 00:10:54 Anatomie de « l’extrême centre »

 00:21:16 L’hégémonie de la troisième voie 

 00:26:09 Le progressisme se sent assiégé 

 00:32:34 Mort programmée du « socle commun »

 00:38:12 Existe-t-il une élite de rechange en France ? 

 00:42:32 Contre culture, ou contre-élite ?

 00:49:36 Les tentations totalitaires 

 00:57:17 L’État grossit quel que soit le régime

 01:11:16 Différences culturelles France/Québec 

 01:19:50 Conseil de lecture de Mathieu Bock-Côté 

01:29:59 Pourquoi lire ?

 

Pour des raisons étonnantes, le « centrisme » comme catégorie politique bénéficie d’une sorte de présomption de modération. Pourtant, le New York Times avait démontré dès 2018 que, pays par pays, ceux qui s’identifiaient au Centre étaient les plus hostiles en moyenne à la démocratie.

Dans le fond, certains centristes se perçoivent comme neutres, scientifiques, et objectifs, renvoyant la Gauche et la Droite a des entités partisanes, biaisées, militantes. 

Cette conception de soi ne s’harmonise que difficilement avec l’acceptation du fait majoritaire.

Avec un bloc central agonisant, et sur la défensive, ces tendances antidémocratiques se radicalisent :
  • Élargissement constant et liberticide de la définition des « propos haineux » passibles de justifier la suppression de comptes numériques
  • Élargissement constant et liberticide de la définition de l’État de droit, au point d’en retourner le sens et de la rendre incompatible avec le fait majoritaire
  • La justification de l’annulation d’élections en Roumanie. Un précédent inédit.
Tout ceci favorisera évidemment un contrecoup populiste, des tensions inédites dans le pays, et des « extrêmes » — catégorie qui ne concernerait jamais le Centre — qui se placent en position idéale pour récupérer le fruit électoral.

Et ceux qui ont allumé l’incendie pourront ensuite se poser en pompiers, gardiens de la démocratie.

samedi 22 février 2025

Les élites républicaines françaises n’ont jamais été libérales ni d’esprit démocratique

Texte de l'historien Pierre Vermeren paru dans Le Figaro. Pierre Vermeren est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages remarqués, comme « On a cassé la République : 150 ans d’histoire de la nation »(Tallandier, 2020) et « La France qui déclasse. De la désindustrialisation à la crise sanitaire » (Tallandier, « Texto », 2020). Dès la Révolution, la période de la Terreur a forgé la méfiance ontologique des élites françaises envers un peuple réputé dangereux, souligne l’historien. Une tendance que la fermeture de C8 et de NRJ12, chaînes parmi les plus regardées de la TNT, vient confirmer de façon éclatante.

Des atteintes aux libertés publiques et privées sont régulièrement commises par les pouvoirs publics français : justice zélée pour empêcher le favori de la présidentielle de concourir; enfermement général de la population à l’occasion du Covid - dont le contre-exemple suédois a démontré l’inutilité -; incarcération d’un policier pendant des mois pour un homicide commis dans l’exercice de ses fonctions dont il fut relaxé, etc. La fermeture en cours de deux chaînes de télévision parmi les plus regardées de la TNT est la dernière en date. Cette décision autoritaire est moins une innovation que la confirmation d’un fait établi aussi vieux que notre régime : les élites républicaines françaises n’ont jamais été libérales ni démocrates.

Pour la présidente de la radio d'État française, « la liberté d'expression est le cheval de Troie du néo-impérialisme américain » (article du 20 février dans Le Figaro)

La chose peut paraître contre-intuitive au pays des droits de l’homme, de la Révolution et de la République. Mais le mouvement libéral des Lumières, qui a porté ces grandes idées du XVIIIe siècle à la victoire politique, s’est fracassé sur le mur de la Terreur et la guerre civile. Omniprésente dans les têtes au XIXe siècle, cette tragédie a forgé la méfiance ontologique des élites françaises envers un peuple réputé dangereux et sanguinaire. Et ce, quand bien même il ne fut que l’auxiliaire des bourreaux, et surtout leur victime. C’est une moyenne bourgeoisie ivre de sa nouvelle toute-puissance qui a peuplé le Comité de salut public et le Tribunal révolutionnaire, qui a manié la guillotine et ordonné le massacre des Vendéens.

La réaction thermidorienne a mis fin à la Grande Terreur, mais les violences n’ont pas cessé avant l’été 1795, sans évoquer la chouannerie. En 1799, le Premier consul, continuateur et sauveur de la Révolution, forge l’appareil judiciaire français toujours en vigueur. Comme enseigné depuis des générations en faculté de droit, si la France possède deux ordres de juridictions, le judiciaire et l’administratif - aberration liberticide aux yeux des Anglo-saxons -, c’est parce que Napoléon a voulu protéger l’état, ses dirigeants et ses fonctionnaires, des menées du peuple.


La récente décision du Conseil d’état, qui trône au sommet de l’ordre administratif, est conforme à sa mission historique. Sa validation de la suppression de deux chaînes de télévision populaires était écrite : jugées populistes, donc dangereuses, par des élites unanimes, leur sort avait été instruit au Parlement, scellé par une autorité administrative et justifié par des médias publics, tous démembrements de l’état. Nul doute que le lien, pourtant direct, entre ces faits et le discours de Munich du vice-président américain Vance qui évoqua la censure en Europe - soit mentalement impossible à établir dans le cerveau de nos dirigeants.

Nul besoin de regarder ces deux chaînes aux millions de téléspectateurs - l’auteur de ces lignes ne regarde pas la télévision - pour comprendre que leur interdiction signe un réflexe de classe. Au XIXe siècle, la garde nationale, puis la troupe, étaient envoyées pour mater manifestations, grèves et révoltes populaires, parfois au prix de centaines - voire de milliers - de morts , afin de rétablir l’ordre et prévenir la subversion. La violence de masse des deux guerres mondiales a brutalement pacifié nos mœurs politiques; mais les préventions envers le peuple n’ont pas régressé. Elles ont muté.

Au XIXe siècle, la bourgeoisie était libérale sous la Restauration puis sous le second Empire. Ces régimes autoritaires et économiquement libéraux lui ont permis de s’enrichir. Pourtant, en 1914, les écarts de richesses entre les Français étaient les mêmes qu’en 1789. Grâce à la révolution industrielle, la richesse globale des Français a progressé au XIXe siècle, ainsi qu’espéré par les révolutionnaires : mais nul dirigeant ne songea à résorber les écarts de niveau de vie entre l’étroite bourgeoisie et le peuple, ces 80 % à 90 % de paysans, d’ouvriers et de boutiquiers.

Depuis un demi-siècle, tout ce qui a transformé la France et la vie des Français, par la plus grande dépossession de leur histoire, s’est décidé hors des urnes. (...) Rien n’a été voulu, voté ni validé par les Français, Maastricht excepté

La bourgeoisie libérale finit par imposer la République à partir des années 1880. Sa grande affaire fut d’éduquer le peuple pour le « civiliser », l’éloigner de sa violence « atavique » et l’arracher des mains de l’église. Des choses contradictoires sortirent de cet agenda idéologique : l’éducation pour tous, qui, même assez courte, visait l’excellence ; la francisation du peuple, que paracheva l’institution militaire ; l’interdiction du vote pour les femmes pendant soixante-quinze ans, réputées trop proches des prêtres pour bien voter - ce déni de démocratie de plus en plus anachronique n’a été résorbé que par de Gaulle - ; la laïcisation méthodique de la société et du régime politique. Le demi-échec de ce long travail - mesuré au succès de l’enseignement catholique, majoritaire en 1905 -, imposa le brutal raidissement laïciste que l’on sait.

Les deux guerres mondiales imposèrent finalement dans la souffrance collective l’intégration des forces sociales et politiques tenues de concourir à la défense de la nation dans la République : catholiques, paysans, ouvriers et socialistes, droite monarchiste devenue nationale, armée et anciens combattants, femmes, puis communistes et cégétistes. Le Conseil national de la Résistance, dont le gaullisme et le pacte passé avec les communistes prolongèrent les effets jusqu’aux années a forgé le moment le plus démocratique de la vie politique et sociale française. Mais la vieille prévention contre le peuple demeurait.

L’effacement du mythe résistancialiste forgé par de Gaulle et cautionné par les communistes raviva l’ère du soupçon. Déjà, la construction européenne avait été conçue par d’étroites élites comme une machine destinée à contenir les passions nationales, voire à déconstruire les nations. Tant que de Gaulle imprima sa marque, le projet fut neutralisé. Mais, comme il l’avait prédit, la bourgeoisie libérale - qu’incarnèrent tour à tour Pompidou, Giscard d’Estaing ; puis Chirac - parvint à endiguer puis à corseter la souveraineté du peuple, au nom de l’ordo-libéralisme européen. En 1981, les bourgeois de gauche qui accèdent au pouvoir au nom du peuple, ne dérogent nullement à cette trajectoire. L’idée selon laquelle la liberté du peuple et la souveraineté nationale pouvaient conduire à Hitler – ce qui constitue un double mensonge historique, du fait que c’est l’état-major allemand, soutenu par l’industrie, qui a ouvert par la force le pouvoir à Hitler, et que le contexte des années 1930 n’est pas reproductible – conduisit les élites à s’affranchir ouvertement de la souveraineté populaire, rabaissée en populisme.

Depuis un demi-siècle, tout ce qui a transformé la France et la vie des Français, par la plus grande dépossession de leur histoire, s’est décidé hors des urnes. Certes, la consultation du peuple par des élections régulières s’est poursuivie. Mais le slogan « blanc bonnet, bonnet blanc » de la IVe République s’est mué en « pensée unique », alias « cercle de la raison ». Construction européenne, État de droit, gouvernement des juges, désindustrialisation, liquidation de l’agriculture paysanne, métropolisation, mort des villes moyennes, liquidation des grands services publics, déconstruction de l’école, endettement public, déficit commercial, chômage structurel, immigration de masse, laxisme judiciaire, dénationalisation des élites, financiarisation de l’économie, écologie punitive, lutte contre la voiture succédant au tout-voiture, déculturation de la jeunesse, abaissement de la France dans le monde, etc. : rien de tout cela n’a été voulu, voté ni validé par les Français, Maastricht excepté. Or cela est advenu, sous la conduite de gens réputés pour leur extrême intelligence. Promesses et campagnes électorales se sont déconnectées des politiques publiques qui ont traversé les alternances et dénaturé les programmes annoncés.

Si les élites politiques avaient gouverné le pays suivant les vœux du peuple souverain, ce qui constitue la promesse démocratique, la France serait-elle tombée si bas ?

Voir aussi

Censure — Les autorités françaises ferment la très populaire chaîne de télé C8

Allemagne — La police d'État se pointe à l'aube et saisit un ordi et un téléphone à cause d'une caricature (m à j)

« Nous évoluons vers une démocratie [sic] anti-majoritaire »

Suppression de la culture générale — constance dans l'erreur bourdieusienne des « élites »

France & Québec — 9 décembre 1905, promulgation de la Loi de la séparation de l'État et des Églises

France – La guerre des manuels sous la IIIe République

Que se passera-t-il lorsque la laïcité ne suffira plus pour nous définir ?

France — « L’école laïque, gratuite et obligatoire » constitue un mythe fondateur

Mythe — C’est grâce à la République que l’enseignement est devenu obligatoire, public et gratuit (mais le laïc obligatoire, c’est vrai)

Jules Ferry : « nous avons promis la neutralité religieuse, nous n’avons pas promis la neutralité philosophique, non plus que la neutralité politique »

France — L’instruction gratuite et universelle ne date pas de Jules Ferry ni de la République

France — la « gratuité » de l’école laïque visait à assécher les écoles privées

mardi 4 février 2025

Étude : la plupart des partis politiques traditionnels sont beaucoup plus favorables à l'immigration que la majorité de leurs électeurs

Résumé : selon une étude,la plupart des partis politiques traditionnels sont beaucoup plus favorables à l'#immigration que la majorité de leurs électeurs ...Sur presque toutes les questions culturelles, telles que le multiculturalisme ou les relations hommes-femmes ...les électeurs sont plus conservateurs que leurs députés.

 La montée des partis dits « populistes » de droite se poursuit dans les pays occidentaux, et nombreux sont ceux qui s'interrogent sur la manière dont les partis traditionnels pourraient y répondre. Cette situation s'explique en partie par le fait que les partis politiques ne parviennent pas à répondre à l'opinion des électeurs sur l'immigration par des mesures politiques.

L'Allemagne en est un bon exemple. En 2013, elle ne comptait aucun parti identitaire de droite notable. L'Alternative pour l'Allemagne (AfD) existait déjà, mais elle n'était pas fortement anti-immigration. Toutefois, l'immigration en Allemagne était en augmentation.

Avant 2013, plusieurs centaines de milliers de demandeurs d'asile originaires d'Afrique et du Moyen-Orient entraient chaque année dans le pays. De nombreux Allemands souhaitaient une diminution de l'immigration, mais les partis politiques allemands ne proposaient pas de politiques correspondantes. L'opinion publique et les celle des parlementaires divergeaient déjà.

Pour mesurer ce désaccord, les chercheurs ont posé la question suivante à des échantillons représentatifs de parlementaires allemands et de citoyens ordinaires en 2013 : « L'immigration des étrangers devrait-elle être plus facile ou plus difficile ? »

Ils avaient le choix entre 11 réponses, allant de « 0 - l'immigration des étrangers devrait être beaucoup plus facile » à « 10 - l'immigration des étrangers devrait être beaucoup plus difficile ».

Les résultats montrent que la plupart des Allemands souhaitaient restreindre l'immigration en 2013. Malgré cette demande du public, la quasi-totalité des parlementaires des quatre grands partis souhaitaient faciliter l'immigration.

Attitudes à l'égard de l'immigration en 2013 :

Évolution du fossé de représentation sur la question de l'immigration. L Guenther, CC BY-ND

Deux ans plus tard, en 2015, la crise des réfugiés a commencé. En l'espace de quelques années, deux millions de demandeurs d'asile sont entrés en Allemagne. En réaction, les Allemands ont considéré l'immigration comme une question de plus en plus importante et ont de plus en plus voté en fonction de leur attitude à l'égard de l'immigration. La plupart des Allemands souhaitant une diminution de l'immigration, la demande d'un parti anti-immigration s'est accrue.

Au cours de cette période, l'AfD a modifié son programme politique pour devenir le seul parti allemand à réclamer clairement une diminution de l'immigration. L'AfD est ainsi devenu le seul parti à représenter la volonté de nombreux Allemands sur la question qu'ils considèrent comme la plus importante.

Attitudes à l'égard de l'immigration en 2017 :

Comment le fossé de représentation est apparu sur l'immigration. L Guenther

De ce point de vue, il n'est pas surprenant que l'AfD ait fortement augmenté sa part de voix lors des élections de 2017 et soit devenu le premier parti à la droite des conservateurs à entrer au parlement fédéral.

Dans le cadre de ses recherches, l'auteur a constaté que des tendances similaires se manifestent dans toute l'Europe. Dans 27 pays, la plupart des grands partis politiques sont beaucoup plus favorables à l'immigration que ne l'exigent la majorité de leurs électeurs et de leurs citoyens.

L'écart de représentation n'est pas seulement systématique d'un pays à l'autre, mais aussi d'une question politique à l'autre et d'un sous-groupe d'électeurs à l'autre. Sur presque toutes les questions culturelles, telles que le multiculturalisme ou les relations hommes-femmes, j'ai constaté que les électeurs sont plus conservateurs que leurs parlementaires.

Dans toute l'Europe, la différence entre l'électeur moyen et le parlementaire moyen est aussi importante que la différence entre le parlementaire moyen conservateur et le parlementaire moyen socialiste.

Même les électeurs ayant le même niveau d'éducation, ou les électeurs bien informés sur la politique, sont beaucoup plus conservateurs sur le plan culturel que leurs représentants. Les immigrés eux-mêmes sont beaucoup plus opposés à l'immigration et au multiculturalisme que le parlementaire moyen.

Bien que ces écarts de représentation culturelle existent depuis longtemps, c'est l'augmentation de leur visibilité et de leur importance perçue qui contribue à la montée du populisme de droite. L'importance accrue de l'immigration en est le principal moteur.

L'un des principaux arguments des politiciens traditionnels contre les populistes est qu'une fois que les populistes arrivent au pouvoir, ils cherchent à établir des dictatures et à gouverner contre l'intérêt du peuple. Toutefois, cet argument sonne creux si les partis traditionnels ne sont pas disposés à reconnaître les questions considérées comme les plus importantes par les citoyens et à agir en conséquence.

Source: The Conversation

vendredi 11 août 2023

Le consensus « conservateur » serait-il terminé ? Nationalistes contre Libéraux ?

On trouvera ci-dessous l’article traduit de Sean Speer, publié il y a peu dans The Hub.

Cet article explore la tension entre liberté et nationalisme qui façonne le caractère du conservatisme en Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis et au Canada. Il évoque les divisions au sein du conservatisme américain et canadien, mettant en lumière des tendances telles que le populisme de droite, le réalignement politique, le conservatisme national et les mouvements opposés au néolibéralisme et au libéralisme. L’auteur examine deux manifestes récents, l’un représentant le conservatisme dit « de la liberté » et l’autre le conservatisme national, qui illustrent des priorités et des visions divergentes. L’article s’interroge sur l’influence croissante du conservatisme national et sa possible émergence au Canada, en lien avec des questions telles que l’identité culturelle, l’immigration et la religiosité.


La tension entre la liberté et le nationalisme façonne le caractère du conservatisme en Amérique du Nord.

Le conservatisme américain a été plus ou moins fracturé pendant 100 ans, comme l’a montré l’intellectuel conservateur Matthew Continetti dans son livre incontournable de 2022, The Right : The Hundred-Year War for American Conservatism. Ces dernières années, cependant, semblent être marquées par des conflits internes et des divisions encore plus importants que la norme historique.

Ces tensions récentes ont également éclaté à certains moments au sein du conservatisme canadien. Le limogeage très médiatisé de Jason Kenney en Alberta l’année dernière par des forces populistes au sein de son propre parti était en partie une manifestation de développements similaires. Il est toutefois juste de dire que, depuis une vingtaine d’années, les conservateurs canadiens sont généralement plus unis sur le plan politique et moins hétérodoxes sur le plan des idées que leurs homologues américains.

L’explication de l’accord relatif qui règne au sein du mouvement est difficile à discerner. Il pourrait s’expliquer par la petite taille du marché canadien et à la relative homogénéité idéologique du mouvement conservateur canadien (essentiellement constitué de libéraux avec un petit « l »), à l’influence continue des baby-boomers (qui sont plus libéraux classiques ou progressistes que les conservateurs en général) dans le monde des idées conservatrices, à l’héritage philosophique de Stephen Harper, à l’absence d’engagement sérieux sur le plan des idées de la part des politiciens conservateurs qui ont suivi, ou peut-être à l’expression du conservatisme inhérent à la « paix, à l’ordre et à la bonne gouvernance ».

Il serait toutefois erroné de supposer que le conservatisme canadien est à l’abri des développements intellectuels et politiques qui remettent actuellement en question l’orthodoxie conservatrice américaine, ou même qu’une telle immunité serait propice. Certaines des tendances qui remodèlent le conservatisme américain sont contingentes. Mais la plupart ne le sont pas.

mercredi 29 juin 2022

Histoire — Sortie d'usine à Lyon en 1895

Film n° 91 au catalogue des films de la compagnie Lumière. Louis Lumière | France, Lyon | 1895.

Heureusement que les femmes ne travaillaient pas à l’époque et que les féministes les ont libérées depuis lors.

Comparer à la mode vestimentaire actuelle.


Éric Coquerel, député de la Seine–Saint-Denis pour le groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale.

Joe Biden et ses alliés (vassaux diraient les mauvaises langues) lors du sommet du G7 en 2022

Boris Johnson s’essaie à un brin de course


dimanche 31 janvier 2021

La fin du mandat présidentiel de Donald Trump rappelle le déclin de la République romaine

De David Engels sur le site de Valeurs Actuelles :

La fin du mandat présidentiel de Donald Trump rappelle le déclin de la République romaine, au Ier siècle avant Jésus-Christ, estime l’historien et essayiste belge.

Cicéron (debout) dénonce Catilina (assis, isolé) du parti des populares au Sénat
 
Déjà au début de la présidence de Trump, j’avais comparé son mandat aux dernières années de la République romaine, quand des tribuns de la plèbe tels que Catilina ou Clodius s’étaient rebellés contre l’oligarchie sénatoriale romaine (et ses liens étroits avec l’élite financière), dans un mélange de démagogie, de réformisme et de véritable préoccupation sociale — et échouèrent lamentablement. La fin de la présidence de Trump confirme cette hypothèse. La terreur des émeutes de Black Lives Matter, la chaotique prise d’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, et le contrôle total que son adversaire vient d’obtenir sur toutes les institutions de la République rappellent de manière dramatique ces affrontements sanglants entre Clodius, l’enfant terrible du patriciat romain, et son adversaire Milon, dont la terreur fut systématiquement promue par l’oligarchie sénatoriale afin d’éliminer Clodius et ses partisans.

De Rome à Washington

Certes, le populiste Clodius, contrairement à Trump, était loin de poursuivre un programme culturel conservateur et l’optimas [les optimates étaient le parti de l’établissement, de l’élite en place] Milon n’aurait probablement jamais tourné en dérision sa propre histoire culturelle comme le fait la cancel culture. Mais les parallèles morphologiques entre hier et aujourd’hui restent stupéfiants : l’érosion des antagonismes idéologiques entre les partis traditionnels par la formation de cartels ; l’exclusion systématique et donc la radicalisation politique de toute opposition interne ; l’incapacité d’un système caractérisé par une polarisation sociale inouïe à se réformer par lui-même ; et enfin l’instrumentalisation politique de la rue — et ce précisément non seulement par les populistes, mais aussi par les partis établis, qu’il s’agisse des voyous de Milon ou de l’antifa.

Mais ce qui est encore plus éclairant, c’est la conséquence politique ultime de la brève aventure populiste romaine, à savoir la volonté croissante d’une élite politique menacée de réaliser exactement ce dont elle accuse ses adversaires : l’instrumentalisation de l’état d’urgence. Ainsi, l’assassinat de Clodius, en 52 avant Jésus-Christ, fut suivi par la nomination de Pompée comme consul unique, fait inédit dans l’histoire de Rome, car négligeant un élément central de la séparation des pouvoirs et anticipant l’Empire. Pompée, bien qu’il ait secrètement alimenté le conflit entre Clodius et Milon, se présente comme un « médiateur » impartial entre populares et optimates ; mais sous prétexte de combattre les « fauteurs de troubles » par des forces de police spéciales et des tribunaux extraordinaires, il se débarrasse rapidement de ses propres adversaires. Et il faut s’attendre à ce que Joe Biden, lui aussi, sache tirer bon parti de ces sinistres listes des « trumpistes » compilées par ses supporters, tout comme il est à supposer qu’en Europe également, nous assisterons bientôt à une répression politique croissante du populisme conservateur.

Le cadavre de Publius Clodius Pulcher (mort en -52) retrouvé sur la via Appia à Rome

 Un flou idéologique salvateur ?

Cependant, quiconque croit que la victoire imminente de l’établissement politique sera définitive se trompe : les « déplorables » américains ainsi que les « gilets jaunes » français ou les « Wutbürger » allemands continueront à représenter un puissant capital politique précisément en raison de leur flou idéologique ; capital qui sera facilement accessible à tous ceux qui auront compris que la lutte politique de l’avenir ne sera plus décidée par des élections et des institutions, mais, tout comme dans la Rome républicaine tardive, par le charisme, le contrôle de l’opinion publique, le pouvoir financier et la pression de la rue. Dans la Rome antique, le bref calme imposé par Pompée fut rapidement suivi par la révolte de César, qui, en 49, entraîna le début de plus de vingt ans de guerre civile ouverte ou larvée, jusqu’à ce que les antagonistes fatigués se soumettent finalement au compromis impérial d’Auguste. D’où viendra le César européen ?

Liens connexes

Pro renovatione occidentis 

Michel Houellebecq : le suicide de l'Occident résultat de deux déclins, l'un démographique, l'autre religieux

Dans Le Déclin, à travers une étude comparative simple et factuelle, Davis Engels fait le récit de la situation, troublante de ressemblances, vécue par la République romaine tardive. De la question de la citoyenneté et des flux migratoires à celle de l'art ou des frontières, cette époque antique apparaît stupéfiante d'actualité et de modernité. 

 

mercredi 11 septembre 2019

Multiculturalisme cache toujours l'hégémonie d'une culture ou d'une ethnie

On trouvera ci-dessous la recension d’Éric Zemmour de l’ouvrage
Le populisme en Europe centrale et orientale de Roman Krakovsky paru ce mois-ci.

Le populisme, voilà l’ennemi ! Le combat est sans frontières et sans répit. Les élites occidentales lui ont déclaré une guerre inexpiable. Chacun a sa cible privilégiée, son mode opératoire : les médias insultent Trump et Poutine ; les parlementaires ligotent Salvini et Johnson [et refusent de nouvelles élections...] ; les universitaires délégitiment Orban. Ce n’est pas un complot, mais une coalition. Un historien venu de sa Slovaquie natale, spécialiste de l’Europe centrale et orientale, maître de conférences à l’Université de Genève, préfacé par un sociologue français, émule de Bourdieu, publié par un éditeur parisien très bien-pensant, c’est la version rive gauche de « si tous les gars du monde voulaient se donner la main ». La thèse du livre est rebattue : le populisme fait le lit de la xénophobie, du racisme et des régimes dictatoriaux ; il est le nouvel avatar du combat réactionnaire contre le progressisme universaliste des Lumières ; il n’est pas éto1mant qu’il renaisse dans ces contrées d’Europe centrale et orientale qui n’ont jamais vraiment connu les délices de la démocratie libérale occidentale.

Pour bien montrer que ce populisme est le mal absolu, il s’agit de l’acoquiner avec tout ce que le XXe siècle a connu de barbaries totalitaires, fascisme, nazisme, et même communisme (ce qui est fort pour une idéologie marxiste, universaliste, pur produit des Lumières occidentales, qui a justement éradiqué les mouvements populistes, les premiers narodniki russes et tous leurs imitateurs est-européens ; mais à cœur vaillant, rien d’impossible !). Pour verrouiller intellectuellement l’opération, on utilise les travaux d’Ernesto Laclau, le penseur sud-américain concepteur du « populisme de gauche », qui explique qu’un peuple se construit en communauté politique en s’édifiant contre un ennemi désigné (élites, bourgeois, riches).

Mais ce constructivisme qui plaît tant à certaines élites de gauche s’autodétruit dès qu’il touche au réel, les « peuples » ayant le mauvais goût de lui préférer les réalités tangibles de l’ethnie, la religion, les mœurs, la culture, qui l’unifient en le distinguant de l’Autre qui refuse de les faire siennes. Depuis les dernières [élections] européennes, Jean-Luc Mélenchon comprend mieux : ce que je veux dire. [Le parti de Mélenchon qui se veut « populiste de gauche » a eu de mauvais résultats aux Européennes (6,31 %), alors que le Rassemblement national honni par les élites est arrivé en tête avec 23,31 %.]

C’est bien ce que reproche notre historien aux populismes de l’Est : hier comme aujourd’hui, ils accrochent la nation à une catégorie sociale particulière, paysans, ouvriers, chrétiens... Alors « l’universel disparaît de l’espace politique (...) l’identité est le socle de toute communauté politique », comme nous avait mis en garde sa statue du commandeur de préfacier.

Mais voilà, notre historien connaît son sujet ; ce qui s’avère très gênant pour lui, sa thèse, et ses amis français. Ces pays sont devenus des nations souveraines fort tard, après la Première Guerre mondiale. Elles ont émergé dans les ruines d’Empires multiculturels, austro-hongrois, tsariste, ou ottoman. Ces peuples savent que le « multiculturalisme,» cache toujours hégémonie, d’une ethnie et d’une culture : allemande, russe, ou islamique. Au sein des nouvelles nations nées en 1918, les « minorités nationales » rendaient impossible tout fonctionnement démocratique. La démocratie, c’est quand la minorité accepte sa défaite face à la majorité. Ce n’est pas possible quand la minorité est étrangère au peuple majoritaire. Notre auteur le reconnaît : « Plus l’hétérogénéité ethnique et culturelle freine le développement des communautés politiques, voire les met en danger, plus il est complexe d’envisager le “peuple” au sens de “corps politique” ».

Ces pays-là savent que le « multiculturalisme » c’est la guerre de tous contre tous, comme dans les am1ées 1930 et 1940. Il y a une issue, une seule, mais elle est terrible : « Entre 1944 et 1948, près de 31 millions de centre-est-européens doivent quitter leur pays, souvent dans des conditions dramatiques, contre 15,4 millions dans les cinq premières années de la guerre. Les minorités qui constituaient avant le conf1it parfois jusqu’au tiers de la population sont réduites de façon drastique ». Notre historien donne loyalement les chiffres, mais n’ose pas en tirer les leçons qui s’imposent : ce n’est qu’à partir du moment où ces pays ont établi une unité culturelle, qu’ils ont conquis d’abord la paix (en 1945) puis la liberté (en 1989).

C’est parce qu’ils ont cette histoire particulière que ces peuples de l’Est ont tout de suite réagi lors de la crise migratoire de 2015. Même notre historien est contraint de l’avouer mezza voce : « Le danger que représentent les minorités est ponctuellement fantasmé. Mais, dans la plupart des cas, les minorités mettent réellement en danger, parfois jusqu’à leur existence les communautés et les États ».

Ce qui sauve les pays de l’Est, c’est justement ce que notre auteur et l’intelligentsia occidentale leur reprochent : ne pas avoir été contaminé par l’esprit universaliste et individualiste des Lumières. Cela leur permet de développer des anticorps contre l’individualisme libéral qui désagrège les sociétés et l’islam qui envahit et conquiert ces terres désolées.

Notre historien est obligé de reconnaître que ces pays restent des démocraties ; mais en s’en prenant aux contre-pouvoirs que sont les médias et la justice, les régimes « illibéraux » attaquent selon lui le « cœur du système démocratique ». Et d’ajouter, tel Saint Jean Bouche d’or : « Le contrôle des médias et de la justice assure à ce dernier (Orban) une position hégémonique dans l’espace public et lui permet d’imposer ses valeurs et sa façon de penser comme les seules légitimes. » C’est exactement ce que font les « progressistes » dans nos pays !

Ce qu’il dénonce dans les mesures prises par Orban ou les dirigeants polonais (taxe hongroise de 25 % sur les dons par ONG promigrations, fin du financement public des études de genre, etc.) peut, à l’inverse, constituer une marche à suivre pour tous ceux qui veulent lutter contre la dictature des minorités et reprendre ainsi en mains leur destin national. « Ce qui se passe aujourd’hui en Europe centrale et orientale pourrait apparaître comme une forme d’anticipation du destin européen », s’émeut notre historien. Ce n’est pas charitable de nous bercer ainsi de faux espoirs...


Le populisme en Europe centrale et orientale
de Roman Krakovsky,
publié le 11 septembre 2019,
chez Fayard,
à Paris,
350 pages
ISBN-13 : 978-2213705965

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jeudi 29 août 2019

La Révolte des élites de Christopher Lasch

Dès 1994, alors que la mondialisation heureuse semblait triompher, le sociologue américain Christopher Lasch avait tout vu des fractures sociales et culturelles que celle-ci allait provoquer. Dix jours avant sa mort, il achevait un testament politique qui dit tout des bouleversements démocratiques actuellement à l’œuvre.

La Révolte des élites a paru il y a près de vingt-cinq ans et semble avoir été écrite avant-hier. Plus qu’aucun essai contemporain, le chef-d’œuvre posthume de Christopher Lasch permet de saisir les ressorts des bouleversements que traversent les démocraties occidentales. À tel point que certaines pages décrivent littéralement l’Amérique divisée de Donald Trump, mais aussi la France à l’heure de Macron et des « gilets jaunes ». Le sociologue avait achevé ce qui restera comme son testament politique le 14 février 1994, dix jours avant de succomber d’une leucémie à 62 ans. La conscience aiguë que son temps était compté lui avait permis d’accéder à une forme de lucidité absolue et d’écrire un texte visionnaire. Car lors de sa parution, La Révolte des élites, sous-titrée Et la trahison de la démocratie, apparut complètement à rebours de son temps.

Les « élites » contre les « masses »

Cinq ans auparavant, la chute du mur de Berlin, suivie de la disparition de l’Union soviétique, semble marquer le triomphe définitif et planétaire de la démocratie libérale. Au moment où Christopher Lasch écrit son manuscrit, Bill Clinton, dont le mandat va coïncider avec la plus longue période d’expansion économique en temps de paix de l’histoire américaine, entre à la Maison-Blanche.

Aux yeux de la plupart des observateurs, le nouveau président, qui ira plus loin que Reagan en matière de dérégulation économique et financière, incarne une gauche réformiste décomplexée et convertie, avec succès, au libre-échange. Christopher Lasch, philosophe d’inspiration marxiste, y voit, lui, toute autre chose : le symptôme d’une sécession.

Déjà à l’époque, il propose de dépasser le clivage droite-gauche pour revenir aux sources de la démocratie américaine qu’il n’hésite pas à placer sous le signe du « populisme » des « élites » qui se prétendent « éclairées » et le début d’une nouvelle lutte des classes menée par ces dernières contre le « peuple » perçu comme « ignorant ». Le titre du livre fait référence à La Révolte des masses d’Ortega y Gasset paru en 1930.

Sur fond de montée des totalitarismes, le philosophe espagnol voyait dans « les masses » le plus grand danger pour la civilisation occidentale. Cinquante ans après, pour Lasch, la principale menace vient désormais de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie. Le sociologue fait un portrait sans concession des « élites » américaines des années 1990. Ces classes managériales et intellectuelles — « celles qui contrôlent le flux international de l’argent et de l’information » — représentent les 20 % les plus aisés de la population. Contrairement aux notables d’autrefois qui s’enracinaient dans une communauté, leur maître mot est la « mobilité ». Tandis que le peuple continue à s’ancrer dans un territoire et une culture nationale, à se sentir lié par un destin commun, elles vivent dans « le royaume sans frontières de l’économie mondiale où l’argent a perdu tous ses liens avec la nationalité ».

Un parfum de sécession

La mondialisation des échanges, la mobilité du capital, les nouvelles technologies, la croissance des grandes métropoles les ont conduits à se replier dans l’entre-soi. « Elles envoient leurs enfants dans des écoles privées, s’assurent contre les problèmes de santé en adhérant à des plans financés par les entreprises où elles travaillent et embauchent des vigiles privés, note Lasch.

Ce n’est pas seulement qu’elles ne voient plus l’intérêt de payer pour des services publics qu’elles n’utilisent plus. Une grande partie d’entre elles ont cessé de se penser américaines. »

Bien avant que Christophe Guilluy ne théorise l’opposition entre France périphérique et France des métropoles, Lasch comprend que cette coupure culturelle et sociale s’accompagne d’une coupure géographique : « Les nouvelles élites sont en rébellion contre “l’Amérique du milieu” telle qu’elles se l’imaginent : une nation technologiquement arriérée, politiquement réactionnaire, répressive dans sa morale sexuelle, ennuyeuse et ringarde. » Ce sont, avant la lettre, les « déplorables » d’Hillary Clinton, auxquels la « nouvelle aristocratie des cerveaux » tourne le dos en se regroupant sur les côtes où sont situées les grandes villes des États-Unis.

La démocratie confisquée

Lasch détaille tous les aspects de cette triple fracture, pointant déjà nombre de dérives que d’autres ne constateront que bien plus tard. L’envahissement par le marché de toutes les structures sociales traditionnelles, y compris la famille, conduisant à l’atomisation de la société. La disparition de la conversation dans les villes, conséquence de la ghettoïsation de certains quartiers et du remplacement des lieux de rencontre transcendant les rapports de classe (cafés, petits commerces, etc.) par des centres commerciaux. L’effondrement de l’école publique, qui a troqué la transmission des savoirs fondamentaux contre une vague morale bien-pensante ne préparant absolument pas à surmonter les obstacles de la vie. L’enfermement du monde universitaire dans un « pseudo-radicalisme » ne menaçant aucun intérêt établi ainsi que dans un univers de concept éloigné des réalités matérielles du reste de la société. La promotion par ce même monde universitaire d’une idéologie diversitaire qui, sous couvert de justice, se révèle en réalité fondamentalement inégalitaire et ne fait qu’alimenter la concurrence victimaire.

L’abandon du journalisme d’opinion au profit d’un journalisme dit d’information, censément plus objectif, mais qui, selon Lasch, se fait simplement le relais du point de vue des élites au mépris de la confrontation réelle des idées. Le débat est ainsi confisqué par des « experts » qui s’adressent à eux-mêmes dans une novlangue qui leur est propre. Pour le sociologue, la controverse, de par sa fonction éducative, est intimement liée à la démocratie : elle permet « la diffusion de l’intelligence » et non son « accaparement » par « une classe professionnelle ».

Et le sous-titre de l’essai, La trahison de la démocratie, de prendre progressivement tout son sens. Dans la mesure où les élites, censées représenter les citoyens, se sont affranchies des contraintes de « l’homme ordinaire » comme de leurs devoirs envers la communauté nationale, sommes-nous toujours vraiment en démocratie ? Pour Lasch, l’élite se perçoit comme une aristocratie légitime fondée sur le talent.

Les personnes en haut de l’échelle hiérarchique mériteraient leurs privilèges, car elles sont les plus brillamment diplômées et donc les meilleures dans ce qu’elles entreprennent. Plus tard, Obama comme Macron afficheront avantageusement leur parcours éclatant. Mais, dans la vie, peut-on vraiment dire que l’on doit tout à son seul talent ? Et la méritocratie est-elle vraiment synonyme de démocratie ?

N’a-t-elle pas été dévoyée pour devenir un simple système de reproduction des élites fonctionnant de manière invisible ? s’interroge Lasch. In fine, pour le sociologue, ce système menace la démocratie, car il aboutit à la destruction de la classe moyenne, véritable colonne vertébrale de la société, et à la domination d’une petite minorité qui gouverne dans ses seuls intérêts au nom d’une majorité qu’elle méprise.

Noblesse du populisme

Pour Lasch, c’est l’idéal démocratique américain qu’admirait Tocqueville qui est remis en cause. Non pas celui d’une ascension fulgurante pour quelques autodidactes, mais celui d’une société sans classes. C’est-à-dire une société où les privilèges héréditaires ont été abolis, mais aussi où chaque citoyen est suffisamment bien informé et instruit pour être capable de s’exprimer sur les affaires publiques, où le peuple, débarrassé de toute mentalité servile, est en mesure de s’autogouverner et y est encouragé. Déjà, à l’époque, Lasch propose de dépasser le clivage droite-gauche pour revenir aux sources de la démocratie américaine, qu’il n’hésite pas à placer sous le signe du « populisme ».

Le terme, sous sa plume, n’a pas le sens péjoratif que beaucoup lui prêtent aujourd’hui. Il traduit une volonté de remettre le « sens commun » au cœur de la politique.

Si Lasch avait tout vu, y compris le retour des peuples, il ne se doutait probablement pas du visage qu’il prendrait. Comment imaginer, en effet, que la révolte des peuples contre la révolte des élites serait incarnée, entre autres, par un milliardaire new-yorkais dont les Clinton ne manquaient jadis aucune des fêtes ? Reste à connaître les conséquences de cette recomposition paradoxale. Conduira-t-elle au sursaut civique espéré par Lasch ou précipitera-t-elle, au contraire, la partition qu’il redoutait ?

Source : Figaro Magazine, août 2019