La fusillade de Côte-des-Neiges : trois morts et un manifeste de 104 pagesLe 22 juin 2026, vers 11 h 35, une fusillade meurtrière a éclaté dans le quartier de Côte-des-Neiges à Montréal, à proximité du Hilton Garden Inn et du siège d’Aylo, société propriétaire de Pornhub. L’auteur de l’attaque, Seth Scott Hatfield, était armé d’une carabine semi-automatique SKS et avait préparé son opération depuis plusieurs semaines.
Selon les informations rendues publiques par les enquêteurs, Hatfield avait séjourné dans un hôtel du secteur avant de passer à l’action. Après avoir ouvert le feu, les événements ont rapidement pris la forme d’une attaque ciblant les forces de l’ordre. Une importante intervention policière a suivi et l’assaillant a finalement été abattu.
Le bilan humain est lourd : le policier montréalais Mohamed Lamine Benredouane, âgé de 34 ans, a été tué dans l’exercice de ses fonctions ; Michel Moshe Mizrahi, 38 ans, membre bien connu de la communauté juive montréalaise, a également perdu la vie. Une policière a été grièvement blessée. L’assaillant a lui-même été abattu par les forces de l’ordre.
Dans sa chambre d’hôtel, les enquêteurs ont découvert un manifeste de 104 pages intitulé
Manifesto of June 22nd. Ce document, rédigé avant l’attaque, expose les motivations idéologiques de son auteur et constitue la principale source permettant de comprendre son raisonnement politique et social.
Seth Hatfield : du campus universitaire à l'attentatSeth Scott Hatfield était un homme de 25 ans originaire de Lethbridge, en Alberta. Étudiant en philosophie à l’Université de Lethbridge, il figurait notamment sur la liste d’honneur du doyen. Les témoignages recueillis après l’attentat le décrivent généralement comme une personne intelligente, introvertie, solitaire et fortement investie dans les débats idéologiques.
À première vue, rien ne le destinait à devenir l’auteur d’un attentat. Aucun passé criminel significatif n’était connu publiquement. Toutefois, son manifeste révèle un processus de radicalisation intellectuelle déjà avancé depuis plusieurs années.
Contrairement à l’image parfois donnée d’un individu mû principalement par une rancœur personnelle ou sentimentale, Hatfield cherchait manifestement à inscrire son geste dans une vision globale du monde. Son texte ne se limite pas à des plaintes sur sa propre situation ; il prétend développer une théorie générale de l’histoire humaine, de l’économie, des rapports entre les sexes, du capitalisme moderne et de la révolution politique.
Le document est structuré comme un essai idéologique : chapitres, définitions, références historiques, citations d’auteurs, notes de bas de page et bibliographie. Hatfield cherche visiblement à présenter ses thèses sous une apparence intellectuelle et systématique. Cette volonté de construire une doctrine cohérente distingue son texte de nombreux manifestes criminels plus improvisés ou purement autobiographiques.
L'angle des médias de grand chemin : misogynie et mouvance incelDans les jours ayant suivi la fusillade, la majorité des grands médias québécois et canadiens ont principalement insisté sur la dimension incel, misogyne et antiféministe du manifeste.
20minutes parle d'un manifeste « masculiniste ».
Les titres ont souvent évoqué un « attentat incel », un « manifeste anti-femmes » ou encore la haine des femmes. L’accent a été mis sur les passages consacrés à l’hypergamie, à la solitude masculine et à la critique du féminisme. Plusieurs reportages ont rapproché l’événement d’autres actes de violence associés à des milieux masculins radicalisés ou à la mouvance incel (célibataires involontaires).
Cette lecture n’est pas entièrement erronée. Le manifeste contient effectivement de nombreux développements consacrés aux rapports hommes-femmes, à l’hypergamie, à la critique du féminisme contemporain et à ce que Hatfield considère comme l’effondrement de la monogamie.
Toutefois,
cette présentation tend à laisser dans l’ombre une partie importante du document. Celui-ci ne se réduit pas à une dénonciation des femmes ou du féminisme. Une grande partie de ses 104 pages est consacrée à des questions économiques, historiques et révolutionnaires. Le texte mobilise abondamment le vocabulaire du marxisme, développe une critique systématique du capitalisme moderne, dénonce la bourgeoisie, attaque la pornographie comme industrie et contient également des passages visant les « sionistes » ou ce qu’il appelle parfois une « classe judéo-bourgeoise ».La focalisation quasi exclusive sur la dimension incel par les gros médias a ainsi conduit une partie du public à percevoir le manifeste comme un simple document de haine antiféministe, alors que son contenu réel est plus vaste, plus complexe et parfois plus contradictoire (ou plus syncrétiques).
Au-delà du label « incel » : le contenu réel du manifeste