dimanche 20 septembre 2026

Le plan « nataliste » du PQ : couverture de la SRC et réaction de Mme Fréchette


Le 20 septembre, le Parti québécois a présenté une série de mesures destinées à soutenir les familles et à enrayer le déclin de la fécondité : 10 000 nouvelles places en CPE en quatre ans, en plus des 15 000 déjà prévues, bonification du Régime québécois d’assurance parentale, remboursement des deuxième et troisième cycles de fécondation in vitro et supplément aux allocations familiales pour les troisième et quatrième enfants. Ce dernier atteindrait 350 $ par année pour le troisième enfant et 700 $ pour le quatrième. Le Parti québécois présente ces mesures comme un ensemble destiné à permettre aux familles de réaliser leur projet familial.

La couverture de Radio-Canada et la réaction de Christine Fréchette soulèvent toutefois plusieurs questions. Certaines sont de simple précision factuelle; d’autres concernent le choix des éléments mis en avant et ceux qui sont laissés de côté. Quant au plan du PQ lui-même, on peut prendre au sérieux son diagnostic sans pour autant considérer que l’ampleur des mesures annoncées soit nécessairement à la hauteur du problème.

Une présentation étonnamment lacunaire de la SRC

Comparés aux autres encadrés consacrés aux partis, les quelques mots réservés au programme du PQ donnent une image particulièrement appauvrie de ses propositions. Pas un mot sur les montants, les modalités, le RQAP, la FIV ou le supplément au 3e et au 4e enfant. L’encadré vide le programme dont le texte, deux paragraphes plus loin, souligne le caractère nataliste.

La remontée à 1,73 est escamotée

La SRC écrit :

« Le taux de fécondité, présentement au Québec, est de 1,33, a affirmé le chef péquiste. C'est le plus bas de notre histoire.

L'Institut de la statistique du Québec le  place plutôt à 1,36 pour l'année 2025, à égalité avec le taux enregistré en 1986. »

Notons que la SRC se trompe même d’année pour le creux, elle écrit 1986, il s'agit de 1987.

Entre le précédent creux de 1987 et le taux de 2025, l’indice synthétique de fécondité québécois est fortement remonté : 1,42 en 1988, 1,51 en 1989, 1,63 en 1990, puis 1,73 en 2008 et en 2009, avant de redescendre jusqu’à 1,33 en 2024 et 1,36 en 2025. La série historique de l’ISQ est parfaitement claire.

Or cette remontée importante est escamotée dans le traitement de Radio-Canada : on passe simplement du précédent creux au niveau actuel. Cet escamotage permet de présenter une histoire beaucoup plus simple que la réalité: le Québec s’inquiétait déjà de sa faible fécondité en 1987, il s’en inquiète encore aujourd’hui et, malgré des décennies de politiques familiales, il serait finalement au même point. Pourquoi tout ce foin donc?

Mais ce n’est pas toute l’histoire. La question intéressante n’est pas de savoir que le Québec est à nouveau à 1,36; il faut d'abord dire qu'il est monté à 1,73, comprendre les raisons de cette hausse, puis pourquoi il a reperdu ces 0,37 enfant par femme.

Cette question oblige notamment à examiner les politiques familiales mises en œuvre pendant cette période, au lieu de considérer rétrospectivement que les expériences antérieures ont été globalement vaines ou de supposer que les politiques actuelles constituent nécessairement la bonne réponse.

Le « bébé bonus » : ni miracle ni échec pur et simple

Le programme d’allocation à la naissance instauré par le gouvernement Bourassa en 1988 était beaucoup plus généreux que le supplément annoncé aujourd’hui par le PQ : 500 $ pour le premier enfant, 1 000 $ pour le deuxième et jusqu’à 8 000 $ pour un troisième enfant ou un enfant de rang supérieur.

Mme Fréchette affirme, selon l'article de SRC, que ce programme d'allocation à la naissance a été « un échec ».

Le programme a été abandonné en 1997 et son bilan politique a souvent été présenté par les médias et les politiciens progressistes comme celui d’un échec. Mais il faut distinguer ce jugement politique de ce que les travaux empiriques ont effectivement établi.

L’économiste Kevin Milligan a estimé que le programme avait contribué à plus de 93 000 naissances supplémentaires entre 1989 et 1996, pour un coût moyen d’environ 15 000 $ par naissance supplémentaire. Il a également estimé un effet positif important sur les naissances de rang élevé. Cardus reprend ces résultats dans son étude consacrée à la dénatalité québécoise.

Ces résultats ne signifient évidemment pas que le « bébé bonus » aurait à lui seul provoqué la remontée jusqu’à 1,73. Une évolution démographique n’a jamais une cause unique. Ils signifient en revanche que « le programme n’a pas résolu la dénatalité » et « le programme n’a eu aucun effet » sont deux propositions très différentes. La seconde n’est pas compatible avec les résultats de cette évaluation.

Le bilan honnête est donc plus nuancé : le programme semble avoir produit un effet démographique réel, mais relativement coûteux et insuffisant à lui seul pour maintenir durablement une fécondité élevée. Ce n’est ni une recette miracle ni un non-événement. Nous disons relativement coûteux car le programme des CPE mis de l'avant par la suite est nettement plus coûteux comme nous le verrons ci-dessous.

Deux politiques, deux échelles de dépenses

La comparaison des moyens financiers permet aussi de relativiser les jugements portés sur les politiques familiales québécoises. Le « bébé bonus » de 1988-1997, que l’on présente volontiers comme un échec, a coûté au total environ 1,4 milliard de dollars sur huit ans, soit quelque 176 millions par année en moyenne. Selon l’évaluation de Kevin Milligan, il aurait pourtant entraîné environ 93 000 naissances supplémentaires. L’étude de l’Institut C.D. Howe chiffre le coût moyen à environ 15 000 $ par naissance supplémentaire.

À titre de comparaison, le gouvernement du Québec consacre aujourd’hui 3,8 milliards de dollars par année au financement des services de garde éducatifs à l’enfance, qui comprennent les CPE, les garderies subventionnées et non subventionnées ainsi que les services de garde en milieu familial. Le budget de dépenses 2026-2027 indique 312 349 places et 3,8 milliards de dollars de financement. Tout cela alors que le Québec atteint à nouveau un creux historique démographique.

Il faut évidemment comparer avec prudence des politiques qui n’ont ni le même objectif ni la même structure. Mais l’ordre de grandeur est difficile à ignorer : le financement annuel actuel de l’ensemble des services de garde est environ vingt-deux fois supérieur à la dépense annuelle moyenne du « bébé bonus ».

Cette comparaison ne permet évidemment pas de juger de l’efficacité respective des deux politiques : elles n’ont ni les mêmes objectifs ni la même structure. Elle donne néanmoins une idée de l’écart d’échelle : le financement annuel actuel de l’ensemble des services de garde est environ vingt-deux fois supérieur à la dépense annuelle moyenne du “bébé bonus”. Dès lors, il serait pour le moins étrange de qualifier automatiquement l’un de succès et l’autre d’échec sans préciser le critère retenu.

Notons, en outre, que le bilan des CPE est loin d’être unanime : les travaux de Baker, Gruber et Milligan ont associé le programme à une hausse de l’anxiété, de l’agressivité et de l’hyperactivité, sans gain cognitif durable, cependant que d’autres évaluations insistent sur l’emploi des mères et la conciliation travail-famille.

Quand on compare les CPE et le « bébé bonus », il faut constater que les critères utilisés pour juger leur efficacité ne sont manifestement pas les mêmes et que ces critères dépendent d'une vision du monde. L’un juge d’abord le renouvellement des générations ; l’autre, le taux d’emploi des mères. On peut tenir les deux pour légitimes. On ne peut pas déclarer l’un « échec » et l’autre « succès » sans dire quel critère principal on a choisi. 

Si l’objectif des garderies était de réduire l’écart entre le nombre d’enfants souhaité et le nombre effectivement né, il faut mesurer cet effet.

Or le bilan démographique rend cette question difficile à éluder. En 2025, le Québec a enregistré 78 200 naissances pour 80 450 décès. Les décès ont donc dépassé les naissances pour une deuxième année consécutive. L’âge moyen à la naissance du premier enfant atteint désormais 30,2 ans. L’ISQ fournit ces données dans son bilan démographique de 2025.

« Cela ne reflète pas ce que veulent les Québécois » ?

Réagissant au plan du PQ, Christine Fréchette l’a qualifié de clairement « nataliste » et a déclaré : « Je crois que cela ne reflète pas ce que veulent les Québécois. » Ses propos ont notamment été rapportés par TVA Nouvelles.

Cette affirmation appelle une question simple : qu’est-ce que veulent les Québécois en matière de nombre d’enfants?

Un indice synthétique de fécondité de 1,36 ne répond évidemment pas à cette question. Il mesure une fécondité observée, pas un idéal familial. Les deux notions ne doivent pas être confondues.

Les données de Cardus sont précisément intéressantes sur ce point. Dans son étude consacrée au Québec, Cardus rappelle qu’un sondage du ministère de la Famille montre que 66,7 % des jeunes Québécois souhaitent avoir des enfants et que, parmi ceux qui en désirent, 90,3 % souhaitent en avoir au moins deux. Une autre enquête de Cardus auprès de femmes canadiennes montre, selon les groupes d’âge, des nombres d’enfants désirés de 2,00 à 2,40; 59,8 % des femmes interrogées déclarent avoir moins d’enfants qu’elles ne le souhaiteraient.

Ces données ne démontrent pas qu’une politique particulière permettrait de combler cet écart. Elles établissent néanmoins un point important : la faiblesse de la fécondité réalisée ne peut pas être assimilée à une préférence collective pour les familles de 1,36 enfant.

La déclaration de Mme Fréchette est donc, pour le moins, insuffisamment étayée. Si elle veut dire que les Québécois ne souhaitent pas une politique explicitement pronataliste, cette proposition pourrait être étayée par des données d’opinion portant précisément sur ce sujet. Si elle veut dire que les Québécois ne souhaitent pas avoir davantage d’enfants que n’en indique leur fécondité actuelle, les données disponibles ne permettent pas de l’affirmer.

Cette lecture du « désir » des Québécois n’est d’ailleurs pas un accident de conférence de presse. Plus tôt dans la campagne, face à la proposition conservatrice de verser une aide directement aux parents qui gardent leurs jeunes enfants à la maison, Mme Fréchette a repris le désormais très vieux soupçon : l’argent qui suit l’enfant, plutôt que la place en service de garde, ramènerait les femmes aux berceaux et aux fourneaux. Rappelons que cette formule est ancienne, déjà en 1982, Claire Bonenfant, alors présidente du Conseil du statut de la femme, craignait qu’une politique familiale encore embryonnaire ne soit un natalisme « déguisé » renvoyant les femmes « aux berceaux et aux fourneaux » (p. 125). La rhétorique n’a pas changé depuis près d’un demi-siècle. La situation démographique, elle, n’est plus la même : le Québec enregistre maintenant plus de décès que de naissances.

Dans les déclarations de Christine Fréchette, le choix parental semble n’être pleinement légitime que lorsqu’il coïncide avec le modèle qu’elle juge émancipateur — les deux parents au travail, l’enfant en institution. L’autonomie, dans cette logique, ne consiste pas à laisser une mère ou un père arbitrer entre le CPE, les grands-parents ou la maison ; elle consiste à orienter fiscalement et rhétoriquement vers une seule de ces options. 

Mme Fréchette dit « nataliste » comme on dit « réactionnaire » : non pour décrire une mesure, mais pour la rendre moralement suspecte. Un supplément de 350 $ au troisième enfant est une aide ciblée, d’ailleurs trop modeste. Le logiciel de la chef de la CAQ est suranné, c'est un vieux réflexe : traiter le désir d’enfant comme une menace pour l’autonomie, plutôt que comme un projet que l’État peut lever ou entraver.

Le plan du PQ est très modeste 

On peut prendre au sérieux le diagnostic du PQ sans considérer que l’ampleur des mesures annoncées soit nécessairement à la hauteur du défi.

Le choix de cibler le troisième enfant n’est pas absurde : le passage de deux à trois enfants entraîne souvent des dépenses qui changent d’échelle, notamment en matière de logement et de transport. Le PQ met d’ailleurs lui-même l’accent sur ces coûts.

Mais 350 $ par année pour le troisième enfant et 700 $ pour le quatrième ne constituent pas un nouveau « bébé bonus » comparable à celui de la fin des années 1980. Même en tenant compte des autres mesures — RQAP, CPE et fécondation in vitro —, l’incitation financière directe à avoir un troisième enfant demeure limitée.

Il serait donc prématuré de présenter ce plan comme capable, à lui seul, de renverser la tendance. Si ces mesures sont adoptées, leur intérêt devra être évalué sur des résultats concrets : nombre de naissances supplémentaires, coût par naissance, effet sur le calendrier des naissances et surtout effet durable sur le nombre total d’enfants par famille.

Le PQ avec cette annonce a le mérite de poser explicitement la question de la fécondité. Le Québec est très loin du seuil de remplacement des générations et connaît désormais un accroissement naturel négatif.

Peter Gray, Jonathan Haidt et la crise de l’enfance

Peter Gray a récemment publié Restoring Childhood: How to Set Kids Free in the Age of Anxiety (littéralement, Retrouver l'enfance : Comment libérer les enfants à l'ère de l'anxiété). Psychologue et professeur de psychologie et de neurosciences au Boston College, Gray, qui étudie depuis longtemps le jeu et l'autonomie des enfants, y conteste l'explication aujourd'hui dominante de la dégradation de la santé mentale des adolescents : selon lui, le problème vient moins des téléphones intelligents et des réseaux sociaux que de la transformation de l'enfance, et notamment de l'emprise croissante de la réussite scolaire.

Son principal contradicteur est Jonathan Haidt, dont le livre Génération anxieuse, paru en français en 2024, a contribué à populariser l'idée que la généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux, à partir du début des années 2010, est à l'origine de l'augmentation de l'anxiété et de la dépression chez les jeunes. Mais l'opposition entre les deux hommes est moins radicale qu'il n'y paraît. Haidt avait déjà décrit plusieurs années auparavant une autre transformation de l'enfance : la montée de l'anxiété parentale et la disparition progressive du jeu libre et des déplacements sans surveillance. Le véritable désaccord porte donc surtout sur ce qui s'est produit ensuite et sur le poids à attribuer à l'école et à l'environnement numérique.

Haidt et Greg Lukianoff avaient publié en 2018 The Coddling of the American Mind. Ce livre n'a pas été traduit en français à notre connaissance. Son titre pourrait se traduire par Le Dorlotage de l'âme américaine, car il s'agit d'un clin d’œil au livre d'Alan Bloom, The Closing of the American Mind (publié en français sous le titre de L'Âme désarmée). 

Dans cet ouvrage, Haidt décrivait notamment la montée, à partir des années 1980, d'une parentalité dominée par la peur du danger. Il évoquait la médiatisation des enfants disparus et l'apparition, en 1984, de leurs photographies sur les boîtes de lait. Cette peur aurait contribué à faire disparaître une forme d'enfance dans laquelle les enfants jouaient dehors, se déplaçaient seuls et apprenaient à évaluer eux-mêmes les risques ordinaires.

Gray fait remonter lui aussi à cette période le recul de la liberté laissée aux enfants. Il évoque plusieurs affaires d'enfants enlevés puis assassinés qui ont nourri une peur durable de l'enlèvement, alors que le monde n'était pas devenu proportionnellement plus dangereux. Les parents ont progressivement considéré leurs enfants comme plus vulnérables et ont davantage encadré leurs déplacements et leurs activités. Selon Gray, cette évolution a privé les enfants d'occasions essentielles de jouer librement, de prendre de petits risques et d'apprendre par eux-mêmes à se débrouiller.

Il y a donc ici un premier point d'accord important entre Gray et Haidt : la crise actuelle de l'enfance ne commence pas avec le téléphone intelligent. Tous deux décrivent une première transformation, amorcée dans les années 1980, au cours de laquelle la peur des dangers du monde réel a progressivement conduit à une surveillance accrue et à une diminution de l'autonomie enfantine.

Ils divergent en revanche sur ce qui s'est produit ensuite. Pour Haidt, l'apparition du téléphone intelligent et des réseaux sociaux constitue une seconde rupture, beaucoup plus brutale : l'enfance déjà privée d'une partie de son autonomie dans le monde réel aurait été remplacée, chez les adolescents, par une enfance largement organisée autour du monde numérique. Pour Gray, la transformation de l'école et la pression croissante exercée par la recherche de la réussite scolaire jouent un rôle beaucoup plus important, tandis que les données ne justifieraient pas de faire des réseaux sociaux la cause principale de la crise.

Le désaccord n'est donc pas seulement théorique. Haidt préconise des restrictions collectives très larges ; Gray considère ces restrictions comme une réponse à une panique morale insuffisamment étayée par les données. Haidt propose notamment de retarder le téléphone intelligent jusqu'à 14 ans, les réseaux sociaux jusqu'à 16 ans et de rendre les écoles exemptes de téléphones ; Gray préconise plutôt d'apprendre aux enfants à utiliser ces outils avec discernement, tout en restaurant le jeu, l'autonomie et les activités dans le monde réel. Guide de lecture de The Anxious Generation, Penguin Random House

Gray voit dans l'évolution de l'école américaine une composante essentielle de cette histoire. Le Common Core est un ensemble de normes scolaires américaines, adopté par la plupart des États à partir de 2010, qui fixe des attentes communes principalement en anglais et en mathématiques pour les élèves de la maternelle à la fin du secondaire.

Gray met notamment en parallèle une enquête de l'American Psychological Association de 2009, dans laquelle 44 % des élèves déclaraient s'inquiéter de leur réussite scolaire, et une enquête de 2013, dans laquelle 83 % considéraient l'école comme une source importante de stress. Il observe également que, lorsqu'on demande aux adolescents ce qui les rend anxieux ou déprimés, l'école arrive fréquemment en tête.

Il faut toutefois préciser ce que signifie ici « Common Core ». Les normes elles-mêmes ne prescrivaient ni davantage d'heures de cours, ni davantage de devoirs, ni une compétition accrue entre les élèves. Le point institutionnel de Gray est plutôt que leur mise en œuvre s'est inscrite dans un régime scolaire américain déjà transformé par l'évaluation permanente des établissements et des enseignants, l'importance croissante des résultats aux tests et l'enseignement orienté vers ces évaluations. Le No Child Left Behind Act, adopté en 2001, avait déjà fortement renforcé cette logique de responsabilisation fondée sur les résultats. Le Common Core, arrivé autour de 2010, en a été, dans de nombreux États, le nouveau cadre visible et le catalyseur.

C'est dans ce contexte que la thèse de Gray prend davantage de force : il ne dit pas simplement que les enfants ont davantage de travail scolaire ; il soutient que l'école est devenue un système de plus en plus orienté vers la mesure de la performance, au détriment du jeu et de l'exploration. Plus les parents et les enfants considèrent que la réussite scolaire détermine l'avenir, plus ils sont tentés de sacrifier le jeu libre à des activités jugées utiles.

Cette conception explique également sa défense d'une plus grande autonomie des enfants. Gray préconise notamment de leur confier des tâches domestiques, de leur permettre de prendre certaines décisions et, lorsque les circonstances le permettent, de les laisser se déplacer et jouer sans surveillance permanente.

Il ne s'agit donc pas, selon lui, d'une nouvelle méthode éducative qui demanderait davantage aux parents, mais au contraire de leur rendre du temps : lorsque les enfants apprennent à accomplir eux-mêmes certaines tâches et à prendre des responsabilités adaptées à leur âge, les parents n'ont plus à les faire à leur place.

Gray ne soutient pas pour autant qu'il faille laisser les enfants faire n'importe quoi sur Internet. Il admet la nécessité de règles et considère que certains contenus devraient être interdits à tous, pas seulement aux mineurs. Mais il conteste l'idée que l'usage du téléphone intelligent et des réseaux sociaux puisse expliquer à lui seul la dégradation de la santé mentale des jeunes. Il rappelle notamment que le rapport des National Academies de 2024 ne permet pas d'établir que les réseaux sociaux provoquent des changements dans la santé des adolescents à l'échelle de la population. Le rapport relève toutefois plusieurs mécanismes potentiellement nocifs et souligne la diversité des effets selon les individus. National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, Social Media and Adolescent Health (2024)

Gray a donc raison sur une partie essentielle du diagnostic de fond. On a progressivement retiré aux enfants une part de leur liberté, de leur autonomie et de leurs responsabilités, tandis que le temps consacré au jeu libre diminuait. L'école occupe parallèlement une place croissante dans leur vie, et une culture de la performance peut transformer l'enfance en préparation permanente à l'étape suivante.

Il a également raison de contester l'explication qui ferait des réseaux sociaux la cause unique de la crise. Les conclusions des National Academies ne permettent pas de leur attribuer un effet causal sur la santé des adolescents à l'échelle de la population. Mais cela ne suffit pas à réfuter la thèse plus précise de Haidt : celui-ci ne soutient pas seulement qu'un nombre élevé d'heures passées devant un écran serait nocif ; il avance que le téléphone intelligent a modifié en profondeur les relations sociales des adolescents, leur attention, leur sommeil et leur exposition à la comparaison sociale, et que ces transformations ont touché particulièrement les filles.

Le problème de la thèse de Gray est donc moins de regarder du côté de l'école que d'en faire l'explication du tournant mondial de 2010. Le phénomène auquel il cherche à rendre compte dépasse largement les États-Unis. Le Common Core n'existe ni au Royaume-Uni, ni au Canada, ni en Australie, ni en Nouvelle-Zélande, ni dans les pays européens qui ont eux aussi connu des évolutions préoccupantes du bien-être adolescent.

Une étude portant sur 915 054 adolescents dans 36 pays entre 2002 et 2018 a constaté une progression de la pression scolaire et des plaintes psychosomatiques dans les pays à revenu élevé ; elle a également conclu que l'augmentation de la pression scolaire expliquait une partie de la dégradation observée des plaintes psychosomatiques. Les auteurs soulignent toutefois d'importantes différences entre les pays. Voir Cosma et al., « Cross-National Time Trends in Adolescent Mental Well-Being From 2002 to 2018 and the Explanatory Role of Schoolwork Pressure », Journal of Adolescent Health, 2020

La comparaison internationale ne permet donc pas de rejeter l'hypothèse scolaire ; elle oblige plutôt à la reformuler. Ce qui est susceptible d'avoir changé n'est pas le Common Core en tant que tel, mais un ensemble plus large de pratiques scolaires et de mécanismes de compétition et d'évaluation, dont le Common Core a pu être un catalyseur américain autour de 2010. Cette évolution peut avoir contribué à la crise américaine sans pouvoir expliquer, à elle seule, un phénomène international.

La question des filles apporte un autre élément important. Une étude fondée sur les données recueillies dans 43 pays auprès de 680 269 adolescents entre 2002 et 2018 constate que les plaintes psychologiques ont augmenté davantage chez les filles que chez les garçons. Elle observe parallèlement une progression de la pression scolaire et du temps passé sur Internet ; les deux phénomènes sont associés à l'augmentation des plaintes psychologiques. Voir Boer et al., « National-Level Schoolwork Pressure, Family Structure, Internet Use, and Obesity as Drivers of Time Trends in Adolescent Psychological Complaints Between 2002 and 2018 », Journal of Youth and Adolescence, 2023

Cette différence entre les sexes ne permet donc pas de choisir entre l'école et le monde numérique. Elle fournit plutôt un mécanisme possible de leur convergence. À l'adolescence, les filles présentent en moyenne davantage de symptômes internalisés — anxiété, dépression, rumination — et peuvent être plus sensibles à certains stresseurs évaluatifs et relationnels. La pression scolaire et la comparaison sociale en ligne peuvent dès lors atteindre, chez une partie des adolescentes, une même vulnérabilité par deux voies différentes. Cela contribue à expliquer pourquoi les deux phénomènes peuvent être associés plus fortement aux problèmes psychologiques des filles sans que l'un ou l'autre puisse être désigné comme cause unique.

Il faut néanmoins éviter de transformer cette observation en explication de toute la crise de la jeunesse. La situation des garçons ne se laisse pas réduire au même schéma. Leur trajectoire comporte notamment une mortalité par suicide plus élevée, ainsi que des problèmes de retrait, de décrochage scolaire et de désengagement qui ne sont pas épuisés par l'anxiété scolaire ou par l'exposition aux réseaux sociaux. Une explication générale de la dégradation de la santé mentale des jeunes doit donc être capable de rendre compte de ces différences entre les sexes plutôt que de prendre l'expérience des adolescentes comme modèle universel.

Enfin, il faut être prudent avec l'idée de deux facteurs simplement « concomitants ». Nous ne disposons pas à notre connaissance, à l'échelle internationale, d'une expérience naturelle permettant de séparer proprement l'effet de la transformation scolaire de celui de la transformation numérique. Les deux changements se chevauchent dans le temps et touchent souvent les mêmes adolescents. Les études montrent des associations avec l'un et l'autre, mais elles ne permettent pas d'établir une part précise de causalité pour chacun.

On a donc, pour reprendre une image simple, deux hypothèses plausibles, pas deux verdicts. La prudence interdit de transformer cette situation en partage arbitraire des responsabilités : « tant pour cent pour l'école, tant pour cent pour les réseaux sociaux ». Mais elle interdit tout autant de considérer que l'existence d'un facteur scolaire dispense d'examiner le choc numérique.

Le modèle le plus honnête est donc additif plutôt qu'exclusif :

  • une tendance de fond : moins de liberté réelle, moins de jeu autonome et davantage de contrôle adulte depuis plusieurs décennies ;
  • une première transformation : à partir des années 1980, la montée de la peur parentale et la disparition progressive d'une enfance autonome dans le monde réel ;
  • plusieurs transformations autour des années 2000-2010 : intensification de l'évaluation et de la compétition scolaires, puis généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux ;
  • des effets différents selon les adolescents : une même transformation peut affecter différemment les filles et les garçons, et certains jeunes peuvent être particulièrement sensibles aux stresseurs scolaires, sociaux ou numériques.

Au total, Gray a raison de réintroduire l'école et la disparition du jeu libre dans une discussion que l'omniprésence du téléphone intelligent a parfois réduite à une seule technologie. Mais le Common Core ne peut expliquer à lui seul le tournant mondial observé autour de 2010. De même, Haidt a raison de considérer l'arrivée du téléphone intelligent comme un choc social réel, mais les données disponibles ne permettent pas d'en faire l'unique cause de la crise.

Le point de convergence le plus solide se situe finalement ailleurs : l'enfance a perdu une part importante de son autonomie et de son jeu libre, d'abord sous l'effet d'une surveillance accrue dans le monde réel, puis dans un environnement où une partie croissante de la vie sociale passe par les appareils numériques. Redonner aux enfants davantage de liberté réelle, de responsabilités et de possibilités de jeu constitue ainsi un enjeu qui dépasse le choix d'une cause unique.