Le rapport Understanding Youth Out-Migration Among English-Speaking Quebecers, publié en 2026 par QUESCREN, passe en revue les recherches sur les départs des jeunes dits anglophones. Mais avant d'invoquer la discrimination et l'exclusion, il faut distinguer trois choses : les départs réellement observés, les intentions de partir et les choix linguistiques qui façonnent l'intégration.
En 2021, le Québec comptait 256 250 jeunes de 15 à 29 ans dont la première langue officielle parlée était l'anglais, contre 1 148 880 jeunes francophones. Les jeunes représentaient 20,8 % du groupe anglophone, contre 16,6 % du groupe francophone. Les « anglophones » — souvent, en réalité, des allophones anglicisés récemment — sont donc en moyenne plus jeunes que les francophones.
Pour mesurer les intentions, une enquête menée en 2017 auprès de 455 étudiants des trois (3!) universités anglophones du Québec (massivement subventionnées, cela va sans dire) révélait que 46 % prévoyaient rester au Québec après leurs études et que 18 % étaient indécis. Cette enquête ne permet pas d'affirmer que tous les autres voulaient partir : elle incluait aussi des étudiants venus d'ailleurs au Canada et de l'étranger.
Autre indicateur concret : en 2019-2020, 14 % des étudiants inscrits à des programmes de formation en santé et services sociaux dans les cégeps anglophones — des études payées par les contribuables québécois — déclaraient vouloir travailler hors du Québec après leurs diplômes. Parmi les répondants de la région métropolitaine de Montréal, 12 % envisageaient de quitter la province, contre 2 % qui songeaient à s'établir dans une autre région du Québec. C'est ce que rapporte QUESCREN dans son étude sur l'exode des jeunes anglophones.
Les jeunes anglicisés qui envisagent de quitter le Québec en invoquent plusieurs :
- des salaires et des perspectives de carrière jugés meilleurs ailleurs au Canada;
- des obstacles à l'avancement et une sous-représentation dans la fonction publique québécoise;
- des discriminations liées à leur accent;
- le sentiment de ne pas être pleinement acceptés par la majorité francophone;
- enfin, un climat politique perçu comme hostile à leurs droits linguistiques.
Ce sont là les facteurs recensés dans la littérature synthétisée par QUESCREN.
En 2022, Statistique Canada constatait que 88 % des adultes anglophones du Québec utilisaient principalement l'anglais sur Internet, 85 % pour lire des livres, 85 % pour la télévision et 77 % pour les journaux. Il s'agit de la langue principalement utilisée, non d'une consommation exclusivement anglophone, et ces résultats concernent tous les âges. Les parcours scolaires racontent la même histoire : 80 % des adultes anglophones ayant fréquenté l'université au Québec y avaient étudié principalement en anglais, et 77 % de ceux qui ont fréquenté un établissement postsecondaire non universitaire, notamment un cégep. Cela ne prouve pas une mauvaise maîtrise du français, mais révèle que l'immersion dans les institutions francophones n'est pas le parcours dominant.
Difficile, dans ces conditions, de savoir si ces jeunes maîtrisent vraiment le français dans des textes complexes — ceux de la fonction publique, par exemple — et s'ils en ont assimilé les codes et les références culturelles. On peut se demander s'ils ont le droit de se plaindre de ne pas être pleinement acceptés par la majorité francophone, ou d'être écartés de postes exigeant cette maîtrise, quand on sait que les jeunes allophones — les enfants de la loi 101 — se précipitent vers les cégeps et les universités en anglais dès qu'ils en ont l'occasion. Ils s'excluent eux-mêmes de la majorité francophone.
Et il faut le dire clairement : si l'on choisit de faire l'essentiel de ses études, de ses lectures et de sa consommation culturelle en anglais, il faut reconnaître que ce choix peut fermer des occasions de maîtriser le français et de bâtir des réseaux francophones.
La comparaison avec l'ensemble des jeunes Québécois n'en est que plus frappante. Chez les 18 à 34 ans, l'Office québécois de la langue française constatait que 38 % consommaient le plus souvent en anglais les émissions diffusées sur le Web, contre 26 % principalement en français; pour la musique, 36 % écoutaient le plus souvent en anglais, contre 10 % en français. Ces chiffres ne sont pas propres aux anglophones, mais ils illustrent la concurrence culturelle à laquelle le français fait face.
En 2016, le taux de chômage des jeunes anglophones de 15 à 29 ans atteignait 13,3 %, contre 9,8 % chez les francophones. Les jeunes anglophones étaient pourtant plus diplômés : 20,4 % détenaient un baccalauréat ou un diplôme supérieur, contre 13,9 % des francophones. Malgré tout, seuls 6,5 % touchaient un revenu d'au moins 50 000 $, contre 8,6 % des jeunes francophones. Ces données historiques, reprises par QUESCREN à partir de travaux de 2018, signalent une disparité bien réelle — mais elles ne démontrent pas à elles seules que la discrimination linguistique en serait la cause. Elles peuvent montrer que le choix de l'anglais comme langue d'instruction est justement un mauvais choix, que ce choix isole plutôt qu'il n'intègre au marché du travail québecois.
Le Québec doit combattre les discriminations réelles, cela ne fait aucun doute. Mais ni les griefs économiques, ni les expériences individuelles, ni le sentiment d'exclusion ne dispensent d'examiner les compétences requises, les parcours scolaires et les pratiques linguistiques. Le bilinguisme autodéclaré de ces jeunes n'est pas une preuve suffisante de maîtrise du français; et le sentiment d'être exclu n'est pas, à lui seul, une preuve de discrimination.
Voir aussi
Les Italiens étaient-ils vraiment refusés des écoles francophones ? (Rediff)
Pour en finir avec un mythe : le refus des écoles catholiques d'accepter les immigrants (23 pages, par Robert Gagnon de l'Université d'Ottawa)

