dimanche 28 février 2021

États-Unis — Suppression de classes « avancées » au nom de l’« équité » (trop de blancs et d’asiatiques y sont inscrits)

Un programme sélectif destiné aux élèves de quatrième (9-10 ans), cinquième et sixième années du primaire très performants de Boston a suspendu les inscriptions en raison de la pandémie et de préoccupations concernant l’équité du programme, a appris GBH News1.

La surintendante Brenda Cassellius a recommandé la suspension du programme pendant un an, connu sous le nom d’Advanced Work Classes, en disant que le district ne reconduirait pas le programme pour les nouveaux élèves l’année prochaine.

« Il y a eu beaucoup d’inégalités qui ont été mises en lumière lors de la pandémie et auxquelles nous devons faire face », a déclaré Mme Cassellius à GBH News. « Il y a beaucoup de travail à faire dans le district pour être antiracistes et avoir des politiques où tous nos étudiants ont une chance d’avoir une éducation équitable et excellente ».

Les nouveaux élèves seront admis en quatrième année selon des normes à déterminer au niveau de l’école, selon un porte-parole du BPS.

Il n’y aura pas de nouveaux élèves admis en cinquième ou sixième année, a déclaré le porte-parole, mais ceux qui sont déjà en classes avancées seront autorisés à poursuivre.

Une analyse du programme au niveau du district a révélé que plus de 70 % des élèves inscrits au programme étaient blancs et asiatiques, alors que près de 80 % de tous les élèves des écoles publiques de Boston sont hispaniques et noirs. 

Lorna Rivera, membre du comité scolaire, a déclaré lors d’une réunion en janvier qu’elle était gênée par ces résultats, notant que près de 60 % des élèves de quatrième année du programme avancé de l’école Ohrenberger à West Roxbury sont blancs, même si la plupart des élèves de troisième année inscrits à l’école sont noirs et hispaniques. « Ce n’est tout simplement pas acceptable », a déclaré Mme Rivera lors d’une récente réunion du comité scolaire. « Je n’avais jamais entendu ces statistiques auparavant, et elles me perturbent beaucoup ». Le programme était ouvert à tous les élèves des écoles publiques de Boston qui avaient passé un test connu sous le nom de Terra Nova en troisième année et avaient obtenu une note élevée. Les étudiants du programme avancé ont la possibilité d’étudier des sujets plus en profondeur et se voient offrir plus de travail scolaire que ne l’exige le programme traditionnel. 

Équité des résultats plutôt qu’égalité de traitement

L’administration Biden a déclaré que « l’équité » — entendre l’égalité des résultats et non des chances est la pierre angulaire de ses politiques étrangères et nationales.  

Le mercredi 3 février 2021, le ministère de la Justice américain a abandonné son action en justice contre l’Université de Yale pour sa politique d’admission discriminatoire fondée sur la race. Sous l’ancien procureur général Bill Barr, la justice avait déclaré que cette discrimination raciale de Yale (qui discrimine en pratique contre les bons étudiants asiatiques et blancs à cause de leur race) violait la loi de 1964 sur les droits civils. Le ministère a agi avant même que le Sénat n’ait confirmé un nouveau procureur général ou chef de la Division des droits civils désigné par le président démocrate Biden. 

« Je suis totalement choqué par la décision hâtive du Ministère de la Justice de Biden d’abandonner le procès contre Yale, huit jours seulement après que le président Biden a signé un décret prétendant lutter contre la discrimination anti-asiatique », a déclaré le président de la Coalition asiatique américaine pour l’éducation, Yukong Zhao.

Les Étudiants pour des admissions justes, qui ont perdu leur procès contre Harvard devant la Cour d’appel du premier circuit en novembre, ont toujours affirmé que la Cour suprême est le tribunal qui avait le plus de chance de leur accorder une victoire dans sa lutte contre les politiques d’admission discriminatoires basées sur la race. En attendant, le groupe a déclaré qu’il intentera sa propre action contre Yale puisque le Ministère de la Justice, désormais aux ordres des démocrates, avait abandonné sa poursuite. 

Au cours des deux dernières années, les électeurs de deux des États américains parmi les plus libéraux — celui de Washington et la Californie — ont voté contre des référendums (initiatives) qui auraient abrogé les interdictions de discrimination raciale. Une enquête Pew de 2019 a révélé que 73 % des Américains pensent que la race ne devrait pas être un facteur d’admission à l’université. 



1 WGBH est une station de télévision non commerciale éducative américaine basée à Boston, dans le Massachusetts. Elle est membre du réseau Public Broadcasting Service (PBS) et produit plus des deux tiers des programmes nationaux de PBS diffusés en première partie de soirée. Elle est diffusée par Bell au Québec sur les canaux 284 (SD) et 1204 (HD).

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28 février 1712 — naissance du Marquis de Montcalm

Le 28 février 1712 naquit Louis Joseph de Montcalm-Gozon, marquis de Saint-Véran (dit de Montcalm) à Candiac dans le Gard (Midi de la France). Il se maria le 2 octobre 1734 avec Angélique Talon du Boullay. Ils eurent dix enfants, dont cinq atteignirent l'âge adulte.

C'est en 1732, à l'âge de 20 ans, que Montcalm débute sa carrière militaire. Il sert tout d'abord en Rhénanie, et ensuite pendant la guerre de succession d'Autriche, où il récolte sa première blessure au siège de Prague. Il devient colonel du régiment d'Auxerrois et Chevalier de Saint-Louis, distinction accordée pour ses actes de bravoure... On lui propose de prendre le commandement des troupes qui combattent en Nouvelle-France.

Il est envoyé à Québec en 1756 comme commandant des troupes françaises en Amérique du Nord pendant la guerre de Sept Ans.


Montcalm acclamé par ses troupes après sa victoire décisive de Fort Carillon
Au printemps 1756, il est nommé maréchal de camp pour les opérations en Nouvelle-France. Ses premières campagnes contre les Britanniques sont des succès majeurs. Il augmente les défenses de Fort Carillon sur le lac Champlain. Il capture et détruit Fort Oswego sur le lac Ontario en 1756. Sa victoire à Fort William Henry en 1757 est gâchée par ses alliés amérindiens. Il remporte une victoire inespérée à Fort Carillon en 1758. À l’automne de cette même année, on lui accorde une promotion au grade de lieutenant général : rien de moins que le deuxième degré dans la hiérarchie militaire française. Il soutient le siège de la ville de Québec pendant près de trois mois avant d'être mortellement blessé lors de la bataille des plaines d'Abraham, perdue devant les forces britanniques commandées par James Wolfe. À l'agonie, il aurait eu une petite discussion avec son chirurgien :
« Combien de temps me reste-t-il à vivre ?
— Quelques heures à peine.
— Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais à Québec. »

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Qui étaient les émeutiers du Capitole ?

Le Washington Post a analysé les finances des émeutiers du 6 janvier à Washington. 

Près de 60 % des personnes poursuivis par la justice dans le cadre de cette émeute avaient ou avaient eu de graves problèmes financiers, notamment des dettes écrasantes, étaient menacés de saisie, d’expulsions et avaient des impôts impayés. Ils étaient en moyenne environ deux fois plus susceptibles que l’Américain moyen d’avoir déclaré faillite. Vingt-cinq pour cent avaient été poursuivis à un moment donné par des créanciers. Un cinquième avait risqué de voir leur maison saisie par la banque pour dette impayée. 

Une manifestante de San Diego, une ancienne militaire du nom d’Ashli Babbitt, s’est retrouvée si profondément endettée en essayant de maintenir sa petite entreprise à flot qu’elle a contracté un prêt de soixante-cinq mille dollars à un taux d’intérêt de 169 %.

En fin de compte, elle n’a pas eu à rembourser ce prêt usuraire, un agent de police de Capitol Hill, dont l’identité est toujours tenue secret, a tiré sur Ashli Babbitt dans la gorge ce jour-là et l’a tuée sur place alors qu’elle n’avait aucune arme et ne menaçait personne. Les médias, comme le Guardian, ont accusé Ashli Babbitt d’être une complotiste, une adepte de QAnon, organisation censément suprémaciste blanche même si elle est dirigée par un noir d’extraction cubaine. Il n’y a aucune preuve qu’elle était raciste ou suprémaciste. Il y a beaucoup de preuves qu’Ashli Babbitt était une Américaine fort imprudente et en colère. Pourquoi était-elle en colère ? Parce qu’elle se sentait être une laissée pour compte de l’économie américaine. Elle se disait dégoûtée par la corruption des institutions amércaines les plus puissantes.

Extraits de l’article du Washington Post

Une majorité des personnes arrêtées pour participation à l’émeute du Capitole avaient des antécédents de problèmes financiers. Une série de faillites, de problèmes fiscaux et de créances irrécouvrables soulève des questions pour les chercheurs qui tentent de comprendre les motivations des émeutiers.

Jenna Ryan semblait être une participante improbable dans la foule qui a pris d’assaut le Capitole des États-Unis le 6 janvier. Elle était agente immobilière au Texas. Elle s’est envolée pour Washington en jet privé. Et elle était habillée ce jour-là avec des vêtements mieux adaptés pour une fête d’après-ski qu’une émeute.

Pourtant, Jenna Ryan, 50 ans, est accusée de s’être précipitée dans le Capitole devant des vitres brisées et alors que des alarmes de sécurité retentissaient et, selon les procureurs fédéraux, d’avoir crié : « Luttez pour la liberté ! Battez-vous pour la liberté ! »

Mais d’une autre façon, elle s’intégrait parfaitement.

Malgré ses signes extérieurs de succès, Mme Ryan connaissait des difficultés financières depuis des années. Elle remboursait toujours une amende de 37 000 $ pour impôts fédéraux impayés lorsqu’elle a été arrêtée. Elle avait failli voir sa maison saisie avant cela. Elle a déposé son bilan en 2012. Le fisc l’avait également mis à l’amende en 2010.

Près de 60 % des personnes faisant face à des accusations liées à l’émeute du Capitole avaient eu des problèmes financiers par le passé, y compris des faillites, des avis d’expulsion ou de saisie, des créances irrécouvrables ou des impôts impayés au cours des deux dernières décennies, selon une analyse des archives publiques effectuée par le Washington Post pour les 125 prévenus pour lesquels on dispose d’antécédents financiers suffisamment détaillés. [Plus de 200 personnes ont été arrêtées. A-t-on plus d’antécédents financiers sur ces 125 parce que, justement, ils avaient eu des ennuis avec le fisc ou la justice et étaient donc dans le système ?]

Le taux de faillite du groupe — 18 % — était près de deux fois plus élevé que celui de la population américaine, a constaté le Washington Post. Un quart d’entre eux avaient été poursuivis par un créancier. Et 1 sur 5 d’entre eux risquait de perdre leur maison à un moment donné, selon les documents judiciaires.

Les problèmes financiers sont révélateurs, car ils offrent des indices potentiels pour comprendre pourquoi tant de partisans de Trump — beaucoup avec des carrières professionnelles et peu avec des antécédents criminels violents — étaient prêts à participer à une émeute encouragée [selon le Washington Post, très anti-Trump] par la rhétorique du président […]

À la lecture des informations du Washington Post, Cynthia Miller-Idriss, professeur de sciences politiques qui aide à diriger le laboratoire d’innovation de recherche sur la polarisation et l’extrémisme à l’American University a déclaré : « Je pense que ce que vous trouvez est plus qu’une simple insécurité économique, mais un profond sentiment de précarité au sujet de leur situation personnelle ». « Et cette précarité — jointe à un sentiment de trahison ou de colère de se voir dépossédé — a mobilisé beaucoup de gens ce jour-là. »

Les erreurs financières des émeutiers accusés allaient de petites dettes de quelques milliers de dollars il y a plus de dix ans à des impôts impayés de 400 000 dollars et des maisons menacées de saisie ces dernières années. Certaines de ces personnes semblaient avoir retrouvé leur assise financière. Mais beaucoup d’entre elles ont autrefois été près du gouffre.

[…]

Les pauvres et les peu-instruits ne sont pas plus susceptibles de rejoindre des mouvements extrémistes, selon les experts. Il y a quelques années, deux professeurs ont trouvé le contraire dans le cas des radicaux islamistes : un nombre étonnamment élevé d’ingénieurs en faisait partie.

Dans l’attaque du Capitole, les propriétaires d’entreprise et les cols blancs représentaient 40 % des personnes accusées d’avoir participé [à l’émeute], selon une étude du Chicago Project on Security and Threats de l’Université de Chicago. Seuls 9 pour cent semblaient être au chômage. […]

 

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Analyse du désarroi des classes moyennes blanches aux États-Unis

Les agriculteurs et restaurateurs blancs ne bénéficieront pas du projet d’aides contre les effets de la Covid (HR 1319, approuvé par la Chambre des députés américains, samedi 27 février 2021 à 219 voix contre 212).

L’article 1005 du projet de loi offre aux propriétaires d’exploitations agricoles “socialement défavorisés” une remise totale de dettes pouvant atteindre des centaines de milliers de dollars par agriculteur. Mais les hommes blancs n’auront pas à faire une demande. La définition de “socialement défavorisé” donnée par le projet de loi, tirée d’un autre texte de la loi fédérale, limite l’aide aux groupes raciaux qui ont été victimes de discrimination par le passé.

De même, la discrimination touche l’aide apportée aux restaurants par le projet de loi. Il accorde aux propriétaires de restaurants jusqu’à 5 millions de dollars par établissement pour compenser les pertes causées par les fermetures. 

Mais il y a un hic : seuls les femmes, les anciens militaires et les propriétaires de restaurants “socialement et économiquement défavorisés dans la société” (encore une fois, selon la définition raciale figurant dans la loi fédérale) peuvent faire une demande pendant les trois premières semaines du programme. La plupart des hommes blancs vont au bas de la pile, même si leurs besoins d’aide étaient plus pressants.

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Suicide : déclin mondial mais augmentation chez les blancs américains 

 

Analyse du désarroi des classes moyennes blanches aux États-Unis

La traduction du succès de librairie d’Anne Case et Angus Deaton, Morts de désespoir, arrive tardivement en France. Leur analyse du désarroi des classes moyennes blanches aux États-Unis reste cependant d’actualité. Recension par Charles Jaigu.

C’est peut-être parce qu’Angus Deaton est un enfant de la méritocratie, le fils d’une famille écossaise modeste, qu’il est si attentif aux pannes spectaculaires de l’ascenseur social dans son pays d’adoption. Il a reçu le Nobel d’économie en 2015, au moment où il publiait avec Anne Case, son épouse, elle aussi économiste à l’université de Princeton, une étude troublante sur la baisse de l’espérance de vie aux États-Unis, pour la première fois depuis plus d’un siècle. [Cette baisse de l’espérance de vie aux États-Unis s’est prolongée pendant les six premiers mois de 2020, sans que cela soit soit le seul fait de la Covid qui n’a eu un effet notable qu’à partir de mars 2020. Dans la première moitié de 2020, l’espérance de vie à la naissance pour la population américaine était de 77,8 ans par rapport à 78,8 ans en 2019 et à 78,9 ans en 2014. L’espérance de vie à la naissance pour les hommes était de 75,1 ans au premier semestre 2020, représentant une baisse de 1,2 an, par rapport à 76,3 ans en 2019. L’espérance de vie s’établit désormais à 78,0 ans pour les blancs (non hispaniques), 79,9 ans pour les Hispaniques (oui, supérieur aux blancs) et 72,0 ans pour les noirs.] 

À ce premier constat s’ajoutait un autre, encore plus déroutant. La hausse des morts concernait les Blancs n’ayant pas fait d’études supérieures.

Les primeurs de ce livre sont aujourd’hui éventées. Les deux indicateurs de la crise du modèle américain sont devenus un cliché connu de tous. Mais l’enquête conserve un intérêt, au moment où « les minorités visibles » s’affirment aux États-Unis avec de plus en plus de radicalité. La majorité invisible, blanche, puisqu’il faut lui donner une couleur par défaut, continue de glisser dans la dépression. Deaton souligne que la perte de la position dominante des Blancs vis-à-vis des minorités explique en partie leur sentiment de dépossession. Mais cette raison s’ajoute à tant d’autres, qui sont mises bout à bout et dressent le tableau d’un phénomène strictement américain de multiplication des « morts par désespoir » chez les Blancs peu éduqués.

Car c’est en Amérique que les classes moyennes et ouvrières se sont laissé engloutir dans un cycle de suicides, d’alcoolisme, de toxicomanie aux drogues et aux opioïdes. On le sait, ce malaise a débouché sur l’élection de Donald Trump. Ce dernier n’avait pas hésité à brandir l’étude de Deaton et Case pendant la présidentielle de 2016. Le couple avait fait savoir qu’ils n’approuvaient pas le protectionnisme bravache du futur président américain. Deaton nous le redit lors d’un échange de courrier électronique : « Le protectionnisme ne permet pas de recréer le vieux monde des emplois de qualité, c’est une solution populiste classique qui détruit l’objectif qu’elle s’est fixé. »

Dans un livre précédent, La Grande Évasion, Deaton louait l’instinct de survie qui a permis à l’humanité d’inventer le capitalisme pour s’évader d’une « prison » faite de misère et de vies trop brèves. Ce livre en est l’antithèse. Après la lumière, il décrit les ombres au tableau. Il est vrai que, depuis 1989, le capitalisme est seul face à lui-même. Il est plus difficile de bien se tenir quand on n’a pas face à soi un adversaire qui vous défie. L’Amérique des trente dernières années a concentré tous les excès d’une progressive déréglementation, notamment de l’éducation, de la santé, de l’énergie, mais aussi des impôts.

Deaton et Case montrent qu’il y a désormais une muraille de Chine entre les détenteurs d’un diplôme universitaires (soit 33 % des plus de 25 ans), qui raflent les augmentations de salaire et le prestige social, et ceux qui n’ont pas eu accès aux études supérieures : « Les gagnants sont encouragés à considérer leur réussite comme leur propre fait, comme la mesure de leurs mérites, et à mépriser ceux qui ont eu moins de chance », nous écrit-il. Finalement, « plus personne ne parle pour les humbles. » Cela rappelle bien des débats depuis les « gilets jaunes », mais l’état des lieux de la classe moyenne américaine blanche est sans commune mesure avec celui des autres pays développés. C’est une véritable marche funèbre : « Il n’y a qu’aux États-Unis que l’on constate l’augmentation du nombre de ces morts par désespoir ; les systèmes européens, même s’ils sont très chers, évitent cela. »

L’urgence n’est pas l’impôt, mais le droit, les règles, et le retour des régulateurs

Résumons : perte du statut de l’homme blanc, écrasement des salaires, évanouissement des églises et des syndicats. Trop de ressorts se sont cassés au pays des opportunités pour tous. C’est pourquoi les auteurs refusent d’accuser la mondialisation. Pour eux, la cause du mal est l’effondrement des institutions régulatrices qui ont laissé régner les lobbys prédateurs. Ce livre est un réquisitoire en règle contre les passe-droits d’une méritocratie devenue cynique et arrogante. « Wall Street » est allé trop loin par rapport à « Main Street ». « Nous dénonçons la recherche de rentes et la légalisation du vol par des entreprises ou des particuliers qui obtiennent des avantages réglementaires exorbitants au préjudice du plus grand nombre. Les compagnies pharmaceutiques ont tous les droits, notamment de commercialiser des médicaments qui tuent », résume Deaton.

Car l’une des raisons de cet abandon de la promesse d’une prospérité partagée est le Far West médical qui s’est développé au pays qui jadis cultivait comme les autres le « welfare state ». C’est la thèse centrale du livre : le système de santé américain marche sur la tête. « Les systèmes de santé sont en difficulté partout, et la surconsommation des soins que l’on voit en France à cause de l’accès gratuit est un problème, mais les Américains ont le pire de tous », nous répond-il, « la France dépense 11,3 % de son PIB, et les États-Unis 18 %, et elle obtient de bien meilleurs résultats. » L’OCDE a en effet depuis longtemps classé le système de santé américain « parmi les moins performants ». Il n’empêche pas la baisse de l’espérance de vie depuis 2014. La pandémie ne fait que révéler ces dysfonctionnements dramatiques.

Que cela ne soit pas une cause d’autosatisfaction en France. La gestion de la pandémie a beaucoup laissé à désirer, alors que la part du PIB consacrée à la santé est la plus élevée d’Europe. Déjà, certains demandent plus d’impôts et plus de dépense publique pour « sauver l’hôpital ». Il ne faut jamais rater une occasion de dénoncer cette obsession française pour la redistribution punitive. Mais le cas américain est à l’autre bout du spectre. La hausse des impôts des plus riches aux États-Unis aurait certainement un sens. Pourtant les auteurs n’en font pas une priorité : « Nous ne pensons pas que la fiscalité soit la
solution contre ceux qui abusent ; le moyen d’arrêter les voleurs est de les empêcher de voler, et non d’augmenter leurs impôts »,
écrivent-ils. Autrement dit, l’urgence n’est pas l’impôt, mais le droit, les règles, et le retour des régulateurs. Ce point avait pourtant été compris par tous après la crise de 2008. Mais la leçon a été très vite oubliée aux États-Unis, chez les banquiers, dans la « Big Tech », ou la « Big Pharma ». Les lois antitrust doivent être réinventées aux États-Unis. « Il y a des abus, soit dans les domaines où les marchés sont inefficients, comme la santé, soit dans le domaine des techniques numériques, où le statu quo engendre des positions dominantes qui posent un problème de fond. La pression est très forte aux États-Unis, et des changements vont intervenir, même si personne n’en connaît encore les modalités », conclut Deaton.

Morts de désespoir,
par Anne Case et Angus Deaton,
publié le 24 février 2021,
aux Presses universitaires de France,
à Paris,
396 pp.
ISBN-10 : 2 130 827 357

 

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