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| Six élèves et deux institutrices |
Lundi 5 octobre, 8 h 20. À l’heure où les lycées de France s’embrasent, une (toute) petite école de haute montagne s’apprête à ouvrir ses portes dans la joie et la bonne humeur. Nous sommes à La Gurraz, charmant village savoyard de 35 âmes, rattaché à la commune de Villaroger (Tarentaise). En ce jour ensoleillé d’automne, le cadre a des airs de carte postale, et l’atmosphère ressemble à celle d’une publicité d’antan. Dans l’étroite cour de récréation grillagée, sous le regard bienveillant de Sylvie, directrice et institutrice de l’unique classe de l’école, Guerlain, 6 ans, joue avec Hugo, 9 ans, et sa petite soeur Gaëlle, 4 ans. Le trio est arrivé quelques minutes plus tôt du hameau voisin de La Savinaz [le z final est muet dans les noms savoyards, en dialecte cela indique que le a porte l'accent tonique], dans une fourgonnette de la mairie conduit par Mireille, l’une des deux institutrices. Ils sont rapidement rejoints par leurs camarades de La Gurraz : Lisa et Élina, deux cousines de 11 ans, et Charly, 9 ans. L’effectif étant au complet, il est temps de rentrer en classe. C’est dans cette pièce aux murs tapissés de lettres majuscules et minuscules, de planisphères et de dessins que le cinéaste Pascal Plisson a posé ses caméras deux ans plus tôt pour réaliser, sur une année scolaire, son documentaire Ma toute petite école. De retour sur son « plateau », le réalisateur, césarisé en 2014 pour l’inoubliable Sur le chemin de l’école, explique ce qui l’a mené jusqu’à ce coin reculé de France. « Ayant l’intention de tourner un film sur nos écoles rurales, j’ai rencontré Alain Emprin, le maire de Villaroger. Lorsqu’il m’a parlé de La Gurraz, son petit village coincé entre deux couloirs d’avalanche, et de ses habitants qui se battaient pour maintenir leur école ouverte, j’ai immédiatement trouvé leur combat passionnant et voulu mettre un coup de projecteur sur cette réalité. »
3 300 CLASSES UNIQUES
Ici, les récréations se font au bon air de la montagne.
À la rentrée 2025, on dénombrait 3 300 écoles publiques à classe unique en France (soit 8 % des écoles publiques). Si beaucoup sont menacées de fermeture, celle de La Gurraz survit, pour l’instant, grâce à l’engagement du maire, qui a demandé la création d’un « poste à profil ». Ce type de poste nécessite des compétences ou des aptitudes particulières (parler un patois, par exemple), comporte des missions spécifiques (comme l’enseignement dans une classe multiniveau) ou peut être lié à un contexte géographique particulier (des zones reculées comme les îles bretonnes ou les villages d’altitude). Un statut qui a permis à Sylvie de décrocher son poste. « J’étais institutrice dans la ZEP d’un quartier chaud d’Orléans et rêvais depuis dix ans de m’installer à la montagne, raconte-t-elle. Mais je partais avec deux handicaps puisque je voulais quitter un département déficitaire, le Loiret, pour rejoindre les territoires de montagne qui attirent, eux, beaucoup d’enseignants. »
Son expérience d’institutrice dans une classe à plusieurs niveaux, sa motivation et son contact humain lui ont permis d’être retenue parmi les 200 personnes ayant présenté une candidature spontanée et de faire le bonheur de tout un village. « C’est une perle ! » assure la grand-mère de Guerlain, qui a usé ses galoches, quelques décennies plus tôt, dans la même cour.
Hugo a beau être en CM1 [9-10 ans], son travail est souvent associé à celui des filles de CM2 [10-11 ans].
“La classe multiniveau favorise l’entraide, l’autonomie, le respect des autres et la stimulation, car les enfants ont toujours une oreille qui traîne”
Dans sa classe, Sylvie joue les chefs d’orchestre avec autant de maîtrise que de plaisir. Pendant que Nadine, l’Atsem du matin, veille sur les travaux de peinture de la petite Gaëlle, et que son chien Azur déambule entre les tables, la maîtresse lance Guerlain sur l’apprentissage d’un nouveau son, le « che », avant de s’atteler à la dictée des trois grands. Si la classe multiniveau impose à l’enseignante de jongler en permanence entre consignes et corrections, cela semble correspondre à sa souplesse mentale, son tempérament dynamique et sa vision de l’enseignement. « Chez les enfants, ce système favorise l’entraide, l’autonomie, le respect des autres et la stimulation, car ils ont toujours une oreille qui traîne. Pour les professeurs – en tout cas pour moi –, c’est plus de préparation en amont mais, une fois en classe, c’est exaltant. Les différents niveaux ne m’effraient pas parce qu’en ZEP, sur 26 élèves de CE2, j’avais bien 10 niveaux différents, entre ceux qui ne maîtrisaient pas le français et ceux qui ne savaient pas lire correctement. Ici, on peut être sûr qu’ils partent tous au collège en sachant lire et écrire. »
MENACÉE DE FERMETURE
Il n’y a qu’à voir le niveau de lecture de Guerlain, début octobre, pour comprendre qu’il saura déchiffrer un livre entier avant même que ne soit affiné le persillé de Tignes que produit sa mère, l’ancienne championne de ski Anémone Marmottan. Mais si la professeur des écoles (rémunérée 3 000 euros net à sa trente-cinquième année d’enseignement – avec une prime de base pour la direction de 247 euros brut) peut effectuer avec chaque enfant un travail personnel, elle a bien conscience que c’est grâce au nombre très restreint d’élèves dont elle a la charge. L’année de tournage du film de Pascal Plisson, ils étaient huit. Mais avec le départ de certains au collège de Bourg-Saint-Maurice et l’absence d’Élona et Aron, partis faire le tour du monde avec leurs parents dès la fin de la dernière saison de ski, ils ne sont que six malgré l’arrivée des petits. Les effectifs des années à venir occupent alors toute l’attention de la maîtresse et du maire. Ce dernier espère avoir trouvé une solution : « Le logement étant un vrai problème dans notre région, j’ai proposé de transformer l’ancien presbytère en appartements pour installer, dès la rentrée 2028, des familles qui s’engageraient à scolariser leurs enfants au sein du village. » En attendant, la classe pourra compter sur l’arrivée d’Alix, le petit frère de Guerlain, dont le faire-part de naissance a été affiché sur le tableau de liège comme un trombinoscope de la relève. Mais si l’effectif passe un jour à trois, Sylvie comprendra que les parents fassent le choix de scolariser leurs rejetons ailleurs. « Les enfants ont besoin d’un minimum de stimulation, et trois élèves, ce n’est pas assez », admet-elle. Vient l’heure de la pause repas. Quand les petits de La Gurraz (ils prononcent La Gurre) rentrent déjeuner dans leurs chalets, ceux de La Savinaz sortent leurs gamelles et partagent leur pique-nique sous la surveillance de Mireille. Pour Charly, aujourd’hui, c’est le moment de monter en voiture. Il doit rejoindre Albertville (à 75 km de là !) afin d’honorer son rendez-vous annuel d’ophtalmologie. Si les habitants des zones reculées ont l’habitude de ce genre de sacrifice, ceux des villages de montagne savent en outre vivre en autarcie lorsque les routes sont trop enneigées pour être déblayées. Mais pour l’heure, dans la classe, un seul être manque et tout est dépeuplé. La visite des pensionnaires de l’Ehpad voisin tombe à pic. Elle a été organisée par quelques bénévoles qui favorisent les échanges entre les aînés et la jeune génération. La présence de Pascal Plisson oriente la conversation sur le tournage et ses répercussions. Quand Guerlain assure que voir le film lui « a rappelé (sa) jeunesse » (l’élève de CP n’était alors qu’en moyenne section), Lisa, qui rêve depuis toujours de devenir coiffeuse, explique qu’elle aimerait désormais exercer ce métier sur un plateau de cinéma. Pour l’occasion, la classe a cuisiné deux gâteaux au yaourt. Une façon pour la maîtresse de faire travailler chacun : « Quand les CP sont chargés de lire à voix haute la recette, les CM1 travaillent les proportionnalités en convertissant les doses pour 4 personnes en 8 ou 10 et les plus petits doivent mélanger sans faire déborder la préparation du saladier », explique Sylvie. Car tout ici est propice à l’éveil, à l’apprentissage et au développement de l’autonomie. À la période des sports d’hiver, lorsque les parents travaillent d’arrache-pied dans les stations voisines, il est fréquent de voir des gamins de 5 ans se lever, s’habiller seuls et préparer leurs petits déjeuners avant d’aller à l’école. À 16 h 30, lorsque la maîtresse annonce la fin des cours, ils jouent dehors, qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il vente : 365 jours par an, la nature demeure leur terrain de jeu et d’exploration.
UNE OUVERTURE SUR LE MONDE
Régulièrement mis à contribution par leurs familles pour donner un coup de main à la ferme ou à la maison, les enfants ont aussi la possibilité de s’ouvrir à d’autres environnements. Grâce aux initiatives de la maîtresse et du maire, ils participent à des rencontres sportives interécoles avec les autres établissements de la région, et la mairie finance chaque année un voyage scolaire : après Saint-Raphaël, Noirmoutier et Paris, la prochaine classe de découverte devrait s’organiser dans la Vallée d’Aoste. Loin de délaisser ces écoles, le rectorat ne manque jamais une occasion d’encourager les projets. « Je ne ressens plus le poids de l’administration, assure Sylvie. Quand, hier, j’avais tendance à fuir les inspecteurs, ici, j’ai leur portable et peux les appeler à tous moments. J’ai beau être isolée, je me sens plus entourée et soutenue qu’avant. » De quoi laisser collègues, élèves et parents rêveurs… Une toute petite école qui livre de grandes leçons.
Source : Figaro Magazine
