mardi 6 octobre 2026

Une machine redoutable et ultra-efficace en maths

La preuve dans le code

Recension de The Proof in the Code, de Kevin Hartnett — Quanta, 288 pages, 30 $ américains, parue dans le Wall Street Journal légèrement adaptée pour un public francophone non scientifique. Nos commentaires entre crochets.

Le monde des mathématiques a été ébranlé jusqu'à ses fondements le mois dernier, quand OpenAI a annoncé avoir résolu l'un des problèmes les plus célèbres de la discipline. Le problème de Navier-Stokes [un problème central de la dynamique des fluides : ces équations décrivent l'écoulement de l'eau ou de l'air, et l'on ignore encore si elles admettent toujours des solutions régulières ; c'est l'un des sept « problèmes du millénaire », dotés d'un prix d'un million de dollars chacun], qui porte sur la dynamique complexe des fluides, avait résisté aux assauts des mathématiciens pendant près de deux siècles. Pour en venir à bout, OpenAI a lancé un essaim de 10 000 agents d'intelligence artificielle, qui ont eu besoin de 88 heures pour parvenir au résultat, puis de 17 heures supplémentaires pour le faire confirmer par le programme de vérification informatisée Lean [un « assistant de preuve » : un logiciel qui contrôle, pas à pas, la validité logique de chaque étape d'une démonstration]. En chemin, la société a devancé Tristan Buckmaster, mathématicien à l'Université de New York, et ses collaborateurs, qui étaient sur le point d'aboutir à une solution. L'annonce a été un choc pour nombre de mathématiciens et a suscité un profond questionnement. Mais elle n'aurait peut-être pas surpris Alan Turing.

Turing n'avait que 24 ans en 1936, quand il a imaginé une expérience de pensée simple mais radicale : représentons-nous, proposait-il, une machine composée d'un ruban infini divisé en cases où sont écrits des signes, et d'une « tête » (c'est son terme) capable de lire et d'écrire des signes. La tête lirait le signe contenu dans une case, répondrait en écrivant un autre signe, puis passerait à la case suivante et recommencerait — le tout selon un ensemble de règles fixées à l'avance. La proposition paraissait à la fois triviale et inutile : après tout, la machine ne « fait » rien d'autre que transformer des signes dépourvus de sens en d'autres signes dépourvus de sens. Et pourtant, la « machine de Turing », comme on finirait par l'appeler, a fourni les fondements théoriques de tous les ordinateurs conçus depuis.

Turing n'était pas informaticien, même s'il a inventé la discipline. C'était un mathématicien, et sa machine incarnait le « formalisme » [une école de pensée selon laquelle faire des mathématiques, c'est déplacer des symboles selon des règles convenues, sans se préoccuper de leur « sens »] — une idée qui transformait alors son domaine : loin d'être l'étude de vérités universelles, les mathématiques ne seraient rien d'autre que la manipulation de signes dépourvus de sens selon des règles prédéterminées. Quoi de plus approprié, dès lors, qu'une machine qui fait exactement cela ? Il s'ensuivait que la machine de Turing pouvait produire toutes les mathématiques possibles — et bien mieux qu'un être humain, par nature sujet à l'erreur.

Comme le raconte Kevin Hartnett dans The Proof in the Code (« La preuve dans le code »), dès que les premiers ordinateurs numériques furent disponibles, leurs créateurs cherchèrent à mettre la proposition de Turing à l'épreuve. Dans les années 1950 et 1960, des chercheurs mirent au point des « prouveurs » automatiques de théorèmes (ATP), capables d'examiner de longues formules mathématiques pour déterminer si elles étaient vraies sous certaines conditions. Les ATP se révélèrent puissants et efficaces — du moins pour certains types de problèmes.

Lean fut d'abord un programme conçu pour déceler les bogues des produits de Microsoft. Il a fini par révolutionner les mathématiques.

Il apparut toutefois clairement que la plupart des questions qui intéressent les mathématiciens ne se prêtent pas si facilement à la machine. C'est pourquoi, quitte à transiger sur l'idéal de la démonstration mécanisée, les chercheurs développèrent les assistants interactifs de preuve (ITP) : le mathématicien propose une argumentation formelle, et le programme vérifie si elle est correcte, et à quelles conditions. Grâce à cet outil plus souple, Kenneth Appel et Wolfgang Haken réussirent en 1976 à démontrer le théorème des quatre couleurs [l'affirmation que quatre couleurs suffisent pour colorier n'importe quelle carte de façon que deux régions voisines ne portent jamais la même couleur], qui tenait en échec les mathématiciens depuis plus d'un siècle ; et Thomas Hales fit de même pour un problème plus prestigieux encore : la conjecture de Kepler, vieille de quatre siècles [la question de savoir comment empiler des sphères identiques — des oranges, par exemple — pour qu'elles occupent le moins d'espace possible].

Même ainsi, les ITP restèrent impopulaires auprès des mathématiciens en exercice. Ces derniers découvrirent vite que rendre une argumentation mathématique compréhensible pour un programme informatique exigeait un travail colossal. Il fallait réduire le raisonnement à un enchaînement formel d'étapes à donner le vertige — et en faire autant pour toutes les mathématiques sur lesquelles il reposait. Dans leurs échanges ordinaires, les mathématiciens s'appuient sur un vaste fonds de savoir qu'ils peuvent tenir pour acquis chez leurs collègues. Pour soumettre un raisonnement à un ITP, tout cet arrière-plan doit être saisi, explicitement et formellement, jusqu'aux définitions les plus élémentaires des nombres. Paradoxalement, s'attaquer à un problème mathématique à l'aide de l'ordinateur se révélait souvent bien plus laborieux que le traiter à la méthode traditionnelle.

The Proof in the Code raconte l'histoire de Lean, l'ITP qui a fini par installer la démonstration par ordinateur au cœur des mathématiques contemporaines. Lean est né de l'imagination de Leonardo de Moura, informaticien chez Microsoft Research au début des années 2000. Son objectif initial était modeste : créer un programme capable de repérer les bogues cachés dans les produits Microsoft. Son programme Z3 s'avéra très efficace à cette tâche pour Windows 7, avant sa sortie en 2009, et Lean devait aller plus loin : là où Z3 ne pouvait vérifier que des exécutions particulières d'un programme avec des valeurs particulières, Lean fut conçu pour traquer les bogues dans les programmes pris dans leur ensemble.

De Moura comptait sans doute mettre Lean au service de la rentabilité de Microsoft ; il découvrit pourtant rapidement que les personnes les plus intéressées par le programme étaient les mathématiciens. Chercher les bogues d'un programme informatique, il se trouve, se distingue à peine de la vérification d'une démonstration mathématique formelle — précisément le travail des ITP. M. de Moura se mit donc à travailler de près avec un petit cercle de mathématiciens résolus à faire de l'ordinateur un outil standard de leur discipline.

[L'auteur du livre] Hartnett brille surtout lorsqu'il peint les personnalités et les dynamiques de ce petit cercle. M. de Moura, brillant mais effacé, maintient le projet sur les rails à force d'acharnement. Son plus proche collaborateur, Jeremy Avigad, est un mentor universitaire dans la plus pure tradition, qui rallie ses étudiants à la cause. Mario Carneiro, plus jeune, se heurte parfois à M. de Moura ; il possède une passion inextinguible pour la formalisation des démonstrations. Kevin Buzzard, théoricien des nombres britannique haut en couleur, est convaincu que Lean va débarrasser les mathématiques de leur laisser-aller excessif.

Pour conjurer la besogne de Sisyphe qu'aurait représentée la formalisation, à partir de zéro et à chaque fois, de toutes les mathématiques pertinentes, les enthousiastes de Lean décidèrent de créer Mathlib [une bibliothèque où sont rassemblés des milliers de résultats mathématiques déjà formalisés, les lemmes, afin que les nouvelles démonstrations puissent s'appuyer sur ce socle commun] — une bibliothèque de mathématiques formalisées. Ce fut une entreprise de longue haleine et sans terme défini, qui provoqua des frictions au sein de l'équipe. En particulier, M. de Moura, absorbé par l'amélioration des capacités fondamentales de Lean, passait de longues heures chaque jour à corriger les entrées de Mathlib soumises par d'autres contributeurs, qui lui paraissaient exigeants et peu respectueux. Mais à mesure que la bibliothèque grossissait et que sa réputation se répandait, toujours plus de mathématiciens furent attirés par la contribution, et rejoignirent le cercle Lean.

Une percée survint fin 2020. Peter Scholze, lauréat de la médaille Fields (surnommée « le Nobel des mathématiques »), demanda de l'aide à M. Buzzard : Lean pourrait-il vérifier sa démonstration la plus récente et la plus ardue, dans un domaine appelé « tenseurs liquides » [un domaine sans rapport avec les liquides ordinaires — le nom désigne certains espaces de fonctions particuliers] ? Comme cette démonstration reposait sur une montagne de résultats antérieurs, la faire passer par Lean exigeait de formaliser tout ce savoir mathématique et de l'inscrire dans Mathlib. Le projet mobilisa 28 mathématiciens et 18 mois de travail ; mais en juillet 2022, M. Scholze annonçait que Lean avait vérifié sa démonstration. Un an plus tard, Terence Tao, de l'Université de Californie à Los Angeles — autre médaillé Fields, et peut-être le mathématicien le plus influent du monde — réunit un groupe encore plus vaste pour utiliser Lean à vérifier sa démonstration de la conjecture polynomiale de Freiman-Ruzsa [une conjecture de combinatoire additive, domaine qui étudie notamment les propriétés des ensembles de nombres sous l'addition]. Il n'était plus possible d'en douter : Lean était devenu un pilier des mathématiques de pointe.

Mais alors même que Lean faisait ses preuves, une autre révolution se jouait hors des amphithéâtres. D'abord OpenAI, puis de nombreuses autres sociétés, se mirent à offrir de grands modèles de langage (LLM) capables d'écrire de la prose, de traduire la parole, de produire des vidéos à la demande, et bien davantage. Entraînés sur des masses sidérantes de sources produites par des humains, ces LLM recourent à des algorithmes statistiques pour produire des résultats quasi impossibles à distinguer de créations humaines.

Les LLM fournissaient des résultats déplorables en mathématiques — jusqu'à ce que des humains les branchent sur un programme nommé Lean. Une boucle de rétroaction a permis d'aboutir à des démonstrations correctes.

Au départ, les LLM étaient en effet pitoyables en mathématiques. Quand on leur demandait de générer une démonstration, ils produisaient un texte [de manière probabiliste en devinant le mot suivant le plus probable] qui en avait l'apparence, mais logiquement incohérent. Puis Thomas Hubert, chez DeepMind (Google), trouva le moyen d'améliorer leurs performances : au lieu de s'en tenir à une mauvaise « preuve », les LLM soumettraient leur premier jet à Lean, qui leur renverrait son opinion. Le LLM s'appuierait sur ce retour pour produire une version meilleure, qu'il soumettrait de nouveau à Lean. Après de nombreuses itérations, le système d'IA pouvait produire une démonstration correcte. Ce cycle, démultiplié par l'usage d'agents d'IA autonomes, s'est révélé déterminant dans le résultat d'OpenAI sur Navier-Stokes.

Sommes-nous enfin en présence d'une véritable machine de Turing, capable de produire des mathématiques avancées sans intervention humaine ? On peut sérieusement le soutenir. Et pourtant, à la lecture de The Proof in the Code, qui conduit le lecteur jusqu'au seuil des percées actuelles, l'auteur de l'article a été frappé autant par les limites des mathématiques produites par les machines que par leur puissance. Lean peut vérifier n'importe quel enchaînement de déductions, mais il repose toujours sur Mathlib — un corpus mathématique créé par des humains, jugé important et porteur de sens par des humains.

De même, la démonstration de Navier-Stokes par OpenAI fut, sans l'ombre d'un doute, un exercice fantastiquement complexe de manipulation de signes. Mais ce sont des humains qui ont jugé important de dépenser des millions de dollars en agents d'IA pour se livrer à cet exercice particulier de manipulation de signes. Il faut donc se demander : une méthode de démonstration qui se passe de l'intuition humaine et doit être admise sur parole peut-elle être tenue pour des mathématiques ? Dans une lettre récente, plus de 25 médaillés Fields (dont MM. Scholze et Tao) ont répondu : « non ». La démonstration d'OpenAI est presque certainement correcte. Mais un résultat qui ne fait rien pour faire progresser la compréhension humaine, soutiennent-ils, peut difficilement être appelé mathématiques.

La discipline est à un tournant. L'adoption généralisée de Lean et les percées des LLM obligent les mathématiciens, pour la première fois depuis plus d'un siècle, à revisiter les fondements de leur domaine. Qu'est-ce qui mérite d'être appelé mathématiques ? Qu'est-ce qu'une démonstration ? Et à qui, de l'humain ou de la machine, revient le mérite ? The Proof in the Code, de Kevin Hartnett, est un récit vivant et profondément humain du chemin qui nous a menés jusqu'ici.

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lundi 5 octobre 2026

« Si on filmait les classes, personne ne nous croirait » : un prof raconte 20 ans de banlieue

 
 
Pendant plus de 20 ans, Bruno Gaia a enseigné dans des collèges de banlieue. Dans Blanc cassé, il raconte l’histoire de Nico, 12 ans, et celle de Benoît, professeur dans le même établissement.

Un roman né d’une « décennie de la chute » : niveau qui s’effondre, communautarisme, omerta du « pas de vague », management par la terreur.

Dans cet entretien, il explique pourquoi il a fini par témoigner, comment l’institution communique sans vraiment agir et pourquoi, selon lui, beaucoup de parents n’imaginent pas ce que vivent certains élèves — notamment ceux qui se retrouvent minoritaires dans leur propre collège.

Il parle aussi d’« assimilation à l’envers », de la scène finale avec la mère de Nico et de sa volonté de rester romancier plutôt que militant.

📕 Blanc cassé — par Bruno Gaia
Éditions de La Nouvelle Librairie

Pour le commander chez l'éditeur: https://nouvelle-librairie.com/boutique/editions-la-nouvelle-librairie/blanc-casse/
(Disponible aussi sur Amazon)
  • Présentation du livre et du titre
  • Pourquoi écrire après 20 ans d’enseignement
  • Le « pas de vague » et l’omerta
  • Ce que fait vraiment l’Éducation nationale
  • Pourquoi raconter ça à travers un enfant de 12 ans
  • Communautarisme et normalisation
  • L’assimilation à l’envers
  • La mère de Nico : la scène qui justifie tout

France — le parcours du combattant des familles qui veulent faire l’école à la maison

RÉCIT - En 2020, le discours des Mureaux annonçait la restriction draconienne de l’instruction à domicile. Depuis l’entrée en vigueur de cette loi, les familles se plaignent de complications administratives arbitraires. Une enquête parlementaire sera publiée le 7 octobre.

Le 1er octobre 2020, Josué Rauscher obtenait une excellente nouvelle. Son école lui annonçait que sa demande de disponibilité avait été acceptée. Ce professeur de 57 ans allait pouvoir se consacrer à l’instruction de son fils Célestin, alors âgé de 5 ans, pour qui son épouse et lui ne trouvaient aucune solution de scolarisation du fait d’une atypie. Formé par une méthode toute personnelle de son père, le petit garçon savait lire depuis ses 2 ans 1/2. Le lendemain, 2 octobre 2020, en consultant la presse, Josué Rauscher a déchanté aussi vivement qu’il s’était réjoui. Ce jour-là, Emmanuel Macron a prononcé son discours «des Mureaux» consacré au séparatisme islamiste et à un projet de loi imminent. « Je l’ai pris très personnellement ce discours,se souvient cet Aixois, il remettait en question un choix crucial pour lequel on avait fait le sacrifice de mon salaire.»  

De la guerre d’Algérie aux attentats de Charlie Hebdo, le président a pendant plus d’une heure déploré les racines et les conséquences d’un «projet conscient, théorisé, politico-religieux, qui se concrétise par des écarts répétés avec les valeurs de la République». Obligation de neutralité étendue aux salariés des entreprises délégataires de service public, extension des motifs de dissolution des associations… Les futures mesures du projet de loi furent ainsi égrenées dans la ville des Yvelines. Jusqu’à la plus inattendue, celle qui a heurté Josué et des dizaines de milliers de familles, présentée par le président comme l’une des décisions éducatives «les plus radicales depuis les lois de 1882 et celles assurant la mixité scolaire entre garçons et filles en 1969».

«Rappeler l’importance de l’école»


Ce 2 octobre 2020, Emmanuel Macron a annoncé qu’à l’avenir, l’instruction en famille (IEF) serait «strictement limitée, notamment aux impératifs de santé». Un changement «de paradigme» devenu, «une nécessité». Les parents de plus de 60.000 enfants apprirent qu’ils devraient faire état d’une maladie de leur progéniture ou d’un motif quasi aussi restreint pour poursuivre cette pratique, jusque-là très libre, déclarative, aussi bien choisie par des zadistes [gauche anarchiste] que par des familles traditionnelles, et au milieu des deux par des foyers aux profils variés. Consacrée par les lois Ferry dans lesquelles le législateur précisait qu’elle pouvait être dispensée « par le père de famille » ou «par toute personne qu’il aura choisie ». En 1998, une révision avait instauré des vérifications annuelles obligatoires pour lutter contre l’emprise des sectes [et la secte gauchiste?]. 

«À ce moment-là, la loi a aussi été reformulée pour dire que l’instruction devait être assurée “ prioritairement” dans les établissements scolaires, explique Philippe Bongrand, maître de conférences en sciences de l’éducation à CY Cergy Paris Université et co-auteur de L’Instruction en famille en France. Mais au fond, ça ne changeait pas grand-chose. La loi de 2021, votée moins d’un an après le discours des Mureaux, a été une restriction autrement plus importante.» Assumée avec fierté par ses artisans, parmi lesquels l’ancien ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. «Notre but était double : rappeler l’importance de l’école [et non de l'instruction] en tant qu’élément de notre vie républicaine et empêcher que, sous couvert d’IEF, des enfants soient enrôlés dans des sectes ou des écoles intégristes», raconte celui qui portait ce projet main dans la main avec Gérald Darmanin quand il était à l’Intérieur.

En décembre 2018, une école coranique clandestine de Marseille avait dû fermer pour des questions de sécurité dans le bâtiment. Parmi ses 43 élèves, plus d’un tiers avait plus de six ans - âge de la scolarisation obligatoire avant 2019 - étaient déclarés en IEF [Rappel: «par toute personne qu’il aura choisie»]. «Et d’autres cas, moins médiatisés, nous ont été rapportés, témoigne Marlène Schiappa, ministre déléguée à la Citoyenneté au moment de l’écriture du texte. L’IEF a pu être instrumentalisée.» Quelques jours plus tard, Samuel Paty était décapité par un fanatique musulman. C’est dans ce contexte qu’après six mois de débats parlementaires houleux, et malgré l’opposition du RN à LFI en passant par LR, la majorité présidentielle a obtenu le remplacement du système déclaratif par un régime d’autorisation préalable géré par les académies.

Cinq ans plus tard, quel bilan ? En juin 2025, la Cour des comptes rapportait que 10.202 demandes d’IEF sur 40.846, soit 25%, avaient été refusées en 2024-2025. Le 7 octobre, les députés Josiane Corneloup (LR) et Vincent Trébuchet (UDR) publieront le rapport tiré d’une mission parlementaire de six mois sur le sujet. Une vaste investigation durant laquelle ils ont interrogé institutions, chercheurs, avocats, associations et parents. Et dont ils nous livrent une première observation : «la relation entre le ministère de l’Éducation nationale et les familles est très très abîmée». Ces dernières estiment que l’importante restriction entrave la liberté d’instruction.

«La loi de 2021 dit “L’instruction est donnée à l’école”. Point. Et par dérogation, par autorisation, elle peut éventuellement, pour des cas très particuliers, être donnée à la maison», reprend le chercheur Philippe Bongrand. En 2020, l’IEF concernait environ 60.000 enfants. En 2021, 70.000. En 2025, le chiffre avait chuté à 30.000. Il omet une statistique fantôme : le nombre de parents en «désobéissance civile», qui la pratiquent sans autorisation. L’association Enfance Libre porte leurs doléances. D’autres comme Laïa, Enfance et liberté ou Unie, représentent les familles dans les clous mais exaspérées. Pour Me Antoine Fouret, avocat au barreau de Paris, cette législation est «un nid à contentieux». Prudente déjà à l’époque, Marlène Schiappa admet une forme de loupé. «On a visé tout le monde et je pense qu’on aurait dû procéder autrement… Depuis, beaucoup de familles m’ont raconté les difficultés administratives auxquelles elles sont confrontées, c’est à rebours de l’esprit de simplification qu’on promettait en 2017.»

Célestin, Sibylle et le tribunal

Au lieu de l’ancienne déclaration simple à la mairie et à l’inspection académique, les familles qui désirent faire l’IEF doivent aujourd’hui envoyer une demande d’autorisation au département en avril. 
  • Motif 1 : médical. 
  • Motif 2 : pratique d’activités sportives ou artistiques intensives.
  • Motif 3 : itinérance de la famille ou éloignement géographique.
  • Motif 4 : situation propre à l’enfant motivant le projet éducatif.
En 2023, 16% des demandes pour le motif 1 ont été refusées. 32% pour le motif 3. Pour le motif 4, le pourcentage de refus est de 38%. «Sans surprise, personne n’est capable de définir ce qu’est une situation propre», constate Me Fouret. «Pendant les débats, les députés de la majorité ont précisé que les motivations pédagogiques, politiques, religieuses des parents ne pouvaient pas être des critères pertinents, relève Philippe Bongrand. La simple envie d’élever un enfant d’une certaine manière n’est pas un élément constitutif d’une situation propre.» Du moins, cela dépend de votre académie relevait la Cour des comptes…

Quand Josué Rauscher et son épouse ont décidé de faire l’IEF à Célestin, leurs motivations étaient exclusivement pédagogiques. «On me prend pour un fou mais déjà quand il était tout petit, j’ai senti chez mon fils un désir de lire. Alors j’ai essayé. J’ai inventé les outils. De gros cartons avec de grosses lettres…» Les premières années du petit garçon en IEF ont eu lieu sous le régime déclaratif. Son père a obtenu l’autorisation auprès de l’académie d’Aix-Marseille grâce à un dossier de motivation pourtant assez modeste, de 6, 7 pages - Me Fouret en compulse parfois qui font 150 pages. 

Ailleurs, Jehanne Malod, diplômée de l’ENS, agrégée, bientôt docteur en histoire, vient d’essuyer un refus après une demande similaire pour sa fille Sibylle, 3 ans. «En avril, j’ai envoyé un dossier d’une quinzaine de pages où je présentais mon programme, un emploi du temps, où j’expliquais que je comptais m’appuyer sur la méthode Montessori et la méthode Charlotte Mason, j’étais assez confiante.» Le premier non l’a surprise. Le second veto, obtenu après un «RAPO» (Recours Administratif Préalable Obligatoire) auprès du recteur d’académie l’a indignée.

«Il n’existe pas d’établissement avec ce genre de pédagogie autour de nous, j’ai la disponibilité et les compétences nécessaires, on a un parc, un potager, des animaux, ce qui me paraît quand même mieux qu’une classe bétonnée avec trente élèves, surtout vu le niveau actuel de l’école…» , énumère-t-elle. Depuis le refus, les Malod sont entrés en «désobéissance civile» : ils ont gardé Sibylle à la maison. « Car on peut tourner le problème dans tous les sens : pour déterminer “l’intérêt supérieur” de nos enfants, nous autres parents savons mieux que d’obscurs fonctionnaires qui ne les connaissent même pas», s’indignent-ils. Que risquent-ils ? Rien ou une suppression des aides de la CAF, une dénonciation aux services sociaux, une amende, de la prison avec sursis, etc. En attendant, la famille a formé un recours. Jugement dans 18 mois. 

Chaque année, les tribunaux administratifs traitent des dizaines de demandes. En 2025, celui de Nancy a par exemple annulé le refus du rectorat concernant un enfant franco-américain que ses parents voulaient voir suivre une part de ses enseignements en anglais en vue d’une installation aux États-Unis. Sur le plan judiciaire aussi, la disparité prévaut. «À Rouen, on a peu de chance d’obtenir une annulation du refus, à Marseille ça peut aller...», recense Me Fouret qui, parmi ses clients, compte «énormément de professeurs de métier», sur le plan religieux, «pas mal de protestants puis des catholiques »et seulement quelques adeptes du «unschooling», l’instruction autogérée par l’enfant. «Essentiellement des gens bien intégrés qui font faire beaucoup d’activités à leurs enfants.» «Parfois on gagne avec des projets éducatifs bourrés de fautes, parfois on perd avec des dossiers très bien motivés de 50 pages pour un enfant en maternelle.»

La fatigue et le renoncement


Parfois les familles n’ont l’envie ni d’enfreindre la loi ni de batailler. Le refus reçu en juin a poussé Justine, 45 ans, à abandonner pour un temps l’IEF de sa fille Anita, tout juste 13 ans, qui en bénéficiait depuis 2020. Ce choix tenait à plusieurs motifs notamment la précocité de la jeune fille : «elle a su lire très tôt». Le métier de sa mère : «Je suis danseuse, maquilleuse, conteuse et comédienne. Je travaille souvent le soir et les week-ends. Quand elle était à l’école, je la voyais très peu…» Après le confinement et son IEF contrainte, Justine et son mari ont choisi ce mode éducatif avec enthousiasme. «Anita a pu progresser plus rapidement et pourtant sans se forcer sur le rythme.»

En 2024, le père décède. «J’avais envie de continuer, elle aussi mais je me suis demandé si j’allais réussir à continuer seule. Finalement, je me suis entourée.» Anita a un professeur de piano, un professeur de bengali, un professeur pour l’histoire-géo et l’anglais. Chaque année, les contrôles pédagogiques ont été élogieux. Mais en juin dernier, la demande d’IEF pour cette rentrée est pourtant refusée. «Un des éléments de motivation était choquant : il était indiqué que le deuil avait eu lieu en 2024 et que, désormais, ma fille pouvait retourner à l’école.»  Ce même mois, Anita a obtenu le brevet, à l’âge de 12 ans. [2 à 3 ans d'avance] Justine a embauché un avocat, qui lui a conseillé, comme les associations de parents, de faire diagnostiquer chez elle le Haut Potentiel Intellectuel et le Trouble du spectre autistique déjà repérés. «Ça va me permettre de faire une demande motif 1. Même si la psychologiser pour obtenir ce droit me déprime…» Épuisée par les démarches administratives, la Francilienne vient de prendre une décision : «en attendant, je vais l’inscrire dans une école hors contrat» .

Cette fatigue, Magali Dumas, co-fondatrice de l’association UNIE la comprend très bien. «Tous les ans, en fonction de la personne qui va traiter votre dossier, vous n’êtes pas certain d’avoir l’autorisation. C’est vraiment aléatoire.» En IEF motif 3 car sa famille appartient à la communauté des gens du voyage, cette mère de cinq enfants a elle-même reçu un premier refus en 2024 après… 17 ans de pratique - un avocat est parvenu à le débloquer.

Le rapport très attendu


Cinq ans après la promulgation de la loi, le regard des familles embêtées par ces nouvelles exigences administratives est bien sûr sévère. Quid des institutions ? Le but anti séparatisme a-t-il été atteint ? Du côté de l’Éducation nationale, impossible d’obtenir une réponse ni du ministère ni des académies ni des syndicats d’inspecteurs en charge des contrôles. Même s’il n’est plus en poste, Jean-Michel Blanquer continue de s’en féliciter. «Je n’ai rien gagné politiquement mais j’ai fait gagner quelque chose à la République. Dans une grande partie de l’Europe, l’instruction en famille a explosé. La France a clairement inversé la tendance. Avec cette loi, ce sont des dizaines de milliers d’enfants qu’on a soustraits à la possible influence de sectes ou d’écoles intégristes. Maintenant, pondère l’ancien ministre, s’il existe des rigidités excessives par endroits, charge au ministère de faire un travail d’harmonisation [pas d'assouplissement ?].»  

Dans leur rapport du 7 octobre, les députés Josiane Corneloup et Vincent Trébuchet consacreront d’ailleurs «toute une partie à des statistiques». «C’était une demande très forte des familles qui n’avaient jusque-là pas accès aux chiffres précis sur le nombre de refus, par exemple», nous explique Vincent Trébuchet. Sans pouvoir en dire davantage pour l’heure, ils plaideront pour «un changement qui ne sera ni un statu quo, ni un retour pur et simple à la législation antérieure».


Source : Le Figaro

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samedi 3 octobre 2026

Et si toutes les provinces chinoises participaient à des évaluations scolaires internationales ?

Version courte — Les excellents résultats de la Chine au PISA 2025 sont à relativiser, car seuls Pékin, Shanghai (Chang-haï), le Jiangsu (Kiang-sou) et le Zhejiang (Tché-kiang) ont participé ; extrapolée à l’ensemble du pays, la Chine aurait néanmoins obtenu environ 536 points en mathématiques, soit le 4e rang mondial.

De nombreux parents ont entendu parler du PISA, le Programme international pour le suivi des acquis des élèves, qui évalue les élèves de 15 ans du monde entier en mathématiques, en lecture et en sciences. Les résultats de 2025, publiés ce mois-ci, ont déçu de nombreux pays. Mais les 12 385 élèves de Chine continentale qui ont passé ces épreuves ont de quoi rendre leurs parents fiers. Ils ont obtenu de meilleurs résultats que n’importe quel autre groupe en mathématiques et en sciences. Ils se sont également classés deuxièmes, juste derrière les Singapouriens, en lecture.

Les véritables adeptes du programme ont repéré une autre abréviation de quatre lettres : BSJZ. Ces initiales imprononçables désignent Pékin, Shanghai (Chang-haï), le Jiangsu (Kiang-sou) et le Zhejiang (Tché-kiang), les seules régions de Chine continentale à avoir participé. Ces quatre localités (deux mégapoles et deux provinces de l’Est) comptent au total près de 200 millions d’habitants. Malheureusement, elles ne sont pas représentatives de la Chine dans son ensemble. Les taux de scolarisation dans les lycées et les universités y sont supérieurs aux taux nationaux. Et le revenu disponible par habitant s’élève en moyenne à près de 70 000 yuans par an (9 700 dollars), soit environ 60 % de plus que la moyenne du continent.

En 2018, des chercheurs de la Banque mondiale ont voulu dresser un portrait général de la situation. Différentes régions de Chine ont participé au programme PISA à des moments différents et donc à des stades de développement différents. Cela a permis aux experts de calculer un lien entre le revenu disponible et les résultats aux épreuves. Le revenu national de la Chine étant connu, les chercheurs ont pu utiliser cette relation pour estimer les scores PISA pour l’ensemble du pays.

The Economist a actualisé cette approche en y ajoutant des données tirées d’évaluations plus récentes. La droite de régression, sans ajustement, entre le revenu et les résultats suggère que la Chine aurait obtenu d’excellents résultats même si toutes les provinces avaient participé. Son score en mathématiques, estimé par extrapolation à 579, aurait tout de même été le meilleur au monde.


Il faut toutefois rester prudent. La plupart des pays ont obtenu des résultats inférieurs aux attentes en 2025, peut-être en raison des effets persistants de la pandémie de Covid-19 ou des bouleversements technologiques qui ont transformé la manière d'apprendre. Même les élèves de Pékin, de Shanghai, du Jiangsu et du Zhejiang ont obtenu de moins bons résultats en lecture qu’en 2018. Et leurs résultats dans les autres matières ne se sont pas améliorés autant qu’on aurait pu s’y attendre compte tenu de la hausse des revenus. Il semble y avoir eu une rupture de tendance.

La manière la plus simple de tenir compte de cette rupture consiste à abaisser la courbe de tendance antérieure à 2025 afin qu’elle s’aligne sur les résultats réels de 2025 pour les quatre régions riches ayant participé à l’étude. Selon cette méthode, la Chine dans son ensemble aurait obtenu 536 points en mathématiques. Bien que cela soit inférieur au résultat réel de la Chine (612), le pays se serait tout de même classé quatrième au niveau mondial. La note moyenne de la Chine pour les trois matières (501) l’aurait placée en septième position, un classement bien supérieur à ce que l’on pourrait attendre compte tenu de son niveau économique (voir graphique, ci-dessus).

La Chine n’est pas le seul pays à n’inscrire qu’une partie de ses élèves au programme PISA. L’Irak n’est représenté que par sa région kurde ; le Tadjikistan, par sa capitale, Douchambé. Mais si les calculs de l'Economist sont approximatifs, la Chine devrait envisager une participation à l’échelle nationale. 


vendredi 2 octobre 2026

École et immigration — Faut-il plafonner le nombre d’immigrants par classe?

Christian Rioux se pose la question de la distribution, de la dilution, des élèves immigrants dans les salles de classe suite à une annonce du gouvernement italien. Article paru dans le journal de Montréal ce vendredi, 2 octobre 2026,

Parlez-en à n’importe quel enseignant du primaire ou du secondaire. Il vous expliquera la difficulté qu’il y a à enseigner dans des classes où le nombre de nouveaux immigrants est trop élevé. Au-delà d’un certain niveau, il devient impossible de respecter les programmes. 

Entrée d'une école multiethnique à Cagliari en Italie

Si la maîtrise de la langue est le premier obstacle, ce n’est pas le seul. Les mœurs et les comportements le sont aussi. On ne se comporte pas de la même façon dans une classe à Montréal, à Paris ou à Alger. Une enseignante québécoise m’avait déjà confié avoir toutes les misères du monde à discipliner les petits Français [quels « Français » ?] qui ne cessaient de faire du raffut dans le fond de la classe. Autres pays, autres mœurs.

Manifestation de « lycéens français »

Or, la loi est universelle et implacable : partout, c’est toujours la majorité qui assimile la minorité. Dans une classe composée à majorité d’immigrants, devinez qui intègre qui.  [Les bambins québécois « pure laine » sont peut-être déjà minoritaires : car parmi ces 78 200 nouveau-nés au Québec en 2025, 45 153 ont deux parents nés au Canada, soit environ 58 %. ces chiffres portent sur le lieu de naissance au Canada, pas seulement au Québec. Un parent né en Ontario ou en Colombie-Britannique est donc compté avec les parents nés au Canada. Ces mêmes parents dans la trentaine peuvent être nés de parents immigrés.]

Le choix de Meloni

En Italie, la présidente du Conseil (Première ministre) Giorgia Meloni vient de décider de plafonner à 30 % par classe le nombre d’élèves de nationalité étrangère n’ayant pas un niveau suffisant d’italien. Certaines exceptions sont évidemment prévues, notamment pour les élèves ayant fait deux ans de maternelle. L’application devra tenir compte de la proximité du lieu de résidence et les écoles qui ne parviendront pas à respecter ces quotas se verront offrir des budgets supplémentaires afin d’assurer un meilleur apprentissage de l’italien.

L’opposition a aussitôt accusé le gouvernement de racisme. Avouons qu’on a changé d’époque. Dans les années 1960, quand les Démocrates américains avaient imposé le « busing » pour en finir avec les ghettos scolaires noirs, personne ne les avait accusés de racisme. Au contraire !

Or, les ghettos scolaires existent bel et bien au Québec, comme l’a illustré le cas de l’école Bedford. Comment pourrait-il en être autrement ? Notre confrère Jean-François Lisée vient de ressortir des statistiques accablantes. On y apprend que, depuis dix ans, le nombre d’élèves non issus de l’immigration a augmenté de 6 702 alors que celui des immigrants de première génération a progressé de 75 923. Une augmentation de 73 % ! Dans la région de Montréal, 68 % des élèves sont issus de l’immigration, une catégorie qui comprend les élèves de première et de deuxième générations, et le quart ne sont pas nés au Canada.

Un cercle vicieux

On le dit rarement, mais les parents étrangers sont les premiers à souhaiter pour leurs enfants une école où ils pourront s’intégrer. Au contraire, les écoles-ghettos provoquent généralement l’exode des familles québécoises qui craignent la baisse de niveau scolaire et l’écart culturel. D’où l’augmentation de la fréquentation des écoles privées. Cela devient rapidement un cercle vicieux.

La mesure italienne n’est peut-être pas une panacée, mais elle a à tout le moins le mérite de soulever la question.

France — Le hors contrat (non subventionné) explose pendant que l’État ferme des classes

 

2 665 écoles hors contrat. 0 subvention publique. 140 000 élèves.

Anne Coffinier, présidente-fondatrice de Créer son école, explique pourquoi les écoles libres connaissent un essor important pendant que l’État ferme des classes.

Dans cet entretien :

  • ce qu’est vraiment une école hors contrat ;
  • comment Créer son école accompagne les fondateurs : droit, pédagogie, inspections ;
  • le cas des inspections CODAF et les dérives dénoncées ;
  • le hors contrat à l’intérieur du privé sous contrat ;
  • le « 80/20 », sans base juridique ;
  • pourquoi les écoles hors contrat, qui représentent environ 1 % des élèves, occupent autant le débat politique ;
  • l’affaire du Prytané et la discrimination selon l’origine scolaire.


Les parents ne demandent pas une subvention. Ils demandent le droit de choisir l’école de leurs enfants.

jeudi 1 octobre 2026

Carney souhaite relancer l'immigration après une brève accalmie


Le Premier ministre Mark Carney évoque une « augmentation contrôlée » de la population canadienne, alors qu'il avait auparavant déclaré que l'immigration était « bien trop élevée » et qu'Ottawa avait « perdu le contrôle » des arrivées temporaires.


Le Premier ministre Mark Carney affirme que le Canada pourrait recommencer à augmenter l'immigration après que des années de forte croissance démographique ont poussé Ottawa à réduire considérablement ses objectifs au début de son mandat.

Dans une récente interview accordée au New York Times, M. Carney a déclaré que le système d’immigration canadien était à nouveau sous contrôle et a laissé entendre que la question était désormais de savoir quand entamer une « augmentation contrôlée » de la population.

Il s’agit d’un changement de ton par rapport à ses précédentes mises en garde concernant les niveaux d’immigration sous l’ère Trudeau.

Avant de devenir Premier ministre, M. Carney avait déclaré que le Canada avait accueilli « des niveaux bien plus élevés de travailleurs étrangers, d’étudiants et de nouveaux Canadiens » qu’il ne pouvait en absorber, ce qui mettait à rude épreuve le logement, les soins de santé et les services sociaux.

Puis, en juillet, M. Carney avait déclaré que l’immigration avait été « bien trop élevée » et que le Canada avait « perdu le contrôle » des effectifs d’étudiants internationaux et de travailleurs étrangers temporaires.

« Les niveaux globaux continuent d’exercer une pression sur le logement ; nous avons donc encore besoin de quelques années supplémentaires de modération », a-t-il déclaré, tout en affirmant que son gouvernement avait « repris le contrôle ».

L’ancien Premier ministre Justin Trudeau a également reconnu que son gouvernement était allé trop loin après la forte hausse de l’immigration pendant et après la pandémie.

« Nous n’avons pas tout à fait trouvé le bon équilibre », a déclaré M. Trudeau en octobre 2024, alors que son gouvernement s’apprêtait à revoir ses objectifs à la baisse.

Le Canada a accueilli environ 437 600 résidents permanents en 2022, puis environ 471 800 en 2023 — des années qui ont successivement établi des records à l’époque.

Dans le même temps, la population de résidents non permanents au Canada est passée d’environ 1,5 million en juillet 2022 à 2,2 millions en juillet 2023 — soit une augmentation de 46 % en un an — avant de dépasser les trois millions en 2024.

Le gouvernement Trudeau augmentait également progressivement ses objectifs en matière d’immigration permanente. Son plan pour 2023-2025 prévoyait 465 000 résidents permanents en 2023, 485 000 en 2024 et 500 000 d’ici 2025.

En revanche, l’immigration temporaire n’était pratiquement pas plafonnée, le nombre de titulaires de permis d’études étant passé de 550 000 en 2022 à 683 000 en 2023, tandis que celui des titulaires de permis de travail a bondi de 606 000 à 949 000.

Ottawa a depuis réduit les arrivées prévues

Sous la direction de Carney, le plan actuel fixe le nombre d’admissions de résidents permanents à 380 000 par an jusqu’en 2028.

Les objectifs concernant les arrivées de nouveaux résidents temporaires sont également revus à la baisse, passant de 673 650 en 2025 à 385 000 cette année, puis à 370 000 en 2027 et 2028.

Ces objectifs d’arrivée sont distincts du nombre total de résidents non permanents vivant déjà au Canada.

Le gouvernement fédéral indique que la proportion de résidents non permanents a atteint un pic de 7,6 % de la population avant de redescendre à 6,5 %, l’objectif étant de passer sous la barre des 5 % d’ici fin 2027.

Mais Ottawa élabore déjà son prochain plan d’immigration pour la période 2027-2029, qui devrait être présenté cet automne, ce qui met en avant le discours de Carney sur une « augmentation contrôlée ».

L’Institut C.D. Howe préconise des réductions supplémentaires, recommandant que le nombre d’admissions permanentes passe de 380 000 en 2027 à 340 000 d’ici 2029 et que la proportion de résidents temporaires soit ramenée à terme à 3 % de la population.

Le chef conservateur Pierre Poilièvre souhaite des réductions encore plus importantes ; il a déclaré que le Canada devrait revenir aux niveaux de l’ère Harper, soit environ 200 000 à 250 000 résidents permanents par an.

« Nous ne pouvons pas accueillir des personnes plus vite que nous ne construisons de logements », a-t-il déclaré.

M. Poilièvre s’est également engagé à accélérer les expulsions des résidents temporaires ayant commis des infractions pénales et des demandeurs d’asile déboutés, tout en autorisant certains résidents temporaires à rester sur la base de leurs mérites.

Voir aussi

Sondage de 2025 : les Canadiens non blancs sont plus critiques à l’égard de l’immigration de masse que les Canadiens blancs.  Le sondage a révélé que 57 % des immigrés estiment également qu’il y a trop d’immigrés, contre 60 % des non-immigrés. Ce sont les personnes non blanches interrogées qui expriment le plus fortement ce sentiment : 61 % d’entre elles estiment qu’il y a trop d’immigrés, contre 58 % des personnes blanches.


Le monde de l'édition basculera-t-il dans l'ère du soupçon généralisé ? (m à j)

Les ventes du roman de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien C’était ça ou mourir, visé par des allégations d’utilisation de l’intelligence artificielle et de plagiat que l'auteur nie, ont augmenté la semaine dernière au Québec, mais surtout en France.

Selon les chiffres de la Société de gestion de la BTLF, qui produit chaque année le Bilan Gaspard, les ventes de C’était ça ou mourir ont progressé de 3 % dans l’ensemble du marché, et de 5,5 % dans les librairies indépendantes, lors de la semaine du 21 au 27 septembre, par rapport à la semaine précédente.

Rappelons que les accusations d’utilisation de l’IA portées contre Thélyson Orélien par le compte X Balance ton Claude remontent au lundi 21 septembre. 

C’était ça ou mourir est devenu le roman le plus vendu en France, avec un peu plus de 18 000 exemplaires écoulés entre le 21 et le 27 septembre, selon les chiffres de l’institut GfK rapportés mardi par le quotidien français Le Parisien.

La moyenne des ventes hebdomadaires dépassait les 12 000 exemplaires au cours des trois semaines précédentes.

Au total, 64 966 exemplaires de C’était ça ou mourir ont trouvé preneur depuis la publication du livre en France, le 19 août dernier.

Ce livre devance ainsi les nouvelles parutions de Marc Levy, de la populaire autrice de romance Morgane Moncomble et de grands noms de la littérature française, comme Amélie Nothomb.

Lauréat du prix du roman Fnac le 21 septembre, C’était ça ou mourir reste en lice pour les prix Médicis, Renaudot et Fémina, mais il a été retiré de la sélection des livres en course pour décrocher le prix Goncourt. 



Billet du 27 septembre

Le petit Pangram dénonce le roi nu

La dénon­cia­tion d’un usage mas­sif de l’intel­li­gence arti­fi­cielle dans l’écri­ture du roman évé­ne­ment de la ren­trée a ouvert la boîte de Pan­dore. La réa­lité de L’IA entre avec fra­cas dans les mai­sons et les prix lit­té­raires qui s’inter­rogent sur l’atti­tude à adop­ter.

Hier matin, un écri­vain en lice pour le Gon­court s’est réveillé la « boule au ventre ». La veille au soir, des inter­nautes avaient dépecé son roman, l’avaient passé au crible du détec­teur Pan­gram, et un ver­dict, «16% D’IA » - insuf­fi­sant pour tirer des conclu­sions, après véri­fi­ca­tion des étapes de rédac­tion anté­rieures - cou­rait déjà sur les réseaux. Voilà où en est la ren­trée lit­té­raire depuis le lundi 21 sep­tembre, quand un tweet alors signé « Balance ton Claude » a réussi en trois jours ce qu’aucun cri­tique n’avait osé : mon­trer, comme dans le conte d’Ander­sen, que le roi des prix de l’automne était «nu» , faire vaciller en trois jours le temple français de l’édi­tion, som­mer la chaîne du livre tout entière de se réin­ven­ter. Un coup signé d’un petit cénacle 2.0 de jeunes intel­lec­tuels, parmi les­quels Samuel Fitoussi, chro­ni­queur au Figaro.

Dans sa chute, Thé­ly­son Oré­lien aura du moins levé un tabou.

Cela res­semble bien au début d’une chasse aux sor­cières, chaque auteur deve­nant sus­pect. Le juge d’ins­truc­tion ? Pan­gram, réputé être le meilleur clas­si­fieur d’IA du mar­ché en affi­chant un taux de faux posi­tif de 1/24 000. « Va te faire foutre, Pan­gram!», a lancé Vir­gi­nie Des­pentes sur le pla­teau de « C ce soir». «Nous voilà dans l’air du soupçon géné­ra­lisé, et les écri­vains se voient som­més de mon­trer leurs papiers aux ânes qui braient en chœur : IA, IA », a écrit de son côté François-Henri Désérable, l’auteur d’un roman de la ren­trée, Le Palais.

Il fal­lait voir, sur les réseaux sociaux, les auteurs de la ren­trée sou­mettre d’eux-mêmes leurs cha­pitres à la machine et affi­cher le résul­tat, comme on brûle ses vais­seaux, pour conju­rer la cabale avant qu’elle ne les frappe. 
Notes Pangram de différents auteurs (parfois anxieux)

Ananda Devi, Chroniques d’un royaume perdu (Grasset) : 0 % généré / 100 % humain. next.ink

François-Henri Désérable, Le Palais : 0 % généré / 100 % humain. pages.flint.media

Autres romans de la sélection Goncourt disponibles en numérique au Québec (test Radio-Canada) : tous classés 100 % humains. indianexpress.com

Le Monde a soumis les premières pages d’une quinzaine d’autres romans de rentrée ainsi que cinq ouvrages anciens au style marqué : Pangram les a classés humains. actualitte.com

Next.ink a également fait tester par Pangram des extraits de Philippe Jaenada (L’Inconnue du quai de Javel), Amélie Nothomb (L’Adolescence du perroquet), Lucie Rico (Mais que fait le sang sur le pull de Jennifer ?). Le logiciel les a classés respectivement à 99 %, 100 % et 100 % d’origine humaine, à l’opposé des extraits du roman d’Orélien, auxquels il attribuait un score de 100 % de texte généré par IA. next.ink

Pour Orélien lui-même, les chiffres publiés sont :

  • plusieurs passages (dont les deux premiers chapitres) : 100 % IA ou 91-100 % selon les extraits ;
  • livre entier : 94 % (La Presse), environ 97 % (CheckNews/Libération sur Pangram), le cofondateur de Pangram indiquant environ 95 % de chances que le texte soit partiellement ou totalement généré par IA ;
  • textes de l’auteur antérieurs à 2022 : 0 % IA.
Qui de l’homme, qui de la machine, a tenu la plume ? «C’est ter­rible de se retrou­ver dans cette sus­pi­cion géné­ra­li­sée. Thé­ly­son Oré­lien paie un peu pour tout le monde », glisse Ber­nard Com­ment, res­pon­sable de la lit­té­ra­ture française au Seuil.

Paie-t-il vrai­ment pour les autres ? Au-delà des pla­giats désor­mais avé­rés, l’écri­vain d’ori­gine haï­tienne est-il le bouc émis­saire d’un usage géné­ra­lisé de l’IA ? Le Figaro a sou­mis une ving­taine de romans de la ren­trée à Pan­gram (dans sa ver­sion 4) : des extraits d’abord, et l’inté­gra­lité du texte en cas de doute. L’écra­sante majo­rité res­sort « 100 % humain » sauf quelques-uns sous la barre des 40% et édi­tés par de grandes mai­sons.

Le roman de Thé­ly­son Oré­lien, C’était ça ou mou­rir, passé en inté­gra­lité, affiche quant à lui un taux de 94 % [de texte attribué à l’IA]. Si la boîte de Pan­dore vient de s’ouvrir en France, aux États-unis, la traque a débuté il y a quelques mois : Pan­gram a attri­bué 60 % d’IA à Dag­ger­mouth, romance dys­to­pique de H.M. Wolfe. En juillet, le pre­mier roman à suc­cès de Jerry Falade a été retiré par ses propres agents après des scores éle­vés.

Dans sa chute, Thé­ly­son Oré­lien aura du moins levé un tabou. « Cette his­toire immé­diate est mal­heu­reu­se­ment assez anec­do­tique, mais elle a le mérite de poin­ter la muta­tion anthro­po­lo­gique que vit l’écri­ture, aussi impor­tante que l’appa­ri­tion de l’impri­me­rie», ajoute Ber­nard Com­ment. Mais pourra-t-on lais­ser se réduire la lit­té­ra­ture à une recherche du moindre pour­cen­tage d’IA, quand la lau­réate du prix Nobel de lit­té­ra­ture Olga Tokarc­zuk a elle-même reconnu recou­rir à l’intel­li­gence arti­fi­cielle? « L’IA per­cute de manière très vio­lente toute une vision de la lit­té­ra­ture conçue comme un exer­cice soli­taire, dépen­dant à la fois de l’ins­pi­ra­tion, du tra­vail », ana­lyse Alexandre Gefen, direc­teur de recherche au CNRS. Alexandre Gefen redoute une «véri­table panique morale», et craint que les édi­teurs adoptent comme bouée de secours des clauses « sans aucune pos­si­bi­lité tech­nique réelle». Crainte exau­cée : les Édi­tions de l’obser­va­toire viennent d’inau­gu­rer un nou­veau label, «Sanc­tuaires», du nom de l’essai d’Abel Quen­tin qui plai­dait pour des lieux refuges où l’intel­li­gence ne concour­rait plus avec la machine.

Le pre­mier titre, Consonno de Gas­pard Koe­nig, paraî­tra le 1er octobre. « Pas de pro­duc­tion d’idées par l’IA, pas de texte non plus généré par elle, ni de recours à la machine pour amé­lio­rer son style. Ce serait sinon une défaite de la pen­sée », tranche Emma Sau­din, direc­trice lit­té­raire de la fic­tion, qui y voit un « pacte moral avant tout». Un jury lit­té­raire avait ouvert la voie. Dès sa pre­mière liste, celui des Deux Magots pro­cla­mait que l’IA «modi­fie la pater­nité et la nature de l’œuvre », ajou­tant : «La mani­pu­la­tion qui attri­bue à l’auteur les mots de la machine est dénuée de valeur ». En juillet, quand « Abel Quen­tin, membre du jury, nous a pro­posé de prendre les devants, quelques-uns y ont vu une simple “coquet­te­rie”. Mais le jury s’est engagé», confie le pré­sident Étienne de Mon­tety, par ailleurs direc­teur du Figaro lit­té­raire.

Au Renau­dot, qui « réflé­chit » au main­tien d’Oré­lien sur sa liste, le secré­taire du jury, Georges-oli­vier Châ­teau­rey­naud, prend acte : « La règle du jeu a changé, peut-être fon­da­men­ta­le­ment. La triche est désor­mais pos­sible. Nous sommes à l’orée d’une révo­lu­tion sans doute périlleuse dans le domaine de l’écrit. » Du côté du Gon­court, qui a retiré C’était ça ou mou­rir de sa liste ce ven­dredi, on assure qu’il est impos­sible de véri­fier « si les deux cent cin­quante livres reçus chaque été ont été géné­rés par IA ». Ce tra­vail « sera celui des édi­teurs», a indi­qué au Figaro le pré­sident Phi­lippe Clau­del.

Un label « 100 % humain » est-il seule­ment pos­sible? Il ras­sure, mais sou­lève plus de ques­tions qu’il n’en résout. « Ce sera dif­fi­cile, à moins de mettre des trai­te­ments de texte très spé­ci­fique sur les ordi­na­teurs», pré­vient Alexandre Gefen. D’autant que les labo­ra­toires d’IA tra­vaillent à éli­mi­ner les tics de lan­gage qui tra­hissent aujourd’hui leurs modèles, et des « huma­ni­seurs » per­mettent déjà, indique le cher­cheur, de « pas­ser entre les trous de la pas­soire ». Une échap­pa­toire pos­sible ? Le fili­grane invi­sible qu’Anthro­pic glisse depuis août dans les textes pro­duits par Claude, un biais sta­tis­tique dans le choix des mots, lisible seule­ment avec la clé de l’entre­prise. [bof, lire... La méthode d’Anthropic pour répérer les textes produits par l’intelligence artificielle : un processus fragile ?]

Où com­mence l’œuvre arti­fi­cielle? Quand la plu­part des rédac­teurs consultent la machine comme un super-dic­tion­naire des syno­nymes, et que la moindre recherche en ligne livre aujourd’hui une syn­thèse géné­rée? « Il fau­drait écrire sur des car­nets ! », iro­nise Alexandre Gefen. Le direc­teur du CNRS, qui déplore «la solu­tion para­noïaque» d’une traque à l’IA, plaide pour « juger le résul­tat d’une œuvre plu­tôt que de la soupçon­ner en per­ma­nence», d’autant que « rien ne dit que la manière d’écrire de l’IA ne nous influence pas déjà ». Les prix, du reste, ont tou­jours cou­ronné une œuvre et non un pro­cédé, et bien des cri­tiques et des lec­teurs main­tiennent avoir aimé le livre de Thé­ly­son Oré­lien. Rien d’éton­nant à cela. L’IA n’est-elle pas entraî­née par ren­for­ce­ment à par­tir de retours humains (RLHF), à par­tir de ce qui plaît aux lec­teurs, soit la cadence ter­naire, les phrases courtes, les méta­phores en cas­cade, ce qui a été repro­ché in fine au roman incri­miné ?
[...]

Source : Le Figaro


Voir aussi

La forteresse littéraire a tremblé prise d’assaut par la piétaille des réseaux sociaux (Affaire Thélyson Orélien)

mercredi 30 septembre 2026

Les déboires de l’éducation en Inde

Version courte — L’Inde a massifié l’accès à l’éducation, mais sans en améliorer suffisamment la qualité : l’école publique enseigne mal les fondamentaux, le privé et les établissements supérieurs médiocres prospèrent, tandis que des milliards sont dépensés pour des diplômes qui débouchent rarement sur des compétences ou des emplois.



L’Inde parle de plus en plus de son système éducatif, qui scolarise près de 300 millions d’élèves et d’étudiants. Les manifestations de l’été dernier, déclenchées par une fuite d’examen, ont visé un système jugé défaillant et entraîné le départ du ministre de l’Éducation. Pourtant, le problème va bien au-delà des simples conditions matérielles : l’Inde forme des diplômés, mais trop peu de travailleurs qualifiés. Selon l’Université Azim Premji, seulement 7 % des diplômés trouvent un emploi formel dans l’année suivant leurs études.

L’accès à l’école s’est considérablement amélioré : en 1990, près de 25 % des enfants n’étaient pas scolarisés dans le primaire, contre 2 % aujourd’hui. En revanche, la qualité de l’enseignement n’a pas suivi. En 2022, dans les écoles rurales, trois élèves de cinquième année sur cinq ne pouvaient pas lire un texte de niveau deuxième année. Bien que la situation se soit légèrement améliorée depuis, l’apprentissage des bases reste insuffisant.

Au secondaire, le problème vient notamment des enseignants. Les gouvernements des États peinent à les sanctionner ou à les responsabiliser, en partie à cause de l’influence électorale des syndicats. En 2024, les enseignants du secondaire rural étaient absents un jour sur huit. L’Inde n’a participé qu’une seule fois aux évaluations PISA, en 2009, où elle s’est classée parmi les trois derniers des 74 pays et territoires participants en lecture, mathématiques et sciences.

Les parents se tournent donc de plus en plus vers le privé : près de 100 millions d’enfants, soit 39 % des élèves, fréquentent désormais des écoles payantes, contre 32 % en 2015. La plupart sont des établissements privés bon marché, mais de qualité médiocre. Cette fuite vers le privé réduit paradoxalement la pression sur l’État pour améliorer les écoles publiques, alors que le secteur privé lui-même reste peu réglementé.

Le même phénomène s’observe dans l’enseignement supérieur. Environ 30 % des jeunes poursuivent leurs études après le secondaire, contre 20 % il y a dix ans, notamment grâce à l’essor de plus de 10 000 établissements privés affiliés à des universités, créés au cours de la dernière décennie. Beaucoup accueillent des étudiants qui n’ont pas obtenu les résultats nécessaires pour intégrer les universités publiques, moins chères. Les familles modestes prennent ainsi des risques financiers importants pour des diplômes dont la valeur professionnelle est parfois limitée. Les universités, qui dépendent financièrement de ces établissements affiliés, ont peu intérêt à y imposer des normes strictes.

Trois problèmes structurels émergent.

  • D’abord, le système reste profondément élitiste. L’Inde est passée d’une éducation réservée à une minorité à un système de masse, mais celui-ci repose toujours sur un petit nombre d’établissements d’excellence, fréquentés principalement par les privilégiés, et une multitude d’écoles médiocres. Il n’a jamais été conçu pour répondre aux besoins de l’élève moyen.
  • Ensuite, l’éducation est devenue un marché lucratif. Les écoles privées engrangent environ 30 milliards de dollars par an, et les entreprises de préparation aux examens plus de 8 milliards. Des familles modestes investissent dans des formations et des diplômes qui offrent parfois peu de débouchés. Selon Santosh Mehrotra, de l’Université Jawaharlal-Nehru, de nombreux responsables politiques ont eux-mêmes intérêt à cette prolifération d’établissements privés.
  • Enfin, les ressources sont mal utilisées. L’éducation continue de se développer, car un diplôme ne sert pas seulement à acquérir des compétences : il confère un statut social, améliore les perspectives matrimoniales des femmes et est désormais exigé, souvent sans raison, pour des emplois manuels.

Source : The Economist

Dépenses autochtones fédérales   40,8 milliards de programmes par an, des dizaines de milliards de plus en indemnisations

Le National Post a rendu compte, le 30 septembre 2026, d’une étude de l’Institut Fraser, réalisée par Tom Flanagan et Nathaniel Li. Selon cette étude, les dépenses fédérales destinées aux Autochtones, après correction de l’inflation, sont passées de 10,3 milliards de dollars en 2014-2015 à 40,8 milliards en 2024-2025. Pourtant, ces dépenses ont crû à un rythme plus de sept fois supérieur à celui des autres dépenses fédérales (hors intérêts). Entre 1969 et 2015, ces dépenses augmentaient en moyenne de 4,3 % par an. Depuis 2015, ce rythme a bondi à 17,1 % par année.

Ces 40,8 milliards annuels ne représentent pas l’ensemble des dépenses fédérales pour les Autochtones. Les auteurs de l’étude ont exclu, à partir de 2015-2016, les montants liés aux poursuites et aux indemnisations, car leur variation d’une année à l’autre rendrait les comparaisons difficiles. L’augmentation de ces paiements est devenue particulièrement importante à partir du moment où Ottawa a privilégié la négociation (d'aucuns diraient la dépense) plutôt que les procédures judiciaires.

Les sommes ainsi exclues sont considérables et très variables d’une année à l’autre :

  • En 2023-2024, les règlements et paiements liés aux poursuites ont atteint environ 29,4 milliards de dollars courants. En les ajoutant aux quelque 33,4 milliards de dépenses de programmes, on arrive à près de 62,8 milliards pour cette seule année.
  • En 2024-2025, ces paiements sont retombés à environ 1,5 milliard.
  • Depuis 2016, le gouvernement affirme avoir consacré plus de 60 milliards de dollars au règlement de revendications autochtones et à la compensation de préjudices historiques.
  • Les dettes potentielles, comme celles liées aux revendications, ont grimpé jusqu’à 76 milliards en 2022-2023. Elles ont ensuite reculé à 56,6 milliards en 2023-2024, puis à 54,7 milliards l’année suivante. Ces montants représentent des obligations probables dont le paiement futur est estimé, et non des dépenses déjà effectuées.

Le National Post insiste sur le rapport entre cette explosion des dépenses et les résultats observés. Selon l’étude de l’Institut Fraser, l’effet positif de l’augmentation des dépenses fédérales consacrées spécifiquement aux Autochtones sur le bien-être des communautés des Premières Nations a été négligeable. En 1981, l’écart de bien-être entre les Premières Nations et les autres communautés canadiennes était de 19,5 points. En 2016, il restait presque identique, à 19,1 points. Ce n’est qu’en 2021 qu’on a vu une légère amélioration, avec un écart réduit à 16,3 points. 

L’étude attribue toutefois une grande partie de cette amélioration récente à la hausse de l’Allocation canadienne pour enfants, une prestation générale destinée aux familles admissibles et qui n’est pas comprise dans les dépenses de programmes autochtones. Cette différence est cruciale. Contrairement aux fonds gérés par des organismes autochtones, l’Allocation canadienne pour enfants est versée directement aux familles, sans intermédiaire. Elle peut ainsi atteindre immédiatement les ménages qu’elle vise, sans passer par une structure intermédiaire. Le fait que cette prestation générale ait contribué à l’amélioration mesurée du bien-être constitue donc un élément intéressant lorsqu’on compare l’efficacité apparente d’une aide directe aux familles avec celle de dépenses administrées par des organismes ou des structures collectives.

Cette aide directe est d’autant plus significative que la fécondité demeure sensiblement plus élevée dans certaines populations autochtones. Statistique Canada indique qu’en 2010-2011, l’indice synthétique de fécondité des membres inscrits des Premières Nations vivant dans les réserves atteignait 3,25 enfants par femme, contre 1,63 chez les non-Autochtones. Plus récemment, Statistique Canada estimait à 2,20 enfants par femme, en 2016, la fécondité des personnes ayant le statut d’Indien inscrit ou des traités, contre 1,59 pour l’ensemble de la population canadienne. Or, dans ces communautés, les familles sont souvent plus nombreuses. Une allocation basée sur le nombre d’enfants peut donc peser lourd dans le budget des ménages. 

Le contraste avec les engagements pris depuis 2015 est frappant. Après son élection, le gouvernement Trudeau a annoncé dans le budget de 2016 un investissement de 2,6 milliards de dollars sur cinq ans pour l’enseignement primaire et secondaire destiné aux enfants des Premières Nations vivant dans les réserves. Ces sommes, qui paraissaient considérables à l’époque, donnent une idée de l’ampleur prise depuis lors par les dépenses consacrées aux programmes autochtones : le seul montant annuel de 40,8 milliards retenu par l’étude représente près de seize fois les 2,6 milliards annoncés en 2016 pour l’éducation.

La fin du gouvernement Trudeau n'a pas mis un terme à l'augmentation des dépenses. Dans sa Mise à jour économique du printemps de 2026, Ottawa annonce par exemple 601 millions en 2026-2027 pour un enseignement adapté à la culture locale dans les réserves. Il prévoit aussi 700 millions sur six ans, à partir de 2025, pour soutenir les programmes locaux de protection de l’enfance.

Le vérificateur général du Canada et le directeur parlementaire du budget ont eux aussi relevé un décalage entre l’augmentation des ressources et les résultats obtenus. En 2025, le vérificateur général constatait que les dépenses de programmes de Services aux Autochtones Canada avaient augmenté de 84 % depuis 2019-2020, tout en jugeant « insatisfaisants » les progrès réalisés dans 18 des 34 recommandations examinées. Il soulignait que des difficultés importantes subsistaient dans l’amélioration des services et des résultats des programmes destinés aux communautés des Premières Nations.

Le rapport du directeur parlementaire du budget fait ressortir un autre aspect du problème : malgré l’augmentation considérable des ressources consacrées aux services autochtones entre 2015-2016 et 2022-2023, la capacité des organisations à atteindre leurs objectifs ne s’était pas améliorée. Pour plusieurs indicateurs, le nombre de cibles effectivement atteintes avait même diminué.

En Colombie-Britannique, Ottawa a consacré environ 6,3 milliards de dollars en 2024-2025 aux prestations de programmes consacrées aux Autochtones, soit environ 20 306 $ par personne autochtone. À l’échelle du pays, les montants attribués selon la province vont de 73 millions de dollars à l’Île-du-Prince-Édouard à 8,8 milliards en Ontario.

Il faut enfin garder à l’esprit que les 40,8 milliards ne représentent qu’une partie de l’effort financier fédéral. Ils excluent les paiements liés aux revendications et aux poursuites, tandis que les engagements éventuels représentent des sommes qui pourraient encore devoir être versées. À l’inverse, l’analyse de l’Institut Fraser ne cherche pas à attribuer aux seuls programmes autochtones toutes les dépenses fédérales dont bénéficient les Autochtones : elle distingue notamment les prestations générales comme l’Allocation canadienne pour enfants. Pour les auteurs, la vraie question n’est pas de savoir combien a été dépensé, mais plutôt de comprendre pourquoi une hausse aussi spectaculaire des budgets n’a pas entraîné d’améliorations proportionnelles. 

Tom Flanagan résume ainsi l’enjeu : les Canadiens doivent connaître l’ampleur des sommes consacrées par Ottawa aux politiques autochtones s’ils veulent pouvoir apprécier ce que ces dépenses supplémentaires permettent réellement d’obtenir.

Flanagan : de l’aide collective à la restauration de la propriété individuelle

Tom Flanagan ne se contente pas d'analyser les montants dépensés pour évaluer les résultats d'une politique.

Voilà des décennies que le politologue dénonce le caractère avant tout collectif d’une large part des politiques autochtones. Or, quand ces fonds sont gérés par des administrations ou des organismes communautaires, ils ne profitent pas toujours directement aux individus ou aux familles concernés. Dans Premières Nations ? Seconds regards, publié chez Septentrion en 2002, Flanagan affirmait déjà que les politiques gouvernementales pouvaient accumuler le pouvoir et la richesse entre les mains d’une élite d’administrateurs et d’intermédiaires, plutôt que d’encourager l’autonomie économique de la population.

Cette critique s’inscrit dans sa réflexion plus large sur la propriété.

Il abordait plus en détail ce sujet dans Au-delà de la Loi sur les Indiens : rétablir les droits de propriété autochtone au Canada, publié chez Septentrion en 2012 avec Christopher Alcantara et André Le Dressay.

Dans cet ouvrage, les auteurs analysent les limites des régimes fonciers actuels dans les réserves. Ils y proposent que les Premières Nations puissent obtenir une pleine propriété de leurs terres, que ce soit de manière individuelle ou collective.

Selon eux, un droit de propriété plus étendu pourrait favoriser la formation de patrimoine, l’investissement et l’accès au crédit.

Un point clé de la réflexion de Flanagan concerne le régime foncier actuel : dans une réserve, une maison ne peut pas toujours servir de garantie pour un emprunt, contrairement à un bien immobilier classique. 

La propriété peut ainsi être difficile à mobiliser pour financer une entreprise, investir dans un autre bien ou constituer progressivement un capital familial. Pour Flanagan, l’enjeu ne se résume pas à l’argent investi dans les communautés. Il faut aussi se demander : à qui appartient ce capital ? Et comment permet-il aux individus de construire leur propre patrimoine. 

On comprend alors pourquoi, pour Flanagan, il est utile de noter la différence d’effets entre une aide comme l’Allocation canadienne pour enfants, versée directement aux familles, et les fonds gérés collectivement par des institutions. Ces deux approches n’ont pas le même impact sur l’autonomie économique des bénéficiaires. 

Sources : 
National Post, 30 septembre 2026
;
Institut Fraser, The Cost of Federal Spending for Indigenous Peoples in British Columbia, 29 septembre 2026 ; 
Bureau du vérificateur général du Canada, Suivi sur les programmes pour les Premières Nations ; Statistique Canada, Un aperçu : Membres inscrits des Premières Nations au Canada ;
Mise à jour économique du printemps de 2026.