mercredi 19 février 2020

Criitiques blancs s'abstenir : seuls les racisés peuvent commenter selon une dramaturge

Délire de l’appropriation culturelle, phase deux. Rappelons aussi que le racisme anti-blanc n’existe pas selon la gauche subventionnée.

On sait depuis l’affaire Mnouchkine qu’au Canada des acteurs blancs ne peuvent pas interpréter des rôles de non-Blancs, au titre d’une condamnation de l’appropriation culturelle. Comme toujours avec ce genre de logique, il y avait des extensions possibles, et en voici une qui vient de se réaliser : une dramaturge canadienne a demandé à ce que les critiques blancs s’abstiennent de s’exprimer sur sa pièce dans les journaux.

Yolanda Bonnell


La dramaturge en question s’appelle Yolanda Bonnell. Elle est d’origine ojibwée et sud-asiatique, et se présente comme une femme « queer-two spirits ». (L’expression « two spirits », traduite par « bispiritualité », désigne une catégorie spécifiquement nord-américaine de queer amérindien.) (1)

Bonnell crée, ces jours-ci à Toronto, un spectacle hybride, entre pièce de théâtre et performance, intitulé « bug ». Ça évoque, selon le résumé qu’elle en donne, « les femmes d’une famille indigène confrontées à la toxicomanie et au trauma intergénérationnel ».

Si l’on en croit le compte rendu d’une spectatrice, le spectacle est composé de « mouvements corporels répétitifs » effectués dans un « espace tortueux/crypté » qui a le pouvoir d’« intégrer les passés douloureux et les processus transformatifs réunis par un rituel indigène génératif d’apaisement de la douleur ». Au début de la soirée, Bonnell « demande aux femmes indigènes dans la salle de se lever pour que le reste du public reconnaisse leur présence ».

« La dominante queer indigène et bispirituelle de l’œuvre » s’incarne dans des « rituels de soin et des demandes permanentes de consentement » adressées aux spectateurs. Yolanda Bonnell elle-même interprète un insecte (d’où le titre « bug »), un Manidoon ojibwé, chargé de rappeler au spectateur-participant qu’« au milieu de la violence coloniale, racialisante et genrée, nous devons devenir des insectes pour négocier notre territoire ».

Le programme de la pièce est donc alléchant. Mais voilà. « Dans le cadre de notre volonté de décoloniser l’art et d’encourager une pratique de la critique culturellement informée, explique Bonnell dans un article, ma compagnie théâtrale, mandoons collective, a exigé que seuls des indigènes, noirs et personnes de couleur (IBPOC) rendent compte du spectacle. »



Les Blancs ont le droit d’assister au spectacle, précise-t-elle, puisqu’il est « important que des témoins soient là pour comprendre les effets toujours actuels du colonialisme ». Ils doivent toutefois, pour peu qu’ils soient critiques, garder le silence sur ce qu’ils ont vu. Il n’est pas précisé si un Blanc non-critique a le droit ou non d’évoquer le spectacle sur les réseaux sociaux. En tant que critique blanc, j’ignore si j’ai le droit d’écrire sur le fait que je n’aurais pas le droit d’écrire sur la pièce.

Bonnell justifie cette demande par le fait que la « performance indigène est globalement sous-discutée » et que « le prisme à travers lequel les critiques blancs regardent ce travail est problématique » : les critiques blancs ont tendance, selon Bonnell, à dire : « Je ne comprends pas, par conséquent ce n’est pas du bon art. » Le critique blanc n’aime que l’art blanc. Une ignorance fondamentale et insurmontable l’empêche, par exemple, de comprendre l’intérêt d’une suite de mouvements répétitifs inspirés du ritualisme ojibwé dans un espace tortueux/crypté. Mal informé, le critique blanc pourrait aller jusqu’à trouver ça ennuyeux. Et même lorsqu’il croit naïvement apprécier l’œuvre non blanche, il la discute en réalité selon les critères de l’art blanc.

S’ensuit que la « conception eurocentrique de l’excellence » du critique blanc « contribue à coloniser encore un peu plus la performance indigène ». On entre donc dans une seconde phase du débat sur l’appropriation culturelle. Bonnell crée le délit d’appropriation culturelle indirecte : la production de l’œuvre n’est plus seule en cause. Son commentaire devient appropriateur. En parlant de l’œuvre indigène, le Blanc la colonise a posteriori.

Notons que, si on adhère à cette logique, un critique afro-américain ou asiatique n’a pas beaucoup plus d’expertise sur la culture ojibwée qu’un critique blanc, et devrait en toute rigueur lui aussi s’abstenir de commenter la pièce. Notons aussi que, sans connaître la sociologie ojibwée sur le bout des doigts, on peut supposer que certains d’entre eux ont peu de familiarité avec leur folklore ou de goût pour le performance art. Si bien qu’au bout du compte, les seuls admis à critiquer le spectacle de Bonnell seraient des Ojibwés théâtrophiles. En poussant un peu, on arriverait à la conclusion que seule Yolanda Bonnell possède la science nécessaire pour commenter le travail de Yolanda Bonnell.

« Ce que j’appelle du théâtre »

Une critique blanche, Karyn Recollet, a toutefois bravé l’interdiction et s’est exprimée publiquement sur le spectacle de Bonnell, qu’elle a adoré. « Je trouve intéressante la manière qu’elle a de décoloniser ce que j’appelle du théâtre », dit-elle en prenant soin de ne pas coloniser la planète avec sa conception eurocentrée du théâtre.(2)

« La majorité de ce à quoi j’ai assisté avait l’air d’être du théâtre, précise-t-elle toutefois, avec des personnages, une histoire. » Un critique, même blanc, pourrait reprocher à un tel académisme de reposer sur des préconceptions narratives eurocentrées qui nient la spécificité du récit indigène et qui reconduisent sa domination. Mais bon, n’allons pas trop loin non plus.

L’affaire est grotesque, mais potentiellement inquiétante, puisque la logique à l’œuvre est, sous une forme extrême, la même que celle qui, en France, préside au décolonialisme culturel. Les Français ont la passion du mimétisme et il n’est pas impossible que, bientôt, un Bonnell de France, mentalement colonisée par le décolonialisme nord-américain, reproche aux critiques blancs de le soumettre au diktat de l’excellence blanche.

Notes

1. Les Amérindiens appartenant aux troisième ou quatrième variations de genre dans les cultures natives, qui comportent quatre genres au lieu de deux. « Two spirits » est représenté par l’abréviation « 2S » dans le sigle LGBTTQQ2SIAAP — souvent abrégé en LGBTQ +. Le terme « 2S » ne s’applique pas, pour autant, aux homosexuels et lesbiennes d’ascendance amérindienne. C’est beaucoup plus spécifique.

2. L’expression « décoloniser le théâtre » pose une difficulté supplémentaire. Si on admet que le théâtre tel qu’il se pratique aujourd’hui vient du théâtre antique, et que son canon actuel, celui-là même que Yolanda Bonnell veut hybrider avec les rituels ojibwés, s’est formé en Europe, alors l’idée de décolonisation n’a aucun sens. A moins de faire du mot « colonial » un synonyme de « Blanc » ou d’« européen ». Auquel cas « décoloniser l’art » signifie « déblanchiser l’art », ce qui pose tout un tas de nouveaux problèmes que la brièveté du format journalistique nous empêche d’envisager ici.

Sources : L’Obs et Vice

mardi 18 février 2020

Les enfants de la loi 101, l'école en français : une immersion forcée, ensuite ruée vers l'anglais

Joseph Facal est revenu sur l’attrait grandissant des cégeps anglophones (fin du lycée en France, du gymnase en Suisse et Allemagne, à 17-19 ans)

Le palmarès des cégeps publié dans nos pages est un travail de moine qui fourmille de données intéressantes.

On a surtout retenu que les cégeps du réseau anglophone ont des taux de diplomation supérieurs à ceux du réseau francophone.

Inévitablement, on nous a resservi que les anglophones valorisent plus l’éducation que les francophones.

C’était sûrement vrai jadis, peut-être encore un peu, mais le gros de l’explication de cet écart de réussite est aujourd’hui ailleurs.

Le collège Dawson (Montréal) accueille des élèves et enseignants du gymnase Rotteck à Fribourg en Allemagne.



Sélection

Le chercheur Frédéric Lacroix a compilé des données révélatrices sur la population collégiale.

Les cégeps anglophones accueillaient, en 2018, 19 % de tous les étudiants collégiaux.

Mais au Québec, il n’y avait, en 2016, que 8,1 % de gens de langue maternelle anglaise.


En réalité, 37,8 % des étudiants dans ces cégeps anglophones sont des allophones et 20,7 % sont des francophones.

Comme me le faisait remarquer Lacroix, comment la communauté anglophone pourrait-elle être félicitée, tenue pour responsable des succès de diplomation des cégeps anglophones alors que les étudiants de langue maternelle anglaise y sont minoritaires ?

En fait, les « Anglos de souche » sont minoritaires dans « leurs » cégeps... depuis 2001.

Vous devinez la vraie cause de cette plus grande réussite des cégeps anglophones.

Le cégep anglophone Dawson, par exemple, n’accepte qu’un candidat sur trois. Or, 40 % de ses étudiants sont des francophones.

Pour le dire autrement, les francophones qui vont vers les cégeps anglophones se recrutent essentiellement parmi ceux qui ont les plus fortes notes.

Si les cégeps anglophones affichent de meilleurs résultats, c’est tout simplement parce qu’ils recrutent les meilleurs étudiants.

C’est un phénomène d’écrémage un peu similaire à celui qui explique, au niveau secondaire, les taux de réussite supérieurs de l’école privée [ou les écoles publiques dans les banlieues nanties, voir nos billets sur l’écrémage].

Depuis plusieurs années, on voit simultanément une ruée vers les cégeps anglophones et une baisse des inscriptions dans les cégeps francophones.

Entre 2013 et 2017, c’est 11,1 % de moins d’inscriptions pour le cégep Maisonneuve, 13,1 % de moins pour Bois-de-Boulogne et 12,8 % de moins pour le Vieux-Montréal.


À l’inverse, les inscriptions dans les cégeps anglophones augmentent même... hors de Montréal, en fait partout où il y a des établissements anglophones.

Les anglophones, eux, n’ont aucun intérêt ou presque pour les cégeps francophones : ils n’étaient que 1,3 % en 2018.

Quant aux allophones, c’est simple : dès que la fréquentation de l’école française cesse d’être imposée par la loi 101, ils se ruent vers les cégeps anglophones, avant d’aller ensuite massivement, dans une proportion de 91 % (!), à Concordia et à McGill.

Pour eux, la fréquentation de l’école française est une immersion forcée.

Pari perdu [par naïveté ?]

Quand la loi 101 fut adoptée, on fit le choix de ne pas l’imposer au cégep parce qu’on pensait que la fréquentation de l’école primaire et secondaire en français garantirait que cette personne vivrait ensuite en français à la maison et au travail.

[Nous pensons que les Québécois ont en outre été naïfs, apeurés ou timorés. Débonnaires. Les Flamands avaient compris que l’école flamande en concurrence avec l’école française n’était pas suffisante, ils ont fermé les écoles, collèges et universités francophones en Flandre. La section francophone de l’université catholique de Louvain a dû déménager et quitter Louvain en 1968. Auparavant, des universités comme celles de Gand ont été néerlandisées. L’Université de Gand passa d’abord partiellement en 1923 du français au néerlandais, puis intégralement en 1930, mettant fin à plus d’un siècle d’enseignement en français à cette université. La naïveté et la peur d’être traités d’extrémistes des Québécois expliquent, en partie, cette défaite pour le français à Montréal. 

Il existe bien sûr d’autres éléments : la part grandissante des jeunes immigrés dans la clientèle scolaire qui n’a pas de rapport charnel avec le français, ainsi que la mondialisation qui impose davantage l’anglais au travail, dans les médias et sur internet.

Il faut que l'État québécois montre que le français est utile au Québec : il doit imposer la communication en français avec l'État québécois dans toute affaire professionnelle, dans la tenue des dossiers médicaux, de la comptabilité professionnelle, des affaires juridiques. Il ne faut plus qu'un hôpital québécois envoie des résultats d'analyse en anglais à des patients québécois, il ne faut plus qu'une juge provinciale puisse écrire un jugement en anglais au Québec. Il faut aussi que cessent les demandes de bilinguisme pour des postes qui ne le nécessitent pas. Nous avons ainsi travaillé dans des entreprises montréalaises propriété des patrons francophones où l'on demandait le bilinguisme aux francophones pour qu'ils parlent avec les employés unilingues anglophones établis au Québec et certains à des postes très bas dans la hiérarchie.]


C’était une illusion. Tout est à repenser.

Cette question des langues d’enseignement est si complexe et si déterminante pour notre avenir que j’y reviendrai.

dimanche 16 février 2020

«  Chroniques de Richard Martineau alimentent l’islamophobie, selon une étude » lue par Radio-Canada

La SRC titrait, dans un texte de Luc Chartrand de l’émission radio-canadienne Enquête que « Les chroniques de Richard Martineau alimentent l’islamophobie, selon une étude ».



L’article de la SRC — qui ne définit jamais ce qu’est l’islamophobie — commence ainsi :
Les textes du prolifique chroniqueur du Journal de Montréal Richard Martineau ont fait l’objet d’une étude en sociologie. Un mémoire de maîtrise déposé en 2015 à l’UQAM par Mélanie Beauregard analyse des centaines de ses chroniques. Résultat : le chroniqueur participe à l’islamophobie, estime-t-elle.

« Les discours sur l’islam et/ou les musulmans publiés au sein des chroniques de Richard Martineau [...] participent à l’islamophobie », conclut l’étude qui se penche sur 438 textes, parus entre 2006 et 2014, signés par le commentateur, que l’on peut aussi voir à la télévision et entendre à la radio.

Malgré cette conclusion générale, l’analyse de la chercheuse — qui poursuit aujourd’hui des études de doctorat en sociologie — est assez nuancée.

« Richard Martineau ne fait pas preuve d’un racisme évident, mais il y a une islamophobie ambiante dans ses textes. »
Mélanie Beauregard

Le professeur Guillaume Marois est allé lire le mémoire en question, et force est de constater, selon lui, que sa portée a été nettement exagérée, non seulement par les activistes qui la brandissent, mais aussi par les médias qui l’ont rapporté.

Dans les termes de M. Marois :

D’abord, malgré ce que plusieurs rapportent, l’objectif du mémoire n’était pas de mesurer si les personnes lisant Martineau devenaient plus islamophobes [note du carnet : alimentent l’islamophobie selon la SRC], mais plutôt d’analyser si le discours de Martineau relève de l’islamophobe. Pour ce faire, elle a lu les chroniques et essayé de voir si elles cadrent avec certains procédés associés à l’islamophobie. Ce qu’elle a fait relève donc plus de l’analyse discursive ou littéraire. Scientifiquement, pour mesurer l’effet des chroniques sur le sentiment islamophobe, il aurait fallu mesurer les sentiments islamophobes d’un groupe de personnes avant et après lecture des chroniques, et comparer idéalement avec un groupe témoin à peu près identique, mais n’ayant pas lu les chroniques. Ce ne fut pas fait (et ce n’était pas l’objectif).

Ensuite, la conclusion tirée par l’auteure est très loin d’être sans équivoque. Je la cite : « Enfin, suite aux divers résultats obtenus, nous pouvons comprendre que nos hypothèses [que les chroniques étudiées relèvent de l’islamophobie] ne sont pas tout à fait corroborées ». Elle conclut également que Martineau n’utilise pas les stéréotypes généralement associés aux musulmans, mais qu’il procède en retour à une hiérarchie de musulmans et que par conséquent, son discours est à la fois islamophile et islamophobe. Mais bien honnêtement, rendu là, du moment qu’on distingue les islamistes des musulmans, on procède à ce genre de hiérarchisation, et tout le monde aurait à la fois un discours islamophile et islamophobe. On rentre ici dans les exagérations sémantiques typiques de certains courants en sciences sociales.

Finalement, j’aimerais préciser que les critères pour qu’un mémoire de maîtrise soit accepté sont nettement moindres que les critères pour une publication scientifique. Le mémoire de maîtrise sera généralement accepté si le candidat fait preuve de certaines compétences qu’on juge nécessaires à l’obtention du diplôme dans la discipline. Les évaluateurs d’une publication scientifiques de leur côté doivent s’assurer qu’il n’y a aucune lacune méthodologique ou erreur d’interprétation. Autrement dit, un mémoire de maîtrise n’a pas du tout la même portée qu’une étude scientifique publiée dans une revue à comité de lecture.

Quand même étrange que l’auteure ait accepté de recevoir un prix [en argent, 1000 $] d’Adil Charkaoui.


La gauche intellectuelle progressiste et la pédophilie, retour sur une histoire trouble

Après Mai 68, une partie de l’intelligentsia libertaire a défendu les pires dérives de la révolution sexuelle. En théorie et en pratique. Rappel utile d’Amaury Brelet.

La bombe à retardement aura mis 30 ans pour éclater enfin. Au grand jour. Dans le bruit et la fureur. Vanessa Springora témoigne dans son livre Le Consentement (Grasset), paru le 2 janvier, des abus pédocriminels présumés de l’écrivain Gabriel Matzneff. L’image de l’écrivain dandy et libertin part en fumée. En 1990, Denise Bombardier avait pourtant allumé la mèche dans l’émission Apostrophes, diffusée sur Antenne 2. « Je me croyais sur une autre planète, parce que dans mon pays, il serait en prison, confie sa consœur canadienne. J’étais la pièce pyrotechnique qui faisait sauter le plateau. »



Puis, plus rien. Un pétard mouillé. Tombé dans l’oubli. « Une clique tenait le haut du pavé. Ils avaient le pouvoir de publier, de critiquer, de donner des prix, ajoute-t-elle. D’où le silence jusqu’à aujourd’hui. » Pire, il fut même une époque, pas si lointaine, où « l’amour des enfants » était non seulement débattu, mais défendu.

« Il est patent que le discours pro-pédophilie a des racines dans la Révolution culturelle que fut Mai-68 qui en appelait à la libération des corps et des sexualités », explique l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu. Il est « temps de décriminaliser l’amour », proclame alors une partie de l’intelligentsia de gauche.

Dans les années 70 et 80, le romancier Tony Duvert l’assure : « Les gamins aiment faire l’amour comme on se mouche. » Le philosophe René Schérer le jure : « Le pédophile traite l’enfant qu’il désire ou qu’il aime comme un véritable partenaire sexuel. » Et le journaliste de gauche Guy Hocquenghem l’espère : « L’avenir est à la partouze généralisée » car « nous sommes des machines à jouir ». À jouir sans entraves, dit le slogan.

Malgré la marginalité de leur combat, les défenseurs de la pédophilie bénéficient alors de la complicité de la presse progressiste. En janvier 1977, Le Monde et Libération relaient complaisamment une tribune retentissante alors que s’ouvre à Versailles le procès de trois hommes, jugés pour « attentats à la pudeur sans violence sur mineurs » et placés en détention préventive depuis trois ans. « Trois ans de prison pour des caresses et des baisers, cela suffit », dénonce le texte, rédigé par Gabriel Matzneff, qui évoque « une simple affaire de “mœurs” ».



Parmi les 69 signataires figurent Louis Aragon, Francis Ponge, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Patrice Chéreau, Gilles Deleuze, André Glucksmann, Guy Hocquenghem, Bernard Kouchner, Jack Lang, Catherine Millet, Jean-Paul Sartre, René Schérer et Philippe Sollers. « Aujourd’hui, je ne la signerais pas et je pèserais mes mots », se reniera en 2001 ce dernier, prétendant même n’avoir « jamais défendu la pédophilie ». Sa revue L’Infini continuera pourtant à promouvoir la pédophilie jusqu’en... 1997. Contacté par nos soins, Jack Lang, lui, n’a pas souhaité s’expliquer. Quant aux prévenus, ils ont été finalement condamnés à cinq ans de prison avec sursis (et donc libérés) pour leur crime, fait de masturbations et fellations réciproques, d’orgies et de sodomies sur des enfants de 12 et 13 ans.

Deux ans plus tard, Libération récidive et publie, en mars 1979, une autre pétition de soutien à Gérard Roussel, un pédophile qui attend depuis dix-huit mois son procès, « enfermé pour crime d’amour » pour avoir abusé de fillettes de 6 à 12 ans. La lettre, qui le présente comme « la véritable victime dans cette affaire » et souligne que « le désir et les jeux sexuels librement consentis ont leur place dans les rapports entre enfants et adultes », est notamment signée par Gabriel Matzneff, Tony Duvert, Georges Moustaki, Luc Rosenzweig, Guy Hocquenghem, René Schérer, Catherine Millet et… Pascal Bruckner.

« J’assume, mais je n’ai jamais rien écrit en faveur de la pédophilie, bien au contraire, réagit le philosophe aujourd’hui. Il y avait à l’époque une ambiance de laxisme et de tolérance, il fallait en finir avec tous les tabous. Ce mouvement s’inscrivait aussi dans une tradition littéraire avec Gide et Montherlant, qui ont fait de l’amour des enfants un motif de création et de récréation. Nous sommes là dans la conséquence extrême de la révolution sexuelle et de Mai 68, dans la vision totalement libertaire de la permissivité, où rien ne doit échapper au désir. »

[Avec Matzneff, on est passé de l’euphémisme de Gide et Montherland à l’explicite pour le plus grand plaisir d’un certain nombre de lecteurs germanopratins tout émoustillés. Mais une fois épuisée la force transgressive de ses aveux, il reste peu à puiser dans son œuvre. Cela explique sans doute, en partie, l’oubli de son œuvre et son lâchage par l’élite intellectuelle.
 
Cette dérive libertaire à la défense de la pédophilie vaudra alors à Libération une avalanche de poursuites judiciaires.]


samedi 15 février 2020

Québec — Le mythe de la « grande noirceur » a la vie dure

Extrait d’une analyse de la dernière saison des Pays d’en haut parue dans le Devoir. L’auteur Alexandre Dumas est chargé de cours dans le réseau des universités du Québec et auteur de L’Église et la politique québécoise de Taschereau à Duplessis aux presses universitaires McGill-Queen’s, 2019.

Plus récemment, la dernière saison de la série télévisée des Pays d’en haut nous a présenté un Québec en pleine révolte. Loin d’être des habitants classiques, les gens du Nord décrits dans cette série sont tous à leur façon en quête de changement, de liberté et d’indépendance. L’Église joue dans cette fresque le mauvais rôle, celui de gardienne des valeurs traditionnelles, des valeurs exclusivement négatives dont les personnages doivent s’affranchir pour être heureux.

Présenter anachroniquement les personnages sympathiques comme des rebelles « en avance sur leur temps », telle Donalda (Sarah-Jeanne Labrosse), ici face à Séraphin (Vincent Leclerc)

Si le personnage de Mgr Édouard-Charles Fabre, le détestable évêque de Montréal, ne nous avait pas déjà fait comprendre que l’Église catholique était une institution exclusivement intéressée par le pouvoir et l’argent, le nouveau curé Caron vient nous en faire la preuve par neuf. Il vend les sacrements à prix d’or, tyrannise ses paroissiens au moyen du chantage et pousse la superstition à l’extrême. « Vous allez tous mourir si vous ne votez pas la prohibition ! » lance-t-il au conseil municipal.

Caron trace clairement la ligne entre les serviteurs de l’Église, qui peuvent déroger sans conséquence aux commandements, et les fidèles, qui doivent lui obéir aveuglément et inconditionnellement. « Le Bon Dieu pardonne toujours le mal qui est fait pour le bien de l’Église », explique-t-il à Séraphin dans le dernier épisode. C’est une caricature vivante que tous les personnages prennent pourtant au sérieux.

Ce n’est qu’un personnage, serait-on tenté de répondre. Puisqu’il s’agit du seul prêtre désormais représenté ou mentionné et qu’il ne rate pas une occasion de rappeler qu’il agit sous les ordres de l’évêque de Montréal, on en vient pourtant à le considérer comme le digne représentant du clergé de l’époque.

Ce personnage n’a par ailleurs aucune profondeur. Ses motivations ne sont jamais expliquées et il ne possède aucune qualité compensatoire. Il n’apparaît à l’écran que pour faire du mal aux personnages de la série. Le clou est enfoncé bien profondément pour nous faire comprendre que le sympathique curé Labelle était une exception au sein cette institution tyrannique.

Éclairage négatif

La religion dans son ensemble est présentée sous un éclairage négatif. Tous les personnages sympathiques de la série cherchent à s’en émanciper d’une manière ou d’une autre. Les seuls alliés de l’Église sont les profiteurs du système, comme le juge Lacasse, ou des simples d’esprit, comme Victorine, cliché de femme soumise aux dictats de son prêtre. On souligne d’ailleurs que Victorine est la seule catholique pieuse de la paroisse. Cette représentation manichéenne nous amène à penser que le Québec n’est demeuré catholique que grâce à la complicité des élites et de quelques zélotes naïfs et ignorants.

La tentation est grande pour tout auteur de fiction historique de présenter des personnages « en avance sur leur temps » auxquels le public peut s’identifier puisqu’ils partagent sa mentalité et ses valeurs. La série en est truffée, en particulier chez les personnages féminins.

Les derniers épisodes nous montrent Donatienne et Pâquerette quittant le Québec pour vivre leur amour interdit, Donalda se donnant pour mission de rendre l’instruction accessible à tous et Angélique s’inscrivant à l’Université McGill pour devenir avocate (une vingtaine d’années avant Annie Langstaff, la première Québécoise diplômée en droit). À côté de toutes ces femmes en quête d’émancipation, le pauvre Arthur Buies, qui devrait normalement être un avant-gardiste, passe pour un écrivain des plus conservateurs. On en vient à se demander pourquoi la Révolution tranquille n’a pas eu lieu en 1900.

L’œuvre de Grignon était également critique de la religion, la soumission pieuse de Donalda la conduisant à une vie misérable et à une mort tragique. Un tel destin n’est toutefois pas acceptable en 2020, même dans une représentation historique. Le message est donc moins subtil et les personnages qu’on retrouve dans la nouvelle série sont ceux qu’on veut voir aujourd’hui : des femmes fortes et libérées, des esprits libres et affranchis ainsi qu’une Église repoussoir qui nous rappellent que nous avons bien fait de lui tourner le dos.

Cette série, qui se présentait au départ comme étant plus fidèle à l’histoire que la version originale, n’est au final qu’une nouvelle condamnation d’un passé que les Québécois refusent encore d’assumer. Dans ce portrait sombre, la religion catholique joue le rôle de bouc émissaire.

Tout ce que les Québécois n’arrivent pas à assumer dans leur histoire est balayé dans la cour de l’Église, unique responsable de la pauvreté et de l’ignorance des habitants, de la soumission des femmes et de l’intolérance des masses. Quel meilleur moyen d’éviter d’avoir à nous questionner sur ce qui a motivé nos ancêtres à faire ces choix de société qui jurent avec nos valeurs contemporaines ?


Par ailleurs Alexandre Dumas s’est exprimé sur ce sujet en ces termes :

Assumer le passé ne veut pas dire l’exempter de critiques. C’est simplement reconnaître que le chemin suivi par le Québec pour devenir ce qu’il est aujourd’hui n’est pas plus ou honteux que celui de toute autre nation. Il faut cesser les comparaisons superficielles qui nous amènent à penser que le Québec était « en retard » sur le reste du monde.

Cette perception du Québec d’avant 1960 comme une époque liberticide est symptomatique d’une tendance à idéaliser l’Amérique protestante. Les 16 années de pouvoir de l’Union nationale de Duplessis n’ont rien d’exceptionnel au Canada, où des Premiers ministres provinciaux ont connu des termes de plus de 20 ans et des partis sont restés en place 30 ou 40 ans. La censure ? Elle existait, oui, mais elle n’avait rien d’exceptionnel à l’époque du maccarthysme. Les femmes discriminées ? Le Québec a accordé le droit de vote aux femmes avant la France, qu’on ne peut vraiment pas accuser d’avoir été soumise à l’Église. Le « retard » du Québec sur cette question est d’ailleurs davantage imputable à une tradition politique partisane qu’à l’influence de la religion. Les déficiences scientifiques ? Je serais curieux de savoir à quoi vous faites allusion, puisque les universités québécoises n’ont pas attendu 1960 pour se développer et des figures religieuses telles que Mgr George Cabana à Sherbrooke et Mgr Maurice Roy à Québec ont participé à cet essor. Je ne dis pas que la vie était belle au Québec avant 1960. Je dis que le cas québécois n’est pas une exception et que, si exception il y a eu, on ne peut pas l’expliquer simplement par sa différence religieuse.

En 1960, l’Église québécoise comptait environ 6000 prêtres, un millier de religieux et des dizaines de milliers de religieuses. Ces individus ne formaient pas un tout homogène et uni. Dans mon livre L’Église et la politique de Taschereau à Duplessis, je cherche à montrer la diversité idéologique et politique qu’on y retrouvait. Des abus, il y en a eu, et ils méritent d’être dénoncés aujourd’hui. J’invite toutefois à relativiser, à nuancer, et surtout à reconnaître une part de responsabilité collective. Il ne faut pas oublier que l’Église n’a jamais eu plus de pouvoir que celui que nous avons bien voulu lui confier.


Voir aussi

« La légende noire du clérico-natalisme »

Gary Caldwell sur l’étatisation de l’école québécoise (1965-2005) [Ire partie]

La Passion d’Augustine et la « reprise en main du système éducatif par le gouvernement »

La Grande Noirceur inventée

Les Québécois à la traîne économiquement depuis 150 ans, rattrapage le plus grand aurait été sous Duplessis

L’État a-t-il vraiment fait progresser l’éducation au Québec ?

Du Grand Rattrapage au Déclin tranquille : déboulonner la prétendue Révolution tranquille

Baisse relative du nombre de diplômés par rapport à l’Ontario après la Grande Noirceur

Grande Noirceur — Non, l’Église n’était pas de connivence avec le gouvernement et les élites

La Grande Nouérrceurrr : portrait de famille monochrome, rictus, pénurie francocentrique et ânonnements (5 pages)

La Grande Noirceur, revue et corrigée

Le « mythe » de la Révolution tranquille

Héritage de la Révolution tranquille : lent déclin démographique du Québec ?

Révolution tranquille : Entre imaginaire et réalité économique et sociale

« À Montréal, l'anglais a déclassé le français comme langue des études postsecondaires »

Entretien de Mathieu Bock-Côté avec Frédéric Lacroix selon qui le réseau d’éducation postsecondaire français est appelé à s’effondrer à Montréal.

Mathieu Bock-Côté. — Nous apprenions ce matin que le cégep Dawson, le plus gros cégep du Québec, n’accepte que 30 % des demandes d’admission qu’il reçoit. Que signifie ce pourcentage ? Que Dawson est tout simplement un établissement d’excellence ? Ou autre chose ?

Frédéric Lacroix. — Cette nouvelle signifie une chose : qu’il y a actuellement à Montréal une ruée massive vers le collégial anglophone ! Dawson College est le plus gros cégep à Montréal, et de loin : il accueille 8207 étudiants temps plein cette année (11 000 en incluant la formation continue). C’est 1700 étudiants de plus que le deuxième plus gros cégep à Montréal, soit John Abbott College. Qu’ont en commun ces deux institutions ? Il s’agit bien sûr d’institutions anglophones. Voilà la clé pour comprendre ce qui se passe au collégial à Montréal.

Ce qui est en cause ici, ce n’est pas tant « l’excellence » de Dawson College ou de John Abbott (il n’y a aucune surprise ici : recruter des étudiants avec des moyennes supérieures à l’entrée conduit à des taux de diplomation supérieurs à la sortie), mais sa langue d’enseignement : l’anglais. La demande pour de la formation postsecondaire en anglais au Québec, et à Montréal en particulier, est en train d’exploser. Le cégep de la Gaspésie et des îles a choisi d’ouvrir un campus exclusivement anglophone à Montréal en 2017 et s’est rendu à 2500 étudiants en trois ans : ce n’est pas un hasard ou le fait de la chance. Cela reflète la dynamique linguistique actuelle à Montréal. J’ai écrit ailleurs que la situation du français à Montréal était une « catastrophe ». Mais en apprenant ce matin que Dawson acceptait seulement 30 % des demandes au premier tour, je me demande si je n’avais pas enjolivé le portrait que je faisais du français à Montréal !

Car enfin, si on arrive à remplir un cégep de 8207 places en acceptant seulement 30 % des demandes, et comme environ 40 % de l’effectif collégial doit être renouvelé chaque année (la moitié de l’effectif au préuniversitaire et le tiers dans les techniques), cela signifie que Dawson ne reçoit pas très loin de 10 000 demandes d’admission au premier tour chaque année ! Songeons que l’effectif total des cégeps de l’île de Montréal, au préuniversitaire et technique, en français et en anglais, était de 52 860 étudiants en 2018. L’effectif du secteur français était de 32 499 et celui du secteur anglais était de 20 361. Dawson, à lui seul, reçoit un nombre de demandes d’admission équivalent à environ le tiers de l’effectif total du secteur francophone à Montréal. Une proportion importante (20 %) des étudiants qui se destinent au collégial à Montréal font une demande de premier tour à Dawson. Comme les demandes au premier tour reflètent les souhaits des étudiants, on peut comprendre que la demande pour l’anglais au collégial à Montréal est absolument massive, renversante. En comparaison, la demande pour le collégial français est beaucoup plus faible. Comprenons que puisque Dawson refuse plus de 6000 étudiants par année, ceux-ci se retrouvent, pour plusieurs, dans les cégeps français. Malgré eux.

Dans un récent article, paru dans la revue l’Action nationale de février 2020 (« Les cégeps français à Montréal : le début de la fin »), j’analyse la dynamique d’inscriptions au collégial dans la région de Montréal. La tendance à la hausse au collégial anglais dans la part globale du collégial à Montréal est quasi continue depuis 1995. Depuis 2013, on note cependant une nette accélération de la part occupée par le collégial anglais : en 2018, le secteur anglais était rendu à 19 % de l’effectif collégial global. Rappelons que les anglophones formaient, en 2016, seulement 8,1 % de la population du Québec (selon la langue maternelle). Depuis 1995, les cégeps anglais ont capté 95 % de la hausse de clientèle des cégeps à Montréal. Au secteur préuniversitaire, les cégeps français ont perdu 1001 étudiants depuis 1995. Pendant ce temps, les cégeps anglais en gagnaient 3532. Il faut aussi noter que les anglophones sont minoritaires dans leurs cégeps depuis 2001.

Si on regarde seulement la part occupée par les programmes préuniversitaires anglophones au collégial, cette part était en 2018 de 26,6 %. Plus d’un étudiant sur quatre qui se destine à l’université étudie en anglais au Québec ! Cela est tout à fait considérable : c’est plus de trois fois le poids démographique des anglophones au Québec !

Ce que ce chiffre de 30 % d’acceptation des demandes au premier tour révèle, c’est l’effondrement du prestige du français comme langue d’enseignement au postsecondaire à Montréal. Il y a actuellement un « sauve-qui-peut » vers l’anglais à Montréal. Le seul facteur qui limite la croissance du secteur anglophone (et qui freine la chute du secteur francophone), c’est le béton : il est impossible de construire des pavillons assez vite pour suivre la demande au collégial anglais. C’est le béton qui soutient, pour un temps encore, la vitalité du français à Montréal. 



Le collège (cégep) Dawson à Montréal, le plus grand cégep — et de loin — de tout le Québec est anglophone. Ancienne maison-mère de la Congrégation de Notre-Dame (francophone...)

MBC. — Comment expliquer qu’autant de francophones se dirigent vers Dawson ? Faut-il y voir seulement, comme on le dit souvent, une simple volonté pour la plupart d’entre eux d’améliorer leur connaissance de l’anglais ?

FL. — Une importante étude, la plus importante jamais réalisée sur le sujet, commanditée par la CSQ en 2010 et réalisée par l’IRFA, avait analysé les motivations derrière le choix du cégep anglais. Les résultats de cette enquête sont majeurs. Chez les francophones, la principale raison mentionnée pour justifier le choix du cégep anglais était le désir d’améliorer la maîtrise de cette langue. Il faut cependant réaliser une chose : la plupart des francophones qui font ce choix sont des diplômés d’écoles privées ou de programmes particuliers de Montréal : ces élèves ont déjà un très haut niveau de bilinguisme. Pourquoi cherchent-ils à améliorer encore leur maîtrise de l’anglais ?

La réponse est simple : pour intégrer le Montréal anglais, promesse d’opportunités économiques, de juteux revenus et d’un statut social supérieur. Pour la majorité des étudiants de l’étude de l’IRFA, l’anglicisation était un choix de vie assumé. Ainsi, les étudiants interrogés indiquent qu’après le cégep, ils souhaitent s’inscrire à des études universitaires en anglais : 91 % des allophones au cégep anglais avaient l’intention de s’inscrire ensuite à McGill et Concordia tandis que ce n’était le cas que de 18 % des étudiants allophones au cégep français. Les francophones inscrits au cégep anglais suivaient ce comportement de près avec une intention de 80 % en faveur de l’université en anglais. Il est à noter, et ce n’est pas un hasard, que les inscriptions à l’UQAM ont reculé de plus de 10 % l’automne dernier.

La plupart des étudiants inscrits au cégep anglais projetaient de travailler en anglais suite à leur graduation (72 % des allophones, 54 % des francophones). Au cégep français, seuls 10 % des francophones et 15 % des allophones projetaient la même chose. Il est à noter qu’outre l’intention de travailler en anglais suite à la graduation, les étudiants au cégep anglais qui travaillaient durant leurs études travaillaient beaucoup moins en français et utilisaient beaucoup moins le français comme langue d’usage publique que les étudiants inscrits au cégep français.

Le choix du cégep anglais avait aussi une forte influence sur la langue de socialisation des étudiants : ainsi, seuls 15 % des allophones inscrits au cégep anglais avaient des amis francophones alors que c’était le cas pour 85 % des allophones inscrits au cégep français. Enfin, la langue d’enseignement au cégep était corrélée avec les habitudes de consommation culturelle ; moins de 5 % des étudiants au cégep anglais disaient écouter des films en français alors que c’était le cas pour 60 % de ceux inscrits au cégep français.

Globalement, les cégeps anglais de Montréal agissent donc, pour les francophones et les allophones, comme des foyers d’anglicisation. La hausse continue de leur popularité alimente le recul du français à Montréal.

Revenons au point de départ : pourquoi ce désir massif du cégep anglais ? Parce que les jeunes sentent bien, comprennent bien que le français est en perte de prestige et de statut accéléré à Montréal : faire des études postsecondaires en français, c’est maintenant risquer de se retrouver avec un diplôme de faible valeur provenant d’institutions de second rang, de se fermer des portes, de rétrécir son avenir. On assiste à la mise en place d’une sorte de prophétie autoréalisatrice : plus les étudiants se ruent vers le réseau anglais, plus le diplôme anglais monte en valeur et plus le diplôme français en perd. C’est la loi de l’offre et de la demande, qui conduit ici à un cercle vertueux pour le réseau anglais, mais vicieux pour le réseau français.

MBC. — On a longtemps envisagé d’étendre la loi 101 au niveau collégial — cette idée était très présente dans la décennie post-référendaire. Elle semble disparue du radar. Faudrait-il y revenir et si oui, de quelle manière ?

FL. — On se rappellera que c’est la Commission Gendron qui, la première, établit l’objectif de faire du français la « langue commune ». La Charte de la langue française le reprit explicitement en 1977. Cet objectif est censé être au cœur de la politique linguistique québécoise. Mais la situation des cégeps dans la région de Montréal révèle que cet objectif de faire du français la langue commune a été abandonné par le gouvernement du Québec.

L’enquête de l’IRFA a démontré dès 2010 que les cégeps anglais étaient des foyers d’anglicisation. Si l’objectif était toujours de faire du français la langue commune, cette information aurait dû normalement mener à une profonde remise en question de la politique linguistique québécoise. Car il faut conclure une chose : Camille Laurin et les concepteurs de la Charte de la langue française, hélas, ont perdu leur pari : ceux-ci pensaient que l’application des clauses scolaires de la Charte au préscolaire, primaire et secondaire conduirait naturellement les allophones à se franciser et les francophones à s’inscrire ensuite dans le réseau français au postsecondaire. Ce n’est pas le cas.

Il faut souligner également l’incompétence de l’Office québécois de la langue française (OQLF), qui écrivait dans son étude sur les cégeps en 2017 la phrase suivante : « les collèges francophones attirent de plus en plus les élèves de langue maternelle autre ». L’OQLF aurait dû formuler sa conclusion ainsi : « les collèges francophones accueillent de plus en plus les élèves de langue maternelle autre, refusés dans les collèges anglophones ». Voilà qui aurait été plus exact.

Il est difficile d’exagérer les conséquences que la hausse des inscriptions relatives dans les cégeps anglais, et l’accélération de cette hausse depuis 2013, aura sur la dynamique linguistique à Montréal. Il est prévisible que le recul du français à Montréal va s’accélérer dans les années qui viennent. Avec cette stupéfiante statistique qui sort de Dawson ce matin, on peut affirmer sans trop se tromper que le prestige et le statut du français sont en voie d’effondrement à Montréal. Les étudiants, au moment de choisir leur cégep, le savent et agissent en conséquence.

Notre élite a toujours prétendu que le prix politique à payer pour étendre les clauses scolaires de la Charte au niveau collégial était trop élevé et qu’il fallait mieux, somme toute, garder le statu quo.

Cela était une politique à courte vue. Le prix à payer pour ne pas étendre les clauses scolaires de la Charte au niveau collégial sera bien plus élevé ; le coût en sera l’effondrement du réseau postsecondaire de langue française à Montréal et la fin de la prétention de faire du français la langue commune. L’anglais sera la langue commune.

Par conséquent, étendre les clauses scolaires de la loi 101 au moins au niveau collégial (il faut réaliser que la même dynamique est présente dans les universités, comme les statistiques d’inscription à l’UQAM le prouvent) est une urgence. Si cela n’est pas fait très bientôt, nous allons perdre le réseau postsecondaire français à Montréal, qui n’aura pas le choix de s’angliciser pour survivre.

Après cela, il faudra bien admettre que la survie du Québec français sera rendue assez problématique.

MBC. — La question de l’avenir du français trouve de l’écho en ce moment dans la course à la chefferie du PQ. Comment évaluez-vous les discours et propositions des candidats, jusqu’à présent ?

FL. — Je crois que la réalisation de la gravité de ce qui est en train de se produire à Montréal n’a pas encore percé largement la conscience collective.

Seul Paul Saint-Pierre Plamondon s’est positionné en faveur d’une réforme des modes de financement au collégial et à l’université pour éviter que les Québécois ne financent leur propre assimilation avec leurs impôts. Les institutions postsecondaires sont la clé de voûte du statut et du prestige du français à Montréal. [L'État devra rehausser le prestige du français en refusant de communiquer (et donc d'accepter des documents et formulaires de leur part) avec des avocats, des médecins ou des compatbles établis au Québec en anglais.]Leur effondrement signifie la fin du Québec français. Tout simplement.

Une chose est certaine : cette question est absolument fondamentale. Elle est urgente. Elle dépasse de loin le seul Parti québécois et devrait interpeller tous les partis présents à l’Assemblée nationale.

Mais chose certaine, elle devrait, au minimum, faire l’objet d’un vrai débat de la part des prétendants à la chefferie du parti qui a mis en place la loi 101.

[Note du carnet: On attend toujours que la CAQ, prétendûment de droite et identitaire, s'intéresse à ce sujet primordial. Mais voilà, les réformes de structures, la mise en place de maternelles à 4 ans en grande partie inutiles et la réforme d'un cours idéologique (ECR) par un autre tout aussi idéologique mais plus à la satisfaction des « laïques » du Québec semblent avoir la priorité.]

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Bon an mal an, le collège Dawson reçoit trois fois plus de demandes d’admission que de places disponibles, ce qui en fait selon toute vraisemblance le cégep le plus convoité de la province, en plus d’être celui qui accueille le plus grand nombre d’étudiants.

Cela lui permet de choisir les meilleurs élèves qui se présentent.

Seulement 30 % des demandes faites lors du premier tour, au 1er mars, sont acceptées. Parmi les quelque 8200 étudiants, environ 40 % sont francophones.

Dans les programmes de sciences, les étudiants arrivent du secondaire avec une moyenne générale particulièrement élevée, souligne M. Filion, directeur général du collège Dawson.

«Ça prédétermine considérablement les chances de succès et ça rend les profs heureux. Et ils en donnent plus parce qu’ils ont la chance d’être challengés [mis au défi, comme on dit dans ce collège] par des étudiants qui sont plus performants. Mais ça ne veut pas dire que la qualité de ce qui se fait ici est supérieure à ce qui se fait ailleurs. Ailleurs, ils ont d’autres défis à affronter.»

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vendredi 14 février 2020

Le Japon relève l’âge de la retraite à 70 ans

Le gouvernement japonais a adopté une série de propositions législatives permettant aux entreprises d’autoriser leurs employés à travailler jusqu’à l’âge de 70 ans.

Le fait que le Japon ait la démographie la plus problématique du monde n’est pas nouveau. Les écoles sont régulièrement transformées en maisons de retraite, et l’énorme groupe de personnes âgées — environ un quart des 128 millions de Japonais ont plus de 65 ans — consomme plus de couches que les nouveau-nés. La plupart des villes japonaises souffrent du cauchemar démographique du pays avec une population vieillissante. Les jeunes font à peine des enfants. Cela entraîne la vacance et la dégradation de zones résidentielles entières.


La société japonaise semble en effet évoluer vers le « type de société que nous ne connaissons que dans les films de science-fiction » décrit par le démographe Nick Eberstadt en 2012.

D’ici 2025, un Japonais sur trois aura plus de 65 ans. Selon une étude récente de l’Université de Chuo, il manquera 6,44 millions de travailleurs au pays à la fin de cette décennie. Le gouvernement japonais a donc adopté une loi qui fait passer l’âge de la retraite de 65 à 70 ans. Ces lois doivent encore être approuvées par le Parlement japonais. Si le feu vert leur est donné, elles entreront en vigueur dès la fin de l’année 2021.

La plupart des plus de 65 ans encore au travail

Selon des sources locales, le gouvernement japonais prévoit de rendre simplement obligatoire à long terme l’âge de la retraite à 70 ans. Le Japon prend également d’autres initiatives pour encourager les gens à travailler plus longtemps. Par exemple, les entreprises recevront une compensation financière si leurs retraités sont réemployés pour certaines tâches. En outre, les cotisations de sécurité sociale sont réduites pour les salariés âgés de 60 à 64 ans.

Les Japonais eux-mêmes ne semblent cependant pas troublés par cela. Des études montrent ainsi que 2 Japonais sur 3 de plus de 60 ans souhaitent rester plus longtemps au travail. Et 8 millions de personnes de plus de 65 ans — soit 12,5 % de la population — travailleraient encore. Un record absolu au sein des pays de l’OCDE.

Québec — la fin de la lune de miel en éducation pour la CAQ ?

Texte paru dans Le Devoir le 12 février 2020

Ajoutons que pour ce carnet, le ministre Roberge ne se distingue pas des ministres de l’Éducation précédents : il concentre les pouvoirs de plus en plus à Québec. Il lance des réformes de structures centralisatrices, se lance dans un projet coûteux et inutile (lire ci-dessous le manque de personnel pour ses maternelles), réforme le cours ECR plutôt que de l’abolir et le remplacera par un autre cours idéologique, serre la vis aux parents qui instruisent leurs parents à la maison. Mais il ne fait rien pour relever le niveau de culture générale des écoliers, garantir une plus grande liberté pédagogique des écoles, ne met pas en place un système (chèque scolaire ou déduction fiscale) qui permettrait aux enfants de familles moins nanties de fréquenter une école privée de leur choix et ne fait rien dans le domaine de la défense du français dans l’enseignement.

« La semaine dernière était la Semaine des enseignantes et des enseignants. Il s’agit d’une période devant servir à valoriser celles et ceux qui travaillent à pied d’œuvre afin d’éduquer les enfants et les adultes québécois. Disons que la Coalition avenir Québec de François Legault et de Jean-François Roberge a une drôle de conception du terme “valoriser”.

Depuis des années, cette profession est en crise. C’est une longue traversée du désert qui a débuté sous le règne des libéraux. Quand on constate le piteux état des écoles, les conditions de travail qui s’alourdissent année après année et les salaires risibles quand on les compare à ceux des autres provinces canadiennes, on en arrive à ce qui se passe actuellement : un exode des enseignantes. Les jeunes ne choisissent pas cette profession et les plus âgées fuient avant d’avoir atteint l’âge de la retraite.

Lors de son passage dans l’opposition, Jean-François Roberge était inspirant. C’était bon de voir un confrère parler avec passion de notre profession. De plus, lors de la dernière campagne électorale, François Legault promettait de faire de l’éducation une priorité nationale. Se laissant berner par ces grands espoirs, plusieurs enseignantes ont voté pour eux. Force est de constater, après deux ans de règne, qu’il s’agissait d’un mirage.

Les gifles en plein visage se multiplient depuis leur arrivée au pouvoir. Dans la dernière année, par exemple, le dépôt patronal en vue du renouvellement de la convention collective démontrait très bien le mépris de Jean-François Roberge et de la CAQ envers les enseignantes. Plus d’heures de travail, plus d’élèves par classe à certains niveaux, la possibilité de nous imposer des mesures disciplinaires si les élèves ne réussissent pas, etc. Le tout en nous appauvrissant, car ils n’offrent même pas une augmentation salariale qui suit l’inflation. Les enseignantes québécoises sont déjà les moins bien payées au Canada, faut-il les appauvrir davantage ?

Rebondissements

Cette année, la Semaine des enseignantes et des enseignants a été marquée de plusieurs rebondissements. Tout d’abord, le ministre était fier d’annoncer 350 nouvelles classes de maternelle 4 ans. Sait-il que de nombreuses classes actuelles, faute de suppléantes, n’ont même pas d’enseignantes et que de nombreuses enseignantes à temps plein doivent utiliser leur temps de planification et de correction pour remplacer des collègues absents ou malades ? La pénurie actuelle représente déjà un surplus de travail pour l’ensemble des enseignantes et le ministre est fier d’annoncer qu’il y en aura davantage.

De plus, le ministre, dans un mégaprojet de loi de 312 articles, vient d’adopter sous bâillon, et sans adéquatement consulter les enseignantes, une loi qui va modifier leurs conditions de travail. Par exemple, 15 heures de formation seront obligatoires chaque année. Ce qui est encore plus insultant avec cette décision, c’est que le ministre utilise une loi sur l’abolition des élections scolaires pour modifier la tâche des enseignantes. Le ministre ignorait-il qu’une négociation pour le renouvellement de la convention collective est en cours et qu’une telle loi bafoue le processus légitime de négociation ?

Finalement, pour clore en beauté la Semaine des enseignantes et des enseignants, le Premier ministre a indiqué que la formation des enseignantes se ferait pendant leurs vingt jours de congé. Avec ses paroles, le Premier ministre vient d’illustrer avec éloquence son manque de compréhension de cette profession si importante pour les jeunes Québécois.

Rappelons au passage qu’il a été ministre de l’Éducation sous le Parti québécois. On peut se questionner sur ce qu’il en a retenu, car les vingt jours de “congé” sont dans les faits des journées pédagogiques qui servent à planifier des cours, à corriger des évaluations, à rencontrer la direction ou des parents, à remettre des bulletins et aussi [déjà] à se former.

Enfin, si le ministre Roberge, qui disait au début de l’année souhaiter faire de la lutte contre la pénurie d’enseignantes sa priorité, pense qu’il est sur la bonne voie, il est dans l’erreur. Pendant que les enseignantes traversent le désert, lui, il marche dans les nuages. »

Poutine : « Un mariage, c’est une union entre un homme et une femme »

Lors d’une réunion avec les membres du groupe de travail chargé d’étudier les propositions d’amendements à la Constitution de la Fédération de Russie, le président russe a réitéré sa ferme opposition à toute réforme concernant la filiation.

Le président Poutine en compagnie
d’une famille nombreuse russe (2018)
Le président russe Vladimir Poutine a déclaré qu’un mariage n’était possible qu’entre un homme et une femme, en apportant son soutien à l’idée de fixer ce principe dans la Constitution russe.

« Un mariage, c’est une union entre un homme et une femme », a déclaré le chef de l’État russe, lors d’une rencontre avec un groupe de travail formé par le Kremlin pour plancher sur la réforme constitutionnelle proposée en janvier par le chef d’État russe. « C’est une bonne idée et elle doit être soutenue. Il nous faut juste réfléchir de quelle manière la formuler et où », a-t-il estimé, après une proposition faite par la députée conservatrice Olga Batalina de fixer dans la Constitution que le gouvernement doit soutenir les valeurs familiales traditionnelles.

Selon la députée, la notion de famille est actuellement en danger en raison des tentatives d’introduire de nouveaux termes comme « parent numéro un » et « parent numéro deux ». « Tant que je serai président, nous n’aurons pas de parent numéro un et [parent numéro deux] — il y aura toujours un père et une mère », a déclaré Vladimir Poutine lors d’une réunion avec les membres du groupe de travail chargé de préparer les amendements à la Constitution, une réforme annoncée par le président russe début janvier.

Ce n’est pas la première fois que le chef de l’État russe s’exprime sur ce sujet. Lors d’une discussion sur l’identité nationale russe, Vladimir Poutine a fermement rejeté l’idée de remplacer les rapports de filiation traditionnels par des catégories plus « progressistes », utilisées par certaines administrations en Occident, notamment en France.

« Dans certains pays, ils [les mots “père” et “mère”] ont été remplacés par “parent numéro un” et “parent numéro deux”. J’espère que cela ne se produira jamais ici », a déclaré le 29 novembre le chef d’État russe lors d’une réunion du Conseil pour les relations interethniques, organe consultatif du Kremlin.

Source : RT

Voir aussi

Poutine sur la situation démographique de la Russie