samedi 24 octobre 2026

France — au nom du politiquement correct, l'école en est venue à bafouer ses missions les plus élémentaires

En 1999, Jean-Claude Michéa publiait L’enseignement de l’ignorance. Plus d’un quart de siècle après, le philosophe analyse le mouvement lycéen et l’effondrement du niveau de l’école française, dû selon lui à l’abaissement continu des exigences scolaires et au sacrifice de la transmission des savoirs. Des révoltes lycéennes à l’emprise des réseaux sociaux, il analyse les contradictions d’une jeunesse qui prétend changer le monde sans disposer de l’esprit critique nécessaire pour le comprendre.

JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Rappelons d’abord que je ne suis évidemment pas le premier à avoir annoncé une telle évolution. Sans même parler de l’essai de Jean-claude Milner - De l’école – qui, dès 1984, décrivait de façon lumineuse les fondements intellectuels et politiques du désastre à venir. Guy Debord, notait en 1988, dans ses Commentaires sur la société du spectacle, que les différentes réformes de l’école en cours avaient, en réalité, deux objectifs fondamentaux. D’abord, «faire disparaître la connaissance historique en général », avec, à la clé, l’idée que « les gens qui manquent de tout sens historique peuvent également être manipulés, et même encore plus facilement que les autres». Et, ensuite, organiser de toutes les manières possibles la « dissolution de la logique » (« aucun drogué n’étudie la logique», ironisait Debord) de façon à pouvoir fabriquer en série un type « de spécialiste vite formé qui essaiera dans tous les cas de cacher les étroites limites de ses connaissances par la répétition dogmatique de quelque argument d’autorité illogique ». À l’image, en somme, d’une Sandrine Rousseau ou de la quasi-totalité des « sociologues » de l’université néolibérale.

Quant à mon propre essai, deux raisons majeures m’avaient, à l’époque, poussé à l’écrire. D’une part, le fait que l’ouvrage de Baudelot et Establet - Le niveau monte. Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles - était rapidement devenu, depuis sa parution en 1989, la bible officielle du monde médiatique et de l’élite au pouvoir. Et cela alors même que l’expérience du terrain nous prouvait chaque jour le contraire. Et de l’autre, le fait qu’une fois Jospin devenu en 1997 le premier ministre de Chirac (le gouvernement de la « gauche plurielle » - auquel participait Mélenchon - est, au passage, celui qui aura le plus privatisé dans l’histoire de la Vᵉ République !), la mise en œuvre de ce programme d’abaissement méthodique et continu des exigences éducatives allait s’accompagner d’un cynisme de plus en plus insupportable. Pour ne donner qu’un exemple, je me souviens ainsi avoir demandé une année à un inspecteur de philosophie qu’on me laisse une trace écrite des véritables consignes de correction du bac que j’étais chargé de transmettre à mes collègues lors des réunions académiques.il m’avait alors répondu, visiblement très désolé, que si le ministère refusait de mettre par écrit ce genre de consignes, c’était précisément «pour éviter qu’elles ne se retrouvent le lendemain dans Le Canard enchaîné » ! Une belle leçon de cynisme allégro-jospinien ! Mais pour en revenir à votre question, la seule chose, en effet, que je n’ai pas su mesurer avec exactitude, en écrivant ce petit livre, c’est la vitesse avec laquelle mes prédictions se réaliseraient. Il est vrai qu’à l’époque les «réseaux sociaux» n’existaient pas encore.

— Vous écri­viez déjà, à pro­pos des mani­fes­ta­tions lycéennes, qu’il fal­lait se deman­der si ces jeunes étaient des citoyens révol­tés contre le sys­tème ou des consom­ma­teurs exi­geant de meilleures pres­ta­tions. Aujourd’hui, les lycéens mani­festent contre leurs condi­tions d’études, leurs emplois du temps ou Par­cour­sup. Que vous ins­pire cette révolte ?

JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Vivant dans la France périphérique - celle des vrais « gilets jaunes » -, il me faut d’abord rappeler que la révolte dont vous me parlez, et que nous ne connaissons ici que par la télévision, a essentiellement pour cadre, du moins pour l’instant et à l’exception de Limoges, l’univers des grandes métropoles et de leurs proches banlieues ! Pour autant, les revendications que cette jeunesse métropolitaine met en avant sont tout à fait justifiées. Les emplois du temps sont en effet de plus en plus incohérents et la logique de Parcoursup ne fait, d’une certaine façon, que ressusciter celle du vieux service militaire : « Tu parles anglais ? Alors, corvée de patates ! » Mais encore faudrait-il reconnaître qu’une grande partie de ces problèmes tient avant tout à cette multiplication continue et insensée des options enseignées au lycée, qui n’est elle-même que la conséquence logique du processus d’individualisation croissante des sociétés libérales (dans certaines académies [région scolaire] du Sud, il existe ainsi une option pétanque au bac !).

Ce qui me surprend beaucoup plus, en revanche, c’est le fait qu’aucun de ces mouvements lycéens - contrairement, de ce point de vue, au mouvement de Mai 68 - ne semble accorder le moindre intérêt, du moins à ma connaissance, au contenu et àla qualité du savoir transmis et donc au drame absolu que représente cette véritable haine de la culture et de l’esprit critique qui constitue, depuis bientôt cinquante ans, le principe moteur de toutes les réformes néolibérales de l’école. Je vais vous donner un exemple concret. Lorsque j’enseignais encore à Montpellier, j’ai vu, un jour, l’un de ces nouveaux inspecteurs convertis au wokisme d’état reprocher vertement à une jeune professeur de lettres (la pauvre avait eu le malheur de vouloir faire lire à sa classe un texte de Rabelais plutôt, j’imagine, que d’Annie Ernaux !) d’avoir eu l’impudence d’écrire au tableau, avec bien sûr sa traduction, l’expression latine mens sana in corpore sano. Et ce néo-inspecteur, hors de lui, de lui hurler alors au visage : « Vous n’êtes pas ici pour étaler votre culture ! » Permettez-moi de penser qu’une école qui, au nom du politiquement correct, peut venir à en bafouer de façon aussi caricaturale ses missions les plus élémentaires - le classement Pisa en fait effectivement foi devrait normalement susciter l’indignation des «syndicats» lycéens, au moins autant que le « manque de moyens » !

— N’y a-t-il pas un para­doxe sai­sis­sant à voir une géné­ra­tion qui maî­trise de moins en moins les savoirs fon­da­men­taux des­cendre dans la rue pour don­ner des leçons à la société ?

JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Ce n’est pas vraiment un paradoxe dans une société libérale qui repose par définition sur le culte quotidien de la « croissance » - autrement dit, de ce mouvement qui conduit l’humanité, depuis des décennies, à toujours plus d’urbanisation, d’artificialisation et de connexion - et qui doit donc accorder une place centrale, dans tous ses montages normatifs, à l’imaginaire de la science et des techniques. Or - comme Pascal est le premier à l’avoir souligné -, la notion même de progrès scientifique implique par définition un bouleversement total du rapport entre les différentes générations. C’est que si l’expérience de l’adulte l’autorise en effet à transmettre aux plus jeunes le savoir qu’il a acquis, il n’en va plus de même dans l’univers de la science expérimentale où, au contraire, c’est logiquement Galilée qui doit faire la leçon à Aristote, puisque dans ce domaine précis - comme l’écrivait Pascal -, «les anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses ». De là, entre autres, la célèbre thèse de Margaret Mead selon laquelle, dans une société structurée par des normes « progressistes » et « scientifiques », les enfants tendent toujours à devenir « les parents de leurs parents ». Et de là, également, la panique morale qui s’empare des adultes les plus libéraux dès qu’il s’agit de faire preuve de la moindre autorité envers plus jeunes qu’eux (tout comme leur facilité corrélative, qu’on songe aux clips publicitaires, à se laisser « rééduquer » par eux !). Le problème, comme le notait le critique américain George Trow, c’est que « quand il n’y a plus d’adultes, ce sont les “experts” qui prennent le relais »!

— Vous dénon­ciez déjà la trans­for­ma­tion des élèves en spec­ta­teurs sou­mis aux indus­tries du diver­tis­se­ment. Avec Tik­tok, les smart­phones et main­te­nant ChatGPT, ne sommes-nous pas entrés dans le stade ultime de l’ensei­gne­ment de l’igno­rance ?

JEAN-CLAUDE MICHÉA. — Il est en effet toujours étonnant de voir ces fractions de la jeunesse qui sont les plus engluées dans ce nouveau monde technologique se vivre aussi souvent comme celles qui agissent le mieux pour « sauver la planète » ! Une des raisons premières de cette incapacité devenue «systémique» à prendre conscience des aspects aliénants d’un tel mode de vie, c’est la croyance, par définition très répandue dans les sociétés industrielles et libérales, selon laquelle toute technologie serait « neutre » par nature, seul l’usage qu’on en fait pouvant appeler la critique. C’est assurément vrai pour un marteau. Mais les choses changent du tout au tout dès qu’une technologie dépasse un certain seuil de complexité. «On croit fabriquer des automobiles - notait ainsi Bernard Charbonneau en 1967 - et, en réalité, on fabrique une société. » Or, je n’ai pas l’impression, là encore, que les leaders des actuels mouvements lycéens se soient beaucoup interrogés, jusqu’ici, sur le type de société incroyablement déshumanisante que fabriquent depuis déjà des années L’IA, le téléphone portable et les réseaux sociaux. Il est vrai que LFI s’est toujours opposée à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans et des portables dans les lycées. C’est bien le moins qu’on puisse faire, en effet, si l’on veut séduire la jeunesse métropolitaine !

— Les mani­fes­ta­tions du 17 octobre ont dégé­néré en pillages et en van­da­lisme par­tout en France. Faut-il y voir, comme le fait une par­tie de la gauche, les pré­misses d’une vio­lence révo­lu­tion­naire ?

JEAN-CLAUDE MICHÉA. — J’y vois surtout la reprise mélenchonnienne - donc beaucoup moins sensibles aux exigences démocratiques - de la stratégie de Terra Nova. À savoir l’idée que la gauche ne pourra s’emparer du pouvoir que si elle parvient à rassembler sous un même étendard les catégories les plus diplômées de la bourgeoisie « culturelle » métropolitaine (tout en tablant de préférence, dans la version LFI, sur le ressentiment de celles qui se sentent les plus déclassées) et la jeunesse, supposée homogène, des banlieues « multiculturelles ». Dans le monde de pré-guerre civile qui se met chaque jour un peu plus en place, un tel scénario n’a plus rien d’utopique. Mélenchon me semble toutefois oublier deux choses. D’une part, que ses alliés de l’extrême droite islamiste - Frères musulmans en tête - ne travaillent jamais que pour leur propre compte et qu’ils n’hésiteront donc pas à le trahir dès qu’il cessera de leur être utile. De l’autre, que c’est désormais dans la France périphérique que se trouve concentrée aujourd’hui la majorité des classes populaires. Certes, cette France oubliée des médias - et dont, je peux en témoigner, la colère grandit chaque jour - se contente pour l’instant d’observer de loin, quoique de façon très critique, les émeutes et les pillages qu’organise l’ultragauche métropolitaine. Mais le tort de Mélenchon est d’en conclure qu’il pourra donc continuer à afficher encore longtemps son sidérant mépris de classe envers ces « alcooliques, beaucoup trop blonds et incapables de parler la moindre langue étrangère [propos tenus par Mélenchon lors d’un entretien en 2013 au Maroc sur son arrivée en Normandie, NDLR] », qui définissent à ses yeux l’essence même de la France rurale et périphérique. Son réveil risque d’être très dur.

vendredi 23 octobre 2026

À Athènes, les élites antiques étaient sans arrêt sur le gril

L’historien, Vincent Azoulay, spécialiste de la Grèce antique analyse notre époque à l’aune de la démocratie athénienne.

L’Ère de Périclès (1852), de Philipp von Foltz (autour du politicien athénien : artistes, poètes et philosophes de son temps).

Et si, pour préserver la démocratie, le peuple mettait ses élites sous étroite surveillance, en leur accordant alternativement des gratifications à la mesure des services rendus à leur patrie et des peines d’une sévérité exemplaire en cas de manquement à leurs responsabilités ? Comment, dans ces conditions, s’assurer de la fidélité de ces mêmes élites à un régime aussi prompt à les récompenser qu’à les punir ? Ce sont les questions que Vincent Azoulay, directeur d’étude à l’EHESS, et fin connaisseur du monde grec antique, se pose dans son récent ouvrage : Quand le peuple domptait les élites. Honneurs et châtiments dans la démocratie athénienne. Ce biographe de Périclès, l’homme politique qui incarna à la fois la puissance de ce régime inédit et son impérialisme, est également un spécialiste de Xénophon, disciple de Socrate et farouche adversaire de cette démocratie qui condamna à mort son maître en 399 avant J.-C. Vincent Azoulay ne cesse depuis ses débuts de s’interroger sur les ressorts de ce supposé « miracle » démocratique athénien.

Face aux crises que traversent nos démocraties libérales, ces dernières continuent en effet de se réclamer, à des degrés divers, de ces lumières grecques, à l’image du discours que prononça Emmanuel Macron le 7 septembre 2017 au pied de l’Acropole. Vincent Azoulay, tout en reconnaissant la révolution historique qui s’opéra à Athènes au tout début du Vᵉ siècle avant notre ère, recommande toutefois une mise à distance critique avec un régime dont l’existence même reposait sur des réalités qui nous semblent aujourd’hui insupportables : en premier lieu l’institution esclavagiste et l’exclusion des femmes. Dans ce livre, il poursuit son exploration des arcanes de la démocratie athénienne, cette fois pour montrer les mécanismes imaginés par le peuple pour éviter que les élites de la cité ne confisquent à leur profit le pouvoir politique pour basculer dans l’oligarchie.

Vincent Azoulay : Tout dépend de la manière dont on entend le mot démocratie. Il est important de nous défamiliariser avec ce terme qui a été tellement galvaudé et dévoyé jusqu’ici, de la République démocratique du Congo à la République démocratique allemande. Pour cela, il convient de faire un pas de côté et de revenir au terme grec. Un Athénien du Vᵉ siècle aurait eu beaucoup de mal à reconnaître dans nos régimes représentatifs ce qu’il appelait demokratia. Pour lui, il n’y a pas de démocratie sans un minimum de kratos, c’est-à-dire un ascendant réel du peuple – y compris de ses couches les plus pauvres – sur ceux qui prétendent le gouverner. Or ce pouvoir de contrainte n’a guère été l’horizon de la démocratie représentative. N’oublions pas que les républiques modernes se sont construites dans une profonde méfiance envers la démocratie athénienne, perçue comme le règne des caprices de la foule: les références romaines et dans une certaine mesure spartiates étaient beaucoup plus familières aux révolutionnaires français, par exemple. 

[Note du carnet : Il en va de même des États-Unis, qui se définissent eux-mêmes comme une republic, et non comme une democracy. Les Pères fondateurs avaient pour modèle la République romaine — son Sénat, ses magistratures et son équilibre des pouvoirs — bien davantage qu’Athènes, dont ils faisaient un contre-exemple. Le Sénat américain porte le nom de son modèle romain ; la capitale s’orne d’un Capitole et d’un aigle impérial ; l’ordre de Cincinnatus, créé par les officiers de Washington, rendait hommage au général qui, à l’image du consul romain Cincinnatus, avait renoncé au pouvoir pour le restituer à la patrie. John Adams structura sa Defence of the Constitutions of Government of the United States (1787) en s’appuyant largement sur les républiques antiques et les Discours sur la première décade de Tite-Live de Machiavel.

Quant à la démocratie athénienne, elle servait surtout de repoussoir. Dans
Le Fédéraliste, n° 10, Madison écrit que « les démocraties pures n’ont jamais été que des spectacles de turbulence et de discorde ; on les a toujours trouvées incompatibles avec la sûreté personnelle ou les droits de propriété, et elles ont en général été aussi brèves dans leur vie que violentes dans leur mort ». Dans le n° 63, il distingue soigneusement la démocratie, où « un petit nombre de citoyens se rassemblent et administrent le gouvernement en personne », de la république représentative, qui « délègue le gouvernement à un petit nombre d’élus ». John Adams se montre encore plus catégorique dans une lettre à John Taylor, en 1814 : « Souvenez-vous : la démocratie ne dure jamais longtemps. Elle se dévore, s’épuise et se suicide bientôt. Il n’y eut jamais de démocratie qui ne se soit suicidée. » Enfin, lorsque Benjamin Franklin, à l’issue de la Convention de 1787, fut interrogé sur ce que les délégués avaient produit, il répondit : « Une république — si vous pouvez la conserver. »]

C’est un choix : je force volontairement la traduction pour faire entendre quelque chose que le neutre « pouvoir du peuple » efface. Le kratos implique la capacité de l’emporter sur autrui et, au besoin, de le contraindre. Mais quelle est alors la limite de ce pouvoir ? Comment faire pour qu’il ne tourne pas en tyrannie et ne devienne pas contre-productif ? C’est l’un des problèmes qui traversent la démocratie athénienne: comment donner au peuple une capacité réelle de contrainte sur les élites sans provoquer leur désengagement ou leur révolte ?

La question est plutôt de savoir pourquoi tant d’hommes riches et bien nés, comme ceux que vous citez, ont continué à participer au jeu démocratique alors même qu’ils étaient soumis au contrôle féroce du peuple. Pour l’expliquer, il faut faire appel à un mécanisme très général: l’équilibre entre distinction et punition, entre incitation et inhibition – entre la carotte et le bâton – qui caractérise la démocratie athénienne. C’est là, me semble-t-il, l’une de ses originalités les plus profondes et les plus méconnues : quand elles jouaient le jeu, les élites se voyaient accorder des honneurs considérables et parfois très durables. En retour, l’exercice de la moindre responsabilité politique les exposait continuellement au contrôle et, éventuellement, à la sanction. En somme, les Athéniens ont moins cherché à écraser les élites qu’à empêcher leur supériorité de se transformer en domination. C’est ce que j’ai voulu dire par le titre du livre : le peuple athénien n’a jamais cherché à supprimer les élites, il s’est employé à les « dompter ».

Il y a une analogie, mais aussi une immense différence. À Athènes, la rumeur, la comédie, l’Assemblée et le tribunal appartenaient à un même espace civique : un bruit né dans des conversations privées pouvait être repris au théâtre ou devant les juges et, parfois, avoir une traduction institutionnelle. Aujourd’hui, la circulation numérique obéit à une tout autre logique : les attaques se déploient dans des arènes séparées et ne débouchent pas nécessairement sur des décisions judiciaires – et c’est heureux. Surtout, à Athènes, les rumeurs n’étaient pas coupées de l’ensemble des procédures de contrôle qui pesaient sur les hommes politiques. Elles prenaient place dans un système où l’exercice même d’une responsabilité exposait continuellement celui qui l’assumait au jugement des citoyens. C’est cette articulation entre parole informelle et contrôle institutionnel qui me paraît la différence essentielle. En revanche, les formes d’immunité liées à toute fonction gouvernementale ou politique aujourd’hui auraient sidéré les Athéniens, puisque le moindre poste de responsabilité engageait un contrôle permanent. On peut traduire l’un de nos responsables devant un tribunal, mais il existe toute une série de garanties qui permet l’exercice serein de la fonction. À Athènes, on est sans arrêt sur le gril quand on exerce une magistrature !

Le parallèle est difficile, parce qu’à Athènes les juges sont eux-mêmes le peuple! Les tribunaux sont composés de nombreux citoyens tirés au sort et leurs verdicts sont sans appel. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne puissent pas être critiqués ensuite, mais cette opposition entre une souveraineté populaire d’un côté et un corps judiciaire professionnel de l’autre n’y existe pas. La démocratie athénienne se caractérise par cette souveraineté des tribunaux populaires. Et l’autocritique n’est pas leur fort : même cinquante ans après la mort de Socrate, la plupart des Athéniens n’éprouvaient guère de culpabilité au souvenir de la condamnation du philosophe…

Si elle tient à s’en dessaisir, c’est peut-être parce qu’elle n’a plus le sentiment de les exercer suffisamment. À partir du moment où l’on pense que l’essentiel du pouvoir se joue ailleurs, pourquoi continuer à jouer ce qui est perçu comme une comédie ? Là où c’est captivant pour l’historien que je suis, c’est que l’évolution de nos démocraties me conduit continuellement à poser de nouvelles questions à la cité athénienne, sur des aspects qui m’étaient auparavant invisibles. Je suis frappé, surtout, par l’inventivité des Athéniens pour donner une réalité concrète non seulement à la participation populaire mais au contrôle des élites. Elle ne fournit évidemment pas un modèle, mais elle nous oblige à nous demander ce que nous entendons réellement aujourd’hui par « exercer le pouvoir » en démocratie

Source : Le Point

jeudi 22 octobre 2026

« L’école ne remplit plus sa mission » : quand les parents paient pour faire réussir leurs enfants

De plus en plus de parents se tournent vers les cours particuliers pour aider leurs enfants à progresser, révélant les difficultés de l’école à répondre seule aux besoins de chaque élève.


Il y a ceux qui cherchent à rattraper leur retard. Ceux qui veulent simplement ne pas décrocher. Et ceux qui souhaitent prendre de l’avance. Dans tous les cas, de plus en plus de parents semblent considérer les cours particuliers comme une roue de secours nécessaire pour accompagner la scolarité de leurs enfants. Les demandes auraient augmenté de 25 % dans les années qui ont suivi la crise sanitaire, selon une émission de France Culture diffusée en 2023. Ces derniers mois, les demandes ont encore bondi, témoignages à l’appui, alors que le niveau scolaire est jugé de plus en plus préoccupant.

Même constat pour le responsable, qui souhaite rester anonyme, d’une structure parisienne spécialisée dans les cours particuliers. Il compte 160 élèves inscrits cette année, contre 120 l’an dernier.« On est sur une courbe largement croissante», constate-t-il. Pour cause, 84 % des parents situent les premiers signes de difficultés scolaires avant l’entrée au collège, selon une étude de l’association Coup de Pouce publiée le 7 septembre 2026.

« Un effort financier » pour les familles

Pour Isabelle, mère de quatre enfants dans un village du Loiret, le recours à un professeur particulier est devenu une évidence lorsque son fils a rencontré des difficultés en mathématiques. « Je ne me sentais pas assez compétente dans la matière où mon fils est en difficulté », explique-t-elle. Avec un professeur extérieur, « les cours se passent toujours mieux », notamment parce qu’il y a « zéro tension ».

Chaque semaine, la famille débourse 25 euros pour une heure de cours. Une somme qu’elle peut assumer, même si elle représente « un effort financier ». Depuis le début des cours, son fils dit aimer davantage les mathématiques, travaille plus volontiers seul et ses notes remontent. « C’est incontournable pour nous, c’est une solution pour ne pas le laisser se noyer », témoigne-t-elle. 

Pour les familles qui peuvent se le permettre, le soutien scolaire devient ainsi une manière de prévenir plutôt que de guérir. Louise, qui a donné des cours de français à six élèves, constate que les parents qui l’ont sollicitée intervenaient souvent dès l’apparition de petites lacunes. « Dans les cas d’échec scolaire, il est parfois difficile de savoir vers qui se tourner ou même d’envisager des cours particuliers dans le budget », observe-t-elle. 

Des cours pour rattraper… mais aussi pour prendre de l’avance

Une étude de la DEPP publiée en 2023 montre que le recours aux cours payants ne se limite pas aux élèves en difficulté : les enfants de cadres et de chefs d’entreprise sont deux fois plus nombreux à en bénéficier que les enfants d’ouvriers non qualifiés. Louise raconte ainsi avoir accompagné une collégienne qui « n’avait aucune difficulté ». Ce sont surtout les exigences très élevées de son établissement qui avaient inquiété ses parents. Elle estime que le recours aux cours particuliers semble parfois davantage déterminé par « les moyens financiers et culturels de la famille » que par les difficultés réelles de l’enfant. 

Tristan, professeur particulier auprès de quatre à cinq élèves par semaine, essentiellement des collégiens, fait le même constat. « Même un très bon élève peut se perfectionner avec davantage de contenu », explique-t-il. Mais pour beaucoup d’élèves « moyens », le professeur particulier accompagne surtout « un déclic, qui tient souvent à la confiance en soi ». Il raconte avoir vu des élèves reprendre confiance après une seule bonne note.

Un marché qui pèse désormais 2 milliards d’euros

Difficile pour un professeur de s’adapter au niveau des élèves quand les classes qu’il dirige sont surchargées. Tristan raconte que ses élèves arrivent après plusieurs semaines ou plusieurs mois de difficultés, à l’approche d’un examen. « Il est parfois trop tard pour revoir toutes les notions non acquises », explique-t-il. Il faut alors surtout travailler la méthodologie pour tenter de « gratter des points ».

Les cours particuliers représentent un marché qui pèse désormais 2 milliards d’euros par an, selon une estimation publiée par GoStudent le 30 mars 2026. La France se positionne dans en haut des pays européens en ayant recours. Dans le métro parisien, impossible de passer à côté des publicités pour Superprof. « La société, à travers le marketing et la communication, présente ces cours comme indispensables », critique Tristan. Pour lui, « un bon professeur particulier est un professeur éphémère ». Son rôle est de permettre à l’élève de progresser avant de continuer seul. « Cela ne doit pas devenir une béquille pour toute la scolarité », prévient-il.

Mais l’école remplit-elle encore pleinement sa mission ? Jacques, à la tête de plusieurs groupes de soutien, reconnaît « l’échec du système scolaire à garantir un bon niveau » et que tous les parents ne peuvent pas y consacrer une partie de leur salaire. Selon lui, cette situation tend à creuser les inégalités entre les élèves et favoriser les « élites » de demain. Si les cours particuliers deviennent le service après-vente de l’Éducation nationale, jusqu’où les familles pourront-elles encore accepter d’en payer la facture ? 


Source : Valeurs actuelles

Les Éditions du Boréal mettent fin à leur relation avec Thélyson Orélien

Les Éditions du Boréal mettent fin à leur relation avec Thélyson Orélien soutenant que « de nouveaux éléments, confirmés au cours des derniers jours » prouvent le recours à l’intelligence artificielle par l’auteur du controversé livre C’était ça ou mourir.

« En conséquence, le Boréal ne réimprimera pas le roman et ne publiera pas d’autres livres de Thélyson Orélien », peut-on lire dans un communiqué que la maison d’édition montréalaise a publié ce mercredi.

L’éditeur a ajouté avoir rassemblé l’ensemble des versions de travail du roman et commandé une analyse externe approfondie, tout en indiquant que les résultats obtenus cette semaine ont révélé des traces de balises d’IA dans les métadonnées de certains documents.

« Pour nous, la question fondamentale est celle de la confiance entre auteurs et éditeurs. Dans la foulée des allégations, nous avons continué d’accorder la nôtre à Thélyson Orélien, qui nous assurait ne jamais y avoir eu recours. Cette affirmation est aujourd’hui démentie. Nous ne pouvons pas, dans ces circonstances, poursuivre notre collaboration professionnelle.», d'ajouter le communiqué de la maison d'édition.

L’auteur n’a pas répondu aux demandes d’entrevues du journal de La Presse, mais il a affirmé au quotidien français Libération qu’« ils en veulent au livre ». « Je ne sais pas ce qu’ils vont vouloir maintenant. Après le livre, vont-ils s’en prendre à ma personne ? Parce qu’ils n’arrêtent pas de fouiller dans mes comptes, ils mettent des hackers [pirates] pour fouiller », a-t-il ajouté. Selon lui, les journalistes « mettaient la pression » au Boréal qui a choisi de protéger l’institution plutôt que de le protéger. Il maintient avoir utilisé l’IA uniquement pour effectuer des recherches historiques.

Dans son communiqué, Le Boréal a déclaré avoir fait part à Thélyson Orélien de sa position avant de la rendre publique et demande que cessent les attaques personnelles à son égard.

La semaine dernière, La Presse avait appris que les Éditions du Boréal avaient signé un contrat avec Thélyson Orélien pour un deuxième roman, déjà écrit, sur les gangs de rue. L’éditeur n’écartait pas la possibilité de le publier à ce moment-là.

Thélyson Orélien avait de son côté publié une déclaration, le 13 octobre dernier, dans laquelle il niait toute utilisation d’une quelconque intelligence artificielle dans son roman,C’était ça ou mourir, disant avoir commencé à l’écrire à l’automne 2017 et terminé un premier jet en 2019. Il reconnaissait toutefois, dans ce même texte, les allégations de plagiat touchant de nombreux articles publiés avant son roman.

Lorsque le compte X « Balance ton Claude » avait affirmé, en s’appuyant sur l’outil de détection de Pangram, que le roman avait été « presque intégralement » écrit par l’intelligence artificielle, il avait été d’abord écarté de la sélection du Goncourt, puis des listes des prix Femina, Décembre et Médicis. Il est toujours en lice pour le prix Renaudot, qui dévoilera ses finalistes la semaine prochaine. Les droits de traduction ont par ailleurs été vendus dans une vingtaine de pays.

Voir aussi

Le monde de l'édition basculera-t-il dans l'ère du soupçon généralisé ? (m à j) 

La forteresse littéraire a tremblé prise d’assaut par la piétaille des réseaux sociaux (Affaire Thélyson Orélien)

mercredi 21 octobre 2026

Exode des allophones anglicisés du Québec, griefs invoqués

Le rapport Understanding Youth Out-Migration Among English-Speaking Quebecers, publié en 2026 par QUESCREN, passe en revue les recherches sur les départs des jeunes dits anglophones. Mais avant d'invoquer la discrimination et l'exclusion, il faut distinguer trois choses : les départs réellement observés, les intentions de partir et les choix linguistiques qui façonnent l'intégration.

Combien partent?

En 2021, le Québec comptait 256 250 jeunes de 15 à 29 ans dont la première langue officielle parlée était l'anglais, contre 1 148 880 jeunes francophones. Les jeunes représentaient 20,8 % du groupe anglophone, contre 16,6 % du groupe francophone. Les « anglophones » — souvent, en réalité, des allophones anglicisés récemment — sont donc en moyenne plus jeunes que les francophones.

Pour mesurer les intentions, une enquête menée en 2017 auprès de 455 étudiants des trois (3!) universités anglophones du Québec (massivement subventionnées, cela va sans dire) révélait que 46 % prévoyaient rester au Québec après leurs études et que 18 % étaient indécis. Cette enquête ne permet pas d'affirmer que tous les autres voulaient partir : elle incluait aussi des étudiants venus d'ailleurs au Canada et de l'étranger.

Autre indicateur concret : en 2019-2020, 14 % des étudiants inscrits à des programmes de formation en santé et services sociaux dans les cégeps anglophones — des études payées par les contribuables québécois — déclaraient vouloir travailler hors du Québec après leurs diplômes. Parmi les répondants de la région métropolitaine de Montréal, 12 % envisageaient de quitter la province, contre 2 % qui songeaient à s'établir dans une autre région du Québec. C'est ce que rapporte QUESCREN dans son étude sur l'exode des jeunes anglophones.

Griefs des anglo-allophones : légitimes ou prétexte ?

Les jeunes anglicisés qui envisagent de quitter le Québec en invoquent plusieurs :

  • des salaires et des perspectives de carrière jugés meilleurs ailleurs au Canada;
  • des obstacles à l'avancement et une sous-représentation dans la fonction publique québécoise;
  • des discriminations liées à leur accent;
  • le sentiment de ne pas être pleinement acceptés par la majorité francophone;
  • enfin, un climat politique perçu comme hostile à leurs droits linguistiques.

Ce sont là les facteurs recensés dans la littérature synthétisée par QUESCREN.

Et leur propre rapport au français ?

En 2022, Statistique Canada constatait que 88 % des adultes anglophones du Québec utilisaient principalement l'anglais sur Internet, 85 % pour lire des livres, 85 % pour la télévision et 77 % pour les journaux. Il s'agit de la langue principalement utilisée, non d'une consommation exclusivement anglophone, et ces résultats concernent tous les âges. Les parcours scolaires racontent la même histoire : 80 % des adultes anglophones ayant fréquenté l'université au Québec y avaient étudié principalement en anglais, et 77 % de ceux qui ont fréquenté un établissement postsecondaire non universitaire, notamment un cégep. Cela ne prouve pas une mauvaise maîtrise du français, mais révèle que l'immersion dans les institutions francophones n'est pas le parcours dominant.

Difficile, dans ces conditions, de savoir si ces jeunes maîtrisent vraiment le français dans des textes complexes — ceux de la fonction publique, par exemple — et s'ils en ont assimilé les codes et les références culturelles. On peut se demander s'ils ont le droit de se plaindre de ne pas être pleinement acceptés par la majorité francophone, ou d'être écartés de postes exigeant cette maîtrise, quand on sait que les jeunes allophones — les enfants de la loi 101 — se précipitent vers les cégeps et les universités en anglais dès qu'ils en ont l'occasion. Ils s'excluent eux-mêmes de la majorité francophone.

Et il faut le dire clairement : si l'on choisit de faire l'essentiel de ses études, de ses lectures et de sa consommation culturelle en anglais, il faut reconnaître que ce choix peut fermer des occasions de maîtriser le français et de bâtir des réseaux francophones.

La comparaison avec l'ensemble des jeunes Québécois n'en est que plus frappante. Chez les 18 à 34 ans, l'Office québécois de la langue française constatait que 38 % consommaient le plus souvent en anglais les émissions diffusées sur le Web, contre 26 % principalement en français; pour la musique, 36 % écoutaient le plus souvent en anglais, contre 10 % en français. Ces chiffres ne sont pas propres aux anglophones, mais ils illustrent la concurrence culturelle à laquelle le français fait face.

Les données économiques

En 2016, le taux de chômage des jeunes anglophones de 15 à 29 ans atteignait 13,3 %, contre 9,8 % chez les francophones. Les jeunes anglophones étaient pourtant plus diplômés : 20,4 % détenaient un baccalauréat ou un diplôme supérieur, contre 13,9 % des francophones. Malgré tout, seuls 6,5 % touchaient un revenu d'au moins 50 000 $, contre 8,6 % des jeunes francophones. Ces données historiques, reprises par QUESCREN à partir de travaux de 2018, signalent une disparité bien réelle — mais elles ne démontrent pas à elles seules que la discrimination linguistique en serait la cause.  Elles peuvent montrer que le choix de l'anglais comme langue d'instruction est justement un mauvais choix, que ce choix isole plutôt qu'il n'intègre au marché du travail québecois.

Le Québec doit combattre les discriminations réelles, cela ne fait aucun doute. Mais ni les griefs économiques, ni les expériences individuelles, ni le sentiment d'exclusion ne dispensent d'examiner les compétences requises, les parcours scolaires et les pratiques linguistiques. Le bilinguisme autodéclaré de ces jeunes n'est pas une preuve suffisante de maîtrise du français; et le sentiment d'être exclu n'est pas, à lui seul, une preuve de discrimination.

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Les Italiens étaient-ils vraiment refusés des écoles francophones ? (Rediff)

Pour en finir avec un mythe : le refus des écoles catholiques d'accepter les immigrants (23 pages, par Robert Gagnon de l'Université d'Ottawa)

 

lundi 19 octobre 2026

Pilleurs et casseurs en France — On ne veut pas voir ce qui est derrière

« Une erreur d’analyse sur les protagonistes », estime Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue et chercheuse au CNRS.

Les manifestations françaises ? Elles peuvent s’exporter. Le modèle, c’est l’Intifada

Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue et chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Paris, compte parmi les principales spécialistes de l’islamisme. Elle analyse les événements qui se déroulent actuellement dans les rues de France.

Que se passe-t-il actuellement dans nos rues ?

« Les mouvements lycéens se sont étendus à plusieurs villes, dans le sillage de revendications scolaires. Mais ce que l’on observe dans la rue révèle une alliance entre islamistes et gauche radicale, autour de revendications confuses auxquelles semblent s’être ajoutées des provocations à la violence. »

Ces manifestations traduisent-elles un malaise réel dans les établissements scolaires ?

« Il existe des cas précis où les revendications sont fondées. Mais, dans l’ensemble, l’école française semble être en plutôt bon état. J’ai moi-même interrogé quelques jeunes manifestants : ils peinent à justifier leurs revendications. Le malaise est ailleurs. La France souffre d’un problème d’autorité : les enseignants ne parviennent plus à se faire respecter et une partie des jeunes, qui ne disposent pas d’une culture suffisante, n’est plus capable de mener un débat, car le désaccord est perçu comme une offense. »

Quelle est l’ampleur de la mobilisation ? Et quelle est la nature du mouvement ?

« Je ne dispose pas de chiffres fiables et je ne veux pas avancer de chiffres hasardeux. Ce qui frappe, c’est la nature du mouvement : une minorité mobilisée et organisée qui entraîne dans son sillage des adolescents peu politisés, rassemblés autour d’une cause — la cause palestinienne — qui sert de bannière commune. »

Les actes de vandalisme sont-ils fortuits ou font-ils partie intégrante des manifestations ?

« Ils ne sont pas fortuits. Lorsque les revendications sont confuses et que les provocations à la violence précèdent les mots d’ordre, la violence n’est pas un débordement incontrôlé : elle fait partie intégrante du répertoire d’action. »

Vous avez écrit que le modèle de ces manifestations était l’Intifada. Qu’entendez-vous par là ?

« L’Intifada constitue un modèle de mobilisation : des jeunes en première ligne face aux forces de l’ordre, un affrontement mis en scène et filmé, et un récit qui transforme toute réaction des autorités en acte d’oppression. Importer ce modèle dans les lycées français revient à faire de l’école et de la police les symboles d’une force d’occupation. C’est précisément ce qui rend ces images si inquiétantes. »

Ces manifestations peuvent-elles s’étendre à d’autres pays ?

« Oui. C’est déjà le cas en Belgique. Même profil sociologique, même phénomène d’islamisation et de “wokisation”. »

Peut-on parler d’infiltration ? Vous avez fait référence aux Frères musulmans.

« Le terme d’“infiltration” est trompeur, car il suggère une opération limitée dans le temps. Ce à quoi nous assistons est le fruit d’un endoctrinement de très longue date, amorcé dans les années 1990. Nous en sommes à la troisième génération de jeunes islamisés par les Frères musulmans. Il s’agit d’une idéologie fortement prosélyte, qui exerce également une influence sur les non-musulmans en imposant les règles du licite et de l’illicite, du halal et du haram. Les représentants de l’islamo-gauchisme savent mobiliser ces jeunes. Les Frères musulmans n’ont pas besoin de diriger le mouvement : il leur suffit d’en fournir le vocabulaire et la cause de référence. »

Le Parlement européen a voté une résolution demandant des mesures contre la pénétration de l’idéologie des Frères musulmans. Est-ce une bonne chose ?

« Oui, mais ce n’est que le début d’une prise de conscience. La fracture entre la droite et la gauche a été nette, et le centre a voté en grande partie avec la droite. Attention : il ne s’agit pas d’interdire les Frères musulmans, mais d’élaborer une stratégie pour contrer leur pénétration. Tout commence maintenant. Des divergences apparaissent déjà entre la droite et le centre sur les mesures à adopter, et la méconnaissance du phénomène chez les députés européens demeure considérable : pour certains, le voile n’est pas un symbole islamiste ; pour d’autres, la séparation des sexes dans les piscines relève de la tradition. Tout le débat portera sur la frontière entre l’islam et l’islamisme. La gauche, qui a voté contre, politisera la question à l’extrême et fera obstacle à l’adoption de mesures concrètes. Les élus doivent se former et, surtout, éviter de faire de cette question un terrain d’affrontement politique. »

Source : traduction de l’entretien de Florence Bergeaud-Blackler recueilli par Alberto Giannoni et publié dans Il Giornale le 11 octobre 2026 : « Le proteste francesi? Esportabili. Il modello è l’Intifada ».

Pour ne pas comprendre ce qui se passe, voir ce reportage de Radio-Canada (1,38 milliard de subventions en 2026). En immersion du seul côté des « manifestants », il prend pour argent comptant leurs revendications. Le tout commence au lycée Paul-Éluard délabré, apparemment, en se gardant bien de dire que sa rénovation était déjà bien engagée au coût de… 45 millions d’euros ! Le reportage laisse aussi penser que l'État dépense plus par élève dans les quartiers bourgeois que dans les quartiers immigrés. C'est faux. Un élève en banlieue prioritaire (REP/REP+) coûte significativement plus cher à l’État (plus particulièrement par l'adjonction d'indemnités et d’enseignants supplémentaires, car les classes y sont plus petites) qu’un élève dans un quartier bourgeois non classé de Paris. La différence est de l’ordre de 15 à 30 % sur la composante salariale/enseignement selon les niveaux et les études. 

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Algérie — deux descentes de police en un mois contre des communautés chrétiennes


En l’espace de quatre semaines, la police algérienne est intervenue à deux reprises dans des lieux de culte chrétiens dans la région d’Oran. Ces opérations s’inscrivent dans une longue série de mesures qui, loin de s’atténuer, confirment la pression continue exercée sur les chrétiens du pays, en particulier protestants. La visite du pape Léon XIV en Algérie, en avril dernier, avait pourtant laissé entrevoir quelques signes d’amélioration: ces espoirs ont été de courte durée.

Deux interventions policières à un mois d’intervalle


Le 4 septembre 2026, douze chrétiens ont été arrêtés dans la petite localité de El Ayaïda, située dans la province d’Oran, alors qu’ils étaient réunis pour prier durant un culte. L’opération, menée par des membres des forces spéciales de police, visait le centre House of Refuge qui accueille notamment des femmes vulnérables et leurs familles. Sur place, les livres, les téléphones et les cartes d’identité des croyants ont été saisis, et les chrétiens conduits au poste de Bethioua, à une quarantaine de kilomètres d’Oran. Les femmes ont été libérées pour être interrogées le lendemain, tandis que les hommes ont été retenus jusque tard dans la nuit. Les convocations de plusieurs membres de l’Église protestante d’Algérie (EPA) se sont poursuivies les jours suivants.

Ces chrétiens ont été arrêtés pour suspicion de participation à un rassemblement religieux non musulman non autorisé. Une salle du centre avait déjà été fermée par les autorités en octobre 2019, et le site avait été placé sous surveillance, mais les chrétiens avaient néanmoins continué à s’y réunir.

Le 4 octobre suivant, un mois jour pour jour après cette opération, la police est de nouveau intervenue dans un lieu de culte chrétien, cette fois situé à Aïn El Turk, toujours dans la province d’Oran. Une chrétienne a été conduite au commissariat et interrogée par les services de police.
Une législation invoquée contre les cultes non musulmans

Ces événements s’inscrivent dans un contexte de répression croissante des communautés chrétiennes, en particulier protestantes. En 2020, l’Algérie supprimait la liberté de conscience de sa Constitution, et étrangle depuis la liberté de culte.

Ce système répressif repose sur l’ordonnance de 2006, adoptée par le président Bouteflika au lendemain de la Décennie noire et qui régit «les cultes autres que musulmans». Celle-ci soumet l’exercice de ces cultes à un système d’autorisations préalables et l’assortit de sanctions pénales. Ce texte est ainsi invoqué pour fermer des églises, arrêter des pasteurs et des croyants pour prosélytisme, pour avoir «ébranlé la foi d’un musulman» ou encore pour exercice d’un culte non autorisé. C’est un système de «double standard contre les chrétiens» qui va à l’encontre des engagements internationaux de l’Algérie.

Depuis 2017, la quasi-totalité des églises protestantes ont été fermées et placées sous scellés, tandis que l’EPA se voit toujours refuser toute reconnaissance légale. Les poursuites judiciaires visent aussi ses responsables. Le pasteur Youssef Ourahmane a ainsi été condamné pour «célébration d’un culte non autorisé» dans un «édifice non permis»: il avait organisé une retraite spirituelle de quelques jours en mars 2023 sur un site qui abritait une chapelle fermée par les autorités. La peine, d’un an de prison ferme et six mois avec sursis, a été confirmée en appel en mai 2024.

Privés de lieux de culte reconnus, les fidèles sont conduits à chercher des solutions alternatives pour continuer à se réunir. Beaucoup se réunissent en petit comité dans des lieux privés, mais font l’objet d’une surveillance renforcée de la part des autorités.

En parallèle, le 13 octobre 2026, la Commission nationale des cultes autres que musulmans, réunie sous l’autorité du ministre des Affaires religieuses et des Wakfs, a réaffirmé le principe de la liberté de culte pour les non-musulmans «dans le respect de la loi». Elle appelait également à «éviter toute confusion» et à «ne pas se fier à des informations non vérifiées ou trompeuses» sur la réalité de la pratique des cultes en Algérie, notamment celles diffusées sur les réseaux sociaux. Son communiqué conclut en invoquant la longue tradition de tolérance et de respect qui serait celle de l’Algérie, mentionnant la récente visite du pape Léon XIV, en avril dernier.

Une fuite en avant autoritaire

Les pressions exercées sur les chrétiens s’accompagnent d’un durcissement plus général. Le 13 octobre, l’Algérie a adopté une réforme du Code pénal qui élargit le champ d’application de la peine de mort à un éventail plus large de crimes. Un mois après les incendies qui ont ravagé le nord-est du pays, elle vise désormais, entre autres, les auteurs d’incendies volontaires de forêt.

Cette réforme s’accompagne par ailleurs d’une volonté politique assumée de rétablir les exécutions. Suspendues de facto depuis 1993, les exécutions n’ont plus eu lieu depuis plus de trente ans. Mais, fin août, le président Tebboune avait insisté: «Il y aura exécution» des condamnés après épuisement des voies de recours.

Ce durcissement, qui contredit les dispositions du Pacte international relatif aux droits civils et politiques dont l’Algérie est partie, menace en premier lieu les Kabyles, déjà surreprésentés parmi les chrétiens inquiétés. 

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Alger ordonne la chasse au français dans les écoles

Algérie : des porteurs de drapeaux berbères écopent de 6 mois de prison ferme. Une vingtaine de personnes avaient été arrêtées lors d’une manifestation le 17 septembre 2019 à Alger, dont une majorité pour avoir brandi des drapeaux berbères.
 
 
 
 
 


dimanche 18 octobre 2026

Près d'un musulman sur deux envisagerait de quitter la France en cas de victoire de Marine Le Pen

Selon une enquête Ifop réalisée pour le magazine Marianne (en ligne, du 25 au 30 septembre 2026, auprès de 9 689 adultes), 46 % des musulmans interrogés se diraient prêts à envisager un départ si Marine Le Pen accédait à l'Élysée. Dans le détail de ce sous-échantillon, 20 % affirment qu'ils partiraient « certainement » et 26 % « plutôt ».

La communauté juive partage cette inquiétude : 44 % des Juifs de France verraient dans l'arrivée du Rassemblement national au pouvoir un motif potentiel d'exil. Ces proportions, remarquablement proches, traduisent les vives craintes qu'éveille la perspective d'une alternance dans un climat de fortes tensions sociales.

Au-delà des intentions de départ, l'enquête met en lumière une peur croissante des discriminations religieuses : deux Français sur trois redoutent une hausse des agressions et des discriminations visant les croyants, une proportion qui grimpe à 80 % chez les musulmans. Signe d'un climat ambivalent, 27 % des musulmans sondés se déclarent pourtant favorables à une limitation du port de signes religieux ostensibles dans l'espace public, à l'image du hijab.

L'étude révèle enfin une défiance marquée envers les institutions : 41 % des Français estiment que la désobéissance civile constitue une forme d'action légitime. Ce chiffre atteint 75 % parmi les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, tandis que 45 % des fonctionnaires interrogés se disent prêts à refuser d'appliquer des lois qu'ils jugeraient injustes.

Haine et ressentiment contre la France ?

Dans les rues de toutes les grandes villes s’est déchaînée une violence inédite contre la France, son État, sa politique, sa culture mais aussi sa beauté… Un texte de Christian Rioux. 
Le symbole est parlant : la magnifique mairie de Limoges a résisté à deux guerres mondiales. Samedi elle a été ravagée et incendiée par les émeutiers. Magasins pillés, office du tourisme incendié, statues de Marianne décapitées, résidence des préfets saccagée, mairies et préfectures vandalisées, octogénaires dépouillés, même l’académicien Jean-Claude Ruffin a été battu. Le 17 octobre est une journée historique à marquer au fer rouge. Jamais, la France n’avait vécu de telles émeutes étudiantes. Pas même en Mai 68.

L’importance des revendications (remplacement des professeurs, état des locaux, surcharges de travail, etc.) semble pourtant inversement proportionnelle au niveau de violence. La France consacre en effet 24 % de plus à l’éducation que la moyenne des pays de l’OCDE. Pensons simplement à ces élèves du lycée Paul-Éluard, à Saint-Denis, qu’on a vu se plaindre sur les écrans du monde entier du délabrement de leur école. Ils se sont bien gardés de dire que sa rénovation était déjà bien engagée au coût de… 45 millions d’euros !

Place de la République à Paris, pas un drapeau français

Cette grève étudiante n’a rien à voir avec celles qui l’ont précédée et que j’ai couvertes depuis que je suis correspondant à Paris. Même les 3 millions de manifestants contre le CPE (2006), les 500 000 contre le CIP (1994), le million contre la loi Devaquet (1986) n’avaient pas fait de tels dégâts. La différence est évidente : avec ses drapeaux algériens et palestiniens, ce mouvement a été dès le début kidnappé par celui des banlieues et submergé par la même fureur et le même déchaînement que les émeutes de 2023.
Il y aura évidemment des débats sur la responsabilité de tout cela. On entend déjà une certaine gauche — et les idiots utiles qui la soutiennent au Québec — blâmer la violence policière et dénoncer un gouvernement « fasciste » (dixit le député LFI Aymeric Caron). Ce samedi, on a pourtant vu des policiers submergés par le nombre et manquant cruellement d’effectifs et de moyens, ne serait-ce que pour protéger les dizaines de pompiers agressés par les émeutiers alors qu’ils tentaient d’éteindre des feux.

Mais l’important n’est pas là. Sans l’esprit des Français que j’ai croisés dans la rue, à l’épicerie comme chez le fleuriste, quelque chose semblait s’être cassé ce samedi. Devant ces scènes inédites au parfum insurrectionnel, il a bien fallu se rendre à l’évidence qu’elles exprimaient d’abord et avant tout une véritable détestation de la France. Sur BFM, LCI, CNews, France Info mes collègues n’avaient que ces mots à la bouche : on n’a jamais vu ça ! On se serait cru à Jérusalem, Bagdad ou Ryad. Je ne peux m’empêcher de comparer, toutes proportions gardées, cette fracture à celle que j’avais constatée de mes propres yeux dans l’esprit des Israéliens lors de la seconde intifada alors qu’ils découvraient sidérés que des fous de Dieu étaient prêts à se faire sauter à deux pas d’un marché, d’une école ou d’une gare routière. Cette fracture ne s’est jamais refermée.
Samedi, s’est déployé une révolte, non pas destinée à satisfaire des revendications précises, mais essentiellement dirigée contre la France et tout ce qui en est le symbole : mairies, écoles, commissariats, etc. Mais, j’ajouterais que cette révolte est aussi une révolte esthétique contre la magnificence de ses monuments, le charme de ses bords de Seine, l’harmonie de ses rues, l’élégance de ses places publiques, la splendeur de ses paysages. Bref, contre tout ce qui fait la beauté de la France.

De ça, le pays ne se remettra pas de sitôt.
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 30.000 pillards rien qu'à Marseille (8000 casseurs identifiés par la préfecture !)