mercredi 8 juillet 2026

Ces cani­cules qu’a connues la France au fil des siècles et qu’on a oubliées

Au Moyen Âge, sous Louis XIV, pen­dant la Révo­lu­tion ou encore au XIXe siècle, les contem­po­rains ont subi des vagues de cha­leur aux effets désas­treux. Au siècle der­nier, les cani­cules de 1911, 1947 et 1976, en par­ti­cu­lier, ont long­temps mar­qué les mémoires.

La cani­cule qui a écrasé la France du 18 au 28 juin avant de connaître une nou­velle phase ces jours-ci est-elle vrai­ment d’une gra­vité sans pré­cé­dent ? « Les biens de la terre (les cultures, NDLR) péris­saient de séche­resse », écrit un contem­po­rain à pro­pos de l’été 1524, sous François Ier. Le 25 mai 1524, à Troyes, en Cham­pagne, la cha­leur est si acca­blante et aride depuis un mois qu’elle contri­bue à un incen­die mas­sif qui dévaste la ville et détruit 1 500 mai­sons. Les cani­cules ponc­tuent l’his­toire de France. Pen­dant des siècles, cha­cune a pro­vo­qué son cor­tège de morts, sou­vent par cen­taines de mil­liers. Long­temps, ces cani­cules ont mar­qué la mémoire col­lec­tive, avant d’être oubliées.

L’année 1420, cinq ans après Azin­court, une vague de cha­leur se déclare dès février, dure jusqu’à mai, puis se trans­forme en cani­cule l’été, décrit Emma­nuel Le Roy Ladu­rie dans son His­toire humaine et com­pa­rée du cli­mat (Fayard), pré­cieux guide sur le sujet. Le soleil brûle les cultures. Les récoltes sont catas­tro­phiques. Les prix des céréales aug­mentent dans un contexte de forte infla­tion et de déva­lua­tion des mon­naies. Le Jour­nal d’un bour­geois de Paris, œuvre d’un dia­riste ano­nyme qui relate la vie dans la capi­tale, raconte : « Enché­rit tant le blé et la farine que le setier (ins­tru­ment de mesure ancien) de blé fro­ment valait à la mesure des halles de Paris 30 francs de la mon­naie qui lors cou­rait. » C’est la famine. En pays albi­geois, la cani­cule est telle que la récolte du seigle a dû com­men­cer fin avril et que les cerises étaient pré­co­ce­ment mûres dès ce mois.

Après une nou­velle cani­cule en 1473 sur­vient, en 1504, l’un des douze étés les plus chauds du XVe au XXe siècle dans l’hémi­sphère Nord (d’après les tra­vaux du cli­ma­to­logue anglais Keith Briffa dans l’ouvrage Glo­bal and Pla­ne­tary Change, paru en 2003 et cité par Le Roy Ladu­rie). Une géné­ra­tion plus tard, une cani­cule faite d’ultra­cha­leur sèche frappe la France, l’Alle­magne et l’Europe cen­trale en 1540, alors que François Ier et Charles Quint pour­suivent leur inter­mi­nable lutte pour la pré­pon­dé­rance en Europe. Cet été-là, le Rhin est presque à sec et on peut le tra­ver­ser à pied, a éta­bli l’his­to­rien suisse Chris­tian Pfis­ter. Le vin du mil­lé­sime 1540, lui, mûri par une cha­leur solaire excep­tion­nelle, est si chargé de sucre, que, après fer­men­ta­tion, il se trans­for­mera en quasi-apé­ri­tif, recher­ché par connais­seurs et col­lec­tion­neurs jusqu’à la fin du XXe siècle.

L’année 1556, sous Henri II, figure dans la liste des cani­cules éta­blie par le cli­ma­to­logue néer­lan­dais Aryan van Enge­len, dont les tra­vaux font réfé­rence. Cet été-là, le cli­mat est brû­lant et ultra-sec. Dans le Coten­tin, un gen­til­homme cam­pa­gnard, Gilles de Gou­ber­ville, accueille comme une béné­dic­tion une pluie brève le 1er juin. « Il n’avait plu depuis le com­men­ce­ment d’avril par quoi les blés étaient for­te­ment endom­ma­gés, à cause de la grande séche­resse, et fort enché­ris jusqu’à 22 sous le bois­seau de fro­ment », écrit-il. L’extrême cha­leur pro­voque des incen­dies de forêt en Nor­man­die, fait raris­sime dans cette région d’ordi­naire humide. Le 23 juillet, « il fit une mer­veilleuse (extra­or­di­naire, excep­tion­nelle) cha­leur », s’inquiète notre témoin. À Paris, l’église accepte de faire pro­ces­sion­ner la châsse de Sainte-Gene­viève, patronne de la capi­tale, pour sol­li­ci­ter son inter­ven­tion en faveur de la pluie.

En 1616, alors que Louis XIII a 14 ans, sur­vient « une énorme vague de cha­leur en juin-juillet », qui « se révèle comme l’une des plus intenses des cinq der­niers siècles» (Le Roy Ladu­rie). Pour autant, une cani­cule ne s’accom­pagne pas néces­sai­re­ment de séche­resse, comme on pour­rait le pen­ser. Et, en l’espèce, « les pré­ci­pi­ta­tions ont été suf­fi­santes » pour pré­ser­ver les récoltes, diag­nos­tique l’his­to­rien. Les contem­po­rains n’ont pas cette chance en 1636. La cha­leur de l’été est extrême. Le niveau d’eau des rivières baisse, ce qui aggrave leur pol­lu­tion, leur saleté et fait pul­lu­ler, dans l’eau que boivent les pay­sans, des micro-orga­nismes dys­en­té­riques. La conta­gion est fou­droyante. La toxi­cose emporte quan­tité d’enfants en bas âge, d’autant que la dys­en­te­rie chauffe fié­vreu­se­ment les corps. De sur­croît, cette même année 1636, tan­dis que Cor­neille écrit Le Cid, la France de Louis XIII et Riche­lieu est en guerre ouverte contre les Habs­bourg d’Autriche et d’Espagne depuis un an. Des épi­sodes de peste se déclarent dans nombre de villes. Toutes ces causes pro­voquent plu­sieurs cen­taines de mil­liers de morts.

Le cli­mat s’acharne ensuite sur les Français de la fin du règne de Louis XIV. À l’été 1705 sur­vient notam­ment une cani­cule qui aurait causé 200 000 morts, au pre­mier chef des enfants en bas âge (par déshy­dra­ta­tion ou salis­sure des eaux entraî­nant des dys­en­te­ries). À l’époque, la guerre de suc­ces­sion d’Espagne fait rage, ce qui n’arrange rien. « Je sue d’une façon extra­or­di­naire », écrit la prin­cesse Pala­tine, belle-sœur de Louis XIV. « Voici deux mois qu’il n’est pas tombé une goutte de pluie. Je n’ai jamais vu un été tel que celui-là, et la cha­leur aug­mente chaque jour. Les feuilles sur les arbres sont des­sé­chées comme si le feu y avait passé » (13 août 1705). Ce même mois d’août, le ther­mo­mètre de l’astro­nome Cas­sini casse sous l’effet de la cha­leur intense (plus de 38°C dans la capi­tale). Puis, en 1719, sous la régence de Phi­lippe d’orléans, une nou­velle cani­cule aurait causé 400 000 morts, au pre­mier chef des enfants en bas âge, pour les rai­sons qu’on a évo­quées pré­cé­dem­ment.

Au XVIIIe siècle, les consé­quences humaines des dérè­gle­ments du cli­mat cessent d’être perçues comme une fata­lité. L’opi­nion publique, qui s’affirme, incri­mine non plus les acca­pa­reurs, comme sous Louis XIV, mais les ministres du roi. Les Français prennent l’habi­tude de « l’impu­ta­tion au poli­tique » (Ernest Labrousse) de leurs maux. Ceci alors même que l’état royal a rare­ment été aussi actif pour les atté­nuer. Mais la santé publique en reste encore à ses pré­mices : en 1779, une nou­velle cani­cule aurait causé plus de 200 000 morts, au pre­mier chef par dys­en­te­rie. À Brest, les équi­pages de la flotte, qui font l’objet d’une sur­veillance médi­cale docu­men­tée, sont très atteints. «Les intes­tins s’ enflamment à J +3, les malades meurent à J +5 ou J +9, pas au-delà »( Jean-pierre Gou­bert).

Pen­dant la Révo­lu­tion, l’été 1793 est cani­cu­laire. Alors que les dépu­tés giron­dins sont guillo­ti­nés, incar­cé­rés ou en fuite et que la Ter­reur s’accé­lère, on étouffe à Paris. Si Marat est dans son bain lorsqu’il reçoit Char­lotte Cor­day le 13 juillet 1793, ce n’est pas seule­ment pour soi­gner sa mala­die de peau, mais aussi parce que la cha­leur est acca­blante. Plus tard, l’extrême cha­leur joue un rôle dans la Révo­lu­tion de février 1848. Après un hiver excep­tion­nelle ment doux( ce qui épargne mau­vaises herbes et para­sites, d’où le pro­verbe « Hiver sans rigueur, été sans faveur »), 1846 est un des douze étés les plus chauds des cinq der­niers siècles dans l’hémi­sphère Nord (Keith Briffa). Le ther­mo­mètre atteint 36 °C en juillet à Paris. Un coup d’échau­dage obère les récoltes. Le prix des céréales com­mence à aug­men­ter à l’automne. La disette et les épi­dé­mies consé­cu­tives auraient causé quelque 60 000 décès. La crise éco­no­mique se pro­page au tex­tile et le mécon­ten­te­ment devient géné­ral. Or, « l’oppo­si­tion ne man­quait pas d’exploi­ter cette humeur et tâchait de la tour­ner en grief contre le gou­ver­ne­ment. (…) On eût dit que, dans chaque symp­tôme fâcheux qu’elle pou­vait enre­gis­trer, elle voyait une bonne for­tune» (Paul Thu­reau-Dan­gin, His­toire de la monar­chie de Juillet). Ainsi s’engage la cam­pagne des ban­quets, qui va pro­vo­quer la chute de Louis-Phi­lippe. A contra­rio, la cani­cule de 1859 (qui cause plu­sieurs dizaines de mil­liers de morts) et celle de 1868 n’ébranlent pas le second Empire. Puis, en août 1870, c’est en pleine cani­cule que com­mence la guerre entre la France et les États alle­mands coa­li­sés autour de la Prusse.

Ce que les spé­cia­listes appellent « le petit âge gla­ciaire » (carac­té­risé par des hivers très froids et, aux belles sai­sons, une ten­dance à la fraî­cheur et à de fortes pluies), amorcé vers 1300, s’achève à par­tir de 1860. Un réchauf­fe­ment débute alors en Europe. Il est net à comp­ter de 1910, lorsque les gla­ciers alpins com­mencent un recul sub­stan­tiel et continu à l’échelle de la longue durée. Le réchauf­fe­ment reste d’abord modéré. C’est dans ce contexte qu’inter­vient la cani­cule de 1911. Les 22 et 23 juillet, il fait par­tout plus de 35 °C. Les 38 °C sont atteints à Lyon, Bor­deaux, Châ­teau­dun. Le mois d’août 1911 est un des plus chauds de l’his­toire de France. Les tem­pé­ra­tures dépassent 30°C treize jours de suite dans la capi­tale. Le 5 août, on renoue avec les 38 °C à Lyon et on atteint 39 °C à Tou­louse. Entre le 6 et le 9 sep­tembre, la pres­sion cani­cu­laire ne fai­blit pas : 36 °C à Paris et 38 °C à Tou­louse. Le nombre de morts est éva­lué à 40 000, dont la moi­tié âgés de moins de 1 an. C’est la der­nière héca­tombe d’enfants qu’a pro­vo­quée une cani­cule en France.

D’autres cani­cules sévissent ensuite en 1921, 1947 et 1976, pour s’en tenir aux plus impor­tantes. De 1950 à 1970, le cli­mat connaît para­doxa­le­ment une période de rafraî­chis­se­ment en France (celle-ci dure jusqu’en 1974, voire 1980 s’agis­sant du centre et du sud du pays). Puis s’engage un nou­veau cycle de réchauf­fe­ment qui, selon les spé­cia­listes, tend à s’accé­lé­rer depuis le début du XXIe siècle. Trois cani­cules sérieuses se pro­duisent au cours de la décen­nie 1980 : en 1982 (2 300 morts), 1983 (quatre mois extrê­me­ment chauds de juin à sep­tembre et 6400 morts), 1990 (1700 morts). D’autres adviennent en 1994, 1995 et 1997, entraî­nant un bilan estimé res­pec­ti­ve­ment à 2600, 2300 et 2 200 morts. Arrive ensuite la cani­cule d’août 2003, qui a frappé les esprits.

Au terme de ce récit, pré­ci­sons les méthodes uti­li­sées pour éta­blir les tem­pé­ra­tures et le cli­mat des siècles pas­sés. Les scien­ti­fiques pré­lèvent dans les gla­ciers proches des pôles, par forage pro­fond, des cylindres qu’on appelle des carottes de glace et les ana­lysent. Sous les cli­mats plus tem­pé­rés d’europe, ils étu­dient les langues ter­mi­nales des gla­ciers alpins de réfé­rence (Cha­mo­nix en France, Aletsch et Gor­ner en Suisse) pour appré­cier leur évo­lu­tion au fil du temps. D’autres scrutent les anneaux de crois­sance annuelle dans le bois des troncs des grands arbres. Ces scien­ti­fiques par­viennent ainsi à dater et carac­té­ri­ser les étapes suc­ces­sives de leur vie végé­tale, et en tirent de pré­cieuses infor­ma­tions sur les tem­pé­ra­tures d’alors. Le bois de l’anneau de crois­sance des chênes qui cor­res­pond à 1473, année de cani­cule, est ainsi « ultra­dur, très peu impré­gné d’eau », explique Le Roy Ladu­rie. L’étude des pol­lens et des chan­ge­ments d’essences fores­tières per­met par ailleurs de cor­ro­bo­rer des hypo­thèses. On dis­pose en outre, s’agis­sant de la capi­tale, de séries ther­mo­mé­triques réa­li­sées sans dis­con­ti­nuer depuis les années 1670 par l’obser­va­toire de Paris. Et la France béné­fi­cie de sta­tions météo depuis 1855. Les dates des ven­danges, recen­sées à Dijon depuis 1370, offrent éga­le­ment d’utiles indi­ca­tions, même si les com­pa­rai­sons doivent tenir compte d’éven­tuelles évo­lu­tions du cli­mat d’un siècle à l’autre. Les his­to­riens s’appuient sur ces recherches des scien­ti­fiques et y ajoutent l’étude et la cri­tique de sources qui leur sont plus fami­lières, comme les témoi­gnages des contem­po­rains.

Source : Le Figaro

mardi 7 juillet 2026

Partout en Asie, les gouvernements obligent les enfants à prendre soin de leurs parents

En mars, les législateurs de Tel­an­gana, un État du sud de l’Inde, ont adopté un projet de loi prévoyant que jusqu’à 15 % du salaire d’un enfant adulte puisse être versé sur le compte bancaire de ses parents s’il s’avère qu’il les néglige. Selon Revanth Reddy, ministre en chef du Telangana, les enfants qui ne prennent pas soin de leurs parents « n’ont pas leur place dans la société ».

Partout en Asie, la tendance à punir les enfants qui manquent à leurs devoirs filiaux — lancée en 1995 par Singapour avec sa loi sur l’entretien des parents — se généralise. La Malaisie s’attache à faire respecter l’obligation filiale sur deux fronts : un projet de loi laïque sur les personnes âgées protégeant ces dernières contre les mauvais traitements ou l’abandon, et des amendements à la législation relative aux tribunaux de la charia permettant à ces derniers de statuer sur les demandes d’entretien parental. Aux Philippines, les députés ont déposé pour la troisième fois depuis 2016 une loi sur le bien-être des parents visant à punir les contrevenants d’une peine pouvant aller jusqu’à dix ans de prison.


 
Ce sont les derniers ajouts à une liste qui ne cesse de s’allonger. Depuis 2013, la Chine oblige les enfants majeurs à rendre « souvent » visite à leurs parents âgés, sous peine d’amendes ou d’emprisonnement. À Shanghai, ceux qui enfreignent les décisions de justice leur enjoignant de subvenir aux besoins de leurs parents sont inscrits sur une liste noire de crédit. De nombreux pays, dont la Corée du Sud, l’Inde et le Japon, ont mis en place des protections juridiques pour les personnes âgées contre les maltraitances, y compris l’exploitation financière.

À l’échelle mondiale, les taux de maltraitance et d’abandon des personnes âgées augmentent à mesure que la population vieillit. Les autorités malaisiennes ont recensé 2 144 cas de patients âgés abandonnés dans des hôpitaux entre 2018 et 2022. Ce pays de 36 millions d’habitants ne compte que 18 maisons de retraite agréées et environ 70 gériatres. En bref, les gouvernements asiatiques ont perdu foi dans le respect filial en tant que politique sociale.

L’Asie vieillit plus vite que n’importe quelle autre région de l’histoire connue, généralement avant que ses économies ne soient suffisamment riches pour absorber le choc. Quelque 722 millions de personnes, soit environ 15 % de la population asiatique, ont plus de 60 ans. D’ici 2050, cette proportion atteindra 26 %. Une enquête a révélé que 49 % des millénariaux thaïlandais et 31 % des millénariaux indonésiens citaient les soins à prodiguer à leurs parents comme la principale raison pour laquelle ils ne pouvaient pas quitter le foyer familial. La génération censée combler ce vide est elle-même mise à rude épreuve.

En Asie, la piété filiale a toujours obéi à une logique économique. Les enfants ont longtemps été, comme le note un sociologue singapourien, « mis au monde et élevés dans le cadre d’une planification de la retraite ». Une partie de leur salaire était reversée aux parents tant que les familles vivaient sous le même toit. L’urbanisation a rompu ce pacte, les jeunes adultes migrant vers les villes, fondant leur propre foyer et devant faire face à des crédits immobiliers et aux frais liés à la garde des enfants. Les pressions concurrentes sur leurs revenus se multiplient, « alors que l’attente d’une aide financière de la part des enfants persiste », explique Haslina Muhammad, de l’Université Malaya à Kuala Lumpur.

Les détracteurs affirment toutefois qu’au lieu de chercher à sanctionner ceux qui ne s’acquittent pas de cette obligation, les États devraient mettre en place de meilleures infrastructures pour les personnes âgées, notamment des centres d’accueil de jour, des structures de fin de vie et des systèmes de protection sociale qui offrent des choix aux familles, et non des obligations. La Chine offre l’avertissement le plus frappant. Lorsque, en 2013, ses dirigeants ont exigé que les enfants rendent « souvent » visite à leurs parents, la réaction a été immédiate. « Le gouvernement aurait dû réfléchir à la manière dont il allait résoudre ce problème lorsqu’il a instauré la politique de l’enfant unique », pouvait-on lire dans un commentaire largement partagé sur les réseaux sociaux. 

Source : The Economist
 
Voir aussi 
 
 
 
 
Le Japon vient de publier son indice synthétique de fécondité pour 2025. Cet indice a baissé à 1,135 enfant par femme (contre 1,148 en 2024).

L'Iran devrait afficher cette année un indice synthétique de fécondité d'environ 1,5 enfant par femme. Dans la région de Téhéran, cet indice sera toutefois plus proche de 1,1.

 
 

 
 
 

lundi 6 juillet 2026

Histoire — Le 8 juillet 1758 eut lieu la victoire française de Fort Carillon

La bataille de Fort Carillon eut lieu le 8 juillet 1758 à Ticonderoga, au sud du lac Champlain (de nos jours dans l’État de New York) dans le cadre de la guerre de Sept Ans. La bataille eut lieu à Fort Carillon entre le lac Champlain et le lac George, qui séparaient la colonie anglaise de New York de la colonie française du Canada. Le Canada français à l’époque comprend les actuelles provinces de Québec, Ontario, Manitoba, Nouveau-Brunswick, l’île du Prince-Édouard et une partie de la Nouvelle-Écosse, ainsi que des États américains comme l’Ohio, l’Indiana, l’Illinois, le Michigan, le Wisconsin, le Nord des États de New York, du Maine, du Vermont et du Nouveau Hampshire.

Cette victoire décisive française retarda d’un an l’invasion de la vallée du Saint-Laurent.

Localisation de Fort Carillon
La bataille eut lieu à environ un kilomètre du fort lui-même. Une armée française et canadienne de presque 4 000 hommes sous le commandement du général Louis-Joseph de Montcalm et du Chevalier de Lévis remporta une victoire sur une force militaire anglaise quatre fois supérieure de 16 000 hommes sous le commandement du général James Abercrombie. Ce dernier attaqua des positions françaises bien retranchées sans appui d’artillerie. La bataille fut la plus sanglante de la guerre avec plus de 3 000 victimes, dont 2 000 furent anglaises.

L’historien américain Lawrence Henry Gipson écrit que la campagne d’Abercrombie fut semée d’erreurs. Plusieurs historiens militaires ont cité la bataille de Carillon comme exemple classique d’incompétence militaire. Abercrombie, confiant en une victoire éclair, n'envisagea pas plusieurs options militaires viables en compte, comme le contournement des défenses françaises en attendant son artillerie ou de faire le siège du fort. Il fit plutôt confiance à un rapport erroné de son jeune ingénieur militaire et ignora ses recommandations. Il décida un assaut frontal sur les positions françaises, sans l’appui de l’artillerie. Montcalm, malgré son mépris pour la faible position militaire du fort, a conduit la défense avec brio.

Le fort Carillon restauré
Le Fort Carillon est situé sur une pointe au sud du lac Champlain et au nord du lac George, un point naturel de conflit entre les forces françaises se déplaçant vers le sud de la Nouvelle-France par la rivière Richelieu et à travers la vallée du lac Champlain vers la vallée de l’Hudson, et des bandes iroquoises au début de la colonie puis des forces britanniques de New York remontant vers le nord. Le fort est entouré d’eau sur trois côtés et, sur une moitié du quatrième côté, par un marécage. La portion restante a été puissamment fortifiée par de hauts retranchements, soutenus et accompagnés par trois batteries de canons, et devant cet ensemble, par des abattis d’arbres dont les bouts des branches furent durcis au feu, créant ainsi une formidable défense. Le fort Carillon contrôlait donc le Sud du lac Champlain et l’accès au fleuve Hudson. C’est par ce fort que les troupes du marquis de Montcalm partirent détruire le Fort William Henry, en août 1757.

Montcalm avait organisé les forces françaises et canadiennes en trois brigades et une réserve. Il commandait le régiment Royal-Roussillon et le régiment de Berry au centre des retranchements défensifs alors que Lévis commandait le régiment de Béarn, le régiment de Guyenne, et le régiment de la Reine sur la droite et Bourlamaque commandait le régiment de La Sarre et le régiment de Languedoc sur la gauche. À chaque bataillon furent données à peu près 100 verges (90 mètres) de retranchements à défendre. Les redoutes avec des canons protégeaient les flancs des retranchements bien que celle de droite ne soit pas achevée. Le terrain plat entre le flanc gauche et la rivière de La Chute était gardé par la milice et la marine, qui avaient aussi construit des abattis pour protéger leurs positions. Les forces de réserve étaient soit dans le fort, soit sur les terrains entre le fort et les retranchements sur le mont Espoir. Des détachements de chaque bataillon étaient tenus en réserve, pour intervenir dans les endroits où l’on aurait besoin d’eux.

Les troupes françaises s’avancent sur le mont Carillon à l’ouest du Fort

Les 3 600 hommes (dont les 400 Canadiens du chevalier de Lévis) de Louis-Joseph de Montcalm et 300 Abénaquis brisèrent l’assaut des 16 000 Britanniques (dont 6 000 tuniques rouges et 10 000 coloniaux) et de leurs alliés sauvages, les Agniers (qui ne prirent pas part à la bataille), sous les ordres du major général James Abercrombie.

La position française était organisée de sorte qu’ils pouvaient tirer sur les forces britanniques lors de leur avance. L’abattis devint vite un champ de morts. Vers 14 h, il était clair que la première vague d’attaque était un échec. Montcalm était actif sur le champ de bataille, après avoir enlevé son manteau, il se déplaça pour visiter ses soldats et les encourager en s’assurant que tous leurs besoins fussent satisfaits (voir l’illustration ci-dessous).

Montcalm et ses troupes victorieuses

Après que la première vague d’attaque eut échoué, Abercrombie persista à lancer d’autres attaques similaires. Lorsqu’il écrira pour sa défense, il rejettera le tort sur l’évaluation de Clerk selon laquelle les défenses françaises pouvaient facilement être prises d’assaut.

À environ 14 h, les barges britanniques qui portaient l’artillerie lourde commencèrent à descendre la rivière de La Chute et, contrairement au plan initial, descendirent le canal entre une île dans la rivière et la rive proche du fort français. Ceci les amena à portée des lignes françaises sur les berges et de quelques-uns des canons du fort. Les canons du côté sud-ouest du fort coulèrent deux des barges, ce qui fit battre les autres barges en retraite.

À environ 17 h, le 42e régiment britannique entama une offensive désespérée qui réussit finalement à atteindre le mur des Français ; mais ceux qui avaient l'avaient franchi se firent accueillir à la baïonnette. Un observateur britannique mentionna que « Nos forces tombèrent très vite », et un autre écrivit qu’« elles furent fauchées comme de l’herbe ». La tuerie continua jusqu’au coucher du soleil

Réalisant enfin l'ampleur du désastre, Abercrombie ordonna à ses troupes de plier bagage et de marcher vers un espace dégagé sur le lac George. La retraite au travers de la forêt sombre fut faite en panique et dans le désarroi puisque circulaient des rumeurs dans les rangs d’une attaque des Français. À l’aube, le matin suivant, l’armée remonta le lac George, pour regagner sa base au sud au coucher du soleil. La défaite humiliante de la retraite était immédiatement manifeste à certains participants à la bataille ; le lieutenant colonel Artemas Ward écrivit qu’« ils se sont retirés avec honte ».

Abercrombie avait mené une attaque brusquée de 12 h à 19 h sans son artillerie sur la face la mieux protégée du bastion. Le capitaine-ingénieur Pierre Pouchot de Maupas laissa le récit détaillé de la terrible bataille et de la glorieuse victoire. C’est lui qui commanda le feu quand les ennemis, croyant voir un drapeau parlementaire, s’étaient approchés du retranchement : 300 Anglais tombèrent foudroyés à bout portant.

Les Britanniques laissent près de 2000 soldats tués ou blessés (certaines sources parlent de 3000, d’autres de 1500 morts et blessés). L’armée française compte 106 tués et 266 blessés, les envahisseurs se retirèrent vers le lac du Saint-Sacrement (aujourd’hui lac George), abandonnant armes, munitions et blessés. Le 42e régiment royal des Highlands (Black Watch) perdit la moitié de son effectif. Du côté français, les pertes furent nettement moindres : 104 tués et 273 blessés.

Cérémonie et monuments près des retranchements (le mur des français)
 
L’armée française resta sur les lieux au Fort Carillon jusqu’à la fin d’août. Le 21, Montcalm organisa une fête mi-guerrière et mi-religieuse. L'aumônier, M. Picquet, bénit une grande croix qu’on érigea sur le plateau de Carillon, entre les retranchements et le fort. À droite et à gauche, deux poteaux marqués aux armes de France, portaient des inscriptions latines. Montcalm rédigea la première, l'abbé Picquet, la seconde. Voici cette dernière: « Non plus ultra, qui jam a Gallis caesi, victi, fugatique fuistis Angli, anno 1758, die vero 8 Julii, septem contra unum. » Soit en français:  « Vous n’irez pas plus loin, Anglais, qui sept contre un, avez été taillés en pièces, vaincus et mis en déroute par les Français, le 8 juillet 1758. »


Plaque en latin marquant la défaite des Anglais pourtant plus nombreux

Le retranchement aujourd'hui (il existe encore un talus et une tranchée)


Un des monuments sur le site de la bataille

Inscription près de la réplique de la croix érigée par Montcalm après la victoire. « Qu’a fait le général ? Qu’ont fait les soldats ? À quoi ont servi ces arbres énormes renversés ? Voici l'étendard ! Voici le vainqueur ! Dieu, ici, Dieu même, triomphe ! »

 
Plaque sur le site de la bataille reproduisant le quatrain que Montcalm envoya à sa mère
 

Le Drapeau de Carillon

Après la conquête de 1760, le Québec a progressivement été dépouillé de ses symboles distinctifs : le castor, la feuille d’érable et jusqu’à son nom de « Canadien », tous confisqués par le Canada anglais. Ne semblaient plus rester que de vagues légendes et coutumes devant tout autant aux Autochtones et Irlandais qu’aux Français. Durham put alors écrire en 1839 que ce peuple n’a ni histoire ni littérature.

Qui plus est, le seul drapeau désormais hissé au Québec est celui du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, l’Union Jack ; il représentera le Canada à l’international, lors des deux guerres mondiales, aux Jeux olympiques et jusqu’au cœur des années 1960.

Un siècle après la conquête, les francophones n’avaient donc ni de nom, ni de symboles distinctifs, ni même de drapeau. Les patriotes tentent bien d’en populariser un arborant trois bandes horizontales (verte, blanche et rouge), ainsi que divers autres symboles républicains, mais ils sont écrasés en 1837-1838. Lors des défilés Saint-Jean-Baptiste du 24 juin, on se rabattra donc sur le petit Saint-Jean-Baptiste accompagné d’un mouton et, en guise de drapeau, sur le tricolore bleu, blanc, rouge, piètre rappel des racines françaises.

Au milieu du XIXe siècle, la fleur de lys et les autres emblèmes français avaient résolument disparu du paysage québécois. À l’automne 1847, Louis de Gonzague Baillairgé, avocat distingué de Québec, est contacté par un mystérieux prêtre l’avisant être en possession d’une pièce inestimable. L’homme est en fait le frère Louis Martinet, dit Bonami, le dernier survivant de l’ordre des Récollets au Québec qui, avant de mourir, souhaitait raconter à Baillairgé l’histoire du drapeau de Carillon…

Avers et revers du drapeau Carillon

Présent à la bataille, le Supérieur des Récollets avait alors rapporté à Québec l’étendard qu’avaient brandi les troupes françaises, représentant quatre fleurs de lys pointant vers un centre marqué des armes du roi de France. La précieuse relique fut ensuite conservée, malgré la conquête anglaise ainsi qu’un incendie qui dévasta l’église de l’ordre où l’étendard était conservé jusqu’en 1796. Pieusement remisée dans un coffre, la relique s’était ainsi retrouvée en possession du dernier survivant de l’ordre qui souhaitait maintenant, par le biais de Baillairgé, la rendre au peuple québécois comme le témoignage d’une de ses plus glorieuses pages d’histoire.

Dès le 24 juin 1848, Baillairgé souhaita faire connaître sa découverte et prêta le fameux étendard qui « aurait vu le feu à Carillon » pour qu’il fût présenté à la foule lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste de Québec. Le drapeau frappa immédiatement l’imaginaire du peuple qui lui voua aussitôt un culte. En 1858, Octave Crémazie allait lui consacrer son plus célèbre poème, Le drapeau de Carillon, qui allait devenir une chanson populaire. La renommée de la relique était dès lors assurée. Avec l’étendard de Carillon, ce sont toutes les origines françaises qui refont surface : la croix de Gaspé, les armoiries de Québec, les enseignes régimentaires de la Nouvelle-France.

La chanson Ô Carillon

En 1902, le curé de Saint-Jude, Elphège Filiatrault en proposa une version assortie d’une croix blanche et d’un cœur de Jésus à la place des armoiries. Le Carillon Sacré-Cœur était né. Il s’imposa peu à peu lors des défilés de la Saint-Jean-Baptiste.

Le Carillon-Sacré-Coeur

Partout cependant, l’Union Jack continuait à trôner. En 1947, la Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste (aujourd’hui le MNQ) réclama donc que le Québec se dote d’un drapeau véritablement national et dont nous soyons fiers. La pression devint alors si forte sur le Premier ministre Maurice Duplessis qu’il prit l’initiative de faire enlever l’Union Jack du Parlement et de hisser à la place le fleurdelisé, le 21 janvier 1948, un siècle presque jour pour jour après qu’on eut tiré de l’oubli le glorieux drapeau de Carillon.

Partout au Québec, ce geste fut salué comme une grande source de fierté nationale. Au Canada anglais en revanche, ce fut la consternation. Jamais une autre province ni même le Canada n’avaient songé à remplacer le drapeau anglais comme emblème du pays. Le geste du Québec était donc sans précédent.

dimanche 5 juillet 2026

La Cour de justice de l'UE donne une portée très large à l'interdiction de RT

Le 2 juillet 2026, la Cour de justice de l’Union européenne a rendu un arrêt (affaire C-67/25, Traugott Ickeroth) qui élargit considérablement la portée de l’interdiction de diffusion des contenus de la chaîne internationale russe RT au sein de l'Union européenne.

Sous couvert de lutte contre la « propagande russe », la CJUE pose un principe aux conséquences potentiellement très étendues : quiconque met à la disposition du public des contenus de RT, même gratuitement, à petite échelle et sans but lucratif, peut être considéré comme un « opérateur » et faire l'objet de poursuites.

Les faits : trois « criminels » allemands

L'affaire concerne trois personnes poursuivies en Allemagne pour avoir diffusé à plusieurs reprises, sur un site internet accessible gratuitement au public et financé exclusivement par des dons, des vidéos provenant de RT Deutsch.

Il ne s'agissait ni d'un média professionnel d'envergure ni d'une opération financée par Moscou, mais de simples particuliers ayant choisi de relayer des contenus interdits par l'Union européenne.

Parmi les exemples évoqués dans le débat public figurent notamment des vidéos anodines de résultats de football. La juridiction allemande a demandé à la CJUE si ces personnes pouvaient réellement être qualifiées d'« opérateurs » au sens du règlement européen instituant les sanctions.

La réponse de la Cour : une interprétation maximaliste

La CJUE répond sans ambages:

  • La notion d'« opérateur » couvre toute personne responsable, directement ou indirectement, de la mise à disposition de contenus.
  • Peu importe que l'activité soit non lucrative, financée par des dons, ou que la diffusion soit limitée dans le temps ou en audience.
  • L'objectif est d'empêcher toute propagation de la « propagande » russe afin de protéger « l'ordre et la sécurité publics » de l'Union.
  • En pratique, republier un contenu de RT sur un blog personnel, l'héberger sur un site ou le relayer sur les réseaux sociaux peut donc, en théorie, relever de cette interdiction.

Critiques et contradictions

Une atteinte à la liberté d'expression

La Cour reconnaît implicitement qu'il s'agit d'une restriction à la liberté d'expression, mais la juge proportionnée. Le contrôle de proportionnalité en matière de sanctions laisse une large marge d’appréciation aux institutions politiques de l’Union. Le test d’aptitude et de nécessité, appliqué dans ce contexte de « proportionnalité », tend à accorder un poids déterminant à l’objectif poursuivi tel que défini par le Conseil, ce qui peut conduire à un contrôle juridictionnel relativement peu intrusif sur l’atteinte concrète aux libertés fondamentales.

Pourtant, interdire également des contenus sportifs ou culturels relève davantage d'une censure visant un média d'État que d'une mesure ciblée contre la désinformation liée à un conflit armé. La BBC, France 24 ou Al Jazeera, par exemple, ne font pas l'objet d'interdictions comparables, alors même que leurs lignes éditoriales peuvent également être jugées orientées.

Une démocratie aux principes variables

Les mêmes institutions qui invoquent régulièrement les « valeurs européennes » et la liberté d'expression, y compris lorsqu'elles critiquent les États-Unis ou Elon Musk, valident ici une interdiction d'une portée particulièrement large.

Un média russe est interdit, tandis que continuent de circuler sur les mêmes plateformes des contenus de propagande chinoise, qatarie, turque ou islamiste radicale, parfois bien plus virulents. Sans parler d'autres formes de propagande qui ne sont pas nécessairement étrangères ou gouvernementales.

La démocratie se défendrait-elle en interdisant certaines opinions ? Cet argument est fréquemment avancé par des régimes autoritaires.

Un effet Streisand prévisible

En faisant de RT un média « martyr », l'Union européenne incite les citoyens les plus curieux à consulter ses contenus par l'intermédiaire de VPN, de Telegram ou de sites miroirs. RT est visible sur X au Canada.


Le résultat pourrait être paradoxal : renforcer l'influence de RT auprès des personnes déjà sceptiques à l'égard des institutions européennes, au lieu de la combattre par la transparence et le débat contradictoire.

Un risque de dérive

Cet arrêt crée un précédent dont la portée pourrait dépasser le seul cas de RT.

Demain, un autre règlement de sanctions pourrait viser un média américain, hongrois, italien ou polonais considéré comme « problématique ». Une définition aussi large de la notion d'« opérateur » est susceptible de faire peser sur tout citoyen un risque pénal pour un simple partage de contenu.

Conséquences pratiques

Pour les particuliers : un risque réel de poursuites pénales en Allemagne et, potentiellement, dans d'autres États membres appliquant strictement ces sanctions.

Pour les plateformes (X, Telegram, etc.) : une pression accrue afin de « modérer » de manière active les contenus liés à RT. X, déjà dans le collimateur de Bruxelles, s'expose à d'importantes sanctions si ces contenus ne sont pas supprimés suffisamment rapidement.

Pour la liberté sur internet : un pas supplémentaire vers un internet plus étroitement surveillé et davantage contrôlé par la Commission européenne.

Conclusion

Cet arrêt est juridiquement cohérent avec la logique des sanctions européennes, mais il demeure politiquement et philosophiquement contestable.

Il illustre, selon ses détracteurs, une dérive de l'Union européenne qui, au nom de la défense de la démocratie, recourt à des méthodes rappelant celles des régimes qu'elle critique : interdiction de médias, interprétation extensive des interdictions et pénalisation de simples citoyens.

La meilleure arme contre la propagande reste la possibilité de lui opposer d'autres discours, non son interdiction.

En choisissant une politique de censure étendue, l'Union européenne donne, selon cette analyse, le sentiment de douter de la capacité de ses propres citoyens à exercer leur esprit critique et à distinguer le vrai du faux. Un aveu d'impuissance démocratique que ses détracteurs jugent préoccupant.



samedi 4 juillet 2026

États-Unis : l’aide française dans la guerre d’indépendance a été minimisée

À l’occasion du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine, l’historienne néerlandaise Iris de Rode a découvert dans des archives privées la correspondance de l’un des personnages clefs de la guerre, le marquis de Chastellux. « Des aristocrates qui vont se battre pour défendre des principes de liberté ne rentrent pas dans les schémas historiques », estime Iris de Rode. Le Figaro l'a rencontrée.


LE FIGARO. — Comment êtes-vous devenue historienne de la guerre d’indépendance américaine ?

IRIS DE RODE. — J’y ai été menée par un arbre. Je suis hollandaise, mais j’ai passé une partie de mon enfance en France. Mes parents avaient acheté, pour la restaurer, une propriété du XVIIe siècle dans le Morvan. Il y avait devant la maison un grand arbre appelé « l’arbre de La Fayette », la tradition locale voulant qu’il l’ait planté à son retour d’Amérique. Quelques années plus tard, j’ai découvert en lisant une biographie de La Fayette qu’il n’était jamais venu dans la région. J’ai décidé d’élucider l’histoire de cet arbre, et de savoir qui l’avait planté, si ce n’était pas La Fayette. Mes recherches m’ont amenée aux archives locales à Avallon. J’ai retrouvé la correspondance de l’ancien propriétaire de notre maison, qui évoquait un arbre d’Amérique dans des lettres à un certain Chastellux. Je me suis souvenue de l’existence d’un château de ce nom dans la région. J’ai trouvé une adresse électronique, et écrit à tout hasard en expliquant mes recherches. Le propriétaire actuel du château, Philippe de Chastellux, m’a répondu qu’il avait le même arbre chez lui, et qu’il savait qui l’avait planté. Il m’a invitée à lui rendre visite.

Le château de Chastellux

— Qu’y avez-vous découvert ?

— Que l’arbre de Chastellux était lui aussi un tulipier de Virginie, comme le nôtre. Mais surtout qu’il avait été selon la tradition familiale offert par George Washington à son ancêtre, François-Jean de Chastellux, qui avait participé à la guerre d’indépendance américaine et combattu à la bataille de Yorktown. Philippe de Chastellux m’a prêté le livre de ses souvenirs de campagne. C’est là où tout a commencé. J’ai découvert le personnage de Chastellux, mais aussi l’histoire de l’indépendance des États-unis et de la participation française à ce conflit. Ce livre m’a passionnée. J’ai repris mes recherches sur Chastellux à Paris pour mon mémoire de maîtrise, mais j’ai eu la surprise de ne trouver aucun document le concernant dans les Archives nationales. Je suis donc retournée voir Philippe de Chastellux, qui m’a montré en secret la tour de son château contenant les archives familiales.

— Qui est François-jean de Chastellux ?

Le marquis de Chastellux est major général dans l’expédition particulière, le corps expéditionnaire français envoyé en 1780 par Louis XVI pour aider les insurgés américains. Il est le numéro trois dans l’état-major, sous le commandement du général de Rochambeau. C’est un soldat professionnel, spécialiste des questions militaires. Il a combattu très jeune en Allemagne pendant la guerre de Sept Ans. Il a aussi étudié la stratégie, et a été l’auteur d’un plan de réforme de l’armée française après ce conflit.

— Quel est son rôle dans la campagne ?

Chastellux prend l’initiative d’un grand voyage de reconnaissance sur le terrain, que Rochambeau approuve. Ce déplacement marque un tournant dans la campagne, à un moment où la coopération entre les alliés est difficile et incertaine. Il traverse plusieurs États, visite les précédents champs de bataille. Il participe activement à la conférence où est décidée la stratégie : il contribue au choix de ne pas tenter de reprendre New York, pour se concentrer à la place sur la baie de la Chesapeake, décision qui aboutira à la victoire de Yorktown.

vendredi 3 juillet 2026

Certains étudiants ont des résultats similaires aux enfants de dix ans

Au cours des dernières semaines, plus de 1 800 professeurs de mathématiques et de sciences de l’Université de Californie, l’un des plus grands et des meilleurs réseaux universitaires publics des États-Unis, ont signé une lettre ouverte exposant un problème épineux. Selon eux, les étudiants de première année arrivent de plus en plus souvent sans les compétences de base nécessaires pour réussir. Sur le campus de Berkeley, écrivent-ils, environ 20 à 30 % des étudiants qui suivent un cours d’initiation au calcul différentiel et intégral présentent de « graves lacunes de préparation ». Les difficultés sont devenues si importantes, ajoutent-ils, que les enseignants sont contraints de réenseigner les mathématiques du collège (France) ou début du secondaire (Québec).

Cette lettre est le dernier épisode en date d’un débat qui ne cesse de s’amplifier sur l’enseignement supérieur, les pratiques d’admission à l’université — et le niveau d’érudition des jeunes Américains. Elle fait suite à un rapport stupéfiant publié en novembre sur le campus de San Diego du système universitaire californien. Les universitaires de cet établissement ont constaté que le nombre d’étudiants de première année arrivant avec des compétences en mathématiques inférieures au niveau du lycée (fin secondaire) avait été multiplié par près de trente en cinq ans, pour atteindre près d’un sur huit. Selon eux, environ 70 % des étudiants en difficulté n’atteignaient pas le niveau attendu d’un élève de 14 ans.

Les inquiétudes concernant les compétences en mathématiques des étudiants de premier cycle s’ajoutent à une consternation de longue date face à la baisse des niveaux de maîtrise de la lecture et de l’écriture. Les enseignants mettent en garde contre des étudiants en lettres qui semblent incapables de lire un livre jusqu’au bout. Ces problèmes ne sont pas seulement signalés sur la côte ouest ou dans les universités publiques. À Harvard, certains professeurs de sciences humaines et de sciences sociales affirment se sentir contraints de raccourcir leurs textes, selon un rapport communiqué au corps enseignant en octobre. Les étudiants arrivent dans la plus célèbre université des États-Unis « avec moins d’expérience dans la lecture de textes complexes et une capacité réduite à se concentrer et à maintenir leur attention ».

Ils « ont du mal avec des lectures que les étudiants maîtrisaient sans peine il y a à peine dix ans ».

jeudi 2 juillet 2026

Décalage entre le fort désir d’enfant des Français et la réalité d’une démographie en déclin

 « Comment relancer la natalité sans décourager le travail ? »

Agnès Verdier-Molinié L'iFrap vient de publier une note qui révèle un décalage entre le fort désir d'enfant des Français et la réalité d'une démographie en déclin. Selon la directrice du réseau pensant libéral, les femmes de la classe moyenne, actives mais dont les revenus ne permettent pas de faire garder leurs enfants, sont les principales victimes de notre système de redistribution. Elle propose des solutions concrètes pour en sortir. L'entretien est paru dans le Figaro.


— Vous dites que la tendance à la dénatalité est mondiale et que les politiques natalistes mises en place dans d'autres pays ne parviennent pas à l'enrayer. Comment l'expliquez-vous ?

AGNÈS VERDIER-MOLINIÉ. — L'indice de fécondité moyen des pays de l'OCDE est passé de 3,3 enfants par femme en 1960 à seulement 1,5 en 2022. En France, nous sommes passés de 2,7 enfants par femme dans les années 1960 à 1,6 aujourd'hui. Une chute de plus de 40 %. Ce qui frappe le plus est que cette baisse de la fécondité touche tous les pays, quelle que soit leur politique familiale. Les pays développés connaissent une augmentation de la durée moyenne des études et de l'âge moyen à la première maternité qui réduisent mécaniquement la fenêtre de fécondité. La participation plus importante des femmes au marché du travail, lorsqu'elle n'est pas accompagnée de solutions permettant de concilier carrière et parentalité, peut conduire à reporter certains projets familiaux. À ces facteurs économiques s'ajoutent également des évolutions sociologiques observées dans l'ensemble des pays développés, telles que le recul du mariage, des difficultés croissantes de mise en couple... Il faut donc adapter les politiques familiales aux réalités actuelles : avoir un enfant ne doit pas empêcher les femmes de travailler, les familles nombreuses doivent être valorisées et la confiance de la population dans la politique familiale doit être totale. La natalité chute alors que le désir d'enfants est toujours là. Selon l'Union nationale des associations familiales (Unaf), les Françaises voulaient avoir dans l'idéal 2,27 enfants en 2023. L'indice conjoncturel de fécondité était pourtant de 1,62 enfant par femme en 2024. Si avoir un enfant conduit encore les femmes à sacrifier leur vie professionnelle, on ne fera jamais remonter le taux de natalité. [Tant que leur vie professionnelle sera très valorisée...]

mercredi 1 juillet 2026

Les villes allemandes font faillite. Une bonne nouvelle pour l'AfD ?



Il suffit de peu de temps à un visiteur d’Ingolstadt, ville de taille moyenne en Bavière, pour remarquer qu’il s’agit de la ville d’Audi. Il suffit de repérer le stand d’assurance maladie d’Audi près de la mairie, le magnifique musée du constructeur automobile ou les publicités pour sa saison de concerts d’été, qui débute ce week-end. Si vous rencontrez un habitant, il y a de fortes chances qu’il travaille à l’usine Audi — l’entreprise emploie 40 000 personnes ici — ou qu’il ait un proche qui y travaille. Le succès d’Audi a été le moteur de la croissance d’Ingolstadt, qui est passée d’une ville endormie de 30 000 habitants après la Seconde Guerre mondiale à 145 000 habitants aujourd’hui.

Et ce sont justement les difficultés d’Audi, dont les bénéfices et les effectifs sont en baisse, qui expliquent en partie pourquoi la ville s’est retrouvée dans une situation très difficile. Les recettes fiscales provenant des entreprises ont diminué de moitié en l’espace de quelques années seulement, en grande partie à cause des difficultés d’Audi et de Volkswagen, sa société mère. La situation est si tendue qu’au début de cette année, le gouvernement de Haute-Bavière a rejeté le budget d’Ingolstadt, interdisant à la ville de réaliser de nouveaux investissements. Des projets phares, tels que la rénovation du célèbre théâtre brutaliste de la ville, sont gelés. Des élèves ont dû être transférés hors d’une école délabrée, car la ville n’avait pas les moyens de la réparer. « Audi est une bénédiction pour notre ville, mais aussi un risque », déclare Michael Kern, le maire.

La volatilité des finances municipales a lié le sort de nombreuses villes allemandes aux entreprises locales. En période de prospérité, certaines nageaient dans l’argent : une ville abritant une usine Daimler près de Stuttgart a pavé ses passages piétons de marbre de Carrare. Mais lorsque l’industrie éternue, les villes tombent malades — et le virus s’étend désormais au-delà des zones post-industrielles comme la Ruhr ou la Sarre. Les villes du riche Bade-Wurtemberg ont été durement touchées par les difficultés du secteur automobile. Les problèmes de Ludwigshafen, l’une des villes les plus endettées d’Allemagne, sont ceux de BASF, le géant local de la chimie.

Mais même les villes disposant d’une base économique plus diversifiée se retrouvent au bord du gouffre. Rares sont celles qui ont échappé au piège budgétaire d’une baisse des recettes qui ne parvient pas à suivre le rythme de l’explosion des dépenses. Un nouveau rapport de la Fondation Bertelsmann révèle que, l’année dernière, les déficits budgétaires des quelque 10 000 communes allemandes ont atteint le chiffre record de 32 milliards d’euros (36 milliards de dollars américains), soit une hausse de près de 30 % en seulement un an (voir graphique ci-dessous). Presque toutes s’attendent à ce que la situation empire.

Il s’agit de la pire crise de l’histoire de la République fédérale, affirme René Geissler, professeur d’administration publique à l’Université technique des sciences appliquées de Wildau. Il cite trois facteurs : la flambée de l’inflation, en particulier dans le secteur de la construction ; les coûts de personnel ; et les lois contraignantes adoptées par le Bundestag, notamment en matière d’allocations pour les jeunes et les personnes handicapées, auxquelles les communes doivent se conformer. Ces dépenses obligatoires représentent désormais 80 % du budget d’Ingolstadt, ce qui oblige à procéder à des coupes brutales dans les dépenses discrétionnaires. Dans les villes les plus pauvres, la pression est encore plus forte. M. Geissler s’attend à ce que les municipalités en difficulté procèdent à des « coupes budgétaires discrètes » pour équilibrer leurs comptes.

Les conséquences se font sentir partout. 
Bayreuth a annulé une fête prévue pour marquer le 150e anniversaire du premier festival de Richard Wagner. Les arrondissements berlinois à court d’argent peinent à faire face à une invasion de chenilles velues toxiques. À l’instar de salariés désespérés mettant leurs bijoux en gage avant le jour de paie, certaines villes ont eu recours aux « Kassenkredite », des prêts à court terme, pour régler leurs factures. Et partout en Allemagne, les écoles, les routes et les salles de sport tombent en ruine à mesure que l’on freine les dépenses d’investissement. Le retard accumulé en matière d’investissements municipaux atteint désormais le chiffre record de 231 milliards d’euros. Affirmant qu’il n’y avait plus que « trois minutes avant minuit », les maires de toute l’Allemagne ont organisé, le 22 juin, des manifestations publiques pour déclarer qu’ils avaient atteint leurs limites. « Nous pouvons nous en sortir cette année, mais au-delà, de nombreuses villes se retrouveront dos au mur », déclare Martin Wilhelm, trésorier d’Offenbach, une ville satellite de Francfort.

Que faire ? Les collectivités locales souhaitent que le gouvernement fédéral s’en tienne au principe « qui commande, paie » ; c’est-à-dire qu’il finance toute nouvelle loi dont elles doivent supporter les coûts. Celles qui ne disposent pas de réserves financières demandent également une aide à court terme de 30 milliards d’euros. Le gouvernement fédéral, lui-même dans une situation budgétaire difficile, n’a guère proposé de solutions. Mais la situation est si grave, selon Henrik Scheller, expert en finances publiques à l’Institut allemand des affaires urbaines, qu’une aide devrait être apportée dans le courant de l’année. Sinon, « nous pourrions assister à une sorte de révolution ».

Cela ne semble pas imminent à Ingolstadt. Mais Michelle et Christian, un couple de la région, affirment remarquer de petits signes de déclin, allant des bibliothèques sollicitant des dons à un festival municipal dont le financement a été réduit. Ailleurs, nombreux sont ceux qui craignent qu’une dégradation de l’espace public ne profite à l’Alternative pour l’Allemagne, parti dit d’extrême droite. « Chaque toit d’école qui fuit et qui n’est pas réparé depuis trois ans renforce les populistes de droite », explique Marc Grand-Montagne, responsable de l’éducation et de la culture à Ingolstadt. Peut-être que cela incitera Berlin à se ressaisir. 

Source : The Economist

Féminisme racialiste et écologisme allemand : « Ma lignée s’éteint avec moi »

Verena Brunschweiger, militante féministe allemande et essayiste controversée du mouvement « kinderfrei » (libre d'enfants), assène que les populations occidentales, et en particulier les femmes blanches, ont le devoir moral de limiter radicalement leur natalité, voire d’y renoncer entièrement. Son slogan qu'elle brandit fièrement, « Ma lignée s’éteint avec moi », est présenté comme un choix responsable et éthique face à ce qu'elle appelle la crise climatique, la surpopulation et l’épuisement des ressources.

Elle dénonce virulemment les appels à une natalité plus élevée, notamment ceux d’Elon Musk, qu’elle interprète comme une volonté d’encourager davantage de naissances parmi les populations blanches, de contrôler les femmes et de limiter l’accueil des réfugiés. Pour elle, ces discours pro-natalistes relèvent d’une idéologie de droite, réactionnaire et raciste, qui cherche à renvoyer les femmes à des rôles traditionnels.

En revanche, elle plaide pour un accueil beaucoup plus large de ce qu'elle nomme « réfugiés ». Les pays occidentaux, principaux responsables historiques du changement climatique selon elle, auraient une obligation morale particulière envers les populations qui en subissent les conséquences. Son discours associe ainsi la réduction des naissances dans les populations occidentales — et plus particulièrement blanches — à un accueil accru des réfugiés, présenté comme un acte à la fois écologique, féministe et relevant de la justice historique.

Incohérences logiques, racialisme, égoïsme et pulsions de mort

Si le refus personnel d’avoir des enfants relève d’une liberté individuelle qui peut parfois se comprendre, la construction idéologique que Mme Brunschweiger en fait soulève de sérieuses difficultés, tant par ses incohérences logiques que par ses implications morales et civilisationnelles.

Sur le plan écologique, son raisonnement présente une incohérence importante. En invoquant l’équation Impact = Population × Affluence × Technologie, elle minimise le rôle du facteur « affluence ». Or, transplanter des populations provenant de régions à faible consommation vers des sociétés à haut niveau de vie européen ou nord-américain ne réduit pas mécaniquement l’impact environnemental global ; cela peut au contraire l’accroître. Le chauffage hivernal, les transports, l’habitat et les modes de consommation propres aux pays développés augmentent généralement l’empreinte carbone par habitant. Promouvoir simultanément une forte baisse de la natalité occidentale et une immigration importante apparaît donc difficile à concilier avec un objectif strictement environnemental. Il s’agit davantage d’un déplacement des populations que d’une réduction assurée de la pression sur les ressources.

Une autre difficulté réside dans la dimension explicitement ethnique (racialiste) du discours. En ciblant plus particulièrement la natalité des populations blanches, tout en défendant parallèlement un accueil accru des réfugiés, Mme Brunschweiger introduit un critère identitaire dans un débat qui se prétend pourtant universaliste. Cette position peut être interprétée comme une forme d’ingénierie démographique fondée sur un critère ethnique. Qu’une militante se réclamant de l’antiracisme défende une telle asymétrie démographique peut apparaître, aux yeux de ses détracteurs, comme une contradiction profonde.

Le fondement philosophique de cette position est sans doute l’aspect le plus dérangeant. Son discours peut être perçu comme traduisant une forme de renoncement civilisationnel : l’Occident n’y apparaît plus comme une civilisation à réformer ou à améliorer, mais essentiellement comme une réalité historique coupable dont le déclin démographique serait non seulement acceptable, mais moralement souhaitable. D’aucuns peuvent voir dans cette logique une forme de haine de soi civilisationnelle, voire une véritable pulsion de mort appliquée à l’Occident blanc ; tel est notamment le point de vue de l’auteur de ces lignes. Sans prétendre sonder les intentions personnelles de Mme Brunschweiger, il est permis de considérer que le slogan « Ma lignée s’éteint avec moi », associé à l’idée d’un devoir moral de réduire les naissances des populations blanches, véhicule un imaginaire de l’effacement davantage que de la transmission, pour rester poli.

Qualifier d’égoïstes ou de narcissiques les parents qui souhaitent transmettre leur langue, leur culture et leur héritage, tout en présentant le renoncement à la postérité comme un acte supérieur de responsabilité, procède d’un renversement moral contestable. Une société qui cesse volontairement d’assurer son renouvellement démographique prend le risque d’un affaiblissement durable de sa continuité culturelle. Les civilisations peuvent disparaître sous l’effet de facteurs extérieurs, mais aussi lorsque leurs propres élites cessent de considérer leur transmission comme un bien.

En définitive, le discours de Mme Brunschweiger n’apparaît ni particulièrement courageux ni véritablement visionnaire. Il peut être lu comme le symptôme d’un courant intellectuel occidental qui appelle plus volontiers de ses vœux le déclin démographique de sa propre civilisation que les moyens de la réformer et de la faire perdurer. Il est parfaitement possible de critiquer le consumérisme, de défendre l’émancipation des femmes et de promouvoir une politique environnementale ambitieuse sans conclure qu’un recul démographique et culturel de l’Europe constituerait un idéal moral.



L’antisémitisme de gauche : les leçons de l’affaire Dreyfus

Extrait d'un texte de Michel Aubouin paru dans le Figaro. Ancien préfet et inspecteur général de l’administration, Michel Aubouin a exercé de 2009 à 2013 les fonctions de directeur du ministère de l’intérieur en charge de l’intégration des étrangers et des naturalisations. Il a notamment publié « 40 ans dans les cités » (Presses de la Cité, 2019) et « Le Défi d’être français » (Presses de la Cité, 2023).

Quand le capitaine Dreyfus a été interpellé puis condamné, la question de son identité israélite n’avait pas été soulevée. On lui reprochait surtout d’être alsacien et de parler allemand, ce qui faisait de lui un espion commode. À la marge, on lui reprochait aussi d’être polytechnicien quand la presque totalité des officiers supérieurs étaient saint-cyriens. L’accusation « raciale » n’est intervenue que dans un second temps, quand des journalistes antisémites (Édouard Drumont, Léon Daudet…) s’en sont mêlés.


En ces années 1890, l’antisémitisme s’était répandu en France, sous deux formes très distinctes. La première était à la fois populaire et parisienne. Elle s’était propagée à la suite de l’installation à Paris de grandes familles venues de l’empire austro-hongrois, à la richesse ostentatoire. Cet antisémitisme populaire a nourri le discours de la gauche de l’époque, celui du Parti ouvrier français de Jules Guesde.  [En juillet 1898, le parti ouvrier français, dirigé par Jules Guesde explique que les prolétaires n’ont rien à gagner à prendre position en faveur de Dreyfus, ce juif militaire issu des rangs de la bourgeoisie.] La figure du Juif y est associée à celle du banquier, donc du « grand capital », ennemi du prolétariat. Seul Jaurès, après un temps d’hésitation, s’est démarqué de cette lecture xénophobe de la situation pour rejoindre les rangs des premiers Dreyfusards : Émile Zola, Anatole France et Marcel Proust.

La seconde forme de l’antisémitisme est née dans les départements d’Algérie où les Juifs berbères, depuis l’occupation du Maghreb par les Arabes, occupaient une position subalterne, comme les chrétiens du reste. Ces 35000 «israélites indigènes», pour la plupart artisans misérables, ont obtenu en 1870 la citoyenneté française, quand les musulmans, dans leur très grande majorité, ont refusé le bénéfice de la naturalisation. Cette faveur provoqua, vingt ans plus tard, l’acrimonie des populations musulmanes et européennes (originaires pour l’essentiel des provinces déshéritées de l’Espagne et de l’Italie). Et c’est en Algérie, où l’infâme Drumont, auteur de La France juive, fut élu député, que les incidents antisémites ont été violents.

Le procès Dreyfus, par sa durée, structura les deux camps : la Ligue des droits de l’homme contre la Ligue de la patrie française.
Une du journal Le Grelot, à l'origine républicain et anticlérical, de novembre 1894. Dreyfus est présenté comme un Judas (en référence à Judas Iscariote, un des douze apôtres de Jésus qui l'aurait dénoncé aux grands prêtres du temple de Jérusalem contre quelques pièces d'or). Derrière lui, sous une bannière maçonnique, Jules Guesde et Jean Jaurès, chefs de file de l'extrème gauche,  sont également assimilés à des ennemis de la France liés à un complot international
 
La gauche, dans cette affaire, conformément au mot d’ordre de Guesde, s’était tenue à l’écart du débat. Un demi-siècle plus tard, le gouvernement du maréchal Pétain, élu par des parlementaires SFIO [le Parti socialiste - Section française de l'Internationale ouvrière] et radicaux[-socialistes, "rad-soc"] (les communistes ayant préféré respecter la lettre du pacte germano-soviétique) pouvait, sans provoquer de réaction, prendre à l’égard des Juifs, étrangers puis français, des mesures impardonnables. Pierre Laval, son maître d’œuvre, était lui-même issu des rangs de la SFIO.

Dans les départements algériens, dans le même temps, la situation des Juifs était devenue si inconfortable qu’ils furent les premiers à quitter, après la guerre, l’Algérie pour la France. Leurs ancêtres étaient savetiers, leurs descendants seraient professeurs de médecine. Les anciens dhimmis occuperaient des fonctions éminentes quand les émigrés venus de l’Algérie musulmane travailleraient comme OS [ouvriers spécialisés] chez Renault.

Jean-Luc Mélenchon connaît cette histoire par cœur, car ses ancêtres appartenaient à cette diaspora espagnole qui avait alimenté la population pied-noire d’Algérie. Sans doute lui était-il facile de comprendre que la population musulmane des banlieues serait facile à mobiliser sous le drapeau de la Palestine. Son « génie politique » a fait le reste. La gauche française ne fut jamais du combat contre l’antisémitisme.
 
1999, Alfred Dreyfus est gracié par le président de la République, Émile Loubet. Le Grelot parle de l'Allemand Dreyfus (il est né Français en Alsace mais parle français et allemand) alors que le Français est entravé par ses obligations de contribuables et de soldat.

 

mardi 30 juin 2026

Repentance — Le Congo a-t-il enrichi la Belgique ?

Le Congo a-t-il enrichi la Belgique ? Rappelons d'abord que Le Congo fut de 1885 à 1908 officiellement reconnu comme la propriété privée du Roi des Belges et non une colonie du royaume de Belgique. En 1908, un an avant la mort du roi, la pression de l'opinion publique et les manœuvres diplomatiques conduisent à la fin de la souveraineté de Léopold II sur le territoire et à l'annexion du Congo par la Belgique en tant que colonie, désormais connue sous le nom de Congo belge. La Belgique, à laquelle Léopold s'était plus tôt engagé à céder le Congo à sa mort, fut réticente de reprendre en main le Congo (voir ci-dessous).

On dispose de chiffres relativement précis qui permettent de répondre à la question de l'enrichissement de la Belgique par le Congo :
En 1908 [...] au moment de la reprise du Congo par la Belgique, le Congo avait rapporté à l’État belge 26 millions francs-or. De 1908 à 1950, Les dépenses coloniales engagées par la Belgique […] atteignirent un total de 259 millions de francs-or. Durant la même période, les avantages recueillis par la Belgique grâce au Congo furent au total de 24 millions.

Les dépenses nettes de la Belgique, de 1908 à 1950, s’élevèrent donc à 235 millions. Le Congo avait rapporté 26 millions au moment de la reprise. Il a coûté 235 millions depuis. Dans l’ensemble, il a donc coûté à la Belgique, jusqu’en 1950, 209 millions de francs-or.
Jean Stengers, « Combien le Congo a-t-il coûté à la Belgique ? », Académie royale des sciences coloniales, Tome XI, fascicule I., 1957, p. 350.

Ces 209 millions de francs-or qui, en 1950, avaient la contre-valeur de 7 milliards de francs belges représentaient alors moins d’un dixième des dépenses annuelles de l’État belge.

De même les 26 millions de bénéfices pour la période de l’État indépendant du Congo (1885-1908) doivent-ils être relativisés par rapport au budget de l’État belge puisque la seule construction du palais royal de Laeken entre 1902 et 1908 coûta 12 millions et celle du palais de Justice de Bruxelles 43 millions. Le Congo ne comptait donc pas pour grand-chose dans l’économie belge.

Billet de loterie coloniale belge fondée le 29 mai 1934 pour aider la colonie en pleine crise économique et l’alimenter en capitaux frais venus de la métropole

À titre de comparaison, la même année, c’est-à-dire en 1950, le simple budget belge des pensions était de 12 milliards et demi ce qui signifie qu’à lui seul ce poste constituait une dépense deux fois plus importante que le coût de 70 ans de présence au Congo (Stengers, 1957, pp 350-351). Le Congo ne comptait donc pas plus dans l’économie belge même s’il avait une importance économique considérable pour certains Belges.

De 1918 à 1939, en moyenne, le budget des Colonies fut annuellement de 1 300 000 francs or et de 1 500 000 de 1945 à la fin (A.J. van Bielsen, Pour une politique congolaise nouvelle, Revue générale belge, 15 avril 1956, p. 811) 1956 : 911). Le budget du ministère des Colonies représentait :

— en 1910 : 0,15 % du budget national belge
— en 1920 : 0,17 %
— en 1930 : 0,13 %
— en 1950 : 0,10 %
— en 1956 : 0,08 %

Rapporté au budget du Congo, le budget du ministère des Colonies représentait pour sa part :

— en 1911 : 3 % du budget du Congo
— en 1930 : 1,8 %
— en 1950 : 1,6 %
— en 1956 : 0,6 %

La Belgique ne pilla donc pas le Congo et pourtant, cette colonie fut une de celles dans lesquelles les profits privés et ceux des consortiums furent les plus importants.

Mais les investissements nécessaires à l’exploitation des potentialités minières y furent considérables (routes, voies ferrées, ports, etc.) tandis que les infrastructures humaines (scolarisation, santé) furent largement sous-traitées aux missions catholiques. L’originalité du Congo belge était qu’il pouvait subvenir à ses besoins. En effet, à partir de 1908, les impôts payés par les consortiums et les privés furent en totalité investis sur place. Le Congo belge pouvait donc subvenir à ses besoins, le plan de développement décennal ainsi que les investissements étant financés par les recettes locales tirées de l’impôt des grandes sociétés.

Parmi toutes les puissances coloniales, la Belgique fut la seule à avoir défini un plan cohérent de développement de sa colonie en partant d’une constatation qui était que tout devait y être fait à partir du néant. En matière d’éducation, la France et la Grande Bretagne saupoudrèrent leurs colonies d’Afrique sud-saharienne tandis que la Belgique choisit de procéder par étapes et de commencer par bien développer le primaire, puis le secondaire et enfin seulement le supérieur. Mais, pour que ce plan puisse être efficace, il lui fallait encore une certaine durée. Or, il fut interrompu par l’indépendance alors qu’il fallait à la Belgique au moins deux décennies supplémentaires pour le mener à son terme.

Le Congo enrichit la Belgique avant 1908 quand le roi Léopold puisa dans ses ressources pour lancer en Belgique une politique de grands travaux. Il créa dans ce but la Fondation de la Couronne à laquelle il attribua environ un dixième de la superficie de tout le territoire et qui percevait les revenus domaniaux des concessions.

Ce fut une période sombre dans l’histoire de la colonisation belge, avec une authentique politique d’exploitation fondée sur le travail forcé et dénoncée dès 1899 par Joseph Conrad dans son livre Au Cœur des ténèbres. Mais ce ne fut qu’une parenthèse de quelques années. À partir de 1908, le Congo rentra en effet dans l’État de droit et ses ressources ne servirent plus qu’à sa mise en valeur.

Ce fut d’ailleurs à partir de ce moment que la Belgique y lança un formidable programme d’équipement routier, ferroviaire, portuaire, etc. (Stengers, 1957).



Reportage sur l’université Lovanium au Congo belge (fin des années 50)

Le Congo finançait son propre plan de développement décennal ainsi que les investissements nécessaires à sa mise en valeur. Jusqu’en 1958, il ne coûta rien à la Belgique puisque les recettes locales tirées de l’impôt des grandes sociétés permettaient les investissements et les dépenses de fonctionnement. Seule exception, la crise des « années 30 » qui ruina le Congo en raison de la chute des cours du cuivre ce qui entraîna un chômage important et le retour de nombreux cadres européens en métropole. L’État belge fut alors contraint d’intervenir et il créa la Loterie coloniale qui rapporta 58 millions de francs-or tandis que le Trésor belge intervenait à hauteur de 104 millions de francs-or durant la période 1933-1940.

En résumé, des origines à 1908, le Congo rapporta 26 millions de francs-or et de 1908 à 1950, il coûta 259 millions. Au total des origines à 1950, il aura donc coûté 209 millions à la Belgique. Or, ces 209 millions représentaient à peine un dixième des dépenses annuelles de l’État Belge.

À partir de 1955, le Congo fut en faillite et l’État belge dut renflouer ses finances. Les économistes prévoyaient que le phénomène allait prendre de plus en plus d’ampleur avec l’accélération des programmes de formation et de mise en valeur prévus, sans compter l’exode rural qui gonflait les centres urbains de masses de chômeurs.

En 1956-1957, les investissements baissèrent et le phénomène fut amplifié par un fait nouveau dans cette colonie où les bénéfices étaient réinvestis sur place : la fuite des capitaux qui montrait bien que les coloniaux avaient perdu confiance dans l’avenir du Congo. Le gouffre financier congolais menaçant de s’ouvrir sous les pieds de la prospère Belgique, voilà qui explique sans doute la précipitation à se débarrasser au plus vite et l’on pourrait dire à n’importe quel prix, d’une colonie qui menaçait de devenir un insupportable fardeau.

D’après ces calculs, l’exportation de biens et de services vers la colonie assurait en 1956 l’emploi direct et indirect de quelque 75 000 personnes, soit 2,1 % de la population active totale [en Belgique] ; en ajoutant aux relations commerciales le revenu des investissements coloniaux, le Congo représentait cette même année, 3,3 % du PNB, 3,6 % des recettes fiscales  de l’État et un pourcentage identique du revenu national (3,3 % des revenus de salariés, 1,1 % des revenus d’entreprises individuelles et loyer [...]) La perte économique due à une (éventuelle) rupture totale pourrait s’élever, selon lui, à 2,4 % du PNB. Mais, « il ne semble pas que l’économie belge puisse être gravement atteinte dans son rythme d’expansion à long terme [...] »

Guy Vantemsche, La Belgique et le Congo, Nouvelle Histoire de la Belgique, tome 4, p. 205
Cette prédiction sera confirmée en 1969, neuf ans après l’indépendance, par René Sterkendries, haut responsable de la Société Générale de Belgique, pourtant fortement liée au Congo :
Or les [relations avec le Congo] contribuaient à la formation, à concurrence de 4 à 5 %, de notre revenu national. [...] C’est à peine si l’économie belge souffrit, dans son ensemble, de la détérioration des rapports entre les deux pays [Congo et Belgique], l’expansion engendrée par l’ouverture progressive du Marché commun faisant contrepoids. Mais ceci ne veut pas dire que l’épargne belge ne fut pas très durement touchée  [les capitaux privés belges avaient beaucoup investi au Congo], ni des familles ruinées, ni certains secteurs d’activité acculés à une difficile reconversion.

René Sterkendries, « Le Congo, Réflexions d’un Belge », 15 juillet 1969.

Le Parlement belge a longtemps été réticent à annexer le Congo de Léopold II jusqu’en 1908 pour plusieurs raisons principales, principalement financières, politiques et morales. 

Contexte historique

Le Congo n’était pas une colonie belge au départ, mais l’État indépendant du Congo (EIC, 1885-1908), une possession personnelle du roi Léopold II. Le Parlement belge avait autorisé le roi à en devenir souverain à titre privé (sans engager l’État belge), conformément à la Constitution. Léopold l’avait obtenu lors de la Conférence de Berlin (1885) comme « œuvre humanitaire » (lutte contre l’esclavage, christianisation, commerce libre). Léopold y a développé un régime d’exploitation intensive (caoutchouc, ivoire) très lucratif pour lui personnellement, mais marqué par des abus graves (travail forcé, violences, diminution démographique). Ces exactions ont été dénoncées internationalement à partir de 1900-1904 (rapport Casement, campagne de E.D. Morel, etc.).

Raisons de la réticence du Parlement

Raisons financières (la principale)

Le Congo était vu comme un « legs encombrant ». Léopold avait accumulé des dettes importantes pour financer son entreprise et ses grands travaux en Belgique. Annexer signifiait reprendre ces dettes, investir dans l’administration et risquer un fardeau pour le contribuable belge. Léopold a négocié dur : il a obtenu une grosse indemnité (environ 110 millions de francs pour dettes + 45 millions pour ses projets + part des revenus futurs). Le Parlement craignait que la colonie ne soit pas rentable à court terme, surtout après les scandales qui risquaient de faire baisser les revenus du caoutchouc.

Manque d’intérêt colonial initial

La Belgique était un jeune pays industriel, neutre, sans tradition coloniale forte ni marine puissante. Beaucoup de parlementaires voyaient les colonies comme un luxe coûteux et risqué pour un petit État. Léopold avait dû faire un lobbying intense pour obtenir l’aval initial en 1885. L’opinion publique et le Parlement étaient plutôt apathiques ou sceptiques vis-à-vis de l’aventure africaine. 

Raisons politiques et morales

Les socialistes (comme Émile Vandervelde) et certains libéraux critiquaient vivement les abus et ne voulaient pas que la Belgique hérite d’un régime entaché d’atrocités.

Il y avait une crainte de s’engager dans une administration lourde et de devoir « réparer » les exactions des scoiétés concessionnaires. Les pressions internationales (Royaume-Uni, États-Unis) forçaient la main, mais certains parlementaires y voyaient une ingérence. 

Le testament de Léopold (1889) prévoyait déjà la cession à la Belgique à sa mort, et un droit de préemption existait depuis 1890/1901. Mais le Parlement a longtemps repoussé ou conditionné la reprise.Vandervelde et d’autres socialistes ont été parmi les plus virulents critiques du régime de Léopold II (abus, travail forcé, etc.). Ils ont contribué à forcer la commission d’enquête de 1905. 

Opposition des socialistes

Les socialistes voyaient dans l’annexion un risque de distraction des ressources nationales au profit d’une entreprise capitaliste coloniale, au détriment des réformes sociales intérieures.

Certains craignaient aussi que le modèle autoritaire du Congo ne renforce les tendances anti-démocratiques en Belgique même.

Vandervelde a fini par accepter (à contrecœur et avec des conditions) l’annexion en 1908, mais une partie du parti restait opposée, préférant se concentrer sur la « question sociale » en métropole:  bas salaires, travail des enfants, logements insalubres, malnutrition.

« Charité bien ordonnée commence par soi-même. » Les ressources de l’État (impôts, budget) devaient d’abord servir à améliorer le sort des ouvriers belges pauvres, plutôt qu’à « civiliser » l’Afrique ou enrichir des intérêts privés.

Le tournant de 1908

Sous la pression internationale croissante et après le rapport de la commission d’enquête belge (1905) qui confirmait des abus, Léopold a été contraint de céder.

Le Parlement a voté l’annexion en 1908 (loi du 18 octobre, effective le 15 novembre). Ce n’était pas un enthousiasme colonial, mais un mélange de devoir national, de nécessité diplomatique (pour calmer les critiques étrangères) et de pragmatisme (mieux valait contrôler directement que laisser un scandale permanent).

Voir aussi

Éducation sur la colonisation belge au Congo dans une école belge

Histoire — Rwanda et Congo, 7 millions de morts ?