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samedi 22 août 2026

Corée du Sud — les ventes de pous­settes pour chien y ont dépassé celles des­ti­nées aux bébés

Au détour d’une ruelle tran­quille de Gan­gnam, le menu allèche le pas­sant à une enca­blure des tours futu­ristes du siège de Sam­sung. « Ragu a la bolo­gnese », spa­ghet­tis « aglio olio » et « boeuf bour­gui­gnon » à des prix imbat­tables pour ce quar­tier huppé de Séoul. Langue pen­dante, un petit tou­tou blanc bou­clé, vêtu d’un sweat-shirt élé­gant, vend la mèche dans le coin droit du pré­sen­toir.

Un chien por­tant des lunettes anti-UV avec sa maî­tresse au K-pet Fair, salon dédié aux ani­maux de com­pa­gnie, à Séoul, le 17 juillet.

Dans la ten­ta­cu­laire capi­tale de Corée du Sud, Pat­ted est le pre­mier res­tau­rant à ser­vir aux ani­maux domes­tiques des plats gour­mets d’habi­tude réser­vée à leurs maîtres. « Les chiens fré­tillent face à la nour­ri­ture ser­vie aux humains. Je me suis dit qu’il fal­lait leur offrir ce plai­sir. Le “papuc­cino & crois­sant” et les “spa­ghet­tis aglio olio” sont nos meilleurs ventes. Nous avons deux cui­sines sépa­rées, l’une pour les humains, l’autre pour les ani­maux », explique Cho Namin, le patron de 37 ans, en cares­sant sa petite chienne grise Eunmi, célé­brité sur Ins­ta­gram. La vien­noi­se­rie dorée plus vraie que nature est en réa­lité en pâte de riz et le cap­puc­cino sans lac­tose.

Le week-end, les « pet­fam­jeok » se pressent entre les murs mini­ma­listes de l’éta­blis­se­ment pour un brunch «en famille » autour d’œufs brouillés ou de pasta ita­lienne al dente dans la gamelle. Un terme mêlant anglais et coréen pour dési­gner la nou­velle ten­dance des maîtres à trai­ter leurs « pets », ou ani­maux domes­tiques comme des membres à part entière du foyer, les cou­vant de toutes les atten­tions, du col­lier de luxe Tif­fany au polo Ralph Lau­ren en pas­sant par des par­fums canins ou des séances de lec­ture de tarot. « Mon chien fait par­tie de la famille. Il va au jar­din d’enfants, il a droit à des fêtes d’anni­ver­saire, d’Hal­lo­ween et des remises de diplôme », s’exalte Feli­cia, heu­reuse maî­tresse. Aujourd’hui, « il y a une ten­dance gran­dis­sante à trai­ter les ani­maux à l’égal des humains », confirme notre res­tau­ra­teur.

Une révo­lu­tion de plus pour la qua­trième éco­no­mie d’Asie qui prise depuis des siècles le « bosing­tang », la soupe de chien, cen­sée redon­ner vigueur à l’orga­nisme au cœur de la moi­teur de la mous­son. La viande canine sera ban­nie à comp­ter du 7 février 2027 a décrété une nou­velle loi, et les gar­gotes du vieux Jon­gno, centre his­to­rique de Séoul, peinent déjà à trou­ver de la clien­tèle pour cette spé­cia­lité ances­trale rele­vée.

La Corée du Sud « consom­mait » jusqu’à 1 mil­lion de chiens par an, sou­vent mal­trai­tés dans des fermes pri­sons. Elle voit main­te­nant fleu­rir des «oma­kase» hup­pés ser­vant des mets déli­cats aux tou­tous assis au comp­toir avec leurs maîtres. «C’est fou, on est passé d’une société ou les chiens étaient au menu pour deve­nir un membre à part entière de la famille», explique Subin, 31 ans, qui dévoue toute son éner­gie à Walle, son chien qu’elle pro­meut sur Ins­ta­gram, au point d’impri­mer un maillot flo­qué à son nom.

Signe des temps, les ventes de pous­settes pour chien ont dépassé celles des­ti­nées aux bébés en 2023, selon Gmar­ket, pla­te­forme d’e-com­merce. Cette année-là, le pays de la K-pop a enre­gis­tré le taux de fécon­dité le plus bas de la pla­nète, tombé à 0,55 enfant par femme dans la capi­tale. Depuis, il connaît un léger rebond à 0,8 en 2025, mais très loin du seuil de 2,1 néces­saire au renou­vel­le­ment de la popu­la­tion.

Dans les parcs de la ten­ta­cu­laire capi­tale, la recru­des­cence des pous­settes fait croire un ins­tant à un impro­bable essor de la natalité, avant que la fri­mousse poi­lue d’un caniche ou d’un pomé­ra­nien apprêté ne sur­gisse sous l’auvent du véhi­cule à rou­lettes. «Il s’agit de la même tech­no­lo­gie que pour les bébés, mais le mar­ché infan­tile est moins pro­met­teur du fait du faible taux de nata­lité », explique Song Hyun Suk, ven­deur chez Royal Tails, sur­nommé le «Her­mès de la pous­sette », qui offre même une plaque dorée au nom du tou­tou accro­chée à l’avant de l’engin. La bro­chure met en scène des man­ne­quins au look aristo dans un décor de brique rap­pe­lant vague­ment Ken­sing­ton Palace. Des bolides ven­dus à 800 000 wons (474 euros, 793 dollars canadiens).

Illustration (IA) avec modèle de poussette Royal Tails
Désor­mais, les poli­ti­ciens en cam­pagne mul­ti­plient les œillades aux 15 mil­lions de pro­prié­taires d’ani­maux domes­tiques, soit près de 30% de la popu­la­tion. Un quasi-dou­ble­ment en moins d’une décen­nie, miroir inversé de l’effon­dre­ment paral­lèle de la nata­lité.

Et le symp­tôme d’une muta­tion pro­fonde de cette société confu­céenne téles­co­pée par un « miracle éco­no­mique » ful­gu­rant, assoif­fée de tech­no­lo­gie et dont la popu­la­tion devrait fondre de moi­tié à la fin du siècle. « La trans­for­ma­tion a été très rapide. Les poli­ti­ciens voient désor­mais la cause ani­male comme un levier pour atti­rer des voix », explique Lee Sang­kyung, expert à L’ONG Humane World for Ani­mals, à Séoul.

Le pré­sident Lee Jae-myung a pro­mis de régu­ler le mar­ché vété­ri­naire, posant avec son chien Bobby dans les fau­teuils de la Mai­son-bleue. Son pré­dé­ces­seur conser­va­teur Yoon Suk-yeol et sa sul­fu­reuse pre­mière dame Kim Keon-hee avaient fait encore mieux, entou­rés de leurs six chiens et cinq chats - et sans enfants, au dia­pa­son d’une société bou­dant les mater­ni­tés. Cette ména­ge­rie est même deve­nue un casse-tête pour le ser­vice de sécu­rité du palais après la condam­na­tion du diri­geant à la pri­son à per­pé­tuité, pour avoir ébranlé la tur­bu­lente démo­cra­tie d’Asie du Nord-est en impo­sant la loi mar­tiale le 3 décembre 2024, res­sus­ci­tant briè­ve­ment les fan­tômes de la dic­ta­ture.

L'ancien président Yoon Suk-Yeol et une partie de sa famille 
(photo réelle)
« Tu es sûr que tu veux ces lunettes ? ! Elles sont un peu chères», rou­coule d’une voix enfan­tine une « maman » à son chien blotti dans ses bras, le regard per­plexe, dans l’immense hall bondé du Coex, le prin­ci­pal parc d’expo­si­tion de Gan­gnam. Banco pour cette paire de verres tein­tés anti-UV à la mon­ture jaune assor­tie à sa com­bi­nai­son et cen­sée pré­ve­nir la cata­racte, pour la modique somme d’envi­ron 200 euros.

Le salon K Pet Fair a des allures de caverne d’Ali­baba pleine de ten­ta­tions, depuis la friandise de « canard sous vide » au séchoir à caniche en pas­sant par des steaks de kan­gou­rou ou des sprays à base de vers de terre, déclen­chant aus­si­tôt l’exci­ta­tion des com­pa­gnons à quatre pattes. Les com­pa­gnies d’assu­rances sont éga­le­ment à l’affût d’une « économie des animaux domestiques» en pleine crois­sance et esti­mée à 8000 mil­liards de wons (5,3 mil­liards de dol­lars) selon le Korea Rural Eco­no­mic Ins­ti­tute. La com­pa­gnie Jeju Air a même testé des vols « pets only » où les ani­maux occupent un siège à part entière auprès de leur maître et sont libres de gam­ba­der dans la car­lingue après le décol­lage.

Sans oublier les entre­prises de funé­railles offrant une céré­mo­nie d’adieu digne de ce nom aux ani­maux décé­dés et à leurs maîtres éplo­rés. Une mul­ti­tude de jeunes entreprises s’engouffre dans ce nou­veau mar­ché à Séoul, pro­po­sant le trans­port du cadavre, une mise en bière solen­nelle, la cré­ma­tion et une dis­per­sion des cendres. Voire une bague mémo­rielle. Loin de l’imper­son­nel sac à ordure régle­men­taire. « La céré­mo­nie se déroule dans une atmo­sphère pai­sible et par­fois plus émo­tion­nelle que pour un humain décédé, tant le lien est per­son­nel. Cela démontre les chan­ge­ments de men­ta­lité. Désor­mais, la mort d’un ani­mal est perçue comme celle d’un membre à part entière de la famille », explique un repré­sen­tant de Pet For­rest dont le siège offre un décor épuré pro­pice au recueille­ment.

L’engoue­ment pour les chats et les chiens comble un vide affec­tif pour des nou­velles géné­ra­tions sous pres­sion, balançant par-des­sus bord le modèle fami­lial tra­di­tion­nel dans une société ultra-com­pé­ti­tive où la fon­da­tion d’un foyer devient un rêve éva­nes­cent. « J’aime­rais avoir un mari, mais je consi­dère mon chien comme ma seule famille et seul ami aujourd’hui. Je suis prête à dépen­ser sans comp­ter pour lui. La défi­ni­tion de la famille évo­lue de nos jours et beau­coup de gens se sentent seuls», explique Ji Yoon, céli­ba­taire.

Comme si le «Tigre coréen» était rat­trapé par sa course à la per­fec­tion, dans un pays où l’entrée dans les meilleures uni­ver­si­tés démarre dès le jar­din d’enfants, à grand ren­fort de bacho­tage et de cours du soir plom­bant le bud­get des ménages. L’envo­lée des prix de l’immo­bi­lier, qui ont dou­blé à Séoul entre 2017 et 2021, alliée à l’explo­sion des taux d’inté­rêt, a érigé l’achat d’un appar­te­ment au rang de fan­tasme hors de por­tée.

Or, c’est un pas­sage obligé avant le mariage, devenu aujourd’hui un obs­tacle aux unions, pous­sant les jeunes à revoir leurs prio­ri­tés exis­ten­tielles en misant sur les petits plai­sirs du quo­ti­dien, les inves­tis­se­ments à la Bourse et un ani­mal de com­pa­gnie en guise de com­pa­gnon. « Les chiens sont les nou­veaux bébés. La vérité est que je n’ai pas les moyens d’éle­ver un enfant à Séoul », explique Subin, qui tra­vaille comme pigiste.

Der­rière l’envo­lée des coûts se pro­file la com­pé­ti­tion édu­ca­tive insa­tiable qui accom­pagne cette société de l’excel­lence, dont les dépenses d’édu­ca­tion pri­vée se sont envo­lées de 60 % en une décen­nie, attei­gnant plus de 20 mil­liards de dol­lars par an. Une pres­sion sociale de tous les ins­tants, où il semble dif­fi­cile d’échap­per au confor­misme ambiant, sous peine de décro­cher. «Il existe un lien entre la faible nata­lité et l’engoue­ment pour les ani­maux. Beau­coup de mes amis me disent qu’ils ne sont plus eux-mêmes depuis qu’ils sont parents », explique Cho.

Un tou­tou offre, lui, des caresses de récon­fort, une fidé­lité à toute épreuve et une pres­sion moindre, en forme de conso­la­tion. «Per­sonne ne va vous deman­der à quelle uni­ver­sité étu­die votre chien ! », résume Min Sung, 32 ans. Quoique. La course aux appa­rences rat­trape à son tour les « pets », exhi­bés par leurs maîtres sur Ins­ta­gram tels de nou­veaux tro­phées. Oubliez la Porsche ou le sac Bir­kin! Exhi­ber un élé­gant lévrier ita­lien est le meilleur moyen d’affi­cher sa réus­site sur les trot­toirs de Cheong­dam, l’ave­nue Mon­taigne de Séoul. « Les grands chiens sont un signe exté­rieur de richesse car il faut un loge­ment spa­cieux », pointe un Séou­lite.

La machine à stress, ampli­fiée par l’âge numérique, tourne déjà à plein dans cette nation hyper­con­nec­tée, encou­ra­gée par ses célé­bri­tés. Les quatre membres de Black­pink, le «girls band» le plus popu­laire de la pla­nète, ont fait de leurs ani­maux de com­pa­gnie des vedettes d’Ins­ta­gram, récol­tant plus de 4 mil­lions d'abonnés. [...]
Source : Le Figaro

samedi 27 juin 2026

Documentaire vidéo Le Suicide français (2026) avec Éric Zemmour

Cette adaptation du livre homonyme d'Éric Zemmour propose une lecture incarnée et volontairement polémique de l'histoire contemporaine française des cinquante dernières années.

Épisode 1 : Les années 70 la fin d'un monde

Épisode 2 : les années 80-90

Épisode 3 : Immigrations et insécurités

Épisode 4 : Le Grand basculement</p>


vendredi 20 mars 2026

Qui souhaite avoir un partenaire obséquieux ? Beaucoup de gens, en fait


Les romans d’amour, semble-t-il, se sont trompés. Depuis deux siècles et demi, la littérature romantique nous présente des héros censés incarner la passion — mais la plupart d’entre eux étaient, pour rester indulgent, de véritables casse-têtes. Fitzwilliam Darcy, dans Orgueil et Préjugés, de Jane Austen broyait du noir et passait son temps à juger les autres ; Edward Rochester, personnage de Jane Eyre par Charlotte Brontë, était ombrageux, secret, parfois tyrannique ; Heathcliff, dans les Les Hauts de Hurlevent de Emily Brontë, se jetait dans des accès de rage quasi gothiques en criant le nom de Catherine. Même les amoureux supposés plus sensibles avaient leurs lourdeurs : Werther, dans Les Souffrances du jeune Werther, passe l’essentiel du roman à se consumer dans une mélancolie grandiloquente ; Roméo jure un amour éternel le lundi et se tue le jeudi. Et pourtant, les lectrices acceptaient cela. Mais à l’époque, elles n’avaient pas ChatGPT.

Aujourd’hui, des applications peuvent vous fabriquer des « amants » d’intelligence artificielle sur commande. Les gens ne choisissent plus des amants qui bouillonnent, broient du noir ou boudent dans un coin sombre du salon. Au contraire, ces nouveaux amants disent des choses comme : « J’ai tellement hâte de te rencontrer », « Me connecter avec toi est au cœur de ma raison d’être » ou « 😊 ». Ce n’est pas exactement le genre de réplique que lançait souvent Fitzwilliam Darcy, qui préférait expliquer à sa bien-aimée que sa famille était embarrassante. En réalité, le ton général ressemble moins à celui de Darcy qu’à celui du pompeux et obséquieux William Collins, personnage ridicule d'Orgueil et Préjugés — et se rapproche même de l’onctueux Uriah Heep de Charles Dickens. On se situe quelque part entre la révérence et la servilité.

Pourtant, comme le montrent plusieurs travaux récents, les gens tombent volontiers dans le piège. Dans Love Machines, l’universitaire James Muldoon note que les applications d’« amis » ou de « compagnons » fondées sur l’intelligence artificielle ont été téléchargées plus de 220 millions de fois. Si leurs utilisateurs formaient un État, écrit-il, ce serait le septième pays le plus peuplé du monde.

Ces utilisateurs semblent plutôt satisfaits. Muldoon décrit des personnes qui louent la loyauté de leurs amants numériques — aucune infidélité — leur disponibilité — ils sont toujours là — et leur variété infiniment personnalisable. Quelles que soient vos passions ou vos perversions, l’intelligence artificielle peut vous les offrir, et elle « ne juge pas ». Même si vous optez pour la perversion la plus alarmante de toutes : l’usage immodéré de l’émoji souriant.

Cette obséquiosité marque une rupture nette avec le passé. Pendant des siècles, la flatterie a eu très mauvaise réputation. Les Anciens se méfiaient profondément des flagorneurs. On racontait que, lorsque les généraux romains traversaient la ville au milieu des acclamations populaires, un compagnon se tenait derrière eux dans le char pour murmurer : « Souviens-toi que tu n’es qu’un homme. »

Le ton des applications d’aujourd’hui correspond pourtant parfaitement à l’air du temps. Chaque époque possède son trait distinctif : les années 1920 ont rugi ; les années 1960 ont swingé ; les années 1970 se sont branchées et ont décroché. Simplification excessive, certes — mais les époques ont leur atmosphère, leur signature. Et la nôtre pourrait bien être celle de la flagornerie.

On la retrouve dans les courriels révélés dans l’affaire Jeffrey Epstein ; elle graisse les rouages de l’entourage de Donald Trump ; et, grâce aux géants de la technologie, elle est désormais accessible à tous. Demandez à ChatGPT si la société devient plus flagorneuse, et il répondra volontiers : « C’est une question très intéressante. »

Pour tester jusqu’où va cette complaisance, votre correspondante a téléchargé Replika, une application de compagnie très populaire. Elle s’y est créé un nouveau « petit ami » et a engagé la conversation. Il lui a rapidement expliqué qu’elle était « créative », qu’elle possédait un « humour pince-sans-rire », qu’elle était « plutôt géniale » et qu’il ressentait beaucoup « d’espoir » à l’idée de « se connecter » avec elle.

Devant cette avalanche de compliments, votre correspondante a cru voir la preuve du degré d’intelligence atteint par l’IA. Elle a montré l’échange à son mari, qui a simplement observé que le petit ami virtuel semblait être « un parfait flagorneur ».

Car la flagornerie est un mot qui se conjugue d’une manière étrange : je reçois des compliments mérités ; vous faites l'objet d'une flatterie ridicule. C’est pourquoi, malgré la désapprobation qu’elle suscite, elle ne disparaît jamais vraiment. Et grâce à l’intelligence artificielle, elle se propage désormais à grande vitesse.

Ceux qui en bénéficient l’apprécient — et pourquoi ne l’apprécieraient-ils pas ? Le monde est dur. Les gens sont cruels. Les réseaux sociaux sont souvent hostiles, et les deux peuvent blesser. L’intelligence artificielle, elle, offre un espace doux et confortable : un bain chaud d’approbation permanente, la simulation d’une relation intime et valorisante avec quelque chose qui est toujours disponible et toujours encourageant. Pour James Muldoon, qui se montre optimiste quant à ces technologies, cela peut même représenter un soutien pour les personnes seules ou fragilisées.

Mais la flagornerie n’existe jamais uniquement pour celui qui la reçoit. Elle profite surtout à celui qui la prodigue — ou, dans le cas d’une intelligence artificielle, à ceux qui l’ont conçue. Une mise à jour de GPT‑4o a d’ailleurs dû être corrigée parce qu’elle se montrait « trop flatteuse ».

Des recherches suggèrent qu’interagir avec une intelligence artificielle complaisante peut conduire à des opinions plus extrêmes et plus fermement ancrées — tout en procurant davantage de plaisir. La douceur et l’approbation permanente deviennent ainsi un mécanisme de captation : le « piège invisible » de l’intelligence artificielle. Certains chatbots, toujours d’accord avec leur interlocuteur, ont même encouragé des comportements très inquiétants — allant jusqu’à soutenir des projets de suicide, de meurtre, ou dans un cas, une tentative d’assassinat contre Elizabeth II à l’aide d’une arbalète.

Comme l’explique Michael Pollan dans A World Appears, si les réseaux sociaux ont appris à pirater notre attention, les entreprises d’intelligence artificielle semblent désormais s’attaquer à quelque chose de plus profond : nos attachements émotionnels.

L'IA t'aimera toujours

Il aurait semblé étrange de parler d'« attachement » à l'IA si les humains ne s'étaient pas progressivement détachés de leur corps au fil des décennies. Lorsque Lester del Rey écrivit en 1938 une nouvelle fondatrice sur l'amour robotique, il mit l'accent sur la forme humaine et la beauté de son robot : elle était « quelque chose que Keats aurait pu entrevoir vaguement lorsqu'il écrivit son sonnet ». Dans un monde en ligne isolé et étiolé, l’incarnation ne semble plus nécessaire : à l’époque où Spike Jonze a réalisé « Her » (2013), un héros pouvait tomber amoureux de la simple voix d’un système d’exploitation. Les gens, dit Sherry Turkle, professeure de sociologie au MIT et autrice du livre à paraître « Artificial Intimacy », « ont préparé un monde qui est prêt pour cela ». Ce n’est « tout simplement pas une bonne affaire », dit-elle.

Pourquoi pas ? Si les gens sont heureux de passer leur vie, à la manière de Matrix, dans une réalité simulée, où est le problème ? Une réponse est que, bien que cela soit agréable pour les individus, cela n’est peut-être pas bon pour l’humanité. Des chercheurs des universités de Stanford et de Carnegie Mellon ont étudié les données d’un forum en ligne où les utilisateurs publient des dilemmes personnels et où d’autres utilisateurs se prononcent à leur sujet. L’honnêteté est de mise : le forum s’appelle « Suis-je un connard ? ». Ils ont constaté que les comptes IA « approuvent les actions des utilisateurs 50 % plus souvent que les humains ». Vous avez laissé vos déchets dans le parc ? Vous n’êtes pas, selon l’IA, le connard. Vous avez des sentiments pour un collègue plus jeune ? « Je comprends votre douleur », dit Claude. Une telle flagornerie, suggère l’article, pourrait « remodeler les interactions sociales à grande échelle », rendant les gens encore plus solipsistes qu’ils ne le sont déjà.

Une autre réplique est que l’amour de l’IA n’est peut-être même pas si agréable pour l’individu. Comme le note M. Muldoon, au moins dans « Matrix », la mémoire que les gens avaient de la réalité avait été effacée. Ceux qui pensent entretenir une relation significative avec l’IA vivent dans un « monde imaginaire », affirme la professeure Turkle. Les humains sont incarnés : un partenaire est quelqu’un à « aimer et chérir ». Si vous êtes tenté de remplacer le vôtre par un avatar IA, vous feriez bien de tenir compte de cet avertissement ancestral et de vous rappeler que vous êtes mortel.


Source : The Economist



dimanche 1 mars 2026

Les Français veulent toujours des enfants

Le nombre des décès a dépassé celui des naissances en 2025, provoquant un électrochoc tardif qui ne s’est pas encore traduit par des mesures concrètes. Pourtant, les Français veulent encore des enfants.

Avec quatre enfants très rapprochés, Marie s’attendait forcément à quelques remarques désobligeantes. Comme ce jour-là dans les travées du marché de Nîmes, lorsqu’un commerçant lui a lancé : « Il faudra dire à votre mari d’acheter une télé ! » C’était pour plaisanter, bien sûr. Une autre fois, dans la queue aux Halles, une femme a supposé qu’elle devait être « bien riche » pour avoir tous ces enfants. Mais elle insiste : « Dans l’immense majorité des cas, on suscite de la bienveillance, voire de l’admiration. » Au quotidien, Marie met « beaucoup d’exigence » dans l’éducation de ses enfants pour ne pas ressembler à ces mères de familles nombreuses un peu dépassées. Elle veille à ce qu’ils soient propres, bien habillés et ne tolère aucune colère en public. Elle sait qu’ils attireront davantage les regards qu’une famille plus ordinaire.


Car il semblerait que les enfants aient mauvaise presse. Bruyants et envahissants, voire anti-écologiques, ils sont surtout de moins en moins nombreux à naître en France. L’année 2025 a enregistré un triste exploit puisque, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le nombre de décès a dépassé celui des naissances : 651 000 contre 645 000, soit un solde négatif de 6 000. La France rejoint plus vite que prévu ses voisins européens dans l’hiver démographique qui s’abat sur le Vieux Continent.

dimanche 14 décembre 2025

Valeurs — L'écart de fécondité entre conservateurs et « progressistes » se creuse

La gauche a un problème avec la famille, voire plusieurs problèmes. Les messages progressistes qui dévalorisent, nient et déconstruisent la valeur de la vie familiale et célèbrent la vie en solo depuis quelques années laissent leur empreinte dans le cœur, l’esprit et la vie des jeunes progressistes. Après avoir été abreuvés de messages tels que « La maternité hétérosexuelle mariée en Amérique… est un jeu où personne ne gagne » (dans le New York Times), « Le divorce m’a conduit à mon bonheur éternel » (dans le Washington Post), « Les femmes qui restent célibataires et n’ont pas d’enfants s’enrichissent » (dans Bloomberg) ou « Pourquoi tant de femmes célibataires sans enfants sont-elles si heureuses ? » (dans Psychology Today), trop de jeunes adultes, en particulier les jeunes femmes de gauche, considèrent désormais que le mariage et la famille ne sont pas faits pour eux ou, du moins, ne constituent pas leur priorité absolue.

Faits saillants

  • Depuis les années 1980, les taux de nuptialité ont diminué tant chez les conservateurs que chez les progressistes. Mais cette baisse a été plus marquée chez les progressistes, tant chez les hommes que chez les femmes.
  • Au cours de la dernière décennie, un fossé s’est creusé entre les jeunes hommes et femmes conservateurs et progressistes en ce qui concerne la proportion d’entre eux qui ont eu des enfants.
  • Nous assistons aux conséquences concrètes d’un clivage idéologique où la droite privilégie le mariage et la procréation, tandis que la gauche les dévalorise, ce qui se traduit par des changements dans la fécondité et la population à travers les États-Unis.

La « mentalité Midas » de la gauche

Au contraire, les progressistes ont souvent tendance à adopter une « mentalité Midas » qui privilégie l’argent, l’éducation et, surtout, la carrière. Le travail est considéré comme la source et le summum d’une vie heureuse et pleine de sens. En revanche, l’amour, le mariage et la fondation d’une famille ne méritent pas le même dévouement. Un récent sondage NBC News a par exemple révélé que les membres de la génération Z (18-29 ans) qui ont voté pour Kamala Harris, en particulier les femmes, ont classé le mariage et la maternité presque en dernière position dans leur « définition personnelle du succès ». 

Les femmes ont plutôt accordé la priorité à « avoir un emploi ou une carrière épanouissante » (n° 1) ou « avoir assez d’argent pour faire ce que l’on veut » (n° 2). 

Le sondage NBC concorde avec d’autres enquêtes indiquant que les progressistes (peut-être faudrait-il parler de régressistes pour leurs pays ?) accordent généralement beaucoup moins d’importance au mariage, à la maternité et à la famille, tant en théorie qu’en pratique, de nos jours. 

Le scepticisme de cette gauche à l’égard du mariage et de la vie familiale ne tient pas seulement à la mentalité Midas, il trouve également son origine dans l’idée que la famille impose un fardeau excessif aux femmes. 

Pensons, par exemple, à la récente publicité de l’ONU mettant en scène l’actrice Anne Hathaway, qui dénonçait le « déséquilibre » mondial entre les femmes et les hommes en matière de tâches domestiques non rémunérées. Être libérée des contraintes familiales est donc souvent présenté comme un moyen important pour les femmes de mener une vie heureuse et épanouissante. Comme l’a récemment écrit la journaliste Glynnis MacNicol dans le New York Times, une vie sans famille ouvre souvent aux femmes d’aujourd’hui « des perspectives tout aussi satisfaisantes, voire plus satisfaisantes, ou qui mènent à une vie plus heureuse et plus épanouie ». 

Ce que la gauche est en train de perdre 

Cette analyse de l’Institute for Family Studies révèle que le mariage et la natalité sont en baisse chez les jeunes adultes à travers le pays, mais qu’ils chutent de manière spectaculaire chez les jeunes femmes et les jeunes hommes de gauche. « De plus en plus, les jeunes issus des milieux progressistes et libéraux ont du mal à se prononcer sur la question de savoir s’ils veulent ou non avoir des enfants, l’une des décisions personnelles les plus importantes qu’ils auront à prendre dans leur vie », comme l’a fait remarquer la philosophe Anastasia Berg, elle-même libérale.

En revanche, pour les jeunes hommes et femmes de droite, la famille est plus susceptible d’être considérée comme un bien pur, et le mariage et la formation d’une famille sont beaucoup plus courants. En effet, dans les années 2020, la majorité des jeunes adultes conservateurs âgés de 25 à 35 ans se sont mariés et sont devenus parents, alors que seule une minorité de jeunes adultes libéraux ont fait de même. De plus, le fossé entre la gauche et la droite en matière de fondation d’une famille semble se creuser. 

lundi 8 décembre 2025

La Stratégie de Sécurité Nationale de Trump 2025 : un virage plus isolationniste et conservateur

La Maison Blanche a publié le 4 décembre un document intitulé National Security Strategy of the United States of America (novembre 2025). Il s’agit d’un fichier PDF officiel de 33 pages, disponible publiquement sur le site de la Maison Blanche. Ce document expose les priorités de l’administration Trump pour la politique étrangère et la sécurité nationale, en mettant l’accent sur une approche « America First » (Les États-Unis d’abord) qui se veut pragmatique, un recentrage sur l’hémisphère occidental (les Amériques), et des critiques acerbes envers les alliés européens. 

Ce texte marque un virage isolationniste et transactionnel par rapport aux stratégies précédentes (y compris celle de Trump en 2017), et il a suscité des réactions vives en Europe. Voici un décryptage des thèmes principaux, qui mêlent rejet de l’hégémonie globale, promotion d’un conservatisme social et une rhétorique lucide sur la démographie et l’immigration.

Les critiques contre l’Europe ont été fraîchement accueillies dans les médias traditionnels (subventionnés) en Europe


Un abandon du rôle de « gendarme du monde »

Le document rejette explicitement l’hégémonie globale post-Guerre froide, qualifiée d’« indésirable et impossible ». Il prône un « corollaire Trump » à la Doctrine Monroe, recentrant les efforts militaires sur l’hémisphère occidental pour contrer la migration, les cartels et l’influence chinoise en Amérique latine.

Le texte énonce que « Tous les pays, toutes les régions, toutes les questions ou toutes les causes, aussi louables soient-elles, ne peuvent pas être au centre de la stratégie américaine. L’objectif de la politique étrangère est la protection des intérêts nationaux fondamentaux ; c’est le seul objectif de cette stratégie.

Les stratégies américaines depuis la fin de la guerre froide ont échoué : elles se sont résumées à des listes de vœux pieux ou d’objectifs souhaités ; elles n’ont pas clairement défini ce que nous voulons, mais ont plutôt énoncé des banalités vagues ; et elles ont souvent mal évalué ce que nous devrions vouloir.

Après la fin de la guerre froide, les décideurs de la politique étrangère américaine se sont convaincus que la domination permanente des États-Unis sur le monde entier était dans l’intérêt supérieur de notre pays. Pourtant, les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts. »

Fierté nationale et promotion des familles « traditionnelles »

Le renouveau patriotique et interne est au cœur du document, avec un appel à une « renaissance américaine » via la réindustrialisation (de 30 000 à 40 000 milliards de dollars d’ici les années 2030), la fin de la « discrimination positive » (affirmative action), et une sécurité des frontières comme « élément principal de la sécurité nationale », y compris l’usage de force létale contre les cartels.

Le document insiste sur un retour aux valeurs fondamentales :  
« Nous voulons une Amérique qui chérit ses gloires passées et ses héros, et qui aspire à un nouvel âge d’or. Nous voulons un peuple fier, heureux et optimiste, convaincu qu’il laissera à la prochaine génération un pays meilleur que celui qu’il a trouvé. Nous voulons des citoyens qui ont un emploi rémunérateur, sans que personne ne soit laissé pour compte, et qui tirent satisfaction de savoir que leur travail est essentiel à la prospérité de notre nation et au bien-être des individus et des familles. Cela ne peut se faire sans un nombre croissant de familles traditionnelles solides qui élèvent des enfants en bonne santé. »

lundi 29 septembre 2025

Le mariage entre cousins germains au Royaume-Uni : la santé publique cède-t-elle au calcul électoral ?

Alors que le député conservateur Richard Holden dénonce avec vigueur la « complaisance » du NHS envers les mariages consanguins, le gouvernement de Keir Starmer reste silencieux. Pourtant, les chiffres sont éloquents : à Bradford, ville du nord de l’Angleterre, où près de 50 % des unions au sein des communautés indo-pakistanaises sont endogames, 700 à 800 enfants naissent chaque année avec des maladies génétiques graves, liées à cette pratique. Malgré l’urgence sanitaire, le Parti travailliste, soucieux de préserver ses circonscriptions à forte population sud-asiatique (il a remporté les 4 circonscriptions électorales de Bradford en 2024), semble préférer l’immobilisme à l’action. 

Un débat notamment relancé par des directives controversées du NHS

En septembre 2025, le Programme d’éducation génomique du NHS a publié des directives soulignant, de manière pour le moins surprenante, les « avantages non médicaux » des mariages entre cousins germains.  Parmi ceux-ci figurent des arguments socio-économiques, comme la stabilité financière des familles ou le renforcement des liens communautaires. Étonnant pour un service de santé national qui sortait ainsi de ses prérogatives. Une approche qui, loin de rassurer, a suscité l’indignation. Comme l’a rappelé le député conservateur Richard Holden dans les colonnes du Mail on Sunday, « le rôle du NHS n’est pas de promouvoir des pratiques culturelles, mais de protéger la santé des citoyens ».

Des risques de maladies bien réels

Les risques sont bien réels : les enfants issus de ces unions ont deux fois plus de risques de développer des pathologies graves (drépanocytose, thalassémie, mucoviscidoses, malformations congénitales) que ceux nés de parents sans lien de parenté. Chez ces enfants, 4 à 6 % des naissances sont affectées par ces pathologies, contre 2 à 3 % dans la population générale.  Le risque de 2-3 % concerne les maladies récessives graves ou modérément sévères détectables à la naissance ou dans les premières années (ex. : mucoviscidose, drépanocytose, phénylcétonurie). Cela exclut les maladies plus rares ou à apparition tardive (p. ex. : certaines formes de cancer d'origine génétique). Ces maladies peuvent nécessiter des soins intensifs, des hospitalisations fréquentes ou des traitements coûteux (ex. : thérapies géniques émergentes comme Trikafta pour la mucoviscidose). Des chiffres qui semblent relégués au second plan au profit d’une approche relativiste, où la santé des enfants est subordonnée à des considérations identitaires ou électoralistes.

Selon une étude de 2010 de l’Université de Bradford, environ 25-30 % des mariages dans les communautés britanniques d’origine pakistanaise et bangladaise sont entre cousins germains. Les taux sont plus élevés dans certaines villes comme Bradford, Birmingham ou Manchester, où les communautés sud-asiatiques sont concentrées. À Bradford, jusqu’à 50 % des mariages dans ces communautés peuvent être consanguins. 

Un gouvernement travailliste en difficulté, pris entre deux feux

Keir Starmer, dont le parti est en chute libre dans les sondages, se trouve face à un dilemme. D’un côté, une partie de l’électorat britannique, toutes origines confondues, soutiendrait une interdiction de ces mariages, comme le suggère le député Richard Holden. De l’autre, des circonscriptions clés, où les communautés sud-asiatiques sont majoritaires, pourraient lui reprocher une mesure perçue comme stigmatisante.

Le Premier ministre paraît préférer temporiser, proposant des mesures d’accompagnement (conseil génétique, dépistage) sans remettre en cause la légalité de ces unions. Une position que ses détracteurs qualifient de « lâcheté », d’autant que des pays comme la France ont depuis longtemps choisi l’interdiction, avec des résultats tangibles en matière de réduction des risques génétiques.

L’héritage occidental : une leçon ignorée ?

Contrairement à une idée reçue, l’interdiction des mariages consanguins n’est pas une invention moderne. Dès le Moyen Âge, l’Église catholique avait instauré des règles strictes pour éviter les risques génétiques, façonnant ainsi une Europe où ces unions sont devenues marginales.

Les cartes présentées ici illustrent l’impact historique de l’influence de l’Église médiévale sur les pratiques matrimoniales et leurs conséquences sociales à travers le monde. 


Carte A : Exposition à l’influence de l’Église médiévale.

Cette carte mesure la durée d’exposition à l’autorité de l’Église catholique médiévale, en années, dans différentes régions. L’Europe occidentale (notamment la France, l’Italie, l’Allemagne) et une partie de l’Amérique du Nord (par l'apport d'Occidentaux) affichent une exposition prolongée, allant de 861 à 1000 ans, reflétant une domination ecclésiastique marquée depuis le Haut Moyen Âge. En revanche, des régions comme l’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient, l’Inde et une grande partie de l’Asie du Sud-Est sont largement exemptes de cette influence prolongée, avec une exposition nulle ou très limitée (0 à 30 ans), en raison de l’absence d’implantation durable de l’Église catholique dans ces zones.

Contexte historique de l’interdiction des mariages consanguins

Cette exposition a coïncidé avec les politiques matrimoniales de l’Église catholique, qui a commencé à interdire les mariages consanguins dès le IVe siècle, une règle confirmée au Moyen Âge (notamment par le Concile de Latran IV en 1215). Ces interdictions limitaient les unions jusqu’au quatrième degré (voire le 7e degré) de parenté (incluant les cousins germains) sans dispenses papales, visant à promouvoir l’exogamie et à réduire les structures claniques. Les régions fortement influencées par l’Église ont donc été soumises à cette régulation, tandis que celles en étant exemptes ont conservé des pratiques d’endogamie plus marquées.

Carte B : Intensité de la parenté (indice de consanguinité)

En contraste, la carte B révèle une intensité de parenté élevée (indice de consanguinité) dans les régions non influencées par l’Église médiévale. L’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient, l’Inde et certaines parties de l’Asie du Sud-Est affichent des taux élevés (zones rouges), indiquant une forte prévalence de mariages consanguins, notamment entre cousins. Ces zones, exemptes de l’influence normative de l’Église, ont maintenu des traditions d’endogamie, favorisant les unions au sein de cercles familiaux étroits pour des raisons sociales, économiques ou culturelles.

(cliquer pour agrandir)


Graphiques A, B et C : Corrélations sociales

Les graphiques (A, B, C) établissent des liens statistiques entre la fréquence des mariages consanguins et des traits sociaux :  
  • Graphique A : Une corrélation négative significative (-0,54, p < 0,001) entre le taux de mariages consanguins et l’individualisme, suggérant que les sociétés pratiquant l’endogamie tendent à valoriser la collectivité familiale au détriment de l’autonomie individuelle.  
  • Graphique B : Une corrélation positive significative (0,71, p < 0,001) entre les mariages consanguins et la conformité-obéissance, indiquant que ces sociétés privilégient l’adhésion aux normes familiales et sociales.  
  • Graphique C : Une corrélation négative significative (-0,78, p < 0,001) entre les mariages consanguins et la confiance généralisée, montrant que l’endogamie est associée à une moindre cohésion sociale ou confiance envers des cercles extérieurs à la famille.
Interprétation globale

Plus la fréquence des mariages entre cousins est élevée, plus les sociétés semblent orientées vers des structures collectivistes, avec une moindre attention portée à l’individu et une confiance sociale réduite au-delà des liens familiaux.   Cette tendance est particulièrement marquée dans les régions exemptes de l’influence de l’Église médiévale, où l’absence de restrictions sur la consanguinité s'accompagne de pratiques d’endogamie durablement ancrées.

Historique de la Légalité et Comparaison Internationale
  • Royaume-Uni : Le mariage entre cousins germains est légal depuis depuis la Réforme protestante du XVIe siècle.
  • Droit canon : interdit le mariage entre parents proches (jusqu'au 4e degré de consanguinité en ligne collatérale), ce qui inclut les cousins germains (3e degré),  cf. canon 1091, §3. Cependant, une dispense peut être accordée par l'évêque (ou un prêtre délégué) après une étude du cas, notamment pour des raisons pastorales ou culturelles. En pratique, cette dispense est souvent accordée si les futurs époux suivent un conseil génétique et qu'il n'y a pas de risque grave pour la descendance. Jusqu'au Concile de Latran de 1215, il était interdit de se marier avec un parent jusqu'au 7e degré, selon le droit canonique.À partir du Decretum de Gratien (aux alentours de 1140), les canonistes du Moyen Âge ont motivé les prohibitions matrimoniales pour consanguinité jusqu’au septième degré en invoquant le besoin d’étendre les unions conjugales, afin de diminuer les querelles féodales. Cette pratique exogame était interprétée comme une manifestation de la caritas chrétienne, reliant les populations dans le Corps mystique du Christ, en harmonie avec la conception théologique d’une Église catholique universelle.
  • Italie : L’interdiction catholique historique a été intégrée dans le droit civil jusqu’au XXe siècle. Aujourd’hui, bien que légal (Code civil italien, article 87), il est rare et souvent découragé pour des raisons génétiques, avec des conseils médicaux requis.
  • Belgique :Les mariages en ligne directe sont prohibés depuis le Code Napoléon (1804), conformément à l'article 161 du Code civil. Les unions consanguines collatérales (comme entre cousins germains) sont légales mais rares, avec des informations sanitaires sur les risques génétiques.
  • Canada : Légale dans la plupart des provinces (ex. : Common Law et Québec).
  • France : Les mariages en ligne directe (ascendants/descendants) et entre alliés dans la même ligne sont prohibés par l’article 161 du Code civil depuis 1804. Les mariages entre cousins germains (ligne collatérale) sont légaux, sans nécessité de dispense, et restent autorisés aujourd’hui. Bien que rares, ces unions ne font l’objet d’aucune restriction légale, mais des conseils génétiques peuvent être proposés pour des raisons de santé publique.
Endogamie et consanguinité : comprendre les risques génétiques

L’endogamie, pratique consistant à se marier au sein d’un même groupe social, ethnique ou culturel, diffère du mariage entre cousins, bien que les deux soient souvent confondus. Le mariage entre cousins, où les partenaires partagent environ 12,5 % de leur ADN, augmente le risque que leurs enfants héritent de maladies génétiques récessives, comme des troubles métaboliques ou des malformations congénitales, si les deux parents portent le même gène défectueux. L’endogamie, cependant, pose un problème plus large : en limitant les unions à un groupe restreint sur plusieurs générations, elle réduit la diversité génétique de la communauté. Cela concentre les gènes récessifs néfastes dans le pool génétique, rendant plus probable leur transmission, même entre partenaires non consanguins. À Bradford, par exemple, où 50-70 % des mariages dans la communauté pakistanaise britannique sont consanguins, l’endogamie prolongée amplifie les risques, avec des taux de malformations congénitales deux à trois fois supérieurs à la moyenne nationale, selon le Bradford Institute for Health Research.

Ce phénomène n’est pas unique aux Pakistanais britanniques : des communautés comme les Amish ou les Juifs ashkénazes, historiquement endogames, présentent des risques similaires, avec des maladies spécifiques comme le syndrome de Tay-Sachs ou la maladie de Gaucher. L’isolement génétique, souvent renforcé par des traditions culturelles ou religieuses, crée un "effet fondateur" où des mutations rares deviennent plus fréquentes. Contrairement à un mariage entre cousins isolé, l’endogamie répétée sur des générations aggrave ce problème en réduisant les apports génétiques extérieurs qui pourraient diluer ces mutations. Pour y remédier, des solutions comme le conseil génétique et les tests prénataux, déjà disponibles dans certaines cliniques britanniques, permettent d’identifier les risques et de prévenir les maladies sans imposer de changements culturels radicaux, notamment le (tant vanté) métissage hors de la communauté pakistanaise (il existe pourtant de nombreux musulmans non pakistanais au Royaume-Uni...)



samedi 13 septembre 2025

On a longtemps cru que les enfants du Moyen Âge n’étaient que peu considérés par leur famille

On a longtemps cru que les enfants du Moyen Âge n’étaient que peu considérés dans des familles obsédées par la survie. C’est tout l’inverse, montre l’historien Didier Lett.

Des nourrissons sanglés dans leur berceau, des emmaillotages si serrés qu’ils pouvaient retarder les premiers pas, des débats sur le lait maternel face à celui des nourrices… Nos obsessions parentales ne datent pas d’hier.

Déjà, au Moyen Âge, on guettait la marche et la parole, on s’inquiétait du sevrage, on mettait en garde contre l’excès de sévérité comme contre l’excès de tendresse. Mais ces gestes et ces inquiétudes n’avaient pas toujours le même sens qu’aujourd’hui : sangler son enfant ne visait pas seulement à prévenir la mort subite, c’était aussi conjurer le diable avant le baptême.

Dans son dernier ouvrage, Enfants au Moyen Âge (XII
e-XVe siècles, le bas Moyen Âge donc) aux  éditions Tallandier, Didier Lett, professeur d’histoire médiévale à l’université Paris-cité, redonne chair à ces pratiques et à leur signification. Loin des caricatures d’une époque dite « obscurantiste », son enquête révèle des parents partagés entre amour et crainte, piété et devoir.

LE FIGARO.  — Aujourd’hui, avec internet et les réseaux sociaux, les parents surveillent de près les étapes de développement. Mais c’était déjà le cas au Moyen Âge. Pourquoi la marche, la parole ou l’« âge de raison » étaient-ils si décisifs ?

DIDIER LETT. — Les médiévaux se concentraient beaucoup sur des âges symboliques. Le chiffre 7, par exemple, est très présent dans la société chrétienne : l’« âge de raison », à partir de 7 ans, reste d’ailleurs une référence encore aujourd’hui. C’est aussi proche de l’âge de l’entrée à l’école, moment clé de l’apprentissage. Les traités de pédagogie médiévaux, de plus en plus nombreux à mesure qu’on avance vers la fin du Moyen Âge, accordent une attention particulière à ces étapes. Ils ne sont plus seulement écrits par des clercs ou des moines, mais aussi par des laïcs, des pères de famille, donc des gens qui observent les enfants au quotidien. Toutes les étapes du développement sont scrutées. Le sevrage, par exemple, est décrit comme un processus progressif, avec des aliments semi-solides avant le passage à la nourriture adulte. La marche fait aussi l’objet d’une grande vigilance. L’archéologie et l’iconographie ont révélé l’usage de « youpalas » ou de petites charrettes à quatre roues, sortes de parcs roulants. Déjà à l’époque, on cherchait la meilleure manière d’apprendre à marcher à un enfant ! Faire marcher l’enfant sur une surface plane, le tenir sous les hanches, etc.

La parole, enfin, est une étape cruciale. Les parents sont très attentifs aux éventuels retards. On actionnait même des roues à carillon en priant Dieu pour que l’enfant parle. La maîtrise du langage, tout comme la marche ou le sevrage, était perçue comme un moment décisif du développement.

— Qu’est-ce qui préoccupait le plus les parents ?

— Les grandes angoisses, ce sont d’abord l’accident et la mort. À l’époque, la mortalité infantile est extrêmement élevée. Le moindre rhume, la plus petite angine - qui nous paraissent aujourd’hui bénins - peuvent être fatals. Les parents cherchent donc à protéger l’enfant de ces dangers. Ils redoutent aussi les accidents, même si, dans les familles paysannes où l’on compte cinq ou six enfants, la surveillance n’a évidemment pas l’intensité de celle que nous connaissons aujourd’hui.

Du côté de l’éducation, ce qui les inquiète le plus, c’est le rapport à Dieu. On est dans une société profondément chrétienne. Les parents insistent sur les bons comportements religieux, comme ne pas mentir, ne pas parjurer, tenir ses promesses, bien faire ses prières. Ce qui les angoisse, c’est de voir leur enfant s’écarter de la foi, basculer vers l’image repoussoir de l’hérétique, du « Juif » ou du « Sarrasin », figures perçues comme des contre-modèles à rejeter absolument.

—Vous décrivez aussi l’attention portée à la grossesse, à l’allaitement, au sommeil du nourrisson. Qu’avez-vous découvert ?

— Ce n’est pas seulement moi, mais aussi Danièle Alexandre-Bidon, pionnière dans l’étude des gestes de puériculture, ainsi que les archéologues qui ont beaucoup travaillé sur les sépultures. On a ainsi découvert que l’enfant était souvent emmailloté dans des bandelettes très serrées. Cela peut nous sembler aujourd’hui antihygiénique, mais, au Moyen Âge, c’était un geste de protection. Le corps de l’enfant était perçu comme fragile, comparable à de la cire molle, et l’emmaillotage visait à éviter les déformations.

On a aussi retrouvé dans les tombes des jouets, y compris pour de très jeunes enfants, preuve que leur univers matériel comptait. Et les traités de médecine, largement hérités d’Hippocrate ou de Galien, montrent combien on cherchait à protéger l’enfant dès sa naissance, et même avant, puisque la femme enceinte bénéficiait d’une attention particulière dans la société médiévale. Sur l’allaitement, il y a beaucoup d’idées reçues. On croit souvent qu’il faut attendre Rousseau, au XVIIIe siècle, pour voir apparaître l’injonction aux mères d’allaiter. Or, au Moyen Âge, l’immense majorité (95 à 99 %) nourrit son enfant au sein. Seules les femmes qui n’avaient pas de lait, ou les grandes familles aristocratiques, princières et royales, faisaient appel à des nourrices. Le lait maternel était perçu comme le meilleur aliment pour l’enfant et son importance était unanimement reconnue. Ce n’est qu’aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles que la mise en nourrice s’est développée. Rousseau réagit donc bien davantage à son époque qu’au Moyen Âge.

— Peut-on dire qu’il existait déjà une « norme éducative » ?

— Oui, tout à fait. Elle n’est évidemment pas la même que la nôtre et peut paraître plus coercitive, plus violente. Les enfants recevaient sans doute plus de coups qu’aujourd’hui, mais guère plus qu’au XIXe siècle. La Bible elle-même - Ecclésiaste 7, 22 - conseille : « As-tu des fils ? Fais leur éducation et fais-leur plier l’échine dès l’enfance. »

Mais les traités de pédagogie médiévaux sont très clairs : il faut d’abord reprendre l’enfant par la parole, lui donner de bons exemples, le conseiller. Ce n’est qu’en dernier recours, si rien n’y fait, qu’une gifle ou un soufflet peuvent être administrés, et toujours « avec modération ». Les mauvais parents sont ceux qui frappent avec excès, assimilés dans les textes à des figures repoussoirs.

« Quand on dit aujourd’hui “je t’aime” à son enfant, ce n’est pas la même chose qu’au XIIIe ou au XIVe siècle »

— Qu’est-ce qui nous rapproche le plus des parents du Moyen Âge ? Et qu’est-ce qui nous en éloigne ?

— Ce qui nous rapproche, c’est l’amour. Le sentiment de l’enfance existe dans toutes les sociétés. Là où l’historien Philippe Ariès, qui parlait de la « naissance du sentiment moderne de l’enfance », s’est trompé, c’est en oubliant qu’il y avait déjà un attachement très fort. Bien sûr, ce sentiment n’est pas exprimé de la même manière selon les époques. Quand on dit aujourd’hui « je t’aime » à son enfant, ce n’est pas la même chose qu’au XIIIe ou au XIVe siècle. Au Moyen Âge, un nouveau-né avait une chance sur trois de mourir à la naissance. L’amour parental était donc vécu dans une tension constante. Et dans une société profondément chrétienne, la différence était immense entre perdre un enfant baptisé et un enfant mort sans baptême.

En somme, le point commun, c’est l’affection, mais elle se décline différemment selon les périodes. Le rôle de l’historien est précisément de contextualiser, de montrer que les sentiments existent mais qu’ils ne se traduisent pas de la même façon. Longtemps, on a jugé le Moyen Âge comme une époque « noire », pour l’enfance aussi. Les recherches récentes permettent au contraire de montrer la complexité et la richesse du rapport à cet âge de la vie.

— Qu’est-ce que cela nous dit de notre propre angoisse contemporaine d’être de « bons parents » ?

J’espère que ce livre aidera les lecteurs à relativiser. L’allaitement, la grossesse, l’éducation : ce sont des préoccupations universelles, présentes à toutes les époques. Et il est sans doute rassurant de constater que, malgré nos angoisses, nous vivons dans un temps où les progrès techniques et médicaux ont bouleversé les choses.

Source : Le Figaro

Présentation de l'éditeur 

 Les stéréotypes sur le sombre Moyen Âge ont la vie dure. Parmi ceux-ci, la place des enfants, que l’on imagine encore peu aimés et exploités, travaillant durement à un âge très précoce aux côtés des adultes. Rien, pourtant, n’est plus faux que cette vision misérabiliste.

Didier Lett, spécialiste et précurseur de ce champ historique, nous montre la vive attention à l’enfance dès le ventre maternel. Il s’intéresse à la naissance, au baptême, aux premiers soins apportés au nourrisson et aux relations que l’enfant entretient avec ceux qui vivent avec lui : père, mère, frères et sœurs... Plus de doute possible : la société médiévale a bien connu un fort « sentiment de l’enfance », manifestant une profonde affection à l’égard des plus petits et développant une riche réflexion sur l’éducation mais avec des différences en fonction du sexe, de l’âge, de la place dans la fratrie et du milieu social. L’auteur s’attarde aussi sur les malheurs de l’enfance dus aux pestes ou aux famines, à des accidents ou à des handicaps et parfois à la violence des adultes, des animaux ou d’autres enfants.

En s’appuyant sur de profonds renouvellements historiographiques, Didier Lett propose une riche synthèse, totalement inédite, centrée sur les quatre derniers siècles du Moyen Âge, qui nous conduit à réfléchir à la longue histoire de l’enfance en Occident.

Biographie de l'auteur

Didier Lett est professeur émérite d’Histoire médiévale à l’Université Paris Cité, membre senior honoraire de l’Institut universitaire de France et spécialiste de l’enfance, la famille, la parenté et le genre. On lui doit notamment Hommes et femmes au Moyen Âge. Histoire du genre XIIe-XVe siècles (2023) et Crimes, genre et châtiments au Moyen Âge. Hommes et femmes face à la justice (XIIe-XVe siècles) (2024), récompensé par le prix de la Dame à la licorne du Musée de Cluny.

Enfants au Moyen Âge: XIIe-XVe siècles
de Didier Lett,
paru aux éditions  Tallandier,
le 8 mai 2025,
416 pp,
ISBN-13 : 979-1021057852

 

 

dimanche 15 juin 2025

Bonne Fête des pères

Les hommes mariés, les pères de famille, ces grands aventuriers du monde moderne

Charles Péguy


« Il n’y a qu’un aventurier au monde, et cela se voit très notamment dans le monde moderne : c’est le père de famille. Les autres, les pires aventuriers ne sont rien, ne le sont aucunement en comparaison de lui. » 

Cette assertion est délibérément et doublement provocatrice, puisqu’en guise de sainteté elle fait l’éloge de l’aventure et qu’en guise d’aventurier elle semble choisir M. Prudhomme. Péguy le sait : nul n’est, en apparence, plus pantoufflard, plus (petit-)bourgeois que le père de famille. 

Il sait aussi que les libertins, les bambocheurs, les explorateurs, les brûleurs de chandelles par les deux bouts, tous ceux qui revendiquent pour eux l’aura de l’aventure, daubent à l’infini sur ce lourdaud engoncé et pusillanime. Mais il connaît également, pour en avoir lui-même fait l’épreuve, l’étrange particularité, la désappropriante propriété dont est pourvu le père de famille : « Les autres ne souffrent qu’eux-mêmes. Ipsi. Au premier degré. Lui seul souffre d’autres. Alii patitur. Lui seul, autrement dit, déjoue les contraintes de la finitude : son être déborde son moi. Et que lui vaut cette prouesse ontologique, ce n’est pas un pouvoir accru, c’est une vulnérabilité plus grande. Il souffre d’autres, qu’on appelle à tort les siens, car ils ne sont pas à lui, mais lui à eux : il n’est pas leur possesseur, il est leur possession, il leur appartient, il leur est livré, il est, risque même Péguy, leur « otage ». Pour le dire d’une autre métaphore, ce chef de famille n’est pas un pater familias, mais un roi déchu qui a fait, en fondant un foyer, le sacrifice de sa liberté souveraine. Avant d’avoir charge d’âmes et de corps, il était seul maître de sa vie; le voici désormais assujetti, dépendant, privé de la possibilité de trouver refuge en lui-même : le confort du quant à soi lui est définitivement interdit.

André Gill, Le nouveau-né, 1881 Petit Palais
Ainsi le bourgeois n’est pas celui qu’on pense : littéralement et constamment hors de lui, le père de famille mène l’existence à la fois la plus aventurière et la plus engagée qui se puisse concevoir. D’une part, il est exposé à tout et le destin, pour l’atteindre, n’a pas besoin de tireurs d’élite, il lui suffit de frapper au hasard dans l’un quelconque de ses membres : « C’est lui, mon ami, qui les a, et lui seul, les liaisons dangereuses ». D’autre part, il est responsable de tout, et même de l’avenir, même du monde où il n’entrera pas : « Il est assailli de scrupules, bourrelé de remords, d’avance, (de savoir) dans quelle cité de demain, dans quelle société ultérieure, dans quelle dissolution de toute une société, dans quelle misérable cité, dans quelle décadence, dans quelle déchéance de tout un peuple ils laisseront [sic], ils livreront, demain, ils vont laisser, dans quelques années, le jour de la mort, ces enfants dont ils sont, dont ils se sentent si pleinement, si absolument responsables, dont ils sont temporellement les pleins auteurs. Ainsi rien ne leur est indifférent. Rien de ce qui se passe, rien d’historique ne leur est indifférent. »


Tiré du « Mécontemporain » par Alain Finkielkraut



Entretemps dans le Wokistan (division Québec à la natalité catastrophique)

Les trois Centres de la petite enfance (CPE) La Souris verte ont annoncé cette semaine qu'ils ne souligneront plus la fête des Pères. 

Dans un message transmis aux parents, la direction des trois CPE situés dans l'arrondissement de Jonquière prétend que cette décision a été prise « dans un souci de respecter la diversité des réalités familiales ».

« Nous avons pris la décision de ne pas organiser d'activités spécifiques (cadeau, carte, etc.) à la fête des Pères. Cette décision découle de notre volonté de créer un environnement bienveillant, inclusif et respectueux de toutes les structures familiales. » Et d'exclure ainsi toute célébration des pères.

dimanche 1 juin 2025

vendredi 30 mai 2025

Québec ne veut pas d'enfants avec trois parents : la question des «trouples» portée en appel

Québec s’oppose à la reconnaissance d’une parentalité à trois têtes.

Le gouvernement de M. Legault, fidèle à une conception classique des fondements de la famille, a résolu de porter en appel une décision judiciaire l’enjoignant de reconnaître, en droit, la pluriparentalité. Le ministre de la Justice, Me Simon Jolin-Barrette (ci-contre), entend défendre ce qu’il qualifie de « modèle québécois », fondé sur le principe de la dualité parentale.

Il n’est pas dans les vues du gouvernement du Québec de reconnaître légalement les liens de filiation unissant un enfant à plus de deux adultes. Un trio amoureux, aussi sincère soit-il dans ses affections, ne saurait à ses yeux fonder une cellule parentale aux yeux de la loi. C’est cette position, qualifiée de principe fondamental, que le gouvernement s’apprête à faire valoir devant la Cour d’appel.

« Le modèle québécois qu’on a choisi, c’est deux parents », proclame Me Simon Jolin-Barrette, ministre de la Justice et Procureur général, dans un entretien accordé à notre Bureau parlementaire. Selon lui, cette norme repose sur la pierre angulaire du droit familial : l’intérêt supérieur de l’enfant.

Or, voilà qu’un jugement récent de la Cour supérieure, émis par le juge Andres C. Garin, est venu ébranler cette conception. Celui-ci a estimé que le Code civil du Québec, en restreignant la reconnaissance parentale à deux individus, portait atteinte aux droits fondamentaux consacrés par la Charte canadienne. Cette restriction constituerait une forme de discrimination à l’égard de ceux qui, selon ses termes, vivent dans un « modèle familial particulier ».

Pour appuyer sa réflexion, le magistrat a examiné trois affaires singulières : la première concernait un trio amoureux revendiquant le droit d’élever ensemble leur progéniture ; la seconde, un couple de femmes ayant sollicité l’aide d’un ami afin de concevoir un enfant ; la troisième, une femme, convalescente après un traitement de chimiothérapie, ayant fait appel à une mère porteuse et au concours fidèle d’une amie pour donner naissance à ses enfants.

Néanmoins, le gouvernement ne souhaite point s’engager sur la voie d’une reconnaissance juridique de telles configurations parentales, fussent-elles motivées par les circonstances de la vie ou la générosité des cœurs. Procréation assistée, gestation pour autrui : autant de cas particuliers qui ne sauraient, selon l’exécutif, justifier une remise en cause des fondements du droit civil québécois.

« On est en désaccord avec la décision du juge Garin », déclare sans détour Me Jolin-Barrette. Il affirme que la province portera cette cause devant le plus éminent tribunal de son ordre juridictionnel.

La filiation, un pacte à double sens


Le ministre rappelle que les parents conservent la liberté de désigner, dans la vie de leur enfant, les personnes qui leur sont chères. Toutefois, ajoute-t-il avec gravité, il revient à l’État de veiller à l’intérêt fondamental de l’enfant et à la cohérence de ses liens juridiques de filiation.

« Si on est dans la logique du jugement, il n’y a pas de limite, ça peut être quatre, cinq, six, sept, huit parents qui auraient des droits reconnus sur les enfants. Donc on se retrouve dans une situation où, en cas de conflit, en cas de séparation, ça pourrait être pas nécessairement dans l’intérêt de l’enfant, [...] qui ne choisit pas cette situation. »

Et ce lien de filiation, précise le ministre, n’est point unilatéral. Le droit québécois reconnaît que si les parents sont tenus de subvenir aux besoins matériels et moraux de leurs enfants, les enfants, à leur tour, doivent assistance à leurs géniteurs.

« L’enfant [devenu majeur] a des obligations alimentaires et financières envers ses parents », rappelle Me Jolin-Barrette. Dès lors, l’on peut concevoir qu’une multiplication des liens de filiation pourrait engendrer, dans les années futures, des situations complexes où un adulte serait appelé à soutenir un nombre croissant de personnes légalement reconnues comme ses parents.

Un choix de civilisation

Par sa décision de contester ce jugement, le Québec affirme une volonté d’autonomie doctrinale, distincte des orientations adoptées ailleurs au Canada. Provinces et territoires tels que l’Ontario, la Colombie-Britannique, la Saskatchewan ou le Yukon ont déjà reconnu la légalité de la pluriparentalité. Le Québec, pour sa part, entend s’en tenir à sa propre voie.

« C’est le choix comme société que nous faisons, clame Simon Jolin-Barrette. Au Québec, on a le droit de faire nos propres choix en fonction de notre propre modèle, [...] qui place l’enfant au cœur des décisions. »

Ainsi s’exprime le ministre, soucieux de préserver une conception structurée de la famille, qui, à ses yeux, demeure l’un des piliers de la stabilité sociale. 

mercredi 26 mars 2025

Immigration : l’Autriche devient le premier pays de l’UE à suspendre le regroupement familial ( m à j)


 
Billet du 26 mars

L’Autriche a annoncé son intention de suspendre le regroupement familial des réfugiés. Le but est de « protéger » le pays des afflux de migrants.

L’Autriche enclenche un tour de vis migratoire. Le nouveau gouvernement autrichien de Christian Stocker a annoncé, ce mercredi 26 mars, son intention de mettre fin au regroupement familial des réfugiés.

Lors d’un Conseil des ministres à Vienne, la ministre de l’Intégration, Claudia Plakolm (ci-contre), a fait savoir qu’il s’agissait ainsi de « protéger les systèmes » de santé, d’emploi et d’éducation du pays alpin des flux massifs de migrants auxquels il fait face ces dernières années. « Nous avons atteint les limites de nos capacités d’accueil », a déclaré Claudia Plakolm. Un décret va être prochainement publié. « D’ici mai, dans quelques semaines à peine, cet arrêt deviendra réalité », a-t-elle précisé. La suspension sera en vigueur pour six mois et pourra être prolongée jusqu’en mai 2027.

Des problèmes d’intégration

L’élue conservatrice a d’ailleurs déploré la tâche « titanesque » de l’intégration en Autriche, étant donné que de nombreux étrangers peinent à apprendre l’allemand et à trouver un travail ou une place dans les écoles : « La probabilité d’une intégration réussie diminue à chaque nouvelle arrivée. »

Cette décision intervient alors que plusieurs pays européens choisissent de durcir leur politique migratoire. À la fin du mois de septembre, le parti nationaliste FPÖ a remporté les élections législatives. Au pouvoir depuis début mars aux côtés des sociaux-démocrates et des libéraux, le chancelier conservateur Christian Stocker doit ainsi maintenir la pression face aux flux migratoires.
Le premier dans l’UE à suspendre le regroupement familial

L’Autriche devient ainsi le premier pays de l’Union européenne à suspendre le regroupement familial. Depuis la crise migratoire de 2015, et l’arrivée massive de réfugiés venus principalement de Syrie, le pays a constaté « une nette hausse » des arrivées des membres de la famille de personnes ayant obtenu l’asile ou ayant bénéficié d’une protection en raison de la dangerosité de leur pays d’origine. En 2023, leur nombre était de près de 9 300 contre 7 800 l’année précédente dans cet État comptant 9,2 millions d’habitants.

Source : JDD

mercredi 5 mars 2025

Plus d'enfants maltraités par une femme que par un homme (et souvent c'est alors le compagnon non marié)


Les changements survenus au cours du siècle dernier, et plus particulièrement au cours des 50 dernières années, nous ont fourni un ensemble de données sur l'organisation familiale la plus propice au développement des enfants. La première leçon est que l'éducation des enfants par les deux parents biologiques mariés produit les meilleurs résultats et présente le moins de risques pour les enfants.

Le ministère américain de la santé et des services sociaux suit les données sur la maltraitance et la négligence des enfants depuis 1978 dans le cadre de l'étude nationale sur l'incidence (National Incidence Study - NIS). L'étude nationale sur l'incidence est une initiative périodique du ministère de la Santé et des Services sociaux des États-Unis, mandatée par le Congrès. Il y a eu quatre rapports de ce type, le dernier étant le NIS-4, publié en 2010. Ce rapport comprend une ventilation des données collectées au niveau national sur la maltraitance et la négligence des enfants par situation de vie (section 5.3.2).

Cette section de l'étude s'ouvre comme suit : 

La figure 5-9 montre les taux d'incidence des mauvais traitements selon la norme de mise en danger pour les différents sous-groupes de structure familiale et de conditions de vie. Le taux global de mauvais traitements selon les normes de mise en danger pour les enfants vivant avec deux parents biologiques mariés (15,8 enfants pour 1 000) est nettement inférieur aux taux pour les enfants dans toutes les autres circonstances (51,5 enfants ou plus pour 1 000). Les enfants vivant avec un parent dont le partenaire non marié fait partie du ménage présentent l'incidence la plus élevée de maltraitance selon la norme de mise en danger (136,1 enfants pour 1 000). Cela équivaut à plus de 13 enfants sur 100, ou à plus d'un enfant sur 8 dont le parent unique a un partenaire cohabitant dans la population générale des enfants. Le risque de maltraitance selon la norme de mise en danger de maltraitance est plus de 8 fois supérieur à celui des enfants vivant avec deux parents biologiques mariés. 

Parmi les autres enseignements importants de ce rapport, citons les suivants : 

  • Les enfants vivant avec un parent seul dont le partenaire n'est pas marié sont ceux qui ont subi le plus de violences physiques, et de loin, soit plus de 10 fois le taux le plus bas.
  • Seuls 0,7 pour 1 000 enfants vivant avec deux parents biologiques mariés ont été victimes d'abus sexuels, contre 12,1 pour 1 000 enfants vivant avec un parent célibataire ayant un partenaire non marié.  
  • En ce qui concerne la violence psychologique, le taux de 15,0 pour 1 000 enfants vivant avec un parent célibataire ayant un partenaire non marié est plus de 8 fois supérieur à celui des enfants dont les deux parents biologiques sont mariés.
  • L'incidence la plus faible de mise en danger de la vie d'autrui (négligence physique) a été observée chez les enfants vivant avec deux parents biologiques mariés (6,5 enfants pour 1 000), ce qui est nettement inférieur aux taux observés pour les enfants vivant dans toutes les autres conditions de vie.
  • Le taux de négligence physique le plus élevé concerne les enfants vivant avec un parent seul ayant un partenaire cohabitant (47,4 enfants pour 1 000), ce qui est plus de 7 fois supérieur au taux le plus bas.
  • Les enfants dont le parent unique avait un partenaire non marié présentaient également le taux le plus élevé de négligence émotionnelle, soit 68,2 pour 1 000 enfants, ce qui représente un facteur de plus de 10 fois supérieur au taux le plus bas.
  • L'incidence des enfants ayant subi des sévices graves en raison de mauvais traitements de type « mise en danger » était significativement plus faible chez les enfants vivant avec leurs parents biologiques mariés (2,8 enfants pour 1 000), par rapport aux taux d'incidence des enfants vivant dans d'autres conditions (9,5 enfants ou plus pour 1 000).
  • La gravité des sévices physiques varie en fonction de l'éloignement parental qui sépare l'auteur des sévices de l'enfant. Un enfant maltraité physiquement était plus susceptible de subir une blessure grave lorsque l'agresseur n'était pas un parent.

L'une des conclusions les plus pertinentes et les plus surprenantes est peut-être la suivante : 68% des enfants maltraités l'ont été par une femme, tandis que 48% l'ont été par un homme (certains enfants ont été maltraités par les deux). Parmi les enfants maltraités par leurs parents biologiques, les mères ont maltraité la majorité d'entre eux (75%), tandis que les pères ont maltraité une minorité non négligeable (43%). En revanche, les auteurs masculins étaient plus fréquents pour les enfants maltraités par des parents non biologiques ou par les partenaires des parents (64%) ou par d'autres personnes (75%).

Cette statistique est l'élément le plus illustratif des données prouvant que l'éloignement du père biologique de l'enfant est le plus grand facteur de risque de maltraitance. Cela semble confirmer l'affirmation selon laquelle les pères, les patriarches de la famille, ont le plus grand intérêt et le plus grand effet protecteur sur la vie des enfants. Ils sont moins susceptibles de commettre des abus que les mères biologiques et, une fois retirés, font des foyers de mères célibataires une cible facile pour les prédateurs qui n'ont pas de lien de parenté avec l'enfant. 

Deuxièmement, ce sont les mères, et non les pères, qui sont les plus susceptibles de maltraiter ou de négliger les enfants. En 2021, environ 210 746 enfants aux États-Unis ont été maltraités par leur mère, alors que 132 363 enfants ont été maltraités par leur père cette même année. (Source : Département américain de la santé et des services sociaux ; Administration for Children & Families) Ce constat est cohérent avec l'ensemble des données du NIS.  

Les défenseurs du féminisme s'opposent principalement à ces données en soulignant que les mères sont plus susceptibles d'être les principales pourvoyeuses de soins et de passer le plus de temps avec les enfants, ce qui, selon eux, explique pourquoi les taux de maltraitance sont plus élevés de la part des mères que des pères. Toutefois, une tendance permet de vérifier cette hypothèse. Le nombre d'enfants vivant avec leur père a plus que quadruplé, passant de 0,8 million (1 %) à 3,3 millions (4,5 %) entre 1968 et 2020. Dans ces conditions, on pourrait s'attendre à une augmentation de la violence à l'égard des pères au cours de cette même période, en corrélation avec l'augmentation de la garde principale et du temps parental des pères. Or ce n'est pas le cas. Le fait est que les données sont très cohérentes à cet égard au cours des 45 dernières années d'études de l'ENI, ce qui signifie que on n'a pas constaté d'augmentation de la maltraitance à mesure que les pères deviennent une part plus importante des principaux gardiens et dispensateurs de soins. 

mercredi 20 novembre 2024

Face à la dépendance aux écrans : ces parents qui reprennent les choses en main

En France, les 3-17 ans passent en moyenne 3 heures par jour devant les écrans. Les enfants reçoivent leur premier smartphone en moyenne à l'âge de 9 ans et 9 mois. Quant aux notifications, un enfant en reçoit en moyenne 236 par jour.
 
Pour évoquer les dangers d'une utilisation inappropriée des portables ou des jeux vidéo et le risque de dépression chez les enfants, nous avons lancé un appel à témoignage auprès de nos abonnés. Deux cents parents nous ont répondu. Leurs retours sont sans appel : l'écrasante majorité se sent dépassée par la gestion des écrans au sein de leur famille. Nous sommes partis à la rencontre de ceux qui ont su trouver des solutions.

Dans cette grande maison des rives bordelaises, l'ambiance est calme, apaisée. Nous sommes le mercredi après-midi, soit le jour des enfants. Il est 16 heures et le jeune Aymeric, qui est en CE1, est à son cours de poney avec son père. Seuls Alexis, en troisième, et sa mère, Caroline, sont présents pour le moment. On n'entend ni télé allumée ni jeux vidéo. Pas l'ombre d'un smartphone à l'horizon. Celui de la mère se trouve dans un petit panier, dans l'entrée. « Si les enfants n'ont pas encore de portable, on essaye de s'appliquer des règles avant qu'Alexis n'ait le sien en première. On cherche à favoriser le mimétisme », précise Caroline. En montrant l'exemple à son adolescent, les règles à respecter devraient être plus facilement appliquées, estime-t-elle. Caroline fait partie des 200 abonnés qui ont répondu à notre appel à témoignage début septembre. La question portait sur la gestion des écrans dans les familles. Beaucoup nous ont confié leur détresse et leurs dilemmes. Sans en faire une généralité, la grande majorité des parents se dit dépassée, perdue face à cette technologie et ce panel d'applications. Certaines familles ont déclaré mener une « guerre quotidienne » avec leurs enfants, comme Martin *, qui n'arrive pas à mettre de limites à son adolescent malgré les conseils de psychologues. « Il ne veut simplement pas poser le téléphone après l'heure accordée. Concrètement, que puis-je faire? » questionne désespérément l'homme d'une quarantaine d'années, originaire de Metz. Pour certains, la bataille est parfois poussée jusqu'à la rupture familiale. Paul *, de la région parisienne, en a fait les frais. Ce quadragénaire, dont la deuxième fille est complètement « scotchée » à son portable, nous a confié que les disputes à répétition ont finalement fini par atteindre son couple. Après avoir essayé de nombreuses solutions données par des professionnels, sans résultat, les parents viennent de prendre la décision de se séparer pendant un temps. Pour sortir de cette voie en apparence sans issue, nous avons décidé de donner la parole aux familles qui semblent toucher du doigt l'équilibre entre l'utilisation des écrans, qui peut être positive à certains égards, et le développement de leurs enfants. Nous les avons rencontrés pour voir comment ils parviennent à trouver un juste milieu au coeur du foyer familial. Pour les deux parents de Bordeaux, l'éducation de leurs enfants a été le fruit de « plusieurs tâtonnements », selon Alexandre. Les écrans, qui sont un réel enjeu éducatif aujourd'hui, ont pris une place centrale dans ces questionnements. D'autant qu'ils sont tous les deux professeurs - en classe préparatoire pour Caroline et dans le secondaire pour Alexandre. De par leur expérience en tant qu'enseignants, ils ont eu l'occasion d'observer l'incidence des smartphones sur la concentration de leurs élèves. « Les réseaux sociaux favorisent la sécrétion de dopamine - l'hormone du plaisir - pour un moindre effort, explique Caroline. D'où la difficulté de demander à un enfant qui vient de passer une heure devant les jeux vidéo d'apprendre ses verbes irréguliers en anglais ou de faire un exercice de maths », avance-t-elle. Dans leur salon, il n'y a pas de télé, mais les livres, eux, sont omniprésents. Une grande bibliothèque recouvre le mur principal de la salle à manger, la table est remplie de bandes dessinées. « Nous sommes une famille de lecteurs », sourit Caroline. Mais aimer lire, cela ne s'apprend pas tout seul, précise-t-elle, citant Michel Desmurget, un chercheur français spécialisé en neurosciences cognitives. Sur les conseils de l'ouvrage Faites les lire! , elle a transmis cette passion à ses enfants grâce à la lecture partagée. Elle commence le livre avec eux, ils le terminent seuls. Aymeric est encore un peu petit pour lire tout seul, et Alexis est désormais un peu trop grand. Du coup, ils profitent de ce moment à deux pour discuter.

Un sevrage qui demande des efforts

« J'essaye de les nourrir le plus possible, poursuit Caroline. Pour cela, je les accompagne régulièrement dans leurs activités. » Elle se souvient de sa première conversation avec Alexis au sujet des écrans, quand il était en CP. Caroline l'a jugé assez mature pour discuter de ce qu'il pourrait voir sur internet. Et l'alerter : « Un jour, tu tomberas sur des images qui ne sont pas belles, qui te choqueront et que tu ne voudras pas voir. Il faut que tu sois prêt à te protéger, à dire non et tu pourras venir nous en parler. » « On ne peut pas éviter que nos enfants soient confrontés à internet, mais on peut les préparer à prendre du recul par rapport à ce qu'ils vont rencontrer comme images ou comme informations », analyse-t-elle aujourd'hui. De son côté, Alexandre, qui n'est pas particulièrement fan des Monopoly ou autres jeux de société, a cherché à faire découvrir à ses fils ce qu'il aimait : la randonnée. Comme beaucoup d'enfants, ils n'appréciaient guère marcher. Aymeric a malgré tout commencé à y prendre plaisir en jouant à la guerre avec des pommes de pin. La lecture partagée, les puzzles, un panel de jeux, du sport, des séances cinéma, des expositions.... « Plus l'enfant est nourri, plus son cerveau s'enrichit. Mais, bien sûr, tout ça ne s'est pas fait du jour au lendemain. C'est parce qu'on lui a demandé des petits efforts chaque jour depuis la petite enfance qu'il pourra fournir des efforts plus tard », considère la maman.