jeudi 4 juin 2026

La natalité en berne en Turquie : un « désastre » démographique qui inquiète Erdogan


La Turquie connaît un déclin démographique rapide.

Selon les données officielles publiées le 21 mai 2026 par l’Institut turc de la statistique (TurkStat), le taux de fécondité (ISF) est tombé à 1,42 enfant par femme en 2025, contre 1,49 en 2024. Ce chiffre se situe largement en dessous du seuil de renouvellement des générations (2,1) pour la neuvième année consécutive.

Le nombre de naissances vivantes a également baissé, atteignant 895 374 en 2025. 

Ce recul touche la quasi-totalité du pays : 76 des 81 provinces affichent désormais un taux inférieur à 2,1, et 59 provinces sont même en dessous de 1,5.

Un revirement historique


En l’espace d’un quart de siècle, la Turquie est passée d’une fécondité dynamique (2,38 en 2001) à un niveau comparable à celui de nombreux pays européens. L’âge médian de la population a fortement augmenté, et la part des personnes âgées de plus de 65 ans devrait plus que doubler d’ici 2050. Ce phénomène marque la fin d’un atout historique pour le pays : son dynamisme démographique.

Le président Recep Tayyip Erdogan a qualifié cette situation de « désastre » et d’« menace plus grande encore que la guerre ». 

Après avoir déclaré 2025 « Année de la famille », il a lancé en mai 2026 un vaste plan décennal (2026-2035) visant à relancer les naissances : aides financières à la naissance, prêts bonifiés pour les jeunes couples, extension des congés parentaux, incitations fiscales et promotion du modèle familial traditionnel avec un appel récurrent à avoir « au moins trois enfants ».

Les paradoxes d’Erdogan sur le rôle des femmes

Un paradoxe majeur traverse la politique d’Erdogan. 

D’un côté, les gouvernements de l’AKP ont objectivement favorisé l’emploi des femmes, notamment dans la fonction publique. Depuis 2002, le taux d’activité féminine a progressé (passant d’environ 27-28 % à environ 34-35 %), des restrictions ont été levées, et l’accès des femmes voilées à la fonction publique, à la police et à l’armée a été facilité. Le nombre de femmes parlementaires et entrepreneures a également augmenté.

De l’autre, Erdogan n’a cessé de tenir un discours conservateur valorisant avant tout la maternité. Il a déclaré à plusieurs reprises que « la femme n’est pas l’égale de l’homme », que « la place première de la femme est la maternité » et qu’une femme qui privilégie sa carrière au détriment des enfants est « incomplète » ou « à moitié personne ». Il a critiqué ouvertement le travail féminin lorsqu’il concurrence la vie familiale et a multiplié les appels à concilier emploi et maternité… tout en plaçant clairement cette dernière en priorité.

Cette approche contradictoire reflète une «modernisation occidentale» partielle : on ouvre des portes aux femmes tout en regrettant qu’elles les franchissent trop largement au détriment du projet nataliste. 

Beaucoup d’observateurs y voient l’une des explications de l’échec relatif des politiques de relance de la natalité.

Des causes profondes et structurelles

Au-delà des discours, les experts identifient des facteurs plus déterminants :

  • La crise économique persistante (inflation chronique, coût du logement et de l’éducation) qui pousse les couples à reporter ou limiter les naissances.
  • L’urbanisation, la hausse de l’âge au mariage, l’augmentation des divorces et la scolarisation prolongée des femmes.
  • Un changement de mentalité chez les nouvelles générations, qui privilégient des valeurs moins familiales.
Un défi stratégique pour l’avenir

Si la tendance se poursuit, la Turquie risque de voir sa population native décliner après un pic attendu vers 2050. Cela pose des questions aiguës sur le financement des retraites, la taille de la population active, la croissance économique et la cohésion sociale.

Pour l’instant, les mesures natalistes peinent à inverser la courbe, comme dans la plupart des pays confrontés à ce phénomène. Le succès ou l’échec du plan décennal d’Erdogan déterminera en grande partie le visage démographique, économique et géopolitique de la Turquie dans les décennies à venir.

Plus forte fécondité chez les Kurdes et Arabes de Turquie

Estimations par groupe ethnique (approximatives, car TurkStat ne publie pas de données officielles par ethnie) :
  • Turcs (majorité, surtout ouest et centre) → autour de 1,3 à 1,5 enfant par femme dans les zones urbaines et occidentales.
  • Kurdes  (entre 15 et 20% de la population) → 2,0 à 2,8 enfant/femme en moyenne selon les régions, avec des poches encore plus élevées en zones rurales du sud-est. La fécondité kurde reste supérieure, mais elle baisse rapidement (elle était souvent supérieure à 4 dans les années 1990-2000).
  • Arabes (sud-est, notamment Şanlıurfa) → souvent les plus féconds localement.
Plus forte fécondité chez les sunnites conservateurs

Régions turques conservatrices sunnites (Anatolie centrale)

Fécondité intermédiaire, souvent supérieure à la moyenne nationale mais inférieure aux provinces du sud-est. 

Exemples : Konya, Kayseri, Aksaray → autour de 1,3 à 1,5.

Ces régions sont très pieuses et conservatrices, ce qui maintient une natalité plus élevée que dans l’ouest laïque.

Régions laïques / sécularisées (ouest, côtes égéennes et Marmara)

Les taux les plus bas du pays (souvent 1,0 à 1,2). 
Exemples : Bartın (1,09), İzmir (1,10), Ankara, Istanbul (autour de 1,1), Eskişehir, Zonguldak.

Facteurs : urbanisation forte, éducation élevée des femmes, activité professionnelle, mariage tardif, valeurs plus individualistes et sécularisées.

Population alévie

Les Alévis (estimés entre 10 % et 20 % de la population, souvent autour de 10-15 % selon les sources) sont généralement associés à une fécondité plus faible. 

Ils sont traditionnellement plus proches des valeurs laïques, kémalistes et égalitaires (y compris sur le rôle des femmes). 

Les études montrent que les femmes alévis ont en moyenne moins d’enfants que les femmes sunnites, un taux d’activité plus élevé et un soutien plus fort à l’éducation laïque.

Voir aussi

En bref:

Le Japon vient de publier son indice synthétique de fécondité pour 2025. Cet indice a baissé à 1,135 enfant par femme (contre 1,148 en 2024).

L'Iran devrait afficher cette année un indice synthétique de fécondité d'environ 1,5 enfant par femme. Dans la région de Téhéran, cet indice sera toutefois plus proche de 1,1.

Les femmes ne chas­saient pas le mam­mouth

Véra Nikolski et Nicolas Pichot montrent que la division sexuelle du travail ne fut pas d’abord une idéologie, mais une réponse tragique aux nécessités de la survie. Un essai passionnant qui oblige le féminisme contemporain à regarder le réel en face. Recension d'Eugénie Bastié dans Le Figaro.

Les femmes ont-elles été un jour les égales voire les supérieures des hommes? C’est ce qu’aiment à croire de nombreuses féministes, qui imaginent un âge d’or lointain où les femmes auraient été les maîtresses des sociétés, chassant le mammouth et maniant la sagaie aussi bien que leurs homologues masculins. Tout aurait changé ensuite : le patriarcat serait advenu avec la sédentarisation, le christianisme ou le capitalisme, renvoyant ces femmes puissantes à la marmite et aux marmots.

Cet imaginaire a profondément imprégné les mentalités. On ne compte plus les articles de vulgarisation évoquant les chasseresses de la préhistoire, les Lady sapiens toutes-puissantes ou les guerrières vikings qui, à en croire certaines séries Netflix, auraient figuré au premier rang du champ de bataille. On comprend la fonction idéologique d’un tel récit : se convaincre de l’existence d’un matriarcat primitif permet d’affirmer que le patriarcat n’est qu’un choix politique, une idéologie, une bifurcation malheureuse, donc arbitraire et réversible, sur laquelle l’humanité se serait malencontreusement engagée.

Les Amazones, les femmes vikings, les chasseuses préhistoriques ou les guerrières du Dahomey servent ainsi de figures consolatrices : la domination masculine ne serait qu’un accident historique. Certaines chercheuses, comme Priscille Touraille, vont même jusqu’à soutenir que les hommes préhistoriques auraient privé les femmes de protéines, ce qui aurait abouti au dimorphisme sexuel.

C’est pour contrer ce lieu commun du progressisme que Véra Nikolski et Nicolas Pichot ont écrit Pourquoi les Amazones n’existent pas (Fayard), essai passionnant qui remonte aux origines de l’humanité pour démonter les usages simplificateurs de l’histoire. La première est normalienne et docteur en sciences politiques, le second est docteur en physique et ingénieur. On ne trouvera pas chez eux d’affabulations militantes, mais une démonstration rigoureuse et scientifique.

Le mythe du matriarcat primitif est universel : on le retrouve sous des formes diverses dans toutes les civilisations. Mais les Amazones, ce peuple de guerrières cité par la mythologie grecque, n’ont jamais existé comme modèle social généralisable. Aucune société humaine connue n’a fait de la chasse ou de la guerre une activité féminine régulière. Partout dans le monde, pendant des centaines de milliers d’années, les deux sexes ont été affectés à des fonctions différentes : liées à la sphère domestique pour les femmes, à l’extérieur pour les hommes. Pourquoi ?

Au commencement était la différence biologique. L’homme engendre dans le corps d’autrui, la femme engendre dans son propre corps. De cette différence primordiale naît toute une série de conséquences. D’abord, la femme est immobilisée par la grossesse et devient, pendant plusieurs années, la principale source d’alimentation de l’enfant (le lait en poudre n’existant pas au paléolithique), ce qui limite son éloignement du foyer. Ensuite, le nombre d’enfants qu’une femme peut engendrer au cours de sa période de fertilité est strictement limité, quand un homme peut, en théorie, féconder un très grand nombre de femmes. Dans un groupe humain, la perte d’une femme en âge de procréer a donc des conséquences démographiques bien plus lourdes que celle d’un homme.

Dans un contexte de survie - contexte que nous avons largement oublié, nous autres Sapiens installés dans le confort et la sécurité -, la vie d’un homme avait ainsi une valeur moindre que celle d’une femme. Les deux auteurs modélisent l’hypothèse d’une société qui aurait confié les tâches les plus risquées - chasse, guerre, travaux physiques dangereux - aux femmes : celle-ci aurait mécaniquement vu sa population décroître. «Nous sommes probablement tous les descendants de groupes humains ayant choisi une organisation sociale dans laquelle les activités dangereuses sont l’apanage des hommes », écrivent-ils.

La division sexuelle du travail a donc contribué à préserver l’humanité de l’extinction. Le patriarcat n’est pas un complot millénaire de mâles dominants ayant organisé la sujétion des femmes pour leur seul bon plaisir. Il s’agit plutôt, nous disent les auteurs, d’une « transaction », d’un compromis forgé par la nécessité de survivre : les hommes avaient le monopole de la violence, mais ils la subissaient aussi davantage. Le patriarcat est, à cet égard, un curieux système de domination dans lequel les dominants endurent plus de dommages corporels et connaissent une mortalité plus forte que les dominées.

Il s’enracine donc à la fois dans la biologie et dans un contexte environnemental : celui d’un monde dangereux où la survie constitue l’impératif premier de l’humanité. Des centaines de milliers d’années d’évolution ne s’effacent pas d’un trait de plume. C’est pourquoi l’on retrouve encore aujourd’hui des rapports au risque et à l’agressivité différents chez les hommes et chez les femmes : sans doute parce que la sélection naturelle a favorisé la reproduction des hommes les plus capables d’affronter le danger, répandant certains traits devenus avantageux.

Faut-il rappeler que 99,9% des morts de la Grande Guerre furent des hommes ? Aujourd’hui encore, les hommes sont majoritaires dans les métiers pénibles et dangereux, parmi les victimes d’homicide, les morts au travail ou les morts à la guerre. La valorisation de la virilité peut alors se comprendre aussi comme la compensation symbolique accordée à ceux que la société expose davantage.

Quelle est la grande leçon de ce livre ? D’abord, qu’il faut cesser de confondre recherche et militantisme, et regarder le réel en face. La gauche culturaliste veut croire que tous les comportements humains, toutes les différences, toutes les inégalités sont forgés par la culture, avec l’idée implicite que ce qui est culturel serait aisément déconstruit. Cette idéologie constructiviste est scientifiquement fragile. Nous savons que la culture et la biologie sont imbriquées. Parfois même, la nature est plus facile à changer que la culture : la contraception, qui modifie profondément le rôle procréateur des femmes, a inversé une fatalité biologique bien plus efficacement qu’aucun discours sur l’idéologie.

D’ailleurs aujourd’hui, tout a changé. La loi universelle de la division sexuelle du travail a été rendue caduque par la transformation profonde de nos conditions matérielles d’existence. La mécanisation permise par la révolution industrielle a annulé l’importance décisive de la force physique. La baisse de la mortalité infantile a allégé la charge reproductive des femmes. La disparition progressive des risques liés à l’éloignement du foyer a affaibli l’impératif de survie. Dès lors, les conditions s’égalisent.

Comme Véra Nikolski l’avait déjà brillamment montré dans Féminicène, ce n’est pas seulement le féminisme qui a émancipé les femmes, mais la science, la technique et la transformation matérielle du monde. On pourrait même dire que le féminisme n’est pas tant la cause de la fin du patriarcat que l’une de ses conséquences.

Nous sommes passés de sociétés de la survie à des sociétés de l’abondance. Ce basculement a des conséquences vertigineuses. C’est aussi ainsi qu’il faut lire la chute mondiale de la natalité : non comme une simple évolution sociologique, mais comme un bouleversement anthropologique sans précédent. L’absence d’impératif de survie conduira-t-elle notre espèce à l’extinction ?


Pourquoi les Amazones n'existent pas
de Véra Nikolski et Nicolas Pichoff,
publié le 22 avril 2026,
aux éditions Fayard,
à Paris,
400 pp,
ISBN-10 ‏ : ‎ 2213733392
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2213733395
Source : Le Figaro
 
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