La Turquie connaît un déclin démographique rapide.
Selon les données officielles publiées le 21 mai 2026 par l’Institut turc de la statistique (TurkStat), le taux de fécondité (ISF) est tombé à 1,42 enfant par femme en 2025, contre 1,49 en 2024. Ce chiffre se situe largement en dessous du seuil de renouvellement des générations (2,1) pour la neuvième année consécutive.
Le nombre de naissances vivantes a également baissé, atteignant 895 374 en 2025.
Ce recul touche la quasi-totalité du pays : 76 des 81 provinces affichent désormais un taux inférieur à 2,1, et 59 provinces sont même en dessous de 1,5.
Un revirement historique
En l’espace d’un quart de siècle, la Turquie est passée d’une fécondité dynamique (2,38 en 2001) à un niveau comparable à celui de nombreux pays européens. L’âge médian de la population a fortement augmenté, et la part des personnes âgées de plus de 65 ans devrait plus que doubler d’ici 2050. Ce phénomène marque la fin d’un atout historique pour le pays : son dynamisme démographique.
Le président Recep Tayyip Erdogan a qualifié cette situation de « désastre » et d’« menace plus grande encore que la guerre ».
Après avoir déclaré 2025 « Année de la famille », il a lancé en mai 2026 un vaste plan décennal (2026-2035) visant à relancer les naissances : aides financières à la naissance, prêts bonifiés pour les jeunes couples, extension des congés parentaux, incitations fiscales et promotion du modèle familial traditionnel avec un appel récurrent à avoir « au moins trois enfants ».
Les paradoxes d’Erdogan sur le rôle des femmes
Un paradoxe majeur traverse la politique d’Erdogan.
D’un côté, les gouvernements de l’AKP ont objectivement favorisé l’emploi des femmes, notamment dans la fonction publique. Depuis 2002, le taux d’activité féminine a progressé (passant d’environ 27-28 % à environ 34-35 %), des restrictions ont été levées, et l’accès des femmes voilées à la fonction publique, à la police et à l’armée a été facilité. Le nombre de femmes parlementaires et entrepreneures a également augmenté.
De l’autre, Erdogan n’a cessé de tenir un discours conservateur valorisant avant tout la maternité. Il a déclaré à plusieurs reprises que « la femme n’est pas l’égale de l’homme », que « la place première de la femme est la maternité » et qu’une femme qui privilégie sa carrière au détriment des enfants est « incomplète » ou « à moitié personne ». Il a critiqué ouvertement le travail féminin lorsqu’il concurrence la vie familiale et a multiplié les appels à concilier emploi et maternité… tout en plaçant clairement cette dernière en priorité.
Cette approche contradictoire reflète une «modernisation occidentale» partielle : on ouvre des portes aux femmes tout en regrettant qu’elles les franchissent trop largement au détriment du projet nataliste.
Beaucoup d’observateurs y voient l’une des explications de l’échec relatif des politiques de relance de la natalité.
Des causes profondes et structurelles
Au-delà des discours, les experts identifient des facteurs plus déterminants :
- La crise économique persistante (inflation chronique, coût du logement et de l’éducation) qui pousse les couples à reporter ou limiter les naissances.
- L’urbanisation, la hausse de l’âge au mariage, l’augmentation des divorces et la scolarisation prolongée des femmes.
- Un changement de mentalité chez les nouvelles générations, qui privilégient des valeurs moins familiales.
Si la tendance se poursuit, la Turquie risque de voir sa population native décliner après un pic attendu vers 2050. Cela pose des questions aiguës sur le financement des retraites, la taille de la population active, la croissance économique et la cohésion sociale.
Pour l’instant, les mesures natalistes peinent à inverser la courbe, comme dans la plupart des pays confrontés à ce phénomène. Le succès ou l’échec du plan décennal d’Erdogan déterminera en grande partie le visage démographique, économique et géopolitique de la Turquie dans les décennies à venir.
Plus forte fécondité chez les Kurdes et Arabes de Turquie
Estimations par groupe ethnique (approximatives, car TurkStat ne publie pas de données officielles par ethnie) :
- Turcs (majorité, surtout ouest et centre) → autour de 1,3 à 1,5 enfant par femme dans les zones urbaines et occidentales.
- Kurdes (entre 15 et 20% de la population) → 2,0 à 2,8 enfant/femme en moyenne selon les régions, avec des poches encore plus élevées en zones rurales du sud-est. La fécondité kurde reste supérieure, mais elle baisse rapidement (elle était souvent supérieure à 4 dans les années 1990-2000).
- Arabes (sud-est, notamment Şanlıurfa) → souvent les plus féconds localement.
Régions turques conservatrices sunnites (Anatolie centrale)
Fécondité intermédiaire, souvent supérieure à la moyenne nationale mais inférieure aux provinces du sud-est.
Exemples : Konya, Kayseri, Aksaray → autour de 1,3 à 1,5.
Ces régions sont très pieuses et conservatrices, ce qui maintient une natalité plus élevée que dans l’ouest laïque.
Régions laïques / sécularisées (ouest, côtes égéennes et Marmara)
Les taux les plus bas du pays (souvent 1,0 à 1,2).
Exemples : Bartın (1,09), İzmir (1,10), Ankara, Istanbul (autour de 1,1), Eskişehir, Zonguldak.
Facteurs : urbanisation forte, éducation élevée des femmes, activité professionnelle, mariage tardif, valeurs plus individualistes et sécularisées.
Population alévie
Les Alévis (estimés entre 10 % et 20 % de la population, souvent autour de 10-15 % selon les sources) sont généralement associés à une fécondité plus faible.
Ils sont traditionnellement plus proches des valeurs laïques, kémalistes et égalitaires (y compris sur le rôle des femmes).
Les études montrent que les femmes alévis ont en moyenne moins d’enfants que les femmes sunnites, un taux d’activité plus élevé et un soutien plus fort à l’éducation laïque.
Voir aussi
En bref:
L'Iran devrait afficher cette année un indice synthétique de fécondité d'environ 1,5 enfant par femme. Dans la région de Téhéran, cet indice sera toutefois plus proche de 1,1.
« La planète va se vider de sa population, changeons nos idées reçues » (2021)
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