dimanche 13 juin 2021

Découverte de tombes d’enfants à Kamloops demande une enquête rigoureuse et non des conclusions trop hâtives et partiales

Pensionnat de Kamloops

Texte de Michael Haynes — Traduit par CQV

Kamloops, Colombie-Britannique, 9 juin 2021 — La triste découverte de 215 tombes anonymes d’enfants au pensionnat indien de Kamloops a suscité beaucoup de chagrin et d’indignation, ainsi que des attaques virulentes contre l’Église catholique.

Malgré cette réaction rapide, de nombreuses questions subsistent sur cette affaire. L’auteur canadien Michael O’Brien, lui-même ancien élève de l’un de ces pensionnats, a mis en garde contre le danger d’accuser l’Église de meurtre avant d’avoir obtenu des informations réelles sur les tombes récemment découvertes, y compris sur le contexte de la période des pensionnats.

Rosanne Casimir, chef de la Première nation Tk'emlups te Secwépemc, a révélé le 28 mai que les corps de 215 écoliers, dont certains n’avaient que trois ans, avaient été découverts sous terre grâce à un radar à pénétration de sol. Casimir a mentionné que c’était un « fait connu dans notre communauté », ce qui a mené à la recherche et à la découverte des corps.

Casimir a également noté que « ces enfants disparus sont des décès non documentés », ajoutant que de nombreuses questions restaient sans réponse, et laissant entendre qu’il était possible de trouver d’autres corps en attendant une enquête plus approfondie. Elle l’a décrit comme une « perte inconcevable, dont on parlait, mais qui n’avait jamais été documentée au pensionnat indien de Kamloops ».

Mme Casimir a noté que l’enquête était en cours depuis le début des années 2000, précisant que les récits d’anciens élèves avaient alimenté le désir de rechercher les tombes.

À la suite de cette découverte, des attaques virulentes ont été lancées contre l’Église catholique, qui dirigeait le pensionnat alors que l’État le finançait, et le sentiment anticatholique dans les médias grand public est à son comble.

Le système des pensionnats

Le pensionnat de Kamloops, situé dans le sud de la Colombie-Britannique, a été géré par l’Église catholique de 1890 à 1969, date à laquelle le gouvernement fédéral a pris en charge la gestion de l’établissement et l’a transformé en externat jusqu’à sa fermeture en 1978. À son apogée, Kamloops comptait plus de 500 enfants inscrits dans les années 1950 et était autrefois la plus grande école du réseau de pensionnats.

L’école a été confiée à la direction des Oblats de Marie Immaculée en 1893, sur ordre du gouvernement. Cependant, en 1910, le directeur a signalé que le gouvernement ne fournissait pas suffisamment de fonds pour nourrir correctement les enfants. Un rapport similaire a été fait dans les années 1920.

En 1924, le bâtiment a été partiellement détruit par un incendie.

L’école faisait partie du système national des pensionnats du Canada, dans le cadre duquel des enfants autochtones étaient injustement retirés de leur famille et emmenés dans ces écoles dans le but supposé de les éduquer et de les assimiler à la culture non autochtone. [Si les églises au Canada ont tenu de tels pensionnats, il ne faut pas oublier que ce ne sont pas elles qui retiraient les enfants de leur foyer, mais les autorités publiques.] Ces écoles étaient en grande partie gérées par l’Église catholique, bien qu’elles ne fussent en aucun cas exclusivement sous la responsabilité de l’Église catholique, puisque d’autres confessions chrétiennes géraient également certaines de ces écoles.

On empêchait les enfants placés dans ces écoles de parler leur langue maternelle ou de s’adonner à leurs pratiques culturelles familiales. Lorsque la fréquentation des écoles est devenue obligatoire dans les années 1920, les enfants ont été retirés de force de leur famille et les parents ont été menacés de prison s’ils n’obtempéraient pas. À leur arrivée au pensionnat, les enfants voyaient rarement leur famille, beaucoup même disparaissaient ou ne revoyaient jamais leur famille.

Le système des pensionnats prit fin avec la fermeture de la dernière école en 1996. Les rapports suggèrent que plus de 150 000 enfants ont fréquenté les écoles pendant leur fonctionnement.

Les récits d’abus physiques, émotionnels ou sexuels étaient très répandus dans ces écoles. En ce qui concerne Kamloops, un ancien employé de l’établissement, Gerald Moran, [un moine quand il fut traîné en justice, voir aussi le bulletin de l’abbaye] a été reconnu coupable en 2004 de 12 chefs d’accusation d’abus sexuels et condamné à trois ans de prison.

Photo des pensionnaires et du personnel à l’école de Kamloops en avril 1937

La Commission nationale de vérité et de réconciliation a ensuite été créée à la suite d’un accord juridique entre les anciens élèves des pensionnats, l’Assemblée des Premières Nations, les représentants des Inuits, le gouvernement fédéral et les organismes religieux. Dans un long rapport publié en 2015, la Commission a interrogé des milliers de témoins, dont de nombreux anciens élèves des pensionnats, et a révélé que les enfants autochtones qui fréquentaient les pensionnats mouraient plus souvent que les enfants d’âge scolaire de la population générale.

Le rapport fait état de 3 200 élèves décédés alors qu’ils fréquentaient ces écoles, bien que le New York Times ait récemment rapporté que ce chiffre était d’au moins 4 100. Les causes de ces décès vont de la négligence à la maladie, en passant par des accidents ou de mauvais traitements.

Le Centre national pour la vérité et la réconciliation a recensé les dossiers de 51 enfants décédés à Kamloops entre 1900 et 1971, mais ce nombre est bien inférieur aux 215 corps récemment découverts.

Kamloops et l’Église catholique

À la suite de la découverte récente de tombes anonymes, de nombreuses personnalités ont attaqué l’Église catholique. Des appels à la responsabilité et des souhaits de réparation ont été lancés à tous les niveaux de la société. Des accusations de meurtre et de génocide ont été lancées contre l’Église depuis la découverte.

Dans une récente allocution télévisée, le Premier ministre proavortement Justin Trudeau a fustigé l’Église catholique pour son rôle à Kamloops et dans le système scolaire en général. Il a déclaré : « Il est clair que nous attendons de l’Église qu’elle assume la responsabilité de son rôle dans cette affaire et qu’elle soit là pour aider au deuil et à la guérison, notamment en fournissant les documents nécessaires. Nous attendons tous encore que l’Église catholique fasse cela. »

M. Trudeau avait déjà attaqué formellement le pape François il y a quelques années, l’accusant de ne pas avoir présenté d’excuses personnelles pour le rôle que l’Église avait joué dans le système des pensionnats.

Au cours des derniers jours, la hiérarchie catholique a fait des déclarations de tristesse et de sympathie. Le pape François s’est exprimé lors de l’Angélus de dimanche, déclarant qu’il « se joint aux évêques canadiens et à toute l’Église catholique au Canada pour exprimer sa proximité avec le peuple canadien, qui a été traumatisé par cette nouvelle choquante. »

La Conférence des évêques catholiques du Canada a publié sa propre déclaration, écrivant qu’elle « s’engage à continuer de marcher côte à côte avec les peuples autochtones dans le présent, en recherchant une guérison et une réconciliation plus grandes pour l’avenir. »

L’archevêque d’Edmonton, Mgr Smith, a également exprimé son « profond regret et ses profondes condoléances » aux familles des enfants, rappelant ses propres excuses présentées à la Commission de vérité et réconciliation.

Il a été soutenu par l’archevêque de Vancouver, Michael Miller, qui a parlé de la « nécessité permanente de mettre en lumière chaque situation tragique survenue dans les pensionnats administrés par l’Église. Le passage du temps n’efface pas la souffrance qui touche les communautés indigènes concernées, et nous nous engageons à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour guérir cette souffrance. »

Michael O’Brien met en garde contre les jugements hâtifs

Dans le sillage de cette soudaine poussée de rhétorique anticatholique, fondée sur la découverte tragique, mais encore inexpliquée, des tombes non marquées, LifeSite s’est longuement entretenu avec l’auteur catholique canadien bien connu Michael O’Brien qui a lui-même passé trois ans dans l’un des pensionnats. O’Brien a par la suite témoigné devant la Commission de vérité et réconciliation lors des nombreuses audiences menées en vue de la rédaction du rapport final.

M. O’Brien a mis en garde contre l’utilisation des récentes nouvelles comme tremplin pour attaquer l’Église catholique.

O’Brien a révélé qu’il avait effectivement été témoin d’abus lorsqu’il était à l’école, mais de la part d’employés laïcs et non du clergé ou des religieuses.

Il a également attiré l’attention sur le principal problème sous-jacent, à savoir l’abus institutionnel d’enfants retirés de leur famille par les autorités publiques, puis emmenés dans ces écoles, soulignant les « effets psychologiques et sociaux à long terme de cette situation ».

Mais dans le cas spécifique de l’école de Kamloops, il a réitéré l’appel à la prudence. « Quels sont les faits connus à ce jour ? », a-t-il demandé. « Pour le moment, il n’y a que des insinuations et des sous-entendus. »

Les tombes de Kamloops dans leur contexte : les taux de mortalité infantile

Son avertissement est en effet bien fondé. Alors que le chef Casimir a mentionné les rumeurs existantes de tombes non marquées, il n’a pas expliqué pourquoi elles pourraient être là. Toutes sortes de causes de la mort des enfants peuvent être proposées, et les accusations et explications concernant les corps ne pourront être étayées par des faits qu’après des examens médico-légaux.

Un autre point soulevé par O’Brien est l’absence apparente d’enquête sur les registres de mortalité pendant les années d’exploitation de Kamloops, afin de déterminer le niveau attendu de décès d’enfants qui serait normal pour cette période. Certaines statistiques montrent que pour la mortalité infantile (c’est-à-dire les décès des enfants âgés de moins d’un an), le taux était de 187 décès pour 1 000 naissances en 1900. Des taux de mortalité élevés ont également été observés entre 1910 et 1920, coïncidant avec l’épidémie de grippe espagnole.

À une époque marquée par une mortalité infantile aussi élevée et, en outre, dans une école qui était la plus grande en son genre, un tel nombre ne serait pas inattendu au cours de ses 80 ans d’existence ; cependant, des questions demeurent quant à la raison pour laquelle ces 215 décès n’apparaissent pas dans les registres officiels.

Par ailleurs, le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans atteignit 296,75 décès pour 1 000 naissances en 1900 dans la population générale. Ce chiffre n’est passé sous la barre des 100 décès pour 1 000 naissances qu’en 1935, les taux de mortalité infantile étant constamment élevés de 1910 à 1920. [À Montréal, en 1899, on compte 2 071 morts avant l’âge d’un an pour 7 715 naissances, soit un taux de 26,8 %. Les statistiques de la ville de Québec pour la même année sont encore plus significatives : sur 1 332 naissances, on compte 665 morts, soit un taux de 49,9 %.]

« Toute discussion sur la mortalité infantile et l’expérience des enfants et des familles confrontés à des problèmes médicaux potentiellement mortels doit être replacée dans le contexte de l’amélioration de la santé des enfants au cours du siècle dernier », a écrit le National Center for Biotechnology Information. À titre d’exemple de cette évolution de la mortalité démographique : en 1900, 30 % de tous les décès aux États-Unis concernaient des enfants âgés de moins de cinq ans, contre seulement 1,9 % en 1999.

En fait, l’inquiétude concernant la mortalité infantile nationale du Canada était telle que le politicien ontarien Newton Rowell a soulevé la question devant la Chambre des communes en 1919. De plus, les Premières nations elles-mêmes ont toujours été moins résistantes aux maladies infectieuses, comme les épidémies de grippe, de rougeole et de variole.

M. O’Brien a également demandé qu’un examen soit effectué sur les tombes et le nombre de corps retrouvés. Les registres officiels font état de 51 enfants, et avec la dernière découverte, on sait que quelque 266 enfants sont morts ou ont été enterrés à l’école. À une époque marquée par une mortalité infantile aussi élevée, et dans une école qui était la plus grande de son genre, un tel nombre ne serait pas inattendu au cours de ses 80 ans d’existence ; cependant, des questions demeurent quant à la raison pour laquelle ces 215 décès n’apparaissent pas dans les registres officiels.

« Le ministère des Affaires indiennes refusait d’expédier les corps des enfants chez eux pour des raisons de coût »

O’Brien a noté que les difficultés de transport abondaient pendant les années de fonctionnement de Kamloops. Cela signifiait que les corps des enfants décédés, quelle qu’en soit la cause, ne pouvaient très souvent pas être rendus à leurs familles et étaient donc enterrés sur le terrain de l’école. Il a été soutenu en cela par le National Post, qui a noté que le « ministère des Affaires indiennes du gouvernement refusait d’envoyer les corps des enfants à leur famille pour des raisons de coût. »

En fait, le National Post a écrit que les tombes non marquées n’étaient pas rares dans les pensionnats, affirmant que ce n’était « pas du tout un secret que les sites des pensionnats indiens regorgeaient de tombes d’enfants morts. »

Les cimetières des pensionnats étaient parfois utilisés par les habitants de la région même après la fermeture de l’école, mais le plus souvent les cimetières ont été envahis par la végétation, endommagés par les feux de prairie et les inscriptions funéraires en bois détruites au fil du temps.

« Tant que nous ne connaîtrons pas davantage de faits, nous ne pourrons faire que des insinuations »

Après une enquête plus approfondie sur le contexte des pensionnats, la découverte récente de 215 tombes non marquées ne permet à la société de tirer aucune conclusion, si ce n’est la simple présence physique des tombes.

En l’absence de preuves médico-légales, et sans qu’aucun corps n’ait été exhumé, rien ne peut être avancé sur la façon dont les enfants sont morts ni sur le moment de leur mort. Compte tenu du taux de mortalité élevé en général et du taux de mortalité encore plus élevé des Premières Nations, il faut s’attendre à des taux de mortalité infantile plus élevés à l’époque des pensionnats ─ et aux tombes qui les accompagnent ─ qu’aujourd’hui.

Les mises en garde d’O’Brien ont été appuyées par le National Post, qui a souligné que les tombes tombent facilement en ruine avec le temps et sous l’effet de forces extérieures comme les ravages de la nature ou le développement des terres.

S’il est indéniable que les pensionnats ont causé de grands dommages de multiples façons, comme l’a décrit de manière souvent pénible et limitée le rapport de la Commission vérité et réconciliation et comme en témoigne l’atteinte portée par le gouvernement aux droits parentaux des parents des Premières Nations, il faut veiller à ne pas utiliser la découverte des 215 tombes comme un moyen d’attaquer aveuglément l’Église sans aucune preuve à l’appui.

Les écoles, financées par l’État et dirigées par diverses églises, et pas seulement par l’Église catholique, demeurent une période sombre de l’histoire du Canada. Toutefois, M. O’Brien a mis en garde contre le fait de « projeter sur le passé notre conscience actuelle ».

« Tant que nous ne connaîtrons pas davantage de faits, nous ne pouvons qu’insinuer », a-t-il expliqué.



vendredi 11 juin 2021

Éducation au Québec — « Mais c’est très colonial que de déterminer des échéanciers et de s’y tenir à tout prix ! »

Paru dans le Devoir, le 10 juin 2021.

Extraits.

« On est vraiment dans la remise en question douce du système colonial », résume Julie Gauthier, enseignante en anthropologie au collège Ahuntsic. Cette spécialiste des Premières Nations travaille sur la décolonisation et l’autochtonisation du cégep avec l’appui de sa direction et d’une série de partenaires autochtones.

[...] « Ça prend du temps tout ça, explique Nathalie Vallée. Pour une directrice de cégep, c’est particulier de ne pas avoir d’échéancier. Mais c’est très colonial que de déterminer des échéanciers et de s’y tenir à tout prix ! »

Le mois dernier, l’enseignante Julie Gauthier a organisé un colloque virtuel sur l’autochtonisation de l’enseignement supérieur. Un sujet chaud : 350 personnes y ont participé. Des représentantes de l’organisme Mikana, fondé par la militante anichinabée Widia Larivière, ont expliqué comment décoloniser les plans de cours. L’autrice Emmanuelle Dufour et la directrice de l’Institut Kiuna, l’Abénakise Prudence Hannis, sont venues parler de la BD C’est le Québec qui est né dans mon pays ! comme outil pédagogique. Et ainsi de suite. [...]

[L]e collège Ahuntsic a embauché en 2019 un facilitateur à la vie étudiante autochtone. Gilbert Niquay, diplômé en intervention psychosociale d’origine atikamekw-nehirowisiw, occupe ce poste créé sur mesure pour aider les élèves d’origine autochtone. [...] Le cégep a créé un lieu de rendez-vous [et ce poste de facilitateur] pour la quarantaine d’élèves autochtones de l’établissement — sur plus de 9000 étudiants [soit 0,45 %...].


jeudi 10 juin 2021

Les accusations d'attouchements sur de jeunes garçons mineurs se multiplient

Jérôme Pernoo, un enseignant de musique, a été suspendu mi-mars. Plusieurs accusations similaires ont émaillé l'actualité dernièrement, interrogeant une nouvelle fois les méthodes d'enseignement au sein des conservatoires de musique.

Le Conservatoire national supérieur de musique et de danse  (CNSMD) de Paris, bien laïque, a suspendu mi-mars le professeur de violoncelle Jérôme Pernoo à la suite d'accusations de violences sexuelles, révèle Mediapart dans une longue enquête sur laquelle son auteur, Antoine Pecqueur, reviendra sur France Musique ce jeudi 10 juin dans Musique Matin. Dans le cadre d'une enquête interne, consultée par Mediapart, sont décrits des attouchements envers de jeunes garçons mineurs. Le parquet de Paris confirme au média d'investigation qu'une enquête préliminaire a été ouverte le 20 avril 2021 du chef d' "agression sexuelle sur mineur", enquête menée par la Brigade de protection des mineurs. Les faits présumés auraient eu lieu en dehors du conservatoire et se seraient déroulés sur plus d'une dizaine d'années. Jérôme Pernoo enseigne au CNSMD de Paris depuis 2005. Nous avons essayé de le joindre, sans succès.

Selon les sources de Mediapart, au cours de l'enquête interne visant Jérôme Pernoo, une cinquantaine de témoignages ont été recueillis, qui ne se limitent pas seulement au professeur de violoncelle. L'article évoque également le nom d'Yves Petit de Voize, figure réputée du monde musical, qui, selon les informations de Mediapart, fait l'objet d'un signalement au procureur de la République, suite à un récit décrivant une agression sexuelle. 

 

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« Faire face à l’occidentalophobie »

Le poisson pourrit toujours par la tête. L’expression est souvent employée pour désigner la faillite des élites. En l’occurrence, elle est parfaitement adaptée au problème posé par le numéro 174 de la revue Commentaire. […]

Trois articles reviennent sur la dérive du féminisme (Nathalie Heinich), de l’islamogauchisme (Philippe Raynaud) et sur la décadence universitaire aux États-Unis (Arnaud Laferrère). Il est urgent en effet de déconstruire les déconstructeurs, et de fourbir les arguments qui fortifieront ceux qui aujourd’hui refusent de se soumettre à la novlangue du « wokisme ». 

Dans un entretien accordé au Figaro (voir ci-dessous), l’universitaire américaine d’origine palestinienne Lama Abou-Odéh, professeur de droit à Georgetown, compare la prise de pouvoir idéologique de la nouvelle gauche radicale sur les campus américains au noyautage des universités des pays arabes par les fondamentalistes musulmans. Personne n’y prend garde, et soudain, la liberté d’enseigner a disparu.

L’Université est souvent plus faible qu’il n’y paraît, et elle peut très vite se mettre au service d’une minorité agissante, au point d’oublier ce qui la définit en propre : la liberté de la recherche, la liberté d’opinion, et d’expression de ces opinions. C’est ce qui est en train de disparaître des universités américaines, soumises à la surenchère dévergondée d’un nouveau conformisme diversitaire.

Ce genre d’affrontements est-il si nouveau que ça ? Le philosophe Philippe Raynaud [...] nous met en garde contre l’impression que les événements d’aujourd’hui ne sont qu’une répétition de ceux d’hier. « Il y avait le gauchisme étudiant d’une part, et d’autre part, un monde académique assez stable. Aujourd’hui, les autorités universitaires estiment nécessaire de sanctionner ceux des professeurs qui ne se soumettent pas à la nouvelle doctrine en cours ». 

Les universités américaines ne sont pas les seules submergées par cette nouvelle poussée occidentalophobe. En France, au Collège de France, Science Po, les écoles normales, l’EHESS sont tentés d’embrasser le nouveau dogme décolonial. C’est le mantra qui précède toute intervention sur les sujets migratoires, historiques, philosophiques. Tout est bon dans le jambon de la déconstruction tant qu’il confirme le démembrement général de la matrice spirituelle (osons ce mot daté) de l’Occident. 

[...] Dans son ensemble, l’Occident se réjouit d’ailleurs de cette nouvelle polyphonie qu’il a lui-même suscitée. Mais désormais, c’est la santé mentale de cette admirable civilisation qu’il faut protéger, et les articles de Commentaire, dans la vieille et bonne tradition aronienne, n’en font pas mystère.

Professeure de droit de Georgetown parle des mauvais résultats de ses étudiants noirs, elle sera licenciée

 

À vrai dire, paradoxalement, c’est aux États-Unis, et non en Europe, que le phénomène a pris naissance, et c’est là-bas que l’occidentalophobie ronge de l’intérieur l’âme désormais désarmée de l’université américaine. 

Pourquoi un tel tête-à-queue ? Parce que le passé esclavagiste des États-Unis est beaucoup plus lourd à porter, et parce que l’intelligentsia américaine a longtemps cru qu’elle détenait une part de la légitimité anti-coloniale. Or ce petit jeu géopolitique a fait boomerang.  

« Romain Gary avait répondu sèchement sur ce point à ses interlocuteurs américains qui lui faisaient un cours de morale sur la France en Algérie : ne vous racontez pas d’histoires, vous n’êtes rien d’autre que des pieds-noirs qui ont réussi ! », se souvient Philippe Raynaud […]. 

La dénonciation du passé colonial européen a donc nourri bien des opérations de déstabilisation de la CIA, qui n’était pas gênée d’affaiblir ce qui restait des prétentions hégémoniques du Vieux Continent en rejoignant les combats des gauches anti-coloniales.

Aujourd’hui, la gauche radicale est ravie de s’allier, non plus à l’Amérique bien pensante, mais à l’islam politique. Ils sont d’accord pour confondre l’Occident avec l’esclavage et les colonies. « Ce réductionnisme est aussi peu convaincant que celui qui consiste à réduire Colbert au code noir et Bonaparte au rétablissement de l’esclavage. » On singularise les injustices commises par l’Europe et les États-Unis, et on minore les horreurs commises par tous les autres — faut-il revenir, encore une fois, sur l’esclavage en Afrique ? Les opinions occidentales finissent par s’habituer à l’idée, comme le souligne Raynaud, que « l’inconscient occidental est forcément mauvais ». Pour compléter ce tableau, la destruction de l’environnement ruine définitivement la prétention occidentale à quoi que ce soit d’autre que disparaître définitivement de l’Histoire. C’est l’avantage du procureur qui n’instruit qu’à charge.

Parmi les sophismes de l’islamo-gauchisme, relayés par un François Héran, professeur au Collège de France, il y a cette idée que les études intersectionnelles et décoloniales forceront la société française à ne plus discriminer à l’embauche. « Il y a bien sûr des préjugés, admet Raynaud, mais cette hypothèse d’une discrimination a un faible pouvoir explicatif. Il est beaucoup plus efficace de postuler la tendance de toute société à se reproduire, à persévérer dans la manière d’être. » [...]
 

Raynaud relève aussi que « la laïcité française n’a cessé d’aménager une place à l’islam — des salles de prière aux mosquées ». Il est aussi indéniable que « les actes antisémites se multiplient depuis longtemps, les actes de vandalisme antichrétiens augmentent, mais les actes antimusulmans restent stables ». Ajoutons encore, qu’étant donné la répétition d’attentats spectaculaires sur le sol français depuis dix ans, on peut dire, sans exagération, que les Français sont tout sauf islamophobes. Philippe Raynaud, il y a trois camps. Le premier est nostalgique des nations d’hier. Il est ultraminoritaire : on ne reviendra pas en 1911. Le second est prêt à tout pour accélérer la désoccidentalisation du monde et il rassemble dans le même effort l’extrême gauche antilibérale et l’islamisme radical. Le troisième est sur la défensive. Il a peur d’affirmer que l’Occident n’est pas le mal radical, mais bien plutôt, malgré tout, le meilleur des mondes possibles. Citer Leibniz à ce sujet ce n’est pas faire du Pangloss. La lucidité et l’autocritique sont l’une des grandes vertus occidentales, ne les confondons pas avec la haine de soi et le masochisme.

Herī des Beatuli, apprendre le latin par la chanson

Cette traduction et cette interprétation conservent le rythme de la musique d’origine et l’allient au rythme latin correct correspondant (syllabes longues et courtes) tout en maintenant les rimes ! On le fait rarement, mais c’est important, car le rythme naturel du latin est au cœur de la langue. Les rimes, quant à elles, ne sont là que pour le plaisir ! Ut vos hoc opusculum juvet !

Traduction littérale

 
Ō, herī Oh, hier,
omnēs cūrae distābant mihī  
Tous les soucis étaient loin de moi,
at labōrēs sunt mānsūrī  
Mais les souffrances sont là pour rester.
ō, ipse crēdō in hoc herī. 

Oh, je crois en ce « hier ».

Et statim  
Et soudain
nōn sum tantus vir quem nōverim  
Je ne suis plus le grand homme que j’ai connu.
umbrae pendentēs crēscunt sēnsim  
Des ombres planent et croissent peu à peu,
ō dī, herī coit statim. 

Ô dieux, hier est soudain apparu.

Cūr mē rēlīquit,  
Pourquoi m’a-t-elle quitté ?
nēmō scit, nōn dīxit mī  
Nul ne le sait, elle ne m’a rien dit.
dīxī rem prāvam  
J’ai dit quelque chose de travers.
jam cupiam‡ uti sit herī. 

J’aimerais que ce soit hier.

Ō, herī Oh, hier,
lūdēbāmus amōre facilī
Nous jouions à l’amour facile,
at nunc volō modo cēlārī
désormais, je veux uniquement me cacher,
ō, ipse crēdō in hoc herī. Oh, je crois en ce « hier ».
 

‡ Notez l'élision du m final : cupiam uti → cupjam‿uti. En effet, toute syllabe finale terminée par une voyelle, une diphtongue ou un m s’élide devant un mot commençant par une voyelle, une diphtongue, ou un h.

mercredi 9 juin 2021

« Ne passe plus ton bac d’abord… »

Éditorial du Figaro du 9 juin 2021.

Il y a près d’un demi-siècle, Pialat signait Passe ton bac d’abord. Désenchanté, le film mettait, déjà, en scène les tourments intérieurs de jeunes sans perspectives en fin d’études secondaires. « Passe ton bac d’abord », cette expression populaire qui symbolise si bien le grand saut vers l’âge adulte qu’a longtemps représenté le bac dans un monde dépourvu de rites de passage, n’aura bientôt plus lieu d’être. La question des perspectives, elle, demeure…

Cette année, le bon vieux « bachot », ce monument républicain, est mort — ou presque. Du grand examen national hérité de Napoléon ne subsistent aujourd’hui plus que quelques fragments plus ou moins crédibles : une épreuve de philosophie « facultative », disent les élèves (en cas de mauvaise note, ils pourront en effet lui substituer leur moyenne annuelle), et une innovation, le « grand oral », qui doit encore faire la preuve de son véritable intérêt. L’obtention du fameux diplôme était déjà quasiment garantie, elle se passe désormais officiellement du grand cérémonial (grand mais aussi coûteux) qui l’accompagnait — puisqu’elle repose, sous l’effet conjugué du Covid et des réformes en cours, à plus de 80 % sur le contrôle continu. Comme dans beaucoup de domaines, la crise sanitaire aura été le catalyseur de mouvements qui la précèdent. Faut-il s’en désoler ?

Victime de la massification de l’enseignement, mais aussi des réticences pulsionnelles qui entourent le mot mérite comme s’il était habité d’une force maléfique, le bac de l’« ancien monde » n’était plus autre chose qu’un mythe déchu, ensablé dans l’utopie du « droit » aux études supérieures pour tous.

L’affaire pourrait donc n’être qu’un demi-mal si la disparition du bac ne devenait pas le signe d’une grande capitulation : le renoncement à l’excellence. On se rassurera en constatant que Jean-Michel Blanquer a introduit une — modeste — dose de sélectivité dans l’accès aux facultés. Mais gare ! L’égalitarisme qui a eu la peau du bac pourrait bien avoir aussi, un jour, celle de l’université française.

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mardi 8 juin 2021

Histoire : le KKK et les lois scolaires contre les Canadiens français du Maine

Au Maine, l’importante diaspora canadienne-française fut la principale cible de l’organisation raciste et ultranationaliste du Ku Klux Klan durant les années 1920. C’est ce que rappelle une enquête conduite ces derniers jours par la chaîne de télévision News Center Maine (NCM) du réseau NBC à Portland.

Cette carte postale montre des membres du Ku Klux Klan paradant au grand jour en août 1923 dans la ville de Milo, au Maine, comme ils l’ont fait dans d’autres villes de cet État, à l’époque où la diaspora canadienne-française constituait la principale cible de cette organisation suprémaciste.


En 1919, des règlements interdisent l’usage du français au Maine. À peine un siècle auparavant, la population était pourtant à majorité française, du moins dans le nord de cet État limitrophe du Québec et du Nouveau-Brunswick.

Des témoins interrogés dans le cadre de ce reportage de la chaîne américaine expliquent comment parler français leur était interdit. Afin d’éviter que leurs enfants subissent l’oppression, ils se refusaient souvent à le parler à leur descendance.

Pour soutenir l’interdiction du français, les militants du KKK s’en prennent volontiers à des Franco-Canadiens, rappelle la journaliste Hannah Yechivi de NCM.

L’historien Martin Pâquet, de l’Université Laval, spécialiste de la diaspora canadienne-française, confirme les faits au Devoir : « Au moment de la deuxième résurgence du KKK dans les années 1920, le KKK a essaimé au Maine en s’en prenant aux juifs et aux catholiques, surtout aux Canadiens français. »

Selon le reportage de la journaliste, les membres du KKK craignaient que les Canadiens français ne bouleversent le statut politique de l’État s’ils se révoltaient et s’ils demandaient à faire partie d’un syndicat afin d’obtenir de meilleurs salaires ou de meilleures conditions de travail.

Le KKK contribue à l’élection, le 8 septembre 1924, du gouverneur républicain Owen Brewster, connu plus tard pour être un proche confident du sénateur Joseph McCarthy. Pour se féliciter de l’élection du gouverneur Brewster, le KKK du Maine fait brûler des croix pendant une partie de la nuit.

En 1925, le Klan du Maine compte 150 141 membres. Cela représente alors 23 % de la population de l’État, explique l’historienne Raney Bench, directrice de la Mount Desert Historical Society.

 


Toutes proportions gardées, il y avait plus de membres du KKK au Maine par habitant qu’en Alabama ou qu’au Mississippi. En dehors des États du sud, c’est au Maine que le KKK comptait sa plus importante section, note Mme Bench. Sa cible principale était la population franco-américaine catholique francophone, rappelle pour sa part le Maine Memory Network.

Au Maine, le KKK mène campagne pour faire disparaître l’enseignement du catholicisme. À cette fin, il tente d’écraser toute influence possible de cette minorité. Cela se manifeste lors du référendum de Portland, en 1923, où le KKK promeut l’abolition de mesures de représentations qui font une place aux catholiques et aux juifs. À l’époque, précise l’historien Martin Pâquet au Devoir, les membres du KKK intimidaient les Franco-Américains, dans leurs campagnes de haine, se voyant comme les seuls dépositaires autorisés de l’Amérique.

L’historien observe chemin faisant un paradoxe qu’il résume ainsi : alors qu’au nord des États-Unis, comme au Maine, on s’en prend à des Franco catholiques sous le couvert du KKK, au Sud, comme en Louisiane, des Franco catholiques sont membres du KKK ! Autrement dit, les positions de chacun ne sont pas à jamais fixées en société.

Le silence forcé

« Le Klan du Maine a grandi rapidement parce qu’un leader charismatique a pu rallier les protestants de la classe moyenne autour de leur opposition aux immigrés et aux catholiques », explique Raney Bench. Ce leader du KKK s’appelait Eugene Farnsworth. En 1924, dans une de ses assemblées publiques, Farnsworth explique que l’Amérique doit au fond faire face à trois problèmes : « les catholiques, les juifs et les nègres ». Farnsworth avait grandi au Canada, dans un petit village du Nouveau-Brunswick.

Le soutien direct à l’organisation du KKK s’essouffle à la fin des années 1920, ce qui ne signifie pas pour autant que ses anciens adeptes aient révisé du tout au tout leurs vues sociales et politiques.

« Ce sont des lois qui régissaient le système scolaire, comme on en voyait un peu partout en Amérique à l’époque », qui ont finalement jugulé le français au Maine, résume l’historien Martin Pâquet.

Au nombre des commentaires suscités par le reportage de la journaliste américaine diffusé par NCM Portland, on trouve celui de Janice Williams : « J’avais un grand-oncle qui était membre du KKK du Maine. Ironiquement, son épouse était une Canadienne française. Elle n’était pas bienvenue apparemment aux rassemblements familiaux. J’avais 12 ans en 1962 quand j’ai entendu ma grand-mère canadienne-française parler français [pour la première fois] à quelqu’un. » Les règlements anti-français ont finalement été abolis en 1960.

Migration et oppression

Au XIXe siècle, avant la révolution industrielle, une large partie du Maine parlait français, surtout au Nord. Des Acadiens et des Québécois, à majorité catholique, s’y étaient installés avant que ce territoire, jusque-là attaché au Nouveau-Brunswick, ne devienne en 1820 un État américain, dont les frontières ont d’ailleurs mis un certain temps à être fixées. Cela fait, la majorité protestante du nouvel ensemble s’est vite fait entendre.

Carte illustrant la frontière établie en vertu du Traité de Washington signé le 9 août 1842, d'une par les colonies de sa Majesté du Nouveau-Brunswick et du Canada et d'autre part, les États-Unis d'Amérique. En rose le territoire contesté. Le Maine aura la part du lion. Plus de détails ici.

En 1850, une église catholique est brûlée. Un jésuite, Johannes Bapst, est déclaré persona non grata. À Ellsworth, siège du comté de Hancock au Maine, ce religieux est attaqué. On lui reprochait de vouloir défendre l’enseignement des franco-catholiques. Il sera violemment pris à partie, enduit de goudron chaud et recouvert de plumes de volaille. Cette pratique, caricaturée dans les bandes dessinées de la série Lucky Luke, tient plutôt dans les faits de la torture.

Cependant, le développement d’usines en Nouvelle-Angleterre, entre 1850 et 1930, encourage un fort mouvement migratoire. Environ 900 000 Canadiens français traversent la frontière pour s’établir en Nouvelle-Angleterre, où ils constituent une main-d’œuvre corvéable et bon marché.

Cette immigration fait que des villes du Maine connaissent d’importants changements démographiques rapides, explique l’historienne Raney Bench. Un monde canadien-français apparaît. Il fait contraste avec des régions plus petites et plus rurales, à majorité protestante et anglaise.

Entre 1919 et 1960, dans la volonté d’homogénéiser la population pour mieux l’intégrer au marché du travail et aux valeurs américaines, on ne finance plus l’enseignement dans une autre langue que l’anglais. « L’argument racial est moins invoqué, contrairement en Louisiane, observe l’historien Martin Pâquet. Toutefois, les effets sont les mêmes : les enfants francophones n’ont plus accès à l’enseignement dans leur langue. »

Interdiction de parler français à l'école

Changer de nom

Plusieurs descendants de Canadiens français changent de nom pour éviter d’être molestés, selon le reportage diffusé par la télévision de NCM. Au nombre des réactions du public, Margaret LeVeque Fischer rappelle à quel point ses arrière-grands-parents ont souffert d’une mise à l’écart de leur langue et de leur religion. « Mon grand-père a finalement changé son nom pour Bishop », tout en anglicisant aussi son prénom. « Mais quand il est mort à Lewiston, nous avons indiqué son vrai nom sur la pierre. »

Quand l’interdiction du français a été levée en 1960, l’usage de cette langue dans la vie publique s’est perdu. La culture s’est déracinée passablement, même de la vallée du fleuve Saint-Jean, à la lisière de la frontière avec le Québec et le Nouveau-Brunswick. Entre-temps, la communauté acadienne et québécoise qui vit dans les parages a souvent pris le parti de maquiller ses noms de famille pour ne pas être couverte d’insultes.

Source : Le Devoir

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22 janvier 1890 : le français aboli comme langue officielle et d'enseignement au Manitoba 

Histoire — Qui était John A. MacDonald ? (et le Règlement XVII en Ontario qui interdit les écoles francophones en Ontario)

 

lundi 7 juin 2021

L’individu démocratique est plus que jamais libre, émancipé et plus que jamais seul et angoissé

La réédition de l’ouvrage d’Erich Fromm «La Peur de la liberté» est l'occasion pour Éric Zemmour de livrer sa critique du livre, une réflexion profonde, entre psychanalyse et histoire, sur la liberté et la tentation de la servitude volontaire. 

Erich Fromm (1900-1980), psychanalyste et sociologue, est l’un des premiers représentants de l’École de Francfort. Émigré aux États-Unis où il a vécu à partir de 1934, il a enseigné au Bennington College, à la Columbia University, puis à celle du Michigan et à Yale, ainsi qu’à l’Université nationale du Mexique. Il a aussi travaillé à l’École de Palo Alto et à Cuernavaca (Mexique) avec Paul Watzlawick. Au sein d’une œuvre considérable, on remarque L’art d’aimer, Avoir ou être, Espoir et révolution. Fromm a été le premier philosophe à plaider pour un revenu minimum universel.


Nous sortons à grand-peine de plus d’une année de confinement où nous avons eu tout loisir de réfléchir à la question de la liberté. Comme si nous revenions en classe terminale pour l’épreuve de philosophie, nous avons pu nous interroger sur les rapports subtils et complexes entre la liberté et la santé, la liberté et le risque de la mort, la liberté individuelle et la nécessaire solidarité nationale. Etc. C’est la première fois dans l’Histoire que nous vivons ce genre d’enfermement sanitaire dans le monde entier, mais ce n’est pas la première fois que l’Histoire nous contraint à nous interroger sur le sens de la Liberté.

Au XXe siècle, c’est l’émergence des régimes totalitaires qui trouble les meilleurs esprits. Erich Fromm est directement concerné. Il est de cette cohorte de juifs allemands qui ont fui la vindicte hitlérienne pour la plus grande gloire de l’université américaine. Il est psychanalyste et sociologue. Dans les années 1960, il sera l’un des plus brillants représentants de ce qu’on a appelé l’école de Francfort. Il se sert de l’héritage freudien, mais est plus proche d’Aristote: l’homme est un «animal social». Il s’interroge: pourquoi le nazisme? Pourquoi le peuple allemand s’est-il donné à Hitler et à sa tyrannie? Il connaît les explications économiques (la crise et le chômage) et historiques (le «diktat» du traité de Versailles), mais elles ne le satisfont pas entièrement. Il insiste sur les explications psychologisantes, la volonté masochiste des Allemands de se soumettre à un maître féroce: «L’amour pour la puissance et la haine pour l’impuissance, si typiques du caractère sadomasochiste, expliquent une grande partie des actions politiques de Hitler et de ses partisans.»

L’originalité de Fromm est qu’il s’efforce de marier ces deux types de causalité pour tisser une théorie de la liberté et de ses limites. Pour lui, l’homme est un produit de l’histoire, mais l’histoire interagit sur la psychologie de l’homme. La liberté est ce qui différencie l’homme de l’animal, soumis entièrement à l’instinct. «L’existence humaine et la liberté sont, depuis le commencement, inséparables.» Mais Fromm met un coup de projecteur particulier sur l’Europe et l’Amérique qui, à partir de la fin du Moyen Âge, vont faire émerger la figure de «l’individu». Comme beaucoup de penseurs progressistes ou réactionnaires, Fromm souligne le rôle majeur joué par le protestantisme. Luther, puis Calvin, ont émancipé l’individu du contrôle de l’Église ; mais Fromm ne s’arrête pas là. Il décrit l’angoisse des Allemands de cette époque, qui subissent à la fois un bouleversement économique avec l’avènement d’un capitalisme marchand venu d’Italie, et la remise en cause de leurs repères religieux avec la contestation intellectuelle du magistère de l’Église. Cette solitude anxieuse les pousse à chercher et à trouver un maître qui les rassure: «La relation à Dieu de Luther est celle d’une soumission sur la base de l’impuissance de l’homme (même s’il dit qu’elle est volontaire) (..). En même temps que Luther libérait les gens de l’autorité de l’Église, il les amenait à se soumettre à une autorité bien plus tyrannique, celle d’un Dieu qui exigeait une soumission complète de l’homme et l’annihilation de l’individu comme la condition essentielle de son salut.»

Calvin va encore plus loin: il distingue entre ceux qui ont la grâce divine et ceux qui ne l’ont pas. Fromm n’y va pas par quatre chemins: «La théorie de prédestination de Calvin a trouvé son plus puissant renouveau dans l’idéologie nazie: le principe de l’inégalité de base des hommes. Les calvinistes pensaient qu’ils étaient les élus et que tous les autres étaient ceux que Dieu avait condamnés à la damnation. Le protestantisme était la réponse aux besoins humains de l’individu effrayé, déraciné et isolé, qui devait s’orienter dans un monde nouveau et se relier à lui.»

On notera d’abord qu’à l’époque, aucun de ses contemporains ne traîna Fromm en justice pour «incitation à la haine des protestants». La bataille intellectuelle gardait encore ses lettres de noblesse. Plus profondément, Fromm montre l’ambivalence extraordinaire d’une religion qui libère et asservit à la fois ses fidèles. Sa thèse va bien sûr au-delà du protestantisme. C’est désormais le destin de l’individu moderne qu’il embrasse: «Plus l’homme gagne en liberté et plus il devient un individu qui n’a d’autre choix que de s’unir au monde ou alors de chercher une sécurité au travers de liens avec le monde qui détruisent sa liberté.»

Son livre a trouvé son cap et n’en variera plus: «La liberté revêt un double sens pour l’homme moderne: il a été libéré des autorités traditionnelles et est devenu un individu, mais en même temps, il est devenu isolé, impuissant, et s’est transformé en un instrument servant des buts extérieurs à lui-même, il s’est aliéné de lui-même et des autres.» Mais depuis la mort de Fromm, en 1980, les choses ont poursuivi leur cours. L’individu démocratique est plus que jamais libre, plus que jamais émancipé. Et plus que jamais seul, angoissé par sa toute-puissance. Les explications psychologisantes, qui étaient novatrices à l’époque de Fromm, sont devenues monnaie courante. Elles sont devenues banale culture de l’excuse, obsession du «ressenti». Fromm, lui, tentait de les marier avec des analyses historiques ou économiques. Mais il avait ouvert la boîte de Pandore en expliquant que «tout groupe est constitué d’individus et exclusivement d’individus, ainsi les mécanismes psychologiques que nous voyons opérer au sein d’un groupe ne peuvent donc qu’être les mécanismes qui opèrent au sein de l’individu». Il avait ainsi tourné le dos à la spécificité de la psychologie des foules, des masses, des peuples, qu’avait pourtant brillamment mise en évidence Gustave Le Bon. Désormais, la thèse de Fromm fait florès, bien au-delà des volontés de notre sociologue: un djihadiste tuant un policier ou une vieille dame au nom d’Allah est forcément un fou schizophrène et non plus un militant fanatisé d’une cause politico-religieuse.

Fromm avait compris notre avenir individualiste: «La démocratie est un système qui crée les conditions économiques, politiques et culturelles permettant le développement complet de l’individu.» L’individu roi d’aujourd’hui est donc un être royalement angoissé, isolé, anxieux, qui cherche à se vouer à un maître absolu, tyrannique, qu’il s’appelle le Marché, la Communauté ou Dieu.

 

 

La Peur de la liberté
par Erich Fromm,
publié le 19 mars 2021,
aux Belles Lettres,
à Paris,
263 pages,
ISBN-10 : 2251451714
ISBN-13 : 978-2251451718

Québec — Près de 70 % des francophones veulent que la loi 101 s'applique aux cégeps

Les Québécois (de toutes langues confondues) se disent en accord, à hauteur de 58 %, avec l’application de la Charte de la langue française aux cégeps.

Les Québécois souhaitent aller plus loin que la réforme de la Charte de la langue française proposée par le gouvernement Legault, notamment en imposant la loi 101 aux cégeps, révèle un nouveau sondage.

Le Journal de Québec révélait récemment que le gouvernement Legault avait en poche, au moment de présenter sa réforme de la loi 101, un sondage démontrant un appui massif des Québécois aux mesures qu’il comptait annoncer.

Aujourd’hui, le PQ réplique avec son propre coup de sonde, réalisé par la firme Léger.

Prêts à aller plus loin

Les résultats confirment l’inquiétude des Québécois pour l’avenir de la langue française : 64 % de la population estime qu’il y a « actuellement un déclin de la langue française au Québec ». Cette proportion grimpe à 78 % chez les francophones, mais seulement 16 % des anglophones partagent la même préoccupation. 


 

Mais surtout, 46 % des personnes sondées (49 % des francophones) estiment que le projet de loi 96, présenté par le gouvernement caquiste pour réformer la Charte de la langue française, n’est pas « suffisant pour renverser la tendance du déclin du français au Québec ».


Il faut toutefois noter que 31 % des répondants ont refusé de répondre ou étaient incapables de se prononcer. À l’inverse, seulement 24 % ont confiance que le gouvernement Legault pourra renverser le déclin avec sa réforme.

« Mesures pas suffisantes »

Pour Paul St-Pierre Plamondon, ces résultats démontrent que les propositions de sa formation répondent mieux aux préoccupations des citoyens.

« Il n’y a que le Parti québécois qui représente ces 46 % qui pensent – à juste titre, à notre avis –, que les mesures ne sont pas suffisantes », dit le chef péquiste.

Le PQ souhaite notamment imposer aux immigrants une connaissance préalable du français, en plus d’interdire aux francophones et aux allophones de fréquenter un cégep de langue anglaise au Québec.

Loi 101 au cégep

Sur ce dernier point, le nouveau coup de sonde porte à 58 % le nombre de personnes qui se disent « d’accord avec l’application de la Charte de la langue française (loi 101) aux cégeps ».

L’automne dernier, une question plus directe de la Fondation Lionel-Groulx (« Réserver la fréquentation des cégeps anglophones aux étudiants ayant fait leur secondaire en anglais ») avait récolté seulement 47 % d’appuis. Mais Paul St-Pierre Plamondon estime que, entre les deux sondages, la question a fait l’objet d’un débat dans les médias. « Et, clairement, à force d’en débattre, de réfléchir, ça a un impact sur l’opinion publique », dit-il.

LES RÉSULTATS DU SONDAGE 

 

 

Question posée : À votre avis, le projet de loi 96 déposé récemment par le gouvernent du Québec pour protéger la langue française sera-t-il, dans son état actuel, suffisant pour renverser la tendance du déclin du français au Québec ?

Oui: 24 %
Non: 46 %
Ne sait pas / Refus: 31 %

Question posée : Êtes-vous d’accord avec l’application de la Charte de la langue française (loi 101) aux cégeps ?

Oui: 58 %  (69 % chez les francophones, 51 % chez les jeunes toutes langues)
Non: 30 %
Ne sait pas / Refus 13 %

Méthodologie : Sondage web réalisé par la firme Léger auprès de 1004 Québécois(es) pouvant s’exprimer en français ou en anglais, du 28 au 30 mai 2021.

En Inde, l’avortement sélectif des petites filles menace de plus en plus l’équilibre du pays

Plusieurs dizaines de millions de filles n’ont pas vu le jour en Inde. Et d’après une récente étude publiée dans The Lancet Global Health[1], le problème ne fait que s’aggraver. Selon cette étude, au cours des dix dernières années le nombre de « filles manquantes » en Inde a augmenté de 60 % par rapport aux décennies précédentes.

La préférence pour les garçons est fortement ancrée dans la culture indienne. Elle s’est longtemps traduite par l’infanticide néonatal féminin. Si celui-ci disparaît doucement, il tend malheureusement à être remplacé par une banalisation de l’avortement des filles. En 1994, pourtant, la loi sur les techniques de diagnostic préconceptionnel et prénatal (PNDT Act) a formellement interdit la sélection du sexe. Mais force est de constater que cette loi n’a eu que peu d’impact. La médicalisation croissante de la grossesse, et le recours systématique aux échographies ont immédiatement été détournés pour faciliter la sélection garçon-fille trop ancrée dans les mœurs indiennes.

Des naissances manquantes de filles par millions

L’étude publiée dans The Lancet se penche sur la proportion homme-femme en Inde, qui ne cesse d’augmenter depuis 1987. Le ratio naturel se situe aux alentours de 950 filles pour 1000 garçons. En trois décennies (entre 1987 et 2016), les chercheurs ont constaté qu’il manquait 13,5 millions de naissances de filles : 3,5 millions entre 1987 et 1996, 4,5 millions entre 1997 et 2006 et 5,5 millions entre 2007 et 2016, une augmentation de 60 %.

Plusieurs facteurs influencent ces fœticides féminins, analysent les chercheurs. Tout d’abord, plus les familles sont riches et instruites, plus elles ont accès à des tests prénataux de plus en plus précis, et recours à l’avortement sélectif. Ensuite, certaines régions, comme le Pendjab, l’Haryana, le Gujarat et le Rajasthan affichent des proportions des sexes particulièrement déséquilibrés, la pression sur les familles y étant plus forte. Enfin, et c’est sans doute le facteur le plus déterminant, la place dans la fratrie et le sexe des premiers enfants joue un rôle capital : en 2016, parmi les enfants nés en deuxième position après une fille, la proportion des sexes n’était que de 885 pour 1000 (930 en 1981), et parmi ceux nés en troisième position après deux filles, il était de 788 pour 1000 (968 en 1981).

Les filles et les garçons ont la même valeur

Que faire, si les lois, peu appliquées, ne suffisent pas à endiguer le problème ? En 2019 l’Assemblée Générales des Nations Unies a condamné la sélection prénatale en fonction du sexe comme « néfaste », la jugeant directement liée à l’augmentation du trafic humain et de la violence envers les femmes. « En Inde et dans le monde entier, d’innombrables filles continuent d’être victimes de violences et de discriminations fatales avant même d’avoir la chance de naître, explique Giorgio Mazzoli, juriste de l’ONU pour ADF International (Alliance Defending Freedom). Quiconque croit que les femmes et les filles ont la même valeur et le même intérêt que les hommes et les garçons ne peut fermer les yeux sur ce qui se passe aujourd’hui ». Cette organisation a lancé une grande campagne de sensibilisation en Inde, intitulée « Vanishing girls ». L’objectif est de former des avocats locaux, de plaider pour la mise en œuvre de protections juridiques, d’influencer les perceptions culturelles, et enfin d’offrir un soutien aux femmes qui résistent à la pression d’avorter d’une fille. ADF a également appelé les Nations Unies à reconnaître officiellement la sélection prénatale parmi les actes de féminicides.

De la planification à l’eugénisme ?

L’avortement sélectif des filles choque le monde occidental, la planification familiale, elle, n’est nullement remise en cause. Mais est-ce que le contrôle des naissances ne glisserait-il pas immanquablement vers l’eugénisme ? La planification à tout prix de la naissance d’un enfant désiré passe progressivement à la recherche calculée d’un enfant parfaitement conforme au désir de ses parents. Cela provoque une intrusion croissante de la médecine dans la réalisation du « projet parental ». Et c’est le diagnostic prénatal, qui ne sert pas à soigner mais à identifier les fœtus non conformes au projet parental, qui vient définir quelle vie future vaut la peine d’être vécue. Pas de maladies génétiques pour certains, pas de filles pour d’autres… La dérive eugénique semble bien là.

[1] The Lancet, 8 avril 2021 : Trends in missing females at birth in India from 1981 to 2016: analyses of 2·1 million birth histories in nationally representative surveys

Source: Aleteia