Dans L’Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’historien grec Thucydide explique comment une puissance hégémonique traite ses alliés lorsqu’ils s’en remettent à elle pour l’effort de défense, et décrit les désastres auxquels conduit l’« hubris » [ὕϐρις, la démesure, l'ardeur excessive]. Une lecture qui s’impose pour les conseillers de Donald Trump, estime ci-dessous Michel De Jaeghere, le directeur du Figaro Histoire.
Les ambitions de Donald Trump au Groenland ont plongé ses partenaires de l’OTAN dans la stupeur et le désarroi. Est-ce ainsi que l’on traite des alliés de 77 ans ? Et à quoi rime d’être partie à une organisation défensive si le leader de cette alliance prétend pouvoir légitimement s’emparer d’une partie du territoire de l’un de ses membres fondateurs au motif qu’il en a besoin, que son titulaire n’a pas les moyens d’assurer efficacement sa défense et qu’au demeurant la discussion est close avant de s’être ouverte, puisqu’il est le plus fort ?
On a souvent invoqué depuis la parution en 2017 de Vers la guerre. La Chine et l’Amérique dans le piège de Thucydide ?, le livre de Graham Allison, l’idée que l’historien grec avait mis au jour à l’occasion de la guerre du Péloponnèse, qui avait opposé Sparte à Athènes, une loi de l’histoire : celle qui voudrait que l’ascension d’un nouvel empire menaçant de supplanter une puissance établie provoque inévitablement des tensions qui font peser le risque d’une conflagration de grande ampleur. [Paul Kennedy, 30 ans avant, dans Naissance et déclin des grandes puissances : Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000 paru en 1988 prenait déjà exemple sur la Guerre du Péloponnèse. Kennedy y voyait un exemple classique de sur-extension impériale et de déclin relatif quand une puissance dominante s'épuise militairement et économiquement face à une rivale montante.] On a projeté l’analyse sur la rivalité entre les États-unis et la Chine. On a discuté le bien-fondé de la thèse à coups d’exemples et de contre-exemples.
On aurait eu profit, peut-être, à lire et à relire, plutôt, Thucydide. Son livre ne décrit qu’en apparence la guerre qui mit aux prises Sparte et Athènes, cinquante ans après leur victoire commune sur les Perses, à Salamine et à Platées, à la fin du Ve siècle avant J.-C. (431-404). Il nous explique comment se font et se défont les alliances, comment une coalition se transforme quand elle survit à l’ennemi contre lequel elle a été mise en place, comment une puissance hégémonique est conduite à traiter ses alliés lorsqu’ils s’en remettent à elles de l’effort de défense pour jouir dans la tranquillité des avantages de la paix qu’elle procure, comment une démocratie peut être impérialiste ; comment elle peut se comporter, parfois, comme une intraitable puissance de proie. Il a vingt-quatre siècles. Il nous parle de nous.
C’est l’hiver 478-477 lors d’un congrès réuni à Délos, que les Athéniens avaient scellé leur alliance avec Samos, Chio, Lesbos, vite suivis par Potidée et par les cités de Chalcidique, afin de lutter ensemble contre les Perses et de garantir la liberté des cités grecques d’Asie Mineure passées depuis quatre-vingts ans sous leur domination. Celles-ci étaient entrées, dans la foulée, dans l’alliance. L’hégémonie d’Athènes consistait en ceci qu’on lui reconnaissait le commandement des opérations militaires en même temps que la haute main sur les fonds qui en assureraient le financement. Chaque cité s’était engagée à contribuer à l’effort commun dans la mesure de ses moyens par l’envoi de navires de guerre à la flotte fédérale ou, à défaut (nombre d’entre elles n’ayant pas de marine digne de ce nom), de son équivalent en espèces. On convint que le trésor serait déposé au cœur des Cyclades, dans l’enceinte sacrée du sanctuaire panhellénique de Délos.
Sans doute, l’entretien à l’année d’une flotte capable de sillonner toute la Méditerranée orientale était-il coûteux. Il justifiait qu’Athènes collectât des fonds. Mais cette « imposition » de ses partenaires accentua d’emblée leur assujettissement. Car Athènes allait très vite utiliser ces tributs à sa guise (ils lui permettraient, singulièrement, de construire le Parthénon). Aucune disposition ne permettait à un membre de l’alliance de refuser de participer à une campagne, non plus que de faire défection. Les illusions de l’égalité des membres de l’alliance n’allaient guère survivre, dans ces conditions, aux promesses de ses commencements.
Chaque année, au printemps, après même que les Perses eurent été mis hors jeu en une ultime bataille, près des bouches de l’Eurymédon (469) [en Turquie actuelle, sur la Méditerranée, légèrement à droite de la carte ci-dessus], les vaisseaux des alliés devaient se rassembler au Pirée pour partir en campagne. Les petites cités qui ne pouvaient équiper leurs propres trières contribuaient, comme convenu, à la cause commune en s’acquittant d’un tribut correspondant à ce que leur aurait coûté l’équipement des navires qu’il leur serait revenu de mettre à la disposition de la Ligue. Mais l’exception était progressivement devenue la règle : tous les ans, par lâcheté, par paresse, ou par esprit d’économie (la solde des 200 marins embarqués sur chaque trière pouvait représenter, quand les campagnes étaient longues, une charge supérieure au tribut réclamé par Athènes), un nouvel allié avait renoncé à équiper des trières et acheté sa tranquillité en devenant tributaire. Athènes disposait de ce fait d’une flotte homogène, beaucoup plus efficace que ne l’aurait été le regroupement disparate d’équipages venus de multiples horizons ; elle en recrutait les rameurs parmi ses propres citoyens et elle la faisait servir à sa propre politique. « Les alliés continuaient à payer le tribut, mais ne fournissaient plus les hommes ni les vaisseaux, dont le nombre avait été stipulé, raconte Plutarque dans une page où se résument les lois d’airain qui président à la naissance d’une hégémonie et au sort des cités que l’amour du repos condamne à disparaître de l’histoire. Ils étaient las de tant d’expéditions, et, la guerre n’ayant plus pour eux d’utilité, ils n’avaient désormais qu’un désir : cultiver leurs terres et vivre en paix. Comme les barbares étaient partis et ne les inquiétaient plus, ils négligeaient d’équiper des navires et d’envoyer des soldats. (…) D’alliés, ils devinrent ainsi insensiblement tributaires et esclaves. » (Cimon, XI.)
Rien n’avait été prévu en outre pour ceux qui désireraient quitter l’alliance. Dès 469, la ville de Carystos d’Eubée avait été contrainte à s’y joindre par la force. L’année suivante, la cité de Naxos [une île à 100km de Délos], qui avait prétendu faire défection, avait été réduite à l’obéissance par un siège au terme duquel elle avait perdu le droit de posséder sa propre flotte. Elle avait été condamnée à payer, à sa place, un tribut à Athènes. « Ce fut, dit Thucydide, la première ville alliée qui perdit sa liberté contrairement aux conventions fédérales. Par la suite, toutes subirent le même sort. » (I, 98.)
L’Athènes démocratique du Ve siècle nous est couramment proposée en modèle. On oublie trop souvent que la liberté ne s’entendait, pour son peuple et ses dirigeants, qu’au seul bénéfice de ses propres citoyens. L’hégémonie qu’elle exerçait apparaissait aux Athéniens comme le prolongement naturel de la démocratie : comme elle, cette domination les faisait bénéficier d’une plus grande liberté en leur procurant des prébendes. Tous étaient bien conscients qu’elle leur donnait d’exercer, à l’égard du monde grec, une forme de tyrannie alors même que la menace perse, qu’elle prétendait contrer, était devenue évanescente, qu’elle n’était plus guère qu’un prétexte au maintien de la coalition.
Périclès se chargerait de le rappeler lui-même en 430 à ses concitoyens, qui, devant les premiers revers de la guerre inexpiable qu’avait fini par susciter un impérialisme devenu insupportable à Sparte et à sa clientèle, envisageaient de s’en désengager pour chercher les voies d’une paix de compromis : « Ne vous dérobez pas aux épreuves, si vous ne renoncez pas aussi à poursuivre les honneurs ; et ne pensez pas qu’il s’agisse, dans cette affaire, d’être esclaves au lieu de libres : il s’agit de la perte d’un empire, du danger attaché aux haines que vous y avez contractées. Or cet empire, vous ne pouvez plus vous en démettre, au cas où la crainte, à l’heure actuelle, pousserait vraiment certains d’entre vous à faire, par goût de la tranquillité, ces vertueux projets. D’ores et déjà, il constitue entre vos mains une tyrannie, dont l’acquisition semble injuste, mais l’abandon dangereux. » (II, 63.) C’était ouvertement reconnaître que la démocratie athénienne avait tiré gloire de son injustice ; qu’elle était désormais condamnée à s’y maintenir, et qu’elle avait tant multiplié, autour d’elle, les rancœurs qu’elle aurait à craindre, au premier mouvement de faiblesse, au premier geste de lassitude, le sort tragique des tyrans renversés.
Dès avant le déclenchement de la guerre du Péloponnèse, les Athéniens avaient montré, de fait, leur brutalité dans le traitement de leurs alliés quand ils se révoltaient contre leur hégémonie, occupant leurs cités, renversant leurs gouvernements et confisquant leurs terres. Le grand affrontement de la ligue de Délos avec Sparte et avec ses alliés (431-404) verrait se multiplier quant à lui crimes de guerre, massacres, exactions. Dès 431 à Égine, les autochtones furent tous chassés de leur île par Athènes. En 429, au terme de deux années de siège, les Athéniens s’emparèrent de Potidée, leur ancienne alliée, révoltée. La ville fut entièrement vidée de ses habitants. En 427, 1 000 des principaux notables de Mytilène furent exécutés pour avoir incité leurs concitoyens à la défection. Les Athéniens avaient d’abord envisagé (et voté en première lecture) l’extermination de toute la population. En 423, les femmes et les enfants de Toroné, ville de Chalcidique passée du côté des Spartiates, furent réduits en esclavage, les hommes emmenés, captifs, à Athènes. La même année, à Skioné, toute la population mâle fut massacrée, et le reste asservi.
Le dialogue de Mélos que nous a transmis Thucydide donne la mesure du durcissement de cœur, de la corruption de la conscience morale qui avait été le fruit de cette évolution. Nous sommes en 416, pendant la paix de Nicias (421), qui a, pour un temps, suspendu le conflit entre Athènes et Sparte. La petite cité de Mélos entend rester à l’écart de la rivalité qui oppose les deux grandes puissances du monde grec. Colonie lacédémonienne, dirigée par une oligarchie qui sympathise avec les Spartiates, elle est située au cœur de la zone d’influence de la thalassocratie athénienne, au sud des Cyclades. Elle ne souhaite donc rejoindre aucune des deux alliances qui se sont formées autour des deux rivales : ni la ligue de Délos, qui sert de paravent à l’empire d’Athènes, ni celle du Péloponnèse, qui regroupe les clients de Sparte. Elle reçoit la visite d’une ambassade d’Athènes, à laquelle participe Alcibiade, appuyée par 30 vaisseaux, 1 200 hoplites et 300 archers. S’engage alors entre les magistrats de la cité indépendante et les délégués de la puissance hégémonique une conversation saisissante, tant elle parait tirée d’un traité de Nietzsche sur la volonté de puissance, tant elle semble résumer pour l’éternité les principes du triomphe de la force.
« Nous n’emploierons pas de belles phrases, déclarent les Athéniens ; nous ne soutiendrons pas que notre domination est juste parce que nous avons défait les Mèdes ; que notre expédition contre vous a pour but de venger les torts que vous nous avez fait subir. Fi de ces longs discours, qui n’éveillent que la méfiance ! Mais, de votre côté, ne vous imaginez pas nous convaincre en soutenant que c’est en qualité de colons de Lacédémone que vous avez refusé de faire campagne avec nous, et que vous n’avez aucun tort envers Athènes. Il nous faut, de part et d’autre, ne pas sortir des limites positives ; nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent le pouvoir et les faibles doivent leur céder. » (V, 89.)
Ici, chaque mot compte. En cette Athènes où les tragiques explorent les méandres de l’âme humaine, et font pleurer les foules au spectacle de l’injustice et de la cruauté du destin (Les Troyennes d’Euripide seront créées l’année suivante, à l’occasion des grandes dyonisies), où Phidias et ses élèves proposent, dans leurs sculptures, un modèle d’humanité rendue parfaite par son harmonie, sa sérénité souveraine, s’exprime en phrases claires, glaçantes, la loi d’airain d’un impérialisme sans scrupule et sans frein. La rhétorique renonce à toute hypocrisie, la loi de la force néglige de se déguiser derrière des prétextes, la morale est rangée au rang des arguties des vaincus : « Les forts exercent le pouvoir, et les faibles doivent leur céder. »
« Si nous restions tranquilles en paix avec vous et non en guerre, sans prendre parti, répondent les Méliens, vous n’admettriez pas cette attitude ? - Non, déclarent les ambassadeurs d’Athènes, votre hostilité nous ferait moins de tort que votre neutralité ; celle-ci est aux yeux de nos sujets une preuve de notre faiblesse ; celle-là, un témoignage de notre puissance. »
Le comble avait été atteint lorsque, à court d’arguments, les Méliens avaient quitté le terrain de la realpolitik pour invoquer la justice, le droit des gens, la loi divine.
« Nous avons confiance que la divinité ne nous laissera pas écraser par la fortune, parce que, forts de la justice de notre cause, nous résistons à l’injustice, avaient-ils affirmé. (…) - Nous ne souhaitons ni n’accomplissons rien qui ne soit conforme à l’idée que les hommes se font de la divinité, rien qui ne cadre avec les prétentions humaines, leur avaient répondu les envoyés d’Athènes. Les dieux, d’après notre opinion, et les hommes, d’après notre connaissance des réalités, tendent, selon une nécessité de leur nature à la domination, partout où leurs forces prévalent. » (Thucydide, V, 94-105.)
Les Méliens s’obstinant dans leur refus, les Athéniens avaient mis le siège devant leur ville. Celle-ci une fois tombée, ils avaient massacré tous les hommes d’âge adulte et réduit en esclavage leurs femmes et leurs enfants.
Le dialogue a fasciné, dès longtemps, les néoconservateurs américains. L’historien [simplement conservateur pour nous] Victor Davis Hanson l’avait donné dès 2002 en modèle à George W. Bush et à Dick Cheney pour conduire leur guerre contre le terrorisme (An Autumn of War. What America Learned from September 11 and the Warn of Terrorism), sans hésiter à attribuer à Thucydide des pensées qui avaient été bien plutôt celles des sophistes contre lesquels se dresseraient bientôt Socrate et Platon dans le Gorgias.
La suite de l’histoire avait pourtant été cruelle pour Athènes. Thucydide fait immédiatement suivre, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, le récit de la répression de Mélos par celui des débats qui allaient décider les Athéniens, saisis de la même hubris, à envahir la Sicile, île dont la plupart d’entre eux, dit-il, « ne connaissaient ni la grandeur ni le nombre des habitants » (VI, 1). L’expédition se terminerait en désastre et sonnerait le glas de l’hégémonie athénienne, préparant la défaite, l’occupation d’Athènes par Sparte et l’effondrement de son régime. À l’heure des revers, des épreuves, la politique de la force l’avait laissée sans recours. Il n’est pas sûr que Donald Trump ait lu l’histoire de la guerre du Péloponnèse. Ceux qui le conseillent devraient s’efforcer, quant à eux, de la lire jusqu’au bout.
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