samedi 10 décembre 2022

France — un déclin délibéré

Un texte de Jacques Julliard, paru dans Le Figaro le 5 décembre 2022. Jacques Julliard est éditorialiste à l’hebdomadaire « Marianne ».

Comme aujourd’hui les choses changent, et avec quelle vitesse ! Les choses, ou plutôt la perception que nous en avons. Tenez : naguère encore, il était du dernier ridicule de soupirer, s’agissant de la France, que « c’était mieux avant » : c’était là le fait d’un esprit immobile et même rétrograde. Aujourd’hui, qui ne souscrirait au jugement implicite contenu dans le titre du livre brillant de Franz-olivier Giesbert La Belle Époque (Éditions Gallimard, 20 octobre 2022), qui traite des années Pompidou et Giscard, c’est-à-dire de nos années 1970 ? En parler comme de la « belle époque », c’est sous-entendre que la nôtre l’est beaucoup moins.

Les reculades françaises

Commençons par le commencement, c’est-à-dire la natalité. C’est la vigueur de cette natalité qui a fait de la France la première puissance européenne à l’époque de Louis XIV, de la Révolution française, de Napoléon Ier, de Napoléon III [c’était déjà nettement moins le cas], et encore près de nous de Charles de Gaulle. Las ! En 2020, avec 740 000 bébés, la France a enregistré son niveau le plus bas depuis 1945, même si un léger sursaut, dû peut-être au confinement, a été enregistré l’année suivante. En tout cas, l’avantage relatif de la France par rapport aux autres puissances européennes n’a cessé de diminuer. Elle est en train de perdre la bataille des berceaux.

Continuons avec l’éducation, qui est plus que jamais la mère de toutes les batailles. Tout le monde ou presque connaît les classements PISA (programme international pour le suivi des acquis des élèves) qui mesurent les performances des différents pays. J’ai beau avoir été un très médiocre élève en mathématiques, mon cœur saigne qu’au pays de Blaise Pascal, d’Évariste Galois et d’Henri Poincaré, la France ne soit classée qu’au vingt-troisième rang dans cette discipline reine, loin derrière la plupart des grands pays asiatiques, mais aussi des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Allemagne et de la Pologne (enquêtes 2018).

Dans les disciplines littéraires, et notamment l’enseignement du français, les choses ne vont pas mieux. Il est invraisemblable que des « méthodes de psychologie inacceptables », telles que la lecture globale, selon le conseil scientifique de l’éducation nationale, continuent d’être utilisées en cours préparatoire (selon Caroline Beyer dans Le Figaro du 2 novembre dernier), alors que depuis des années elles ont fait la preuve de leur nocivité.

Dans mes rêves les plus fous, j’imagine le président de la République me nommant pour une durée limitée d’un mois, — que dis-je ? d’une semaine — ministre de l’éducation nationale, le temps de donner rue de Grenelle et dans ses tentacules un grand coup de balai au royaume de l’incompétence et de l’imposture. Mais non, il a nommé Pap Ndiaye. Comment attendre le redressement de la part d’un homme qui apparemment ne croit guère à l’universalisme républicain, et qui ne s’en cache pas quand il est à l’étranger ? Quand donc Emmanuel Macron, beaucoup plus politicien qu’on ne le dit, cessera-t-il de se servir de la nomination des ministres comme prétexte à « faire des coups » au lieu de nommer des gens compétents et énergiques ?

Dépêchons-nous, mes enfants, dépêchons-nous, comme disait Péguy. Au tour de l’industrie maintenant. Il a fallu que la France, qui était en train de perdre sa primauté européenne en matière agricole (cette agriculture qui a fait la IIIe République) devienne simultanément un pays industriellement sinistré, par le choix de nos élites, nées malines, qui avaient inventé, à la fin du siècle dernier « l’industrie sans usines », le tout-au-tertiaire. Résultat, la part de l’industrie dans le PNB est passée en un quart de siècle de 20 à 10 %, un score digne du tiers-monde. Le décrochage d’avec nos amis allemands est devenu irrémédiable.

Les écologistes, des étourneaux malfaisants

J’ai gardé pour la fin — il y aurait tant d’autres secteurs à considérer le pompon, le chef-d’œuvre absolu de nos écologistes, ces étourneaux malfaisants, à savoir le saccage de notre parc nucléaire, encore un don posthume du général de Gaulle.

La crise mondiale de l’énergie, qui ne fait que commencer, nous permet de mesurer l’imbécillité à l’état pur que fut le renoncement volontaire à notre avance dans ce domaine. Fessenheim est un nom qui a tout pour devenir le symbole de la sottise des élites. Qu’il me soit permis de saluer ici la mémoire de mon ami très cher, Georges Besse, le concepteur de Pierrelatte, l’un des pères du nucléaire pacifique, l’un de ces grands capitaines d’industrie au service de l’état, à qui on demanda en catastrophe de sauver la régie Renault, autre symbole de l’état entrepreneur qui devrait avoir les faveurs de la gauche. Ce qu’il fit avec son énergie, son patriotisme, son sens de l’état. C’est cet homme exceptionnel que les Brigades rouges à la française (Rouillan, Ménigon et compagnie) assassinèrent lâchement, stupidement, ignoblement.

À quoi il faut ajouter l’incurie d’EDF, incapable d’assurer l’entretien des centrales nucléaires dans un délai raisonnable : actuellement 21 réacteurs — 21 sur 56 — sont en réparation.

La fin, vraiment la fin ? Pas tout à fait : il manquait la contribution propre d’Emmanuel Macron à ce masochisme suicidaire, à savoir la destruction méthodique de l’État, qui commence par la suppression de l’ENA (on ne saura jamais pourquoi), qui continue par celle des grands corps administratifs (diplomatiques, préfectoraux, inspection). Cet appauvrissement délibéré des moyens d’action de l’état s’accompagne d’un recours massif aux cabinets de conseil extérieurs, qui viennent valider l’idée que cet État n’a plus les ressources pour diagnostiquer ses propres insuffisances et pour y porter remède. En libéral pur égaré dans la politique, l’actuel président de la République pense que « l’État est le problème ».

C’est du reste, à ma connaissance, le seul homme politique français à user du terme d’« État profond » propre à la droite populiste américaine.

J’ajoute enfin à ce bilan des abandons de la période récente, la dégradation dans les élites du climat intellectuel et des outils conceptuels dont Mai 68 avait fait une joyeuse ripaille. C’est ainsi que nous avons vu le sexe se dégrader et s’exaspérer en genre, la libération des femmes en féminisme sécessionniste, l’anticolonialisme en nostalgie décoloniale, l’antiracisme en racisme identitaire, l’universalisme en différentialisme, le projet autogestionnaire en individualisme forcené. Les idées meurent aussi en une interminable agonie, et sous prétexte d’extension, se gigantisent et s’affaissent sous leur propre poids. C’est cette dégénérescence que nous vivons.

Si l’on ne voulait qu’une preuve de ce déclin français, c’est dans les échecs de notre politique étrangère qu’il faudrait aller la chercher : dans leurs rapports, les États ne font pas de sentiment et ne respectent que la force. Certes, il faut tenir compte de la maladresse propre d’Emmanuel Macron, de ses foucades et de ses inconséquences. Mais au-delà, la liste de ses déconvenues s’allonge chaque jour. La France a été obligée de quitter le Mali, où elle est remplacée par la Russie, ou plutôt Wagner ; au Liban, après les rodomontades du président, nous ne comptons plus guère.

Le pire affront nous a été infligé par nos chers alliés australiens, mais aussi américains et britanniques, avec l’annulation brutale (15 septembre 2021) de la commande de douze sous-marins par l’Australie à la France au profit des Américains. Agit-on ainsi avec un État que l’on respecte ? Il y a une trentaine d’années, l’Allemagne — qui s’en souvient ? — était qualifiée d’« homme malade de l’Europe ». Aujourd’hui, c’est la France qui est passible d’un tel qualificatif, et du reste l’Allemagne fait preuve d’une désinvolture croissante à l’égard du prétendu « couple franco-allemand », auquel nous sommes désormais les seuls à nous référer. Que d’humiliations en si peu de temps.

Sottise des gens intelligents

Or ce tableau trop long et pourtant très incomplet n’avait qu’un but : montrer que le déclin français, que tout le monde a fini par reconnaître, n’est pas dû à des causes extérieures, auxquelles il eût été impossible de résister. Notre déclin, nous l’avons fabriqué de nos propres mains, par démagogie sans doute, mais surtout par inintelligence des situations, et même, disons le mot au pays qui s’enorgueillit sans cesse du rôle de ses intellectuels, de la sottise la plus difficile à combattre, celle des gens intelligents.

Prenons l’exemple de la natalité. Certes, il existe dans le monde développé une tendance générale à sa réduction. Mais les marges restent importantes. Or s’il a existé en France quelque chose de commun à la IIIe République, au régime de Vichy, et à la IVe République, c’est bien, contre vents et marées, l’encouragement à la natalité. C’est cette continuité politique qui est rompue en 2014, sous François Hollande, quand on décide de subordonner les allocations familiales à des conditions de ressources. Même chose en ce qui concerne le quotient familial. Pourquoi, sur cette lancée, ne pas supprimer la gratuité de l’enseignement obligatoire ? Après tout, si les plus riches n’ont pas besoin de l’aide de l’État pour nourrir leurs enfants, ils n’en ont pas besoin non plus pour les faire éduquer. En revanche l’universalisme des aides a une signification profondément ressentie : c’est la volonté de mettre en œuvre, au-delà des inégalités, une société cohérente.

Quand l’égalitarisme l’emporte sur l’universalisme, c’est l’essence même de la République qui est secrètement mise en cause.

Il ne serait pas difficile de démontrer — je laisse au lecteur le soin de le faire — que, dans tous les cas évoqués plus haut, l’école, le nucléaire, ce sont des choix délibérés, au nom d’autres objectifs, qui ont conduit au déclin. Partout si « le niveau baisse », c’est qu’on l’a bien voulu.

La politique en question

Est-il possible d’inverser la tendance ? L’exemple allemand, évoqué partout, en est la preuve. Dans un pays aux mille ressources, le problème cardinal est de les mobiliser et de les fédérer.

Les partis en sont-ils capables ? Je réponds clairement non, par incapacité structurelle. Malgré le rôle que leur reconnaît la Constitution de la Ve République, leur concours à l’expression du suffrage, ils sont organisés pour défendre les intérêts de clientèles particulières. Cela n’est pas déshonorant, mais ne répond pas à la question posée. Il s’agit en effet de subordonner tous les intérêts particuliers à l’intérêt général.

Ce n’est pas par hasard, ni même par antiparlementarisme systématique, qu’à l’aube du Consulat, du Second Empire, de la Ve République gaullienne, les partis ont été plus ou moins énergiquement écartés des affaires par un homme et son équipe, appuyé sur un large consensus populaire, vérifié par plébiscite ou référendum. Et l’espèce de parlementarisme rampant qui se fait aujourd’hui en France, du fait de l’absence de majorité absolue autour du chef de l’état, ne fait que confirmer l’incapacité des partis dans des circonstances exceptionnelles.

On ne voit ni à gauche ni à droite l’apparition d’un grand dessein ou d’un leader incontestable. D’évidence, Emmanuel Macron s’est montré incapable, faute de continuité ou peut être d’imagination, d’être l’homme d’un dessein national. À défaut d’être de Gaulle, il eût pu au moins être Pompidou ou Giscard. C’est raté. Seul, dans l’opposition, Jean-Luc Mélenchon était susceptible, à l’image de son mentor d’hier François Mitterrand, de fédérer autour d’un projet patriotique d’abord toute la gauche, et dans la foulée toute la France. Il ne l’a pas voulu.

Tant pis pour lui, tant pis pour nous. Ce que les Français ressentent, c’est l’impuissance de la classe politique tout entière, ou peut-être de l’instance politique elle-même.

Pour un nouveau patriotisme

Il est tout de même stupéfiant que dans tous les baromètres mesurant la popularité des hommes politiques, aucun d’entre eux, qu’il soit de gauche de droite ou du centre, de la majorité ou de l’opposition, n’obtienne un solde positif. Tous dans le rouge !

Le sens d’un pareil désaveu, même s’il n’est pas nouveau, est clair : la France ne se redressera pas sans un investissement massif des citoyens — on disait naguère la société civile dans le politique proprement dit, et non dans la seule revendication catégorielle. On n’oubliera pas que le retour de De Gaulle au pouvoir (1958) fut précédé, accompagné, conforté par l’investissement dans la politique des grandes centrales syndicales, la multiplication des associations à but civique, une floraison soudaine de clubs. Il ne s’agit nullement de renforcer la gauche ou la droite, mais d’inventer ou de redécouvrir un nouveau patriotisme, prenant des chemins inattendus. En 1958, parallèlement au retour du Général, fut fondé le club Jean-Moulin, dont les animateurs, parmi lesquels Daniel Cordier, ancien secrétaire du héros de la Résistance intérieure, pensaient devoir s’opposer à l’autoritarisme du Général. Au bout d’un certain temps, ils devinrent les cadres intellectuels et techniques du nouveau régime. Aujourd’hui j’espère, je réclame, je pressens la naissance dans le peuple et dans les élites d’une nouvelle citoyenneté, d’un nouveau patriotisme qui, dépassant sans les récuser les critères traditionnels de la gauche et de la droite, permettrait la renaissance d’un projet national. Après, il ne resterait plus à son tour à l’histoire qu’à faire son travail.


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