vendredi 12 février 2021

France — Comment l’écriture inclusive prend le pouvoir à l’université

Syndicats, militants, enseignants : de plus en plus d’acteurs de l’enseignement supérieur font pression pour que cette graphie devienne la norme. Une pratique qui est loin de faire l’unanimité.

Une partie de l’enseignement supérieur a adopté l’écriture inclusive ces dernières années.

« Cher·e·s étudiant·e·s, vous êtes convoqué·e·s pour venir rencontrer vos interlocuteur·trice·s pour l’année. » Dans les universités françaises, les étudiants reçoivent ce genre d’e-mails [courriels] tous les jours. Administrations, enseignants, organisations étudiantes : ces dernières années, beaucoup se sont mis à cette formulation, qu’ils jugent « plus inclusive » pour les femmes.

Depuis son apparition, l’écriture inclusive, qui se manifeste notamment par l’usage du point médian (« professeur·e »), la mention systématique du genre féminin (« bonjour à tous et à toutes ») ou encore, la tendance à préférer des mots épicènes (les « scientifiques » plutôt que « les chercheurs »), cristallise les passions. Ses partisans y voient le signe de la fin d’une époque, celle de la « masculinisation » du français, quand Alain Rey, le père du Petit Robert, qualifiait l’affaire de « tempête dans un verre d’eau ». L’Académie française, elle, y a vu un « péril mortel » pour la langue. Force est de constater qu’une partie de l’enseignement supérieur n’a pas attendu la fin de ces débats enflammés pour adopter cette graphie, faisant fi de la circulaire d’Édouard Philippe, publiée en 2017, qui bannit l’usage administratif de l’écriture inclusive.

Que ce soit sur les panneaux d’affichage, dans les mails [courriels] de la présidence de l’université et même dans nos supports de TD… L’écriture inclusive est partout. On ne la remarque même plus.

Benjamin, étudiant

« Que ce soit sur les panneaux d’affichage, dans les mails [courriels] de la présidence de l’université et même dans nos supports de TD… L’écriture inclusive est partout. On ne la remarque même plus », constate Benjamin, étudiant en droit à Nanterre. « Les organisations étudiantes l’utilisent beaucoup », avance le jeune homme, qui cite notamment l’Unef. La présidente du syndicat de gauche s’en félicite d’ailleurs : « Nous écrivons de cette façon depuis cinq ans dans notre communication, affirme Mélanie Luce. Pour nous, c’est un moyen de rendre les femmes plus visibles dans la langue. »

À Paris Dauphine, Emma* se souvient notamment d’une enseignante qui l’utilisait dans les sujets de partiel. Exemple : « Dans quelle mesure une part croissante des citoyen.ne. s se désintéresse-t-elle de la politique ? » Mais aussi, dans les cours : « Électeurs et électrices sont, comme tous les agents sociaux, des hommes (et des femmes) pluriel(·le·s) ». Jacques Smith, le délégué général du l’UNI, syndicat étudiant de droite, livre à son tour une histoire éloquente : certains de ses militants lui racontent que des enseignants les obligent à adopter cette forme d’écriture : « Ils ne répondent pas aux courriels de ceux qui les contactent sans utiliser l’écriture inclusive. Ou alors ils leur objectent : “Merci de m’écrire en langue inclusive, dans le cas contraire, je ne vous répondrai pas”. »

Faire plaisir à la professeure

D’autres vont encore plus loin. Madeleine* était en deuxième année de licence lorsqu’elle et son groupe proposent de consacrer leur mémoire à la précarité menstruelle. « Lorsque nous avons publié un sondage à ce sujet sur l’un des groupes Facebook de ma fac, beaucoup d’étudiants nous ont reproché de ne pas être assez inclusifs dans nos questions. Selon eux, nous oubliions les personnes transexuelles », raconte-t-elle. Alors, elle en parle à son enseignante. « Elle nous a fortement recommandé d’avoir recours à l’écriture inclusive. J’ai dû reprendre absolument tout ce que nous avions écrit et ajouter des points partout, je pétais un câble. J’aurais préféré me concentrer sur le contenu. » La jeune femme de 19 ans est gênée par le sentiment d’avoir été « obligée d’y avoir recours ». « Nous avons compris qu’en le faisant, cela ferait plaisir à la professeure et que nous aurions une bonne note. » Ce qui fut le cas.

Killian, étudiant en informatique à l’université Grenoble Alpes, a été surpris de voir à quel point cette forme d’écriture rencontrait un large consensus parmi les étudiants de son établissement. Par curiosité, le jeune homme de 24 ans lance une discussion à ce sujet sur le logiciel de messagerie instantanée Discord que « la quasi-totalité des étudiants du département licence sciences et technologie » utilisent. « Toutes les personnes qui m’ont répondu étaient favorables à l’écriture inclusive. Une personne m’a presque traité de transphobe. Bref, j’ai arrêté la discussion, c’est parti vraiment loin. »

« Ostracisé par certains de ses collègues »

Les opposants à cette nouvelle forme d’écriture sont souvent qualifiés de « réactionnaires » ou de « conservateurs ». Jean Szlamowicz, professeur de linguistique à l’université de Bourgogne et auteur du livre Le Sexe et la langue, en a fait les frais. Fin 2019, dans le cadre d’un séminaire linguistique, l’enseignant devait tenir une conférence intitulée « L’écriture inclusive à l’épreuve de la grammaire ». Le lendemain de son intervention, annulée pour des raisons pratiques, il découvre que des collègues s’étaient de toute façon mobilisés pour empêcher la conférence en faisant pression sur le doyen. « Il y avait des appels à l’intimidation, ils me prévoyaient un sacré comité d’accueil », raconte l’enseignant-chercheur, qui reçoit également un mail du doyen de l’UFR lui indiquant qu’il n’est pas le bienvenu. « Le fait que vous soyez rédacteur de ce torchon sexiste et raciste qu’est Causeur vous discrédite d’un point de vue scientifique », lit-il notamment. Jean Szlamowicz l’assure, son discours sur l’écriture inclusive lui a valu d’être « ostracisé par certains de ses collègues ». « Dès que vous écrivez un mail, vous êtes fiché politiquement. Il y a une surveillance sous-jacente, une peur d’être pris à partie. Comme chacun est évalué par ses pairs, il est toujours possible qu’on vous refuse un financement en fonction de vos prises de position. »

Ils m’ont dit : soit vous le réécrivez en écriture inclusive, soit il ne sera pas publié. J’ai refusé, au nom de ma liberté académique

Yana Grinshpun

Sa collègue Yana Grinshpun, enseignante-chercheuse à l’université Paris-III Sorbonne-Nouvelle, en a également fait l’amère expérience. En 2017, une commande académique lui est faite : elle doit écrire un article sur le nouveau radicalisme pour L’Abécédaire de la haine. Au bout de plusieurs semaines, elle rend son travail, qui est accepté. Deux ans plus tard, ses collègues lui expliquent finalement qu’il faudra le retravailler. « Ils m’ont dit : soit vous le réécrivez en écriture inclusive, soit il ne sera pas publié. J’ai refusé, au nom de ma liberté académique », raconte l’enseignante, qui dénonce une « radicalisation progressive de l’espace universitaire ».

Généraliser la pratique de cette écriture

Ces dernières années, les établissements sont de plus en plus nombreux à vouloir généraliser la pratique de cette écriture. À l’université de Bourgogne, des enseignants du Centre interlangues travaillent actuellement au lancement d’un atelier d’écriture inclusive pour les étudiants. De même, depuis 2019, l’université Paris-Nanterre a nommé une chargée de mission égalité femmes-hommes et non-discrimination pour travailler, entre autres, à la généralisation de l’écriture inclusive dans l’établissement. « Notre objectif est de faire de la communication non stéréotypée. Nous essayons d’éradiquer tout ce qui ne présente pas un équilibre entre les femmes et les hommes », explique Maïlys Derenemesnil, en charge de la mission. Depuis son arrivée, l’université a notamment publié un petit guide de l’écriture inclusive expliquant les « vertus » de l’utilisation du point médian pour lutter contre le sexisme. « Toute la présidence utilise cette forme de communication et encourage fortement le reste de la communauté à le faire. À terme, je pense que nous créerons des formations obligatoires pour sensibiliser les responsables d’associations étudiantes sur ces sujets », annonce-t-elle.

Beaucoup ont adopté cette graphie sous la pression de quelques associations. Il est plus simple et plus commode de s’adapter si on ne veut pas être accusé de sexisme

Ancien président d’université parisienne

Et même lorsqu’ils ne sont pas forcément pour, les présidents d’université sont forcés de s’y mettre : « Beaucoup ont adopté cette graphie sous la pression de quelques associations. Il est plus simple et plus commode de s’adapter si on ne veut pas être accusé de sexisme », avoue un ancien président d’université parisienne. Même constat à Sorbonne-Université. Voilà environ quatre ans que Franck Neveu, professeur de linguistique française, observe une « demande d’inclusivisme linguistique de la part de certains syndicats étudiants et associations universitaires ». Une demande qui reçoit un « accueil favorable » de la part des membres de la communauté enseignante, constate-t-il. « Cependant, on ne peut certainement pas dire que l’écriture se répande de manière consensuelle. » Si, selon lui, la majorité des étudiants n’y prête pas vraiment attention, ceux qui la pratiquent ont une démarche qui « abrite souvent un fond de militantisme ». Quitte à omettre le fait que l’écriture inclusive « déstructure très largement la graphie ainsi que le lien qui doit naturellement s’établir entre la pratique orale et la pratique écrite », rappelle l’enseignant. « On sait très bien que cette écriture ne marche pas. Seulement, il ne s’agit pas de respecter une cohérence linguistique mais d’afficher une forme d’idéologie et de dénoncer le prétendu patriarcat de certains fonctionnements institutionnels. »

Quand la croyance étouffe la réflexion scientifique

Anne Dister, qui enseigne la linguistique française à l’université Saint-Louis–Bruxelles, renchérit : « L’écriture inclusive part d’une idée fausse qui est que le masculin dans la langue invisibilise les femmes. C’est une croyance qui n’est pas fondée sur le fonctionnement des genres en français où la plupart des usages du masculin sont inclusifs. » Exemple : si nous parlons de « nos voisins », nous partons du principe qu’il y a des femmes et des hommes parmi eux. « Faire du masculin un genre qui invisibilise les femmes, c’est faire comme si les mots n’étaient jamais utilisés dans un contexte qui nous aide à en comprendre le sens », analyse l’enseignante. « Je suis effarée de voir que face à ces arguments objectifs, il y a encore des acteurs dans l’enseignement supérieur qui défendent l’usage de cette écriture. Mais nous sommes dans une période où la conviction et la croyance ont plus de poids que la réflexion scientifique. » Et d’ajouter : « Il y a des chercheurs et des enseignants qui réinterprètent l’histoire de la langue en proclamant qu’au XVIIe siècle, des grammairiens seraient allés à l’encontre de l’usage de la langue en codifiant le français. En le masculinisant. C’est de la théorie du complot. »

Autre écueil : les partisans de l’écriture inclusive imposent à leur lectorat un français peu intelligible. « Cette forme d’écriture génère de l’insécurité linguistique, de l’hypercorrection », avance Mathieu Avanzi, linguiste et maître de conférences à Sorbonne-Université. « L’écriture inclusive revient à éloigner les gens qui ont des difficultés avec la langue. On ne peut pas militer pour un français plus accessible et la pratiquer », renchérit Anne Dister.

Ces pratiques, de plus en plus fréquentes, offusquent certains politiques. Le député LREM François Jolivet prépare une proposition de loi pour interdire l’écriture inclusive à l’école. Et s’il reconnaît la « liberté académique » des enseignants du supérieur, il est inquiet : « Je suis effaré que certaines universités l’adoptent dans leur communication et que de plus en plus d’étudiants l’utilisent dans leurs copies. Cette pratique est un bras d’honneur aux institutions gardiennes de la langue française. »

* Les prénoms ont été modifiés.

Source : Le Figaro

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« Enseignant, pourquoi je résiste en partie au numérique éducatif »

Le professeur de lettres et écrivain Aymeric Patricot (ci-contre) explique, dans une tribune au « Monde », que « le numérique reste un outil, dont l’éclat ne doit pas faire oublier la valeur de ce qu’il véhicule ». Aymeric Patricot est également, romancier et essayiste, il est auteur de « Les bons profs » (Plein jour, 2019).

Tribune. La crise sanitaire et le confinement n’ont fait qu’accélérer la voie que prend l’éducation nationale sur le chemin du numérique. Cours à distance, documents sur fichiers, corrections sur écran, autant de pratiques acceptées dans l’urgence, mais que l’institution nous incite à adopter, par petites touches, depuis des années, dans une perspective affichée de modernisation.

Je n’ai rien contre cette évolution. Non seulement je comprends l’utilité des écrans tactiles et des applications pédagogiques, mais j’ai du goût pour ces progrès. Je ne vois pas trop, après tout, quel genre de fatalité les rendrait néfastes — la télévision n’avait-elle pas, en son temps, suscité des controverses ? Dans ma vie privée, je consomme de la musique numérisée, des films sur Netflix et des jeux vidéo ; en tant qu’enseignant, j’envoie des vidéos par courriel, j’organise des ciné-clubs et j’emporte mon enceinte portative pour des extraits musicaux. En somme, je ne suis pas réfractaire à l’idée que la circulation accélérée des contenus permise par le numérique relance à une échelle inédite la révolution déjà opérée par Gutenberg.

Mes infinis découpages-collages

Malgré tout, je reste curieusement réfractaire à bien des usages. Je ne me résous pas à faire lire mes élèves sur tablette ni même à projeter des documents sur le tableau. Je ne me résous pas à truffer de documents l’espace numérique de travail. À la rigueur, créer ma page où les élèves se rendraient s’ils le souhaitent pour quelques lectures complémentaires. Mais j’ai déjà du mal à avoir recours à des manuels. Non seulement les textes proposés ne correspondent pas à ceux que j’ai lus, mais je me sentirais paresseux, et même corseté par une structure proposée par d’autres.

« On aurait pu croire qu’à l’heure des visioconférences et des fichiers joints la pratique du polycopié tomberait en désuétude… »

Pire, je n’ai jamais passé autant de temps à peaufiner mes documents photocopiés. Une part conséquente de mes préparations consiste à découper des extraits de livres que je possède — je ne veux pas me contenter d’extraits sélectionnés par d’autres — et à les organiser sur des pages A4. Pour la plupart des professeurs, le fantasme n’est-il pas toujours de tirer la substantifique moelle de livres qu’ils ont le plaisir de lire, de commenter, de tenir entre leurs mains, voire de griffonner, de surligner, d’agrémenter de commentaires ?

J’ai même continué mes infinis découpages-collages à l’occasion du confinement. On aurait pu croire qu’à l’heure des visioconférences et des fichiers joints la pratique du polycopié tomberait en désuétude… Mais, après quelques cours filmés, quelques enregistrements de mes cours, j’en suis revenu à mes découpages, que je prenais en photo pour les joindre à mes mails. L’idéal aurait été d’envoyer par courrier le résultat de mon travail… Et ce n’est pas d’un scanneur ou d’une caméra que j’aurais dû encombrer mon bureau, mais d’une antique photocopieuse et de ramettes A4 !

Primauté de l’œuvre

Vous me direz que le numérique offre précisément l’occasion d’ajouter des hyperliens, des couleurs, de la musique à des textes qui de cette façon gagnent en présence, se connectant à une sorte de conscience universelle et palpitante. J’aurais cependant peur, cédant à la séduction des sens et des ramifications, de perdre de vue le cœur même du métier et de cette littérature qui m’a donné la vocation : les mots, les phrases, les livres…

Alors que, attaché à mes ciseaux, distribuant avec méthode mes séries de pages noircies, je garde l’illusion — mensongère ou pas — qu’il existe une primauté de l’œuvre et qu’il vaut la peine de se concentrer sur elle, quitte à oublier qu’il existe un contexte et même un monde autour d’elle.

Je reste donc l’un de ces enseignants-artisans cumulant les volumes dans sa bibliothèque et travaillant le papier. S’agit-il de paresse ? D’inertie face au changement ? De méfiance vis-à-vis de l’image ? De goût pour les matières — bruit des feuilles, poids des volumes, crissement des ciseaux — faisant pièce à l’univers trop cérébral de la littérature ? De superstition vis-à-vis des rituels entourant la littérature, et qui paraissent détenir en eux-mêmes une part de vérité ? Un peu de tout cela sans doute, et je suis partagé sur l’interprétation — positive ou négative — à donner à ce qu’il faut bien appeler une résistance au numérique, que je ne crois pas être le seul professeur à vivre.

Deux façons de résister

Pour essayer d’y voir plus clair, je distingue désormais deux façons de résister, deux façons dans lesquelles je me retrouve en dépit de leur apparente opposition : une conservatrice et une progressiste — à vrai dire, une antilibérale de gauche.

La première consiste à préférer la tradition des beaux livres à la nouveauté des claviers, à considérer que cet amour de la technique cache un intérêt pour des méthodes alternatives perçues comme démagogues. Dans cette perspective, la dispersion numérique est comprise comme un gadget, menaçant une culture sanctifiée par le passage des ans. Cette tentation conservatrice, Hannah Arendt la décrivait dans son article « La crise de l’éducation » [paru en 1961 aux États-Unis], et la plaçait même au cœur du métier dans le sens où le professeur se donne avant tout pour mission de présenter à l’élève le monde tel qu’il existe, tel qu’il doit même le protéger vis-à-vis de la puissance créatrice de l’élève.

La seconde relève d’une prévention plus générale contre un certain ordre néolibéral fondé sur la circulation, la fluidité, le repérage des compétences et l’insertion de l’individu dans un réseau toujours plus serré d’optimisation des ressources. Le numérique devient l’avant-poste du monde entrepreneurial, prompt à utiliser les citoyens et à les rendre utiles à leur tour. Dans ce monde-là, l’épanouissement des personnes sert l’épanouissement du système, dans ses composantes économiques comme dans ses injonctions morales. À cet égard, tablettes et cours à distance deviennent le cheval de Troie de l’entreprise dans la forteresse humaniste.

Quel point commun partagent ces deux formes de résistance ? Sans doute la conscience que le numérique reste un outil, dont l’éclat ne doit pas faire oublier la valeur de ce qu’il véhicule. Rappelons-nous l’expression d’« exception culturelle » : elle supposait déjà l’existence d’une sphère à préserver des jeux cruels de la pure économie. Le monde de l’éducation vit perpétuellement de cette tension. On attend de lui qu’il prépare l’élève au monde professionnel — et au monde moderne en général — tout en lui fournissant l’épaisseur d’une culture humaniste. Or, on oublie parfois que ces idéaux-là peuvent être amenés à se confronter, notamment par cette question de l’usage du numérique en classe.

Source : Le Monde de l’éducation

La Presse de Montréal : « Cégep en anglais, mais pas pour la vie. » Vraiment ?

La Presse de Montréal (vos subventions à l’œuvre) a publié un article titré « En anglais pour le cégep, mais pas pour la vie ».

Extrait :

« Il n’y a pas de recherches qui ont montré que la fréquentation d’un cégep anglophone mène à l’anglicisation », souligne Marie-Odile Magnan, professeure à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal. Un seul cas sur les 37 étudiés a vraiment rejeté son identité de Québécois francophone. Pour les autres, l’expérience leur a permis de naviguer entre les deux langues au gré des occasions d’études et d’emploi par la suite.

Passons sur l’anglicisation de plus de 2,5 % des francophones dans ce petit échantillon. Que se passe-t-il avec tous les allophones de plus en plus nombreux dans la jeunesse du Québec ?

Et est-il vrai qu’il n’y a pas d’études qui montreraient que la fréquentation d’un cégep anglophone mène à l’anglicisation ?

Ce n’est pas l’avis de Frédéric Lacroix, auteur de Pourquoi la loi 101 est un échec :

Cette affirmation est erronée, car il existe bien au moins une étude, datant de 2010, effectuée pour la CSQ par l’IRFA, dotée d’une grande puissance statistique, qui indique hors de tout doute que les cégeps anglais sont des foyers d’assimilation.

https://www.irfa.ca/site/publications/enquete-sur-les-comportements-linguistiques-des-etudiants-du-collegial-eclec

https://www.irfa.ca/site/publications/le-choix-anglicisant

L’OQLF a déjà aussi prouvé, en 2008, que « la langue des études pertinentes pour le métier ou la profession était liée à la langue utilisée principalement au travail » :

https://www.oqlf.gouv.qc.ca/.../socioli.../2008/etude_10.pdf

Bref, un travail journalistique bâclé et militant qui induit la population en erreur.

Voir aussi

Pourquoi la loi 101 est un échec

Soupirs de soulagement au PLQ : François Legault ne va pas arrêter l’anglicisation du réseau scolaire au Québec

100 millions pour Dawson College, l’anglicisation grâce à la CAQ


Radio-Canada : le pourboire, une pratique raciste et discriminatoire ?

Radio-Canada utilise une vieille ficelle : mettre un titre à l’interrogatif puis présenter un texte qui ne fait qu’appuyer la thèse qui devrait mener les lecteurs à répondre à cette interrogation par un oui. Oui, c’est une pratique discriminatoire.

Notons que l’article démontre surtout l’américanisation des journalistes radio-canadiens qui plaquent des analyses américaines sur une situation canadienne et québécoise. L’article commence ainsi en expliquant qu’aux États-Unis le pourboire remonterait à l’époque de l’esclavage.

 

L’article ajoute par la suite que « La pratique s’est ancrée en Amérique du Nord après la guerre de Sécession aux États-Unis, quand les esclaves récemment libérés cherchaient des emplois, limités par leur manque d’éducation. Ils recevaient des pourboires des clients qu’ils servaient plutôt qu’un salaire de leur employeur. » 

On ne voit pas très bien pourquoi cela est pertinent pour un média gouvernemental canadien, car le pourboire existait avant la fin de la Guerre de Sécession en Angleterre et en Europe. On ne voit donc pas pourquoi cette pratique au Canada serait le résultat de la fin de l’esclavage dans le Sud des États-Unis.
 
En outre, cette théorie qui voudrait que le pourboire aux États-Unis s’y soit ancré à cause de la fin de l'esclavage n’est pas confortée par les faits. 

En effet, jusqu’au début du XXe siècle, les Américains considéraient le pourboire comme incompatible avec les valeurs d’une société démocratique égalitaire [1]. En outre, les propriétaires considéraient les pourboires comme une forme de corruption possible d’un employé pour qu’il fasse quelque chose qui lui était autrement interdit, par exemple attribuer une plus grande portion de nourriture.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les pourboires étaient très rares aux États-Unis, mais profondément ancrés en Grande-Bretagne[2]. À cette époque, les visiteurs britanniques aux États-Unis commentaient l’antipathie locale envers le pourboire. Les auteurs américains faisaient valoir que le pourboire était incompatible avec l’égalitarisme américain. Malgré cette tradition, le pourboire est devenu la coutume aux États-Unis au début des années 1900. Cette inversion des coutumes américaines en matière de pourboire s’explique en partie par le passage du plan américain (la pension complète avec le repas compris dans le prix de la chambre d’hôtel) au plan européen (repas à l’hôtel vendus séparément des chambres). Cette transition n’a été ni fluide ni rapide. Elle a pris une cinquantaine d’années, car l’industrie hôtelière n’était pas unanime sur la facturation séparée du prix des repas à l’hôtel. Les normes de comportement quant au pourboire se sont solidifiées très lentement. Pendant cette période transitoire passant d’une culture d’absence de pourboire à celle du pourboire généralisé, on a maintes fois fait appel au patriotisme américain et à la valeur de l’égalitarisme pour contrer la tendance au pourboire généralisé.

La prohibition en 1919 a eu un impact énorme sur les hôtels et les restaurants, qui ont perdu les revenus de la vente de boissons alcoolisées. La pression financière qui en a résulté a amené les propriétaires à accueillir favorablement les pourboires, comme moyen de compléter les salaires des employés [3]. Contrairement à la croyance populaire, le pourboire n’a pas été institutionnalisé en raison des bas salaires des serveurs, car la profession de serveur était assez bien payée à l’époque. En dépit de la tendance au pourboire comme comportement obligatoire, six États, principalement dans le Sud (les anciens États esclavagistes !), adoptèrent des lois rendant le pourboire illégal. L’application des lois anti-pourboire s’avéra problématique. La plus ancienne de ces lois fut adoptée en 1909 (Washington) et la dernière de ces lois fut abrogée en 1926 au Mississippi.

Usage de statistiques américaines pour extrapoler sur la situation ici

L’article du diffuseur public (plus d’un milliard de subventions par an) se poursuit par un appel à des statistiques américaines et à l’absence de statistiques canadiennes pour conclure que la discrimination existerait au Canada. Quelle rigueur !

 
Étymologie douteuse de « tip »

On ne sait pas très bien pourquoi, dans un article en français, la SRC se voit obligée de conjecturer sur l’origine du mot « tip » (pourboire en anglais).

Une fois de plus, rien n’est sûr en la matière. Selon le Dictionnaire étymologique en ligne [4] : 

La popularité de l’histoire de l’origine supposée du mot en tant qu’acronyme dans les tavernes anglaises du milieu du XVIIIe siècle ne semble pas plus ancienne que le livre de 1909 de Frederick W. Hackwood « Inns, Ales and Drinking Customs of Old England », où il était censé représenter « To insure promptitude » (sous la forme « To insure promptness », l’anecdote n’est racontée que depuis 1946).

On pense plus sérieusement que le mot « tip » serait dérivé d’un terme d’argot qui signifierait « donner », « passer », ce sens pourrait dériver d’un mot « tip » au sens de « frapper légèrement » (peut-être dérivé du bas allemand tippen, « taper »), mais cette dérivation est « très incertaine » selon l’Oxford English Dictionary [5].

Notes

[1] Segrave, Kerry (1998). Tipping: An American social history of gratuities. Jefferson, North Carolina: McFarland & Company. ISBN 0786403470.

[2] Cocks, C. (2001). Doing the Town: The Rise of Urban Tourism in the United States, 1850–1915. Berkeley, CA: University of California Press

[3] Mentzer, Marc S. (September 2013). “The payment of gratuities by customers in the United States: An historical analysis” (PDF). International Journal of Management. 30 (3): 108–120. ISSN 0813 — 0183. 

[4] https://www.etymonline.com/search?q=tip, voir aussi http://www.word-detective.com/2011/03/tip/

[5] “tip, v.4” Oxford English Dictionary. 2nd ed. 1989. Oxford University Press. ISBN 0-19-861186-2.

jeudi 11 février 2021

Actrice noire joue Anne Boleyn (épouse du roi Henry VIII), cette féministe en lutte contre le patriarcat

Blanche déguisée en Indienne, très mal
 

Le public aime les feuilletons historiques : beaux costumes, dépaysement, dimensions épiques des destins, rassurants (car même les grands de ce monde connaissaient des déboires souvent bien pires aux nôtres), exotiques à souhait et - quand ils sont bons - éducatifs, ce qui ne gâche rien car on a alors le plaisir d’en apprendre sur notre passé.

Mais voilà, les séries historiques portent surtout sur l’histoire occidentale, patriarcale et chrétienne. Comme conjuguer cet intérêt du public avec l’idéologie progressiste et diversitaire de tant de scénaristes et producteurs ?

En passant outre à la véracité, en faussant et en réécrivant l’histoire : les femmes Vikings seront donc des guerrières, les Vikings tueront avec délectation des chrétiens, mais hésiteront à blesser des musulmans, Achille sera noir. Cela afin de promouvoir la diversité de genre, le féminisme moderne.

Des noirs pour incarner une reine de France, d’Angleterre, un viking ou encore Achille le blond, le progressisme trouve cela excellent, car provocateur. Mais gare à « l’appropriation culturelle » des blancs. SLĀV, spectacle construit autour d’anciens chants d’esclaves noirs, ne comptait que deux interprètes noirs sur six choristes, c’était très très mal, il a fallu amener le metteur en scène à résipiscence. Qu’il fasse son autocritique devant les membres du bureau du parti culturel progressiste. Des modèles blancs portant des costumes amérindiens : inacceptable appropriation culturelle (la photo ci-dessus est donnée en exemple dans l’article de Wikipédia sur le sujet). Pour les partisans de ce concept d’appropriation culturelle, celle-ci constituerait une forme d’oppression et de spoliation. La culture « minoritaire » se trouverait ainsi dépouillée de son identité, ou réduite à une simple caricature raciste…

Jamaïcaine noire joue Anne Boleyn  : nécessaire
 

L’imposition des impératifs progressistes diversitaires dans les feuilletons à prétention historique semble débridée dans l’anglosphère. Même — et, semble-t-il surtout — s’ils heurtent l’histoire et les représentations « traditionnelles » que les Occidentaux pourraient avoir des personnages historiques ainsi détournés.

C’est ainsi que l’on apprend que l’actrice britannique d’origine jamaïcaine Jodie Turner-Smith incarnera la reine Anne Boleyn dans le cadre d’une série en trois parties commandée par la chaîne de télévision britannique Channel 5.

Anne Boleyn, deuxième épouse d’Henry VIII et mère de la reine Elizabeth I, a été exécutée par décapitation en 1536 à la Tour de Londres après être tombée en disgrâce auprès de son mari et avoir perdu des intrigues de cour face à ses ennemis, notamment Thomas Cromwell, ministre et proche conseiller du roi.

Portrait d’Anne Boleyn
 
« Cette minisérie retracera les derniers mois de la vie d’Anne Boleyn du point de vue de cette dernière », a déclaré Channel 5.

Noire et féministe en lutte contre patriarcat

« Ce drame psychologique explore sa lutte pour survivre et pour assurer un avenir à sa fille, mais aussi sa lutte contre le puissant patriarcat qui a causé sa perte », a ajouté la chaîne de télévision.

Jodie Turner-Smith, âgée de 34 ans, dit avoir été immédiatement captivée par le scénario.

« La légende de cette reine formidable et mère féroce sera vue comme une histoire profondément humaine qui reste pleinement pertinente de nos jours », a-t-elle déclaré.


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Radio Suisse internationale : Heidi en 2016 (noire)

Les contes de Noël publiés aujourd’hui diluent voire effacent les valeurs chrétiennes

 

Zemmour et le néo-puritanisme féministe

« Le féminisme est devenu une telle force idéologique dans la société ! Quand on ose émettre des réserves sur l’idéologique féministe, on est considéré comme un moins que rien, comme un quasi-nazi. »

 Zemmour voit un même renversement actuellement : le premier féminisme fut libertin, il est devenu puritain. « C’est typique de notre époque, le puritanisme passe par la jeunesse […] La différence est que le puritanisme ne repasse pas par la case catholicisme et vertu, mais par la case féminisme ». La nouvelle de Maupassant (grand-mère libertine jeune sous Louis XV, petite-fille puritaine du XIXe siècle) est ici : Les Conseils d’une grand-mère.

Christopher Lasch l’avait annoncé. Il y a deux temps au féminisme : 1) Un premier temps libertaire où il s’allie aux libertins, aux hommes, pour démolir la morale catholique et ce que ce féminisme appelle la morale patriarcale. 2) Ensuite, il y a un second temps du féminisme où les hommes ne sont plus des alliés, mais des ennemis. C’est la libido masculine qui est mise en accusation : brutale, irrespectueuse de la femme.

« Au XVIIIe siècle, Casanova est un conservateur : il défend la famille et le roi. Il est antirévolutionnaire. Il n’y a pas, contrairement à ce que croient nos féministes d’aujourd’hui, il n’y a pas de contradiction entre le patriarcat et le libertin. On peut être en famille un patriarche et au-dehors un libertin. »

« Aujourd’hui, on est dans une contradiction terrible. […] L’homme de pouvoir est identifié au séducteur (de Henri IV à Chirac). Et quand il ne l’est pas, comme sous Louis XIII, les contemporains se disent, mais ce n’est pas un roi. C’est l’inverse d’aujourd’hui. […] Aujourd’hui, au contraire, il est diabolisé. L’homme de pouvoir. […] Parce qu’on estime que c’est contraire à la dignité des femmes. DSK c’est ça. C’est un basculement, en France, en tous cas. […] On interdit aux présidentiables d’avoir des maîtresses depuis 30 ans. »

« Comme d’habitude la technique et le droit viennent renforcer ce basculement idéologique. Je m’explique. Le droit d’abord. On invente des concepts juridiques pour renforcer ce néo-puritanisme. Par exemple, la notion d’emprise dont on fait grand cas aujourd’hui, qui est un concept d’un flou inouï. Ce n’est pas du droit. C’est de la psychologie. L’emprise existe, mais ce n’est pas un concept juridique. Cela n’a rien de fiable. C’est flou. Et “être sous emprise” dans toute la littérature française depuis des siècles, cela s’appelle être amoureux. Aujourd’hui on appelle cela être sous emprise. Donc un consentement n’est plus un consentement, on peut toujours rétracter un consentement puisqu’on dira qu’on était sous emprise. Il n’y a plus de règles. Tout est possible. Tout le monde peut donc être accusé de n’importe quoi par n’importe qui. Ce néo-puritanisme est pire que celui du XIXe siècle. » Surtout pour les hommes. « Et la deuxième chose c’est la technique. C’est-à-dire les fameux réseaux sociaux. Mais j’insiste, je ne pense pas que les réseaux sociaux soient à l’origine de cela. » Ils sont une opportune caisse de résonance.

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Covid-19 — Gouvernement allemand a commandé rapport alarmiste pour justifier des mesures dures

L’hebdomadaire dominical allemand Die Welt am Sonntag (860 000 lecteurs/édition en 2020) a obtenu un long échange de courriels qui indique que lors de la première phase de la pandémie, le cabinet du ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer (ci-dessous), a fait pression sur des chercheurs afin qu’ils produisent des résultats destinés à un rapport alarmiste.

Le ministre de l’Intérieur Horst Seehofer

Le ministère fédéral de l’Intérieur a engagé des scientifiques de plusieurs instituts de recherche et universités à des fins politiques lors de la première vague de la pandémie au coronavirus en mars 2020. Il a chargé les chercheurs de l’Institut Robert Koch et d’autres institutions de produire un modèle pandémique qui permettrait au ministère de l’Intérieur, Horst Seehofer (CSU), de justifier les mesures sévères contre la Covid-19 qu’il désirait mettre en place.

C’est ce qui ressort de plus de 200 pages de correspondance interne entre les gestionnaires du ministère de l’Intérieur et les chercheurs que Die Welt am Sonntag a obtenues. Un groupe d’avocats a obtenu ces courriels à la suite d’un litige de plusieurs mois que ces avocats avaient engagé avec l’Institut Robert Koch.

Dans un échange de courriers électroniques, le secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur, Markus Kerber, demande aux chercheurs contactés d’élaborer un modèle sur la base duquel des « mesures préventives et répressives » peuvent être envisagées.

Selon cette correspondance, les scientifiques ont travaillé en étroite coordination avec le ministère. En seulement quatre jours, ils ont rédigé un dossier classifié secret qui a été divulgué à divers médias au cours des jours suivants.

Sur commande, les chercheurs ont calculé un « pire scénario ». Il prévoyait que plus d’un million de personnes en Allemagne pourraient mourir du coronavirus si la vie sociale continuait comme avant la pandémie.

Le ministère a également demandé aux chercheurs de réfléchir à la manière dont l’opinion publique pourrait être influencée. Selon le journal, plusieurs scientifiques ont répondu avec empressement à cette demande. L’une des idées avancées était l’utilisation d’images de personnes mourant d’essoufflement pour produire un effet de choc. On ignore qui sont les scientifiques. Dans les documents obtenus par Die Welt am Sonntag, leurs noms ont été caviardés.

À la suite de ce rapport « secret », le confinement fut prolongé. On ne sait pas dans quelle mesure la chancelière Angela Merkel (CDU) était au courant de la manière dont le rapport a été conçu. Pendant la crise Covid-19, elle a toujours défendu une science indépendante.

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Parodier le vocabulaire des études de genre : un nouveau genre à succès ?

Helen Pluckrose et James Lindsay viennent de signer un essai intitulé Cynical Theories (Théories cyniques) et sous-titré Comment les universités ont tout réduit à la race, au genre et à l’identité — et pourquoi cela nuit à tout le monde.

Les deux auteurs se sont déjà fait connaître par des articles parodiques qui ont fait couler beaucoup d’encre comme 

  1. Réactions humaines à la culture du viol et à la performativité queer dans les parcs à chien de Portland (Oregon), ou 
  2. Une ethnographie de la masculinité des restaurants aux serveuses en soutien-gorge : thèmes d’objectivisation, conquête sexuelle, contrôle masculin, et raideur masculine dans un restaurant objectivant la sexualité.

Ces deux articles ont été publiés par des revues universitaires de sciences sociales qui n’ont même pas vu leur caractère parodique. Il faut dire que le sens du second degré fait autant défaut à leurs comités éditoriaux que le sérieux scientifique… 

Un autre article pseudo-savant, Ton combat est mon combat. Féminisme solidaire comme réplique intersectionnelle au féminisme de choix néolibéral, avait été fabriqué en recopiant de larges extraits de Mein Kampf (Mon combat en allemand). Seule modification : les mots aryen et allemand avaient été remplacés par femmes ou féminin, le mot juif par hommes ou masculin. Il était en cours de publication, lorsque le canular fut révélé. 

Après les canulars, place aujourd’hui au sérieux. Dans leur livre paru en 2020, Helen Plukcrose, rédactrice en chef du magazine Aero, et James Lindsay, mathématicien de formation, tentent de comprendre comment nous sommes devenus si obsédés par la race, le genre ou l’identité.

De la « French Theory » à une société de castes identitaires

Tout a commencé sur les campus dans les années 1960-1970 avec la « French Theory » de Michel Foucault, Jacques Derrida ou Jean-François Lyotard. En pleine désillusion à gauche par rapport au marxisme comme à la modernité, ce courant radical a rejeté toute notion de savoir objectif et de vérité universelle. La connaissance ne serait qu’une construction sociale, et les sociétés, institutions ou langages ne peuvent être considérés que comme oppressifs. Le ver postmoderniste était introduit dans le fruit universitaire. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, ce courant nihiliste a muté et s’est divisé en plusieurs branches plus militantes pour déconstruire les injustices sociales. Les études postcoloniales considèrent la science et les Lumières comme des ruses pour promouvoir les valeurs occidentales. Il faut tout décoloniser, de la littérature aux cheveux.

La théorie queer nie les origines biologiques non seulement du genre, mais aussi du sexe et de la sexualité. Hommes et femmes, hétérosexuels et homosexuels ne sont que des catégories construites par les discours dominants pour préserver des normes. Quant à la théorie critique de la race, elle fait preuve d’une vision profondément religieuse : comme le péché chez les chrétiens, le racisme y est omniprésent et éternel. Même le fait de ne pas considérer les gens en fonction de leur race devient raciste. Comme l’assure par exemple Barbara Appelbaum dans Being White, Being Good (Être blanc, être bon : complicité blanche, responsabilité morale blanche et pédagogie de la justice sociale, paru en 2010), tous les Blancs sont activement complices du racisme, et seule la confession de ces privilèges permet d’y remédier.

C’est ainsi, expliquent Pluckrose et Lindsay, que nous sommes entrés dans une société de castes identitaires où l’on est soit membre d’un groupe marginalisé, soit assigné à un groupe privilégié en fonction des différentes thématiques de genre, race ou sexualité. Dans cette folle logique, Peter Tatchell, figure des droits de l’Homme notamment investi contre l’apartheid, s’est retrouvé accusé de racisme pour avoir critiqué des rappeurs noirs appelant à tuer des homosexuels.

Un plaidoyer pour le libéralisme classique, la raison et la science

Alors que ces théories jargonneuses ont longtemps été cantonnées aux microcosmes des universités d’élite, les termes « suprématie blanche » ou « cisnormativité » ont contaminé la société dans les années 2010. Selon Pluckrose et Lindsay, « l’évangile » des activistes pour la justice sociale — aujourd’hui désignés par le terme « woke » (« éveillés ») — est devenu incontournable. Et les excommunications, brutales, se multiplient. Ingénieur chez Google, James Damore a été licencié pour avoir écrit, dans une note en interne, que les différences de genres existent alors qu’il cherchait justement à trouver une solution à l’inégalité entre hommes et femmes dans son secteur. Même Martina Navratilova, pionnière LGBT dans le tennis, a été étrillée pour avoir rappelé qu’il n’était sportivement pas équitable que des femmes trans puissent participer aux mêmes compétitions que les femmes cisgenres.

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Le wokisme se répand dans les entreprises, dans son ouvrage (La Grande Déraison) Douglas Murray indique :

L’activisme en faveur de la justice sociale est censé — à juste titre — être le paramètre par défaut de tous les employés des grandes entreprises et la plupart d’entre elles, y compris Google, font passer des tests aux candidats pour éliminer toute personne ayant des penchants idéologiques non conformes. Ceux qui ont passé ces tests confient avoir dû répondre à de multiples questions sur les problèmes liés à la diversité — sexuelle, raciale et culturelle — et témoignent que des réponses « correctes » à ces questions constituent la condition préalable à tout recrutement. La théorie de la « fragilité blanche »

La théorie de la « fragilité blanche »

 

mercredi 10 février 2021

Vers l'interdiction de la prière thérapeutique en Australie ?

La thérapie de conversion — l’utilisation d’interventions psychologiques ou spirituelles pour tenter de changer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne — s’est révélée controversée aux États-Unis et au Canada. Elle est interdite dans le cas des mineurs dans une vingtaine d’États américains. Le gouvernement Trudeau a déposé un projet de loi C-6 qui vise à interdire ce type d’assistance. Le projet de loi trudeaupien a passé une première lecture dans la Chambre des communes.

Le District de Columbia aux États-Unis interdit complètement ces thérapies, quel que soit l’âge. De telles lois pourraient être considérées comme un soutien du gouvernement à la cause LGBTQ2SAI+, mais il se peut qu’elles visent aussi à protéger des personnes vulnérables contre l’arnaque de traitements payants que les législateurs considèrent comme faux ou inefficaces.


Cependant, l’État de Victoria en Australie vient d’adopter un projet de loi qui intensifiera considérablement le conflit entre la liberté religieuse, le choix individuel et la coterie LGBTQ2SAI+.

La législation qui vient d’être adoptée est le Projet de loi 2020 sur l’interdiction des pratiques de changement ou de suppression (conversion). Son intention fondamentale est « de faire en sorte que toutes les personnes, indépendamment de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, se sentent les bienvenues et valorisées dans l’État de Victoria et puissent vivre de manière authentique et fière ».

L’objectif semble assez louable (qui veut vivre dans un endroit où elle ne se sent pas valorisée ?), il incarne ce discours sirupeux et nébuleux caractéristique de notre ère thérapeutique. Se sentir valorisé et vivre de manière authentique sont des phrases creuses et rassurantes que l’on peut ressortir à tout moment. Mais, bien évidemment, cette langue de bois se heurte vite à la réalité : les pédophiles (une orientation sexuelle comme une autre selon plusieurs experts) doivent-ils se sentir bienvenus et valorisés ?

La loi de l’État de Victoria définit une pratique de changement ou de suppression comme suit :

une pratique ou une conduite dirigée vers une personne, avec ou sans son consentement 

(a) sur la base de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre de la personne ; et 

(b) dans le but :

(i) de changer ou de supprimer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre de la personne ; 

(ii) ou inciter la personne à changer ou supprimer son orientation sexuelle ou son identité de genre.

Notez que le consentement de la personne n’a pas d’importance pour le législateur : la pratique de changement ou de suppression est illégale que le personne en question la désire ou non.

Mais la partie importante du projet de loi d’un point de vue religieux est sa liste de « pratiques de changement ou de suppression ». Celle-ci comprend : « pratiquer une pratique religieuse, y compris, mais sans s’y limiter, une pratique basée sur la prière, une pratique de délivrance ou un exorcisme. »

Bref, si quelqu’un demande à un pasteur, à un prêtre ou à un ami chrétien de prier pour lui afin que ses désirs sexuels ou sa dysphorie de genre puissent être modifiés, oserons-nous dire guéries, ce pasteur, prêtre ou ami court le risque de commettre une infraction pénale. Vraisemblablement, cela s’applique également aux parents qui prient pour leurs enfants — ou peut-être même aux parents qui apprennent à leurs enfants que les expressions du désir sexuel sans entraves (du moins dans les canons du goût bourgeois contemporain) sont inappropriées.

Cette disposition n’est manifestement basée sur aucune objection métaphysique cohérente à la pratique de la prière. Si les législateurs croient que Dieu existe, ils croient vraisemblablement qu’Il est assez sage pour ignorer de telles prières si elles sont réellement nuisibles. Et s’ils ne pensent pas qu’Il existe, alors il semble raisonnable de supposer qu’ils considéreraient une telle prière comme un exercice inefficace, voire insensé.

Si la politique n’est pas métaphysique, elle révèle néanmoins un des aspects de la nouvelle politique identitaire : les traîtres à la cause correctiviste ne peuvent être tolérés. Que ce soit John McWhorter dénonçant la ferveur revivaliste de la nouvelle religion antiraciste qui s’empare des États-Unis ou un quidam en Australie qui estime que sa dysphorie de genre est un problème mental ou spirituel, et non purement corporel, le traître est quelqu’un, au pire malveillant, au mieux quelqu’un qui a besoin d’être protégé de lui-même par l’État et ses lois.

Cette loi démontre également l’un des résultats les plus étranges de l’insistance moderne mis sur la liberté radicale de l’individu. Dans notre monde, théoriquement, chacun doit théoriquement être autorisé à construire leur propre identité. Mais parce que certains récits identitaires s’opposent inévitablement à d’autres, certaines identités doivent donc être privilégiées, légitimées, protégées alors que d’autres seront traitées comme des cancers culturels rétrogrades. Et cela signifie que, ironiquement, l’individu cesse d’être souverain et le gouvernement doit intervenir en tant qu’exécutant. Le groupe de pression à la mode (LGBTQ2SA+ dans ce cas) décide ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Dans ce cas, l’homo ou le trans qui veut (re) devenir hétéro ou « cis » (pour utiliser le jargon actuel prétentieux) est totalement inacceptable. Son récit remet en question celui des autres. On pourrait dire que son existence même est une menace. Accorder une quelconque légitimité à son désir, c’est remettre en cause le statut normatif des désirs d’autrui.

Et c’est pourquoi il faut interdire de prier pour de tels hérétiques à la religion moderne, même s’ils le demandent spécifiquement. Ce n’est pas tant parce que cela nuit aux personnes pour qui l’on prie, mais simplement parce que cela témoigne du fait que certaines personnes — certains homos et trans - n’adhèrent pas aux dogmes de la politique d’identité sexuelle.

Peut-être les sociétés occidentales commencent-elles enfin à saisir que le christianisme témoigne foncièrement du fait que le monde n’est pas comme il devrait être. Il est inquiétant lorsqu’une pratique religieuse aussi fondamentale que la prière — si souvent décriée par les irréligieux comme des sornettes au mieux inutiles — est maintenant la cible d’une législation hostile dans un pays démocratique. Nous n’en sommes peut-être pas encore au point où la pensée est un crime, mais nous semblons en être au point où l’expression de certaines pensées, même dans la prière, pourrait être considérée comme un comportement criminel. Au risque d’encourager les gens à commettre de graves crimes et délits, peut-on exhorter tout le monde à prier pour que les autres pays ne suivent pas l’exemple de l’État de Victoria, car si les autres pays venaient à suivre cet exemple, il pourrait devenir illégal de prier pour presque tout ce déplaira à nos seigneurs et maîtres d’ici quelques années.

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Guerre civile : retour à la case départ pour l'Occident

Éric Zemmour recense le dernier livre de Guillaume Barrera : La Guerre civile. Guillaume Barrera, docteur en philosophie politique et professeur au Lycée Fustel de Coulanges, y offre une histoire de la guerre civile qui montre combien nos démocraties, qui s’en croyaient débarrassées, en sont à nouveau menacées. Édifiant et effrayant.

On en avait fini avec tout ça. Avec ce passé révolu. Nous étions en paix avec nos voisins et avec nous-mêmes. Notre démocratie apaisée, comme disait le président Giscard d’Estaing, ne connaissait que les guerres picrocholines des partis et des idées ou celles des affaires et du commerce. La guerre et la guerre civile, c’étaient les autres, au loin. Et puis, de Charlie au Bataclan, d’un prêtre tué dans son église à un prof devant son école, la France a redécouvert la malédiction des rues ensanglantées et des corps déchiquetés. Le grand écrivain algérien Boualem Sansal nous a expliqué que la guerre civile algérienne des années 1990 avait commencé ainsi. On a préféré se boucher les oreilles et détourner le regard. Mais l’idée de guerre civile chemine en nous malgré nous.

L’ouvrage de Guillaume Barrera en est un signe indubitable. Bien sûr, la tête sur le billot, notre historien le nierait. L’Université et les médias n’autorisent pas ce genre d’audace. Il cherche seulement « le principe moteur des guerres civiles ». Notre historien est dans sa tour d’ivoire. Il fait semblant de le croire ; mais nous ne sommes pas obligés d’y croire.

Il remonte à l’Antiquité grecque hantée par ce qu’elle appelait la stasis (guerre civile) qu’elle distinguait du polemos (la guerre étrangère). Pour Platon, la guerre civile est « l’injustice en actes ». Avec le catholicisme tout change : « La religion et d’abord la religion chrétienne — qui voulut étendre à toutes les nations une promesse universelle reçue du judaïsme — est à l’origine, je ne dis pas qu’elle en est la cause, de tout ce processus ». Puis « d’autres forces se sont présentées pour porter une même promesse d’universalité » : liberté, démocratie, socialisme, communisme.

Notre historien tient son sujet : « Pas une histoire universelle des guerres civiles, mais une histoire des guerres civiles à caractère universel. » Il remonte le temps avec un brio intellectuel et un sens de la synthèse impressionnants. L’affrontement entre les deux glaives, le pape et l’empereur, les gibelins et les guelfes, va hanter le Moyen Âge et la Renaissance. Les œuvres de Dante et de Machiavel en sont pleines. Et puis, arrive « l’hérésie » huguenote. L’obéissance est le problème des guerres de Religion. Obéissance à l’Église, mais aussi au roi. Obéir au roi, oui, bien sûr disent les protestants, mais d’abord à Dieu. Après un siècle de massacres, il y a deux types de réponses pour sortir de cet enfer : la française et l’anglaise. La France s’inspire de Hobbes : l’ordre et l’ordre absolu. L’Angleterre s’inspire de Locke et de Hume : le désordre libéral pour mieux désactiver le désordre des passions religieuses. La France transfère le sacré sur la tête du roi. C’est Louis XIV. L’Angleterre désacralise le politique pour diriger les énergies vers le commerce. Le pouvoir politique est « vide et neutre ». L’Angleterre a un siècle d’avance sur la France. Pour les légistes français, le souverain est « empereur en son royaume ». Pour les légistes anglais, le souverain, c’est le droit (et donc le juge). Montesquieu a tout compris : « Le libéralisme ne surmonte pas les haines, il ne les détruit pas, il les rend impuissantes. »

On croit l’affaire réglée avec le traité de Westphalie (1648). Chacun est maître chez soi. Mais viennent les Lumières et la révolution démocratique. Nouvelle histoire, nouvelle religion universaliste, nouvelles guerres civiles. Tocqueville l’analyse pour s’en désoler ; Marx pour s’en réjouir. Il pousse à la lutte des classes : « Karl Marx peut être tenu pour l’apôtre de la guerre civile sociale parce qu’il a su d’abord gagner la guerre des mots, imposer l’idée d’un esclavage universel, justifier la violence. » Tocqueville est le bon docteur qui soigne et tente d’éradiquer la maladie par la « domination de la classe moyenne », garante du principe d’égalité et donc de la paix civile.

Le XXe siècle va accomplir toutes les potentialités du XIXe. La guerre civile « démocratique » se mondialise avec en acmé l’effroyable guerre d’Espagne. On croit encore qu’on en a fini en 1945 et plus encore en 1989 ! On se trompe. Une triple transformation va remettre la guerre civile au cœur de notre époque : la mondialisation libérale déstabilise les classes moyennes occidentales ; l’Afrique indépendante n’assimile pas le concept européen d’État-nation ; « L’Islam secoue les pays qu’elle régit avec une violence comparable à celle que connut le XVIe siècle chrétien. »

Avec l’islam, nous rejouons en accéléré toute notre histoire : « L’oumma des sunnites, sans tête et sans frontières, partage ces deux caractères préoccupants avec les sectes puritaines du XVIIe siècle, qui ne connaissaient elles non plus ni frontières ni magistère. Les arguments de Hobbes la concernent aussi, d’autant que le Coran — qui l’ignore ? — attend son Hobbes ou son Spinoza. »

Dans les universités et dans les médias, les militants « décoloniaux » rejouent le jeu marxiste en poussant à la guerre civile avec les mêmes méthodes.

Curieusement, notre historien ne tient pas compte de la démographie. Il méconnaît les travaux du sociologue suédois Gunnar Heineson, et de son « indice de belligérance », quand les jeunes mâles représentent plus de 20 % d’une population. Aveuglement ou prudence, il ne voit pas ou ne veut pas voir que nos pays européens, et la France en particulier, accumulent tous les éléments qu’il a diagnostiqués de façon disparate : une prolétarisation des classes moyennes ; la violence de gangs maghrébins ou africains, qui usent eux aussi du triptyque sud-américain : « kalach, hach, cash » ; et l’islam qui impose dans nos banlieues ses mœurs et donc sa loi : « Ce livre s’est presque ouvert sur le catholicisme, religion universelle. Il est juste qu’il s’achève sur l’islam, autre religion mondiale (…) la terre d’islam n’est pas l’Orient, mais la terre où l’islam a prévalu ; l’oumma n’est pas le peuple arabe, mais l’ensemble des croyants en migration, en hégire vers Allah (…) Pour que s’étende la terre d’islam, le Dar el-Salam, la terre d’impiété, la Dar el-Koufr, devra reculer. »

On a compris ce que Barrera veut nous dire sans oser nous le dire : la « fitna » (guerre civile) entre musulmans s’accompagne d’une « harb » (guerre étrangère) contre les infidèles que nous sommes, selon la même distinction entre stasis et polemos que faisaient les Grecs de l’Antiquité. Retour à la case départ.

 
 
 
 
LA GUERRE CIVILE
par Guillaume Barrera,
paru le 11 février 2021
chez Gallimard,
328 pages,
22 € ISBN-13 : 978-2070148165.
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