vendredi 9 février 2018

Liberté reconnue des pâtissiers qui refusaient de confectionner un gâteau pour un mariage homo

Un tribunal de Californie a reconnu lundi à une pâtissière le droit de refuser de vendre un gâteau de mariage à deux personnes de même sexe. Devant les deux lesbiennes préparant leur mariage, Cathy Miller avait invoqué ses « convictions religieuses » pour ne pas confectionner le gâteau. Le juge a expliqué :

« Aucun pâtissier n’a le droit de mettre ses produits dans une vitrine publique, d’ouvrir sa boutique puis de refuser des ventes pour des questions de race, religion, genre ou identité sexuelle. La différence ici est que le gâteau en question n’a pas encore été cuisiné et que l’État de Californie [qui a engagé les poursuites], veut forcer [la pâtissière Cathy] Miller à utiliser ses talents pour créer un gâteau qu’elle n’a pas encore fait tout en sachant que son œuvre sera affichée pour célébrer une union que sa religion interdit. Si ce tribunal forçait [Cathy Miller] à obtempérer, ce serait faire violence à l’essence de la liberté d’expression garantie dans le premier amendement de la Constitution. »

Un différend similaire oppose un couple d’hommes, aujourd’hui mariés, à un pâtissier du Colorado. La décision de la Cour suprême des États-Unis est attendue d’ici juin. Dans cette affaire devenue emblématique s’opposent un pâtissier de l’État du Colorado, Jack Phillips, et deux hommes aujourd’hui mariés, Dave Mullins et Charlie Craig. La transaction commerciale avortée remonte au 19 juillet 2012. Personne n’imaginait à l’époque qu’on en parlerait cinq ans plus tard au sommet du pouvoir judiciaire des États-Unis et que les protagonistes seraient à la Une de la presse nationale.

Invoquant sa foi chrétienne, Jack Phillips a tout bonnement expliqué dans sa pâtisserie en banlieue de Denver, « Masterpiece Cakeshop », qu’il ne pouvait prendre une commande venant de MM. Mullins et Craig. Les deux époux ont alors déposé plainte sur le fondement d’une loi du Colorado interdisant toute discrimination aux commerces accueillant le public.

jeudi 8 février 2018

Éducation: libre choix du privé ou du public aux parents

Sylvain Lévesque rappelle quelques faits intéressants dans le Journal de Québec. Rappelons que pour ce carnet, la liberté des parents doit aller au-delà de choisir une école dans le réseau public ou privé, les écoles devraient avoir plus de libertés en termes de recrutement, de pédagogie et de programme.

Québec solidaire promet, s’ils remportent les prochaines élections, de mettre fin au financement gouvernemental aux écoles privées. Le parti de gauche pense ainsi faire épargner 100 M$ à l’État tout en augmentant le soutien aux écoles publiques, elles qui recevraient 63 000 étudiants de plus au sein de leur réseau.

Quelques chiffres intéressants

  • 125 000 étudiants fréquentent les écoles privées du Québec (Source gouvernement).
  • Il en coûte environ 12 000 $ par enfant dans le réseau public, par élève au secondaire.
  • Dans les écoles privées, les parents assument 40 % des droits de scolarité de leur enfant, c’est-à-dire, une moyenne de 4500 $ par individu. (Voir ici tableau 1, page 13. Indexé pour 2017)


Une économie ?

Québec solidaire prétend qu’en coupant le financement public aux écoles privées, 50 % des 125 000 élèves ne pourraient encaisser cette hausse et s’inscriraient dans une école publique.

Sans aide gouvernementale, je m’excuse, mais beaucoup plus de parents n’auraient tout simplement plus les moyens d’envoyer leurs enfants dans ces écoles et n’auraient d’autre choix que de renoncer à ce choix. Est-ce 70 %, 80 % ou 90 % ? Je l’ignore, mais c’est certainement au-delà de 50 %.


Ceci étant dit, si le gouvernement se trouve à payer 100 % de la facture d’éducation au lieu du 60 % de 80 000 à 100 000 enfants supplémentaires, il est évident qu’au lieu d’avoir des économies, nous paierons collectivement davantage. En fait, 100 000 élèves de plus coûteraient 450 millions $ de plus. À ce montant, nous devons retrancher les subventions données aux écoles privées que nous ne verserions plus, c’est-à-dire (7500 $ x 25 000 élèves = 187,5 millions $).

De plus, est-ce que les écoles publiques actuelles ont la capacité d’accueillir 100 000 étudiants de plus à la prochaine rentrée ? Sinon, combien faudra-t-il investir pour agrandir les écoles ou pour en construire de nouvelles ?

Un choix individuel

Il est faux de prétendre que la majorité des parents qui font le choix de l’école privée sont tous des « riches ». Je connais plusieurs couples avec des revenus familiaux de 80 000 à 100 000 $ avant impôt qui ont fait ce choix. Ces parents, ils se serrent la ceinture, il renonce aux vacances d’été et aux petites sorties pour offrir à leurs enfants la meilleure éducation qui soit.

Comprenez-moi bien, je ne dis pas que les écoles publiques n’offrent pas une bonne qualité d’enseignement, mais l’encadrement des élèves y est en général supérieur dans les écoles privées, ne serait-ce que parce qu’il y a moins d’élèves à superviser. D’ailleurs, permettez-moi de vous souligner que je suis moi-même un produit de l’école publique.

Le modèle unique

Après le patriarcat [et patrimoine], c’est le mot privé qui fait hantise chez les solidaires. Ils ont un préjugé positif envers tout ce qui est étatique. Sans le privé, les écoles publiques auraient-elles ressenti de la pression pour développer des programmes à vocation comme le sport-étude, art-étude, ou encore les nombreux parcours internationaux et linguistiques ? Le secteur privé se distingue du public parce que pour avoir des clients, il se doit d’être performant sans quoi, les portes se fermeront.

Pourquoi un jeune politicien comme Gabriel Nadeau-Dubois voudrait-il empêcher des milliers d’enfants d’avoir accès à ce dont il a lui-même bénéficié au Collège Regina Assumpta de Montréal ? « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais ».

L’État omniprésent, l’interdiction de tout ce qui priver et la création de monopoles gouvernementaux, c’est un peu ça la lente soviétisation du Québec. Jean-François Lisée n’a pas tort quand il parle du « Politburo ».
Voir aussi

Rappel : Les Québécois veulent des bons d’étude Sondage Léger : 55 % des Québécois (63 % des parents) se montrent très ouverts à la mise en place des chèques éducation, le gouvernement octroyant une somme fixe pour la scolarité de chaque enfant et laissant alors les parents choisir l’école publique ou privée qu’ils privilégient.

Bermude abroge le mariage de même sexe et le remplace par une union civile

L’abrogation du mariage de même sexe par l’île de Bermude serait une première dans le monde.


La législation remplaçant le « mariage homosexuel » par des « partenariats conjugaux » (des unions civiles) aux Bermudes a été promulguée par le gouverneur mercredi. Les critiques de cette loi l’ont qualifiée de recul sans précédent des droits civils sur le territoire insulaire britannique.

Le ministre de l’Intérieur Walton Brown a déclaré que la législation signée par le gouverneur John Rankin visait à équilibrer l’opposition au « mariage homosexuel » sur l’île socialement conservatrice tout en se conformant aux décisions des tribunaux européens [les vrais maîtres ?] qui garantissent la reconnaissance et la protection des couples de même sexe sur le territoire.

Le Sénat et la Chambre d’assemblée des Bermudes avaient adopté à une large majorité la loi en décembre et une majorité d’électeurs se sont opposés au « mariage homosexuel » lors d’un référendum.

« La loi vise à établir un juste équilibre entre deux groupes actuellement inconciliables aux Bermudes [et quelque part dans un tribunal non élu en Europe apparemment], en réaffirmant que le mariage doit être une union entre un homme et une femme tout en reconnaissant et en protégeant les droits des couples de même sexe », [...] Les couples dans une union civile officielle auront désormais des droits « équivalents » à ceux des couples hétérosexuels mariés, y compris le droit de prendre des décisions médicales au nom de leur partenaire, a indiqué Brown dans un communiqué publié par le gouvernement. Une demi-douzaine de « mariages de même sexe » ont été célébrés aux Bermudes depuis la légalisation de celui-ci par une décision de justice en mai 2017 et l’abrogation de celui-ci par la nouvelle loi [les tribunaux sont devenus les décideurs des questions de société, voir La Cour suprême du Canada : décideur politique de l’année 2014].

Source

Éthique et culture religieuse : imposture et manipulation

Joseph Facal a reçu un courriel d’un étudiant de secondaire cinq, dont il tait le nom.

Le jeune homme apprécie son professeur d’Éthique et culture religieuse, mais s’insurge, exemples à l’appui, contre les biais tendancieux contenus dans le manuel du cours.

Facal a souvent écrit que ce cours — non pas tel qu’il est enseigné par le prof X ou Y, mais tel qu’il a été voulu — est une imposture motivée idéologiquement.

Nous reproduisons le texte de M. Facal, le texte entre crochets est de ce carnet.

Endoctrinement

On part de l’idée juste selon laquelle les croyances religieuses sont un phénomène trop important pour ne pas être étudié à l’école.

Mais au lieu de l’étudier objectivement, comme on étudierait un régime politique ou un système économique, les manuels utilisés valorisent le religieux, toujours présenté de façon vertueuse, jamais examiné sous l’angle de la raison critique. [Notons une autre erreur : considérer que toutes les religions sont de même nature, sont également respectables et se valent.]

Le questionnement de la religion y est dépeint comme un manque d’ouverture, de respect, ou une atteinte aux libertés.

On ne dit rien ou presque du mal que l’on peut faire au nom de la religion. [On le dit peu, mais ce n’est pas absent. On ne dit pas non plus que l’athéisme au XXe siècle a causé des dizaines, voire des centaines, de millions de morts et de persécutés...]

Fondamentalement, le jeune se fait expliquer qu’il est bon de croire sans preuve et il est découragé de questionner cela, au nom du prêchi-prêcha de l’idéologie multiculturaliste. [C’est surtout le multiculturalisme qui motive le programme, pas la volonté de croire sans preuve. Pour les concepteurs du programme et leurs appuis politiques, il faut trouver une manière de garantir le « vivre-ensemble » dans un Québec que les partis politiques (PQ comme PLQ et même l’ADQ) veulent de plus en plus multiethnique et multiconfessionnel. Voir Démographie — En 15 ans, les minorités visibles sont passées au Québec de 7 % à 13 % de la population.]

Ici, le manuel en cause est intitulé Tête à tête, édité par les éditions Grand Duc. [Ce n’est pas le pire...]

Dans le paragraphe sur le débat suscité par la charte des valeurs québécoises, la seule position évoquée est celle... d’Amnistie internationale. [Tous les manuels québécois sont approuvés par le BAMD, ils sont tous teintés de correctivisme politique. Voir Manuel d’histoire (1) — chrétiens intolérants, Saint Louis précurseur des nazis, pas de critique de l’islam tolérant pour sa part.]

On souligne lourdement que cet organisme lutte pour le respect des droits humains [de la personne] dans le monde et voyait dans la charte une atteinte à la liberté d’expression.

C’est tout, rien d’autre, sujet clos, prochain appel.

Plus loin, on dit que la France interdit les signes religieux dans les écoles. C’est suivi de la mention qu’au Québec, faire cela serait une pratique « discriminatoire ».

Vrai, mais il y a absence de toute mise en contexte et aucune présentation du raisonnement du législateur français.

Tout ce que l’élève doit retenir est : la France « discrimine », et c’est mal ; ici, on ne fait pas cela, et c’est bien.

Ailleurs, le manuel avance qu’il y aurait quatre attitudes possibles face au phénomène religieux : ouverture, intolérance, tolérance, indifférence.

L’« ouverture », c’est « faire des accommodements raisonnables ». Lesquels ? Quand ? Rien.

L’« intolérance », c’est « manquer d’intérêt [...] » pour la religion.

L’« indifférence », c’est « être agressif et imposer son point de vue ».

Du grand n’importe quoi, et malhonnête en plus.

Lucide

Le voile, lit-on, indispose ceux attachés à l’égalité hommes-femmes. Mais c’est immédiatement suivi de : « les raisons de le porter sont multiples et personnelles ». Bref, il ne faut pas juger.

Au cas où l’étudiant n’aurait toujours pas compris, on martèle encore qu’il serait « discriminatoire de l’interdire » en raison des chartes.

Combien reste-t-il de ces jeunes qui refusent de se faire laver le cerveau ?

Voir aussi

ECR : analyse d’un programme multiculturaliste et pluraliste normatif

Enseignante d’ECR déguisée en curé... enfin pas dans la Voix de l’Est

Guillaume Rousseau : Lien juridique entre cours ECR et multiculturalisme


Joëlle Quérin et « La face cachée du cours Éthique et culture religieuse »

mercredi 7 février 2018

Démographie : en 2050 pour un Européen proche de 50 ans, il y aura trois Africains de moins de 30 ans

Le journaliste et universitaire Stephen Smith publie un ouvrage saisissant sur la dynamique migratoire africaine. D’une ampleur sans précédent dans l’histoire, elle sera le défi de l’Europe du XXIe siècle, et peut-être aussi en partie du Québec puisque toute la croissance « francophone » viendra d’Afrique. Voir Démographie — En 15 ans, les minorités visibles (pas toutes francophones ni francophiles) sont passées au Québec de 7 % à 13 % de la population.

Journaliste-écrivain et universitaire, Stephen Smith a tenu la rubrique Afrique de Libération (1988-2000) puis du Monde (2000-2005). Il a travaillé comme analyste pour les Nations unies et L’International Crisis Group [en anglais dans le texte]. Depuis 2007, il est professeur à l’Université de Duke aux États-Unis, où il enseigne les études africaines. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages publiés en France, dont
Négrologie : pourquoi l’Afrique meurt ou Oufkir, un destin marocain et d’ouvrages coécrits avec Antoine Glaser comme Ces Messieurs Afrique ou Comment la France a perdu l’Afrique.

Présentation de l’éditeur

L’Europe vieillit [vrai] et se dépeuple [note du carnet : pas vraiment pour l'instant]. L’Afrique déborde de jeunes et de vie. Une migration de masse va se produire [probablement]. Son ampleur et ses conditions constituent l’un des plus grands défis du XXIe siècle.

L’Union européenne compte aujourd’hui 510 millions d’habitants vieillissants ; l’Afrique 1,25 milliard, dont quarante pour cent ont moins de quinze ans. En 2050, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. D’ici à 2100 [note du carnet : il faut se méfier des projections à 82 ans...], trois personnes sur quatre venant au monde naîtront au sud du Sahara.

L’Afrique « émerge ». En sortant de la pauvreté absolue, elle se met en marche. Dans un premier temps, le développement déracine : il donne à un plus grand nombre les moyens de partir. Si les Africains suivent l’exemple d’autres parties du monde en développement, l’Europe comptera dans trente ans entre 150 et 200 millions d’Afro-Européens, contre 9 millions à l’heure actuelle.

Une pression migratoire de cette ampleur va soumettre l’Europe à une épreuve sans précédent, au risque de consommer la déchirure entre ses élites cosmopolites et ses populistes nativistes. L’État-providence sans frontières est une illusion ruineuse. Vouloir faire de la Méditerranée la douve d’une « forteresse Europe » en érigeant autour du continent de l’opulence et de la sécurité sociale des remparts – des grillages, un mur d’argent, une rançon versée aux États policiers en première ligne pour endiguer le flot – corrompt[rait] les valeurs européennes.

L’égoïsme [... le terme culpabilisant !] nationaliste et l’angélisme humaniste sont uniment dangereux. Guidé par la rationalité des faits, cet essai de géographie humaine assume la nécessité d’arbitrer entre intérêts et idéaux.






Extraits d’un entretien sur son livre dans le Figaro.

— Votre livre fait état de l’extraordinaire vitalité démographique de l’Afrique. Quelles sont les proportions de ce dynamisme ?

Stephen SMITH. — Historiquement, l’Afrique est sous-peuplée. Cinquante fois grande comme la France, elle ne comptait qu’environ 150 millions d’habitants dans les années 1930. Mais c’est alors que la donne démographique a basculé grâce aux progrès de l’hygiène, de la médecine tropicale et de la politique coloniale dite « de mise en valeur ». Le développement a été une invention coloniale, la nouvelle « mission civilisatrice » pour justifier la domination de populations « différentes » et, bien sûr, pour en tirer avantage. Aujourd’hui, l’Afrique compte 1,3 milliard d’habitants. Elle en comptera 2,5 milliards en 2050, quand sa population aura été multipliée par 17 — par rapport à 1,7 pour la population française. Si la France [avait suivi] la courbe de l’Afrique, elle compterait en 2050 non pas 70 millions, mais 700 millions d’habitants, une moitié de la Chine actuelle. L’Europe, dans son ensemble, était deux fois plus peuplée que l’Afrique dans les années 1930. Dans une génération, en 2050, ses 450 millions d’habitants auront 2,5 milliards de voisins africains. Statistiquement, pour un Européen proche de la cinquantaine, il y aura trois Africains de moins de trente ans.


—  Justement, vous insistez beaucoup sur la « jeunesse » de l’Afrique. Pourquoi ?

Stephen SMITH. —  Parce qu’elle est capitale dans un continent où le « principe de séniorité », c’est-à-dire la prime de pouvoir et de prestige traditionnellement accordée aux aînés, surtout aux hommes, reste la ligne de fracture qui prive d’égalité les jeunes et, en particulier, les jeunes femmes. Or, aujourd’hui, au sud du Sahara, entre 40 et 45 % de la population a moins de… 15 ans ! Sur une planète qui « grisonne », y compris en Asie et en Amérique latine, c’est l’exception mondiale. La jeunesse de l’Afrique est sans précédent historique. Tous les quinze ans, la moitié de la population subsaharienne se renouvelle. L’Afrique « ancestrale » est broyée par l’engrenage des générations qui « tournent » rapidement. Ses normes et ses valeurs ne sont plus transmises, faute de mentors. Les jeunes se « débrouillent », ils se réinventent.

—  Pour vous, c’est là le moteur du « grand départ » à tous les niveaux…

Stephen SMITH. —  Oui, parce que, depuis un peu plus d’un siècle, les jeunes quittent en masse les villages, ils s’installent dans des villes puis des mégapoles — comme Lagos, au Nigeria, avec plus de 20 millions d’habitants — qui sont aux deux tiers des bidonvilles. La prochaine vasque de cette fontaine migratoire sera l’extérieur du continent, principalement l’Europe. Et, comme l’Europe à la fin de sa transition démographique entre 1850 et la Première Guerre mondiale, quand 60 millions d’Européens sur 300 millions sont partis vivre ailleurs, notamment en Amérique, les jeunes Africains vont tenter de bâtir une meilleure vie ailleurs. À cela, trois préalables : d’abord, un minimum de prospérité chez eux, qui leur permet de réunir les moyens nécessaires pour un voyage cher et, souvent, clandestin — ce qui implique que « l’Afrique émergente » se mette en route bien plus que « l’Afrique de la misère » et que, dans un premier temps, l’aide au développement accélère la noria migratoire ; ensuite, des communautés d’immigrés déjà installées en Europe, qui facilitent l’installation des nouveaux venus ; enfin, un écart toujours important entre les revenus ici et là-bas. Ce qui est le cas, puisque sa croissance démographique incontrôlée « noie » les progrès que l’Afrique accomplit. En 1960, un peu plus de la moitié des Africains vivait sous le seuil de la pauvreté ; maintenant, c’est un peu moins de la moitié, mais sur un nombre deux fois plus important…

— Y a-t-il une différence entre la démographie du Maghreb et celle de l’Afrique subsaharienne ?

Stephen SMITH. — Le Maghreb est en train d’achever sa transition démographique et, si les conditions politiques sont réunies, empruntera une trajectoire semblable à celle du Mexique. Entre 1975 et 2010, des Mexicains ont quitté massivement leur pays pour les États-Unis, où les Mexicains-Américains représentent aujourd’hui 10 pour cent de la population. Mais, depuis dix ans, le solde migratoire s’est inversé — ce que Trump ignore pour brandir la menace d’une « invasion », qui n’aura pas lieu, et ramasser le vote des populations blanches pauvres que la mondialisation a privées de leur « prime impériale ». Leur maison, leur voiture et le consumérisme ne leur sont plus garantis du seul fait d’être nés américains. En Europe, aussi, les inégalités à l’intérieur explosent alors que le fossé entre « pays riches » et « pays pauvres » se réduit en fait.



—  Vous décrivez la vitalité religieuse de l’Afrique subsaharienne. Quel christianisme domine ? Quel islam s’impose ?

Stephen SMITH. —  En France, où le protestantisme « born again » était marginal, on a tardé à prendre conscience de la révolution pentecôtiste, qui a transformé l’Afrique subsaharienne depuis les années 1980. Régis Debray a attiré l’attention sur le « néo-protestantisme à l’américaine », qui est entré dans les cités françaises du fait de l’immigration. Je parlerais plutôt de « l’Évangile de la prospérité », qui triomphe dans les anciennes marges du monde. En Afrique, il bat en brèche les traditions. Les « frères et sœurs dans la foi » servent de nouveaux réseaux de solidarité aux hommes et, surtout, aux femmes qui cherchent à s’affranchir des contraintes familiales et, plus largement, coutumières. Il s’agit surtout de jeunes, on vient de le voir. De son côté, l’islam, qui diversifie également son offre, leur propose une armature morale contre la « dépravation occidentale », la corruption sous toutes ses formes. L’avenir du christianisme, plus que de l’islam, se joue au sud du Sahara. L’Afrique subsaharienne, qui représente aujourd’hui 16 % des musulmans et 25 % des chrétiens dans le monde, en comptera en 2050, respectivement, 27 et 42 %.

—  Vous rappelez le rapport des Nations unies qui, au début du XXIe siècle, préconisait une immigration importante et régulière en Europe jusqu’en 2060 pour pallier le déclin démographique. Est-il toujours d’actualité ?

Stephen SMITH. —  C’était une scénarisation utile même si, depuis, le discours d’extrême droite a installé un malaise par rapport à une migration dite « de remplacement ». À mes yeux, l’idée de faire appel à 86 millions d’étrangers pour rajeunir l’Europe (ce que recommandait le rapport des Nations unies, NDLR) souffre de deux défauts. D’abord, elle ignore la dynamique migratoire propre à l’Afrique, le début de « décollage » du continent qui pourrait déclencher des départs plus massifs encore. Ensuite, pour ce qui est des besoins en « bras et cerveaux » de l’Europe vieillissante, elle fait l’impasse sur les gains en longévité qui pourraient stabiliser la population active, et donc les systèmes de sécurité sociale, d’autant que la robotisation va encore contracter le marché du travail. Depuis 1900, une vie occidentale statistique est passée de 47 à 78 ans. Il n’y a aucune raison pour que ces trente ans supplémentaires soient entièrement « privatisés » sous forme de retraite aux frais des jeunes cotisants. Mais sur le plan électoral, c’est un message qui passe mal.
[...]

—   Selon vous, cette « ruée vers l’Europe » peut suivre cinq scénarios. Lesquels ?

Stephen SMITH. —  Sommairement, ça va de « l’Eurafrique heureuse » — une sorte de miracle de la Pentecôte où toutes les langues étrangères se mêleraient dans une communion universelle — à la dérive politico-mafieuse, soit la traite des migrants, ce qui provoquerait une réaction populiste au profit de l’extrême droite. L’Europe-forteresse derrière un rempart d’argent, déjà en construction en Turquie, en Libye et dans les États sahéliens censés fixer les dunes humaines en échange de subventions, ne serait en fait pas si différente d’un retour du « réflexe colonial », directement interventionniste dans les pays d’origine. Enfin, une combinatoire de toutes ces mauvaises solutions, pour « tenir » sous prétexte de pragmatisme « sans excès », n’est pas non plus à exclure. Mais le défi est énorme. À mon avis, il ne peut être relevé que par une Europe qui ne serait ni bornée ni borgne. Les bornés sont obsédés par la frontière qu’ils voient en barrière baissée, sans comprendre que c’est un espace de négociation du passage, surtout entre voisins dont le sort est lié. Les borgnes ressemblent au Cyclope de la légende, ils se prennent pour des géants moraux, mais ne voient rien, ni l’Ulysse qui se joue d’eux ni les conséquences dramatiques — les tensions, les malheurs — qui résultent de leur manque de vigilance. Il me semble que la lucidité gagne du terrain, notamment en France depuis le recul du Front national. Mais il y a toujours une Europe qui a peur de perdre son « âme » et une autre qui veut à tout prix prouver qu’elle en a une.

[...]


lundi 5 février 2018

La blogosphère comparée aux réseaux sociaux

Et si l’ancienne blogosphère à laquelle appartient encore ce carnet était supérieure aux « médias sociaux » comme Twitter, Facebook ou même YouTube ? Pourquoi ? Tout d’abord, la blogosphère est un système à couplage lâche contrairement aux systèmes étroitement couplés alimentés par des partages et de « j’aime ». Un système lâchement couplé comme Twitter est susceptible de créer un emballement, une avalanche de messages, une onde hystérique. Deuxièmement, l’absence de point central de commande de la blogosphère rend virtuellement impossible le bannissement des gens du système. Et vous n’en avez pas réellement besoin puisqu’un carnet ne s’impose pas aux internautes, seuls ceux qui choisissent délibérément de le visiter le lisent.

Dans un certain sens l’internet du début des années 2000 paraît avoir été un âge d’or perdu quand on le compare au réseau de plus en plus centralisé aujourd’hui, réseau aux mains de gens qui maîtrisent votre visibilité et peuvent vous censurer selon leur bon vouloir. On ne compte plus les comptes qui disparaissent parce que Facebook l’a décidé sans aucun recours possible. Sur Twitter, la méthode la plus subtile de bannissement se nomme le « bannissement par occultation » (shadow banning) : le propriétaire du compte Twitter peut continuer à gazouiller, il croit que le public voit ses messages, alors que plus personne ne les voit. Quant à YouTube (à savoir Google), il peut « démonétiser » au gré de sa fantaisie des vidéos de grande écoute, mais au message trop peu politiquement correct dans le chef de YouTube. Les auteurs de ces vidéos, souvent professionnelles, ne gagnent donc plus d’argent. C’est le cas du Rubin Show qui a plus de 622 000 abonnés et dont, notamment, la vidéo ci-dessous vue plus de 800 000 fois en moins d’une semaine.



Selon le Washington Post, Facebook voulait des vidéos « virales » en direct, il a aussi récolté une série de suicides et tueries en direct. Parmi les incidents les plus choquants survenus sur Facebook en direct, citons le cas d’un homme armé d’un téléphone cellulaire et d’une arme de poing noire s’est filmé en train de tirer sur un passant dans une rue de Cleveland. Le passant est mort de ses blessures. Le tueur, Steve Stephens, a ensuite publié la vidéo sur sa page Facebook, puis il a confessé en direct son méfait. Facebook a désactivé la page de profil de Stephens plus de deux heures après la publication initiale, selon l’entreprise, mais pas avant que la vidéo du tournage ne soit diffusée sur le réseau social et sur d’autres réseaux sociaux, y compris YouTube et Instagram. Elle a été visionnée plus de 150 000 fois.

Et que penser de ce suicide d’une actrice de porno canadienne après une avalanche d’accusations d’« homophobie » sur Twitter de la part de partisans LGBTQ2SAIP+ qui jubilèrent à l’annonce de son décès? Rappelons que cette actrice, August Ames, avait refusé de tourner une scène de sexe avec des homosexuels mâles. Voilà la raison des torrents de messages haineux qu'elle reçut. (Voir aussi les propos navrants, pavloviens, parfois haineux souvent très déplaisants, déversés sur la page Facebook du Professeur de cégep suspendu pour prétendue « homophobie », la haine est peut-être ailleurs).

Les « médias sociaux » jouent un rôle dans plus de morts que, disons, le prétendument tout-puissant mouvement de « suprématie blanche » des États-Unis... Mais voilà contrairement à ce dernier, personne ne semble dérangé par le premier.

jeudi 1 février 2018

Démographie — En 15 ans, les minorités visibles sont passées au Québec de 7 % à 13 % de la population

Quand y a-t-il eu un débat politique sur ce changement démographique rapide ?

Pour qui votent toutes ces nouvelles minorités ?


Quel impact cette immigration massive a-t-elle sur le français au Québec ? Rappelons cette nouvelle récente rapportée par Radio-Canada :
Les données du dernier recensement indiquent que les Lavallois sont deux fois plus nombreux à avoir l’anglais comme langue d’usage qu’il n’y a d’anglophones dans la ville. La Société Saint-Jean-Baptiste dénonce la situation et demande à la Ville et au gouvernement du Québec d’agir.

À Laval, 7 % de la population est anglophone, mais 13 % des résidents disent parler l’anglais à la maison. Les gens qui emploient l’anglais comme première langue officielle parlée sont encore plus nombreux : ils représentent 17 % de la population.

Lors de notre micro-trottoir, nous avons demandé à cinq jeunes s’ils trouvaient que Laval s’anglicise. Un seul a répondu non et quatre autres ont répondu oui. Deux d’entre eux trouvent même que c’est une bonne chose, dont Amid, un jeune de 16 ans d’origine algérienne.

« La majorité des personnes parlent plus en anglais que français. Ils préfèrent l’anglais parce que c’est une meilleure langue. C’est la langue numéro UN au monde. Alors les gens préfèrent parler en anglais, c’est sûr. Puis même moi, si j’avais eu la chance de parler en anglais à la place du français, j’aurais préféré », résume-t-il.

Voir aussi

Laval s’anglicise

Baisse continue du nombre de naissances au Québec (m-à-j) [absence depuis des années de mesures natalistes]

Encore moins de bébés au Québec en 2016

Natalité baisse au Québec depuis 7 ans, mais CS de Montréal devrait accueillir 5000 élèves de plus d’ici cinq ans

Très forte augmentation des élèves allophones à Montréal

Canada — un pays non blanc vers le milieu de ce siècle ?

Comparaison de l’évolution de la démographie en Russie et au Québec

Natalité baisse au Québec depuis 7 ans, mais CS de Montréal devrait accueillir 5000 élèves de plus d’ici cinq ans [impact de l’immigration]

Chute importante prévue du français dans les foyers québécois

Québec — Trois nouveau-nés sur dix ont au moins un parent né à l’étranger



mardi 30 janvier 2018

Réaction à « Près de 75 % des Québécois contre le financement public des écoles privées »

D’après un sondage commandé par un mouvement contre le financement « public » de l’école privée, près de 75 % des Québécois aimeraient voir l’État retirer son financement destiné à l’école privée. Le sondage a été réalisé par CROP pour le compte du Mouvement L’école ensemble. Rappelons que le financement « public » des écoles privées n’est jamais que le remboursement d’une partie des impôts des parents qui envoient leurs enfants à l’école privée.

« Les trois quarts des Québécois envoient un message très clair : ils ne veulent plus payer pour l’école privée et veulent que leurs taxes et impôts servent à l’école publique », a déclaré Stéphane Vigneault, coordonnateur du Mouvement L’école ensemble, par communiqué, mardi.

Rappelons qu’il y a moins de 6 ans (mars 2012), la Coalition pour la liberté en éducation avait posé une question assez différente : « Selon vous, le gouvernement devrait-il octroyer une somme fixe pour la scolarité de chaque enfant et laisser le parent décider à quelle école envoyer son enfant, qu’elle soit publique ou privée ? » Et là, les résultats étaient très différents !



Dans ce sondage Léger, 55 % des Québécois se montraient très ouverts à la mise en place des chèques éducation, le gouvernement octroyant une somme fixe pour la scolarité de chaque enfant et laissant alors les parents choisir l’école publique ou privée qu’ils privilégient. Le pourcentage des Québécois en faveur de cette mesure de liberté étaient encore plus fort (63 %) quand ils avaient des enfants...

De même, la moitié de la population québécoise (54 %) pensait que les écoles devraient avoir une plus grande liberté dans le choix des programmes qu’elles enseignent et dans la façon de les enseigner. Pour le secrétaire de la CLÉ, « au Québec, les parents sont en phase avec les résultats d’organismes internationaux comme l’OCDE qui identifient la liberté de pédagogie et de programmes scolaires comme un composant nécessaire à une éducation de qualité ». Il ne s’agit pas seulement de rendre plus autonomes les écoles ou de mieux encadrer les enseignants, car, comme le déclare l’OCDE, « [d] ans les pays où les établissements d’enseignement jouissent d’une grande autonomie dans le choix des programmes et des modes d’évaluation, les élèves ont tendance à obtenir de meilleurs résultats. »[1] Pour la CLÉ, un supplément de liberté dans ces domaines permettra de mieux répondre aux besoins du Québec de demain tout en respectant mieux les droits des parents.


Ce sondage avait été réalisé par Léger Marketing auprès de 1001 personnes de plus de 18 ans, dans toutes les régions du Québec, du 27 au 29 février 2012. L’échantillon pondéré choisi a une marge d’erreur de ± 3,1 % dans 19 cas sur 20.

Ce sondage d’une maison réputée (Léger) n’avait reçu aucun écho dans les médias. Aucun. Malgré la prise de contact avec plusieurs médias pour leur offrir ces résultats. Le traitement médiatique du sondage CROP contre le financement « public » des écoles privées est très différent. Pour le moins.

« Ségrégation scolaire »

Selon le Mouvement L’école ensemble, le financement public aux écoles privées et les examens d’admission ont pour effet d’encourager la «ségrégation scolaire», qui consiste en la séparation des élèves dans des écoles ou des programmes en fonction de leurs revenus ou de leurs résultats scolaires. Nous reviendrons ci-dessous sur ce concept.


Comment expliquer cette différence ?

On ne sait pas comment les Québécois répondraient au sondage de la Coalition pour la liberté en éducation aujourd’hui.

Les Québécois ont-ils vraiment changé d’avis ?

C’est possible, mais pas nécessaire.

En effet, on sait que les résultats aux sondages peuvent être influencés par les questions qui le constituent et surtout celles qui précèdent une question particulière. Elles fournissent un contexte à une question particulière. En l’absence d’une question préalable sur l’option d’offrir un chèque scolaire à tous les parents, les parents qui ne peuvent s’offrir une bonne école peuvent trouver injuste ce privilège qui serait réservé aux plus riches. Si cette même question du chèque scolaire universel offert aux parents était posée, la majorité des Québécois pourraient ainsi toujours approuver cette idée.

Ceci dit, il n’est pas impossible, devant les campagnes répétées contre l’« inégalité scolaire » bien relayées dans les médias et les partis politiques, que les Québécois aient changé d’avis. Peut-être faudrait-il alors voir là le résultat de l’absence d’une voix politique distincte qui défende la responsabilité parentale et le choix en éducation. La transformation de l’ADQ proche de ces thèses par une CAQ très peu revendicatrice dans ce domaine laisse les partisans d’un plus grand choix en éducation sans parti politique qui partage leurs préoccupations. Les partisans du choix et de la responsabilisation des parents n’ont plus de relais de poids dans les médias et parmi les principaux partis politiques. Des relais mieux organisés et de poids pourraient dissiper auprès du public certaines idées fausses, notamment, sur l’écrémage des écoles par la sélection. C’est ainsi que des études universitaires tendent à montrer que l’effet d’écrémage lié à la liberté scolaire est faible ou déjà présent (par exemple par la distribution géographique des familles selon des critères socioculturels). Les écoles publiques aux mauvais résultats scolaires sont déjà homogènes et déjà écrémées, en grande partie parce que les meilleurs élèves n'habitent pas leur bassin géographique. L’impact négatif d’un libre choix (supplémentaire ou non) vers le privé est donc exagéré.

En l’absence de véritables relais conservateurs dans les partis politiques et dans les médias, les partisans d’une restriction du choix au nom de la lutte « contre l’inégalité » et « la ségrégation scolaire » ont libre cours au Québec. Logique de « lutte contre la ségrégation scolaire » qui a mené sous certains aspects à l’intégration d’élèves aux compétences très diverses (pour rester courtois) et à des classes ingérables où l’on « passe 90 % du temps à faire de la discipline et 10 % à enseigner ».

Voir aussi

Québec — Dans la peau d’une suppléante : insolences, indiscipline, violences

Les Québécois veulent des bons d’étude et que le cours ECR soit optionnel ou aboli

France — le système scolaire toujours plus inégalitaire

Effet d’écrémage lié à la liberté scolaire : faible ou déjà présent



[1] http://www.oecd.org/dataoecd/54/0/48989573.pdf, « Autonomie et responsabilisation des établissements d’enseignement : quel impact sur la performance des élèves ? », OCDE, octobre 2011.

lundi 29 janvier 2018

Québec — Dans la peau d'une suppléante : insolences, indiscipline, violences

Extraits du récit d’une suppléante pendant un mois paru dans le Journal de Montréal.

[...]
Le cours commencera avec du retard, jusqu’à mon arrivée à la hâte.

Dans le gymnase, une dizaine d’élèves de 6e année surexcités se chamaillent avec des ballons de basketball. Bref, la tempête semble s’être invitée à l’intérieur des murs de l’école.

Cette première journée donnera le ton au reste de mon expérience.

Sans diplôme en enseignement, mais détenant un baccalauréat, je fais des remplacements dans sept écoles primaires et deux secondaires à la Commission scolaire de la Rivière-du-Nord (CSRDN), dans les Laurentides.

[...]

Semaine 1

Menaces d’une fillette

Les premiers remplacements sont désarmants. Il faut savoir décoder les élèves dès les premières minutes du cours tout en dissimulant son flagrant manque d’expérience.

Mais les étudiants y voient clair et en profitent pour se payer du bon temps au dépit des suppléants.

En moins d’une demi-heure, un élève colérique et turbulent, qui s’en prend aux autres enfants, me pousse à bout. Je n’ai pas le choix de le retirer de la classe pour quelques minutes. Il revient calme et souriant. C’est une première réussite.

Les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. Dans une classe de 5e année, des enfants se disputent pour des crayons, se lèvent sans raison, courent entre les bureaux et un refrain résonne en boucle dans toute la classe : « Je comprends pas et ça me tente pas, madame (sic) ».

Puis, une fillette de 10 ans m’assène le coup de grâce. Elle se vante d’avoir réussi à « faire mettre dehors un prof » qui ne l’aidait pas assez. « Je peux faire la même affaire avec vous », se targue l’élève avec fierté. Impossible de savoir si l’histoire est vraie. [...]

Semaine 2

La deuxième semaine débute avec une classe de 6e année en co-enseignement, ce qui signifie que deux groupes et deux enseignants de retrouvent dans le même local. Les élèves sont courtois, allumés et travaillants. Une journée de répit avant le pire remplacement de ma courte carrière.

Deux classes d’arts plastiques en 3e secondaire tournent au cauchemar : insolence, insultes de toutes sortes, non-respect des règles, refus d’obtempérer. Dès que j’ai le dos tourné, une élève fabrique un « pic » avec un couteau à lame rétractable et un outil de bois pour le travail sur argile. L’objet pointu pourrait blesser quelqu’un. « Touchez madame », lance-t-elle en me pointant de manière répétée avec son arme de fortune.


Devant mon air affolé, elle continue son geste en riant : « Ben voyons, je ne vous ferai pas mal, je ne vous blesserai pas ». Je réussis à lui retirer des mains, abasourdie.

La période est pénible, le local est un fouillis et les étudiants sont désorganisés. Trop occupée à « faire la police », quatre élèves profitent de mon inattention pour quitter la classe avant la fin du cours. Je tente de trouver de l’aide, mais il n’y aucun surveillant dans les corridors.

Je suis laissée à moi-même, ce qui ne sera pas la première fois. Selon le personnel et les étudiants, je fus la quatrième remplaçante depuis le début de l’année.

Semaine 3

[...]

Une journée à courir dans tous les sens : exiger le silence, répéter constamment « de s’assoir à sa place », stimuler les trois élèves ayant un trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité tout en répondant aux questions des élèves. Malgré tout, je m’attache à ces enfants. Je me sens utile et fière lorsqu’ils comprennent bien la matière.

Autre classe, autre défi. Et non le moindre : cinq enfants aux prises avec un trouble du spectre de l’autisme. Mon manque d’expérience transparaît plus que jamais. Je suis déstabilisé, je ne sais pas comment gérer tout ça.

[...]

Semaine 4

[...] Dans le local des professeurs, plusieurs me suggèrent de « mettre un film de Noël ». Les examens sont terminés et certains projets, aussi. Pour une rare fois, les élèves ne s’opposent pas à mes directives.

Un mois de stress, de patience, de gestion et de débrouillardise. Le constat est clair : le suppléant comme l’enseignant passe le plus clair de son temps à faire de la discipline plutôt qu’à enseigner. Dans chaque classe, trois ou quatre élèves perturbateurs ou avec des besoins particuliers chamboulent les classes au détriment des autres élèves qui ne comprennent pas la matière. Ces derniers auraient besoin d’un meilleur soutien, mais « on manque toujours de temps », m’ont répété des enseignants.

Si j’avais choisi ce métier, je ferais assurément partie de ce 25 % des nouveaux enseignants qui abandonnent le métier au cours de leurs cinq premières années de pratique.

Ailleurs cette journaliste-suppléante en éducation résume :

« Je passais 90 % de mon temps à faire de la discipline et 10 % à enseigner, a-t-elle confié dans le reportage vidéo qu’elle a tourné et qu’on peut voir sur notre site internet. Je me sentais inutile... »

Le manque criant d’enseignant est manifeste :

« Ça vous tente d’enseigner les maths à des enfants ? Les seules exigences sont de ne pas avoir de dossier criminel et de savoir utiliser une calculatrice... »

Entendu à l’école

« Je vais te tuer »

Ce sont les mots criés par un élève à un autre en pleine classe. Une chicane a éclaté entre les deux étudiants, malgré les nombreuses interventions. Coups de pied, insultes et injures.

« Est-ce que vous prenez les présences ? »

Une question souvent posée par les élèves du secondaire. C’est une technique pour pouvoir s’absenter avant la fin du cours sans êtres vus et réprimandés par la direction.

« On ne lance pas le ballon dans le visage des autres »

Phrase souvent répétée lors des remplacements en éducation physique. Il faut toujours rester vigilant dans un gymnase. Un ballon est si vite arrivé même pour l’enseignant.

La discipline pendant la « Grande Noirceur », classe de 33 écolières de 6-7 ans, en 1951

Réactions

« Nous ne valorisons pas l’éducation », a écrit Denise Bombardier samedi.

Selon la présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, Josée Scalabrini, le fait que la journaliste-suppléante ait dû faire de la discipline la majorité du temps, plutôt que de l’enseignement pur et dur, c’est un phénomène relativement nouveau faisant référence à l’intégration massive des élèves en difficulté et de l’envoi des meilleurs élèves vers des classes avec des projets particuliers. Ce carnet n’est pas convaincu que les choses iraient mieux si les meilleurs étaient restés pendant cette intégration massive des élèves en difficulté.

Pour Richard Martineau ce lundi, « En fait, c’est plus grave que ça. Nous ne valorisons plus l’autorité, point. Les enfants envoient promener leurs parents, ils sont insolents, effrontés, malpolis, ils répondent, répliquent, ripostent, commentent la qualité du repas qu’on leur sert... »

Pour Lise Ravary, « De 2012 à 2015, le ministère de l’Éducation a comptabilisé 2300 actes de violence physique ou psychologique d’élèves envers un enseignant, tant au primaire qu’au secondaire. Aucune raison de croire que c’est mieux aujourd’hui. [...] En Ontario [Note du carnet : et au Nouveau-Brunswick], la Commission scolaire de Waterloo, qui a connu 1300 incidents violents au primaire en 2016, fournit désormais des vêtements de protection en Kevlar à ses enseignants. [...] Lorsqu’on interroge les experts pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, les réponses nous laissent sur notre faim. L’argent manque, certes, mais l’acceptation de cette violence en dit long sur notre tolérance à l’intolérable. Ne parlez surtout pas de resserrer la discipline : l’interdiction d’utiliser un téléphone en classe est considérée comme une atteinte aux droits fondamentaux. De plus, vous aurez les parents sur le dos. »

Discipline à la fin de la « Grande Noirceur », 1961, 28 élèves de 12-13 ans


samedi 27 janvier 2018

France — Nouveau bac : fin de l'anonymat et du diplôme national, davantage de bachotage, pas plus d'excellence ?

Dans un entretien accordé au Figarovox au sujet de la réforme du Baccalauréat, Anne Coffinier, directrice de la Fondation pour l’école, explique pourquoi les pistes envisagées par le ministère ne sont pas encore de taille à « sauver l’école ».




Jean-Michel Blanquer présentera en février une nouvelle réforme du baccalauréat, encore une ! Pensez-vous que cette fois-ci, ce puisse être la bonne ?

Anne Coffinier. — La disette budgétaire actuelle, l’épuisement des syndicats et des forces sociales qui auront du mal à mobiliser contre cette réforme, la démonétisation notoire du baccalauréat sont autant de facteurs propices pour faire passer cette réforme. Mais quant à savoir si cette métamorphose de l’institution du baccalauréat est conforme à l’intérêt des lycéens et de notre pays, c’est une tout autre affaire. Que le coup soit politiquement faisable, je le crois, qu’il soit académiquement utile, c’est peu probable.

On parle d’avancer les dates du baccalauréat, pour que les notes obtenues par les élèves soient prises en compte dans la sélection pour les études supérieures. Un tel système serait-il plus juste que celui actuel ?

Anne Coffinier. — On prétend s’intéresser au groupe classe avant tout, mais c’est en réalité aux dépens de chaque élève dans sa singularité.


Dans les filières sélectives, ce qui compte est le lycée d’origine et les « bas de CV » (distinctions à des concours de référence, atouts personnels, engagements sociaux…), pas les notes, car tous savent que les bons lycées notent sec et que les bonnes notes des lycées publics lambda ne représentent plus rien. La démagogie dans la notation joue contre l’intérêt des enfants scolarisés dans des établissements sans réputation d’excellence scolaire ou dans les filières non cotées. Un bon élève méritant issu de nulle part n’arrive plus à se faire repérer pour accéder aux études et aux métiers dont il est capable. Le système n’est plus du tout fondé sur la méritocratie qui permettait à l’instituteur Monsieur Germain de tirer le jeune Albert Camus du ruisseau. On prétend s’intéresser au groupe classe avant tout, mais c’est en réalité aux dépens de chaque élève dans sa singularité.

Moins d’écrit et plus d’oral au bac… Est-ce vraiment une bonne idée ? Votre fondation alerte régulièrement sur le fait que les écoliers écrivent de moins en moins correctement le français !

Anne Coffinier. — La priorité est d’augmenter la maîtrise de la langue écrite, la maîtrise profonde du sens des mots, de la grammaire, de la syntaxe. Toute réduction de l’exigence de rigueur ou de culture générale sera une perte grave. Si les Français ne sont pas bien préparés à l’art oratoire et au travail en groupe, ce sont des choses que l’on peut aisément compenser dans le supérieur, ce qui n’est pas le cas d’une défaillance structurelle de la maîtrise de la langue française. Donner au bac une tournure de grand oral de Sciences Po est une mauvaise idée qui alimentera un bachotage tout en superficialité et fera perdre aux Français leurs atouts profonds (maîtrise de la dissertation, culture générale, précision de la langue) sans leur donner pour autant les atouts comparables aux lycéens britanniques très décomplexés à l’oral.

Que penser également de l’importance que pourrait prendre le contrôle continu dans les résultats du baccalauréat ? N’est-ce pas une mauvaise nouvelle pour les lycées les plus exigeants, dont la notation est souvent réputée plus sévère que dans d’autres établissements ?

Anne Coffinier. — Le contrôle continu de même que l’intégration de personnels issus du lycée d’origine du candidat dans le jury de l’examen oral semblent de mauvaises idées. Cela signifie la fin du caractère national du diplôme ainsi que la disparition de la protection de l’anonymat. Avoir le baccalauréat d’un lycée public mal coté situé dans une cité mal cotée n’aura aucun prix aux yeux des recruteurs du supérieur comme de ceux du marché du travail. Si l’on est attaché à la justice sociale, il faut maintenir un standard national et la protection de l’anonymat, en le renforçant à l’oral où le jury n’a à savoir ni le nom du candidat ni son établissement d’origine.

La composition du jury (on parle également d’intégrer le CPE…) risque également de dégrader le niveau académique des épreuves pour en faire une aimable causerie. L’augmentation du contrôle continu conduira finalement aux mêmes effets négatifs que pour le brevet en 3ème : cela supprimera pour les élèves l’incitation à travailler, à s’organiser et à se dépasser que représentait un diplôme final de bon niveau académique.

On se dirige de plus en plus vers un lycée « à la carte » où les élèves sont davantage maîtres de leur parcours. Cela rejoint-il vos attentes, vous qui écrivez sur le site de votre fondation : « Les enfants sont uniques dans leurs talents comme dans leurs aspirations. Pour qu’ils déploient leurs potentialités, il faut diversifier l’offre scolaire » ?

Anne Coffinier. — Si cette réforme permet d’intégrer à haute dose des matières professionnelles dans des parcours de bacheliers généralistes, alors elle sera positive en tant qu’elle remettra en cause la logique de « collège-lycée unique » et déghettoïsera les matières professionnelles. Mais cela ne semble pas être la voie choisie. Le lycée à la carte demande une maturité importante des lycéens et une culture de l’exigence à l’égard de soi-même solidement instaurée. Est-ce vraiment le cas ?

Selon vous, cette réforme du bac est-elle une priorité pour que le ministère remette l’école française sur la voie de l’excellence ?

Anne Coffinier. — C’est une priorité budgétaire pour l’État, car le baccalauréat est un défi logistique au coût particulièrement exorbitant, mais ce n’est pas LA réforme qui permettra de relever l’école. Il eût mieux valu accroître la liberté de moyens des professionnels de l’éducation tout en les rendant comptables de leurs résultats. Cela se traduirait concrètement par une liberté pédagogique totale et une liberté programmatique accrue pour les professeurs et par l’instauration d’un solide système national d’évaluation des résultats [scolaires] des élèves, tout au long de leur scolarité, et en particulier en fin de CP, de CM2, de 3ème et de Terminale. Ce serait une solution à la hauteur du problème, et cela permettrait à des modèles éducatifs et des offres pédagogiques très variées de se développer. Un tel changement augmenterait aussi fortement l’attractivité de la profession d’enseignant en lui rendant sa noblesse. Mais c’est une révolution audacieuse par rapport à la mentalité qui prévaut, et qui est si profondément marquée par le centralisme bureaucratique.

La réforme du lycée envisagée par J.-M. Blanquer pourrait-elle poser des problèmes particuliers pour certaines catégories d’élèves ?

Anne Coffinier. — Oui, elle pose des problèmes importants aux enfants qui — dans l’état actuel des choses — sont privés par l’Éducation nationale du droit de bénéficier de points acquis en contrôle continu : il s’agit des enfants scolarisés à domicile, des enfants scolarisés en écoles hors contrat, des enfants qui ont manqué une partie de l’année pour cause de maladie ou de déménagement. Pour tous ces enfants, il faut trouver une solution. Soit — comme cela existe dans l’enseignement technique — un système d’agrément est mis en place pour que d’autres professeurs que ceux de l’Éducation nationale accordent des points en contrôle continu, soit on crée un système d’évaluation à double vitesse où ces lycéens continueront à avoir un diplôme acquis exclusivement en contrôle final quand ceux des lycées publics gagneront une partie significative des points en contrôle continu.

On arriverait alors à un résultat assez paradoxal : le baccalauréat des candidats libres vaudrait plus sur le marché que celui de l’Éducation nationale, mais [car] il serait plus difficile à obtenir. Les lycéens les plus faibles quitteraient massivement le privé pour se rabattre sur le public et augmenter ainsi leur chance de décrocher leur bac ! Les meilleurs rechercheraient les lycées hors contrat pour mieux mettre en valeur leurs avantages comparatifs, surtout quand ils n’ont pas accès — par déterminisme social et géographique — aux établissements publics et sous contrat bien côtés.