mercredi 28 octobre 2026

La plus petite école de France

Six élèves et deux institutrices


Lundi 5 octobre, 8 h 20. À l’heure où les lycées de France s’embrasent, une (toute) petite école de haute mon­tagne s’apprête à ouvrir ses portes dans la joie et la bonne humeur. Nous sommes à La Gur­raz, char­mant vil­lage savoyard de 35 âmes, rat­ta­ché à la com­mune de Vil­la­ro­ger (Taren­taise). En ce jour enso­leillé d’automne, le cadre a des airs de carte pos­tale, et l’atmo­sphère res­semble à celle d’une publi­cité d’antan. Dans l’étroite cour de récréa­tion grilla­gée, sous le regard bien­veillant de Syl­vie, direc­trice et ins­ti­tu­trice de l’unique classe de l’école, Guer­lain, 6 ans, joue avec Hugo, 9 ans, et sa petite soeur Gaëlle, 4 ans. Le trio est arrivé quelques minutes plus tôt du hameau voi­sin de La Savi­naz [le z final est muet dans les noms savoyards, en dialecte cela indique que le a porte l'accent tonique], dans une fourgonnette de la mai­rie conduit par Mireille, l’une des deux institutrices. Ils sont rapi­de­ment rejoints par leurs cama­rades de La Gur­raz : Lisa et Élina, deux cou­sines de 11 ans, et Charly, 9 ans. L’effec­tif étant au com­plet, il est temps de ren­trer en classe. C’est dans cette pièce aux murs tapis­sés de lettres majus­cules et minus­cules, de pla­ni­sphères et de des­sins que le cinéaste Pas­cal Plis­son a posé ses camé­ras deux ans plus tôt pour réa­li­ser, sur une année sco­laire, son docu­men­taire Ma toute petite école. De retour sur son « pla­teau », le réa­li­sa­teur, césa­risé en 2014 pour l’inou­bliable Sur le che­min de l’école, explique ce qui l’a mené jusqu’à ce coin reculé de France. « Ayant l’inten­tion de tour­ner un film sur nos écoles rurales, j’ai ren­con­tré Alain Emprin, le maire de Vil­la­ro­ger. Lorsqu’il m’a parlé de La Gur­raz, son petit village coincé entre deux couloirs d’ava­lanche, et de ses habitants qui se bat­taient pour main­te­nir leur école ouverte, j’ai immé­dia­te­ment trouvé leur com­bat pas­sion­nant et voulu mettre un coup de pro­jec­teur sur cette réa­lité. »





3 300 CLASSES UNIQUES

Ici, les récréa­tions se font au bon air de la mon­tagne.

À la ren­trée 2025, on dénom­brait 3 300 écoles publiques à classe unique en France (soit 8 % des écoles publiques). Si beau­coup sont mena­cées de fer­me­ture, celle de La Gur­raz sur­vit, pour l’ins­tant, grâce à l’enga­ge­ment du maire, qui a demandé la créa­tion d’un « poste à pro­fil ». Ce type de poste néces­site des com­pé­tences ou des apti­tudes par­ti­cu­lières (par­ler un patois, par exemple), com­porte des mis­sions spé­ci­fiques (comme l’ensei­gne­ment dans une classe mul­ti­ni­veau) ou peut être lié à un contexte géo­gra­phique par­ti­cu­lier (des zones recu­lées comme les îles bre­tonnes ou les vil­lages d’alti­tude). Un sta­tut qui a per­mis à Syl­vie de décro­cher son poste. « J’étais ins­ti­tu­trice dans la ZEP d’un quar­tier chaud d’Orléans et rêvais depuis dix ans de m’ins­tal­ler à la mon­tagne, raconte-t-elle. Mais je par­tais avec deux han­di­caps puisque je vou­lais quit­ter un dépar­te­ment défi­ci­taire, le Loi­ret, pour rejoindre les ter­ri­toires de mon­tagne qui attirent, eux, beau­coup d’ensei­gnants. »

Son expé­rience d’ins­ti­tu­trice dans une classe à plu­sieurs niveaux, sa moti­va­tion et son contact humain lui ont per­mis d’être rete­nue parmi les 200 per­sonnes ayant pré­senté une can­di­da­ture spon­ta­née et de faire le bon­heur de tout un vil­lage. « C’est une perle ! » assure la grand-mère de Guer­lain, qui a usé ses galoches, quelques décen­nies plus tôt, dans la même cour.

Hugo a beau être en CM1 [9-10 ans], son tra­vail est sou­vent asso­cié à celui des filles de CM2 [10-11 ans].

“La classe mul­ti­ni­veau favo­rise l’entraide, l’auto­no­mie, le res­pect des autres et la sti­mu­la­tion, car les enfants ont tou­jours une oreille qui traîne”

Dans sa classe, Syl­vie joue les chefs d’orchestre avec autant de maî­trise que de plai­sir. Pen­dant que Nadine, l’Atsem du matin, veille sur les tra­vaux de pein­ture de la petite Gaëlle, et que son chien Azur déam­bule entre les tables, la maî­tresse lance Guer­lain sur l’appren­tis­sage d’un nou­veau son, le « che », avant de s’atte­ler à la dic­tée des trois grands. Si la classe mul­ti­ni­veau impose à l’ensei­gnante de jon­gler en per­ma­nence entre consignes et cor­rec­tions, cela semble cor­res­pondre à sa sou­plesse men­tale, son tem­pé­ra­ment dyna­mique et sa vision de l’ensei­gne­ment. « Chez les enfants, ce sys­tème favo­rise l’entraide, l’auto­no­mie, le res­pect des autres et la sti­mu­la­tion, car ils ont tou­jours une oreille qui traîne. Pour les pro­fes­seurs – en tout cas pour moi –, c’est plus de pré­pa­ra­tion en amont mais, une fois en classe, c’est exal­tant. Les dif­fé­rents niveaux ne m’effraient pas parce qu’en ZEP, sur 26 élèves de CE2, j’avais bien 10 niveaux dif­fé­rents, entre ceux qui ne maî­tri­saient pas le français et ceux qui ne savaient pas lire cor­rec­te­ment. Ici, on peut être sûr qu’ils partent tous au col­lège en sachant lire et écrire. »

MENACÉE DE FERMETURE

Il n’y a qu’à voir le niveau de lec­ture de Guer­lain, début octobre, pour com­prendre qu’il saura déchif­frer un livre entier avant même que ne soit affiné le per­sillé de Tignes que pro­duit sa mère, l’ancienne cham­pionne de ski Ané­mone Mar­mot­tan. Mais si la pro­fes­seur des écoles (rému­né­rée 3 000 euros net à sa trente-cin­quième année d’ensei­gne­ment – avec une prime de base pour la direc­tion de 247 euros brut) peut effec­tuer avec chaque enfant un tra­vail per­son­nel, elle a bien conscience que c’est grâce au nombre très res­treint d’élèves dont elle a la charge. L’année de tour­nage du film de Pas­cal Plis­son, ils étaient huit. Mais avec le départ de cer­tains au col­lège de Bourg-Saint-Mau­rice et l’absence d’Élona et Aron, par­tis faire le tour du monde avec leurs parents dès la fin de la der­nière sai­son de ski, ils ne sont que six mal­gré l’arri­vée des petits. Les effec­tifs des années à venir occupent alors toute l’atten­tion de la maî­tresse et du maire. Ce der­nier espère avoir trouvé une solu­tion : « Le loge­ment étant un vrai pro­blème dans notre région, j’ai pro­posé de trans­for­mer l’ancien pres­by­tère en appar­te­ments pour ins­tal­ler, dès la ren­trée 2028, des familles qui s’enga­ge­raient à sco­la­ri­ser leurs enfants au sein du vil­lage. » En atten­dant, la classe pourra comp­ter sur l’arri­vée d’Alix, le petit frère de Guer­lain, dont le faire-part de nais­sance a été affi­ché sur le tableau de liège comme un trom­bi­no­scope de la relève. Mais si l’effec­tif passe un jour à trois, Syl­vie com­pren­dra que les parents fassent le choix de sco­la­ri­ser leurs reje­tons ailleurs. « Les enfants ont besoin d’un mini­mum de sti­mu­la­tion, et trois élèves, ce n’est pas assez », admet-elle. Vient l’heure de la pause repas. Quand les petits de La Gur­raz (ils pro­noncent La Gurre) rentrent déjeu­ner dans leurs cha­lets, ceux de La Savi­naz sortent leurs gamelles et par­tagent leur pique-nique sous la sur­veillance de Mireille. Pour Charly, aujourd’hui, c’est le moment de mon­ter en voi­ture. Il doit rejoindre Albert­ville (à 75 km de là !) afin d’hono­rer son ren­dez-vous annuel d’oph­tal­mo­lo­gie. Si les habi­tants des zones recu­lées ont l’habi­tude de ce genre de sacri­fice, ceux des vil­lages de mon­tagne savent en outre vivre en autar­cie lorsque les routes sont trop ennei­gées pour être déblayées. Mais pour l’heure, dans la classe, un seul être manque et tout est dépeu­plé. La visite des pen­sion­naires de l’Ehpad voi­sin tombe à pic. Elle a été orga­ni­sée par quelques béné­voles qui favo­risent les échanges entre les aînés et la jeune géné­ra­tion. La pré­sence de Pas­cal Plis­son oriente la conver­sa­tion sur le tour­nage et ses réper­cus­sions. Quand Guer­lain assure que voir le film lui « a rap­pelé (sa) jeu­nesse » (l’élève de CP n’était alors qu’en moyenne sec­tion), Lisa, qui rêve depuis tou­jours de deve­nir coif­feuse, explique qu’elle aime­rait désor­mais exer­cer ce métier sur un pla­teau de cinéma. Pour l’occa­sion, la classe a cui­siné deux gâteaux au yaourt. Une façon pour la maî­tresse de faire tra­vailler cha­cun : « Quand les CP sont char­gés de lire à voix haute la recette, les CM1 tra­vaillent les pro­por­tion­na­li­tés en conver­tis­sant les doses pour 4 per­sonnes en 8 ou 10 et les plus petits doivent mélan­ger sans faire débor­der la pré­pa­ra­tion du sala­dier », explique Syl­vie. Car tout ici est pro­pice à l’éveil, à l’appren­tis­sage et au déve­lop­pe­ment de l’auto­no­mie. À la période des sports d’hiver, lorsque les parents tra­vaillent d’arrache-pied dans les sta­tions voi­sines, il est fré­quent de voir des gamins de 5 ans se lever, s’habiller seuls et pré­pa­rer leurs petits déjeu­ners avant d’aller à l’école. À 16 h 30, lorsque la maî­tresse annonce la fin des cours, ils jouent dehors, qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il vente : 365 jours par an, la nature demeure leur ter­rain de jeu et d’explo­ra­tion.

UNE OUVERTURE SUR LE MONDE

Régu­liè­re­ment mis à contri­bu­tion par leurs familles pour don­ner un coup de main à la ferme ou à la mai­son, les enfants ont aussi la pos­si­bi­lité de s’ouvrir à d’autres envi­ron­ne­ments. Grâce aux ini­tia­tives de la maî­tresse et du maire, ils par­ti­cipent à des ren­contres spor­tives inter­écoles avec les autres éta­blis­se­ments de la région, et la mai­rie finance chaque année un voyage sco­laire : après Saint-Raphaël, Noir­mou­tier et Paris, la pro­chaine classe de décou­verte devrait s’orga­ni­ser dans la Val­lée d’Aoste. Loin de délais­ser ces écoles, le rec­to­rat ne manque jamais une occa­sion d’encou­ra­ger les pro­jets. « Je ne res­sens plus le poids de l’admi­nis­tra­tion, assure Syl­vie. Quand, hier, j’avais ten­dance à fuir les ins­pec­teurs, ici, j’ai leur por­table et peux les appe­ler à tous moments. J’ai beau être iso­lée, je me sens plus entou­rée et sou­te­nue qu’avant. » De quoi lais­ser col­lègues, élèves et parents rêveurs… Une toute petite école qui livre de grandes leçons.




Source : Figaro Magazine

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