mardi 13 octobre 2026

Le patriar­cat ancien, bouc émis­saire du liber­ti­nage moderne

Laurent Dan­drieu  dans Valeurs actuelles à l'occasion du décès de Catherine Ringer sur le nou­veau monde qui se défausse de ses propres tur­pi­tudes sur l’ancien monde qu’il a ren­versé. Pour lui, en jetant aux orties la morale tra­di­tion­nelle, on a laissé le champ libre à la loi du plus fort, qui triomphe quand les règles sont lettre morte.

La mort de Cathe­rine Rin­ger, talen­tueuse chan­teuse des Rita Mit­souko, empor­tée à 68 ans par un can­cer fou­droyant, a été l’occa­sion pour les médias de retra­cer un par­cours qui fut par­fois chao­tique. Avant de connaître le suc­cès dans la musique, la chan­teuse, qui avait quitté sa famille à 13 ans, devint à 17 ans actrice de porno — une ving­taine de films en une dizaine d’années. Après avoir d’abord reven­di­qué fiè­re­ment cette expé­rience, à sa manière bra­vache, elle vint sur le tard à l’impu­ter à l’emprise qu’avait exer­cée sur elle, depuis ses 13 ans, « un per­vers nar­cis­sique qui m’a entraî­née vers les zones por­no­gra­phiques, vers le viol ».

Por­tant un regard cri­tique sur ce milieu où la femme est réduite à « un paquet de viande », elle incri­mina le cli­mat liber­taire des années 1970, qui fut sou­vent le paravent de nou­velles formes d’escla­vage : « On disait: […] “Vive l’amour libre.” Donc, vas-y, t’as 15 ans […] on va faire comme dans Emma­nuelle, tu vas deve­nir l’esclave d’un mec qui a 45 ans […]. Moi, je me suis laissé faire aussi, et j’en ai beau­coup souf­fert. J’ai beau­coup pleuré. J’ai eu beau­coup de séquelles. » Ces pro­pos, tenus en 2017, ont été plus tard com­men­tés par l’actrice Judith Godrèche, en met­tant elle aussi en cause « cette période où, sous pré­texte […] de secouer le vieux monde […], on a été pas mal de petites jeunes filles […] qui ne se sont pas enfuies, qui n’ont pas dit non […]. J’en fais par­tie ».
 
 “Sous pré­texte de secouer le vieux monde”: la phrase est révé­la­trice, car c’est jus­te­ment le vieux monde qui, sous le nom infa­mant de patriar­cat, est jugé par les fémi­nistes, Judith Godrèche en tête, cou­pable de toutes les vio­lences faites aux femmes. Or le point com­mun entre Cathe­rine Rin­ger et Judith Godrèche, comme entre beau­coup de vic­times d’abus sexuels, c’est que ces vio­lences n’ont pas été com­mises par le vieux monde, mais par le nou­veau, celui-là même qui pré­ten­dait mettre à bas toutes les valeurs morales et ce patriar­cat censé résu­mer à lui seul toutes les ini­qui­tés et les oppres­sions du “monde d’avant”.

Ce n’est pas du patriar­cat que Judith Godrèche a été vic­time, mais d’un cinéaste liber­tin qui l’a prise sous sa coupe à l’âge de 14 ans, et du laxisme de parents qui l’ont laissé faire. Ce n’est pas du patriar­cat que fut vic­time à 14 ans Vanessa Sprin­gora, l’auteur du Consen­te­ment, mais de la pédo­phi­lie d’un écri­vain qui pré­ten­dait qu’il n’y avait plus d’autre morale que son bon plai­sir. Ce n’est pas le patriar­cat qui est res­pon­sable des incestes dénon­cés par Camille Kouch­ner dans la Fami­lia grande, mais l’état d’esprit d’un milieu où l’on trou­vait nor­mal d’ini­tier sexuel­le­ment les enfants dès le plus jeune âge, fût-ce en famille. Et si un sys­tème a cou­vert ces abus, ce n’est pas au nom du vieux monde et de la morale, mais du nou­veau et de sa règle d’or: “Jouir sans entraves.”
 
Il ne s’agit pas ici de défendre aveu­glé­ment le patriar­cat, s’il est le nom qu’on veut don­ner à la société déchris­tia­ni­sée qui, depuis le XIXᵉ siècle, avait trop sou­vent placé les femmes dans une situa­tion de sujé­tion. Mais à tra­vers lui, les fémi­nistes ont voulu jeter aux orties la morale tra­di­tion­nelle, celle qui assu­rait la soli­dité de la famille et jetait l’opprobre sur cer­tains com­por­te­ments sexuels dégra­dants. Or la morale n’est pas un ins­tru­ment d’oppres­sion, le joug imposé par une caste de pri­vi­lé­giés pour défendre ses pré­ro­ga­tives, un obs­cu­ran­tisme qui vise à main­te­nir le bas peuple dans un état de subor­di­na­tion. C’est avant tout une bar­rière, un garde-fou, la tra­duc­tion dans la loi ou les mœurs de cette maxime de Camus: « Un homme, ça s’empêche. » Par les inter­dits qu’elle pose, elle bâtit un rem­part contre la loi du plus fort qui s’impose dès que les règles deviennent lettre morte.

La libé­ra­tion sexuelle a cru voir dans la mort de la morale un gage de liberté: pour bien des femmes, cette liberté a fait d’elles les jouets des liber­tins, ces “paquets de viande” dont des hommes sans scru­pules ont pu user comme bon leur sem­blait. Il serait temps de le réap­prendre: la liberté sans morale n’est bien sou­vent que le pré­lude à l’escla­vage.

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