mardi 23 février 2016

Guernesey – Un devoir sur la conversion à Islam des élèves provoque la colère des parents

L’île de Guernesey, dépendance de la couronne britannique est secouée depuis peu par une polémique. Des élèves ont eu comme devoir à effectuer chez eux, la rédaction d’une lettre expliquant à leurs parents, leur choix d’embrasser l’Islam. Les jeunes élèves âgés de 12 à 13 ans devaient expliquer en détail les raisons de cette conversion. Un devoir qui n’a pas été du goût de nombreux parents qui ont fustigé cette initiative proposée dans un des collèges de l’île anglo-normande située non loin des côtes françaises, dépendance de la couronne britannique.

Pour beaucoup d’entre-deux, il s’agit ici d’une dérive dangereuse au regard de l’actualité marquée par le nombre croissant de ressortissants britanniques rejoignant les groupes terroristes en Syrie. Une mère de famille prénommée Gemma Gough a rapporté au DailyMail qu’elle et son mari avaient décidé de porter plainte auprès du département de l’éducation de Guernesey. « Les enfants sont trop influençables, imaginez si ces lettres tombent dans de mauvaises mains au cours des années à venir », a-t-elle ajouté.

Une inquiétude qui n’est pas partagée par le département de l’Éducation qui a déclaré : « Il est important que nos élèves soient capables d’apprendre, de comprendre, d’enquêter et d’interroger tout ce qui est autour d’eux. » De son côté, l’actuel Premier ministre de Guernesey Jonathan Le Tocq a récemment invoqué « l’islamophobie et la négativité » qui règnerait sur l’île pour justifier sa décision de ne pas accueillir les réfugiés syriens. Moins d’un pour cent de la population de Guernesey est musulmane et les autorités locales de l’île ont récemment refusé d’accueillir des réfugiés syriens.

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lundi 22 février 2016

Éthique — Pourquoi les médecins ont des réticences envers l'euthanasie

Texte de la docteur Dominique GARREL, médecin.

On a récemment observé que depuis que l’« aide médicale à mourir » est devenue légale au Québec, un nombre significatif de médecins ont manifesté leur refus de poser eux même le geste qui mettra fin à la vie de leur patient. Certains s’en étonnent, vu le consensus qui semblait régner lors de l’adoption du projet de loi 52 [adopté sous le nom Loi concernant les soins de fin de vie].


Je crois qu’on assiste à un retour du réel après une longue période de confusion. La première confusion est celle qui veut faire croire que l’euthanasie, rebaptisée « aide médicale à mourir », est un geste médical. [Le nom de la loi a bien sûr participé à cette confusion, à dessein.]

La deuxième confusion découle de la première, à savoir qu’un médecin, comme tout citoyen, peut parfaitement être en accord avec la légalisation de l’euthanasie, incluant le suicide assisté, au nom du droit à disposer de sa vie, sans accepter l’idée que non seulement il s’agisse d’un geste médical, mais d’un soin qu’il a l’obligation de prodiguer ou de contribuer à donner.

Le principe fondamental de la pratique médicale est de proposer des gestes dont les bénéfices l’emportent sur les risques. Toute la médecine rationnelle repose sur ce principe, qu’elle soit curative ou palliative.

« Mourir dans la dignité » autre euphémisme utilisé pour faire passer la loi autorisant l’euthanasie au Québec

Or le geste de donner la mort [même s’il était considéré comme moralement juste par d’aucuns,] ne peut d’aucune façon être qualifié de médical.

En effet, personne ne connait les conséquences de la mort. Nous savons seulement qu’elle est irréversible et que la personne qui meurt ne revient pas. Le médecin, comme tout le monde, ne sait rien d’autre. L’idée que la personne va cesser de souffrir si on met fin à ses jours est très répandue, mais elle repose sur des croyances quant à ce qui se passe, ou ne se passe pas, après la mort. Il n’y a rien de scientifique dans ces croyances.

C’est devant cette ignorance que les médecins ont toujours refusé l’euthanasie et pas seulement à cause de convictions morales ou religieuses. La Loi [sur l’euthanasie et « les soins de fin de vie »] instrumentalise les médecins pour poser un geste dont la justification est une question de philosophie politique. Il n’est pas étonnant que certains d’entre eux ne veuillent pas collaborer.

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Euthanasie — Naïve ruse des gouvernements québécois éventée

Euthanasie — le Québec et son culte du consensus froissés

La légalisation du suicide assisté augmenterait le nombre de suicides (y compris non assistés)

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L’euthanasie, jusqu’où ?

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Suicide assisté : décision disproportionnée de la Cour suprême dans ses effets prévisibles et potentiels ?

Euthanasie au Québec — Quid de l’autonomie des médecins ? Consensus fondé sur la confusion des termes.


vendredi 19 février 2016

Le Maroc enterre trente ans d’arabisation pour retourner au français

Le 1er décembre 2015, le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, apprend que le ministre de l’Éducation nationale, Rachid Belmokhtar, unproche du palais, avait présenté au cabinet royal un important programme visant à « franciser » l’enseignement des mathématiques, des sciences naturelles et des sciences physiques. Ce projet, qui prévoit aussi l’enseignement du français dès la première année du primaire au lieu de la troisième actuellement, a été préparé en catimini et présenté par le ministre au roi sans que Benkirane en soit informé. Benkirane est le principal dirigeant du Parti de la justice et du développement (arabe : حزب العدالة والتنمية, Hizb al-εadala wa at-tanmia) ou PJD, un parti politique marocain islamiste.

Celui-ci est hors de lui et devant les députés médusés, il ne mâche pas ses mots en s’adressant à son ministre de l’Éducation : « Tu t’es attelé à l’introduction du français, mais alors le feu va prendre ! Cela, c’est le chef du gouvernement qui l’estime et l’évalue... C’est pour cela que quand Sa Majesté le roi a décidé un jour de choisir un chef du gouvernement, il n’a pas désigné Belmokhtar, il a choisi Benkirane… S’il voulait Belmokhtar, il l’aurait pris, il le connaît avant moi. Il m’a désigné moi pour que ce soit moi qui décide… et c’est pour cela que je [t’ai] adressé une lettre pour [te] dire que cette décision de franciser ces matières, il faut que [tu] l’ajournes afin que nous y réfléchissions parce que moi je n’étais pas au courant et que [tu] n’y as pas accordé d’importance. »

Mais rien n’y fait. Le 10 février, l’enterrement de l’arabisation de l’enseignement est validé lors du dernier conseil des ministres présidé par le roi à Lâayoune, chef-lieu du Sahara occidental. La bataille pour la mise à l’écart de ce projet paraît définitivement perdue pour les islamistes qui dirigent l’actuel gouvernement, se réjouissent les partisans du retour à la langue de Molière dans les écoles et les lycées. Notons que le roi Mohammed IV a également fortement soutenu les revendications des berbérophones au Maroc (environ 30 % de la population), le berbère est enseigné dans les écoles marocaines depuis une dizaine d’année, un Institut royal de la culture berbère (IRCAM) est richement et responsable de la normalisation de la langue.

Enseignement du berbère (avec des tifinaghs) dans une école marocaine


« Arabisation et islamisation vont de pair »


« Pour eux [les islamistes], arabisation et islamisation vont de pair, car la langue est liée à la pensée », se félicite Ahmed Assid, un professeur de philosophie aux positions laïques. « Ce retour aurait dû se faire depuis longtemps. Nous avons perdu trente ans à cause de petits calculs idéologiques. Avant d’arabiser, l’État marocain aurait dû d’abord réformer la langue arabe dont le lexique et les structures n’ont pas varié depuis la période préislamique », ajoute-t-il.

C’est dans le début des années 1980, avec l’arrivée au gouvernement du parti conservateur de l’Istiqlal, que l’arabisation de l’enseignement public a été mise en place avec la bénédiction implicite du roi Hassan II (1961-1999). Renforcer les conservateurs et les islamistes au détriment de la gauche marocaine (moins enthousiaste à l’égard de l’arabisation) était un objectif majeur du palais.

« À partir des années 1960, le Maroc a commencé à “importer” des enseignants d’Égypte et de Syrie afin de conduire le processus d’arabisation. C’est à cette époque que le wahhabisme et la pensée des Frères musulmans se sont progressivement introduits dans le royaume », souligne l’historien Pierre Vermeren. Plus de seize ans après la mort d’Hassan II, la réforme de l’éducation n’a toujours pas eu lieu alors que l’enseignement privé ne cesse de s’amplifier au détriment de l’école privée : de 9 % en 2009, la part des élèves scolarisés dans le privé est passée à 15 % en 2015, selon Global Initiative for Economic, Social and Cultural Rights, un centre de recherches sur les inégalités dans l’accès à l’éducation.

Entrée du lycée français d’Agadir, section maternelle

Une école publique marocaine de piètre qualité

L’enseignement dans les écoles publiques est considéré comme de mauvaise qualité (ce que semblent prouver les chiffres de l’OCDE qui classent le Maroc au bas des pays évalué 73e sur 76) alors que les écoles privées francophones y sont réputées comme strictes. Alors que les écoles publiques sont musulmanes (les élèves doivent y apprendre des passages du Coran par cœur, ce qui insupporte certains parents progressistes), les écoles francophones sont généralement laïques. Il existe des écoles officielles subventionnées françaises, une belge francophone et plusieurs des missions laïques françaises non subventionnées.

Les autres pays du Maghreb (l’Algérie et la Tunisie) ont également connu cette même arabisation forcée (parfois de populations berbérophones...) et une radicalisation religieuse croissante. Le chef spirituel du parti islamiste tunisien Ennahda, Rached Ghannouch, refuse de parler français.

« Inutile et contreproductif »

Ouvertement hostiles au projet, les islamistes du PJD adoptent pour l’instant un profil bas. « Franciser notre enseignement n’est pas la meilleure solution, mais nous n’allons pas entrer en conflit avec la monarchie. C’est inutile et contreproductif. Ce projet montre à quel point le lobby francophone est encore puissant et à quel point notre pays dépend de la France », commente, désabusé, un député du PJD qui a préféré garder l’anonymat.

Selon les derniers chiffres officiels, le réseau des établissements scolaires d’enseignement français au Maroc est tout simplement le plus dense au monde avec, à la rentrée de 2015, plus de 32 000 élèves dont plus de 60 % des Marocains. Ces établissements (près de vingt-cinq aujourd’hui) couvrent les principales villes du royaume. Seuls les Marocains les plus aisés ont les moyens financiers d’y inscrire leurs rejetons. Voir les prix pratiqués.

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mercredi 17 février 2016

Mathieu Bock-Côté : L’école brisée

Texte de Mathieu Bock-Côté publié aujourd’hui :

L’école, l’école ! Péquistes, libéraux et caquistes, tous ensemble, répètent à quel point ils y tiennent.

Ces temps-ci, on parle d’un plan pour encourager la persévérance scolaire. C’est très bien.

Mais une question demeure : pourquoi les jeunes sont-ils si nombreux à croire l’école superflue et à décrocher ? Comment leurs parents peuvent-ils les laisser faire ?

Cela témoigne de la persistance d’une vieille croyance remontant à la part la plus triste de notre passé : les meilleurs s’instruiront, les autres se débrouilleront. C’est une croyance funeste.

À quoi sert l’école ? Cette question nous hante.

La droite économique a sa réponse : préparer les jeunes gens au marché du travail.
Nous avons renoncé au culte des livres : on les traite comme des objets désuets, faits pour accumuler la poussière.

Elle insiste pour que l’école soit connectée à l’entreprise. On convaincra les jeunes d’y aller et d’y rester en leur montrant qu’elle sert à quelque chose. Avec elle, on peut faire de gros sous.

La gauche pédagogique prend le problème autrement : pour elle, l’école sert à combattre les inégalités.

C’est une machine de nivellement social. Et pas toujours vers le haut. On l’invite aussi à lutter contre les préjugés, les discriminations et tout le tralala qui alimente le politiquement correct.

La culture

Ce qui se perd, ici, c’est la valeur de l’éducation en soi.

On continue de croire que la culture est un luxe, une passion pour les riches, et peut-être même un signe de snobisme.

Honte à celui qui parle bien sa langue ! Ce ne peut être qu’un prétentieux. Si c’est un garçon, c’est encore pire : on veut qu’il se passionne pour le basketball et le motocross, pas pour Woody Allen ou Alexandre Dumas. Sans quoi, on doutera de sa virilité.

Il y a quelques années, une femme ardemment engagée dans la vie publique m’avait expliqué que l’enseignement de l’histoire était superflu au niveau collégial.

Sa raison ? Les uns aiment l’histoire, les autres non. Il faudrait respecter les goûts personnels de chacun et ne pas imposer une matière commune.

La technophilie débile en rajoute. On s’imagine que Google est l’encyclopédie dont chacun a besoin. Mais on peut s’y perdre si on ne s’y aventure pas avec une solide culture.

Quant à elle, la pédagogie des compétences, qui a remplacé celle des connaissances, a programmé l’inculture du plus grand nombre.

L’âme

Nous avons renoncé au culte des livres : on les traite comme des objets désuets, faits pour accumuler la poussière. Nous nous comportons comme des barbares.

On l’oublie, mais la culture a quelque chose de sacré. Elle parle à l’âme. Elle touche à ses besoins les plus fondamentaux. Ceux qu’on ne peut chiffrer, mais que tous ressentent intimement.

Elle modèle de jeunes esprits en leur apprenant à admirer plus grand qu’eux.

Elle sème dans le cœur le désir des belles et grandes choses.

La littérature nous fait aimer la langue.

L’histoire nous délivre d’un présent refermé sur lui-même.

La philosophie nous rappelle l’existence de questions éternelles.

On ne raccrochera les jeunes à l’école qu’en comprenant qu’elle doit transmettre un patrimoine de civilisation aussi nécessaire à la vie que l’oxygène.

Nous en sommes loin.

Voir aussi

Le PQ et l'éducation, la méthode comptable : ne penser qu'à lutter contre le décrochage

France — Le pédagogiste, symbole de l'égarement intellectuel


La réforme du collège, défendue par Najat Belkacem (ci-contre) et censée entrer en vigueur à la rentrée 2016, peine toujours à faire l’unanimité du côté des professeurs. Enseignant de lettres classiques dans l’académie de Strasbourg, Didier Jodin dénonce la fascination de la ministre et de ses conseillers pour les dogmes de ce qu’il est convenu d’appeler le « pédagogisme » dans les colonnes du Nouvel Obs, l'hebdomadaire emblématique de la gauche parisienne :

La réforme du collège provoque une vaste indignation chez les professeurs. Oscillant entre mensonges condescendants et silence méprisant, Najat Belkacem ajoute à cette exaspération sans précédent. Une ministre qui donne des leçons de pédagogie, et de manière si dogmatique, est comparable à un notaire qui prétendrait entraîner une équipe de curling.

Les éléments idéologiques destinés à justifier la réforme, à défendre contre tout bon sens ses absurdités et ses incohérences, lui ont été donnés par ses conseillers. Ils n’approchent jamais, ni de près ni de loin, ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à un élève. Mais ils ont su collecter les dogmes de ce qu’il est convenu d’appeler le « pédagogisme ».

En suivant le mot-croisillon #College2016 [ils acceptent pourtant les accents...] sur Twitter, on voit le terme apparaître souvent. La colère des professeurs y est vive, depuis bientôt un an, et ils utilisent ce néologisme pour synthétiser l’égarement intellectuel qui a guidé cette réforme. Très minoritaires, les pédagogistes utilisent parfois la même balise pour dire leurs louanges au sort jeté sur le collège.

De quoi tenter, par ce double éclairage, l’ébauche d’un portrait du pédagogiste.

Une passion pour le gadget

Le dogme de base, celui auquel se réfère tout pédagogiste digne de ce nom, peut s’énoncer ainsi : ce qui est innovant est bon.

Il se passe volontiers de toute analyse de ce qui fonctionne mal au collège tel qu’il est, et n’analyse pas plus les vertus réelles ou supposées de l’innovation. Il ne considère que cet axiome : si c’est nouveau, c’est bien — et l’on sait qu’un axiome n’a pas à être démontré. Le pédagogiste est la victime de la mode de tout ce qui peut se présenter comme neuf.

Explose ainsi une passion furieuse pour les « cartes mentales ». Cette nouveauté, vieille comme le monde, est ce qui s’appelle en français un schéma, à ceci près qu’il s’agit ici d’un schéma à la modalité unique : les liens entre les notions abordées se présentent en embranchements multiples, avec des subdivisions à l’infini. Buissonnant de tous ses mots, l’exposé ainsi créé est le plus souvent d’une complexité qui rend l’ensemble illisible.

Par son principe, la « carte mentale » est censée imiter les réseaux neuronaux du cerveau, et certaines cartes conduisent à s’inquiéter de l’équilibre psychiatrique de leurs auteurs. Mais ce qui étonne, c’est l’attitude du pédagogiste face à ce jouet. Il en fait une panacée innovante, donc un objet à vénérer, et de fait on le voit célébrer les enchevêtrements comme il le ferait d’une divinité.

Une fascination pour l’informatique

La « classe inversée » est une autre de ces modes. Il s’agit de faire les exercices en classe, après que l’élève, chez lui et seul, a lu ou vu la leçon. Le pédagogiste ayant une méfiance naturelle pour les manuels scolaires — structurés, donc suspects —, la leçon, rebaptisée « capsule », devra de préférence prendre la forme d’une vidéo.

Avec son esprit de système, le pédagogiste ne fait pas de la « classe inversée » un dispositif ponctuel, mais un rituel dont il serait malvenu de s’écarter.

Dans un extraordinaire paradoxe, il cherche l’innovation en renouant avec l’enseignement scolastique dont Rabelais et Montaigne nous avaient débarrassés. Et tant pis pour l’élève qui, chez lui, ne comprend pas pourquoi son professeur de français s’est déguisé en Superman pour sa capsule vidéo sur le superlatif (non, ce n’est pas une caricature, cela existe).


Une salle d’ordinateurs dans une école secondaire

Plus généralement, tant pis pour l’élève qui n’a pas des parents en mesure de décoder pour lui ces « capsules » venues de l’espace, ces cours magistraux donnés ex cathedra, sur un ton comique pas drôle, sans aucune interaction d’aucune sorte entre le professeur et l’élève, pas même celle d’un croisement de regards.

Un point commun de ces deux exemples : cartes mentales et capsules vidéo se conçoivent en bricolant avec des logiciels. Probablement frustré par des parents qui ne l’ont pas laissé jouer à Mario Bros, le pédagogiste idolâtre l’informatique, même utilisée à contre-emploi.

Aussi pauvre soit-il, tout logiciel le fait entrer en transe.

La culture est un tabou

Si l’innovation est un totem, la culture est un tabou. Le pédagogiste a lu l’« Émile » sans comprendre qu’Émile n’existait pas, et en ignorant que Rousseau avait abandonné ses cinq enfants.

Il a lu Bourdieu et en a tiré la conclusion que tout héritage et toute transmission de connaissances étaient des œuvres du diable. Il a lu « La Pluie d’été » de Marguerite Duras en s’imaginant que le personnage d’Ernesto était un philosophe de l’éducation, lui qui déclare :

« Je retournerai plus jamais à l’école parce qu’à l’école on m’apprend des choses que je ne sais pas. »

Le pédagogiste est donc entré en croisade contre l’idée hérétique que les professeurs seraient là pour apprendre des choses aux élèves. L’UNSA, syndicat autoproclamé « utile » — et vite rebaptisé « futile » —, est le repaire des quelques professeurs favorables à la réforme.

Pour minoritaire, groupusculaire et crépusculaire qu’elle soit, cette chapelle permet, grâce aux interventions de ses membres, de révéler une autre ligne de force de leur idéologie : la condamnation du savoir. Un syndiqué futile a ainsi brillé par ce gazouillis :

« Et si on arrêtait de donner aux élèves des réponses à des questions qu’ils ne se posent pas ! »

Ce rejet de la culture peut aller très loin

On comprend l’idée : le professeur ne doit pas transmettre une culture tant que l’élève n’est pas avide de la recevoir.

Quand le collégien se préoccupera de connaître la hauteur d’une pyramide, quand cette question hantera ses nuits, quand il ne pensera plus qu’à cela, alors seulement il sera permis à son professeur de mathématiques de lui parler de Thalès, avec force cartes mentales et capsules vidéo. Mais lui imposer la compréhension d’un théorème alors que cela ne correspond à aucun de ses besoins premiers aurait quelque chose de sacrilège.

Dans l’Académie [grosse commission scolaire française] de Lyon, lors d’une présentation de la réforme à ses collègues atterrés, un pédagogiste (sans humour, par définition) a proposé (sans humour, donc) que la lecture de « Madame Bovary » soit commentée avec les élèves curieux d’étudier le régime alimentaire d’Emma, inquiets de vérifier s’il était équilibré, intéressés par l’action du vinaigre sur l’indice de masse corporelle, anxieux de connaître la dangerosité de l’arsenic.

Dans les écrits de Flaubert, ce ne sont pas le thème de la bêtise et le registre de l’ironie qui sauraient retenir l’attention du pédagogiste.

Le pédagogiste n’aime la liberté que corsetée

Liée à sa méfiance pour la culture, l’aversion du pédagogiste pour l’enseignement des disciplines trouve un bel écho dans la réforme du collège, elle qui fait de l’interdisciplinarité un saint Graal.

Chaque professeur, depuis toujours, fait des liens entre sa matière et les autres : un professeur de français situe une œuvre littéraire dans son contexte historique, un professeur de maths dit qui était Pythagore avant d’aborder son théorème. Ils se réunissent aussi, par affinités et librement, sur des projets interdisciplinaires précis et auxquels ils croient, avec un objectif clair et pour une durée limitée.

Mais le pédagogiste n’aime la liberté que corsetée, et il se réjouit que tout cela subisse le cadrage bureaucratique d’une réforme qui impose de l’interdisciplinarité quantifiée, sur 20 % du temps de l’élève, selon six thèmes parmi les huit qui sont imposés, répartis à raison de deux par année sur 3 ans.

Pourquoi 20 %, pourquoi six, pourquoi huit, pourquoi deux, pourquoi trois ? Voilà des questions auxquelles le pédagogiste de base aurait tout autant de peine à répondre que ses coreligionnaires ministériels. Peu lui chaut : souvent isolé dans son établissement, il n’aura plus à attendre qu’un collègue le trouve sympathique pour pouvoir travailler avec quelqu’un.

Une pensée qui empêche de fait l’interdisciplinarité

Attaché au constructivisme, théorie de l’éducation selon laquelle l’élève élabore son savoir par lui-même et librement, le pédagogiste aime paradoxalement recevoir la vérité révélée, quand c’est le ministère qui impose ses thèmes et ses cadrages. C’est alors une parole qui ne se critique pas, même lorsqu’elle empêche de fait l’interdisciplinarité qu’elle prétend mettre en place.

Des disciplines comme les langues et cultures anciennes étaient en effet interdisciplinaires par définition. La réforme casse cela, et le pédagogiste se réjouit de cette incohérence innovante : un saupoudrage de civilisation éventuellement dispensé ici, et un peu de langue éventuellement abordée là-bas.

Les programmes de français et d’histoire favorisaient naturellement l’interdisciplinarité, parce que pour chaque niveau les époques abordées étaient communes aux deux matières.

Il n’en est plus rien, car un cyclone dévastateur est passé par là, avec des programmes qui envisagent désormais les niveaux de 5e [12/13 ans], 4e [13/14 ans] et 3e [14/15 ans] en bloc, dans ce qui est curieusement appelé un « cycle », comme si les pédagogistes ministériels savaient confusément qu’en fin de 3e un élève resterait au niveau qu’il avait en début de 5e.

Le pédagogisme, un objet hors-sol

Peu importe qu’on casse les liens qui étaient cohérents, car l’interdisciplinarité n’a plus à se justifier par sa pertinence, il faut simplement qu’elle soit. Le pédagogiste ne lui demande rien d’autre que cela : être.

La réalisation de maquettes d’éoliennes est un exemple donné par le ministère, et c’est un sujet d’extase pour le pédagogiste, d’autant plus qu’il considère que la matière « développement durable » doit primer sur l’allemand, le latin ou le grec.

Après un trimestre consacré aux maquettes, mais sans crédits pour acheter des alternateurs, le professeur de physique pourra expliquer aux élèves pourquoi leurs éoliennes ne donnent pas d’électricité, et cela ouvrira leur esprit. Une interdisciplinarité aura été, et le pédagogiste sera ravi.

Ces éoliennes en carton sont une belle allégorie, à la fois de la réforme et du pédagogisme qui la sous-tend : un brassage de vent et une perte d’énergie. Chaque discipline a une pédagogie qui lui est propre, c’est une évidence.


Classe d’une école française

Le pédagogisme, lui, est un objet hors-sol, qui ne se soucie d’aucune culture ni d’aucun savoir. C’est un objet qui se contient lui-même et ne contient rien d’autre.

Dans « La crise de l’Éducation », Hannah Arendt a analysé ce contresens d’un enseignement autocentré et vidé de son contenu. Si le pédagogiste avait lu la philosophe, il se ferait apostat. Mais ce n’est pas le cas, et le personnage continue à s’essouffler en agitant ses petits bras dans le vent. Sans les dégâts culturels que ses gesticulations provoqueront chez les élèves, il ferait rire.

Mais le désastre est annoncé.

Très soucieux des questions d’évaluation, passionné par les myriades d’items disparates à valider pour chacune des microactivités innovantes de ses élèves, le pédagogiste a en commun avec l’Éducation nationale d’être incapable de s’évaluer lui-même. Mais les Québécois, eux, savent le faire.



Baisse de niveau et accroissement des inégalités

Une étude scientifique, menée rigoureusement et sur le long terme, est parue en 2015 pour évaluer le « Renouveau Pédagogique », réforme qui a commencé chez eux à toucher le secondaire il y a dix ans, et dont la réforme française est jumelle : organisation par cycles, interdisciplinarité et pédagogie de projet, système de notation abscons, acquisition de compétences préférée à la transmission de connaissances. Le constat des Québécois est sans appel : baisse de niveau et accroissement des inégalités.

Cela s’explique aisément. Les élèves issus de familles favorisées ont la chance d’avoir la culture à la maison, même quand l’école s’égare et défaille. En revanche, plus un élève est en difficulté, plus il a besoin d’un cadre clair, d’un enseignement structuré, avec une progression connue. C’est tout cela que le pédagogiste lui refuse. Les Québécois recommandent donc maintenant un renforcement de l’enseignement disciplinaire et une élévation du niveau culturel.

De leur côté, sur Twitter, les professeurs en colère recommandent aux pédagogistes de terrain et aux pédagogistes ministériels de lire le rapport québécois. En vain. Il faut dire que Florence Robine, conseillère proche de la ministre, en première ligne pour tenter de défendre une réforme indéfendable, a fait cette recommandation :

« Faites comme moi, ne lisez rien. »

Le pédagogiste est docile.

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mardi 16 février 2016

Chantol Delsol et la modernité tardive

Court entretien avec la philosophe Chantal Delsol : « Nous vivons dans un monde fictif. Nous faisons comme s’il n’y avait plus d’histoire, comme si les guerres étaient finies, comme si la démocratie était éternelle et nous n’avions plus d’ennemis. Tout cela est faux. » « Le but que nous nous proposons aujourd’hui est le même que celui que se proposaient les communistes, c’est-à-dire l’émancipation sans limites, de prométhéisme (…) La dérision a remplacé la terreur qui marche beaucoup mieux, car c’est une méthode douce. ».




Le dernier ouvrage de Chantal Delsol

Une réflexion sur le débat entre ceux qui veulent changer de monde et ceux qui veulent le protéger. L’autrice explique comment une partie de l’Occident postmoderne mène une bataille radicale contre la réalité, au nom d’une émancipation totale héritée des Lumières. Le projet de la modernité tardive est une démiurgie émancipatrice œuvrant par la dérision et promouvant le désir individuel.

Quatrième de couverture
La haine du monde

Le XXe siècle a été dévasté par la démiurgie des totalitarismes qui, espérant transfigurer le monde, n’ont abouti qu’à le défigurer. Mais il serait faux de croire que ces illusions totalitaires nous ont quittés. Car nous avons rejeté avec force le totalitarisme comme terreur, mais tout en poursuivant les tentatives de transfiguration du monde.

Au point de l’histoire où nous en sommes, le débat et le combat opposent ceux qui veulent encore remplacer ce monde, et ceux qui veulent le défendre et le protéger.

La conviction de Chantal Delsol est qu’une partie de l’Occident postmoderne, sous le signe d’un certain esprit révolutionnaire, au sens de radicale utopie, mène une croisade contre la réalité du monde au nom de l’émancipation totale.

La philosophe définira ainsi le projet de la modernité tardive : une démiurgie émancipatrice dans le sillon des Lumières françaises de 1793 et du communisme, œuvrant sans la terreur et par la dérision, toujours barbare mais promue par le désir individuel et non plus par la volonté des instances publiques.

Un essai cinglant et sans compromission par l’une des meilleures philosophes de notre époque.


La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité
par Chantal Delsol
paru aux éditions du Cerf
le 5 février 2016
à Paris
Broché : 237 pages
ISBN-13 : 978-2204108065

Selon l'OCDE, les jeunes d’Angleterre maîtrisent moins bien la lecture, l’écriture et le calcul que leurs aînés

Angleterre : un jeune diplômé universitaire sur cinq aux prises avec des difficultés de lecture, d’écriture et de calcul.

Un important rapport international suggère que les étudiants aux prises avec de grandes difficultés de lecture et en calcul ne devraient pas aller à l’université ce qui est malheureusement trop souvent le cas.

Un rapport publié récemment par l’OCDE constate non seulement qu’une proportion non négligeable de diplômés de l’enseignement supérieur a de graves difficultés de lecture, d’écriture et de calcul, mais qu’ils ont en moyenne moins de compétence de base que leurs aînés qui fréquentaient l’école au cours des années 1950.

Le rapport utilise des données relevées en 2012 qui comparent les capacités des jeunes d’aujourd’hui à lire, écrire et compter, par rapport à celles des 55-65 ans. Pour l’Angleterre, le verdict est sans appel : à l’instar des États-Unis, la jeune génération présente des niveaux de « littératie » et de « numératie » (comme ils disent vilainement) désastreux, comparables à ceux des anciens qui eux, quittaient l’école bien plus tôt.

L’Angleterre se situe, avec 29 % de jeunes de 16 à 24 ans ayant des compétences « basses », en queue de peloton, uniquement dépassée dans la médiocrité par les États-Unis et l’Italie. La devancent l’Espagne, l’Irlande, l’Irlande du Nord et… la France, dans un mouchoir de poche autour de 23 %.

À titre de comparaisons, le Canada se classe au niveau de la moyenne de l’OCDE en littératie, en dessous de la moyenne de l’OCDE en numératie. Le Canada compte une plus grande proportion d’adultes qui se situent aux niveaux de compétence les plus faibles dans les trois domaines visés, comparativement à la moyenne de l’OCDE (voir résultats du PEICA).


L’OCDE constate aujourd’hui que les programmes de trois ans à l’université coûtent cher et qu’en les encombrant de jeunes mal formés on « dévalue » les diplômes qu’ils arrivent à décrocher malgré leurs lacunes.

L’étude n’explique pas comment ces étudiants aux lacunes si criantes parviennent à décrocher ces diplômes. Toutefois, l’étude identifie bien le fait que les diplômés aux faibles compétences ont également des revenus très inférieurs (voir figure ci-dessous) à ceux qui ont de bonnes compétences, ce qui semble indiquer que les diplômes de ces diplômés aux faibles compétences sont différents ou traités différemment (ils ont des spécialités moins rémunératrices ou sont diplômés d’universités moins bien cotées).


Seuls 7 % des diplômées de ce niveau en Angleterre ont des « compétences de numératie » inférieures à 2 selon l’échelle de l’OCDE ; 3,4 % affichent une « littératie » inférieure à ce niveau. Cela veut dire, en termes concrets, qu’ils ont du mal à évaluer l’essence qui reste dans un réservoir en regardant la jauge, ou qu’ils n’arrivent pas à comprendre le mode d’emploi sur une boîte d’aspirine.

En outre, 20 % de ces jeunes maîtrisent les tâches élémentaires, mais sont mal à l’aise dès lors qu’ils se trouvent confrontés à des problèmes plus complexes.

L’OCDE suggère que ces jeunes n’entrent pas à l’université sans avoir d’abord suivi des cours pour les aider à lire et à compter (après être passés par un coûteux système d’instruction subventionné à coups de milliards !), tandis que les universités elles-mêmes pourraient proposer des programmes de mise à niveau et s’abstenir de diplômer les jeunes qui n’ont pas acquis un strict minimum au long de leurs apprentissages.

Parmi les 16 à 19 ans, un tiers de jeunes en Angleterre ont des difficultés avec les compétences fondamentales, et parmi eux seuls 70 % s’orientent vers un enseignement professionnel, déplore l’OCDE. Les difficultés sont manifestes dès la fin de l’école primaire.

L’OCDE suggère donc de multiplier les apprentissages et les diplômes professionnels, ce qui n’a rien de répréhensible – mais cela ne risque-t-il pas déplacer le problème ? Ne créera-t-on pas ainsi un « prolétariat de l’intelligence » privée des connaissances élémentaires qui sont utiles même dans les métiers manuels, et nécessaires dès lors que le jeune aspire à progresser ou à entreprendre dans son domaine.

Le Daily Telegraph publie le témoignage d’une journaliste dont la mère, ayant quitté l’école à 16 ans au cours des années 1950, peut aujourd’hui tenir tête aux employés de la compagnie de gaz pour faire rectifier des erreurs de calcul et de facture : la vieille dame calculait mieux que son jeune et dynamique interlocuteur au point que celui-ci lui demanda ahuri : « Comment avez-vous fait pour trouver le résultat ? » Elle savait lire, écrire, et compter.

Le fils de la journaliste, lui, est passé par les écoles à la nouvelle pédagogie où l’enfant « construit son propre savoir » sans être encombré de règles et de faits. Lors d’un questionnaire en famille, à Noël, raconte Allison Pearson, il devait donner le nom d’une chute d’eau célèbre commençant avec un V. « Viagra ? » — « Ça y était presque », note la journaliste, sardonique.

Il est vrai, dit-elle, que de nombreuses femmes intelligentes et compétentes ont cessé d’embrasser la carrière d’enseignante à mesure que d’autres possibilités professionnelles s’ouvraient à elles.

Mais cela n’explique pas tout. La vérité, c’est qu’avec les nouvelles méthodes appliquées aux mathématiques, à l’anglais et aux autres langues, mais aussi à l’histoire et même à la musique, les jeunes n’apprennent plus à comprendre, quand bien même ils parviennent à retenir. Le problème est là, et il a provoqué une situation d’une grande « cruauté » (comme l’observe la journaliste) pour les jeunes qui se retrouvent dans l’enseignement supérieur sans espoir d’y obtenir la moindre qualification réelle.

Les écoles privées britanniques ont échappé à ces modes modernes « frappadingues » (selon la journaliste du Telegraph) parce que les parents ne sont pas prêts à payer des sommes conséquentes pour s'apercevoir que leur progéniture lit encore avec difficulté des textes simples à 17 ans.

Ces écoles privées britanniques sont beaucoup plus libres pédagogiquement que les québécoises qui ressemblent parfois qu’à une grosse commission scolaire moins bien subventionnée que les autres...

Rappelons également l'étude des auteurs d'Academically adrift, Richard Arum et Josipa Roksa qui montrait que le rendement des études universitaires était faible. Selon ces deux universitaires, 45 % des étudiants après deux ans d’université n’ont pas amélioré leurs compétences logiques, d’esprit critique ou d’écriture... Plus d’un tiers des étudiants de troisième année n’avaient pas amélioré leur compétence en écriture ou en raisonnement depuis leur inscription à l’université.


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La bulle universitaire aux États-Unis va-t-elle crever ?


lundi 15 février 2016

Le PQ et l'éducation, la méthode comptable : ne penser qu'à lutter contre le décrochage

Selon le Parti québécois (PQ), « La priorité doit aller à la lutte contre le décrochage scolaire ».

Évidemment, lutter contre le décrochage scolaire est important.

Mais quand va-t-on s’interroger sur la qualité de ce qui est enseigné ? D’une plus grande diversité des apprentissages ? D’une liberté scolaire accrue comme moyen d’intéresser les parents et les enfants à mieux se former ?

On a l’impression que l’important c’est de faire du chiffre sous l’œil vigilant d’un État comptable et vétilleux qui craint surtout de mal paraître dans les statistiques internationales.

On ne parle à peu près jamais des contenus (sauf pour emprunter tous les lieux communs de la gauche internationaliste, multiculturaliste, féministe et pro-LGBT). On ne se demande jamais comment restaurer la transmission culturelle, l’amour de la langue française (on ajoute sans cesse des heures d’anglais), comment faire aimer les classiques, ceux qui touchent l’âme et le cœur. Comment faire en sorte que les jeunes Québécois renouent avec le patrimoine culturel et spirituel de la civilisation occidentale. Comment s’assurer que des jeunes — pas tous bien sûr, mais une bonne proportion — puissent sortir de l’école (à 16 ans) avec une solide culture classique, un excellent français, une connaissance de l’histoire du Québec et du monde occidental avant de se spécialiser dans des domaines plus techniques. Bref, de condenser au besoin les études pour les meilleurs (oui de ne pas avoir peur de l’élitisme pour les plus méritants) et d’accorder à tous une meilleure maîtrise de leur histoire, de leur langue et de leur culture.

Nous ne pensons pas que les informaticiens, les chimistes ou les vendeurs doivent mal connaître le français (comme c’est trop souvent le cas malheureusement) et ne pas avoir une excellente culture générale. Au contraire, ils devraient les apprendre au secondaire avant de se spécialiser dans des domaines techniques au cégep et à l’université. C’était le cas en Europe il y a une génération et ce l’est encore là-bas dans une moindre mesure aujourd’hui.

À ce sujet, citons quelques passages sévères (mais sont-ils injustes ?) de l’ouvrage de Carl Bergeron, Voir le monde avec un chapeau (critique élogieuse, critique nuancée), quand il parle de la culture (ou plutôt du manque de culture) des jeunes Québécois, des professeurs de littérature dans les universités québécoises et de leur peu d’intérêt pour la transmission d’une culture plutôt que celui d’acteurs politiquement corrects qui participent goulument à la déconstruction de l’« homme blanc hétérosexuel »  :

Les adolescents en France lisent Dumas à partir de onze ou douze ans ; je n’ai pas eu, hélas, cette chance. Je suis pour ainsi dire passé directement du Journal de Québec, qu’on recevait chaque matin à la maison (principale lecture de mon enfance et de mon adolescence), à La Comédie humaine de Balzac au cégep. L’initiation littéraire à l’école secondaire n’existait pas, la lecture étant une activité laissée à la discrétion de chaque élève, qui se voyait ainsi réduit à se lancer de lui-même et de façon très approximative dans la découverte d’un patrimoine la plupart du temps folklorique ou populaire.
C’est exact, les jeunes adolescents en France doivent lire nettement plus de classiques, voici les ouvrages que le CNED prescrit pour la 5e (12-13 ans) et la 4e (13-14 ans) :

Livres prescrits en français pour les écoliers de 5e au CNED (en France)


Livres prescrits en français pour les écoliers de 4e au CNED (en France)
Ceci ne veut pas dire que l'enseignement du français soit parfait en France, loin de là : on y consacre nettement moins de temps qu'auparavant, les quartiers immigrés (les zones d'éducation prioritaires) présentent d'énormes « défis », la méthode d'enseignement de la littérature a changé pour adopter l'analyse structuraliste.

Le livre de Carl Bergeron est d’abord le livre d’une éducation que l’auteur a dû faire seul parce que l’école québécoise n’y parvient pas. Celle qui consista d’abord à se réapproprier cette langue française que tant de nos compatriotes portent comme une « blessure », dit-il. Car, selon l’auteur, « parler et écrire souverainement le français est à lui seul, au Québec, un acte de subversion ». C’est ce combat que Carl Bergeron nomme « l’Épreuve ». C’est un effort constant pour réapprendre sa langue, prononcer ses syllabes au lieu de les « manger », les faire entendre au lieu d’en avoir honte :
« La nuit, devant le château Frontenac illuminé, écrit-il, luttant entre répulsion et émulation, je scandais à voix haute, dans ma mansarde, ces mots qui devaient aller de soi pour tout autre francophone, mais qui pour moi constituaient un obstacle à vaincre. Quand je réussissais enfin à en posséder un qui m’avait posé problème, je m’empressais de le répéter pour en prendre le pli et ne pas le “perdre”. Et c’est ainsi que, peu à peu, je réappris ma langue maternelle. En la nettoyant des scories de la honte. »
L’auteur trentenaire n’est pas tendre avec ses anciens professeurs de littérature à l’université :

L’énergie avec laquelle des professeurs de littérature investissent les tribunes médiatiques pour nous parler non de Proust, Flaubert ou Molière, mais de justice sociale, d’« éducation à la différence » et d’exploitation des gaz de schiste me laisse dubitatif. D’aucuns rétorqueront que ces professeurs ont le droit de garder Proust pour leur classe et de s’exprimer à titre de citoyens sur les sujets de leur choix. Fort bien. Mais que penser d’un professeur qui, après avoir fréquenté toute sa vie les plus grandes œuvres (du moins si on se fie à ses diplômes), n’a rien d’autre à dire, une fois lâché en public, que des banalités militantes dans l’air du temps ? Ou bien ces professeurs sont possédés par la littérature, et cela transpire de toute leur personnalité, ou bien ils ne le sont pas. L’ironie d’un Flaubert ou d’un Baudelaire devrait s’entendre dans leur voix, à plus forte raison s’il est question de sujets pragmatiques, car la littérature, avant d’être un objet de discours, est d’abord une manière d’être, de sentir, de s’exprimer et même d’aimer. Or, à les entendre et à les voir, rien ne les distingue, sur le fond, des démagogues qui se disputent par centaines la visibilité médiatique au jour le jour. Mais j’oubliais. Les professeurs de littérature, dans l’université du xxie siècle, enseignent-ils seulement encore Molière, Flaubert ou Proust ? Rien n’est moins sûr. D’abord, il y a peu de chances que le docteur en littérature qui s’épuise à la radio à « déconstruire » la « domination masculine » ait touché à Molière, Flaubert ou Proust (ou à tous les écrivains qui ont vraiment compté en littérature française) autrement qu’au moyen d’un survol dans des cours de premier cycle. La culture littéraire classique d’un doctorant postmoderne de trente ans ressemble, grosso modo, à celle d’un lycéen de seize ans dans la France du milieu du XXe siècle.

L’essentiel des « études supérieures » d’un professeur formé à l’école du postmodernisme (l’école de référence dans les départements de lettres et de sciences humaines) est consacré à digérer des livres de théorie illisibles qui sont à des lieues de la singularité littéraire. On s’imagine à tort ces étudiants professionnels plongés en permanence dans une fête de la culture et de l’esprit : ce sont au contraire des ascètes de l’orthodoxie et de l’esprit de sérieux. L’intelligence réduite à l’esclavage, à la stérilité et à l’autoréférence est la norme et constitue de leur point de vue non pas une tare, mais une qualité, que le réflexe de cooptation de la profession a élevée au rang de critère d’embauche. L’enjeu est de taille : carrière protégée et bien rémunérée, régime de retraite, voyages à l’étranger, reconnaissance sociale. L’omerta se perpétue donc, pendant que la crédibilité de l’institution dégringole et que la transmission du savoir s’abîme au cœur de la société. L’establishment universitaire postmoderne est une imposture. Voyez cet étudiant en lettres, fils de l’Épreuve [le lourd poids du Québécois qui doit se réapproprier sa langue, sa culture et ainsi s’affranchir], psychologiquement fragile, porté sain et sauf on ne sait comment, depuis son entrée à l’école élémentaire, par les ailes de la sensibilité et de l’introspection, jusqu’à l’improbable cime du savoir universitaire. Il est désespéré. La secte, appâtée, n’hésitera pas, en l’absence d’une histoire familiale forte, à lui proposer un récit de substitution pour donner un sens à ce qu’il vit comme un manque existentiel. Comme il est rassurant, au pied de l’Everest de la culture, lorsqu’on est fils de la pauvreté, de se faire susurrer à l’oreille que la montagne n’est pas aussi imposante qu’on le croit ; mieux : qu’elle n’est qu’une gigantesque mystification au service de l’« homme blanc hétérosexuel » ! Un château de cartes, en somme, qu’un peu d’insolence et de camaraderie suffiraient à abattre, pour peu qu’on accepte à son tour de remiser son indépendance d’esprit et de se joindre à la secte.

Pour comprendre l’attrait de la secte dans cette petite nation que la Providence a voulue à la fois française et antifrançaise, héritière d’une grande langue de civilisation et d’un destin provincial, il faut voir le jeune Québécois pour ce qu’il est à son arrivée à l’université. Fils de col bleu ou de petit fonctionnaire, il est perdu, déboussolé — et touchant, on ne le dira jamais assez. La distance entre lui et le savoir authentique est si abyssale qu’il n’y a guère que le prêt-à-penser pour cacher la nudité de son ignorance. C’est ce prêt-à-penser que fournit le logiciel de la déconstruction. Son esprit ne demanderait rien de mieux que de s’initier aux vraies œuvres, de s’enchanter au contact de la langue du XVIIe siècle, de voleter d’une période à l’autre, de Démosthène à Montaigne, dans la joie simple du désintéressement, et de commencer à s’interroger honnêtement sur les mystères de l’existence. Mais à ce sujet, il y a une sorte de tabou entre le pédagogue québécois et son pupille. Comme si la tâche était jugée trop lourde d’emblée.
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Québec — taux de diplomation en hausse grâce aux « qualifications »

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Enseignement de l'Histoire — Nécessaire « récit »

Texte d’Antoine Robitaille, un de meilleurs chroniqueurs du Devoir, avec quelques remarques dans le texte.

Faut-il enseigner l’histoire comme un récit ou, au contraire, la décortiquer avec les élèves pour qu’ils développent des compétences ? Au moment où l’on prépare une nouvelle version du cours d’histoire au secondaire, cet intéressant débat a ressurgi la semaine dernière dans nos pages. Selon nous, un compromis est possible. Malheureusement, les tenants du programme de 2006 le rejettent totalement.

Il y a quelques jours, l’enseignant François-Xavier Delorme publiait un intéressant texte dans notre page Idées (Le Devoir, 6 février), où il se réjouissait de la transformation prochaine (à l’automne 2016) du cours d’histoire de 3e et 4e secondaires. Depuis l’adoption du programme de 2006, on enseigne l’histoire de matière chronologique en 3e secondaire. L’année suivante, en 4e secondaire, on réétudie la même histoire selon des thèmes (politique, économie, population et culture). Certains élèves se plaignent de nombreuses redondances. Les professeurs admettent que le peu de temps disponible en 3e secondaire les contraint à passer de grands pans de l’histoire du Québec sous silence. Le nouveau programme adopte une présentation chronologique sur deux ans avec 1840 comme date charnière. C’est là un progrès.

Mais M. Delorme souligne que l’esprit dans lequel le contenu doit être présenté est toujours celui qui rejette le récit. Or, comme il le soulève de manière pertinente : « Les élèves du secondaire n’ont pas comme préoccupation première de décortiquer scientifiquement la matière en se souciant des données quantifiables de l’histoire économique et sociale. Ces élèves veulent d’abord qu’on leur raconte une histoire. » En effet, le cours d’histoire au secondaire n’est pas un séminaire de doctorat. Les énoncés de compétences de notre école du renouveau pédagogique donnent parfois l’impression de catapulter les élèves aux études postsecondaires poussées.

D’accord pour orienter une fille ou un garçon de 14 ou 16 ans vers l’idéal d’« interroger les réalités sociales à l’aide de la méthode historique » ; mais encore faut-il qu’elle ou il ait un minimum de connaissance des « réalités sociales » et de la « méthode historique ». On sait à quel point le renouveau pédagogique a eu tendance à mettre les connaissances au second plan. Par peur de ce repoussoir caricatural qualifié d’« encyclopédisme ». Pourquoi ce qui va de soi en mathématiques (apprentissage par cœur de tables de multiplication) ou en français (conjugaisons) est-il considéré comme de l’encyclopédisme abominable en histoire (quelques dates, quelques personnages, un récit) ?

Les craintes « des critiques du récit » sont compréhensibles. Veut-on revenir à une époque où l’on chantait que notre « histoire est une épopée des plus brillants exploits » ? Personne ne le suggère ! Ni M. Delorme, ni Jacques Beauchemin et Nadia Fahmy-Eid, coauteurs d’un rapport nuancé à l’origine de la présente réforme du cours d’histoire. Cette dernière consiste en une réforme synthèse proposant justement un compromis entre l’histoire dite « sociale » et l’histoire nationale ; entre l’approche par compétences et l’histoire-récit.

Mais les tenants du programme de 2006 n’en démordent pas : ce sera leur vision ou le nationalisme « endoctrineur ». Dans une réponse au texte de M. Delorme, une doctorante [en didactique et non en histoire !], Chantal Rivard, écrit « l’enjeu est clair : savoir penser, critiquer la société ou lui appartenir, l’aimer, l’admirer » (Le Devoir, 11 février). Aucun compromis possible : « Ce n’est pas le rôle de l’enseignement de l’histoire que d’entretenir les mythes fondateurs de notre identité », dit Mme Rivard, non sans raison.

[Note du carnet : Si c’est ou critiquer la société ou lui appartenir, de manière apparemment exclusive et qu’il faut comme cette Chantal Rivard que « [l’enseignement de l’histoire] doit développer une pensée critique », doit-on comprendre que l’enseignement de l’histoire produira des jeunes qui n’appartienne pas, n’aiment pas, n’admirent pas leur société ? ]

Mais pourquoi réintégrer le récit dans l’enseignement de l’histoire ainsi que l’étude de quelques grands personnages — qui, par exemple, marquent notre toponymie — équivaudrait-il nécessairement à un endoctrinement encyclopédique suspect des élèves du secondaire ? Dans sa réplique, Mme Rivard se moqua des professeurs-conteurs « fredpellerinisés ». D’autres vont plus loin que le simple mépris. Un des penseurs du programme de 2006, Jocelyn Létourneau, en juin, dans un blogue, après avoir amalgamé maladroitement des commentaires du chef péquiste, Pierre Karl Péladeau, et des phrases écrites ici même dans cette page, concluait que si ces idées devaient l’emporter, « l’horizon s’annonce brun ». Oui, « brun » ! Comme dans « chemises brunes nazies » !

[Note du carnet : faut-il vraiment s’en étonner ? Les souverainistes ont longtemps pensé qu’il fallait être de gauche (le Québec indépendant serait plus solidaire, plus généreux, plus social), mais c’était oublié que le logiciel de la gauche moderne est internationaliste, multiculturaliste, immigrationniste, d’où l’appui du PQ urbain au cours ECR, à l’immigration de masse, à l’interculturalisme, d'où une certaine gêne devant le combat trop identitaire, trop profrançais, trop en faveur de tout enthousiasme fondé sur les racines communes des Français d’Amérique du Nord. Nous pensons que ce logiciel de gauche sape la base sur laquelle doit s’appuyer tout mouvement souverainiste. Moins il y aura de québécois francophone qui se sentent liés à une histoire séculaire, moins le projet souverainiste a de chance de réussir. Cette frange importante des « souverainistes » qui n’aiment guère ni l’identité franco-canadienne ni le récit de leur épopée y voient de manière manichéenne et simpliste des relents de fascismes européens...]

M. Létourneau souhaite peut-être secrètement recevoir une mise en demeure de la part du chef péquiste. Ou alors, plus simplement, ce chantre de la complexité historique, du passé « ni simple, ni clair, ni léger, ni docile », a — paradoxe ! — atteint son point Godwin. Chose certaine, l’histoire nationale ou postnationale, l’histoire comme récit, comme méthode, mérite mieux que ce manichéisme universitaire.

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Manuel d'histoire (1) — chrétiens intolérants, Saint-Louis précurseur des nazis, pas de critique de l'islam tolérant pour sa part

Histoire — « On a trop souvent mythifié el-Andalous »

Les chrétiens et les juifs dans l'Occident musulman

« Un Dieu, trois religions »

Manuel d'histoire agréé par le Monopole de l'Éducation du Québec : pas moins de cinquante erreurs !


Les manuels scolaires québécois d'histoire... (Attaque en règle par Christian Rioux et Magali Favre)

Histoire — Le Moyen Âge, une imposture

Cours d'histoire : « Qui croit en Dieu ? »

La Grande Noirceur, revue et corrigée

Plan de lutte contre l'hétérosexisme à l'école secondaire (en histoire, les élèves apprendront comment ont évolué les lois sur l'homosexualité depuis l'antiquité)

Mariage à deux vitesses au Québec ?

Opinion de Stéphane Beaulac (ci-contre), professeur titulaire à l’Université de Montréal et membre du Barreau de l’Ontario. Sa formation est bijuridique : droit civil à Ottawa (summa cum laude) et common law à Dalhousie (premier au programme national). Il a été clerc à la Cour suprême du Canada.

Avec la décision récente de la juge Alary en matière de mariage, l’unicité de cette institution est fracturée, selon ce juriste. Existe-t-il maintenant deux types de mariages au Québec ?

Dans une décision aussi invraisemblable qu’inopportune, rendue la semaine dernière par la juge Christiane Alary — intitulée Droit de la famille, 16 244 — la Cour supérieure lance un pavé dans la mare, s’agissant de la stabilité des pratiques en matière de mariage au Québec.

Souvenons-nous tout d’abord que, suivant le jugement de 2013 dans la célèbre affaire Éric c. Lola, il est devenu clair que, chez nous contrairement aux autres provinces, les effets juridiques du mariage ne pouvaient aucunement s’étendre aux conjoints de fait. Quoique demeurant controversé, ce prononcé judiciaire a l’avantage d’être clair.

Un mariage, c’est un mariage, point.

Or, voici qu’un tribunal vient de nous dire qu’en matière de mariage, « on avait toujours eu tout faux, qu’un mariage religieux n’avait pas automatiquement de conséquences civiles et n’amenait pas obligatoirement de partage du patrimoine familial », comme le résumait bien Louise Leduc dans un article de La Presse jeudi dernier.

Le professeur Alain Roy de l’Université de Montréal, par ailleurs président du Comité consultatif sur le droit de la famille, a raison de souligner que ce jugement « ne sera rien de moins qu’une révolution ». Pourquoi ? Parce que l’unicité de l’institution du mariage, qu’il soit célébré religieusement ou civilement, est ainsi fracturée.

On ouvre la possibilité qu’un prêtre, un rabbin, un imam puisse marier deux personnes devant le divin, mais sans envoyer les documents auprès du Directeur de l’état civil pour valider le mariage au civil. Selon la juge Alary, malgré l’article 366 du Code civil du Québec, l’habilitation en droit d’un célébrant religieux « ne veut pas dire qu’un mariage célébré par un ministre du culte a nécessairement des conséquences civiles » (jugement, para. 61).

Deux types de mariages au Québec

Force nous est de constater que, de toute époque, les autorités religieuses de la province — catholiques ou autres — ont toujours eu une lecture fort différente de la législation applicable, comme en fait foi incidemment l’Archevêché de Montréal, qui est venu témoigner au procès sur la pratique des autorités judéo-chrétiennes en matière de mariage.

Bref, depuis la semaine dernière, il existerait deux types de mariages au Québec : celui produisant des effets juridiques, y compris le partage du patrimoine familial, et celui qui ne protège d’aucune façon les conjoints en cas de séparation, puisque la célébration aurait été uniquement devant une autorité religieuse.

L’incertitude qui s’ensuit est majeure : ambiguïté entourant le mariage, qui se traduira par des consentements non éclairés ; sans parler des risques de dérapage dû aux possibles pressions pour un mariage seulement religieux, plaçant les conjoints (habituellement les femmes) en situation de vulnérabilité. Ceci étant, une telle disjonction des célébrations des mariages religieux et civils existe dans certains pays étrangers, comme ce serait le cas au Mexique notamment. Il est alors nécessaire dans ces endroits de célébrer le mariage deux fois : une fois devant le ministre du Culte, une autre fois devant un représentant de l’État. Situation sans écho au Québec, du moins jusqu’à la semaine dernière.

Cette conclusion aurait suffi pour décider de l’affaire, puisque la position au centre du débat était que l’adéquation automatique et nécessaire entre mariage religieux et effets juridiques du mariage était inconstitutionnelle. Si l’on peut séparer les deux, la liberté de religion n’entre pas en jeu, aurait-on pensé, mettant fin au litige. Mais il n’en fut rien, puisque le jugement poursuit en analysant les prétentions d’ordre constitutionnel.

Analyse de la liberté de religion problématique

Ici aussi, avec égard, l’interprétation donnée aux droits fondamentaux invoqués à l’appui des arguments juridiques fondés sur les chartes québécoise et canadienne est pour le moins insatisfaisante. Par exemple, le constat de la juge Alary que la distinction existant entre les croyants et les non-croyants, s’agissant du choix de leur état civil (mariés, conjoints de fait), ne perpétue pas de stéréotypes ni n’entretient de préjugés est erroné en droit constitutionnel. En effet, depuis le jugement dans Éric c. Lola, il faut uniquement que la distinction illicite crée un désavantage (sans se soucier des perceptions) pour qu’elle soit considérée comme discriminatoire au sens des chartes, un test de type objectif probablement satisfait en l’espèce.

L’analyse faite par la juge de la liberté de religion est également problématique puisqu’elle mélange les considérations comptables du mariage, en aval, avec le caractère subjectivement religieux de l’institution du mariage, en amont. Seul ce dernier importe, en vertu de la jurisprudence applicable.

En somme, si quelqu’un a eu tout faux — pour reprendre l’expression de la journaliste Leduc — je serais tenté de penser que c’est dans ce récent jugement de la Cour supérieure. Heureusement, me dira-t-on, que les appels sont de plein droit en ces matières familiales.