samedi 10 octobre 2026

Diplômes dévalués, honneur en jeu : d'où vient l'attrait des idées progressistes chez certaines élites déclassées ?

« Surproduction d'élites déclassées + culture française de l'honneur = situation explosive. »

C'est l'équation esquissée dans une conversation de Transmission (ci-dessous) avec Philippe d'Iribarne, économiste, anthropologue et ingénieur des Mines.

En France, le rang professionnel ne se contente pas de déterminer le revenu : il met l'honneur en jeu. Le diplôme a remplacé le titre de noblesse tout en conservant sa fonction distinctive. Il consacre le mérite et nourrit l'attente d'une position sociale à la hauteur des efforts consentis.

Pourtant, l'élargissement de l'accès aux études supérieures ne s'accompagne pas d'une multiplication équivalente des emplois prestigieux. Il en résulte des diplômés dont les titres ne leur procurent ni le statut ni la reconnaissance espérés.

Que devient, dès lors, le besoin de distinction lorsque le statut professionnel ne suffit plus à le satisfaire ?

Il peut se déplacer vers le terrain idéologique. Faute de pouvoir se distinguer par le revenu, les responsabilités ou le prestige du métier, certains diplômés trouvent dans les idées progressistes une autre forme de supériorité : celle de la conscience morale, de l'avant-garde intellectuelle et du combat contre un ordre social jugé injuste ou dépassé.


La contestation des hiérarchies établies devient alors, paradoxalement, un moyen de se singulariser. On ne possède peut-être pas le statut auquel on aspirait, mais on peut se considérer comme plus éclairé que ceux qui le détiennent. À la distinction professionnelle se substitue une distinction morale.

Nul besoin de réduire les convictions progressistes à une frustration sociale pour examiner cette hypothèse : chez certains diplômés déçus par leur trajectoire, l'adhésion à des idées radicales peut procurer une reconnaissance symbolique que la société ne leur accorde plus sur le plan professionnel.

Les travaux de Peter Turchin sur la surproduction des élites éclairent le risque politique : lorsqu'une société forme davantage de prétendants aux positions prestigieuses qu'elle ne peut en absorber, une partie d'entre eux peut se retourner contre l'ordre établi.

La France cumulerait ainsi deux facteurs de tension : la dévaluation des titres scolaires et une culture où le rang professionnel engage profondément l'honneur personnel. La frustration qui en résulte peut nourrir la contestation politique, voire la radicalisation.

Quand on ne peut plus devenir l'élite par sa position, reste-t-il à certains la possibilité de le devenir par leurs idées ?

Voir aussi

Comment l'inflation des diplômes est devenue un problème économique… et politique

IA : Ne faites plus d’études - Olivier Babeau

États-Unis : les diplômés les plus progressistes sont aussi les plus mal payés

États-Unis — Prime au diplôme universitaire décroît alors que le président Biden renfloue les étudiants 

Aucun commentaire: