Madeleine de Jessey, professeur agrégée de lettres en classes préparatoires, a publié récemment L’École des illettrés, aux éditions Albin Michel.
Dans les colonnes du Figaro, elle développe la thèse que l’idée selon laquelle un parcours universitaire long serait la seule définition de la réussite a largement contribué au mal-être des étudiants, en les trompant sur leurs aptitudes et en les maintenant dans des voies qui ne leur apportent rien, soutient la professeur agrégée de lettres en classes préparatoires.
Dans les colonnes du Figaro, elle développe la thèse que l’idée selon laquelle un parcours universitaire long serait la seule définition de la réussite a largement contribué au mal-être des étudiants, en les trompant sur leurs aptitudes et en les maintenant dans des voies qui ne leur apportent rien, soutient la professeur agrégée de lettres en classes préparatoires.Il existe un mal typiquement français, qui a fait des ravages à bien des niveaux dans la réussite scolaire et professionnelle de notre jeunesse : l’universitarisme. C’est ce biais universitariste qui a conduit à la fermeture des écoles normales d’instituteurs en 1989 : l’éducation nationale s’est peu à peu laissée déposséder de la formation de ses propres professeurs des écoles pour la déléguer très largement à l’enseignement supérieur. On a cru qu’un instituteur formé par l’université serait un instituteur requalifié, donc plus compétent. Initiés à la recherche, à l’épistémologie et aux nouvelles pédagogies, ces instituteurs seraient inévitablement mieux parés pour instruire les enfants du primaire.
En résumé, on a allongé le parcours de formation des aspirants aux métiers de l’enseignement pour le rendre plus qualifiant et plus attractif, or c’est l’exact contraire qui s’est produit. Non seulement cet universitarisme a découragé un nombre conséquent de vocations du fait de la longueur du cursus demandé et de sa dimension trop théorique, mais il a abouti à une déqualification des professeurs des écoles en les soumettant à une formation excessivement éloignée de la réalité du métier, sans objectifs pédagogiques clairs.
Je désigne ainsi sous le nom d’universitarisme l’ensemble des discours qui font croire depuis des dizaines d’années aux parents, aux élèves et aux étudiants que le parcours universitaire long serait le stade ultime d’un parcours scolaire réussi. Qu’en dehors du bac général et de la fac, il ne saurait y avoir ni vraie qualification, ni épanouissement, ni salut.
Dans ces conditions, pour les parents comme pour leur progéniture, le bac général et l’accès au supérieur deviennent un impératif non négociable, quand ils ne sont pas purement et simplement une question d’honneur. Dès lors, il devient impensable que le brevet demeure éliminatoire, de même qu’il devient intolérable que le bac ferme la voie du supérieur au plus grand nombre. Alors, à défaut de prémunir l’élève contre l’échec, on prémunira le bac de tout zèle sélectif, via des consignes d’indulgence, des rattrapages chargés de repêcher les moyennes inférieures à 10 - y compris jusqu’au 8/20 - et une augmentation exponentielle de la part de contrôle continu. La pression sur les professeurs et leur notation s’en trouve décuplée, accroissant ainsi la pénibilité de leur profession et la conflictualité de leurs rapports avec certains parents. Une collègue le soulignait récemment au micro de RMC : « Le prochain Samuel Paty sera un prof qui n’aura pas mis la note que les parents voulaient. »
La France est ainsi devenue le seul pays d’Europe dont la moitié des élèves vont en filière générale… Le combat contre la sélection ayant triomphé au collège et au lycée, il doit désormais se confronter aux formations académiques et à leurs procédures d’admission en licence : «Chacun a droit à l’éducation», nous répètent en boucle des « représentants » étudiants. Quiconque souhaiterait limiter ce droit devient de facto un briseur de rêves, un oppresseur de la jeunesse, un perpétuateur d’inégalités, de violence sociale et de mal-être.
Ce rêve académique a deux conséquences perverses. Il amène d’abord les jeunes à s’illusionner sur leur vocation et leurs compétences réelles ; à songer bien trop tard à leur orientation, qui s’effectuera souvent brutalement par l’échec, en L1 (1ere année de licence à l'entrée à l'université) ; à se maintenir, pour certains, dans des voies théoriques qui ne leur sont aucunement adaptées et dont ils ne tireront aucun épanouissement ni aucun avantage professionnel. Là est la vraie violence.
Ce rêve universitaire a en outre ceci de pervers qu’il exclut de facto les voies professionnelles et technologiques du viseur des élèves. Car derrière ces discours réclamant « l’université pour tous » se cache en réalité un mépris abyssal pour les métiers de la main et les formations professionnelles et techniques, qui apparaissent aux yeux de beaucoup comme la zone de relégation des moins habiles. C’est pourtant à cette voie que se destinent les deux tiers des élèves en Suisse, au terme de la scolarité obligatoire, et la moitié des élèves allemands, avec l’idée que ces voies-là sont souvent plus grandes pourvoyeuses d’emplois. De fait, ces formations orientent essentiellement les élèves vers les métiers qui sont les moins exposés au remplacement par L’IA, à savoir ceux qui associent gestes complexes, situations peu prévisibles et relations humaines.
Ce choix d’une formation professionnelle et technique n’exclut d’ailleurs pas une poursuite d’études, et le système français présente l’avantage de proposer à ce type de profil maintes passerelles pour prolonger éventuellement la formation dans le supérieur.
Alors pourquoi persistons-nous à considérer ces voies comme des solutions de relégation ? Les métiers techniques exigent eux aussi des connaissances, de la réflexion et de la rigueur, et ils sont nombreux à concerner des secteurs en tension. Comme le souligne à juste titre le philosophe Jean Grondin, la transformation de la matière que supposent les métiers manuels « témoigne aussi de la force de l’esprit. »
Quiconque souhaite résoudre sérieusement une part conséquente de la frustration estudiantine devra donc remettre en question cette folie universitariste française, revaloriser l’excellence et la noblesse des métiers plus manuels ainsi que la valeur du travail et cesser surtout d’imposer à notre jeunesse une seule définition de la réussite.
Qu’il me soit permis de terminer cette modeste réflexion par celle, bien plus illustre, de Charles Péguy en son temps, à travers laquelle le lecteur décèlera peut-être quelque ressemblance fortuite avec les temps d’airain que nous connaissons…
« Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au Moyen Âge régissait la main et le cœur. C’était le même conservé intact en dessous. Nous avons connu ce soin poussé jusqu’à la perfection, égal dans l’ensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de “l’ouvrage bien faite” poussée, maintenue jusqu’à ses plus extrêmes exigences. J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales. Que reste-t-il aujourd’hui de tout cela ? Comment a-t-on fait, du peuple le plus laborieux de la terre, et peut-être du seul peuple laborieux de la terre, du seul peuple peut-être qui aimait le travail pour le travail, et pour l’honneur, et pour travailler, ce peuple de saboteurs, comment a-t-on pu en faire ce peuple qui sur un chantier met toute son étude à ne pas en fiche un coup. Ce sera dans l’histoire une des plus grandes victoires, et sans doute la seule, de la démagogie bourgeoise intellectuelle. Mais il faut avouer qu’elle compte. Cette victoire. »
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire