vendredi 28 août 2026

La Révo­lu­tion française n’est jamais par­ve­nue à fon­der la démo­cra­tie, les liber­tés d’expres­sion et de réunion, le plu­ra­lisme des opi­nions…

Dans un maître-ouvrage de près de 1 000 pages, le bio­graphe des Bour­bons et de Jésus raconte, dans un style fluide et vivant, la décen­nie 1789-1799, qui chan­gea le visage et le des­tin de la France. Balayant de nom­breux cli­chés et idées reçues atta­chés à la Révo­lu­tion et à ses consé­quences, il insiste sur le rôle cen­tral de la vio­lence dans son déclen­che­ment comme dans son dérou­le­ment. Et rap­pelle ici com­bien elle reste pré­gnante dans la culture poli­tique contem­po­raine. Entretien publié dans le
Figaro Magazine.

— Votre grand récit de la Révo­lu­tion française com­mence non en 1789, mais en 1786-1787, par l’évo­ca­tion de l’échec du plan Calonne, qui visait à ins­tau­rer un impôt uni­ver­sel auquel les deux ordres pri­vi­lé­giés, clergé et noblesse, auraient éga­le­ment été sou­mis. Cette crise finale de l’Ancien Régime fut-elle la der­nière chance de sau­ver la monar­chie ? 

— Sans aucun doute, le plan du contrô­leur géné­ral Calonne visait à refon­der la société par une « révo­lu­tion royale » dans le sens d’une plus grande ratio­na­lité et d’une plus grande jus­tice. Il s’agis­sait d’en finir avec les exemp­tions, les pri­vi­lèges, d’ins­tau­rer au moins en par­tie l’éga­lité des Français devant l’impôt et de cor­ri­ger l’exces­sive diver­sité des par­ti­cu­la­rismes pro­vin­ciaux liés aux aléas de l’his­toire. La dis­tinc­tion des trois ordres – clergé, noblesse et tiers état – devait sub­sis­ter, mais uni­que­ment sur un plan hono­ri­fique. Ce fut le refus égoïste des deux pre­miers ordres, lors de l’Assem­blée des notables, qui pré­ci­pita la crise de l’Ancien Régime. Ce sont, comme l’a dit Cha­teau­briand, « les patri­ciens qui com­men­cèrent la Révo­lu­tion ».

— Lorsque Louis XVI se résout à ren­voyer les Par­le­ments, en août 1787, son frère cadet le comte d’Artois le sou­tient, mais sa vie semble à un moment mena­cée, au point que ses offi­ciers doivent le défendre l’épée à la main. Vous sou­li­gnez alors que « bien avant le 14 juillet 1789, la vio­lence com­mençait à s’insé­rer dans le pro­ces­sus poli­tique ».

[Les Parlements étaient des cours de justice, composées de magistrats, appelés parlementaires. Ces charges étaient pour l’essentiel vénales et héréditaires : les magistrats achetaient leur office à l’État et pouvaient le transmettre ou le vendre. Ils appartiennent donc principalement à la noblesse de robe, une élite judiciaire relativement aisée.

Les Parlements ne représentaient pas démocratiquement le peuple. Ils défendirent certes parfois des principes de limitation du pouvoir royal, mais ils défendaient aussi très fortement les privilèges sociaux et fiscaux des ordres privilégiés, dont ils étaient eux-mêmes issus.

Les Parlements, notamment celui de Paris, refusaient d’enregistrer les édits fiscaux destinés à faire payer davantage les privilégiés (noblesse et clergé), notamment les projets d’impôt voulu par Louis XVI et ses ministres pour résoudre le déficit de l’État.

C’est cette opposition qui conduit Louis XVI à envisager puis à réaliser le renvoi des Parlements en 1788, peu avant la convocation des États généraux.]


— En effet, les vio­lences popu­laires com­men­cèrent dès 1787, par consé­quent bien avant la chute de la Bas­tille. Lors de la ten­ta­tive de réforme judi­ciaire du garde des sceaux Lamoi­gnon et l’exil des Par­le­ments, ani­ma­teurs des troubles contre le pré­tendu « des­po­tisme minis­té­riel », il y eut de vio­lentes émeutes tant en pro­vince qu’à Paris, avec de nom­breux morts. Les auto­ri­tés parurent dépas­sées devant le mécon­ten­te­ment géné­ral et la mul­ti­pli­cité des ini­tia­tives sub­ver­sives sur le plan local. C’est une des rai­sons pour les­quelles une meilleure com­pré­hen­sion des évé­ne­ments néces­site d’inclure ce que l’on a long­temps appelé « la pré­-ré­vo­lu­tion » dans le cycle révo­lu­tion­naire lui-même.

— D’après vous, la façon bru­tale dont l’Assem­blée natio­nale ins­ti­tuée en juin 1789 s’est pro­cla­mée seule repré­sen­tante de la sou­ve­rai­neté au lieu de se pré­sen­ter comme un contre­pou­voir à l’auto­rité royale a conféré au pou­voir légis­la­tif une puis­sance sans limite. Là réside, affir­mez-vous, la cause prin­ci­pale de la dérive ter­ro­riste de la Révo­lu­tion ? 

— Ce qui fait la sin­gu­la­rité de la Révo­lu­tion française par rap­port notam­ment à la Glo­rious Revo­lu­tion anglaise de 1688 tient à une rup­ture sys­té­mique majeure, mar­quée par le dépla­ce­ment jusque-là inconnu de la sou­ve­rai­neté. Les 17 et 20 juin 1789, on passe en effet de la sou­ve­rai­neté monar­chique à la sou­ve­rai­neté natio­nale. Nous avons peine de nos jours à mesu­rer l’ampleur de ce bou­le­ver­se­ment dans l’équi­libre des pou­voirs, tant nous sommes habi­tués et atta­chés à la sou­ve­rai­neté natio­nale. C’était alors d’une audace inouïe, lourde de dan­gers. À ceci s’est ajou­tée l’hubris [démesure] extra­va­gante des élus du peuple. Ivres de leur force nou­velle et sans limites, sai­sis d’une arro­gance incom­men­su­rable, les dépu­tés des dif­fé­rentes assem­blées se prirent pour des dieux légis­la­teurs, croyant pou­voir légi­fé­rer sur tout. De là l’effet d’entraî­ne­ment cata­clys­mique de deux de leurs prin­ci­pales déci­sions : la Consti­tu­tion civile du clergé de 1790 et la décla­ra­tion de guerre de 1792, vou­lue par les Giron­dins, et, contrai­re­ment à ce que répètent les manuels sco­laires, redou­tée par Louis XVI. 

— On oppose sou­vent 1789 à 1793, année de la Ter­reur. Mais selon vous, la véri­table frac­ture se situe entre 1789 et 1792, car la jour­née du 10 août, qui vit la prise des Tui­le­ries par la Com­mune insur­rec­tion­nelle de Paris et la chute de la monar­chie consti­tu­tion­nelle, por­tait en elle l’éli­mi­na­tion des modé­rés au pro­fit des radi­caux.

—  L’insur­rec­tion du 10 août 1792 consti­tue en effet une césure essen­tielle dans l’his­toire de la Révo­lu­tion. Non seule­ment elle consacre l’épui­se­ment du mou­ve­ment de 1789 et l’échec de la Consti­tu­tion dés­équi­li­brée, votée par la Consti­tuante en 1791, mais elle marque aussi le début d’une seconde Révo­lu­tion, au centre de laquelle se pla­cèrent la Com­mune insur­rec­tion­nelle de Paris et les forces qui la sou­te­naient. C’était une autre légi­ti­mité qui, au nom du salut public, pré­ten­dait se sub­sti­tuer aux élus de la nation. Quelques mil­liers de fédé­rés et de sec­tion­naires en armes s’arro­gèrent ainsi le droit de s’expri­mer au nom du peuple tout entier. À la sou­ve­rai­neté natio­nale, les sans-culottes oppo­saient la sou­ve­rai­neté popu­laire et la pra­tique de la « démo­cra­tie tota­li­taire », selon le mot de Ber­trand de Jou­ve­nel et de Jacob Leib Tal­mon, dans laquelle il n’était pas bon d’expri­mer une opi­nion dis­si­dente. 

— La Révo­lu­tion française a inventé les droits de l’homme, mais la plu­part de ceux-ci ont été vio­lés pen­dant la décen­nie révo­lu­tion­naire, de même que la Révo­lu­tion a pro­clamé la sou­ve­rai­neté du peuple, mais en réa­lité n’a jamais ins­tauré la démo­cra­tie au sens où nous l’enten­dons de nos jours. Com­ment expli­quer ce para­doxe ?

— En 1789, la France a tracé le che­min vers la moder­nité, abo­lis­sant la société de corps et d’ordres, les inéga­li­tés de rangs, le reste de la féo­da­lité et du ser­vage. Les idées de liberté, d’éga­lité, de fra­ter­nité se sont répan­dues comme des traî­nées de poudre en Europe à la suite des armées françaises, ébran­lant les hié­rar­chies anciennes et les vieux régimes monar­chiques conser­va­teurs. Au XIXe siècle, la Révo­lu­tion sera même la réfé­rence majeure des forces éman­ci­pa­trices du monde entier.

Elle a pro­clamé la sou­ve­rai­neté popu­laire, la repré­sen­ta­tion natio­nale, la sépa­ra­tion des pou­voirs, l’éga­lité devant la loi et devant l’impôt, l’acces­si­bi­lité de cha­cun à tous les emplois. Elle a même mul­ti­plié les élec­tions. Mais, n’en déplaise à cer­tains his­to­riens, à aucun moment elle n’est par­ve­nue à fon­der la démo­cra­tie moderne, avec les liber­tés d’expres­sion et de réunion, le plu­ra­lisme des opi­nions, des lois pro­tec­trices des mino­ri­tés, des tri­bu­naux impar­tiaux et de solides contre-pou­voirs pro­té­geant des dérives auto­ri­taires. Cet échec est dû en grande par­tie à la fuite en avant des consti­tuants, ivres de leurs pou­voirs : le refus d’un exé­cu­tif fort, le rejet du bica­mé­ra­lisme, la sur­en­chère déma­go­gique pri­vi­lé­giant l’outrance au rai­son­nable.

— « Aucune des grandes démo­cra­ties du monde occi­den­tal d’aujourd’hui, écri­vez-vous, n’a connu un che­min vers la moder­nité par­semé de tant de vio­lence et de haine. » En quoi cette culture de la vio­lence a-t-elle laissé des traces dans la vie poli­tique de la France contem­po­raine ?

— En dehors de l’endet­te­ment public, déjà gigan­tesque en 1789, les grands enjeux poli­tiques d’aujourd’hui – pou­voir d’achat, insé­cu­rité, immi­gra­tion de masse, réin­dus­tria­li­sa­tion, impuis­sance bureau­cra­tique, défis envi­ron­ne­men­taux, cultu­rels et iden­ti­taires… – n’ont aucun rap­port avec ce qu’ils étaient à cette époque ; il n’empêche qu’on se com­plaît tou­jours dans les struc­tures men­tales des temps révo­lu­tion­naires. La divi­sion droite-gauche, qui remonte à l’Assem­blée consti­tuante, est sou­vent perçue comme une guerre civile à peine régu­lée, et la France n’est tou­jours pas gué­rie de la pas­sion mala­dive de l’éga­lité. D’où ce can­cer de la jalou­sie, de la haine popu­liste des « riches », des « nan­tis », des « pri­vi­lèges ». Une frac­tion bien connue de l’opi­nion reven­dique le magis­tère moral du camp du bien pour faire taire l’adver­saire. « Pas de liberté aux enne­mis de la liberté », avait déjà dit Saint-Just en une for­mule redou­table. On convoque à tout bout de champ les pos­tures, la rhé­to­rique et le nar­ra­tif révo­lu­tion­naires : on parle d’états géné­raux, de cahiers de doléances, de Bas­tille à prendre. Les « gilets jaunes » avaient même ins­tallé des guillo­tines fic­tives sur cer­tains ronds-points ! Rien de tout ceci n’existe ailleurs. Nous ne sommes mal­heu­reu­se­ment pas encore gué­ris des excès de la Révo­lu­tion !


La Révo­lu­tion française, 
de Jean-Chris­tian Petit­fils, 
à paraître chez Per­rin,
le 27 août 2026,
976 pages,
ISBN-10 ‏ : ‎ 2262097119
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2262097110 


Humour — La rentrée scolaire des enseignants





jeudi 27 août 2026

Synthèse de la démographie mondiale (nouvelles récentes)

Voici une synthèse des mises à jour démographiques les plus marquantes récemment diffusées par Birth Gauge, chacune portant sur un pays distinct. Les chiffres sont ceux compilés à partir de sources nationales, d’estimations provisoires et de corrections démographiques. 

L'indice synthétique de fécondité (ISF), ou nombre moyen d'enfants par femme, mesure le nombre d'enfants qu'une femme aurait au cours de sa vie si elle connaissait à chaque âge les taux de fécondité observés une année précise. Le seuil de renouvellement des générations est fixé à environ 2,1 enfants par femme (ce nombre peut être plus grand dans les pays où la mortalité avant l'âge adulte est élevée).

1. Corée du Sud (légère hausse)

L'indice de fécondité a rebondi à 0,799 enfant par femme en 2025 (contre 0,748 en 2024), porté par une hausse de 6,7 % des naissances et surtout de 8,6 % des premiers enfants. Le nombre moyen d’enfants par mère continue toutefois de reculer (1,60), et la part des premiers-nés a encore augmenté au premier semestre 2026 (63,1 %).

2. Tunisie (baisse)

Les données définitives confirment un ISF de 1,54 en 2024, en recul par rapport à 1,58 en 2023. Le Maghreb urbain poursuit ainsi sa transition accélérée vers un non-remplacement des générations.

3. Jordanie

L'ISF en 2025 s’établit à 2,21 enfants par femme, légèrement au-dessus du seuil de renouvellement.

4. Israël (hausse)

Sur la base des naissances de janvier à juin, l'ISF 2026 atteint 2,94 (2,88 en 2025). Les Juifs se situent à 3,16, les musulmans à 2,75, les chrétiens à 1,63 et les « personnes sans religion » à 1,05.

En Israël, les personnes enregistrées officiellement comme « sans religion » (חסרי דת, hasrei dat) représentent un groupe juridique et social spécifique, souvent constitué d'immigrés non-juifs venus d'ex-URSS ou de personnes ne rentrant pas dans les cases du rabbinat orthodoxe.  Une grande partie de la population juive israélienne se définit comme laïque (חִלּוֹנִי, hiloni) dans son mode de vie, mais reste juridiquement rattachée au judaïsme par le biais de la loi du retour ou de l'ascendance, ce qui diffère du statut officiel de « sans religion » attribué à ceux qui n'ont aucune judéité reconnue par l'orthodoxie. Aussi paradoxalement que cela paraisse, on peut être un juif laïc/hiloni et athée quand sa judéité est définie à travers l'histoire, la culture, la langue et la nationalité plutôt qu'à travers la religion.

5. Iran

Les estimations provinciales pour 2025 révèlent de forts contrastes : le Sistan-Baloutchistan (ISF de 3,34) dépasse largement la moyenne nationale de 1,47, tandis que trois provinces sont déjà sous 1,0 enfant/femme. L’agglomération de Téhéran (Téhéran + Alborz) n’est plus qu’à 1,02.

6. Singapour (baisse)

L'ISF est tombé à 0,87 en 2025. Le gouvernement a annoncé un vaste train de mesures (soutien financier d’environ 70 000 $S par enfant, congés allongés, logement et crèches subventionnés). En comparaison des politiques familiales européennes, elles semblent cependant modestes.

7. Allemagne (baisse)

La population a reculé de 110 000 personnes en 2025, sous l’effet combiné d’une immigration moindre et d’un ISF de 1,31. Le nombre de nouveaux retraités approche un record historique.

8. Portugal (correction à la baisse)

Après une révision massive à la hausse de la population, l'ISF 2025 a été corrigé de 1,44 à 1,30.

9. Palestine (hausse)

L'ISF est remonté à 2,92 en 2025 (2,82 en 2024, année déprimée par la guerre). Les naissances ont reculé de 7,4 % en Cisjordanie mais ont fortement augmenté à Gaza.

10. El Salvador

Selon les dernières estimations, l'ISF 2025 s’établit à 1,12 enfant par femme.

11. États-Unis (légère baisse)

Les naissances 2025 ont légèrement diminué ; l'ISF se situe à 1,574 enfant par femme. Les naissances ont un peu baissé ; l’ISF aussi, d’environ 0,03 point. Seul le Dakota du Sud demeure proche du seuil de renouvellement.

Ventilation 2025

  • ISF national : 1,574 (1,60 en 2024).  
  • Hispaniques : 1,86 (1,93 en 2024)  
  • Blancs non hispaniques : 1,54 (1,53)  
  • Noirs non hispaniques : 1,44 (1,50)

Les Hispaniques restent au-dessus de la moyenne, mais baissent ; les Noirs non hispaniques passent sous les Blancs non hispaniques. L’ISF asiatique est encore plus bas, il était à 1,31 en 2023. 

12. Thaïlande (baisse)

Le recul des naissances s’est accéléré : l'ISF 2026 est estimé autour de 0,76-0,77, contre 0,87 en 2025. 

Selon le Financial Times : « L'endettement des ménages thaïlandais s'élève à 86 % du PIB, soit le niveau le plus élevé parmi les pays à revenu intermédiaire supérieur dans le monde, selon la HSBC. Les consommateurs ont en effet recours à des emprunts pour financer leurs dépenses quotidiennes dans un contexte de ralentissement de la croissance économique et salariale. »

Cet endettement très élevé des ménages n'est qu'un élément supplémentaire qui expliquerait l'indice synthétique de fécondité (ISF) extrêmement bas de la Thaïlande.

13. Taïwan (baisse)

Sur six mois de 2026, l'ISF moyen mobile annuel glissant tombe à 0,62, après 0,70 en 2025. C’est l’un des niveaux les plus bas du monde.

14. Chine (légère baisse)

L'ISF 2026 est estimé à 0,70, dans la continuité de la baisse observée depuis plusieurs années (0,73 en 2025).

15. France (léger recul)

L'ISF 2026 s’établit à 1,54, en léger recul par rapport à 1,56 en 2025.

On constate que la fécondité des immigrés musulmans varie fortement selon le pays d’accueil. Elle est en général plus élevée en France qu’en Europe du Nord (Suède, pays nordiques). Birth Gauge l’attribue en partie à la manière dont les politiques familiales sont conçues et appliquées : le système français, plus généreux et plus universel, irait de pair avec une fécondité immigrée plus haute, alors que les systèmes nordiques, plus conditionnels ou moins favorables aux familles nombreuses, s’accompagnent d’une fécondité immigrée plus basse. En 2021, l'ISF des migrantes autour de 2,85 en France contre 1,86 en Suède, alors que les ISF des natives étaient proches. L’origine géographique des immigrants joue également un rôle important : la France reçoit davantage de populations d’Afrique du Nord et d’Afrique sahélienne que l’Islande ou la Suède. 

16. Congo-Brazzaville (République du Congo)

L’enquête DHS donne un ISF de 3,5 enfants par femme en 2023-2025 (urbain 3,0, rural 5,3), contre 5,1 treize ans plus tôt. C'est désormais l’un des ISF les plus bas d’Afrique subsaharienne, probablement parce que le pays est très urbanisé : plus de la moitié de la population vit à Brazzaville et à Pointe-Noire. 

17. Islande

En 2025, l’ISF national est de 1,56. La ventilation par citoyenneté, nouvellement publiée, inverse le schéma habituel d’Europe de l’Ouest : 1,78 pour les citoyennes islandaises et seulement 1,09 pour les étrangères. On note que l’Islande atteint ce niveau sans groupes à très forte fécondité : les familles nombreuses y restent rares. 

18. Paraguay

D’après les naissances enregistrées, on estime l’ISF 2025 autour de 1,65.   

Selon Birth Gauge : à terme, ce seraient surtout les Autochtones et les Mennonites (souvent germanophones) qui resteraient les plus féconds, tandis que les « Latinos » émigreraient davantage vers l’Espagne ou les États-Unis:

  •  Le recensement 2022 donne un ISF autochtone de 3,77. 
  • Les Mennonites (relativement) « modernes » du Chaco (Menno, Fernheim, Neuland) : souvent 3 à 4 enfants, déjà urbanisés, scolarisés, parfois installés à Asunción.

  • Mennonites traditionalistes d’Orient (Sommerfeld, Bergthal, etc.) : familles beaucoup plus nombreuses (on cite souvent 6 à 8 enfants). 

19. Afrique du Sud : passage sous le seuil de renouvellement

Stats SA prévoit l’ISF du pays en 2026 à 2,12 enfants par femme. Dans le contexte sud-africain, le seuil de renouvellement n’est pas 2,10 mais 2,16, à cause d’une mortalité plus élevée qu'en Occident. L’Afrique du Sud passe donc sous le remplacement. Il s'agirait du premier pays d’Afrique subsaharienne continentale dans ce cas.

Le recul est net : 2,78 en 2008 → 2,21 en 2025 → 2,12 en 2026.

Ventilation par groupe de population.

Stats SA ne publie pas, dans le rapport public 2026, l’ISF officiel par groupe de population. Cependant en utilisant la dernière enquête démographique (SADHS 2016) qui le faisait, on obtient ces ordres de grandeur, cohérents avec les pyramides des âges de Stats SA, sont :

Afrique du Sud — ISF par groupe de population Ordres de grandeur
Groupe Ordre de grandeur de l’ISF Commentaire
Noirs africains ≈ 2,2 – 2,3
Encore au-dessus du renouvellement, mais déjà bas pour l’Afrique
Coloured (métis) ≈ 2,0 – 2,1
Autour du seuil, peut-être juste en dessous
Indiens / Asiatiques ≈ 1,3 – 1,5
Nettement sous le renouvellement, proche des Blancs
Blancs ≈ 1,4 – 1,5
Nettement sous le renouvellement,  émigration des plus jeunes

Le Gauteng (Johannesburg–Pretoria et Soweto) aurait un ISF autour de 1,8. Même le groupe majoritaire n’est plus dans une fécondité « africaine classique », et les minorités blanches et indiennes sont depuis longtemps au niveau européen. 



Paraguay : engouement pour le guarani


Une heure à peine après le début de leur cours de guarani, les étudiants en médecine de l’Université nationale d’Asunción sont déjà captivés. Un groupe prodigue des « pytyvõpya’ehasývape » (premiers secours) pour un « kangue opě » (fracture). Un autre s’inquiète qu’un problème au niveau du « tajygue mboaty rehe » (système nerveux) puisse nécessiter un « ñembovo » (intervention chirurgicale). 

Ce cours, obligatoire pour les futurs médecins, s’inscrit dans une série de mesures visant à promouvoir la langue autochtone. Peu d’étudiants semble s’en plaindre. « J’adore parler le guarani, confie Tadeo Ramírez, en première année. C’est bien plus convivial que l’espagnol. »

Un tel engouement reflète le renouveau du guarani, langue ancestrale du Paraguay. Bien que seulement 2,3 % de la population s’identifient comme autochtones, près de 90 % la comprennent. Près de 40 % la parlent quotidiennement à la maison, selon une récente enquête, en plus de l’espagnol. C’est l’un des taux de bilinguisme les plus élevés au monde, bien devant des pays officiellement bilingues comme le Canada et l’Irlande.  La plupart pratiquent le yopará, dont le nom même signifie « mélange » : une fusion naturelle entre les deux langues. « C’est notre lingua franca », résume Miguel Ángel, chauffeur de taxi.

Pendant des décennies, les élites paraguayennes ont tourné le dos au guarani, le reléguant au rang de patois de campagne. Ses sons nasaux, ses occlusions glottales ? Objet de moquerie. Dans les années 1950-1960, le dictateur Alfredo Stroessner avait même découragé son usage à l’école. Il faudra attendre 1992 et le retour de la démocratie pour que le guarani soit enfin reconnu comme langue officielle, aux côtés de l’espagnol. Une loi de 2010 a instauré un programme scolaire et une administration bilingues. Aujourd’hui, les Paraguayens peuvent choisir de voter, de se marier et d’être jugés en guarani.

L’engouement pour le guarani s’affiche partout. En juin, les supporters de football ont attribué leur victoire au Mondial contre l’Allemagne à « l’esprit guarani ». En mai, l’orchestre symphonique national a osé une première : l’« Ode à la joie » de Beethoven… en guarani. Et en avril, la reine Letizia d’Espagne a surpris tout le monde en entamant son discours pour le centre culturel espagnol par un « ¡Vy’apavě ne arambotýre ! » — un « Joyeux anniversaire ! » qui a fait date.

Les jeunes emboîtent le pas. Des influenceurs inondent TikTok et Instagram de tutoriels de vocabulaire ; des artistes diffusent du rap et du jazz yopará sur Spotify. Les parents branchés donnent à leurs enfants des prénoms comme Yerutí (colombe) et Marangatu (vertueux).

Certains s’inquiètent de voir que ce bilinguisme croissant résulte davantage de l’apprentissage de l’espagnol par les locuteurs du guarani que l’inverse. La proportion de locuteurs monolingues du guarani est passée de 28 % en 2002 à 12 % en 2022. « C’est un processus de supplantation », explique Arnaldo Casco, du Secrétariat de la politique linguistique (SPL). Ce dernier a réagi en publiant une multitude de contenus en guarani, allant des dictionnaires techniques à la poésie. « Le guarani doit couvrir toutes les sphères de l’interaction sociale », affirme Javier Viveros, le directeur du SPL.

D’autres se montrent plus sereins. Le monolinguisme espagnol stagne. Le guarani est présent sur Google Translate et Wikipédia (« Vikipetã »). Le personnel du SPL entraîne actuellement de grands modèles linguistiques sur cette langue. Les normes sociales ont évolué. María del Carmen Giménez, de l’Institut Patria Soñada, en sourit encore : « Nous qui devions nous hésitions à parler guarani enfants, aujourd’hui, nous le parlons sans complexe. » 

L’Italie propose de limiter le nombre d’enfants issus de l’immigration dans les classes

Le gouvernement italien de Giorgia Meloni a proposé de plafonner à 30 % la proportion d’enfants issus de l’immigration dans les classes italiennes.

Cette proposition a été présentée par Giuseppe Valditara, le ministre de l’Éducation, qui souhaite également interdire le port de la burqa à l’école.

La coalition conservatrice souhaite aussi rendre obligatoires les cours d’italien pour les parents d’enfants issus de l’immigration, dans le cadre de mesures visant à favoriser l’intégration et à éviter la formation de ghettos culturels.

Les parents qui ne scolarisent pas leurs enfants pourraient faire l’objet de poursuites et être condamnés à une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à deux ans.

« Il est fondamental qu’il n’y ait pas un pourcentage trop élevé d’enfants étrangers dans une classe, car cela signifie qu’ils auront plus de mal à apprendre l’italien et les valeurs de notre communauté », a déclaré le ministre.

« Je proposerai de rendre obligatoire l’apprentissage de l’italien pour les parents dont les enfants rencontrent des difficultés scolaires. »

Le ministre Giuseppe Valditara prévoit une nouvelle circulaire pour renforcer une directive de 2010 déjà existante. Les Uffici scolastici territoriali devront coordonner la répartition des élèves étrangers — surtout ceux qui maîtrisent mal l’italien — dans les classes du même établissement et dans les écoles de proximité (« scuole di vicinato » / « scuole di prossimità »). 

Valditara a précisé explicitement qu’on ne pourra pas envoyer un élève « à plusieurs kilomètres de chez lui ». Il insiste plutôt sur le fait que le vrai levier est ailleurs : les politiques résidentielles des communes, pour éviter la formation de « ghettos ». 

« Il est fondamental qu’un parent connaisse notre langue et communique avec les enseignants ; trop de parents d’enfants étrangers ne se présentent pas à l’école, alors que c’est important. »

Il a précisé que le taux d’absentéisme chez les enfants issus de l’immigration s’élevait à 26 %, contre 6 % chez les enfants italiens.

Ces propositions seront débattues lors d’une conférence à l’automne, qui réunira des enseignants, des syndicats, des conseils d’élèves et des responsables politiques, a indiqué M. Valditara.

L’Italie « accueille les migrants », a-t-il déclaré, mais ceux-ci doivent comprendre « l’identité et les valeurs » du pays.

La démographie italienne a évolué au cours des dernières décennies sous l’effet de l’immigration, passant d’une population uqsiment exclusivement blanche et d’origine italienne à une société multiculturelle.

On compte aujourd’hui 930 000 enfants non italiens dans les écoles du pays, soit près de 12 % de l’effectif total. Ce chiffre est en hausse par rapport aux 3,5 % enregistrés il y a deux décennies.

Dans certaines écoles, cette proportion est bien plus élevée, notamment dans le nord du pays, où une économie relativement florissante tend à attirer davantage de familles immigrées.

Environ 43 % des enfants issus de l’immigration viennent d’Europe, principalement de Roumanie, d’Albanie, d’Ukraine et de Moldavie. Environ 32 % proviennent de pays africains, principalement du Maroc, d’Égypte, de Tunisie, du Nigeria et du Sénégal.

Un cinquième vient d’Asie, principalement du Bangladesh, de Chine, d’Inde, des Philippines et du Pakistan. Un peu plus de 8 % viennent d’Amérique latine, principalement d’Équateur et du Pérou.

Un syndicat qualifie la proposition de « myope »

L’emprisonnement des parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école a été qualifié de « myope » par la FLC-CGIL, un syndicat d’enseignants.

« Rendre l’enseignement de l’italien obligatoire pour les parents d’enfants issus de l’immigration n’est pas de l’intégration : c’est une sanction imposée par décret, qui risque de produire exactement l’effet inverse. Rendre cet apprentissage obligatoire ne rapprochera pas les familles des écoles : cela ne fera que les criminaliser », a déclaré le syndicat.

Les détracteurs affirment que le gouvernement adopte des positions de plus en plus intransigeantes sur des questions comme l’immigration et l’identité, dans le but de devancer un nouveau parti d’extrême droite fondé plus tôt cette année par Roberto Vannacci, un ancien commandant des forces spéciales de l’armée italienne.

« Avenir national », le parti de M. Vannacci, recueille plus de 7 % des suffrages au niveau national, selon les sondages. Il a éclipsé la popularité de la Ligue, l’un des trois partis de la coalition au pouvoir.

M. Vannacci, qui a servi en Afghanistan et en Irak, a dévoilé cette semaine davantage de détails sur le programme de son parti, appelant au déploiement de troupes dans les rues des villes italiennes pour maintenir la sécurité et à l’enseignement des valeurs militaires dans les écoles.

Il souhaite l’interdiction des bloqueurs de puberté et du changement de sexe chez les adolescents, ainsi qu’un accès restreint à l’avortement.

Les unions civiles entre couples homosexuels seraient interdites, et son parti mènerait une politique très controversée de « remigration », consistant à renvoyer les migrants dans leur pays d’origine.

Alessandro Zan, député du Parti démocrate (centre-gauche) et membre de l’opposition, a déclaré que ce programme « frôlait le nazisme ».

mardi 25 août 2026

Trump s’attaque au monopole de l’American Bar Association sur l’accréditation des facultés de droit

L’administration Trump ouvre un nouveau front dans son offensive contre les institutions de l’enseignement supérieur en contestant le rôle de l’American Bar Association (ABA), principale organisation professionnelle des juristes américains, dans l’accréditation des facultés de droit. Vendredi, le ministère fédéral de l’Éducation a engagé la procédure visant à lui retirer son pouvoir d’accréditation.

L’ABA évalue actuellement près de 200 facultés de droit. Son accréditation constitue une sorte de label officiel de qualité, indispensable notamment pour que les établissements puissent donner accès à leurs étudiants aux prêts étudiants fédéraux. Dans la plupart des États américains, elle est également déterminante pour qu'un diplômé puisse se présenter à l'examen du barreau, condition nécessaire pour obtenir le droit d'exercer comme avocat.

L’administration Trump reproche à l’ABA de ne pas être suffisamment indépendante de la profession juridique qu’elle représente. Un rapport de près de 500 pages du ministère de l’Éducation affirme également que son organisme d’accréditation aurait laissé des considérations politiques et idéologiques influencer ses exigences. L’administration lui reproche notamment d’avoir encouragé les facultés de droit à adopter des politiques de diversité, d’équité et d’inclusion.

David Barker, haut responsable du ministère de l’Éducation, estime que le système actuel fonctionne comme un cartel, puisque l’ABA occupe une position dominante sans véritable concurrence. Selon lui, l’absence de concurrence permet aux organismes d’accréditation d’imposer plus facilement leurs propres orientations politiques.

L’ABA rejette ces accusations. Melissa Hart, qui préside son conseil d’accréditation, affirme que celui-ci respecte les exigences fédérales et se concentre sur la qualité de la formation, afin de produire des juristes compétents et respectueux des règles déontologiques.

La procédure est cependant loin d’être terminée. La recommandation du ministère doit encore être examinée par une instance fédérale chargée d’évaluer les organismes d’accréditation, avant qu’une décision finale ne soit prise au ministère de l’Éducation. Il faudra donc plusieurs mois, et l’issue demeure incertaine.

Si l’ABA perdait effectivement son pouvoir d’accréditation, elle ne serait pas nécessairement remplacée par un organisme unique. Les facultés de droit intégrées à une université pourraient vraisemblablement être accréditées par l’organisme qui accrédite déjà leur université. Les facultés indépendantes devraient, quant à elles, trouver un autre organisme habilité à les accréditer.


C’est précisément ce qui rend la réforme potentiellement importante sur le plan idéologique. L’administration Trump ne cherche pas officiellement à créer des facultés de droit conservatrices, mais la disparition du quasi-monopole de l’ABA pourrait permettre à d’autres organismes d’accréditation d’entrer en concurrence avec elle. Cela pourrait faciliter la création ou le développement de facultés qui se montreraient moins favorables aux exigences liées à la diversité, à l’équité et à l’inclusion, ou plus généralement moins sensibles aux orientations que les conservateurs reprochent à l’ABA.

La réforme s’inscrit dans un affrontement plus large entre l’administration Trump et l’ABA. Le ministère du Travail et la Commission fédérale du commerce ont notamment indiqué qu’ils ne soutiendraient pas la participation de leurs avocats aux activités de l’organisation. Des groupes conservateurs et plusieurs États dirigés par les républicains contestent également son rôle dans l’accréditation et ses politiques en matière de diversité.

Le conflit s’est encore aggravé lorsque Donald Trump a pris une série de mesures visant certains grands cabinets d’avocats. L’ABA a alors accusé l’administration d’utiliser le pouvoir fédéral pour sanctionner des cabinets représentant des clients qu’elle désapprouvait, contestant ses politiques devant les tribunaux ou conservant leurs propres programmes de diversité. L’association a par ailleurs obtenu gain de cause contre le ministère de la Justice après l’annulation de subventions destinées à former des avocats représentant les victimes de violences conjugales et sexuelles.

En résumé : il ne s’agit pas encore de remplacer l’ABA par un « organisme conservateur ». Il s’agit de lui retirer son rôle d’organisme d’accréditation reconnu par le gouvernement fédéral. La conséquence la plus importante pourrait être l’ouverture d’un marché de l’accréditation à plusieurs organismes concurrents — ce qui donnerait effectivement davantage de possibilités aux universités ou facultés souhaitant proposer une formation juridique moins alignée sur les orientations idéologiques actuellement associées à l’ABA.

« Paris sera toujours Paris »

Extrait de « Tranches de vie », 1985.

lundi 24 août 2026

Québec : la première ministre Fréchette contre l’autonomie et le choix des femmes

La Première ministre du Québec Christine Fréchette laisse entendre que le plan nataliste d’Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec, porterait atteinte à l’autonomie des femmes. Comment ? En leur offrant notamment la possibilité de rester à la maison pour s’occuper elles-mêmes de leurs enfants, en versant l’aide directement aux familles plutôt qu’en la consacrant exclusivement au financement des services de garde.

Davantage de choix, donc. Mais, pour Mme Fréchette, cette liberté supplémentaire pourrait ouvrir la porte, dans certains foyers, à une discussion comme celle-ci : « Si tu retournes sur le marché du travail, chérie, nous n’arriverons peut-être pas à joindre les deux bouts, contrairement à ce qui se passerait si tu restais à la maison. »

On comprend surtout, dans cette réaction, qu’il serait problématique pour Mme Féchette qu’une femme puisse choisir de s’occuper elle-même de ses enfants plutôt que de retourner sur le marché du travail. C’est une conception pour le moins singulière de l’autonomie : proposer aux femmes davantage de possibilités serait une menace pour leur liberté, parce que certaines pourraient faire un choix que Mme Fréchette désapprouve.



Cette position repose sur une conception infantilisante des femmes : d’une part, celles-ci seraient apparemment trop vulnérables pour pouvoir exercer librement un tel choix ; d’autre part, l’État saurait mieux qu’elles-mêmes quelle décision est bonne pour elles.

On avait cru comprendre que le féminisme moderne avait fait du « choix » et de l’autonomie des femmes des principes fondamentaux.
Il faudrait manifestement apporter une nuance : le choix serait acceptable à condition que les femmes choisissent ce que les politiciennes leur disent de choisir.

La position de Mme Fréchette rappelle d’ailleurs certains débats féministes des années 1990, lorsque le Québec avait instauré les allocations à la naissance. Cette politique, nettement moins coûteuse que l’actuelle politique familiale, avait été vivement critiquée par certaines féministes. Claire Bonenfant, alors présidente du Conseil du statut de la femme, s’interrogeait ainsi, à propos d’une politique dont les effets natalistes étaient pourtant modestes : « Cette politique sera-t-elle une politique nataliste déguisée cherchant à nous retourner aux berceaux et aux fourneaux ou bien se présente-t-elle comme une politique de justice sociale ? »

La question demeure étonnamment actuelle. Pourquoi considérer comme suspecte une politique qui permettrait à une famille de recevoir une aide pour s’occuper elle-même de ses enfants, plutôt que de conditionner cette aide au recours à un service de garde ? Pourquoi l’État devrait-il déterminer non seulement quelles familles méritent d’être aidées, mais aussi la manière dont elles doivent organiser leur vie familiale pour recevoir cette aide ?

Dans le système défendu par Mme Fréchette, le choix n’est donc pas véritablement laissé aux familles : l’aide publique privilégie un modèle précis, celui où les enfants sont confiés à un service de garde pendant que leurs parents travaillent. Le modèle familial dans lequel un parent choisit de rester auprès de ses jeunes enfants est, lui, beaucoup moins digne du soutien de l’État.

C’est précisément ce que l’on pourrait reprocher à cette conception de l’« autonomie » : elle ne consiste plus à permettre aux femmes et aux familles de choisir entre plusieurs possibilités, mais à orienter financièrement leurs choix vers celui que le gouvernement juge souhaitable.

Une politique réellement fondée sur l’autonomie devrait faire exactement l’inverse : donner aux familles les moyens de choisir. Certaines préféreront les services de garde, d’autres voudront les grands-parents, d’autres encore souhaiteront qu’un des parents réduise son activité professionnelle ou reste temporairement à la maison. Si l’on fait confiance aux femmes, il faut accepter leurs choix même lorsqu’ils ne correspondent pas à ceux que l’on aurait faits à leur place.

L’autonomie ne consiste pas à choisir à la place des femmes. Elle consiste précisément à leur laisser le choix.


Voir aussi

La fécondité continue de chuter au Québec (article de 2016 quand la natalité était encore de 1,6 enfant/femme).

Le tarif McKinley de 1890 : quand Washington voulut faire pression sur le Canada — et renforça son identité

En 1890, Washington adopta l’un des droits de douane les plus protectionnistes de l'histoire de cette jeune république. Le Tariff Act, rapidement baptisé « tarif McKinley », portait le nom de William McKinley, alors représentant républicain de l’Ohio et président de la commission des Ways and Means (Voies et Moyens) de la Chambre des représentants. La loi, signée par le président Benjamin Harrison le 1er octobre 1890, porta le taux moyen des droits de douane à près de 50 % et releva fortement les droits sur de nombreux produits manufacturés, tout en supprimant les droits sur certains produits comme le sucre, le café et le thé.[1]

L'objectif premier était clairement protectionniste : protéger l’industrie et les travailleurs américains de la concurrence étrangère. Toutefois, certains responsables américains voyaient dans la politique commerciale un moyen de mettre le Canada sous pression et de le pousser vers une union avec les États-Unis. C’est cette dimension géopolitique qui donne à l’épisode son intérêt particulier. 

 William McKinley tient dans une main un costume en tissu ordinaire grevé d'un droit de douane de 89 %, de l’autre main une cruche de Whisky non taxé, 20 cents le gallon.

Le Canada dans la ligne de mire

À la fin du XIXe siècle, ce pays est encore une colonie autonome au sein de l’Empire britannique, un dominion. Ses liens économiques avec les États-Unis sont pourtant considérables, et les relations entre les deux pays sont compliquées par les conflits commerciaux et les disputes concernant notamment les pêcheries et les droits forestiers.

James G. Blaine, secrétaire d’État de Benjamin Harrison, était particulièrement hostile à l'idée que le Canada puisse bénéficier des avantages du marché américain tout en demeurant politiquement lié à la Grande-Bretagne. Pour lui, une intégration politique, ou plus crûment l'annexion, avec les États-Unis aurait notamment permis de régler les conflits commerciaux qui opposaient les deux pays. Blaine envisageait ouvertement la possibilité d'une future union entre les deux pays.[2]

Cette stratégie s'inscrivait dans une politique plus large de Washington visant à utiliser le commerce comme instrument de puissance.

Le Canada ne bénéficia ainsi d'aucun traitement commercial privilégié qui aurait pu amortir le choc des nouveaux droits de douane. Les importations étrangères étaient soumises au nouveau régime douanier général, tandis que Washington pouvait utiliser les dispositions de réciprocité de la loi pour négocier avec certains pays.

Une pression qui produit l'effet inverse

La réaction canadienne fut exactement contraire à celle escomptée par les partisans d'une telle stratégie.

Loin de se soumettre, une grande partie de l’opinion canadienne vit dans ces droits de douane une raison de plus pour affirmer son autonomie et renforcer ses liens avec Londres. Le député Joseph-Adolphe Chapleau expliquera ainsi en 1891 que le « tarif » américain avait finalement rendu service au Canada en lui faisant comprendre qu'il devait « se tenir sur ses propres jambes », plutôt que de compter sur les États-Unis.[3]

Le premier ministre conservateur Sir John A. Macdonald transforma à son tour la menace américaine en argument politique. Son discours nationaliste présentait l'ouverture complète du Canada au marché américain comme une menace pour son identité politique et ses liens avec l'Empire britannique. 

Cette question domina la campagne électorale fédérale de 1891. Macdonald défendait sa National Policy, fondée notamment sur des droits de douane protecteurs, tandis que les libéraux de Wilfrid Laurier étaient favorables à une plus grande réciprocité commerciale avec les États-Unis. Les conservateurs remportèrent finalement 117 sièges contre 90 aux libéraux, permettant à Macdonald de rester au pouvoir. [4]

Nouveaux débouchés

Les droits de douane américains obligèrent les Canadiens à chercher de nouveaux débouchés. Une partie du commerce qui aurait pu se diriger vers les États-Unis fut ainsi réorientée vers la Grande-Bretagne et d'autres marchés de l'Empire.

Mackenzie Bowell, ministre canadien du Commerce, résuma cette réaction par une formule devenue célèbre : le projet de loi McKinley, disait-il en substance, n'avait pas détruit le commerce canadien, mais l'avait détourné des États-Unis vers le Royaume-Uni.

Dans les deux années qui suivirent l'entrée en vigueur du tarif McKinley de 1890, les exportations agricoles canadiennes vers la Grande-Bretagne connurent une progression spectaculaire : elles passèrent de 3,5 millions de dollars en 1889 à 15 millions en 1892, soit une hausse de 11,5 millions de dollars (+329 %). Sur la même période, les exportations de produits agricoles et d'animaux vers la Grande-Bretagne augmentèrent de 16 à 24 millions de dollars, soit 8 millions de plus (+50 %).

Les statistiques doivent toutefois être maniées avec prudence : les variations du commerce canadien au début des années 1890 ne peuvent pas toutes être attribuées au tarif McKinley. Ce que l'on peut établir cependant c'est que la mesure américaine contribua à remettre en question la dépendance commerciale du Canada envers son voisin du Sud et donna un nouvel élan aux arguments en faveur de liens économiques impériaux. L'historien Marc-William Palen souligne d'ailleurs que le tarif de 1890 contribua plus largement à stimuler, dans l'Empire britannique, le mouvement en faveur d'un système commercial impérial préférentiel.[2]

Coût politique pour les républicains américains

De nombreux Américains perçurent ces droits de douane comme une mesure favorable aux industriels protégés, tandis que les démocrates dénonçaient le niveau exceptionnellement élevé des droits. Aux élections de novembre 1890, les républicains perdirent 93 sièges à la Chambre des représentants, permettant aux démocrates de prendre une large majorité. La Chambre des représentants elle-même reconnut le mécontentement suscité par la loi comme un facteur important de cette défaite.[1]

Deux ans plus tard, Grover Cleveland reconquit la présidence pour les démocrates. Ceux-ci contrôlèrent alors la présidence, la Chambre et le Sénat, et finirent par remplacer le tarif McKinley par le Wilson-Gorman Tariff Act de 1894, qui abaissa sensiblement les droits de douane.


[1] "The McKinley Tariff of 1890 | US House of Representatives: History, Art & Archives"
[2] "Protection, Federation and Union: The Global Impact of the McKinley Tariff upon the British Empire, 1890–94"
[3] "The U.S. Tariff Act of 1890 was meant to hurt Canada. Instead, it made us stronger. | Canadian Geographic"
[4] Élections fédérales canadiennes de 1891


Le Mexique mise sur la fracturation hydraulique pour conquérir son indépendance énergétique

Le gouvernement de Claudia Sheinbaum autorise sous conditions la fracturation hydraulique pour exploiter les importantes réserves de gaz de schiste du pays. Une décision motivée avant tout par la volonté de réduire sa dépendance envers les États-Unis. 

Dans le nord de l’État de Veracruz, les hydrocarbures ont déjà laissé des traces. La région compte près de 2 000 puits exploitant des hydrocarbures par fracturation hydraulique.

La technique, popularisée aux États-Unis depuis la fin des années 2000, consiste à injecter sous très forte pression de l’eau additionnée de produits chimiques afin de fracturer la roche et de libérer le pétrole ou le gaz emprisonné dans les formations de schiste. Elle a contribué à transformer les États-Unis en premier producteur mondial d’hydrocarbures : leur production pétrolière, qui avait atteint environ 9 millions de barils par jour à son sommet dans les années 1970, dépasse aujourd’hui 13 millions de barils.

Longtemps hostile à la fracturation hydraulique, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum vient pourtant d’en autoriser officiellement l’utilisation pour certains gisements de gaz. Son gouvernement s’appuie sur les conclusions d’un groupe de 54 géologues, hydrologues, universitaires et ingénieurs pétroliers chargés d’étudier les conditions d’une éventuelle « fracturation durable ».

Le principe retenu est restrictif : les projets devront obtenir l’accord des communautés concernées, disposer de ressources suffisantes en eau salée souterraine ou en eaux usées et recycler au moins 75 % de l’eau utilisée. S’il n’y a pas suffisamment d’eau, assure Sheinbaum, le projet devra être abandonné. Pour l’instant, le gouvernement exclut notamment la région de Veracruz, particulièrement riche en biodiversité et densément peuplée.

Les écologistes dénoncent néanmoins un reniement. Sheinbaum, ancienne scientifique du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), avait promis pendant sa campagne de ne pas recourir à la fracturation hydraulique. Ils redoutent surtout que les problèmes déjà causés par les forages conventionnels et les fuites de Pemex ne soient amplifiés par une exploitation à grande échelle.

Réduire la dépendance envers les États-Unis

La motivation principale du gouvernement est énergétique et géopolitique. Environ 75 % du gaz consommé au Mexique provient actuellement des États-Unis, où il est lui-même largement produit grâce à la fracturation hydraulique. Or le gaz est indispensable au Mexique pour produire de l’électricité et alimenter une grande partie de son industrie.

Cette dépendance inquiète d’autant plus que les deux pays sont étroitement liés. Une détérioration des relations avec Washington pourrait, dans un scénario extrême, mettre en péril l’approvisionnement gazier mexicain. Pour Mexico, produire davantage de gaz sur son propre territoire constitue donc une question de souveraineté énergétique, mais aussi un moyen de soutenir son développement industriel. Une production excédentaire pourrait même être exportée sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL).

La compagnie pétrolière publique Pemex est au cœur de cette stratégie. Dans son plan 2025-2030, elle vise une production de 1,8 million de barils de pétrole par jour et de 140 millions de mètres cubes de gaz par jour, soit près de trois fois la production gazière actuelle du pays. Pour certains spécialistes du secteur, ces objectifs seraient pratiquement impossibles à atteindre sans développer massivement les ressources non conventionnelles.

Mais le groupe d’experts consulté par Sheinbaum est beaucoup plus prudent. Il recommande d’abord d'accroître la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité, de privilégier les gisements conventionnels et de mettre fin au brûlage inutile du gaz sur les plateformes pétrolières. Autrement dit, l’exploitation du gaz de schiste ne devrait intervenir qu’en dernier recours.

Un contraste saisissant avec le Québec

Le choix mexicain est particulièrement intéressant vu du Québec, qui a pris depuis une quinzaine d’années une direction radicalement différente. Au début des années 2010, l’exploitation du gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, notamment dans les formations d’Utica, avait suscité un vif débat. Plusieurs entreprises avaient entrepris des travaux d’exploration et réalisé des forages, mais la fracturation hydraulique avait rapidement rencontré une forte opposition. Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) avait été chargé d’en examiner les risques et les conditions d’acceptabilité.

Le débat ne portait d’ailleurs pas uniquement sur le gaz de schiste de la vallée du Saint-Laurent. L’île d’Anticosti avait elle aussi suscité de grands espoirs. Des travaux d’exploration y avaient mis en évidence un potentiel pétrolier et gazier important, au point que le gouvernement québécois avait conclu un partenariat avec des entreprises privées pour en évaluer les ressources. Dans le golfe du Saint-Laurent, la structure géologique d’Old Harry, au large des Îles-de-la-Madeleine et près de la frontière maritime entre le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador, avait également fait l’objet de projets d’exploration. Un permis avait notamment été accordé à Corridor Resources pour y forer un puits exploratoire. Le potentiel exact d’Old Harry demeure toutefois incertain, faute de forage ayant permis de confirmer les estimations géologiques.

Le plus remarquable est que le Québec n’était pas encore, au début de cette période, résolument opposé à l’exploitation de ses hydrocarbures. François Legault et la CAQ défendaient alors le principe d’une exploitation encadrée des ressources québécoises. Pendant la campagne électorale de 2018, la CAQ proposait notamment une exploitation « responsable » du pétrole et du gaz. Legault s’était lui-même montré favorable à la poursuite de l’exploration d’Anticosti. Le gouvernement caquiste a pourtant rapidement abandonné cette orientation après son arrivée au pouvoir sous la pression de médias et d'une coterie urbaine écologiste.

Le Québec a finalement pris la direction exactement inverse de celle que vient de choisir le Mexique. Depuis le 23 août 2022, la recherche et la production d’hydrocarbures sont interdites sur l’ensemble du territoire québécois. Toutes les licences d’exploration et de production ont été révoquées, et les puits visés doivent être définitivement fermés et leurs sites restaurés. Le Québec est ainsi devenu le premier (seul...) État d’Amérique du Nord à interdire la recherche et la production d’hydrocarbures sur son territoire.

Cela signifie que les ressources potentielles d’Anticosti, de la vallée du Saint-Laurent et du territoire québécois ne pourront plus être exploitées dans le cadre de la politique énergétique actuelle. Dans le golfe, le Québec avait déjà maintenu un moratoire sur l'exploration pétrolière et gazière; l'Assemblée nationale avait même demandé en 2010 que les projets concernant Old Harry soient suspendus en attendant les études environnementales et que les ressources naturelles du Québec dans le golfe lui soient réservées.

Cela ne signifie évidemment pas que le Québec se passe de gaz naturel. Le gaz fossile continue d’être consommé, notamment par l’industrie et certains bâtiments, mais il est importé plutôt que produit au Québec. Le Québec développe parallèlement le gaz naturel renouvelable (GNR) et mise largement sur son abondante production hydroélectrique pour réduire sa dépendance aux combustibles fossiles.

Le contraste avec le Mexique est donc particulièrement frappant. Le Québec a choisi de laisser inexploitées ses ressources potentielles de pétrole et de gaz, quitte à importer les hydrocarbures dont il a encore besoin; le Mexique, à l’inverse, veut développer ses ressources gazières, notamment par la fracturation hydraulique, précisément pour réduire sa dépendance aux importations américaines.

Dans les deux cas, il s’agit finalement de choix de politique énergétique très différents. Au Québec, le lobby écologiste a empêché l'exploitation des ressources nationales et a accru la dépendance énergétique du Québec; au Mexique, la souveraineté énergétique conduit aujourd’hui à privilégier l’exploitation de ces ressources, même lorsque celle-ci implique le recours à une technique controversée comme la fracturation hydraulique.

Une politique énergétique à haut risque

Le problème mexicain est cependant plus complexe que la seule opposition entre gaz et énergies renouvelables. Le pays possède des réserves importantes de pétrole et de gaz, mais Pemex souffre de difficultés financières et traîne un lourd bilan environnemental. En mars dernier, une fuite au large du Campeche avait contaminé quelque 630 kilomètres de côtes, tandis qu’un puits gazier du sud de Veracruz avait brûlé pendant des mois avant d’être finalement condamné.

Pour les habitants des régions productrices, la question est donc moins théorique. Gloria Domínguez, qui avait voté pour Sheinbaum parce qu’elle se sentait représentée par une femme à la tête du pays, regrette désormais son choix sur ce dossier. À ses yeux, les dommages déjà causés par l’industrie pétrolière montrent ce qui pourrait arriver si le Mexique ouvre des milliers de nouveaux puits de fracturation.

Le gouvernement mexicain fait, lui, le pari inverse : mieux encadrer la fracturation hydraulique plutôt que renoncer à une ressource jugée stratégique. Reste à savoir si les exigences imposées — notamment sur l’eau, le recyclage et l’acceptabilité locale — permettront réellement d’éviter les problèmes que connaît déjà l’industrie conventionnelle.

Aux États-Unis, où la fracturation hydraulique a permis une spectaculaire hausse de la production de pétrole et de gaz de schiste, des dommages environnementaux ont été documentés : contaminations locales de l'eau liées notamment aux fuites de puits et aux déversements d'eaux usées, consommation d'eau parfois importante dans les régions où la ressource est limitée, émissions de méthane et, surtout, séismes induits par l'injection souterraine des eaux usées. Ces problèmes sont réels, mais ils ne signifient pas que la fracturation provoque systématiquement une contamination des nappes ou des séismes.