dimanche 24 juillet 2016

Est-il vrai qu’il ne faut pas faire d’« amalgame » entre islam et islamisme ?

Interrogé par Famille chrétienne, le philosophe et historien des idées, Rémi Brague, revient sur les attentats récents et le refus d’amalgame qu’il faut faire.

Est-il vrai qu’il ne faut pas faire d’« amalgame » entre islam et islamisme ?

La vraie ligne de séparation ne passe pas entre islam et islamisme. Il n’y a entre les deux qu’une différence de degré, non de nature. Ce qu’il faut vraiment et fermement distinguer, c’est d’une part l’islam, avec toutes ses nuances et ses intensités, et d’autre part les musulmans de chair et d’os. Le sens légitime du refus du fameux « amalgame », c’est de ne pas réduire ces personnes concrètes au système religieux qui domine leurs pays d’origine.

Le camion de l’assassin de la Promenade des Anglais à Nice
L’attentat de Nice nous rappelle que la France est en guerre. Pourquoi est-ce si difficile à admettre ?

On nous a dit que nous étions en guerre. Mais personne n’a eu le courage de faire comme Churchill et de nous annoncer qu’il n’avait rien d’autre à nous offrir que du sang, de la sueur et des larmes.

Depuis l’issue de la guerre dans laquelle Churchill faisait ainsi entrer son pays, l’Europe a connu soixante-dix ans de paix intérieure et de prospérité. Nous en avons pris l’habitude, nous considérons cela comme une chose qui nous est due, comme une évidence qui va de soi. La guerre, la famine, etc. : tout cela, c’est bon pour les autres. « Les gens heureux n’ont pas d’histoire », dit le proverbe. Mais ce n’est pas en s’imaginant sortis de l’Histoire qu’on va se rendre heureux.

D’où vient cet effet de sidération qui s’est emparé des Français ?

La sidération est justement ce que cherchent à produire les attentats, et les médias qui les passent en boucle les y aident, bien malgré eux. N’oublions pas que la violence est avant tout un moyen, et il faut se demander quelle fin elle poursuit. Cette fin est la mise en place, dans le monde entier, d’une législation qui serait une forme ou une autre de la charia et qui régirait la morale individuelle, les comportements dans la famille et l’économie, éventuellement le système politique.

Nous sommes fascinés par les aspects spectaculaires des attentats, des décapitations que l’État islamique met en scène avec beaucoup de soin et de savoir-faire. Mais tout ceci nous détourne de la vraie question, qui est celle du but recherché. Ce but peut être atteint par d’autres moyens, plus discrets, mais au moins tout aussi efficaces, comme la culpabilisation de l’adversaire, la pression sociale, la propagande par répétition inlassable, toutes les formes de ruse.

Que vous inspire le fait que nos dirigeants politiques peinent à désigner notre ennemi ?

La peur de nommer l’ennemi est ancienne. Qui, avant la chute du mur, osait nommer le marxisme-léninisme, l’Union soviétique ? On préférait dire de façon vague « les idéologies ». Et les hommes d’Église n’étaient pas en reste dans cette stratégie d’évitement.

Ce pluriel est un fumigène commode. Il sert encore aujourd’hui, quand on dit : « les religions ». De même, on préfère utiliser l’acronyme Daech, que ne comprennent que les arabisants, plutôt que « l’État islamique », pour éviter de nommer l’islam.

Pour les chrétiens, le pardon des en­nemis n’est-il pas devenu impossible ?

Beaucoup de gens s’imaginent que le pardon des offenses, et même cette demande fantastiquement paradoxale du Christ qu’est l’amour des ennemis, signifierait le refus de voir que nous avons des ennemis.

Hors de cette perspective chrétienne du pardon et de l’amour de l’ennemi, l’adversaire peut vite devenir l’équivalent du mal absolu : ce sont succes­sivement les aristocrates (Robespierre), une classe qui s’oppose au progrès (Marx), des « insectes » (Lénine), une « race inférieure » (Hitler), ou, face au « parti de Dieu » (Coran V, 56), « les pires des animaux » (Coran VIII, 22).

Un proverbe allemand dit : « L’homme le plus pieux ne peut pas vivre en paix si cela ne plaît pas à son méchant voisin. » Le pardon des ennemis n’est jamais contre-productif. Ce qu’il produit à coup sûr, c’est la conversion de notre propre cœur, le refus de se laisser entraîner dans la spirale de la vengeance, dans la montée aux extrêmes de la violence. Celui qui est prêt à pardonner se demandera d’abord si celui qui se dit et se veut son ennemi n’a pas, aussi, quelque raison de l’être. Il s’efforcera de se corriger, sans culpabilité. Et il combattra, car il faut combattre, et il le fera avec courage. Mais sans haine.

La violence extrême des terroristes n’est-elle pas de nature à provoquer chez nous un sursaut citoyen ?


La violence est pour eux un moyen. Les terroristes ne passent pas nécessairement à l’acte. Dans leur optique, il suffit d’une menace qui fera que l’adversaire se couchera sans combattre.

Toutefois, utiliser la violence physique est peut-être une maladresse contre-productive, dans la mesure où elle peut en effet provoquer le sursaut de l’adversaire. Il serait plus habile de l’endormir par de belles paroles, ou de montrer sa force sans avoir à l’utiliser.

Dans votre essai « L’Europe, la voie romaine », vous montrez que notre continent a des racines grecques et juives.

J’ai essayé de montrer, plus exactement, que l’Europe avait suivi l’exemple des Romains, qui avaient eu le courage de se reconnaître, en matière de civilisation, inférieurs aux Grecs qu’ils venaient pourtant de battre et d’envahir, et de se mettre à leur école. D’où cette « voie romaine », au sens de « méthode », qu’évoque mon titre.

L’Europe est secondaire par rapport aux deux sources de sa culture, la source grecque avec la philosophie (et la science qu’elle rend possible) et la source israélite, l’Ancien Testament avec ses commandements, et avec cette liaison entre le bien moral et Dieu.

Les chrétiens sont secondaires par rapport aux juifs, un peu comme les Romains sont secondaires par rapport aux Grecs. Ce rapport à l’autre a permis à l’Europe de ne pas hésiter à aller chercher son bien en dehors d’elle-même : chez les Arabes, chez les Byzantins, chez les Chinois, etc.

Chaque fois, on ne se demandait pas d’où venaient les inventions, mais si elles étaient utiles ; d’où venaient les idées, mais si elles étaient vraies ; d’où venaient les œuvres, mais si elles étaient belles.

En quoi est-il nécessaire pour l’Europe de réactiver aujourd’hui son patrimoine génétique intellectuel pour résister durablement à la menace islamiste ?

On peut effectivement souhaiter que l’Europe, comme vous le dites joliment, « réactive son patrimoine génétique », et travailler à cet effet. J’essaie de le faire dans la mesure de mes capacités.

Et, de toute façon, il vaut mieux penser en termes de réactivation que de réaction. 

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C’est peu dire que notre époque se caractérise par un sentiment de lassitude et de scepticisme à l’égard de l’histoire humaine : on considère même comme naïve la tentative d’y retrouver des lueurs de sens ou des raisons d’espérer. Dans Où va l’histoire ?, Rémi Brague se livre dans un entretien avec Giulio Brotti à un examen sans concession de cette attitude, contestant avec force bien des stéréotypes sur la relation que nous autres postmodernes entretenons avec nos racines.

Les considérations philosophiques sont étroitement liées ici aux questions les plus concrètes, de dramatique actualité, comme celles de la coexistence entre les grandes religions, de la possibilité d’un dialogue avec l’islam, de la « vocation » de l’Europe, de l’avenir des biotechnologies et de la tentation — qui s’insinue dans la culture de notre temps — d’« en finir avec l’homme », au nom d’un idéal de perfection mortifère. Ce livre est aussi l’occasion pour Rémi Brague de revenir sur son parcours intellectuel, lui qui se définit volontiers comme « modérément moderne », selon l’expression d’une de ses publications récentes.

L’une des caractéristiques majeures de la modernité, qui n’est qu’un long discours élogieux que l’époque tient sur elle-même, est la croyance en sa supériorité sur tous les moments historiques qui l’ont précédée. Nous serions entrés dans une sorte d’âge d’or, une période de progrès irrésistible, une marche irréversible vers une forme supérieure de rationalité. La croyance en l’inéluctabilité de la construction d’une fédération européenne sur les ruines des anciennes nations est une des chapelles de cette religion progressiste. Elle explique en partie la violence des attaques idéologiques contre les partisans du Brexit qui, dans cette perspective, n’étaient plus des gens qui proposaient une option politique, mais choisissaient purement et simplement de s’opposer à l’histoire. Les eurobéats sont les ultimes disciples de Hegel, qui, voyant Napoléon sur son cheval à Iéna, crut voir passer « l’âme du monde », chargé par l’histoire de conduire l’humanité vers « l’État universel et homogène ». La victoire du Brexit, au contraire, a été l’occasion de rappeler qu’il n’y a d’autre sens à l’histoire que celui que les hommes veulent bien lui donner.

Cette conception d’une direction historique définie par le progrès de la raison humaine, à laquelle on ne saurait donc échapper, a ceci de particulier qu’elle survient à une époque où l’homme n’a jamais été aussi jaloux de sa liberté, soucieux jusqu’au ridicule d’échapper à tous les déterminismes de l’identité — mais qui s’abandonne ainsi volontiers au pseudo-déterminisme de l’histoire. Curieusement, cette croyance diffuse en un sens de l’histoire coexiste fort bien avec la tentation, inverse, du relativisme historique, selon lequel notre passé lointain ne serait qu’un chaos dont il n’y aurait aucune leçon à tirer, si ce n’est que tout est possible, et donc tout est permis.

Historien des idées, passionné par la philosophie de l’histoire, Rémi Brague, au fil de ce livre d’entretiens déroutant et assez confus (la responsabilité en revient à Giulio Brotti, qui n’a su ni tenir à distance le jargon pour spécialistes, ni orienter ce dialogue vers une introduction claire à la pensée de son interlocuteur), renvoie dos à dos ce déterminisme historique et ce relativisme.

Les questions et réponses ont été concentrées sur quelques points saillants, répartis en quatre chapitres :

– dans le premier (« La vie des idées »), on s’est arrêté sur l’actuelle situation de crise de la mémoire historique et sur le sens que Brague attribue à l’étude non seulement des concepts philosophiques et scientifiques, mais, plus généralement, des « représentations collectives » des époques passées.

– le titre du second (« Des tangentes au cercle : les religions dans le temps ») paraphrase une célèbre expression de Karl Barth, selon laquelle, dans le Christ, le monde divin rencontrerait le monde humain « comme la tangente un cercle », sans le toucher (en d’autres termes sans se confondre avec lui). Dans cette partie, on prend au sérieux la « prétention à la vérité » de l’expérience religieuse et on considère sous l’angle historique les rapports entre le judaïsme, le christianisme et l’islam ;

– Dans le troisième chapitre (« Les malentendus de la modernité »), Brague scrute de manière critique le stéréotype (ressassé au point de sembler évident) selon lequel la révolution scientifique des XVI et XVIIes siècles aurait marqué une rupture radicale avec une vision « naïve » du cosmos, censée avoir été celle du Moyen-Âge. À l’idée d’une « fracture », le chercheur français oppose celle d’une « articulation », d’un développement, c’est-à-dire que les aspects de l’innovation vont toujours de pair avec ceux de la continuité.

– Dans le dernier chapitre (« Renoncer à l’homme ? »), on affronte les implications et les incidences de la question anthropologique sur une époque apparemment encline à la refouler ou à la « déconstruire ». En partant de la célèbre prophétie de Michel Foucault d’une prochaine disparition de l’homme (destiné à être supprimé « comme un visage de sable à la limite de la mer »), Brague examine les particularités et les contradictions d’une culture — la nôtre — qui semble nourrir « une certaine insatisfaction devant l’humain : devant l’humain en tant que tel, et non devant telle ou telle de ses réalisations, toujours déficientes, voire devant les horreurs dont l’histoire nous livre le témoignage. »

Interrogé sur une possible troisième voie, Rémi Brague évoque la Providence, qui « passe par la liberté des hommes » : « Un jour, j’aimerais écrire un livre qui partirait de l’idée de saint Thomas d’Aquin, selon laquelle la Providence ne remplace pas l’action des créatures, mais donne à celles-ci les moyens d’atteindre ce qui, pour elles, est leur bien, et de le faire par leurs propres moyens. [...] Dieu n’intervient que quand la liberté s’est empêtrée dans ses propres replis, et où elle doit elle-même être libérée. »

La modernité, au contraire, lui semble être minée de l’intérieur par une contradiction, une religiosité qui se refuse comme telle : « L’action humaine y est comprise comme portée par un agent comme le Progrès, l’Histoire ou le “sens” de celle-ci. Cet agent est plus qu’humain, il est censé être infaillible et donc garantir la réussite de nos entreprises. Mais sa divinité reste innommée ; elle ne peut être l’objet d’une invocation, encore moins le sujet qui assignerait à l’homme une tâche déterminée. »

Il appartient donc aux hommes, qui ont été payés au XXe siècle pour savoir que l’accumulation progressive des connaissances n’a pas pour corollaire un progrès du sens moral, de déterminer par eux-mêmes le sens qu’ils veulent donner à leur vie. « L’historicité — c’est-à-dire le fait que nous vivons une expérience historique, que nos actions créent une histoire — suppose que nous soyons les sujets de notre histoire, et non pas entraînés par un courant irrésistible vers une destination inconnue. » Le moderne, dit joliment Rémi Brague, est souvent libre à la façon d’un taxi : vide, sans but, prêt à aller où on lui dira. Il est grand temps qu’il recommence à se poser la question du sens.


Où va l’histoire ? de Rémi Brague,
entretiens avec Giulio Brotti,
chez le Salvator,
190 pages,
2016
20 €.

Biographie de l’auteur

Né en 1947, Rémi Brague est professeur émérite de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Titulaire de la chaire Romano Guardini à l’Université Ludwig-Maximilian de Munich de 2002 à 2012, il a reçu le prix Ratzinger en 2012. Il est notamment l’auteur de Europe, la voie romaine (Criterion, 1992), Qui est le Dieu des chrétiens ? (Salvator, 2011) ; Les Ancres dans le ciel (Seuil, 2011), Modérément moderne (Flammarion, 2014) et Le règne de l’homme (Gallimard, 2015). C’est l’un des fondateurs de la revue Communio. Né en 1963, Giulio Brotti est docteur en philosophie, professeur de lycée et journaliste. Il a dirigé pour les Éditions La Scuola La science et Dieu, de Michael Heller (2012), et Être des personnes, de Robert Spaemann (2013).


Selon David Gelernter, l'ordinateur ne serait pas capable de recréer la subjectivité

David Gelernter, 61 ans, enseigne l’informatique à l’université Yale (États-Unis). En 1976, il obtint sa maîtrise d’hébreu classique à l’université Yale. En 1982, il décrocha un doctorat à l’université de Stony Brook (État de New York) et contribua de façon importante aux études sur le calcul parallèle, notamment au système de programmation Linda. En 1993, il fut grièvement blessé à la main et à l’œil par un colis piégé envoyé par un mathématicien psychopathe surnommé Unabomber, auteur d’une vague d’attentats visant des scientifiques et des chercheurs. Dans son dernier ouvrage, The Tides of Mind [« Les marées de l’esprit », non traduit en français*], David Gelernter explique pourquoi les ordinateurs et l’intelligence artificielle ne sont pas capables de sonder les profondeurs de la subjectivité humaine.

Der Spiegel — Vous vous êtes d’abord lancé dans des études juives et hébraïques, avant de vous intéresser, depuis trente ans, à l’informatique. Qu’est-ce qui vous a poussé à changer ainsi de discipline ?

David Gelernter — L’informatique a toujours attiré les sociopathes.

— Jolie formule, mais vous-même n’entrez clairement pas dans cette catégorie ?

— L’informatique nous confère un pouvoir phénoménal. À lui seul, avec son clavier, un bon programmeur peut concevoir énormément de choses avant de leur donner vie d’une simple pression sur un bouton. Les technophiles sont sous l’emprise de ces machines. Leur vie dépend d’elles, leur activité intellectuelle tourne entièrement autour d’elles. C’est la raison pour laquelle ils souhaitent que ces machines soient les meilleures, les plus puissantes et les plus performantes possible — comme un accomplissement d’eux-mêmes. Qu’elles règnent en maîtres dans l’univers de l’esprit.

— L’ordinateur serait le cerveau idéal, l’esprit humain le logiciel, et la tête le matériel ?

— Cette analogie est déterminante dans le computationnalisme [théorie qui conçoit l’esprit comme un système de traitement de l’information]. Ce serait une explication merveilleusement limpide de l’esprit humain, si elle s’avérait fondée. En simplifiant un problème éminemment complexe, elle donne l’impression de percer le secret scientifique du mystère de l’Univers. Et c’est précisément la raison pour laquelle elle a fait beaucoup de mal à la pensée.

— Parviendra-t-on un jour à créer un véritable esprit au moyen d’un logiciel, un esprit complet, qui ne serait pas uniquement capable de compter ? N’est-ce qu’une question de temps avant que nous ne voyions l’avènement de superordinateurs suffisamment performants pour faire tourner le logiciel « esprit », et donc s’émanciper de la simple exécution de commandes pour penser par eux-mêmes ?

— Ce type d’ordinateur finira par voir le jour, je n’ai aucun doute là-dessus, mais l’ordinateur classique n’aura jamais de conscience comparable à celle de l’homme, il ne sera jamais équipé d’un mode « dasein » [l’« être-là », la présence au monde telle que la définit le philosophe allemand Martin Heidegger], il n’éprouvera aucune émotion, ne sera pas en mesure de ressentir le monde, ni de se le représenter. Qui pourrait croire une chose pareille ? Les cerveaux artificiels manquent pour cela d’un rapport au corps. Les technologues sont des matérialistes de l’esprit, mais, paradoxalement, ils ne sont pas suffisamment matérialistes : on ne peut pas faire abstraction de la biologie. Nous pensons aussi avec notre corps. Il est la caisse de résonance de l’esprit.

Chacun sait que l’esprit humain ne se limite pas à la pensée rationnelle, arithmétique. Pourtant, l’homme range la rationalité tout en haut de la pyramide mentale.

Mes facultés intellectuelles sont liées à mon état émotionnel. Quand je suis en pleine possession de mes moyens, je suis capable d’aborder des problèmes de manière complètement abstraite, purement intellectuelle, et d’agir en conséquence. De façon analytique, sans être entravé par des sentiments — c’est le processus que le rationalisme occidental a érigé en idéal. Or l’esprit humain ne devient pas alerte d’une simple pression sur un bouton. Il se fatigue, se débranche, vagabonde, se perd en associations, somnole, se met à rêvasser. Dans une journée, il passe par plusieurs phases de conscience, qui vont de la raison pure aux hallucinations en passant par les cauchemars. C’est ce que j’appelle les « marées de l’esprit », comme le flux et le reflux de la mer. Et l’état biologique s’y manifeste systématiquement.

— Mais ne serions-nous pas capables de créer une conscience artificielle en envoyant tout simplement les commandes appropriées à l’ordinateur ? Un esprit sans lien avec notre propre conscience, mais qui serait capable de percevoir le monde, de ressentir et de vivre les choses, comme un être humain ?

— Il est possible de simuler la conscience et les sentiments par informatique. De même que les êtres humains peuvent feindre les sentiments, les ordinateurs sont capables de simuler. Cela peut nous apprendre une foule de choses, du moment que nous ne sommes pas assez naïfs pour confondre simulation et réalité. Le comédien qui joue Faust ou Hamlet reste un comédien, si puissante son interprétation soit-elle. Or cette frontière s’estompe chez le scientifique dont la conception du monde s’appuie exclusivement sur l’informatique. Les adeptes du computationnalisme sont intellectuellement corrompus — non pas par l’argent, mais par leur fantasme de pouvoir. Lequel se trouve encore stimulé par le fait que le secteur du traitement de données brasse énormément d’argent. Le vieux dicton qui veut que « savoir, c’est pouvoir » a pris une ampleur inquiétante.

— L’intelligence artificielle a fait des progrès considérables. Ce qu’on appelle la pensée rationnelle ou raisonnée ne serait-elle pas en définitive la même chose que le calcul, c’est-à-dire la conformation à des règles dans les différentes étapes d’un processus ? Et n’est-ce pas ce vers quoi l’homme tend ?

— En partie seulement. C’est la raison pour laquelle ce domaine de spécialité porte le nom d’intelligence artificielle et non pas d’esprit artificiel, de pensée artificielle ou de raison artificielle. La rationalité n’est qu’une strate de l’esprit humain. La strate supérieure. Si je descends dans les strates inférieures, jusqu’à l’état de somnolence et jusqu’au rêve, mon monde intérieur sera toujours vivant, mais ma pensée sera en quelque sorte impure.

Les scientifiques n’ont que mépris pour ces strates inférieures, ils délaissent complètement la pensée esthétique ou émotionnelle. Et, quand ils veulent s’y essayer, ils ne font encore une fois que rationaliser. Or vous ne pouvez pas expliquer le sens artistique par les processus biochimiques ou neurophysiologiques à l’œuvre dans le cerveau.

— Mais, en tant que mode d’expression de l’intelligence, la pensée rationnelle n’est-elle pas la caractéristique principale de l’esprit humain ? Les animaux, eux aussi, ont des sentiments.

— Mais pas de conscience, c’est-à-dire d’aptitude à l’introspection de l’intellect. Un ordinateur pourrait avoir un quotient intellectuel mille fois supérieur à celui d’un être humain, il resterait, philosophiquement parlant, un zombie.

— S’il peut exprimer et mettre en pratique son intelligence artificielle dans un aussi large éventail de domaines, l’ordinateur ne sera-t-il pas capable également, par mimétisme, de recréer la partie de l’esprit qui lui manque ?

— À l’instar de philosophes comme John Searle, Thomas Nagel ou Colin McGinn, je suis de l’avis (hétérodoxe) que l’ordinateur n’est pas capable de recréer la subjectivité — c’est-à-dire le monde qui est dans notre tête, la vie spirituelle qui nous est propre, la sphère intellectuelle privée qu’aucun autre que nous ne peut arpenter. Je peux demander à un robot : « As-tu une conscience ? » Et il pourra me répondre : « Évidemment, quelle question, qu’est-ce que tu crois ? » Je peux lui demander comment il se sent, et il pourra me répondre : « À merveille, tu es mon interlocuteur préféré. » Mais je ne peux pas le rendre heureux en lui proposant des fraises à la crème. Ce serait idiot. Il n’a pas conscience du bonheur. Il n’y a pas d’esprit dans une machine, pas de présence d’esprit, comme chez un être humain. Il n’y a rien.

La vraie question qui se pose est la suivante : dans quelle mesure nous laissons-nous duper par les performances des ordinateurs ? Sommes-nous sous le charme de leur magie ?

— La pensée magique, au moins, serait inconnue de l’ordinateur. Les frontières de la technologie semblent pouvoir être repoussées à l’infini. L’esprit humain capitule-t-il devant l’intelligence artificielle ?

— Les performances des machines dépassent notre imagination. Mais c’était déjà vrai de la puissance des moteurs. Certes, nous avons l’impression d’assister, avec l’intelligence artificielle, à la création d’un esprit surnaturel, d’avoir trouvé la pierre philosophale. En réalité, encore aujourd’hui, nous ne comprenons pas la conscience. Nous ne sommes pas capables d’expliquer la subjectivité, peut-être ne le pourrons-nous d’ailleurs jamais.

— Vous en jugez le naturalisme ou la science matérialiste incapables. Mais il existe des explications métaphysiques, religieuses ou spirituelles.

— Elles sont insatisfaisantes. Les sentiments gouvernent l’esprit. Le corps et l’âme se reflètent l’un l’autre. La conscience se compose de deux sphères : une extérieure et une intérieure. L’extérieure est déterminée par des perceptions, l’intérieure par l’expérience et le souvenir. La conscience, c’est à la fois ce qui est vu et ce qui voit, l’observé et l’observateur. Comme une chambre avec vue. De la chambre on voit aussi bien le monde extérieur que la sphère privée, à l’intérieur. Le problème vient de cette position singulière à l’intérieur même du phénomène que nous essayons de comprendre.

— Quel rôle les sciences humaines jouent-elles dans l’exploration de la conscience ?

— La littérature, la poésie, l’art mais aussi la philosophie et la psychologie des profondeurs de Freud sont autant de clés qui permettent de pénétrer à l’intérieur de la conscience. Aujourd’hui, Freud a pour ainsi dire disparu de la sphère scientifique. Dans les universités, les sciences humaines sont de plus en plus cloisonnées et pressurées. La pression culturelle pousse les étudiants vers la partie analytique, scientifico-objective du domaine de l’esprit. Le résultat, c’est une atrophie de l’existence émotionnelle et des échanges communicatifs, comme on peut déjà le constater sur les réseaux sociaux, mais aussi dans le monde de l’art et dans l’industrie du divertissement. Il fut un temps où on pouvait reconnaître d’un simple coup d’œil, devant un manuscrit ou une lettre, si l’écriture était celle d’un homme ou d’une femme. Aujourd’hui, la communication est en grande partie désincarnée. On observe une distorsion du même ordre dans notre rapport à l’art. L’art moderne est jugé à l’aune de sa valeur marchande. L’œuvre d’art est devenue un objet qui s’adresse à la raison, au lieu de créer un nouveau rapport au monde.

— La communication et l’art ne sont pourtant pas devenus vides de sentiments pour autant, si ?

— La pensée est exprimée par le langage. Les sentiments, eux, le sont d’abord par le corps : par nos mimiques, le ton de notre voix, nos gestes, et ainsi de suite. Ils sont généralement communiqués sans passer par le langage : c’est sur ce principe que repose l’art. Le bonheur ou la tristesse sont des états de l’être et ne sont de ce fait pas mesurables. L’esprit englobe la pensée et l’être. Or un logiciel est incapable de produire de l’être. C’est la raison pour laquelle le computationnalisme ne tient pas la route.

— La rationalité a plutôt réussi à l’humanité. La suprématie de la civilisation occidentale tient à ses découvertes scientifiques.

— Tout ce que nous appelons progrès se passe dans le registre rationnel de l’esprit. Mais nous sommes arrivés au point où nous courons le risque de sacrifier l’humanisme — un autre acquis de la pensée occidentale — sur l’autel de la technologie et du scientisme.

— Est-ce la raison pour laquelle vous tenez Freud en si haute estime, au point de le ranger aux côtés des grands dramaturges et des grands poètes ?

— Quand j’étais jeune, et puis pendant mes études, j’aimais lire Freud. Mon intérêt pour les choses de l’esprit venait de lui, au départ. Freud était un observateur méticuleux. Il nous montrait que nous pouvions apprendre des choses sur ce qui se passait dans notre esprit en nous intéressant à nos rêves et à nos pensées au moment de l’endormissement. Surtout, Freud avait une obsession que je partage : la religion.

— C’était un athée qui tentait d’explorer les origines de la religion par la psychanalyse. Cela n’avait rien à voir avec de la théologie.

— Il était de ces athées que Dieu ne laisse pas indifférents. Le sentiment le plus refoulé et le plus passé sous silence dans le monde occidental est la foi en Dieu. On ne peut pas tuer Dieu. Dans notre univers spirituel, Dieu est une conception à la fois répandue et réprimée. Les scientistes aimeraient bien venir à bout des croyances, de même que la sphère rationnelle de l’esprit aimerait bien en déloger la sphère spirituelle. Il faut aussi y voir une réaction de peur devant le pouvoir, pas forcément de l’irrationnel, mais du non-logique.

— Le fait de se représenter Dieu n’est pas une preuve de son existence.

— Non, la présence de Dieu dans l’esprit n’a rien à voir avec l’existence ou la non-existence de Dieu. Dieu n’est ni une chose ni une personne.

— Sommes-nous incapables de nous passer de Dieu ou de concepts métaphysiques, de pensée mythique, pour tenter d’expliquer ce qu’est l’esprit ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas de réponse métaphysique à la question de l’être. Mais je ne peux pas non plus réduire le sentiment de bonheur à de simples processus biochimiques ou neurophysiologiques à l’intérieur du cerveau. La science matérialiste est forcément impuissante face à la conscience puisqu’elle passe à côté de ce qui est vraiment important. Je crois que nous devons ouvrir davantage notre pensée. Depuis cinquante ou soixante ans, la science exacte est devenue la nouvelle religion de notre temps : un formidable vecteur de pouvoir qui est si imbu de lui-même que, comme la religion avant lui, il exclut les non-croyants et les sceptiques, accusés d’hérésie, et impose son dogme. C’est la dernière idéologie.

— Une nouvelle forme de spiritualisme ou de religiosité ne serait-elle pas une trahison des Lumières ?

— Là n’est pas la question. Un retour à la tradition européenne de l’éducation humaniste ne voudrait pas dire renoncer au rationalisme, mais reconnaître la radicalité de la raison appliquée à tous les domaines de la vie.

— Où trouver alors le contrepoids qui permettrait d’endiguer la perte de sens ?

— Par exemple dans la réappropriation de l’art, de la poésie et de la philosophie. Si je pouvais, je prescrirais à tous les scientifiques en herbe un tronc commun de sciences humaines avant qu’ils n’ouvrent un manuel de neurophysiologie ou d’informatique. Dans mes cours d’introduction, à l’université, je m’appuie sur des exemples tirés de l’art et de la littérature ; la plupart de mes confrères sont dubitatifs et estiment que ces références n’ont pas leur place en cours d’informatique. Si je voulais les initier à Dieu ou au concept d’âme, la plupart de mes étudiants prendraient sans doute leurs jambes à leur cou. Ils fuiraient la subjectivité.

— Parce que le monde de la science pure a engendré une ère glaciaire dans le registre émotionnel ?

— La rationalité pure ne crée pas de lien. Le scientiste, qui obéit au froid langage de la pensée logique, arithmétique, est apatride parce qu’il perd de vue la globalité de la vie et donc le sentiment de soi, de son identité. Avec la foi en Dieu, la nostalgie est sans doute le sentiment personnel le plus refoulé chez l’homme moderne, la nostalgie d’un jardin d’Eden, d’un lieu à soi qui n’existe plus. Nous voulons avoir un endroit où nous nous sentons à notre place, nous sentir en sécurité dans une partie d’un tout.

— N’est-il pas présomptueux, et dangereux, de chercher un sens à la présence de l’homme sur Terre ?

— Le sentiment de perte de sens n’est pas moins dangereux. La souffrance, la colère et la frustration peuvent être tout à fait salutaires. On ne peut pas occulter longtemps la part d’ombre de l’esprit.

— La politique non plus n’est pas purement rationnelle. Quand on décompose un problème à l’infini, on finit par perdre de vue l’objectif.

— C’est que l’on n’a pas d’idéal. Les dirigeants politiques, en tout cas aux États-Unis, doivent proposer un idéal, faute de quoi ils n’auront pas le charisme nécessaire. Le succès d’un énergumène comme Donald Trump aux primaires américaines montre que les Américains attendent de l’émotion d’un homme politique. Ils n’élisent pas un calculateur. On ne peut pas bannir les émotions de la vie en société et, si les populistes ont du succès, ce n’est pas en dépit, mais bien en raison du fait qu’ils s’opposent à la rationalité. On doit à Wittgenstein cette maxime célèbre : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » Dans la vraie vie, on pourrait la décliner de la manière suivante : « Ce qu’on ne peut pas exprimer de façon logique, il faut le ressentir. » Les populistes comme Donald Trump donnent une voix à ces sentiments. Ils nous rappellent que notre esprit peut certes calculer, mais également s’égarer, divaguer, s’emporter, rêver et halluciner. Chaque nuit, notre esprit nous rappelle qui nous sommes aussi, qui nous sommes encore. Et, chaque matin, nous l’oublions à nouveau.

— Merci de nous avoir accordé cet entretien, monsieur Gelernter.

Source : Der Spiegel



L’avancée des machines

« Après beaucoup de faux départs, l’intelligence artificielle prend enfin de l’essor. Cela va-t-il causer davantage de chômage, voire la perte de l’humanité ? » se demande The Economist dans son édition du 25 juin.

Le magazine britannique consacre un grand dossier aux progrès de l’intelligence artificielle. C’est le « deep learning », l’apprentissage profond, une méthode qui permet au programme d’apprendre par lui-même, qui a révolutionné le secteur. Dès lors, « les machines sont en marche », titre le magazine. Et cela suscite l’angoisse : et si elles s’apprêtaient à prendre nos emplois, comme le pensent certains cabinets de conseil ? Et si, surtout, elles se mettaient à penser par elles-mêmes et se retournaient contre leur créateur ? Une question existentielle.




Dix fois plus rapide que la révolution industrielle

C’est le rythme auquel la révolution de l’intelligence artificielle transforme notre société, selon l’Institut McKinsey, un cercle de réflexion américain qui analyse les tendances macroéconomiques. Mais son impact, lui, serait 300 à 3 000 fois plus important. Pour mémoire, 8,5 milliards de dollars ont été investis en 2015 dans les entreprises travaillant sur l’intelligence artificielle. Soit quatre fois plus qu’en 2010, selon Quid, un société d’analyse de données.

dimanche 17 juillet 2016

1658 — Marguerite Bourgeoys fonde la première école de Montréal

Gilles Proulx revient sur la fondation de la première école à Montréal :

Si Jésus a eu une étable pour crèche, pourquoi un tel bâtiment serait-il indigne d’accueillir une école ? Voilà ce qui est arrivé à Montréal.

En 1652, lors d’un voyage en France le sieur de Maisonneuve, qui a laissé Montréal à Jeanne Mance, cherche des appuis.

Une amie de sa sœur, Marguerite Bourgeoys, 33 ans, accepte de servir d’institutrice pour les enfants amérindiens et français. À cette époque, on ne faisait rien au hasard, on voulait des indications divines... Marguerite Bourgeoys eut une apparition de la Vier­ge qui lui dit : « Va, je ne t’abandonnerai pas. »

À son arrivée à Montréal, en novembre 1653, elle ne peut pas immédiatement être institutrice parce que... tous les enfants sont morts ! Le taux de mortalité infantile était extrêmement élevé. Ça allait mal ! Quand ce n’étaient pas les maladies, c’étaient les accidents ou les attaques d’Iroquois...
Une étable

C’est seulement en 1658 que Maisonneuve donne une étable à Marguerite Bourgeoys, qui — après un vigoureux nettoyage, on s’en doute — y installe les premiers petits écoliers de Montréal.

À l’étage, elle s’organise une chambre ainsi qu’un dortoir pour ses petits protégés ; ils accèdent à ces quartiers par une échelle qu’ils remontent la nuit avant de se barricader. Leur grande crainte : une attaque iroquoise.

Rappelez-vous qu’à cette époque les Iroquois pouvaient à tout moment décider de se liguer et de venir massacrer la population de Montréal. Mais les Iroquois avaient autre chose à faire pour l’instant et c’étaient surtout les affreux nuages de moustiques voraces qui empoisonnaient la vie des colons.

Marguerite Bourgeoys instille aux premiers Montréalais des valeurs éducatives étonnamment modernes. Elle refuse de tenir compte des classes sociales.
« On doit accueillir les élèves et se comporter à leur égard sans distinction de pauvres ou de riches, de parents et amis ou de personnes étrangères, jolies ou laides, douces ou grondeuses. » Elle préconise un usage très limité des châtiments corporels. Cette mentalité préfigure celle qui, de nos jours, va trop loin et dépouille le maître de son autorité pour la confier à l’élève, qui n’apprend plus rien.

Aujourd’hui, nos écoles ne sont plus d’anciens bâtiments de ferme pour animaux, mais... Montréal a honte de ses multiples édifices scolaires, souvent de laides bâtisses, gangrenées par la moisissure.

Quand on parle aujourd’hui de violence à l’école, j’ai toujours une pensée pour les élèves de Mme Bourgeoys, qui redoutaient d’être exterminés par les guerriers iroquois... Gageons qu’ils étaient trop préoccupés à se serrer les coudes afin de survivre pour penser à se battre entre eux !


C’est dans la maison Saint-Gabriel (que l’on voit ici dans l’état où elle était au début du siècle dernier et qui accueille toujours les visiteurs à Pointe-Saint-Charles) que Marguerite Bourgeoys recevait les « filles du Roy ».

Cette photo de 1916 montre une des tours du fort des Sulpiciens. Marguerite Bourgeoys enseignait non loin de ce qui est aujourd’hui le Collège de Montréal, juste à côté du Séminaire de Montréal.

Nous ne saurons jamais à quoi ressemblait exactement Marguerite Bourgeoys, mais Gilles Proulx bien cette représentation où elle semble être le personnage saint d’une icône. Fondatrice de la congrégation de Notre-Dame de Montréal, née à Troyes, en Champagne (France), le 17 avril 1620, décédée et inhumée à Montréal le 12 janvier 1700, béatifiée le 12 novembre 1950 et canonisée le 31 octobre 1982.

Source

samedi 16 juillet 2016

Critique de la Mauvaise langue de Marc Cassivi

Marc Cassivi (ci-contre) est chroniqueur à La Presse+. Il rêve donc d’un « Québec ouvert, multiculturel et inclusif » et sympa envers l’anglais (faut être ouvert après tout).

Selon Radio-Canada qui l’a invité à plusieurs reprises (voir Esprit critique et Tout le monde en parle), « il sert, dans le livre Mauvaise langue, une charge en règle contre “la crainte irraisonnée du bilinguisme et le refus obstiné de l’anglais”. Même s’il est pro Charte de la langue française, il considère qu’on nous sert un discours souvent alarmiste sur l’assimilation des francophones. Pour le chroniqueur, perpétuer le mythe que l’anglais, c’est mal et alimenter un nationalisme identitaire fondé sur la langue du Québécois de souche, c’est friser l’intolérance. »

Guillaume Marois, démographe de profession, n’a pas été convaincu par l’opuscule de Marc Cassivi. On trouvera ci-dessous sa recension de l’ouvrage en question :

À défaut de maîtriser d’emblée le sujet qu’il veut traiter, on attend d’un journaliste qu’il fasse un certain travail de recherche, questionne des spécialistes ou lise les principaux travaux sur celui-ci. Le livre de Marc Cassivi, Mauvaise langue, publié aux éditions Somme Toute, ne suit assurément pas cette approche. L’objectif de cet essai serait de contrer le discours prétendument alarmiste de ceux qui s’inquiètent du déclin [Note du carnet : plus personne ne semblerait vouloir le renforcement du français comme langue commune unique] du français au Québec. Voilà un sujet d’actualité sur lequel de nombreux démographes, linguistes et sociologues ont écrit. Mais pour Cassivi, nul besoin d’aller voir leurs travaux. Son expérience personnelle est suffisante.

Les données et les études ne sont pas importantes pour Cassivi. À cet effet, il est d’ailleurs incroyable qu’un essai sur la situation du français ne cite à peu près aucun chiffre sur le sujet. Pour l’auteur, la preuve qu’il n’y aurait pas d’anglicisation est que ses enfants de 11 et 9 ans ne parlent pas le franglais et qu’ils seraient embêtés de prononcer deux phrases d’affilée en anglais, sans compter qu’il n’y aurait qu’un seul élève bilingue dans la classe de son aîné (p. 92).

Visiblement, pour Cassivi, le monde tourne autour de sa personne. En effet, malgré le titre et l’objectif du livre, celui-ci n’est dans l’ensemble qu’un ramassis d’anecdotes personnelles généralement hors sujet et inintéressantes d’une vie somme toute banale. Nous apprenons par exemple que Cassivi a connu Rufus Wainwright à l’enfance, qu’il a joué au soccer, qu’il avait tantôt les cheveux courts, tantôt les cheveux longs, qu’il parle franglais couramment depuis longtemps, qu’il a vécu dans l’Ouest-de-l’Île dans un environnement anglophone et qu’il a pu voyager en Europe parce qu’il parle anglais (comme si c’était une condition sine qua non pour voyager).

L’argumentaire des rares passages qui ont un certain rapport avec l’objectif du livre se résume généralement à deux choses. La première est l’indignation moralisatrice, souvent accompagnée de quolibets et métaphores olfactives et digestives, devant la prétendue xénophobie et le repli identitaire du clan souverainiste (dont il se réclame) et qui seraient responsables de l’échec de l’option. Ainsi, selon lui, « [e]xclure d’emblée l’immigrant du projet indépendantiste est la grande erreur historique du camp souverainiste, et qu’il perpétue avec son récent virage identitaire » (p. 45). On croit comprendre qu’il fait allusion au défunt projet de charte des valeurs qui aurait défini un code vestimentaire neutre aux fonctionnaires. En présupposant que les immigrants se sentent explicitement concernés par ce projet, Cassivi caricature ces derniers comme étant un groupe stéréotypé de religieux pratiquants ne pouvant se passer du port de leurs symboles. Or, non seulement les immigrants ont été nombreux à appuyer l’interdiction du port de symboles religieux par les fonctionnaires, mais plusieurs d’entre eux proviennent de pays où un code vestimentaire similaire existe déjà.

Faut-il par ailleurs rappeler que lors des élections de 2007, alors que le PQ s’était complètement retiré du débat identitaire en n’osant pas prendre position sur le débat entourant les accommodements religieux, le parti connut l’un des pires résultats de son histoire et dut se contenter de former la deuxième opposition ? En somme, Cassivi semble plutôt inverser les rôles. Le rejet des non francophones au projet est systématique malgré les nombreuses mains tendues, peu importe ce que le mouvement indépendantiste propose et fait. Faut-il par ailleurs rappeler que Québec solidaire, qu’on ne peut certainement pas accuser d’avoir pris un virage identitaire, n’attire pas plus le vote des non-francophones, ceux-ci étant historiquement acquis au Parti libéral du Québec et à l’option fédéraliste ?

Quoi qu’il en soit, peu importe l’issue de ce débat, il est difficile de voir en quoi il constitue une réponse aux discours de ceux qui s’inquiètent du déclin du français.

Le second type d’argumentaire de Cassivi est d’inventer un discours fictif à ses opposants, ceux qu’ils nomment les « chevaliers de l’apocalypse », pour ensuite le ridiculiser. Par exemple, l’auteur dit que « [b] ien des zélotes dénoncent les dangers d’un bilinguisme individuel en oubliant commodément que l’anglais est une langue que maîtrisait […] Jacques Parizeau » (p. 44-45). Évidemment, il ne cite personne, parce qu’il n’y a jamais eu personne qui ait dénoncé le bilinguisme individuel, à moins qu’il ne vise que quelques commentaires de quidams sur les réseaux sociaux. Bien que les « chevaliers de l’apocalypse » ne soient jamais explicitement nommés, quelques noms reviennent tout au long du livre : Biz, Mario Beaulieu, Mathieu Bock-Côté, André Braën, Michel Breton, Louis Cornellier, Gilles Proulx, Jean-Pierre Roy, Christian Rioux, etc. En fait, dans tous les débats linguistiques, c’est le bilinguisme institutionnel qui est dénoncé & nbsp ; : celui des administrations, celui des communications publiques, celui du monde du travail. 

[Note du carnet : Il faudrait quand même aussi se poser des questions sur l’école qui veut généraliser de plus en plus le bilinguisme des jeunes Québécois francophones et ceci de plus en plus tôt. Le nombre d'heures d'anglais imposées se fait au détriment d'autres matières, et d'abord le français (on ne parle qu'une langue à la fois). Voir Québec — Triplement du nombre d'heures d'anglais en une trentaine d'années. Quel message cette augmentation constante des heures d'anglais envoie-t-il ? À partir de quand la généralisation du bilinguisme individuel précoce par l’école devient-il un bilinguisme institutionnel ? Comment valoriser le français quand l’école forme des francophones de plus en plus bilingues, quand les tribunaux, l’administration, les universités, les emplois sont bilingues et ne nécessitent pas l’apprentissage du français ou sa maîtrise de la part des non francophones ?]

Plus loin, il dit que « sonner l’hallali du français au Québec […] relève de la mauvaise foi sans fond. La situation du français a bel et bien évolué depuis 40 ans » (p. 56). Or, il serait surprenant que l’un ou l’autre des commentateurs et chroniqueurs nommés dans le livre ait dit le contraire. Généralement, ils sont même probablement les premiers à reconnaitre l’importance de la loi 101 et de ses effets bénéfiques sur la place du français. Cependant, si la situation actuelle est meilleure que celle qui prévalait il y a 40 ans, il n’en demeure pas moins qu’elle se détériore depuis plusieurs années.
[Note du carnet : notons aussi que la situation « optimale » d’il y a quelques années était loin d’être celle d’un pays normal où le français serait la véritable langue commune. La situation s’améliorait, mais elle était très loin d’être « normale ». Le français au Québec des années 1990 n’était nullement aussi bien parlé qu’en France en 1990 ni, bien sûr, autant parlé : en France il était quasiment impossible d’avoir un bon emploi sans maîtriser le français, alors que la maîtrise du français à Montréal n’a jamais été une condition nécessaire pour obtenir un bon emploi, bien au contraire serait-on tenté de dire.]

Les tendances démolinguistiques ne sont en effet pas nécessairement linéaires. Il est vrai que les allophones sont beaucoup plus nombreux qu’avant à adopter la langue officielle du Québec, mais cette amélioration est insuffisante pour que les comportements linguistiques de ceux-ci ne pas jouent en défaveur du français. Cette amélioration de la situation ne fait que ralentir le déclin relatif de la langue pourtant officielle, comme en témoignent tous les scénarios de projections démolinguistiques1. À cet effet, les données du dernier recensement sont plutôt sans équivoque : peu importe l’indicateur observé, que ce soit la langue parlée à la maison, la langue maternelle, la langue au travail ou la simple connaissance, le français poursuit son déclin relatif.

Ainsi, selon Cassivi, « [l] e français y est, dans les faits comme dans la théorie, la langue officielle et la langue d’usage ». Avant de faire une telle affirmation prétendument basée sur des faits, un minimum de rigueur, surtout pour un journaliste, aurait été d’aller les vérifier. Que disent-ils ?

Un récent rapport2 sur la langue d’usage nous apprenait que pour l’ensemble des Québécois, l’anglais est utilisé dans près de 20 % des activités quotidiennes, alors que les anglophones ne représentent qu’environ 8 % de la population. Pour les allophones non-francotropes, la langue d’usage est en effet plus souvent seulement l’anglais (43,5 %) que seulement le français (40,1 %). Même pour les communications gouvernementales, plus de la moitié d’entre eux n’utilisent que l’anglais. [Note du carnet : nous ne comprenons pas pourquoi l’administration du Québec dont le français est censé être la langue commune et officielle offre tant de services en anglais.]

Chez les francophones, le français n’est pas la seule langue d’usage en public pour près du quart (22,8 %) de ceux vivant sur l’île de Montréal. Quand André Braën dit que le français est « la langue d’une majorité incapable de l’imposer sur son territoire », Cassivi croit suffisant de simplement qualifier le propos de « catastrophiste », sans apporter aucun argument qui pourrait soutenir son désaccord. Les données empiriques tendent pourtant à donner raison au professeur de droit.

Finalement, soulignons néanmoins que le livre se lit très facilement. Non pas parce qu’il est intéressant, accrocheur ou bien écrit, mais plutôt parce qu’il ne compte que 90 pages de texte et qu’on peut en sauter de grands bouts sans avoir peur de rater quelque chose d’important. Il se lit dans le temps d’un aller-retour entre les métros Pie-IX et Université de Montréal. Le lecteur ne retiendra probablement aucun passage pertinent qui lui permettrait d’approfondir sa réflexion sur ce qui est pourtant le sujet du livre, soit la situation du français au Québec. [Note du carnet : Cela n’a évidemment pas empêché la SRC d’inviter plusieurs fois Marc Cassivi...]

En somme, il s’agit d’un livre inutile dont l’objectif est manifestement la visibilité pour un égocentrique en manque d’attention. Il ne vaut définitivement pas les 13,95 $ qu’il coûte.

Guillaume Marois
Démographe


Notes

1 Termote, M., F. Payeur et N. Thibault (2011). « Perspectives démolinguistiques du Québec et de la région de Montréal, 2006-2056 », Office québécois de la langue française, 2011 ; Sabourin, P. et A. Bélanger (2015). “Microsimulation of Language Dynamics in a Multilingual Region with High Immigration”, International Journal of Microsimulation, 8 (1), 67–96.

2 Pagé, Michel (2014). L’usage du français et de l’anglais par les Québécois dans les interactions publiques, portrait de 2010, Conseil supérieur de la langue française, 52 p.

Voir aussi

Québec — Le français perd de plus en plus de terrain au travail (des chiffres, M. Cassivi)

L'utilité du français pour un emploi est-elle quasi nulle à Montréal pour les immigrants récents ? (des chiffres)

L'anglais intensif est optionnel en 6e au Québec, il progresse peu malgré les fonds supplémentaires du gouvernement libéral

Les universités anglophones du Québec seraient démesurément financées

Quatre cents heures d'anglais de plus, centaine d'heures de français de moins ?
Élèves de l'école publique à Montréal : le français perd du terrain depuis 1998 tandis que l'anglais demeure stable

Les élèves francophones minoritaires dans les écoles de Montréal... Qui assimilera qui ?

Anglicisation de Laval : le mythe des enfants de la Loi 101 ?

Un nombre record de cégépiens faibles en français

Nombre d'heures de français en diminution alors qu'une majorité de décrocheurs en 5e secondaire échoue en français

Québec — Le français des étudiants en perdition ?

Priorité du nouveau ministre : renforcer l'immersion en anglais et la médicamentisation ?

L'État impose plus d'anglais dès le primaire, qu'en dit un linguiste ?

Québec — Triplement du nombre d'heures d'anglais en une trentaine d'années

De plus en plus de bilingues au Québec, de moins en moins au Canada


vendredi 15 juillet 2016

Louis O'Neill : « La loi sur l’aide médicale à mourir s’appuie sur un consensus politique plus ou moins préfabriqué »

L’ancien ministre Louis O’Neill écrit au sujet des lois sur « l’aide à mourir ».

Le débat qui a conduit à l’adoption de la loi C-14 portant sur l’aide médicale à mourir s’est déroulé dans un climat marqué par la dignité et la réserve, aussi bien à la Chambre des Communes du Canada qu’au Sénat. Ce qui n’empêche point de s’interroger sur son véritable enjeu et sur ses conséquences éthiques et sociales. Car subsistent des ambiguïtés et des malentendus qu’il faudra bien dissiper un jour ou l’autre.

Une ambiguïté majeure a trait à la signification de l’expression aide médicale à mourir, qui constitue une façon détournée de parler d’euthanasie ou encore de suicide assisté. Elle prête à confusion. Je connais des gens qui s’opposent à l’euthanasie et au suicide assisté, mais se déclarent favorables à l’aide médicale à mourir. Ils confondent celle-ci avec le recours aux soins palliatifs.

Ceux-ci sortent grands perdants du débat. On les a oubliés. Or ils pourraient répondre très largement et mieux que ladite aide médicale à mourir aux attentes de gens aux prises avec des souffrances très lourdes à supporter, ce que vise en principe la nouvelle loi. Mais on n’a rien prévu pour les rendre plus accessibles. On s’est comporté comme si l’euthanasie et le suicide assisté étaient les seules solutions valables. On a cautionné une aide médicale à mourir de portée limitée, entourée de certaines mesures de contrôle, tandis qu’on a mis au rancart les vastes possibilités d’une stratégie efficace de soins palliatifs.

Au fait, y a-t-il eu vraiment débat ? Au sein des instances politiques, sans doute. Dans les médias, bien peu, car ce sont des porte-parole d’une pensée unique qui ont monopolisé le discours, donnant l’impression que l’affaire était close et qu’une seule conclusion s’imposait de soi. Je note par exemple que n’eut été le recours à mon ordi et à mon courriel, je n’aurais pu savoir que des groupes religieux d’allégeances diverses avaient émis à plusieurs reprises des opinions qui auraient mérité d’être connues du grand public et faire partie du débat. Mais ces opinions avaient le défaut d’aller à l’encontre du discours dominant. Sauf un rare et faible écho qu’on leur a accordé, elles ont glissé sous le radar. Il en est résulté un débat à sens unique, voire plus une apparence de débat qu’un échange réel.

La loi sur l’aide médicale à mourir s’appuie sur un consensus politique plus ou moins préfabriqué. Elle ne s’appuie pas sur un consensus social éclairé. Il faudra dans l’avenir vivre avec cette disjonction et accepter que cohabitent des choix éthiques divergents. Ce qui devrait logiquement permettre un espace pour l’objection de conscience à laquelle auront recours des professionnels de la santé. Autrement, on subirait la tyrannie d’un consensus politique sui generis qui projetterait l’image d’une démocratie un peu boiteuse.


mardi 12 juillet 2016

« Québec donne plus d'argent pour l'école à la maison »

Radio-Canada titre ce matin « Québec donne plus d’argent pour l’école à la maison ».

On pourrait croire qu’il s’agit d’aider les parents en couvrant des frais liés à l’instruction à domicile (achats de fourniture, de livres, rétribution du travail des parents éducateurs qui épargnent de l'argent à l'État, déduction pour l’inscription dans des activités sportives ou culturelles prises en charge par les écoles publiques pour les autres enfants).

Non, en vérité, il s’agit de donner plus d’argent aux commissions scolaires pour qu’elles surveillent davantage les parents qui exercent le droit d’instruire leurs propres enfants. Rappelons que, dans l'esprit originel et libéral du Code civil, l’État doit avoir un rôle de soutien dans cette instruction et non de gendarme sourcilleux.

Le gouvernement Couillard va doubler le budget octroyé aux commissions scolaires pour l’enseignement à la maison. Le ministère de l’Éducation va accorder un million de dollars de plus pour la prochaine rentrée scolaire. Dès septembre, le montant qu’accorde le ministère de l’Éducation pour chaque élève scolarisé à la maison va passer de 616 $ à 1000 $ par année.

Notons qu’on assiste à une forte augmentation du nombre d’enfants instruits à domicile au Québec parce que le Monopole de l’Éducation du Québec refuse de tolérer les écoles de nombreuses communautés religieuses (catholiques rigoristes, protestantes et juives). On ne voit pas en quoi ces fermetures aident quiconque, mais elles semblent faire plaisir aux militants laïques et sans doute aux syndicats d’enseignants (selon un ancien député de nos connaissances) qui n’aiment pas que ces petites écoles emploient des institutrices qui n’ont pas les diplômes requis par le Monopole de l’Éducation (et qu'ils délivrent lui-même).

Depuis plusieurs années, les parents d’une communauté catholique de Joliette, La Mission de L’Esprit-Saint, inscrivent leurs enfants auprès d’une commission scolaire et font l’école à la maison, après que le gouvernement a forcé la fermeture de leur propre école. Une initiative copiée par les communautés juives hassidiques de Montréal à la suite d’années de reportages alarmistes dans la presse et de pressions gouvernementales. La fermeté du Québec en la matière est une exception en Amérique du Nord. C’est ainsi que tous les États et provinces en Amérique du Nord permettent aux mennonites conservateurs d’avoir leurs propres écoles, sauf Québec.

Pour l’année scolaire 2014-2015, on comptait officiellement environ 1300 enfants scolarisés à la maison. Avec l’inscription des enfants des communautés juives hassidiques de Montréal, ce sont donc près de 2000 enfants qui recevront l’école à la maison à la prochaine rentrée scolaire.


Dans un rapport d’enquête d’avril 2015, le « Protecteur du citoyen » recommandait au ministère « d’examiner les pratiques d’évaluation des projets éducatifs et des différentes méthodes qui pourraient être utilisées pour un meilleur suivi des apprentissages de ces enfants. » Bref, de surveiller davantage et plus rigoureusement les parents et les enfants qui pratiquent l’instruction à domicile.

Nous dénonçons ici le rôle de juge et partie du gouvernement dans cette « protection des enfants » : il impose en réalité son unique programme d’éducation par ce biais (prétendre protéger les enfants). Pour ce carnet, les parents devraient pouvoir réellement exercer leur droit dans le choix de l’éducation et l’instruction de leurs enfants. Dans ce sens, ils devraient avoir plus de choix dans l’évaluateur de l’apprentissage des enfants, ces évaluateurs pourraient, par exemple, être des organismes autres que ceux du gouvernement québécois. On pourrait penser à d'autres organismes homologués par d'autres pays par exemple. Nous pensons également que le rôle de l’État devrait être de soutenir les parents et d'être moins intrusif et moins soupçonneux à l’égard des parents.


dimanche 10 juillet 2016

Histoire — Jean de Léry et les explorateurs français au Brésil (1555 à 1560)

Indigène faisant griller de la viande humaine, illustration tirée du livre de Jean de Léry
Claude Lévi-Strauss raconte dans Tristes Tropiques que, lorsqu’il découvrit Rio de Janeiro au cours d’une mission ethnologique, en mars 1935, l’une de ses premières pensées s’adressa à Jean de Léry, qui avait foulé le même sol que lui, près de quatre siècles auparavant. Le grand ethnologue français retraçait en quelques pages l’aventure brésilienne de son lointain prédécesseur et l’épisode de la « France antarctique », cette tentative de colonisation du Brésil à laquelle est associé le nom de Jean de Léry et dont il fut le chroniqueur. Le livre dans lequel est relaté cet épisode insolite, Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, autrement dite Amérique, était alors largement oublié. En le qualifiant de « chef-d’œuvre de la littérature ethnographique », Claude Lévi-Strauss allait remettre à la lumière et susciter de l’intérêt pour un auteur qui avait connu un vif succès au XVIe siècle, puis au XVIIIe siècle, avant de n’être plus lu que par quelques érudits au siècle suivant. Dans le sillage de Lévi-Strauss, Michel de Certeau lui consacra une étude dans son Écriture de l’histoire, puis le professeur de littérature Frank Lestringant l’édita dans une version accessible au grand public, avant que le romancier Jean-Christophe Rufin ne s’en inspire enfin pour son Rouge Brésil, prix Goncourt 2001.

Étrange destin que celui de ce protestant bourguignon ! Né en 1536 dans le village de La Margelle (Côte d’Or), il est d’origine humble, cordonnier de son état. Sa conversion à la Réforme va donner à sa vie une tournure aventureuse et chaotique. Lorsque l’ambiance commence à se tendre entre catholiques et protestants, il se réfugie à Genève auprès de Calvin et décide, en 1556, de rallier la petite troupe de prédicateurs qui part rejoindre la colonie française installée au Brésil. Forte d’environ 600 hommes, cette colonie a débarqué, quelques mois plus tôt, sur une petite île fortifiée de la baie de Guanabara (aujourd’hui île de Villegagnon, où se trouve l’École navale brésilienne), sous les ordres de son chef : le chevalier de Malte Nicolas Durand de Villegagnon. Mais à peine constituée, la colonie a commencé à se fissurer...

C’est à l’amiral de Coligny que l’on doit l’aventure de la France antarctique. Depuis sa découverte, en 1500, par les Portugais, le Brésil fascine les Français. Les marins normands s’y sont très vite rués pour se livrer au commerce du bois ou pratiquer la piraterie contre les Lusitaniens. Ils considèrent cette terre comme leur chasse gardée et le roi les soutient. « Je voudrais bien voir la clause du testament d’Adam qui m’exclut du partage du monde », répondait François Ier aux émissaires ibériques protestant contre sa politique d’expansion. Vers le milieu du siècle, Coligny décide de passer à la vitesse supérieure en concevant un véritable projet colonial avant l’heure. Chef du parti protestant quand éclatera la guerre civile (1562), tué lors de la Saint-Barthélemy, dix ans plus tard, son but est double : concurrencer les puissances ibériques en profitant des liens tissés avec les Indiens par les marins normands. Mais aussi détourner de la France le spectre menaçant de la guerre civile en créant une colonie huguenote qui pourrait devenir une solution de repli si la situation l’exigeait.

Carte de l'établissement français
dans la baie du Rio de Janeiro
Bien accueillis par les Tupinambas, les Français peuvent compter sur ceux que l’on appelle les « truchements », des marins normands installés avec les Indiens et partageant leur mode de vie. Ils serviront de traducteurs. Mais les premières tensions naissent très vite. Villegagnon, austère, ne supporte pas la nudité des Indiennes et encore moins la manière dont vivent les truchements, intégrés au point de partager les mœurs cannibales de leurs hôtes. Il donne à ses hommes tentés de rejoindre les Indiennes le choix entre le mariage et la pendaison. Les désertions se multiplient, les complots se trament et la plupart des colons profitent d’un bateau de ravitaillement pour quitter la colonie quelques mois plus tard. C’est alors qu’il fait appel à Calvin, son ancien condisciple à la faculté de droit d’Orléans, qui lui envoie des colons genevois à la moralité plus sûre, dont notre Jean de Léry qui écrira l’histoire de la colonie. Mais un nouveau conflit voit le jour à la Pentecôte 1557, alors que l’on célèbre la Cène. Les catholiques plaident pour la présence réelle du corps du Christ dans la communion ; les calvinistes, qui les accusent de ne pas valoir mieux que les cannibales qui les entourent, pour sa présence symbolique...

L’expédition vire au fiasco, un an plus tard, lorsque les Portugais montent une expédition commandée par le gouverneur Mem de Sá pour chasser les intrus. Le fort est détruit, la France antarctique ratiboisée, une ville est créée dans la foulée pour sécuriser la baie : São Sebastião do Rio de Janeiro.

De retour en France, Jean de Léry est pris dans la tourmente de la guerre civile. Il est prédicateur à Belleville-sur-Saône, puis pasteur à Nevers et à La Charité-sur-Loire ; c’est là que le surprennent les massacres commencés à Paris le 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélemy, et qui connaîtront des échos en province jusqu’en octobre de la même année. Réfugié dans la citadelle de Sancerre, qui résista un an aux troupes catholiques, Léry est chargé de la négociation pour la capitulation de la ville. Il racontera ce siège et la famine qui s’ensuivit dans l’Histoire mémorable de la ville de Sancerre (1574).

En 1557, André Thevet, cosmographe des rois de France et capucin, avait fait paraître un livre après avoir passé, lui aussi, quelques mois au Brésil : les Singularitez de la France antarctique. Il accusait les « Genevois » d’être responsables de la faillite de la colonie. C’est pour laver l’honneur des martyrs protestants (trois d’entre eux furent exécutés par Villegagnon) que Jean de Léry se lança dans la rédaction de ce qui allait être son chef-d’œuvre, l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, publié en 1578 et réédité six fois les années suivantes. Outre le récit de ses aventures hors du commun (naufrage, incendie, révolte, tempêtes, famine, etc.), qui en font un roman haletant, le livre est une description de la vie des Indiens que découvre alors l’Europe ébahie, mais aussi une critique de la société chrétienne que le prédicateur estime corrompue. Par sauvage interposé, Léry fustige l’avarice de ces hommes prêts à quitter femme et enfants et à braver les océans pour s’enrichir, ou la coquetterie des élégantes, bien plus scandaleuse à ses yeux que la nudité des Indiennes, laquelle témoigne paradoxalement d’une vertu modeste.

Si le moraliste protestant estime que les Indiens sont définitivement perdus, oubliés de Dieu, et qu’ils ne sauveront jamais leur humanité, l’observateur bienveillant est pourtant plein de compréhension pour ces représentants du « monde enfant » (Montaigne) qu’il découvre avec tendresse. Son regard a la fraîcheur du XVIe siècle. Même le cannibalisme, thème qui traverse toute son œuvre, finit par être relativisé. Les usuriers des pays civilisés « sucçans le sang et la moëlle » des veuves et des orphelins valent-ils vraiment mieux qu’eux ?

Écrivant vingt ans après les faits, après avoir connu l’horreur d’une guerre civile, l’écrivain est nostalgique de son séjour brésilien et son cœur semble parfois être resté avec les cannibales : « Je regrette souvent que je ne suis parmi les Sauvages, ausquels (ainsi que j’ay amplement monstré en ceste histoire) j’ay cogneu plus de rondeur qu’en plusieurs de par-deça, lesquels à leur condamnation, portent titre de Chrestiens », note-t-il au soir de sa vie. Avec ce livre auquel se ralliera Montaigne, une tradition philosophique naît, qui culminera, au siècle des Lumières, avec Diderot et le « mythe du bon sauvage ».

Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil,
de Jean de Léry,
publié au Livre de poche,
en 1994,
672 pages,
11,20 €.


jeudi 7 juillet 2016

LGBT — Davantage exposés aux problèmes de santé, de tabagisme et d'alcoolisme

Les homosexuels, lesbiennes et bisexuels sont davantage exposés aux problèmes de santé mentale et physique, de tabagisme et de consommation excessive d’alcool que les hétérosexuels, remarque une étude de chercheurs américains, publiée dans la revue Jama Internal Medicine, qui explique possiblement et en partie ce constat par le stress lié aux discriminations (cela semble une explication politiquement correcte qui ne mangea pas de pain), y compris au sein de la communauté LGBT.

Parmi les hommes hétérosexuels interrogés dans le cadre de l’étude, 16,9 % souffraient de détresse psychologique modérée ou sévère. La proportion montait à 25,9 % chez les homosexuels et 40,1 % parmi les bisexuels.

Gros fumeurs

Les hommes bisexuels étaient aussi nettement plus nombreux à faire part de problème d’alcoolisme avec 10,9 % contre 5,7 % pour les hétérosexuels et 5,1 % pour les homosexuels, ont également constaté les auteurs de l’étude conduite par Gilbert Gonzales de l’université Vanderbilt à Nashville, dans le Tennessee.

Les résultats montrent aussi que les homosexuels et hommes bisexuels sont plus souvent fumeurs que les hétérosexuels masculins. Mais les hommes bisexuels sont plus fréquemment de gros fumeurs (9,3 %) comparativement aux hétérosexuels (6 %) et aux hommes homosexuels (6,2 %).

Forte consommation d’alcool

Dans le détail, 21,9 % des femmes hétérosexuelles présentent des symptômes modérés et sévères de problèmes psychologiques, contre 28,4 % pour les lesbiennes et 46,4 % pour les femmes bisexuelles.

Ces dernières étaient les plus fortes consommatrices d’alcool avec 11,7 % de ce groupe contre 8,9 % pour les lesbiennes et 4,8 % parmi les hétérosexuelles.

Plus de 25 % des lesbiennes et bisexuelles étaient fumeuses contre seulement 14,7 % des hétérosexuelles.

Les lesbiennes étaient par ailleurs plus souvent en mauvais état de santé que les femmes hétérosexuelles tandis que les bisexuelles souffraient plus fréquemment de multiples maladies chroniques que les hétérosexuelles.

Au total, le groupe représentatif de 68 814 personnes comptait 51 % de femmes et l’âge moyen était proche de 47 ans.

L’enquête publiée dans la revue médicale américaine JAMA Internal Medicine et conduite au niveau national en 2013 et 2014 aux États-Unis a comparé l’état de santé, les taux de tabagisme et la consommation d’alcool de 525 lesbiennes, 624 homosexuels et 515 bisexuels à 67 150 hétérosexuels.

Confirmation

Ces résultats ne sont pas étonnants (seule l’explication dans l’air du temps l’est). Plusieurs études ont déjà souligné la moindre santé des groupes LGBT, plus particulièrement les lesbiennes, par rapport aux hétérosexuels. Fait intéressant, les hommes homosexuels, bisexuels et hétérosexuels ont dans l’ensemble le même niveau de la santé. Toutefois, après ajustement pour les facteurs démographiques et socio-économiques, les hommes bisexuels étaient beaucoup plus susceptibles de signaler des niveaux modérés ou sévères de détresse psychologique par rapport aux hommes hétérosexuels, et ils sont aussi beaucoup plus susceptibles d’être des buveurs excessifs et les fumeurs.



Source

Voir aussi

Étude : Environ 70 % des ados qui se disaient LGBT se déclarent hétérosexuels par la suite

Sondages : Les États-Uniens surestiment grandement le nombre d'homosexuels


Étude sur les maladies liées à l'activité homosexuelle masculine (MST, cancer)


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Le cours d'éducation sexuelle ontarien évite-t-il l'augmentation du nombre de maladies vénériennes ? (Réponse sans surprise : non)

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mercredi 6 juillet 2016

Pourquoi Maurice Duplessis remporta quatre élections successives

Nous reproduisons ci-dessous des extraits d'une réponse de Conrad Black à un journaliste anglophone qui répétait la doxa progressiste et libérale sur le Québec à l’époque de Maurice Duplessis.

Conrad Black est diplômé en droit à l’Université Laval à Québec (1970) et d’histoire de l’université McGill à Montréal (1973). Il y fit une dissertation de maîtrise d’histoire sur Maurice Duplessis, ancien Premier ministre du Québec. Cette dissertation se transformera plus tard en biographie, qui sera publiée et traduite, reconnue maintenant comme la référence sur Maurice Duplessis.


Voilà déjà quelque temps que je m’étais vaguement dit que je devrais réfuter un article de John Ivison publié dans le National Post le 24 juin 2014, à l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste. Ivison y affirmait que Duplessis avait dépassé tout homme politique canadien actuel pour son usage sans scrupules du vitriol et du dénigrement oratoire de ses adversaires. Ivison écrivait également que Duplessis s’était entendu avec le clergé catholique pour maintenir le Québec dans un état d’arriération politique. « Avec le solide soutien de l’Église catholique romaine, écrivait Ivison il y a deux ans, une forte popularité dans les zones rurales et son opposition à la conscription, [note de Conrad Black : en 1917 alors que les libéraux furent les principaux opposants à celle-ci] Duplessis a pu survivre à la transition vers l’ère moderne d’après-guerre qui fit tomber des figures aussi imposantes à leur époque que Winston Churchill ».

Maurice Duplessis, fleurdelisé à la main, célèbre une victoire électorale en 1952

Jamais, dans l’histoire de ce pays, il n’y eut plus bel exemple que l’histoire n’est, comme le disait fameusement Napoléon, qu’« une fable convenue » [Mémorial de Saint-Hélène de Las Cases, 20 novembre 1816]

Afin de rafraîchir mon modeste souvenir de l’époque, j’ai regardé sur YouTube les remarques de Duplessis qui s’exprimait devant des dizaines de milliers de ses partisans sur les marches de sa maison à Trois-Rivières (qu’il a rarement habitée). Il y dit : « Il s’agit maintenant d’oublier les discordes et les causes de discordes. […] Les injures dont j’ai été l’objet pendant la lutte du pouvoir, croyez-moi, je les oublie. Je pardonne à ceux qui les ont dites et j’espère qu’ils ne s’en rappelleront pas plus que moi, car je suis sûr qu’en s’en rappelant ils auraient des remords que je voudrais leur éviter. » Cet oubli général, toutefois, s’est rapidement abattu sur Duplessis après son décès et celui de son successeur désigné, Paul Sauvé, à moins de quatre mois d’intervalle (le 7 septembre 1959 et le 1er janvier 1960).



Quant à la phrase d’Ivison citée ci-dessus, l’Église catholique romaine, qui était fortement respectée par près de 85 pour cent de l’ensemble de la population du Québec, représentait politiquement le peuple et non l’inverse. Contrairement à un mythe largement répandu, le Québec francophone n’était pas composé de paysans illettrés qui peinaient en travaillant inlassablement à la main dans les champs pour n’être interrompus dans leur labeur que par les cloches que sonnaient des prêtres aux soutanes noires pour les appeler à prier toutes les trois heures pendant le jour.

Ivison, né au Royaume-Uni, aurait dû savoir [quand il cite Churchill] que les Britanniques n’avaient pas eu une élection entre 1935, lorsque les conservateurs de Stanley Baldwin et Neville Chamberlain leur avaient assuré que la guerre serait évitée, jusqu’à ce que Churchill, sans programme politique aucun si ce n’est son comportement respecté par tous lors de la guerre, ait déclenché des élections en 1945 afin de mettre en place une vision britannique post-impériale pour ce qui est de l’étranger et une société moins déchirée par les conflits de classes au niveau intérieur. Duplessis avait été dans l’opposition pendant la guerre et ne revint au pouvoir qu’en 1944 avec comme programme électoral la récupération de pouvoirs attribués à Ottawa pendant la guerre et la reconnaissance par le fédéral du droit du Québec d’également lever des impôts directs. Les événements politiques ne sont pas plus comparables que les juridictions ou les personnes en question.

Duplessis a remporté les suffrages de la classe ouvrière francophone du Québec lors de six des sept élections générales qui eurent lieu alors qu’il était chef de parti et les quatre dernières malgré l’opposition de la plupart des directions syndicales. Il découragea l’agitation ouvrière, mais il légiféra des augmentations de salaires et d’avantages sociaux.
De 1944 à 1959, le Québec et l’Ontario bénéficièrent tous deux d’augmentations dans la production intérieure brute et industrielle d’environ 8,5 pour cent par an. En dépit du fort taux de natalité du Québec, le salaire moyen y augmenta de 160 pour cent alors qu’il n’augmentait que de 140 pour cent en Ontario. Le nombre d’automobiles au Québec bondit à cette époque de 850 pour cent, comparativement à 300 pour cent en Ontario. Le nombre d’étudiants universitaires du Québec tripla, pour dépasser le nombre d’étudiants de l’Ontario, alors que le Québec ne représentait que 80 pour cent de la population de l’Ontario.

Tous les indicateurs pertinents du progrès économique et social ont suivi le même schéma. Duplessis fit construire 3000 écoles, tous les campus universitaires, à l’exception de McGill, toutes les premières autoroutes et l’électrification des zones rurales permit de relier à 97 pour cent des foyers alors que seuls 20 pour cent des foyers à la campagne l’étaient en 1944.
Malgré les grandes familles québécoises, le revenu personnel par habitant au Québec passa de 65 pour cent de l’Ontario en 1944 à 87 pour cent de l’Ontario en 1959. Québec avait le système de garde la plus complète de toutes les provinces dès le milieu des années cinquante.

Ces faits et d’autres connexes faits expliquent que Duplessis ait remporté quatre mandats successifs à partir de 1944. Il n’y avait pas de complot ourdi avec le haut clergé. L’Église du Québec n’était pas monolithique et cette théorie, débitée comme un fait historique par Ivison, est tout simplement une fable devenue tradition, l’excuse de libéraux et de la gauche pour expliquer leurs défaites répétées face à Duplessis. Mais dans un sens, l’analyse d’Ivison est correcte : Duplessis a joué sur la paranoïa des évêques ruraux qui maintenaient qu’il fallait du personnel religieux dans les écoles et les hôpitaux francophones et irlandais du Québec français pour éviter que la province ne perde son caractère chrétien. Avec la croissance progressive des services éducatifs et médicaux (l’écart dans l’espérance de vie des Québécois avec celle des Ontariens passa de quatre ans de moins à quelques mois de 1944 à 1959), l’Église est devenue progressivement plus dépendante financièrement de l’État. Duplessis a résumé cette situation dans sa célèbre expression, « Les évêques mangent dans ma main ».

École réelle pendant la prétendue Grande Noirceur. Région de Lanaudière, années 1950.

La clé du succès de Duplessis tenait dans deux stratégies. En maintenant le personnel religieux dans la plus grande partie des réseaux de l’enseignement et de la santé, il épargna d’immenses sommes d’argent qui auraient dû être payées à des enseignants, des infirmières et des administrateurs laïques. Cela lui permit d’équilibrer le budget, de réduire les impôts tout en restreignant le syndicalisme militant grâce à des hausses de salaire pour les travailleurs. Cela permit au Québec d’attirer d’immenses quantités d’investissements extérieurs, en particulier dans les secteurs miniers et industriels. C’est la source d’une grande partie de l’énorme augmentation de la prospérité et Duplessis s’assura que celle-ci soit généreusement distribuée dans la population. Sa deuxième technique consistait à exiger plus de compétences pour le Québec au sein de la fédération. Il adopta le drapeau fleurdelisé et força en fin de compte le gouvernement de Saint-Laurent à concéder au Québec le droit de lever une partie des impôts directs. Il réalisa ainsi le double exploit politique de se concilier les voix des nationalistes et des conservateurs. Cela nécessita un grand doigté : ne pas être trop nationaliste pour les conservateurs ni trop conservateur pour les nationalistes. Sa formule consistait à exiger avec fermeté qu’Ottawa cède tout en expliquant qu’il ne réclamait que ce que l’Acte de l’Amérique du Nord britannique prévoyait : un poing nationaliste sur la table pour obtenir le respect de la lettre de la loi.

Il déclara que « Les nationalistes québécois sont un poisson de 10 livres mordant à l’hameçon d’une ligne de cinq livres, vous devez les ramener avec soin. Je les ai contentés pendant 10 ans avec un drapeau [“la sainte étoffe”]. Ils se tairont dix autres années en ouvrant les relations avec la France » — avec le général Charles de Gaulle, il refusa de prendre la Quatrième République au sérieux — « et une décennie ensuite avec une Exposition universelle ». Et il dit au cardinal de Montréal, Paul-Émile Léger, en se référant à l’Église du Québec : « Si vous serrez trop le poisson, il s’en ira. » Le cardinal répondit : « Je ne presse pas le poisson, vous le faites. » C’était bien sûr ce qu’il faisait et le Québec n’aurait pas pu rester encore longtemps une société sous la coupe du clergé. Mais Duplessis, Paul Sauvé et Daniel Johnson auraient assuré une transition beaucoup plus progressive et réussie vers la modernité que le chaos qui se nomma avec satisfaction la Révolution tranquille.

L'école de la Grande Noirceur et d'aujourd'hui selon un cahier d'ECR...
Page 56 — cahier-manuel d'éthique et de culture religieuse Entretiens II pour la 1re secondaire des éditions La Pensée

La principale caractéristique de cette époque [la prétendue Révolution tranquille] a été que le même personnel enseignait aux mêmes élèves le même programme, prodiguait les mêmes soins aux hospitalisés dans les mêmes édifices à 10 puis 20 fois plus cher pour les contribuables. La liberté d’expression a été restreinte au nom de la culture [note du carnet : pas clair si c’est une allusion à la loi 101 qui ne brime pas la liberté d’expression, mais il est vrai que par ailleurs la liberté d’expression est de plus en plus brimée], 425 000 francophones et autant de non-francophones ont quitté le Québec, enfin le taux de natalité s’est effondré et cet effondrement est péniblement caché par l’immigration haïtienne, libanaise et maghrébine. Duplessis déclara : « Quelqu’un prendra ma place, mais vous ne me remplacerez jamais ! » Il avait raison.

Source : The National Post

Voir aussi

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L’État a-t-il vraiment fait progresser l’éducation au Québec ?

La Grande Noirceur, revue et corrigée

La Grande Noirceur inventée (texte de Denis Vaugeois)

Martin Lemay s’en prend au mythe anti-duplessiste (m-à-j débat avec Lucia Ferretti)

Les Québécois à la traîne économiquement depuis 150 ans, rattrapage le plus grand aurait été sous Duplessis



Du Grand Rattrapage au Déclin tranquille : déboulonner la prétendue Révolution tranquille

Baisse relative du nombre de diplômés par rapport à l'Ontario après la Grande Noirceur

Grande Noirceur — Non, l'Église n'était pas de connivence avec le gouvernement et les élites

La Grande Nouérrceurrr : portrait de famille monochrome, rictus, pénurie francocentrique et ânonnements (5 pages)

Le « mythe » de la Révolution tranquille

Héritage de la Révolution tranquille : lent déclin démographique du Québec ?

Révolution tranquille : Entre imaginaire et réalité économique et sociale