samedi 16 avril 2016

Le Collectif des médecins contre l'euthanasie réagit au projet de loi fédéral sur l'euthanasie et le suicide assisté

Communiqué du Collectif des médecins contre l’euthanasie :


Le projet de loi fédérale donne des exemptions pour meurtre, aide au suicide et administration d’un poison

Montréal, 15 avril 2016 — Alors que le Canada traverse une des pires crises de suicide de son histoire, le gouvernement fédéral vient de déposer son Projet de loi C-14 qui propose de légaliser à la fois l’euthanasie et le suicide assisté partout au Canada, encore sous le pseudonyme « aide médicale à mourir ». La valse des mots continue alors qu’on écorche encore les soins palliatifs en présentant « l’aide médicale à mourir » comme l’alternative à une mort souffrante et intolérable.

D’entrée de jeu, le projet de loi établit clairement la gravité de ce que notre société s’apprête à accepter : il modifie le Code criminel pour « créer des exemptions à l’égard des infractions d’homicide coupable, d’aide au suicide et d’administration d’une substance délétère, dans le but de permettre aux médecins et aux infirmiers praticiens de fournir l’aide médicale à mourir et aux pharmaciens ainsi qu’à d’autres personnes de leur porter assistance à cette occasion ».

Ces personnes ne seraient pas tenues criminellement responsables si elles devaient commettre une euthanasie ou aider un patient à se suicider. Pas plus que les personnes aidant le médecin ou l’infirmier praticien ou « quiconque fait quelque chose, à la demande expresse d’une autre personne, en vue d’aider celle-ci à s’administrer la substance qui a été prescrite pour elle dans le cadre de la prestation de l’aide médicale à mourir ». Tout citoyen et toute citoyenne pourra donc, sans craindre de poursuites judiciaires, aider une autre personne à se suicider si son état correspond aux critères établis par la loi : un parent, un ami, un frère, une sœur, etc.

Sans surprise, les personnes qui souffrent ne seront pas obligées d’être en fin de vie pour avoir accès au suicide assisté. On devra seulement reconnaître que leur « mort naturelle [est] devenue raisonnablement prévisible, [ce qui veut dire que ce n’est] pas nécessaire d’avoir une proximité précise de la mort ». Aux dernières nouvelles, il nous semble que toute mort est raisonnablement prévisible.

Par ailleurs, le gouvernement fédéral ratisse large dans sa liste des conditions de vie qui ne valent pas la peine d’être vécues, en incluant les personnes avec une maladie, une affection ou un handicap graves et incurables, celles en perte d’autonomie ou celles avec des souffrances physiques ou psychologiques persistantes « qui lui sont intolérables et qui ne peuvent être apaisées dans des conditions qu’elle juge acceptables ». En dressant une série de circonstances où il sera maintenant acceptable de se suicider avec la participation d’un médecin et la complicité de l’État, le gouvernement fédéral cautionne un très grand nombre de raisons suffisantes pour vouloir mourir… à condition d’être âgé d’au moins 18 ans.

Nous sommes déjà bien loin de l’idée qu’on nous a vendue au départ : de quelques cas exceptionnels, nous sommes officiellement rendus à un prétendu « soin de santé » au même titre que les autres. L’accès à l’euthanasie et au suicide assisté est tellement prioritaire que le projet de loi fédérale propose qu’une personne puisse abréger son temps de réflexion (fixé à 15 jours) si sa mort naturelle devient imminente — ce qui piétine du même coup l’argument de la Cour Suprême du Canada qui prétendait que « l’aide médicale à mourir » aurait pour effet d’empêcher des gens de s’enlever la vie prématurément...

En somme, devant l’écran de fumée qu’aura été le rapport scandaleux du Comité mixte, le projet de loi C-14 donne la fausse impression d’être strict et mesuré. Mais il suffit de lire plus loin pour comprendre où l’on veut en arriver : on estime déjà que « des études additionnelles sur les demandes par des mineurs matures, les demandes anticipées et les situations où la maladie mentale est le seul problème de santé sous-jacent » seront nécessaires après l’entrée en vigueur de la loi.

Il faut prévoir une loi éventuellement encore plus permissive. Elle viendra en son temps, lorsque la population aura avalé cette première pilule empoisonnée.

Quiconque respecte encore la dignité inhérente et inaliénable de chaque personne humaine et porte encore le souci du bien commun n’a qu’une chose à faire à l’heure actuelle : interpeller son député ou sa députée pour tenter de bloquer ce projet de loi indigne de la société canadienne.

jeudi 14 avril 2016

Ruwen Ogien — L'éthique minimaliste ou le relativisme total ?

Ruwen Ogien, spécialiste de philosophie morale, a récemment publié un « journal philosophique » Mon dîner chez les cannibales qui suscite des critiques parfois sévères.

D’abord, la recension « gentillette » du magazine Lire :

Dans son journal philosophique, écrit en parallèle de l’actualité, l’auteur refuse tout moralisme, lui préférant une éthique minimale.

Au fil d’une cinquantaine de textes inspirés par l’actualité et consacrés aux sujets les plus divers — tels que les incivilités, les migrants, le droit de mourir, la tolérance religieuse, la pornographie, la liberté d’offenser, la prostitution, le mariage pour tous ou la gestation pour autrui —, Ruwen Ogien (ci-contre) poursuit son plaidoyer pour un minimalisme moral, fondé sur le seul principe qui nous enjoint de ne pas nuire délibérément à autrui et de ne pas commettre d’injustice. Selon une telle conception, nos modes de vie et ce que nous faisons de nous ne peuvent, quant à eux, être l’objet d’aucun jugement moral. Il n’est certes pas interdit de donner des conseils aux autres ou d’attirer leur attention sur les conséquences fâcheuses pour eux de tel ou tel comportement, mais cela ne saurait être au nom d’un paternalisme moral qui déclare savoir mieux qu’eux ce qui est bon pour eux.

Là où une conception maximaliste de la morale, qui prétend avoir son mot à dire sur nombre de nos faits et gestes, se heurtera nécessairement à la diversité et à la relativité des croyances et des mœurs, l’éthique minimale a d’autant plus de chances d’avoir une portée universelle, observe Ruwen Ogien, que les domaines de notre existence qu’elle inclut sont peu nombreux.

Autrement dit, constater avec Montaigne — lequel a inspiré à l’auteur ce Dîner chez les cannibales qui donne son titre au recueil — que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » n’implique aucun relativisme moral.

Puis la critique sévère de Maulin Olivier :

Le philosophe continue son œuvre de déconstruction dans un petit livre indigent qui pourrait être comique si ses idées délirantes n’étaient partagées par une partie de nos élites. Plongée dans les eaux troubles d’une pensée soixante-huitarde agonisante qui a définitivement perdu pied avec le réel.

Même Libé est un peu effrayé. Rendant compte de Mon dîner chez les cannibales, le dernier livre de Ruwen Ogien, le 10 mars dernier, Robert Maggiori reconnaissait que l’on pouvait « s’effaroucher des conclusions radicales » auxquelles le philosophe aboutissait. S’effaroucher ? Allons bon. Après tout, l’essayiste ne fait que tirer jusqu’à l’absurde toutes les « libérations » entreprises depuis quarante ans et systématiquement soutenues par le journal. Pourquoi s’effrayer de sa légitimation morale de la pornographie, des drogues, de l’inceste et du parricide ? Du nerf, camarades ! Ne vous embourgeoisez pas ! Vous la vouliez, la table rase de vos rêves ? La voici.

Ces chroniques au style relâché, pompeusement sous-titrées « journal philosophique », se fixent en effet pour but de saper ce qui restait encore à saper, de mettre à bas ce qui avait échappé à la furie destructrice des prédécesseurs de l’essayiste : la morale la plus élémentaire. Directeur de recherche au CNRS, ce rescapé de Mai 68 est régulièrement invité sur les plateaux télé et a même été auditionné par le Sénat, il y a quelques années, sur la laïcité. Il est l’égérie de Libération où il anime un blogue dans lequel il donne son avis sur tout à longueur de colonnes. Ce sont ces articles prétentieux qui forment la matière principale de son livre.

Le philosophe se réclame d’une « éthique minimaliste » qui est un relativisme total. Il veut débarrasser la philosophie morale « de tout ce qui l’encombre ». Selon lui, les hommes n’ont aucun devoir moral vis-à-vis d’eux-mêmes, et ceux qu’ils s’imaginent avoir vis-à-vis des autres ne sont que des « obligations purement sociales ». Faire preuve de bienveillance, de charité, ou tout simplement aider quelqu’un qui ne l’a pas demandé est donc un acte « paternaliste ». Même la tolérance ne trouve pas grâce à ses yeux : on ne tolère en effet que ce qui nous paraît faux, or qui est-on pour juger du vrai et du faux ? Dans cette optique, la seule et unique morale acceptable consiste à « ne pas nuire aux autres ». Résultat concret : tout est permis, la GPA [mères porteuses], la PMA [fécondation in vitro] et l’euthanasie bien sûr, mais l’auteur ne s’arrête pas là. Si un adulte conscient accepte d’être mangé par son ami, de se détruire par la drogue, de coucher avec sa mère consentante ou de tuer son père à sa demande, Ruwen Ogien ne voit pas qui pourrait l’en empêcher, et surtout au nom de quoi, à moins évidemment d’être un « conservateur », espèce nuisible que le philosophe ne porte pas dans son cœur.

Ruwen Ogien défend l'inceste au nom de l'éthique minimale

Ce sophiste pourrait prétendre au titre de général en chef de la phalange tout entière engagée au service de l’Autre, le plus souvent au détriment des siens, que Jean Raspail a baptisé « Big Other ». Il est intarissable sur le « droit des migrants » à quitter leur pays, mais n’a jamais un mot sur le droit des autochtones à demeurer ce qu’ils sont.

Dans la grande lignée post-soixante-huitarde, il ne s’intéresse qu’aux marges, à ces « micropeuples de substitution » dont parle Michel Onfray : immigrés, transsexuels, délinquants, drogués, à qui il trouve tous les talents. Quant aux Français « ordinaires », ils se caractérisent par « l’arrogance culturelle, le passé colonial, le conservatisme moral, la xénophobie latente, le culte de la rente [et] l’alcoolisme ». Qu’ils osent réclamer aux nouveaux arrivants de se conformer à leur mode de vie, c’est-à-dire de s’assimiler, lui fait horreur. « Un immigré devrait-il devenir culturellement arrogant, fier du passé colonial, moralement conservateur et alcoolique sur les bords pour être un “bon Français” ? », interroge ce faux « cool » qui a le plus grand mal à cacher la répugnance que lui inspirent ces Français qu’il essentialise allègrement. On l’a compris, ce n’est pas la générosité vis-à-vis des damnés de la terre qui pousse Ruwen Ogien à réclamer toujours plus d’immigration, c’est le meilleur moyen qu’il a trouvé d’en finir avec un peuple déchu à ses yeux, le nôtre.

Le philosophe a certes le droit de penser ce qu’il veut des Français. Il ne nous enlèvera cependant pas le nôtre qui est d’estimer que l’homme crache dans la soupe avec assez peu d’élégance. Né dans un camp de personnes déplacées quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale au sein d’une famille éprouvée par l’horreur de la Choah, apatride, il a été accueilli par ce pays « xénophobe » qui l’a fait profiter de l’excellence de son système d’éducation et lui a permis de s’accomplir intellectuellement et socialement, notamment en devenant directeur de recherche au CNRS en 1981. D’autres que lui auraient pu en éprouver une forme de gratitude.

La pensée de ce philosophe poussif est une pensée d’enfant gâté qui casse un à un ses jouets. Il veut en finir avec l’école de la « ségrégation » et de « l’humiliation », l’autorité des pères, le mariage traditionnel et globalement toute forme d’enracinement. Si une telle pensée a pu faire illusion durant les Trente Glorieuses, elle paraît aujourd’hui pour ce qu’elle est : ringarde et dépassée. À l’heure d’Internet, on éprouve de la peine pour l’auteur quand il considère encore l’industrie pornographique comme « moderne et subversive ». À l’heure où la France se couvre de mosquées, on sourit tristement quand il affirme que la principale caractéristique de l’islam est sa sécularisation. À l’heure où la mondialisation réveille les identités et où le multiculturalisme dévoile son caractère multiconflictuel, on baisse les yeux de gêne quand il nous vante la généralisation du métissage, la fin des frontières et l’émergence un peu partout sur la planète « d’entrepreneurs nomades qui circulent sans problèmes entre les “cultures” du monde entier ».

À croire que notre observateur s’est réfugié dans le pays enchanté des Bisounours, et que c’est de là, à travers une paire de jumelles mal réglée, qu’il observe péniblement la réalité. Quelques semaines après les attentats du 13 novembre, il publiait deux pages dans Libération pour réclamer des toilettes publiques « transgenres » à côté de celles pour les hommes et les femmes. Gageons que l’histoire en train de se réveiller ne fera bientôt qu’une bouchée d’une pensée hors sol qui a contribué à nous mener dans l’impasse où nous sommes.


Mon dîner chez les cannibales
de Ruwen Ogien,
publié le 2 mars 2016,
chez Grasset,
à Paris,
320 pages
ISBN-13 : 978-2246802297


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L'école doit-elle enseigner le bien et le mal ? La morale laïque ? Laquelle ? (vidéo)

vendredi 8 avril 2016

Rémi Brague : Y a-t-il un islam des Lumières ?

Extraits d’un article du Point (de Paris) paru le 18 novembre 2015.

Rémi Brague (ci-contre), vous avez affirmé que l’islam a un « lien génétique avec la violence »...

– Je récuse l’image biologique, qui n’est pas de moi. J’ai simplement rappelé que les assassinats de Paris avaient un précédent. Le Prophète avait fait la même chose lorsqu’il n’était plus persécuté à La Mecque, mais au pouvoir à Médine. Il avait envoyé des assassins tuer trois chansonniers, l’équivalent des journalistes à l’époque. Les tueurs de Charlie Hebdo s’inspiraient d’une manière trop littérale de celui que le Coran appelle le « beau modèle ». Ils ont dû se dire que, puisque le Prophète l’avait fait, c’était licite. Je souhaiterais que ces événements invitent à une réforme ou à une reconsidération des sources de l’islam, sur lesquelles je suis moins optimiste que Tahar Ben Jelloun.


Le 26 novembre 2013, le pape a écrit que « l’affection envers les vrais croyants de l’islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations, parce que le véritable islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence ». Rémi Brague, dans un article de la revue « Commentaire » (printemps 2015), vous faites part de votre perplexité sur le jugement du pape.

– Je suis en effet perplexe. Car qui a le droit de dire ce qu’est le véritable islam ? Si quelqu’un le peut, ce n’est certainement pas un non-musulman. Que dirait-on si le dalaï-lama disait : « Voici le vrai christianisme et voici le faux » ? L’un des graves problèmes des musulmans est justement qu’il n’y a personne pour dire ce qu’est le « vrai islam ». L’absence d’une autorité centrale relativise toujours la légitimité de celui qui parle. Car les gens de l’État islamique disent aux « modérés » : c’est vous, les mauvais musulmans ; vous êtes des tièdes, des traîtres, etc. Quant à leur drapeau noir [voir encadré ci-dessous], c’est une sorte de citation de celui de la révolution qui, en 750, a renversé la dynastie des Omeyyades pour instaurer le califat des Abbassides. En revanche, brûler vif quelqu’un, comme le pilote jordanien, c’est trahir une déclaration du Prophète. Car le feu, c’est l’enfer, et seul Dieu a le droit d’y avoir recours. Du coup, l’islam acceptera la décapitation, ce qui n’est d’ailleurs pas très sympathique non plus. « Contextualiser », comme on le clame ? Mais qui va pouvoir dire que le même contexte ne peut se reproduire si certains musulmans prétendent que l’islam est menacé ? Si le Prophète est le « bel exemple » dans telle circonstance, même conjoncturelle, pourquoi ne pas l’imiter ?

[...]

Ce malheur ne s’exprime-t-il pas à travers le fossé entre les intellectuels de culture musulmane et ces musulmans que l’islam des Lumières n’intéresse pas ?

– Je suis heureux que vous parliez de l’islam des Lumières. La première lumière à faire aujourd’hui concerne les origines mêmes de l’islam. Vous avez évoqué le récit traditionnel sur la naissance du Coran, dicté à Mahomet, puis mis par écrit sous le calife Othman. Or, plus aucun savant n’accepte ce récit, qui est plein de contradictions. On découvre des sources des récits coraniques dans les textes apocryphes juifs et chrétiens. La date réelle de la rédaction du Coran est controversée. On y voit de plus en plus une œuvre collective. Et même le cadre de toute cette histoire n’est peut-être pas uniquement le Hedjaz [la région ouest de l’actuelle Arabie saoudite]. Il y a là tout un travail à faire. Quelques musulmans s’y attellent déjà. Souhaitons qu’ils soient plus nombreux et qu’on les écoute dans leur communauté.

L’islam des Lumières est-il une fiction pour vous ?

– Il l’est, hélas !, en grande partie. Le fameux hadith sur le devoir de chercher le savoir, même en Chine, est en fait un éloge des gens qui vont chercher, justement, des hadiths... Il y a eu des gens éclairés et éclairants, mais sans grande influence sur la société. Notamment parce que la philosophie, qui a joué un grand rôle dans le décollage intellectuel de l’Europe, n’a jamais été institutionnalisée en islam. Farabi, Avicenne, Averroès étaient d’immenses philosophes, mais la philosophie n’était pas leur métier. Il y avait des écoles où l’on enseignait le droit islamique, mais pas les sciences profanes. Ainsi, la prétendue « plus vieille université du monde », la Zitouna de Kairouan, n’était pas une université en notre sens. En Europe médiévale, tous les juristes, médecins, théologiens avaient commencé par faire un peu de philosophie. Les Arabes ont eu au VIIe siècle la chance de s’emparer des régions les plus fécondes intellectuellement. Les grands penseurs de l’Antiquité tardive, philosophes, astronomes, médecins, venaient d’Égypte ou de l’actuelle Turquie, d’Irak, de Syrie et de Perse. Les Arabes ont « ramassé la cagnotte » en parvenant à unifier ces cultures par une même langue et en traduisant les textes philosophiques et scientifiques du syriaque ou du grec à l’arabe, pour ensuite les prolonger.


Averroès prônait-il « la tolérance » ? Rémi Brague réplique à Luc Ferry

[...]

Dans votre article consacré au « vrai islam », vous affirmez que celui-ci n’est pas qu’une religion, mais aussi une législation constituant une totalité organique. Peut-on aider les musulmans à dissocier les deux pour s’adapter à la laïcité ?

– Ce n’est évidemment pas aux non-musulmans de procéder à ce que certains appellent la « réforme de l’islam ». Elle ne peut venir que des musulmans eux-mêmes. Notre erreur est de projeter sur les autres notre vision de ce qu’est la religion, vision issue du christianisme. Nous disons aux musulmans : nous acceptons votre religion, mais sans la charia. Sans comprendre que l’islam est un système de normes où l’unique législateur légitime est Dieu. Comment voulez-vous qu’à leurs yeux les lois de la République fassent le poids ? Mettons-nous à leur place. Je ne partage pas leur raisonnement, mais il a sa cohérence. Si dans le Coran il est dit deux fois aux femmes de se voiler, M. Hollande y peut-il quelque chose ? Tant que les musulmans ne procéderont pas à une autre lecture de leurs sources, le Coran et les hadiths, nous serons dans une impasse. Si le Coran a Dieu pour auteur, une loi humaine peut-elle s’y opposer ? Répéter que l’islam doit se soumettre aux lois de la République n’est pas très crédible.

[...]

Faut-il interdire le voile à l’université ?

– Le problème est de savoir ce que l’on entend par cette « interprétation » dont tout le monde parle. Saint Paul a demandé aux femmes de prier voilées. Mais il n’était qu’un homme vivant dans une culture qui avait des habitudes vestimentaires déterminées ; on peut donc remonter de la lettre (se voiler) à l’intention (s’habiller décemment). Tandis que l’auteur de l’injonction de se voiler dans le Coran est censé être Dieu lui-même qui, éternel et omniscient, a prévu tous les cas. La seule « interprétation » possible sera alors celle du sens du mot « voile » : légère mantille ? foulard ? prison noire ambulante ? Si c’est Dieu qui le demande, il n’est pas commode de passer outre ses ordres. En tant que professeur d’université, je ne vois pas comment on pourrait y interdire le foulard si les étudiantes sont majeures...

Est-ce que cette progression de l’islam en Europe est le signe d’un déclin spirituel de l’Occident, comme l’affirment certains ?

[...]

– Osons poser les bonnes questions. Vous pensez que les immigrés vont vous submerger ? Mais vous n’avez pas d’enfants. De quoi vous plaignez-vous ? Vous craignez et enviez à la fois ces gens qui « y croient » tellement qu’ils se font sauter ? Mais vous crachez sur vos propres traditions religieuses. De quoi vous plaignez-vous ?

Si l’islam doit se réformer, l’Occident doit lui aussi procéder à une « réforme intellectuelle et morale », comme disait Renan. L’Occident dispose en lui des ressources spirituelles nécessaires. Encore faut-il qu’il accepte d’y puiser.


Incidemment, parce que Tahar Ben Jelloun, le romancier, a prétendu dans le même numéro du Point qu’« Il n’y a jamais eu de drapeau noir dans l’islam », on trouvera ci-dessous quelques faits sur l’étendard noir de Daech :

– Seuls les hadiths (qui relatent paroles, faits et gestes attribués au prophète), et non le Coran, font mention d’un étendard du prophète, de couleur blanche, noire ou jaune.

– La bannière noire est citée dans plusieurs prophéties évoquant la fin des temps et le retour du Mahdi (envoyé d’Allah).

– Un hadith est plus souvent rappelé : « Du Khorassan (Afghanistan) émergeront les bannières noires que nul ne pourra refouler...».

– Selon les hadiths, le prophète a ainsi combattu à différents moments en brandissant des étoffes noires ou blanches. Ce qui explique pourquoi salafistes et djihadistes utilisent aujourd’hui ces deux couleurs (les talibans afghans arborent une bannière blanche).

- « Ce drapeau a retrouvé un rôle prééminent durant le VIIIe siècle, alors qu’il était employé par le chef de la révolution des Abbassides Abou Mouslim qui dirigea une révolte contre le clan et le califat des Omeyyades », selon M. Difraoui.

- « La couleur noire est évidemment l’emblème de la révolte (...), le symbolisme est assez clair », confirme Constant Hames, islamologue français.

– Le texte en blanc sur fond noir en haut du drapeau est le début de la « chahâda » (« Il n’y a de dieu que Dieu »), premier pilier de l’Islam et profession de foi des musulmans. Au centre, le sceau du prophète, — ou prétendu tel — en forme de cercle. Trois mots y sont inscrits, dans une calligraphie rudimentaire, dans le style koufique : Allah (Dieu), Rasoul (prophète), Mahomet, qui doivent être lus de bas en haut.

– Le sceau est celui que l’on retrouve au bas de missives adressées « aux rois de la Terre » et attribuées à Mahomet — dont l’authenticité est d’ailleurs discutée —, qui appellent les souverains d’Éthiopie, de Perse, de Byzance, du Bahreïn et d’Égypte à embrasser l’islam.

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Ali Harb : « L’islam ne peut pas être réformé »

François Jourdan : Islam et christianisme, les impasses du dialogue interreligieux actuel


Ali Harb : « L’islam ne peut pas être réformé »

Ali Harb (ci-contre) est un écrivain et philosophe libanais. Il est professeur de philosophie à Beyrouth. Nous ne partageons pas tous ses constats ou opinions ; mais son éclairage en direct du Levant nous paraît intéressant pour la lumière qu’il projette sur l’islam, philosophique et politique.

Quelle relation l’islam entretient-il avec le terrorisme qui sévit actuellement partout dans le monde ? 

Depuis les attentats du 11 septembre, cette question fait souvent la une de la presse et déchaîne des polémiques passionnées, voire haineuses. Certains affirment que le terrorisme est une aberration n’ayant aucun rapport avec l’islam en tant que tel ; ils sont traités d’aveugles. D’autres pensent que cette religion, aux antipodes du christianisme, est fondamentalement violente ; ils sont qualifiés d’islamophobes. 

Les deux camps font parfois référence à tel ou tel verset du Coran, espérant par ce moyen démontrer la barbarie de l’islam ou bien sa nature tolérante. Mais procéder ainsi, c’est oublier qu’une religion ne peut jamais être réduite à un livre fondateur, puisqu’elle est avant tout une pratique millénaire qui s’est cristallisée en une multitude d’institutions et de formes culturelles ; c’est comme ramener tous les régimes communistes au seul Capital de Marx.

Un tel retour aux textes fondateurs pour y déterrer l’essence d’une religion, Ali Harb refuse de le pratiquer. Selon cet écrivain et philosophe libanais, une simple lecture du Coran montre que celui-ci dit tout et son contraire. Il faudrait donc adopter une méthode différente, aborder l’islam sous un autre angle : en tant que doctrine du salut, c’est-à-dire comme un système de pensée qui, à l’instar du christianisme et du judaïsme, mais également des « religions » du XXe siècle telles que le communisme et le fascisme, prétend détenir la vérité absolue. Pareille approche dévoile un potentiel terroriste bien réel inhérent à l’islam, idée que Harb développe dans son dernier ouvrage, Le Terrorisme et ses créateurs : le prédicateur, le tyran et l’intellectuel.


Il semble que la définition implicite du terrorisme qui sous-tend les thèses de votre livre est assez large, qu’elle s’applique autant à des actes de violence qu’à des systèmes de pensée…

— En effet, je pense que le terrorisme est surtout une attitude intellectuelle, celle de l’homme qui se croit le seul possesseur de la vérité absolue, le seul autorisé à parler en son nom. Cette vérité pourrait relever du domaine religieux, politique, social ou moral ; elle pourrait concerner Dieu, la nation, le socialisme, la liberté ou l’humanisme. Le terrorisme est également une manière d’agir : celui qui se croit l’unique possesseur de la vérité se comporte avec l’autre, le différent ou l’opposant, en ayant recours à une logique de l’exclusion, que ce soit au niveau symbolique — le takfir et l’excommunication, la déclaration de quelqu’un comme traître à la patrie — ou au niveau physique — l’éradication, le meurtre. La devise du terroriste : pense comme moi, sinon je t’accuse et te condamne. C’est en ce sens que le terrorisme est perpétré par le prédicateur détenteur d’un projet religieux, le tyran porteur d’un projet politique, ou l’intellectuel promoteur d’un projet révolutionnaire pour transformer la réalité. Le prédicateur excommunie, le tyran condamne et déclare quelqu’un comme traître, l’intellectuel théorise et le militant ou le jihadiste agit et tue. D’ailleurs, le sort de toute pensée fanatique, de toute doctrine sacrée, est de se transformer en un régime totalitaire ou en une organisation terroriste. Ainsi, des régimes laïques tels que le stalinisme, le nazisme et d’autres, théocratiques, comme le régime de Khomeiny ou le mouvement des Frères musulmans, sont sur un pied d’égalité.


Le terrorisme islamiste a-t-il subi l’influence de ces régimes totalitaires ?

— Les promoteurs des nouveaux projets religieux ont sans doute été influencés par les exemples de Franco, d’Hitler et de Mussolini, par leurs moyens de gouverner et leurs techniques de contrôler les hommes en les mobilisant et les remodelant pour en faire un troupeau scandant inlassablement un même slogan. Ce dualisme du dirigeant déifié et de la foule qui l’adore est une création assez récente. Mais d’un autre côté, les régimes totalitaires, malgré la modernité et la laïcité de leurs projets, sont une rémanence de la pensée religieuse, comme en témoigne la sacralisation de leurs doctrines et de la figure du dirigeant unique.

Dans quel sens dites-vous qu’un musulman modéré et tolérant est une chose qui n’existe pas ?

— Toute religion monothéiste est en soi, de par sa définition même, un réservoir inépuisable de pratiques violentes. [Note du carnet : nous croyons modérément dans cette idée reçue quant aux pratiques violentes à moins d’admettre que toute personne militante, même athée, peut paraître violente ne fût-ce qu’en paroles ou par son refus du compromis.] C’est l’une de ses potentialités toujours présentes, une sorte de virus logé au sein de ses gènes culturels. Tant que la religion est fondée sur l’exclusion de l’autre, sur le dualisme du croyant et de l’impie, du fidèle et de l’apostat, il est impossible de la comprendre autrement. Dans l’islam, la violence est encore accrue par un dualisme supplémentaire, celui de la pureté et de la souillure. C’est le scandale de la pensée religieuse islamique : le non-musulman est un être souillé, impur ; c’est une des plus viles formes de violence symbolique. De là vient mon affirmation qu’il n’y a pas de musulman fidèle aux dogmes et pratiques de sa religion qui soit modéré ou tolérant, sauf s’il est hypocrite, ignorant de sa doctrine ou en a honte. L’exemple le plus flagrant est la relation entre sunnites et chiites. L’ouverture de ces deux groupes, l’un vis-à-vis de l’autre, ne s’est pas faite, après des siècles de conflits et d’hostilité, grâce à de prétendues valeurs de modération et de tolérance qui seraient inhérentes à leurs doctrines, mais à cause de leur intégration dans les institutions de la société moderne : l’école, l’université, le marché économique, l’entreprise… Et lorsque chacun a régressé vers sa doctrine originelle, le conflit a éclaté de nouveau, mais d’une manière encore plus cruelle et destructrice, comme en témoignent actuellement les guerres dévastatrices entre les milices sunnites et chiites, ce qui me fait dire que nous sommes en présence de deux « religions » plus hostiles l’une à l’autre qu’envers l’Occident ou Israël. Tel est le sort de celui qui tient radicalement à préserver la pureté de son identité et de ses origines : exercer le racisme, l’extrémisme et la violence sous leurs formes les plus horribles. Ainsi, les jihadistes sunnites et chiites sont pareils, tous étant fondamentalement takfiristes, mus par la vengeance et la volonté d’éradiquer l’autre.

Vous dites que les religions ne deviennent tolérantes qu’après leur défaite. La seule solution pour nos sociétés serait-elle donc de vaincre l’islam comme l’Europe a vaincu le christianisme durant le siècle des Lumières ? Ou bien l’islam peut-il être réformé ?

— L’islam ne peut pas être réformé. Les tentatives de réformes qui se sont succédé depuis plus d’un siècle, que ce soit au Pakistan, en Égypte ou ailleurs, ont toutes échoué et n’ont engendré que des modèles terroristes. C’est pourquoi je ne compte pas sur le renouveau du discours religieux réclamé par certains musulmans et même certains laïques. La seule issue est la défaite du projet religieux tel que l’incarnent les institutions et les pouvoirs islamiques avec leurs idées momifiées et leurs méthodes stériles. Par ailleurs, je suis très critique à l’égard du concept de « tolérance », l’un des scandales de la pensée religieuse en général, puisqu’il implique une sorte d’indulgence de la part du croyant envers l’autre différent de lui, tout en considérant en son for intérieur que cet autre est un pécheur, un impie et un renégat, ou même une honte pour l’humanité. Ainsi, la tolérance annule toute possibilité de dialogue ; seule la pleine reconnaissance d’autrui permet à quelqu’un de briser son narcissisme, de dialoguer avec l’autre, de l’écouter et d’en tirer bénéfice afin de créer des espaces de vivre-ensemble d’une manière fructueuse et constructive.


Peut-on comprendre la montée actuelle du terrorisme comme un signe du dynamisme et de la vitalité de l’islam, ceci étant donné que vous considérez la violence comme une des potentialités inhérentes à toute religion monothéiste ?

— Parler de la vitalité du phénomène religieux nous ramène à une formule célèbre attribuée à Malraux et concernant le « retour du religieux ». La religion est évidemment de retour, mais c’est un retour terrifiant qui a transformé le jihadiste en un prince terroriste, en un monstre et un bourreau. Mais il ne faut pas se laisser ensorceler par des mots tels que « retour » ou « vitalisme ». Tout phénomène ou activité possède deux aspects : initialement bénéfique, il peut dégénérer et produire des effets nocifs si l’on ne réussit pas à le modifier pour le faire évoluer. C’est ce qui arrive actuellement en France : son modèle social et économique, le meilleur en Europe, s’est usé et a maintenant besoin d’être renouvelé, ce que la France semble incapable de faire. Pour toutes ces raisons, je dis que le projet religieux de l’islam, ainsi qu’il a été reformulé il y a plus d’un siècle, n’exprime ni vitalité ni créativité ; il se réduit à une simple régression vers le passé, une réaction, motivée par un désir de vengeance contre l’Occident qui a réveillé la civilisation islamique de son sommeil. Je dis également que le projet de l’islam contemporain a échoué partout où des islamistes se sont emparés du pouvoir, et que des organisations terroristes comme Daech et ses semblables travaillent eux-mêmes à leur propre destruction et à celle du projet religieux en général. J’entends par là que les sociétés arabes devraient traverser tous ces malheurs, ces catastrophes, ces massacres et ces guerres civiles afin de se convaincre que l’islam n’est plus valable pour construire une civilisation développée et moderne. Il n’y a pas de réconciliation possible entre l’islam et la modernité ou l’Occident. Le projet islamiste d’établir un califat et le règne de la charia est une régression par rapport aux acquis de la civilisation. La seule issue, s’il y en a une, pour sortir de cette impasse, c’est d’accomplir un travail d’autocritique, de désislamisation, afin de retirer le qualificatif d’« islamique » à nos partis politiques, nos États et nos sociétés. Seulement alors serons-nous capables de s’ouvrir à l’autre, de traiter avec notre tradition et le monde qui nous entoure d’une manière constructive et créative, et de contribuer ainsi au progrès de la civilisation.


Quelle est la nature de la relation entre le terrorisme et les régimes arabes qui se prétendent laïques ?

— Les régimes arabes n’ont jamais été ni laïques, ni démocratiques, ni progressistes. Ces mots ne sont que des slogans vides de sens dont la fonction est de légitimer la prise du pouvoir. Ces régimes engendrent le terrorisme qui, à son tour, leur fournit une raison d’être, une justification pour se maintenir au pouvoir et exercer encore plus d’oppression.


Pourquoi dites-vous que les élites intellectuelles ont contribué à la montée du fondamentalisme religieux ?

— Ils y ont contribué de deux manières. Premièrement, par l’échec de leurs projets de modernisation et de réforme. Leur attitude était utopique. Ils se sont comportés avec les idées qu’ils ont proposées d’une manière simpliste, les prenant pour des vérités absolues, des modèles préétablis n’ayant besoin d’aucune modification pour pouvoir s’appliquer à la réalité. Tandis qu’une idée, en passant d’une personne à une autre, d’une société à une autre, doit subir une sorte de transformation créative afin qu’elle puisse être efficacement implémentée dans un domaine ou un autre. Deuxièmement, certains intellectuels ont soutenu les régimes despotiques, dans leurs deux versions laïque et théocratique, sous prétexte que ceux-ci luttaient contre l’hégémonie des grandes puissances étrangères et à leur tête les États-Unis. Le plus fameux parmi ceux qui ont défendu cette position est probablement Chomsky, qui considère que la crédibilité de l’intellectuel se mesure en fonction de son opposition à la politique des États-Unis. Il a tracé le chemin à beaucoup d’intellectuels arabes qui se sont ainsi jetés dans les bras des tyrans.

Source : L’Orient littéraire (Beyrouth, Liban)

Voir aussi

Rémi Brague sur l’islam, la culture classique et l’Europe

Rémi Brague — Sur le « vrai » islam

Islam et christianisme : les impasses du dialogue interreligieux actuel


Rémi Brague : « Dans les gènes de l’islam, l’intolérance »

Meilleur « vivre-ensemble » grâce à la connaissance ?

« Un Dieu, trois religions »

Histoire — « On a trop souvent mythifié el-Andalous »

Manuel d’histoire (2) — Chrétiens tuent les hérétiques, musulmans apportent culture raffinée, pacifique et prospère en Espagne

Rémi Brague : « Notre modernité n’ose pas revendiquer ses racines chrétiennes »

jeudi 7 avril 2016

L'utilité du français pour un emploi est-elle quasi nulle à Montréal pour les immigrants récents ?

L’utilité du français pour un emploi est-elle quasi nulle à Montréal pour les immigrants récents ?

C’est la question qu’on peut se poser quand on apprend que « les immigrants récents anglophones qui ne connaissent pas le français font aussi bien sur le marché du travail que les nouveaux arrivants qui connaissent les deux langues officielles du Canada ».

Exigence automatique du bilinguisme à Montréal (en fait de l’anglais)

Une des raisons qui expliquent les difficultés dans le marché du travail des nouveaux arrivants francophones, c’est l’exigence généralisée du bilinguisme, surtout dans la région de Montréal. « C’est clair que c’est un problème », a signalé Michèle Vatz-Laaroussi, professeure en travail social à l’Université de Sherbrooke. « Les immigrants francophones qui arrivent n’ont pas cette qualification-là. » Les organismes en immigration réclament depuis longtemps des cours gratuits pour ces francophones, mentionne-t-elle.

L’auteur de ces lignes a connu des patrons montréalais francophones qui exigeaient le bilinguisme de leurs manutentionnaires qui n’avaient aucun contact avec les clients étrangers, mais plutôt pour parler au 10-20 % du personnel interne anglophone unilingue. Une de ces entreprises avait même un certificat de [lente] francisation.

Exigence déplacée

Les employeurs ont souvent « la mauvaise habitude » d’exiger le bilinguisme « par automatisme », souligne Anait Aleksanian, directrice générale du Centre d’appui aux communautés immigrantes de Bordeaux-Cartierville (CACI). Il faut souvent « négocier » avec les employeurs afin qu’ils acceptent d’embaucher un immigrant qui ne parle pas anglais quand la connaissance de cette langue n’est pas nécessaire, relate-t-elle. L’organisme donne 43 classes de français par session et cinq classes d’anglais, toutes à temps partiel. Les cours de français sont gratuits, mais il y a des frais d’environ 100 $ par session pour les cours d’anglais.

Georgina Kokoun, coordonnatrice du Regroupement des organismes en francisation du Québec (ROFQ), constate que la plupart des offres d’emplois dans la région de Montréal mentionnent l’exigence du bilinguisme. « On voit rarement des postes où on demande juste le français. Il faut être bilingue. »

« J’ai une amie du Sénégal qui m’a dit : “L’immigration au Québec, c’est du dol, c’est comme une arnaque. On te dit que tu peux travailler au Québec en français comme tu le fais dans ton pays.” »

Moins de chômage avec le temps

Pour tous les immigrants, les taux de chômage s’amenuisent avec le temps. Ainsi, pour les immigrants qui sont arrivés depuis plus de cinq ans au Québec, mais moins de dix ans, le taux de chômage des unilingues francophones chute de plus de 9 points de pourcentage, à 13,8 %, encore un peu plus que le taux de 11,4 % des immigrants qui ne connaissent que l’anglais, a compilé Brahim Boudarbat.

Après plus de dix ans de présence au Québec, les immigrants affichent des taux de chômage équivalant à ceux de l’ensemble des résidants de la région métropolitaine de Montréal, soit 8,9 %. Les immigrants qui connaissent autant le français que l’anglais se distancient des autres, avec un taux de chômage de 7,9 %, soit à peu près le même taux que la main-d’œuvre bilingue de la région. Onze pour cent des immigrants qui ne parlent qu’anglais sont en chômage, tandis que parmi ceux qui ne parlent que français, le taux de chômage s’élève à 10 %, soit le même pourcentage que l’ensemble des unilingues francophones de la région montréalaise.


Plus de détails




Santé — Le dangereux mélange de la pilule et de la cigarette

Les maladies cardio-vasculaires guettent les femmes de moins de 45 ans.

Une étude épidémiologique d’une ampleur inédite, à laquelle ont répondu près de 5 500 femmes, montre que les jeunes femmes sont concernées au premier chef par les maladies cardiovasculaires. Paradoxalement, plus elles cumulent les facteurs de risques tels que le tabac et la pilule, moins elles en sont informées.

Sensibiliser, mais aussi et surtout vaincre les clichés. C’est l’ambition portée, en cette journée de mobilisation nationale du jeudi 7 avril, par l’opération « Sauvez le cœur des femmes ». Car décidément non, les maladies cardiovasculaires ne sont pas réservées aux hommes âgés et rattrapés par les excès passés. Une femme sur trois meurt aujourd’hui d’un infarctus du myocarde, d’une angine de poitrine (angor) ou d’un accident vasculaire cérébral (AVC). Il s’agit de la première cause de mortalité chez les femmes, bien avant les cancers – respectivement 42% des décès, contre 27% pour les cancers, relève la Fédération française de cardiologie.

Autre réalité inquiétante : 50% des décès dus aux maladies vasculaires touchent des femmes qui ont entre 20 et 45 ans. Et dans 60% des cas, le tabac est incriminé. Mais en marge de la réalité glaçante des chiffres, il ressort de la vaste étude épidémiologique commandée en 2015 aux professionnels de santé par l’association Ajila, que la perception des risques liés aux maladies cardiovasculaires chez la femme reste en grande partie biaisée. Les fumeuses, par exemple, sont ainsi les moins au fait des menaces sur leur santé. Première étude épidémiologique centrée sur la femme Dans la plupart des études épidémiologiques sur les maladies cardiovasculaires, le panel étudié réunit, pour ordre de grandeur, 80% d’hommes et 20% de femmes. Certes, davantage d’hommes meurent encore prématurément de ces pathologies, mais, insistons un peu, le nombre de femmes concernées a bondi ces dernières décennies.



ECR — La surprenante ignorance de Georges Leroux et la sélectivité de Daniel Baril

Lettre ouverte de Daniel Baril, Conseiller au Mouvement laïque québécois et à l’Association humaniste du Québec, des organismes qui ne portent pas le christianisme dans leur cœur.

Quelques commentaires de ce carnet [entre crochets en italique.]

Le texte de M. Baril est en retrait et précédé d'un grand guillemet rouge («).


Texte de M. Baril :

«
Dans son livre, le philosophe présente une défense complaisante et naïve du cours ECR, ignorant la manière dont il est enseigné

Les considérations philosophiques de Georges Leroux demeurent totalement décrochées des contenus d’enseignement et à mille lieues de la réalité de la classe, estime l’auteur.

On ne peut qu’être d’accord avec Georges Leroux lorsqu’il affirme, dans son entrevue au Devoir, que le cours Éthique et culture religieuse doit être remis en question : « Il faut voir ce que les élèves ont appris, ont retenu. Est-ce que ça marche sur le terrain ? Est-ce que les profs sont bien formés ? etc. Toutes ces questions doivent faire partie d’un processus d’évaluation complexe », faisait-il valoir.

[Note du carnet : Encore faudrait-il préciser ce que « marche » veut dire : le cours n’est pas encyclopédique, ne prescrit quasiment rien de précis pour ce qui est des faits, des phénomènes religieux à étudier, aucun doctrine n’est à connaître vraiment. 

On ne pourra donc demander aux enfants soumis à une évaluation commune (et donc comparable) d’énoncer des faits sur les religions ou l’éthique (à part une série « d’entraves au dialogue ») et encore moins de les expliquer.

Faudra-t-il donc évaluer un changement idéologique des enfants ? Mais lequel ? Leur faire dire que tout le monde il est gentil, toutes les religions sont dignes de respect ? Aucune ?]

«Cela, en marge de son dernier essai, Différence et liberté (Boréal), qui en est pourtant un ouvrage de défense et de promotion tous azimuts du cours ECR. On a beau chercher dans les 350 pages de cette brique un quelconque questionnement sur les orientations du cours ou une quelconque remise en question des contenus, on n’en trouve aucun. Tous les écrits de M. Leroux sur le cours ECR pèchent par une approche intellectualiste dont les ancrages avec les contenus ne vont pas au-delà des pieux énoncés du « vivre-ensemble » et de la « pratique du dialogue ». Ses considérations philosophiques demeurent totalement décrochées des contenus d’enseignement et à mille lieues de la réalité de la classe.

[C’est exact. De toute façon, dans la réalité, nous le tenons de milieux bien informés dans certaines commissions scolaires, le cours ECR est la première victime quand on manque de temps pour d’autres matières ou d’autres activités plus importantes comme le français ou le sport.]

«Au Devoir, l’auteur déplore que l’islam ne fasse pas partie des contenus du cours. C’est dire à quel point il ignore les contenus de ce programme qu’il a pourtant contribué à mettre sur pied. L’islam fait bel et bien partie des contenus obligatoires, tant au primaire qu’au secondaire, comme on peut le lire dans le programme : « L’enseignant doit s’assurer que […] l’islam est traité à plusieurs reprises au cours d’un cycle. » Cela, au même titre que le christianisme, le judaïsme, les religions orientales et les spiritualités amérindiennes.

[Leroux a tort stricto sensu : le programme demande bien de parler un peu de l’islam, mais nous pensons que le philosophe aurait voulu qu’on enseignât davantage les doctrines de l’islam pour lutter contre le radicalisme. Notons, au passage, que Leroux semble avoir un faible pour l’islam qu’il idéalise d’une certaine façon, il faut l’avoir entendu la gorgée nouée se souvenir avec nostalgie d’un voyage de jeunesse à Damas sur le sujet. Il pense aussi que c’est la « nouvelle culture, islamique, [qui] permettait ce dialogue authentique » entre Jean Damascène et l’islam. Oubliant que c’est Jean Damascène, habitant d’une ville encore très majoritairement chrétienne, qui s’intéresse à l’islam et nullement l’inverse. Bref, d’« un dialogue » à sens unique.

Mais l’étude des doctrines comparées est en fait exclu du cours ECR, le volet religion ne s’intéresse qu’à la surface, aux rites, aux phénomènes, aux récits, mais jamais bien en profondeur et aucun texte précis ne doit obligatoirement être étudié.

Extrait du préambule du programme du secondaire (p. 4/86)

Pour l’avocat Me Mark Phillips, ECR est tout sauf un cours d’histoire des religions. En réalité, le programme ECR interdit de donner un tel cours :



Ainsi, le programme ECR interdit de présenter les religions de manière séquentielle et linéaire, mais prescrit qu’elles doivent être présentées en juxtaposition entre elles et avec des êtres mythiques et surnaturels. Ce qui ne veut pas dire, en passant, que tous les professeurs suivent ces prescriptions.

De toute façon, il est très douteux que l’enseignement des doctrines de l’islam par une athée québécoise féministe ait le moindre effet positif sur de jeunes musulmans tentés par la radicalisation.]

«On remarque que la philosophie humaniste est exclue de la liste.


[Ce n’est pas exact. Voir un extrait du site gouvernemental sur le contenu du cours ECR :


Ainsi que dans le programme du secondaire (p. 45 [543]), chapitre 9 : 


Voir aussi L’athéisme bien enseigné grâce à certains cahiers d’éthique et culture religieuse. Et puis C’est à l’école que je suis devenu athée, lors d’un cours d’histoire des religions.]

«Que dit Georges Leroux au sujet de cette exclusion de l’incroyance, de l’athéisme ou de la non-observance religieuse ? « Ce reproche est mal fondé : dans leur essence, les conceptions séculières relèvent justement de la discussion éthique et sont pleinement présentes dans le programme », écrit-il.


[Georges Leroux n’a pas tort. Les conceptions « séculières » auront d’ailleurs probablement le dessus dans les discussions « éthiques » car elles épousent la doxa distillée tous les jours par les médias dominants. Elles paraîtront « normales », moins contraignantes, plus « naturelles ». Voir Cours de rhétorique et de décryptage des médias à l’école plutôt que des cours d’éducation civique et morale et de débats reproduisant le doxa médiatique. ]

«Le fait que le volet éthique soit construit sur un humanisme non religieux règle selon lui le problème de l’exclusion de l’incroyance des contenus du volet religieux. Le volet éthique ne discute aucunement des interprétations non religieuses du monde et des modes de vie sans référence au religieux.

[Cette dernière phrase nous paraît creuse ou fausse. Quand les manuels parlent d’avortement ou du clonage, ils présentent des prises de position sans aucune référence au religieux. C’est le moins qu’on puisse dire. Les débats éthiques sont en pratique souvent biaisés par le prêt-à-penser très « séculier ». Voir  Omissions et critiques pédagogiques du chapitre sur le clonage d’un livre d’ECR pour la 2e secondaire et Erreurs et imprécisions dans le chapitre sur le clonage d’un livre d’ECR pour la 2e secondaire.]

«Un silence n’annule pas une omission. Ensuite, l’auteur ajoute : « Rien ne serait plus dommageable à un programme d’éducation au pluralisme que la mise en contradiction systématique du religieux et du séculier. Insister donc sur la séparation de la représentation non confessionnelle de la culture religieuse et des conceptions séculières, c’est protéger l’objectivité. » Exit la formation de la pensée critique.

Autrement dit, pas question de critiquer la religion ni de contrebalancer la présentation des croyances et mythologies religieuses par le fait qu’une majorité de citoyens vit très bien sans références religieuses. M. Leroux a dit et écrit à plusieurs reprises qu’« un programme de culture religieuse doit inculquer le respect absolu de toute position religieuse ». C’est ce qu’il répète en d’autres mots dans son dernier ouvrage où, selon ce qui y est insinué, critiquer les religions signifie être hostile aux religions. On aura remarqué la communauté de pensée avec ceux qui affirment que critiquer l’islam, c’est faire preuve d’islamophobie.

Plusieurs sophismes

L’auteur consacre dix pages aux objections laïques envers le cours ECR dans lesquelles il concentre ses attaques antilaïques contre le Mouvement laïque québécois, mais sans jamais citer aucune phrase ni même donner aucune référence des écrits du MLQ. Pour la rigueur intellectuelle, il faudra repasser. Son analyse n’est alors basée que sur des impressions subjectives fondées sur on ne sait quoi, ce qui amène le philosophe à commettre plusieurs sophismes. Par exemple, le fait que le MLQ réclame le retrait du « volet culture religieuse » du cours ECR semble signifier à ses yeux que les « laïcistes ultrarépublicains », comme il nous appelle, sont contre la culture religieuse en soi.

En raison de son approche exclusivement intellectualiste et de son étonnante méconnaissance des contenus du cours, M. Leroux est convaincu que les contenus religieux sont des contenus culturels, comme en témoigne l’expression « représentation non confessionnelle de la culture religieuse » citée plus haut. Le cours transmet pourtant les croyances, les dogmes et les pratiques de toutes les religions du monde.

[Très très peu et ces rapprochements peuvent très bien, chez les jeunes enfants, diminuer la crédibilité de leur proche tradition religieuse. Enfin, sans doute, chez les moins convaincus.

Pour dire vrai, M. Baril nous paraît un peu extrémiste. Le cours n’est pas du tout un cours religieux, il doit enseigner un vague respect de la religion (pas de manière très convaincante et pas en éthique nécessairement), c’est ce vague respect qui horripile M. Baril.]


«D’un enseignement confessionnel, nous sommes passés à un enseignement multiconfessionnel. Comment peut-on penser transmettre aux enfants de 6 ans des « représentations non confessionnelles » de croyances confessionnelles telles que la Révélation, les anges, le paradis, l’Immaculée Conception, la réincarnation, le déluge, le créationnisme, les rois mages, les miracles, la résurrection, l’ascension de Mahomet, la naissance de Bouddha ?


[M. Baril oublie Superman, les divinités mythologiques, le père Noël, le Noël des souris, etc.]

«Georges Leroux a-t-il jeté un coup d’œil aux manuels utilisés en classe ? Est-il au courant des devoirs que l’on fait faire aux élèves ? Sait-il qu’on leur demande de rédiger des prières, d’illustrer leurs croyances, de présenter leurs rituels religieux, de témoigner de leurs pratiques, d’apprendre à manger hallal et à balancer leurs chakras ?


[Et d’inventer sa propre religion ! Si ce n’est pas instiller l’idée que la religion est le fruit de l’imagination humaine, une chimère ! Voir « Youpi, ma religion à moi ! » et Après « Youpi, ma religion ! », « Ma religion de rêve » 


]

«Sait-il que les modèles de vie présentés ne sont que des modèles de croyants pratiquants ?


[Pour exemplifier les différentes religions auprès des jeunes élèves, c’est vrai. Et il est vrai que cela peut renforcer des stéréotypes. Mais comment satisfaire tout le monde avec un seul cours obligatoire dès 6 ans ?]

«Réalise-t-il que ces modèles excluent 80 % des élèves de la classe ? Sait-il que le volet religieux est en flagrante contradiction avec le volet éthique quant aux valeurs comme l’égalité des sexes, la liberté de conscience et l’égalité des religions ?


[C’est faux pour l’égalité des religions. Elles sont, en théorie, traitées comme aussi (peu) dignes les unes que les autres. Baril vient pourtant de s’en plaindre en citant M. Leroux : « un programme de culture religieuse doit inculquer le respect absolu de toute position religieuse ».

Pour l’égalité des sexes, il y aurait beaucoup à redire. Qu’est-ce que les luthériens préconisent et qui va à l’encontre de l’égalité des sexes ?]
 
«Manifestement non. De toute façon, tout cela, c’est de la culture, n’est-ce pas ? Chercher à nous faire passer ces contenus confessionnels et doctrinaires au nom de la culture est une véritable aberration intellectuelle.

Dans son prologue, Georges Leroux reconnaît qu’il a souvent fait preuve de naïveté dans sa conception du pluralisme.

[Faute avouée serait à moitié pardonnée si M. Leroux ne s’entêtait pas par dogmatisme à vouloir rendre obligatoire et à étendre un programme dont on ne connaît même pas, il le reconnaît lui-même, les effets !]

«Il érige pourtant cette fois-ci le pluralisme au rang d’un « humanisme de la différence ». On se serait attendu à ce qu’un philosophe mise plutôt sur l’humanisme universel afin d’outiller l’école dans la lutte contre les clivages sociaux et les replis identitaires. Force est de reconnaître qu’il lui reste encore beaucoup de naïveté. Dans un volume collectif à paraître l’été prochain, nous présenterons un tout autre regard sur le cours ECR afin d’en révéler la face cachée ainsi que les contenus méconnus des parents. »




[Osons espérer que M. Baril se renseignera lui aussi.]

Voir aussi

Georges Leroux sur le cours ECR en 2008 : Il faut « s'interroger sur quelque chose qui pourrait s'apparenter à de la folie... Actuellement, personne au Québec ne mesure l'amplitude du changement et ses conséquences réelles ». Huit ans plus tard selon M. Leroux personne ne le sait encore.



Georges Leroux ne sait pas si le cours ECR est efficace, mais il demande qu’on s’en inspire dans les programmes d’histoire et d’éducation civique

George Leroux : L’État doit viser à déstabiliser les systèmes absolutistes de croyance des parents

Georges Leroux — le pluraliste jacobin (1 sur 2)

Georges Leroux — le pluraliste messianique (2 sur 2)

Musulmane laïque : « Éthique et culture religieuse : un programme à revoir »

Québec — Radicalisation d’enfants d’immigrés éduqués à l’école du « dialogue » et du « vivre ensemble »

Teacher and principal: “ERC courses are considered irrelevant by most students and teachers whom I know.”



France — Gouvernement dit lutter contre une anonyme « radicalisation », il s'attaque à la liberté d'enseignement de tous

Communiqué conjoint de la FNEP et de la Fondation pour l’école

A/s : Projet de la ministre de l’Éducation nationale de modifier le régime d’ouverture des établissements scolaires hors contrat

Najat Vallaud-Belkacem a affirmé, le 6 avril sur France 2, que le ministère de l’Éducation nationale envisageait de modifier le système d’ouverture des établissements scolaires hors contrat pour passer d’un régime de déclaration à un régime d’autorisation préalable. Le motif avancé est la lutte contre le risque de radicalisation de la jeunesse.

Le projet d’une « autorisation préalable » est une remise en cause du principe fondamental de la liberté d’ouverture d’un établissement d’enseignement, ce qui conduit à restreindre la liberté de l’enseignement, pourtant garantie par la Constitution.

L’État peut déjà, dans le cadre légal existant, s’assurer qu’une école privée indépendante ne dissimule pas une autre activité. Le fait que les contrôles ne soient peut-être pas diligentés de manière satisfaisante ne résulte que de la seule carence des services de l’État. Si ceux-ci n’ont pas le temps de procéder aux contrôles qui seraient souhaitables, ils n’auront pas plus le temps de traiter les dossiers de demande d’ouverture, ce qui retardera ou rendra impossible l’exercice d’une liberté fondamentale dans une démocratie.

En Alsace, régie actuellement — en raison de son statut spécifique — par le système d’autorisation préalable, le Préfet autorisant l’ouverture sur avis du Recteur, l’expérience montre que des délais déraisonnables sont mis pour traiter les demandes, ce qui conduit trop souvent le préfet à transmettre sa réponse aux créateurs d’école après la date de rentrée.

En outre, un contrôle a priori, conditionnant une ouverture d’école, est aussi absurde qu’inutile : on se représente en effet assez difficilement le créateur d’une école « radicalisante » déclarer son intention réelle dans son dossier de demande de création d’une école.

On imagine en revanche très aisément un refus opposé à une demande d’ouverture d’un établissement désireux de proposer une pédagogie « alternative » qui ne répondrait pas au « modèle supposé » de l’Éducation nationale, ou qui ne serait pas rédigé dans le sabir ésotérique et pompeux, que l’on rencontre assez souvent dans les écrits des « pédagogistes » de certains services du Ministère.

Il convient de souligner que ce « modèle » produit chaque année 140 000 élèves illettrés ou en très grave difficulté de lecture. Là est la raison qui conduit chaque année de plus en plus de familles à choisir une école libre, plutôt que d’hypothétiques menées « radicalisantes ».

Dans une « République indivisible, laïque, démocratique et sociale », telle que le France est définie par l’article 1er de la Constitution, on ne peut que déplorer qu’une annonce de cette nature ait pu être faite par Madame la Ministre sans qu’aucune consultation n’ait eu lieu :
  • ni de la Fédération nationale de l’enseignement privé, seule organisation professionnelle nationale déclarée, par arrêté du ministre du Travail, représentative de l’ensemble de l’enseignement privé indépendant (dit « hors contrat »),
  • ni, semble-t-il, des organisations syndicales de salariés de cette branche professionnelle,
  • ni de la Fondation pour l’école, seule organisation reconnue d’utilité publique œuvrant au développement des écoles privées primaires et secondaires, pourtant « ciblées » par ce projet.

mercredi 6 avril 2016

Comment la monogamie a fait de nous des humains

Le numéro 50 d’Égards est paru, extrait de celui-ci.

Recension de Marriage and Civilization: How Monogamy Made Us Human, note établie par Barbara Kay.

Un seul homme et une seule femme ayant présidé aux destinées du paradis terrestre, il n’est pas déraisonnable de conclure que le Dieu hébreu estimait que la monogamie était la norme pour l’humanité. Pourtant Abraham et ses descendants ont pratiqué la polygamie, le modèle matrimonial retenu par 75 % de toutes les cultures recensées par les historiens.

Si la monogamie est un modèle que la civilisation occidentale tient pour acquis, il faut en remercier Jésus et l’antique Athènes. En plus d’être la première démocratie, Athènes fut la première société à privilégier la monogamie et à rendre honteux le fait de divorcer. Et, selon le journaliste William Tucker, auteur de Marriage and Civilization, le christianisme, par suite de son opposition acharnée à la polygamie, a été « la force la plus puissante pour instituer la monogamie au sein de la civilisation occidentale ».

Toutes les sociétés sont imparfaites, affirme Tucker, mais les sociétés les moins imparfaites, c’est-à-dire les plus susceptibles de faire la guerre de manière intermittente plutôt que constante, pratiquent la monogamie.

La monogamie crée un climat favorable aux efforts des communautés humaines en « optimisant la réussite individuelle de chacun des membres de la société sans compromettre l’intégrité du tissu social » plutôt qu’en maximisant la réussite de quelques-uns au sommet de la hiérarchie sociale, comme dans le cas de la polygamie.

Pour démontrer que la grande faiblesse des sociétés polygames est l’inaptitude de ses membres à maintenir des relations de bon voisinage, Tucker s’inspire de nombreuses études dans les domaines de la biologie, de l’anthropologie et de l’histoire de l’évolution humaine. « Partout où elle est pratiquée, la polygamie suscite des conflits », écrit Tucker. Dans les sociétés polygames, les hommes « passent la plus grande partie de leur temps à se battre entre eux pour obtenir des femelles ». Les incursions dans les tribus voisines deviennent pour eux pratique courante (« Le pillage est notre agriculture », dit un vieux proverbe arabe).

Nos proches ancêtres du paléolithique étaient des chasseurs-cueilleurs qui concevaient la monogamie comme une mode pratique de répartition du travail et l’égalitarisme comme une méthode de partage de la nourriture au sein de la collectivité. N’ayant pas de motif valable de guerroyer pour des ressources, ils étaient relativement pacifiques. Puis vinrent les agriculteurs, qui les évincèrent. Avec l’agriculture apparut une différenciation dans les ressources, la richesse et le statut social. Plus d’épouses, plus de main-d’œuvre et un statut social plus élevé. D’où l’attrait de la polygamie.

Mais « la marque distinctive d’une société polygame est une pénurie chronique de femmes ». Les hommes ayant un statut élevé pouvaient acquitter le prix de plusieurs femmes, mais les hommes de rang inférieur peinaient à en trouver une seule. Lorsque les mâles dominants peuvent avoir autant de femmes qu’ils en veulent, les hommes se méfient invariablement les uns des autres et deviennent obsédés au sujet des femmes, ce qui crée un climat nuisible à une franche collaboration.

Quand il y a pénurie de femmes, les hommes au bas de l’échelle sociale sont instables. On peut décider d’en faire des eunuques : c’est la solution retenue par l’Empire ottoman où florissaient les harems. On peut aussi, conformément à la tradition wahhabite, « les transformer en assassins et terroristes destinés à la guerre sainte ». D’autres — et c’est une autre tendance inquiétante des sociétés polygames — iront à la chasse aux épouses parmi les filles n’ayant pas atteint l’âge de la puberté ; d’où la barbarie des mariages d’enfants (Tucker mentionne notamment que, dans une société monogame, « le tabou de l’inceste ne s’applique pas seulement aux filles par rapport à leur père, mais s’étend généralement à toutes les jeunes femmes de l’âge de leurs filles »).

Qu’il s’agisse de communautés d’agriculteurs, de cueilleurs nomades (mongols ou mormons), presque toutes les sociétés polygames se sont heurtées à des problèmes de violence interne ou de contestation incessante de leurs frontières. À cet égard, l’histoire islamique fait l’objet d’une analyse très serrée, voire provocante, surtout dans une conjoncture historique aussi sensible que la nôtre. Tucker soutient en effet qu’« en tant que civilisation, l’Islam s’est révélé incapable de vivre en paix avec lui-même ou avec les autres ».

Évoquant les guerres impitoyables de Tamerlan et de Gengis Khan, Tucker conclut : « Historiquement, les civilisations guerrières ont trouvé des échos sympathiques au sein de l’islam. » Selon Tucker, le fait que le Coran non seulement tolère la polygamie, mais, contrairement à la Bible, recommande qu’un homme ait jusqu’à quatre épouses n’est pas dû au hasard. À l’appui de cette thèse, il convient de signaler que les Druzes, une secte islamique pacifique et la seule variante de l’islam où la monogamie est de règle vivent en harmonie aussi bien avec les communautés musulmanes qu’israéliennes (les Druzes constituent la seule communauté musulmane représentée au sein de la Force de défense israélienne où ils se sont distingués à plusieurs reprises).

Marriage and Civilization est le genre de livre qui saisit et comble le lecteur — comme lorsqu’on voit un corps humain parfaitement proportionné surgir d’un bloc de marbre grâce aux infaillibles coups de ciseau d’un sculpteur. Tucker affirme qu’il a mis dix ans à le rédiger, ce qui paraît raisonnable compte tenu de la profondeur de son analyse, en particulier en ce qui a trait au corpus littéraire occidental.

Selon Tucker, l’Odyssée a été le premier « hymne à la monogamie » puisque son héros, Ulysse, après avoir refusé une vie éternelle en compagnie de la déesse Calypso, cherche par tous les moyens à retrouver sa femme bien-aimée, Pénélope, un modèle de vertus conjugales qui inspira pendant des siècles toutes les sociétés monogames.

Qui inspira ! Les derniers chapitres du livre de Tucker sur la famille moderne sont très éclairants. Nos élites sociales et culturelles sont attachées à la monogamie parce qu’elles connaissent d’instinct ses avantages [Voir Charles Murray]. Toutefois, pour des raisons d’ordre idéologique, elles encouragent les hommes et les femmes au bas de l’échelle sociale à pratiquer une « polygamie d’État » (l’État remplaçant le père absent pour les familles dites monoparentales) dont les effets délétères sur les hommes, les femmes et les enfants sont criants.

Si vous vous intéressez aux cultures, à leur évolution, voire à leur dissolution, ne manquez pas de lire cet important ouvrage.



Marriage and Civilization: How Monogamy Made Us Human,
par William Tucker,
paru 2014,
chez Regnery Publishing,
à Washington, 
256 pages
ISBN-13: 978-1-621-572-015




Le numérique dépasse désormais la télé comme moyen d'information

Les médias numériques — consultés sur un ordinateur, un téléphone intelligent ou une tablette numérique — ont détrôné en 2015 la télévision comme moyen de se tenir informé au Québec, selon une enquête du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval.

Près de neuf Québécois sur dix déclarent en effet recourir aux médias numériques de manière régulière pour s’informer.

Selon les auteurs de l’étude, l’âge est le facteur ayant le plus d’incidence sur l’intensité de l’usage des nouveaux modes d’information. Ainsi, les 18-24 ans utilisent principalement des sources numériques, les 25-44 ans utilisent de manière équivalente les supports numériques et les supports traditionnels, tandis que les plus de 44 ans s’en remettent principalement à la télévision, à la radio et aux médias écrits. Les hommes sont encore de plus grands utilisateurs de médias numériques que les femmes.

Selon l’enquête, 56 % des répondants possèdent dans leur tablette ou leur téléphone intelligent au moins une application leur permettant d’accéder à des nouvelles. L’enquête révèle également que ceux qui lisent un quotidien imprimé y passent moins de temps que ceux qui s’informent en utilisant soit un ordinateur, soit une tablette, soit un téléphone.

Plus longtemps


Par ailleurs, les Québécois francophones ont passé légèrement plus de temps à s’informer en 2015 qu’en 2013. En fait, depuis 2007, la consommation quotidienne d’information, tous médias confondus, est passée de 84 à 101 minutes. Selon les chercheurs, « il est probable que la multiplication des moyens d’information et des sources crée une hausse du temps consacré à s’informer ».

Le Centre d’études mène de telles enquêtes auprès d’un échantillon représentatif de Québécois francophones depuis 2007, ce qui permet d’observer comment leurs pratiques évoluent. Ces enquêtes colligent le temps que les Québécois consacrent aux divers types de médias d’information. Elles s’attardent aussi à l’utilisation des divers sites web et applications mobiles des médias québécois d’information.