jeudi 25 juin 2026

Le manifeste du tueur de Côte-des-Neiges à Montréal : hypergamie, anticapitalisme et terrorisme révolutionnaire


La fusillade de Côte-des-Neiges : trois morts et un manifeste de 104 pages


Le 22 juin 2026, vers 11 h 35, une fusillade meurtrière a éclaté dans le quartier de Côte-des-Neiges à Montréal, à proximité du Hilton Garden Inn et du siège d’Aylo, société propriétaire de Pornhub. L’auteur de l’attaque, Seth Scott Hatfield, était armé d’une carabine semi-automatique SKS et avait préparé son opération depuis plusieurs semaines.

Selon les informations rendues publiques par les enquêteurs, Hatfield avait séjourné dans un hôtel du secteur avant de passer à l’action. Après avoir ouvert le feu, les événements ont rapidement pris la forme d’une attaque ciblant les forces de l’ordre. Une importante intervention policière a suivi et l’assaillant a finalement été abattu.

Le bilan humain est lourd : le policier montréalais Mohamed Lamine Benredouane, âgé de 34 ans, a été tué dans l’exercice de ses fonctions ; Michel Moshe Mizrahi, 38 ans, membre bien connu de la communauté juive montréalaise, a également perdu la vie. Une policière a été grièvement blessée. L’assaillant a lui-même été abattu par les forces de l’ordre.

Dans sa chambre d’hôtel, les enquêteurs ont découvert un manifeste de 104 pages intitulé Manifesto of June 22nd. Ce document, rédigé avant l’attaque, expose les motivations idéologiques de son auteur et constitue la principale source permettant de comprendre son raisonnement politique et social.

Seth Hatfield : du campus universitaire à l'attentat

Seth Scott Hatfield était un homme de 25 ans originaire de Lethbridge, en Alberta. Étudiant en philosophie à l’Université de Lethbridge, il figurait notamment sur la liste d’honneur du doyen. Les témoignages recueillis après l’attentat le décrivent généralement comme une personne intelligente, introvertie, solitaire et fortement investie dans les débats idéologiques.

À première vue, rien ne le destinait à devenir l’auteur d’un attentat. Aucun passé criminel significatif n’était connu publiquement. Toutefois, son manifeste révèle un processus de radicalisation intellectuelle déjà avancé depuis plusieurs années.

Contrairement à l’image parfois donnée d’un individu mû principalement par une rancœur personnelle ou sentimentale, Hatfield cherchait manifestement à inscrire son geste dans une vision globale du monde. Son texte ne se limite pas à des plaintes sur sa propre situation ; il prétend développer une théorie générale de l’histoire humaine, de l’économie, des rapports entre les sexes, du capitalisme moderne et de la révolution politique.

Le document est structuré comme un essai idéologique : chapitres, définitions, références historiques, citations d’auteurs, notes de bas de page et bibliographie. Hatfield cherche visiblement à présenter ses thèses sous une apparence intellectuelle et systématique. Cette volonté de construire une doctrine cohérente distingue son texte de nombreux manifestes criminels plus improvisés ou purement autobiographiques.

L'angle des médias de grand chemin : misogynie et mouvance incel

Dans les jours ayant suivi la fusillade, la majorité des grands médias québécois et canadiens ont principalement insisté sur la dimension incel, misogyne et antiféministe du manifeste. 20minutes parle d'un manifeste « masculiniste ».

Les titres ont souvent évoqué un « attentat incel », un « manifeste anti-femmes » ou encore la haine des femmes. L’accent a été mis sur les passages consacrés à l’hypergamie, à la solitude masculine et à la critique du féminisme. Plusieurs reportages ont rapproché l’événement d’autres actes de violence associés à des milieux masculins radicalisés ou à la mouvance incel (célibataires involontaires).

Cette lecture n’est pas entièrement erronée. Le manifeste contient effectivement de nombreux développements consacrés aux rapports hommes-femmes, à l’hypergamie, à la critique du féminisme contemporain et à ce que Hatfield considère comme l’effondrement de la monogamie.

Toutefois, cette présentation tend à laisser dans l’ombre une partie importante du document. Celui-ci ne se réduit pas à une dénonciation des femmes ou du féminisme. Une grande partie de ses 104 pages est consacrée à des questions économiques, historiques et révolutionnaires. Le texte mobilise abondamment le vocabulaire du marxisme, développe une critique systématique du capitalisme moderne, dénonce la bourgeoisie, attaque la pornographie comme industrie et contient également des passages visant les « sionistes » ou ce qu’il appelle parfois une « classe judéo-bourgeoise ».

La focalisation quasi exclusive sur la dimension incel a ainsi conduit une partie du public à percevoir le manifeste comme un simple document de haine antiféministe, alors que son contenu réel est plus vaste, plus complexe et parfois plus contradictoire.

Au-delà du label « incel » : le contenu réel du manifeste
Le cœur du manifeste repose sur une théorie que Hatfield appelle la « contradiction des impératifs ».

La « contradiction des impératifs » : le fondement de toute son analyse

Selon lui, les hommes et les femmes poursuivent des intérêts biologiques fondamentalement différents. Les hommes chercheraient naturellement à maximiser leurs possibilités de reproduction, tandis que les femmes chercheraient naturellement à sélectionner les partenaires qu’elles jugent les plus désirables. Cette opposition constituerait, selon lui, une tension permanente dans toutes les sociétés humaines.

À partir de cette hypothèse, Hatfield développe une vaste interprétation de l’histoire humaine. Il affirme que les sociétés préhistoriques fonctionnaient selon une logique proche de ce qu’il appelle l’« hypergamie », où une minorité d’hommes particulièrement forts, influents ou attirants accaparait l’essentiel des possibilités reproductives, tandis qu’une grande partie des hommes ordinaires demeurait exclue.

La monogamie comme moteur de la civilisation

Le manifeste accorde une importance centrale à la monogamie. Hatfield soutient que les premières civilisations ont progressivement instauré des règles sociales et juridiques imposant la monogamie afin de résoudre cette situation. Selon lui, cette institution aurait permis à la majorité des hommes ordinaires d’accéder à une vie familiale stable, à la reproduction et à une existence socialement intégrée.

Dans cette perspective, la civilisation elle-même serait largement le produit de la monogamie. Les hommes ordinaires, désormais stabilisés et investis dans la vie familiale, auraient pu consacrer leurs efforts à l’agriculture, à l’artisanat, aux armées, aux villes et aux grandes réalisations historiques.

Hatfield soutient ensuite que cet équilibre aurait perduré pendant des siècles, à travers les sociétés antiques, féodales et les premières formes de capitalisme. Selon lui, même lorsque les conditions matérielles étaient difficiles, la majorité des hommes conservait un accès relativement stable à la famille, au mariage et à la reproduction.

Le « retour de l'hypergamie » dans les sociétés occidentales capitalistes

La rupture interviendrait avec ce qu’il appelle le « haut capitalisme », c’est-à-dire le capitalisme moderne arrivé à son stade le plus avancé. Le manifeste insiste fortement sur cette idée : la cause principale de la situation actuelle ne serait pas d’abord le féminisme, mais le capitalisme lui-même.

Hatfield reprend ici une analyse largement inspirée du marxisme classique. Il affirme que le capitalisme moderne est un système conçu par la bourgeoisie et au service de la bourgeoisie. Il utilise explicitement les concepts de classe sociale, de prolétariat, de bourgeoisie, de base économique et de superstructure culturelle.

Selon lui, les transformations économiques du XXe siècle ont progressivement détruit les institutions qui soutenaient la monogamie. L’individualisme, la société de consommation, la marchandisation de la sexualité, la révolution sexuelle et l’essor des technologies numériques auraient favorisé le retour d’une forme moderne d’hypergamie.

Dans ce nouveau système, affirme-t-il, une minorité d’hommes concentrerait l’essentiel des relations sexuelles et affectives, tandis qu’une proportion croissante d’hommes ordinaires se retrouverait marginalisée. Cette situation produirait selon lui une immense masse d’hommes isolés, frustrés et privés de reconnaissance sociale.

Pornographie, bourgeoisie et révolution

La pornographie occupe une place particulière dans son raisonnement. Hatfield la décrit comme un outil économique permettant au système de canaliser et de monétiser la détresse masculine. Dans son analyse, les grandes entreprises pornographiques ne résolvent pas le problème de la solitude masculine ; elles l’exploitent commercialement.

À cette critique économique s’ajoute progressivement une dimension politique plus radicale. Le manifeste présente la bourgeoisie comme la principale responsable de la situation contemporaine. Les dirigeants économiques, les grands financiers, certains responsables politiques, les magnats de l’industrie pornographique et diverses élites sont décrits comme des ennemis du peuple.

Le texte contient également plusieurs passages consacrés aux « sionistes » et à l’influence supposée de réseaux juifs dans la finance, les médias et la politique occidentale. Hatfield affirme parfois qu’il ne faut pas confondre tous les Juifs avec les groupes qu’il critique, mais cette distinction coexiste avec de nombreux développements relevant clairement d’une vision conspirationniste du pouvoir.

Les références marxistes : Marx, Lénine, Staline et Mao

Sur le plan politique, son projet est ouvertement révolutionnaire. Il prône l’abolition de la propriété privée des moyens de production, la nationalisation de l’économie, la centralisation du crédit et une économie planifiée. Les références à Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao,  Robespierre, Saint-Just et Babeuf sont nombreuses et généralement positives.

Parallèlement, le manifeste contient des propositions profondément antiféministes. Hatfield estime que le retour à une société stable exigerait une réduction drastique du rôle économique des femmes et leur réorientation vers des fonctions principalement familiales et reproductives. Il évoque même à certains endroits la possibilité que l’automatisation remplace une partie du travail actuellement exercé par les femmes.

Le texte présente également une caractéristique inhabituelle : il manifeste une certaine sympathie pour des courants idéologiques très différents les uns des autres, dès lors qu’ils s’opposent au libéralisme occidental. Il évoque favorablement le communisme, certaines formes de socialisme conservateur, le douguinisme russe ainsi que certaines théocraties islamiques. Cette juxtaposition donne parfois au document un caractère syncrétique et peu cohérent sur le plan doctrinal.

De la théorie à la violence

Enfin, le manifeste débouche sur une conclusion explicitement terroriste. Hatfield ne se contente pas d’analyser ou de dénoncer. Il désigne des catégories d’ennemis qu’il considère comme des cibles légitimes et appelle ouvertement à la violence révolutionnaire. 

L'appel final au meurtre

La conclusion du manifeste ne laisse place à aucune ambiguïté quant aux intentions de son auteur. Après plus d'une centaine de pages consacrées à exposer sa vision de l'histoire, des rapports entre les sexes, du capitalisme, de la bourgeoisie et de la révolution, Hatfield abandonne toute posture théorique pour lancer un appel direct à l'action violente.

Le texte s'achève sur cette injonction :
Soyez inflexibles, allez de l'avant et TUEZ-LES TOUS !
Le terme « les » n'est pas employé de manière vague ou symbolique. Tout au long du manifeste, Hatfield a pris soin de définir les catégories qu'il considère comme les ennemis de la révolution et qu'il désigne parfois sous l'appellation de « Class A Targets » (« cibles de classe A »).

Parmi ces ennemis figurent d'abord les élites économiques et financières : grands dirigeants d'entreprise, banquiers, gestionnaires de fonds d'investissement, promoteurs immobiliers internationaux, responsables de multinationales et, plus généralement, ce qu'il considère comme la haute bourgeoisie capitaliste. Selon lui, cette classe dirigeante serait responsable non seulement de l'exploitation économique des travailleurs, mais aussi de la destruction progressive des structures sociales qui avaient permis la stabilité familiale et la monogamie.

Le manifeste vise également les responsables de l'industrie pornographique, qui occupent une place centrale dans son raisonnement. Hatfield considère la pornographie comme l'un des instruments privilégiés du capitalisme moderne pour exploiter la détresse affective et sexuelle des hommes. Le choix du secteur où il a commis son attaque n'est donc pas accidentel : il s'inscrit directement dans la logique exposée dans son texte.

D'autres catégories sont également désignées comme ennemies : certains influenceurs spécialisés dans la séduction masculine ou les stratégies dites « alpha », les promoteurs de cryptomonnaies, les chirurgiens esthétiques, diverses personnalités médiatiques ainsi que des responsables politiques qu'il accuse de servir les intérêts de la bourgeoisie plutôt que ceux de la population.

Le document contient en outre une dimension explicitement conspirationniste. Hatfield évoque à plusieurs reprises les « sionistes influents » et ce qu'il appelle parfois une « classe judéo-bourgeoise », qu'il accuse d'exercer une influence excessive sur la finance, les médias, les grandes entreprises et la politique occidentale. Même lorsqu'il affirme ne pas viser l'ensemble des Juifs, il attribue à certains réseaux juifs ou sionistes un rôle majeur dans le fonctionnement du système qu'il combat.

Dans cette logique, plusieurs grandes entreprises et institutions apparaissent comme des symboles ou des relais de l'ordre social qu'il souhaite détruire. Les sièges sociaux, les centres financiers, les grandes sociétés multinationales et les structures de pouvoir économique sont présentés comme des cibles légitimes dans une future lutte révolutionnaire.

Les forces de l'ordre ne sont pas davantage épargnées. Hatfield les décrit comme les protectrices de l'ordre bourgeois existant et les envisage comme des adversaires inévitables dans le cadre d'une confrontation révolutionnaire. Les événements du 22 juin montrent d'ailleurs que cette dimension n'était pas purement théorique : son attaque s'est rapidement transformée en affrontement direct avec la police.

La portée de cette conclusion est essentielle pour comprendre le manifeste dans son ensemble. Celui-ci n'est pas seulement un texte de ressentiment personnel, ni même une simple dénonciation du féminisme ou de l'hypergamie. Hatfield tente de construire une théorie globale dans laquelle la solitude masculine, la révolution sexuelle, la pornographie, le capitalisme, la bourgeoisie, certaines élites politiques et l'influence sioniste supposée sont présentées comme les différentes composantes d'un même système.

La violence apparaît alors comme l'aboutissement logique de son raisonnement. Une fois les responsables identifiés, il ne propose ni réforme, ni compromis, ni changement progressif. Il appelle explicitement à leur élimination physique dans le cadre d'une révolution qu'il imagine totale et sans merci.


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