dimanche 9 août 2026

Malgré le scandale, l'autobiographie de l'ex-professeur vedette de Cambridge devrait être publiée ce mois


Le plus jeune professeur noir de Cambridge a donc démissionné.

La maison d’édition Simon & Schuster publiera néanmoins son autobiographie la semaine prochaine, moyennant un à-valoir qui s’élèverait à 1,4 million de livres sterling (ce chiffre a été largement relayé dans la presse ; l’éditeur ne l’a pas confirmé). 

Daniel Engber, du magazine The Atlantic, a mis la main sur le tapuscrit original du livre datant de 2024 et l'a comparé avec la version à paraître. Nous reproduisons son récent article sur ce sujet.

[L’indicatif, que nous avons conservé dans les extraits ci-dessous, ne préjuge en rien de la réalité des faits rapportés par Jason Arday ; nous avons simplement reproduit son emploi.] 


Great and Unfortunate Things, écrit en collaboration avec Eve Claxton, doit paraître la semaine prochaine aux éditions Simon & Schuster. Le récit qu’y expose Arday ne saurait être pris à la lettre : il diffère notablement des autres versions de sa vie qu’il a livrées en public comme en privé, y compris dans la proposition initiale qu’il avait soumise à la maison d'édition par l’entremise de son agent. Pourtant, l’ouvrage se révèle, à bien des égards, d’une honnêteté frappante et particulièrement révélateur : il brosse le portrait saisissant d’un homme manifestement mal préparé à affronter le monde universitaire, mais qui, contre toute attente, a su gravir les échelons les plus élevés. Il ne s’agit pas ici d’un jugement sévère émis par un tiers sur la carrière à la fois tragique et improbable d’Arday : c’est son propre récit.

Son autobiographie débute par une prophétie. Nous sommes en 2006, et Jason Arday, alors âgé de vingt et un ans, installait des pompes à eau dans les favelas du Brésil et enseignait aux enfants comment les utiliser. Une travailleuse humanitaire locale — une femme d’une trentaine d’années, aux cheveux et aux yeux foncés, à l’allure douce et posée — lui effleure le bras et lui murmure qu’il était destiné à souffrir toute sa vie, mais aussi à accomplir de grandes choses.
« Une fois le voyage terminé, je n’ai plus jamais revu cette femme, écrit-il, mais ses paroles se sont à jamais gravées dans ma mémoire, et, pour ainsi dire, sa prédiction s’est accomplie. »

Le reste de l’ouvrage développe cet épisode initial : Arday souffre, puis surmonte ses épreuves. Les médecins qui l’avaient examiné alors qu’il n’était encore qu’un nourrisson avaient déclaré à sa mère qu’il n’y avait personne en lui et qu’il ne valait pas mieux qu’un légume. Même son orthophoniste ne nourrissait guère d’espoir quant à sa capacité d’apprendre un jour à parler. (Selon son autobiographie, elle l’aurait même maltraité physiquement.)

Enfant, Arday se balançait sans répit, fredonnait sans cesse et se cognait la tête jusqu’au sang ; il claquait violemment les portes des placards et étalait ses excréments sur les murs. Pourtant, il finit par parler. Pourtant, il parvint à achever sa scolarité.

Les épreuves, hélas, ne firent que s’accumuler. Arday est presque sourd d’une oreille ; il est dyslexique ; les calculs les plus simples le déconcertent ; il éprouve des difficultés marquées en matière de mémoire, de lecture et de traitement de l’information. À l’adolescence, il fut si violemment battu par un groupe de jeunes de son âge qu’il en devint épileptique. Pour réussir ses études secondaires alors qu’il se décrivait lui-même comme analphabète, il dut recourir à une assistance considérable : des auxiliaires qui s’asseyaient à ses côtés en classe et prenaient des notes pour lui.

Lorsqu’Arday postula à l’université, sa compagne de l’époque, Debs — qui lui avait appris à lire —, rédigea pour lui l’intégralité du dossier de candidature, lettre de motivation comprise. À l’université, une camarade de promotion s’asseyait à ses côtés et lui communiquait ses notes. « Sans elle, je n’aurais pas survécu à l’université », confirme-t-il.

Lorsqu’il entama sa maîtrise, écrit-il, son niveau de lecture était à peu près celui de sa fille de trois ans. Pourtant, il persévéra. Et, contre toute attente, il obtint un poste d’enseignant.

Pourtant, les obstacles ne firent que s’accumuler. Faute d’argent, après chaque journée d’enseignement, explique Arday, il lui fallait enchaîner par un service de nuit dans un supermarché, de vingt-trois heures à cinq heures du matin, puis par un service matinal comme agent d’entretien, de cinq heures trente à sept heures trente. Le seul moment qui lui restait pour travailler à sa thèse était pendant ses trajets entre Londres, où il résidait, et Liverpool, où il enseignait.

Au cours de ces trajets de cinq heures, deux fois par semaine, précise-t-il, il posait son ordinateur portable sur la tablette en plastique du dossier de son siège et commençait à taper sa thèse, à deux doigts.

À l’approche de la date limite de dépôt de sa thèse, la vision d’Arday devint floue ; des examens médicaux révélèrent une tumeur au cerveau. Après son ablation, il subit un accident vasculaire cérébral mineur et perdit sa mémoire à court terme.

« J’avais travaillé à ma thèse pendant plus de trente mois, écrit-il, et je la lisais désormais comme si je la voyais pour la première fois. »

Comme on pouvait s’y attendre, la soutenance de sa thèse ne se déroula pas sans heurts. L’une des examinatrices se montra méfiante envers son travail : « Je ne vois pas en quoi cela constitue une contribution originale », déclara-t-elle, selon le livre. Mais Arday, qui se compare souvent au boxeur Rocky Balboa, sut riposter et, finalement, fut reçu. (Le récit autobiographique évoque d’ailleurs le boxeur fictif dans une douzaine de contextes.)

D’autres épreuves survinrent dans les années qui suivirent : la tumeur cérébrale d’Arday réapparut ; il se sépara de sa femme ; il souffrit d’un épuisement lié à son autisme pendant la pandémie de Covid-19 et ne parvint plus à quitter son lit. Il décida de mettre fin à ses jours en se jetant d’un pont, mais, à la toute dernière minute, il écouta sa chanson préférée, ce qui repoussa sa tentative juste assez longtemps pour qu’un membre de sa famille pût venir à son secours.

« Finalement, écrit-il, ma décision d’écouter les Eagles m’a sans doute sauvé la vie. »

L’ouvrage baigne dans ce registre effréné et les coïncidences y pullulent. Arday affirme, par exemple, qu’une fois les jeunes qui l’avaient agressé à l’arrêt de bus arrêtés, il avait déclaré au juge qu’ils ne devaient pas aller en prison. Puis, des années plus tard, alors qu’il occupait un poste temporaire dans une université londonienne dont il tait le nom, deux de ses agresseurs se révélèrent être ses étudiants. Tellement touchés par sa clémence qu’ils avaient repris leur vie en main et encadraient désormais d’autres jeunes en difficulté.

« Tous deux m’ont serré très fort dans leurs bras, et je leur ai rendu leur étreinte », écrit-il. L’un d’eux a demandé à Arday d’être le parrain de son enfant.

 L’éditeur a ajouté plusieurs citations promotionnelles visibles sur Amazon dont celle-ci : « Vous fait croire au pouvoir transformateur de la ténacité et à la magie de l'amour maternel. »
« Le livre le plus inspirant que j'aie lu depuis des décennies. »
CHRIS GARDNER, Auteur du best-seller n° 1 du New York Times, À la recherche du bonheur

Mais est-ce seulement vrai ?

J’ai contacté la vérificatrice des faits de l’ouvrage [engagée par l'éditeur] pour lui demander si cette histoire, ainsi que plusieurs autres relatées dans le livre, avaient été vérifiées, mais elle n’a pas répondu. 

Le seul fait de poser cette question me place du mauvais côté de la balance morale d’Arday. À maintes reprises, l’ouvrage reconnaît son succès « impossible », mais son indignation envers quiconque a jamais douté de lui reste un thème récurrent tout au long du récit.


Voici les méchants d’Arday : les Ivan Drago et Clubber Lang [les adversaires de Rocky] du monde universitaire, qui ont osé douter de l’originalité de son travail ou qui ont remis en cause le fait qu’il en ait été l’unique auteur. Il a ravalé son offense, confie-t-il à propos d’un maître de conférences qui avait insisté pour l’interroger en personne sur son sujet, « mais je ne les ai jamais oubliés ».

« Quand on réussit contre toute attente, écrit Arday dans son livre, cela pousse étrangement les gens à remettre en question votre crédibilité. »

Est-ce étrange ? Je ne le pense pas. Quand on ne cesse de réussir contre toute attente, les faits ayant permis de surmonter ces obstacles ne manqueront pas d’être réexaminés.

Parmi les déclarations publiques d’Arday, nombreuses sont celles qui semblent exagérées, voire totalement fausses. Il a ainsi affirmé à plusieurs reprises avoir parcouru une fois trois cents miles [500 km] en trois jours pour une œuvre caritative, et, à une autre occasion, six cents miles en six jours. Comme beaucoup l’ont désormais relevé, réaliser l’une ou l’autre de ces performances relèverait presque du record du monde en course d’endurance. Aucune de ces deux performances n’est mentionnée dans son livre ; il a récemment déclaré au Guardian que sa course de six cents miles avait en réalité duré douze jours, repos compris.

Il s’est targué d’avoir récolté des millions de livres sterling pour des œuvres caritatives — bien que, interrogé par le Times, il ait admis l’avoir fait dans le cadre d’un « syndicat » de collecte de fonds. Dans une interview, il a affirmé avoir initialement participé à la série Seven Up de la BBC, dont le tournage avait commencé avant sa naissance — bien qu’il ait précisé par la suite qu’il s’agissait d’une analogie, et non d’une description littérale.

Cependant, les incohérences les plus troublantes proviennent de la proposition de livre d’Arday, dont The Atlantic s’est procuré une copie. Ce document, daté de 2024, mentionne plusieurs distinctions qu'Ardray aurait reçues pour lesquelles aucune preuve en ligne n’existe. La proposition de texte présente également bon nombre des mêmes événements que son autobiographie à paraître, mais avec des dates et des détails légèrement modifiés : les garçons qui l’avaient roué de coups n’avaient pas son âge, mais étaient quatre ans plus âgés ; sa tentative de suicide avait eu lieu avant la pandémie, et non pendant celle-ci. Alors que le livre décrit Arday comme ayant survécu à deux tumeurs cérébrales, la proposition originale indiquait qu’il aurait souffert d’un cancer des testicules. Aucune mention de cette maladie ne figure dans le livre à paraître.

Le livre sous presse ne mentionne pas davantage l’époque où Arday, alors adolescent, fut renversé par une voiture et resta plusieurs mois dans le coma. Selon la proposition de livre, les médecins avaient déclaré à ses parents qu’il ne s’en remettrait jamais et leur avaient suggéré de « le débrancher par pitié ». Pendant toute cette période, il était conscient de tout ce qui se passait, car il souffrait du syndrome d’enfermement.

« Comme je le décrirai aux lecteurs dans le livre, écrit Arday dans la proposition, ces mois m’ont permis d’acquérir une vision profondément différente du monde. »

Le livre passe sous silence tout cela : ni son réveil « miraculeux » après son coma, ni l’année entière qu’il aurait passée à tout réapprendre : marcher, parler. Au lieu de cela, le récit autobiographique se contente de nous dire qu’il a passé ces mois à terminer sa dernière année de lycée et à passer ses examens. « J’étais immensément soulagé », confirme-t-il une fois ceux-ci terminés.

Enfin, il y a la prophétie — la révélation qu’Arday aurait reçue au Brésil, selon laquelle il souffrirait énormément, mais accomplirait également de grandes choses. Or, selon la proposition, cet épisode se serait produit en 2005, et non en 2006, et le message n’émanait pas d’une travailleuse humanitaire locale d’une trentaine d’années, mais d’un ancien de la petite ville où il avait été affecté, réputé dans la région pour prédire l’avenir des gens. (Plus loin dans la proposition, il qualifie cette personne de « femme chamane ».)

« Connaissez-vous l’histoire de Spartacus, l’esclave évadé qui a mené une rébellion contre les Romains ? », demande cette aînée de la ville avant de lui dévoiler son destin dans ses moindres détails. « Chaque événement qu’elle a décrit, écrit Arday dans la proposition, s’est depuis réalisé. »

J’ai contacté les éditeurs d’Arday — Dawn Davis aux États-Unis et Kris Doyle, qui publie l’ouvrage chez Simon & Schuster UK — pour leur demander pourquoi le coma de trois mois et la chamane avaient été omis de la version publiée, et ce qu’ils pensaient des autres incohérences du récit d’Arday, ainsi que des allégations de faute professionnelle dans ses travaux universitaires. Aucun n’a souhaité répondre à mes questions.

J’ai également tenté de contacter Eve Claxton, qui a coécrit l’ouvrage avec Arday et qu’il décrit dans les remerciements comme « l’une des personnes les plus importantes qu’il ait jamais rencontrées », par téléphone et par courriels. Elle n’a pas répondu.

Son agent littéraire, Jennifer Gates, celle-là même qui avait qualifié son histoire de « quasi mythique », n’a pas répondu à mes nombreux courriels. Un porte-parole de Simon & Schuster s’est borné à déclarer que la maison d’édition « maintenait la publication » prévue pour la semaine suivante.

Il est peut-être tout à fait approprié que la parution du livre soit toujours prévue et qu’il ait même été désigné « Coup de cœur de la rédaction » sur Amazon : une fois de plus, Arday réussit malgré de nombreux obstacles, porté par les nombreux anges qui l’entourent et auxquels il a eu la chance de faire de grandes choses.

Tel était le véritable miracle de sa carrière : que le système pût être adapté pour répondre à ses besoins, puis qu’il pût être adapté un peu plus, encore et encore, jusqu’à épouser la courbe extravagante d’un conte de fées.

Selon ses propres termes, Arday s’est fait connaître comme chercheur et auteur malgré des limitations stupéfiantes ; il est devenu un universitaire incapable de lire plus d’une page de texte universitaire par heure et qui, dans neuf cas sur dix, ne comprend pas ce qui se passe dans son travail.

Sa mission de chercheur a toujours été de permettre à d’autres universitaires défavorisés de bénéficier des mêmes aides que lui et d’en tirer parti. Il voulait que d’autres réussissent à son image.

« Aujourd’hui, dans le milieu universitaire, c’est pour cela qu’on me connaît, écrit-il dans sa candidature. Tout le monde dit : « Jason, c’est celui qui enseigne à tous les autres les ficelles du métier. » »

Vers la fin de Great and Unfortunate Things, il est un passage où la confiance d’Arday commence à vaciller. Il remplit son dossier de candidature pour le poste de professeur à Cambridge, et, à ce moment précis, alors qu’il est sur le point d’atteindre son but, le doute s’empare de lui.

« Et si j’avais totalement surestimé mes capacités ? Et si mon histoire finissait par devenir un récit édifiant, à l’instar d’Icare, qui s’est approché trop près du soleil ? »

Et si ?

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