mardi 11 août 2026

Pourquoi les jeunes Chinois sont-ils de moins en moins nombreux à étudier à l’étranger ?

Pékin plutôt que Princeton

Ceux qui partent sont, eux, de plus en plus nombreux à rentrer au pays.

Des étudiantes de l’université de Pékin, en 2025, se préparent à poser pour des photographies avant la cérémonie de remise des diplômes.

Depuis 2019, la pandémie, les tensions commerciales et géopolitiques croissantes ont creusé le fossé entre la Chine et le reste du monde. Ces facteurs expliquent en partie le déclin du nombre d’étudiants chinois partant à l’étranger. En 2025, seulement 570 000 jeunes Chinois ont quitté le pays pour leurs études, contre un sommet de 700 000 en 2019 (voir graphique). Ce chiffre représente le niveau le plus bas enregistré depuis 2016.

Par ailleurs, certains pays d’accueil ont durci les conditions d’études pour les Chinois. En 2025, l’administration du président Donald Trump a annoncé son intention de « révoquer avec fermeté » les visas des étudiants chinois dans des « domaines sensibles », sans préciser lesquels. Elle a en outre subordonné la loterie d’attribution du visa H-1B — principale voie légale permettant aux travailleurs qualifiés, y compris aux jeunes diplômés, de s’installer aux États-Unis — à des seuils salariaux élevés, ce qui pénalise particulièrement les débutants. Selon plusieurs observateurs, les travailleurs chinois seraient plus touchés que les autres par cette mesure. Ainsi, Mme Hao, une Chinoise de vingt-cinq ans qui travaillait pour une jeune pousse américaine, a récemment décidé de rentrer en Chine, son statut de visa rendant quasi impossible tout changement d’employeur.

Le resserrement des budgets

La flambée des coûts des études à l’étranger n’a en effet rien arrangé. Selon une enquête de New Oriental, une grande entreprise de soutien scolaire, le coût moyen d’une année d’études à l’étranger atteint cette année 605 000 yuans (soit environ 89 600 dollars américains), en hausse de près d’un cinquième par rapport à 2023.

La [relative] morosité de l’économie chinoise a par ailleurs contraint les familles à une plus grande rigueur budgétaire, rendant les étudiants plus sensibles aux coûts. Parmi ceux qui persistent à partir, un nombre croissant se tourne désormais vers des destinations offrant un meilleur rapport qualité-prix. [Le FMI table sur une croissance de l'économie chinoise de 5 % en 2025 et 4,5 % en 2026, des chiffres enviables pour une économie mature.]

Si les statistiques chinoises ne précisent pas les destinations choisies par les étudiants, les données publiées par les pays d’accueil révèlent une tendance claire : les effectifs chinois diminuent en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada [et légèrement en Australie] tandis qu’ils progressent à Hong Kong, au Japon [et en Malaisie]. Hong Kong, en particulier, est devenu une destination prisée, comme l’explique Mme Yang, en raison du prestige de ses établissements et de sa proximité géographique avec la Chine. Quatre de ses clients sur cinq demandent des renseignements sur des études dans cette région proche. D’autres destinations plus abordables, comme la Malaisie — où il est possible d’obtenir un diplôme pour seulement 100 000 yuans soit environ 15 000 dollars américains —, attirent également l’attention des étudiants.

[On observe également une forte baisse (-27,5 %) aux Pays-Bas. Cette diminution s’explique par deux facteurs : d’une part, des tendances mondiales, comme le retour des étudiants vers la Chine et la diversification vers d’autres destinations asiatiques ; d’autre part, des choix politiques néerlandais visant à réguler l’internationalisation de l’enseignement supérieur. Le gouvernement a en effet adopté des mesures pour limiter l’afflux d’étudiants étrangers, notamment en réduisant l’offre de programmes en anglais et en restreignant le recrutement à l’étranger, dans un contexte marqué par une pénurie de logements et les limites des capacités d’accueil de ces étudiants.]

Le retour des « haigui », ou « tortues de mer »

Cette tendance ne se limite pas à une réduction des départs : un nombre record de 10,7 millions de jeunes Chinois ont intégré l’enseignement supérieur dans leur pays l’an dernier. Par ailleurs, parmi ceux qui partent étudier à l’étranger, la proportion de ceux qui choisissent de rentrer en Chine après leurs études n’a jamais été aussi élevée. L’an dernier, pas moins de 94 % des étudiants chinois ayant étudié à l’étranger sont revenus au pays, un record historique (voir graphique). Entre 2015 et 2025, ce sont ainsi 5,2 millions de diplômés qui ont regagné la Chine après une période passée à l’étranger, selon les chiffres officiels. On les surnomme  les « haigui » 海龟, littéralement « tortues de mer », lesquelles sont de grandes migratrices.

Cette vague massive a profondément modifié la perception des études à l’étranger. Que ce soit sur le marché du travail ou même dans la sphère privée, comme sur les sites de rencontre, le prestige autrefois associé à un diplôme étranger s’est fortement érodé. Aujourd’hui, selon les données de New Oriental, un diplômé de retour au pays perçoit en moyenne un salaire de départ d’environ 12 800 yuans par mois, soit seulement 2 100 yuans de plus que les diplômés formés localement (10 700 yuans).

Nombreux sont les « haigui » dont la situation professionnelle est bien moins enviable que celle de leurs pairs restés en Chine. Certains enchaînent même les petits emplois précaires, comme livreurs. Lors d’une émission télévisée chinoise, une jeune femme a révélé que ses parents avaient dépensé plus de deux millions de yuans pour financer ses études à l’étranger, pour aboutir à un emploi ne lui rapportant que 4 000 yuans par mois. « À ce rythme, lui a-t-elle confié avec amertume, il me faudrait un siècle pour rembourser une telle somme. »

Un diplôme étranger, un atout en déclin

Mlle Zou, une étudiante chinoise en maîtrise de chimie à l’University College de Londres, a choisi de partir à l’étranger par désir de « découvrir le monde ». Pourtant, elle ne s’attend à aucun avantage face aux diplômés formés en Chine lorsqu’elle cherchera un emploi dans l’industrie des semi-conducteurs à son retour. Or, en Chine, une maîtrise s’obtient après trois années d’études, contre une seule année dans son cas. Par ailleurs, les étudiants chinois représentent environ 40 % de sa promotion à Londres ; dans d’autres établissements, cette proportion peut atteindre 90 %. Cette surreprésentation remet en question l’idée reçue selon laquelle les universités étrangères offriraient une expérience fondamentalement différente de celle des établissements chinois.

Du côté des employeurs, les diplômes étrangers ont perdu de leur attrait. La brièveté des programmes et des critères d’admission parfois moins sélectifs ont en effet conduit les entreprises à remettre en cause la réputation autrefois sans faille des formations à l’étranger. En réalité, étudier à l’étranger ne garantit nullement une meilleure adaptation au monde professionnel. Certains services des ressources humaines estiment même que les diplômés locaux sont « plus dociles », comme l’explique Mme Zou, car ils n’auraient pas été contaminés par les idées libérales occidentales.

Certaines administrations provinciales limitent par ailleurs l’accès des diplômés de retour de l’étranger à la fonction publique. En 2024, la dirigeante de Gree, un géant chinois de l’électronique, a même déclaré publiquement qu’elle refusait d’embaucher des « haigui », craignant qu’ils ne soient des espions au service de puissances étrangères.

L’ascension des universités chinoises

Parallèlement, les universités chinoises gagnent en attractivité. Leur ascension dans les classements internationaux est spectaculaire. L’université de Pékin et l’université Tsinghua, les deux fleurons de l’enseignement supérieur chinois, occupent désormais respectivement la 13e et la 14e place du classement mondial QS.

Les établissements issus des programmes « 985 » et « 211 » — deux appellations gouvernementales désignant un petit groupe d'établissements d’élite chinois — sont désormais considérés comme supérieurs à de nombreuses universités étrangères, à l’exception de quelques institutions prestigieuses comme Oxford, Cambridge ou les universités de l’Ivy League américaine. Dans des disciplines comme les sciences ou l’ingénierie, la recherche chinoise se distingue particulièrement. Par ailleurs, les frais de scolarité, généralement de quelques milliers de yuans par an dans le public, restent très abordables.

Les universités étrangères en pâtissent

Cette baisse des inscriptions des étudiants chinois commence à peser sur certaines universités occidentales, devenues trop dépendantes de cette manne. Au cours de l’année universitaire 2024-2025, les Chinois représentaient ainsi plus de deux cinquièmes des étudiants internationaux au sein du Russell Group, un consortium regroupant 24 des universités les plus prestigieuses du Royaume-Uni.

Nombre de ces établissements avaient en effet développé des programmes de maîtrise spécialement conçus pour attirer les étudiants chinois, en leur appliquant des frais de scolarité bien supérieurs à ceux des étudiants britanniques. Les facultés s’étaient agrandies, de nouvelles infrastructures avaient vu le jour. « Il régnait une illusion de stabilité financière », explique Filippo Boeri, de l’Université City St George’s de Londres. Aujourd’hui, la réalité est tout autre : les universités suppriment des formations, licencient du personnel ou incitent leurs employés à accepter un départ volontaire. ».

Un manque à gagner pour les deux parties selon The Economist

Cette désertion des étudiants chinois privera l’Occident de talents précieux. Elle pourrait également se retourner contre la Chine elle-même. En effet, lorsque le pays s’est ouvert au monde, les « haigui » ont rapporté des compétences et des savoirs acquis à l’étranger, contribuant ainsi de manière décisive à la modernisation du pays et à son rattrapage économique. À titre d’exemple, huit des vingt-et-un membres actuels du Politburo du Parti communiste chinois ont étudié à l’étranger.

Par ailleurs, l’expérience internationale des « haigui » a permis aux entreprises chinoises de s’implanter avec succès sur les marchés étrangers. Si moins de tortues de mer prennent le large, la Chine en subira elle aussi les conséquences.


Source : The Economist

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