lundi 3 août 2026

Larry San­ger : « Il faut arrê­ter de finan­cer Wiki­pé­dia »

L'hebdomadaire français Le Point a ren­con­tré un des deux fon­da­teurs, récem­ment banni, de l’ency­clo­pé­die en ligne. Il alerte sur ses dérives.

Le 22 juin, Wiki­pé­dia a pros­crit un de ses cofon­da­teurs. Larry San­ger
 (ci-contre) a posé, il y a vingt-cinq ans, aux côtés de l’entre­pre­neur Jimmy Wales, les pre­mières pierres de l’ency­clo­pé­die en ligne. Il lui est repro­ché d’avoir sol­li­cité ses abon­nés, hors pla­te­forme, afin de peser sur une dis­cus­sion interne : la créa­tion du Wiki­Pro­ject Intel­lec­tual Diver­sity, des­tiné à réin­tro­duire des points de vue conser­va­teurs, reli­gieux ou pro-israé­liens qu’il juge mar­gi­na­li­sés par une « mafia de gauche » ayant pris le pou­voir sur Wiki­pé­dia. San­ger dénonce une­ pro­cé­du­re ex­pé­di­tive, conduite par une poi­gnée d’admi­nis­tra­teurs ano­nymes, symp­tôme d’une gou­ver­nance opaque. La ver­sion anglo­phone compte des mil­lions d’uti­li­sa­teurs, mais seuls 833 admi­nis­tra­teurs dis­posent de droits éten­dus. Le pou­voir réel se concentre entre les mains de 62 comptes, les « bureau­crates », presque tous ano­nymes.

Larry San­ger ne pourra donc pas par­ti­ci­per à Wiki­ma­nia, la grand-messe de la Wiki­me­dia Foun­da­tion, orga­ni­sée à Paris du 21 au 25 juillet. Le malaise dépasse son cas. En mars, Samuel Le Goff, ancien pré­sident de Wiki­mé­dia France, a lui aussi quitté la com­mu­nauté, dénonçant son fonc­tion­ne­ment « toxique ». Une crise pro­fonde pour ce site pilier du Web, qui reven­dique 15 mil­liards de visites men­suelles.

Le Point — Selon vous, des contri­bu­teurs mili­tants mani­pulent le choix des sources pour orien­ter les articles. Com­ment?

Larry San­ger — Ils retiennent les sources qui confortent leur point de vue, écartent les sources neutres ou contra­dic­toires, puis invoquent un « consen­sus » qu’ils ont eux-mêmes fabri­qué. Je l’ai vu sur la page consa­crée à mon ban­nis­se­ment : un simu­lacre de vote, pro­fon­dé­ment hypo­crite. Sur Wiki­pé­dia, une mino­rité domine la majo­rité.

L’éven­tail des opi­nions est censé repo­ser sur des sources fiables. Mais leur sélec­tion est elle-même orien­tée. Si toutes penchent du même côté, l’article peut paraître neutre par rap­port à elles tout en étant très éloi­gné de la société réelle. Le jour où le public com­pren­dra que Wiki­pé­dia a aban­donné sa neu­tra­lité, cela se res­sen­tira dans son tra­fic et dans son uti­li­sa­tion par les intel­li­gences arti­fi­cielles. Beau­coup pensent encore que tout va bien, sans mesu­rer l’ampleur de la dérive.

Wiki­pé­dia a-t-elle changé?

— Beau­coup, sur­tout depuis dix ans. En 2024, le Man­hat­tan Ins­ti­tute a étu­dié le lexique employé sur Wiki­pé­dia et conclu à un dés­équi­libre entre la droite et la gauche. L’étude est sérieuse. Pour­tant, parce qu’elle émane d’un cercle de réflexion consi­déré comme liber­ta­rien, des contri­bu­teurs ont dis­cuté de l’oppor­tu­nité même de la citer sur la page consa­crée aux accu­sa­tions de biais de Wiki­pé­dia. Dans une démarche intel­lec­tuel­le­ment hon­nête, sa pré­sence devrait aller de soi.

— Wiki­pé­dia a-t-elle un impact géo­po­li­tique?

— Évi­dem­ment. Lorsque l’opi­nion publique s’informe à tra­vers des articles orien­tés, cela sert les inté­rêts de ceux qui en contrôlent le contenu. Des gou­ver­ne­ments et des ser­vices de ren­sei­gne­ments s’y affrontent. Cer­tains pays com­prennent à peine com­ment Wiki­pé­dia fonc­tionne. Les grandes puis­sances, elles, le savent par­fai­te­ment. Je ne dis pas que Wiki­pé­dia est pilo­tée par la CIA. Je dis qu’elle est deve­nue un ter­rain d’affron­te­ment et d’influence. Il est pos­sible de rému­né­rer les contri­bu­teurs les plus actifs, qui conti­nue­ront d’appa­raître comme de simples béné­voles.

— Com­ment sau­ver Wiki­pé­dia?

Il faut d’abord lever l’ano­ny­mat des per­sonnes qui détiennent un véri­table pou­voir. Il faut ensuite arrê­ter de finan­cer la Wiki­me­dia Foun­da­tion. Don­ner de son temps reste utile, mais l’argent col­lecté sert trop sou­vent à finan­cer des groupes mili­tants qui se pré­sentent comme neutres, alors qu’ils suivent un agenda pré­cis. La fon­da­tion recueille bien davan­tage d’argent qu’il n’en faut pour faire fonc­tion­ner les ser­veurs et payer les ingé­nieurs. Une baisse des dons favo­ri­se­rait une remise à plat du pro­jet. Il faut conti­nuer à contri­buer, choi­sir ses com­bats et ten­ter de rééqui­li­brer les articles de l’inté­rieur.

Voir aussi
 
Elon Musk lance Grokipedia pour concurrencer Wikipédia qu’il juge trop connotée à gauche [à la fin juillet 2026, le projet en est à sa version 0.2 avec 6 millions d'articles, mais uniquement en anglais. L'accent est mis sur l'IA Grok.]

La face cachée de Wikipédia - Enquête sur les dérives de l’encyclopédie libre

L'usage de certains services s'effondre devant la concurrence des nouvelles IA

Wikipédia, des militants y manipulent

Les activistes de la cause transgenre et de l’ultraféminisme ont pris une place considérable dans Wikipédia, instances dirigeantes comprises

Elon Musk contre Wikipédia, jugé trop « wokiste » : Idiopédia/Bitopédia/Wokopédia

Co-fondateur de Wikipédia : je ne fais plus confiance au site que j’ai créé (vidéo + exemples de parti-pris)

Article de Larry Sanger sur la partialité croissante de Wikipédia avec exemples (en anglais)

Wikipédia et le gouvernement britannique auraient décidé de censurer le débat sur le climat

Co-fondateur de Wikipédia : je ne fais plus confiance au site que j’ai créé

Wikipédia et les GAFAM : parti pris et désinformation sur le « grand remplacement »

Le cas de Bret Weinstein (PhD en biologie, ancien professeur d’Evergreen college) et de l’article qui lui est consacré sur Wikipédia 
 

Aucun commentaire: