Le 22 juin, Wikipédia a proscrit un de ses cofondateurs. Larry Sanger (ci-contre) a posé, il y a vingt-cinq ans, aux côtés de l’entrepreneur Jimmy Wales, les premières pierres de l’encyclopédie en ligne. Il lui est reproché d’avoir sollicité ses abonnés, hors plateforme, afin de peser sur une discussion interne : la création du WikiProject Intellectual Diversity, destiné à réintroduire des points de vue conservateurs, religieux ou pro-israéliens qu’il juge marginalisés par une « mafia de gauche » ayant pris le pouvoir sur Wikipédia. Sanger dénonce une procédure expéditive, conduite par une poignée d’administrateurs anonymes, symptôme d’une gouvernance opaque. La version anglophone compte des millions d’utilisateurs, mais seuls 833 administrateurs disposent de droits étendus. Le pouvoir réel se concentre entre les mains de 62 comptes, les « bureaucrates », presque tous anonymes.
Larry Sanger ne pourra donc pas participer à Wikimania, la grand-messe de la Wikimedia Foundation, organisée à Paris du 21 au 25 juillet. Le malaise dépasse son cas. En mars, Samuel Le Goff, ancien président de Wikimédia France, a lui aussi quitté la communauté, dénonçant son fonctionnement « toxique ». Une crise profonde pour ce site pilier du Web, qui revendique 15 milliards de visites mensuelles.
Le Point — Selon vous, des contributeurs militants manipulent le choix des sources pour orienter les articles. Comment?
Larry Sanger — Ils retiennent les sources qui confortent leur point de vue, écartent les sources neutres ou contradictoires, puis invoquent un « consensus » qu’ils ont eux-mêmes fabriqué. Je l’ai vu sur la page consacrée à mon bannissement : un simulacre de vote, profondément hypocrite. Sur Wikipédia, une minorité domine la majorité.
L’éventail des opinions est censé reposer sur des sources fiables. Mais leur sélection est elle-même orientée. Si toutes penchent du même côté, l’article peut paraître neutre par rapport à elles tout en étant très éloigné de la société réelle. Le jour où le public comprendra que Wikipédia a abandonné sa neutralité, cela se ressentira dans son trafic et dans son utilisation par les intelligences artificielles. Beaucoup pensent encore que tout va bien, sans mesurer l’ampleur de la dérive.
— Wikipédia a-t-elle changé?
— Beaucoup, surtout depuis dix ans. En 2024, le Manhattan Institute a étudié le lexique employé sur Wikipédia et conclu à un déséquilibre entre la droite et la gauche. L’étude est sérieuse. Pourtant, parce qu’elle émane d’un cercle de réflexion considéré comme libertarien, des contributeurs ont discuté de l’opportunité même de la citer sur la page consacrée aux accusations de biais de Wikipédia. Dans une démarche intellectuellement honnête, sa présence devrait aller de soi.
— Wikipédia a-t-elle un impact géopolitique?
— Évidemment. Lorsque l’opinion publique s’informe à travers des articles orientés, cela sert les intérêts de ceux qui en contrôlent le contenu. Des gouvernements et des services de renseignements s’y affrontent. Certains pays comprennent à peine comment Wikipédia fonctionne. Les grandes puissances, elles, le savent parfaitement. Je ne dis pas que Wikipédia est pilotée par la CIA. Je dis qu’elle est devenue un terrain d’affrontement et d’influence. Il est possible de rémunérer les contributeurs les plus actifs, qui continueront d’apparaître comme de simples bénévoles.
— Comment sauver Wikipédia?
— Il faut d’abord lever l’anonymat des personnes qui détiennent un véritable pouvoir. Il faut ensuite arrêter de financer la Wikimedia Foundation. Donner de son temps reste utile, mais l’argent collecté sert trop souvent à financer des groupes militants qui se présentent comme neutres, alors qu’ils suivent un agenda précis. La fondation recueille bien davantage d’argent qu’il n’en faut pour faire fonctionner les serveurs et payer les ingénieurs. Une baisse des dons favoriserait une remise à plat du projet. Il faut continuer à contribuer, choisir ses combats et tenter de rééquilibrer les articles de l’intérieur.
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