mardi 20 janvier 2015

Facteurs de réussite scolaire selon Hattie


John Hattie a fait des recherches sur plus de 800 méta-analyses qui résument plus que 50000 études individuelles. Il a publié sa synthèse dans un livre paru en 2009 : « Visible Learning ». En tout, 250 millions d’élèves auraient été concernés par ces recherches sur la réussite et l’apprentissage. Voici une partie des 138 facteurs d’influence que Hattie évalue dans son livre. En attendant la traduction française de ses livres, veuillez trouver la liste des 138 facteurs d’influence en anglais (ici) ou en allemand (ici) et un extrait en français ci-dessous.

Ce qui aide et ce qui nuit selon John Hattie (extrait)



Ce qui nuirait à l’apprentissage

• changer d’école/déménager (d=-0,34)
• trop de télévision (d=–0,18)
• le redoublement (d=–0,16)
• de longues vacances d’été (d=–0,09)

Ce qui ne nuirait pas, mais n’aiderait pas non plus

• l’enseignement « ouvert » p/r traditionnel (d=0,01)
• les classes multi-âges (d=0,04)
• instruction à la maison (d=0,16)
• l’enseignement et l’apprentissage basé sur internet (d=0,18)

Ce qui n’aiderait que peu

• de petites classes (d=0,21)
• l’équipement financier (d=0,23)
• école religieuse (d=0,23)
• les devoirs (d=0,29)

Ce qui aiderait davantage

• une offre plus grande pour les enfants doués (d=0,39)
• des mesures d’encouragement pré­scolaire (d=0,45)
• motivation (d=0,48)
• influence des camarades (d=0,53)
• un enseignement dirigé par l’en­seignant (d=0,59)
• lecture syllabique (d=0,6)

Ce qui aiderait vraiment

• rétroaction par l’enseignant (d=0,73)
• apprentissage par problèmes (d=0,61)
• formation continue des enseignants spécifique en la matière (d=0,62)
• les programmes encourageant la lecture (d=0,67)
• relation de confiance entre l’en­seignant et l’élève (d=0,72)
• clarté de l’enseignant (d=0,75)
• comportement de la classe (d=0,8)
• microenseignement (d=0,88)





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dimanche 18 janvier 2015

Ontario — Ministre de l’éducation : les écoles catholiques devront enseigner le nouveau programme d’éducation sexuelle


Les parents catholiques de l’Ontario qui espèrent que leurs enfants fréquentant une école catholique soient épargnés du programme explicite d’éducation sexuelle, qui prétendument enseignerait à leurs enfants à propos de la masturbation, à s’interroger sur leur identité sexuelle en tant qu’homme ou femme, et à propos des diverses structures familiales sont laissés pour compte.

La ministre de l’Éducation, Liz Sandals, a déclaré hier à l’émission « The Agenda » de TVO que les écoles catholiques ne seront pas en mesure de se retirer du programme qui est imposé aux écoles ontariennes par la Première ministre lesbienne, Kathleen Wynne.

« Il y a seulement un programme, et c’est notre espoir que les quatre systèmes [anglais et français catholiques ; anglais et français publics] utiliseront le même document du programme ».

La ministre a indiqué que même si le système scolaire catholique pourra fournir, à travers son propre programme de vie familiale, ses « commentaires » sur le programme d’éducation mandaté par le gouvernement, il ne lui sera pas permis de changer quoi que ce soit et devra « livrer » l’éducation sexuelle telle quelle.

Si le programme est à l’image de son prédécesseur, mis en veilleuse en 2010 en réponse à la réaction négative des parents, il contiendra probablement des éléments contraires à l’enseignement sexuel et moral catholique, tels l’approbation de la masturbation, du sexe anal et oral, de l’homosexualité et de la contraception.

La ministre a défendu la décision d’implanter le programme d’éducation sexuelle pour l’année scolaire 2015/16, en disant : « C’est le bon moment de le faire pour les enfants, car les enfants ont besoin de cette information ».

Lorsque l’animateur Steve Paikin a demandé à Mme Sandals de répondre directement aux préoccupations concernant le contenu du programme, lequel « encouragerait activement les enfants de 12 ans à la masturbation comme moyen pour connaître leurs corps et enseignerait aux enfants de huit ans qu’être un homme ou une femme est simplement un construit social », elle n’a pas nié le fait que le programme contiendrait ces composantes. Elle a plutôt éludé la question, disant que de telles informations seraient incluses dans les guides de l’enseignant en tant que « réponse appropriée » si les enfants posaient des questions sur le sujet.

À quelques reprises lors de l’entrevue, Mme Sandals a affirmé que le programme d’éducation sexuelle fournit aux enfants « de bonnes et précises informations » au sujet du sexe, sans dire à partir de quel point de vue ces informations ont été jugées « bonnes » et « précises ».

Le géant de l’avortement, Planned Parenthood, a une notion très différente de ce qui constitue une « bonne » éducation sexuelle par rapport à l’Église catholique. Par exemple, alors que Planned Parenthood considère que tuer un enfant à naître par avortement au nom des « droits reproductifs » est une action acceptable et socialement bénéfique, l’Église catholique soutient que l’avortement est toujours et partout intrinsèquement mauvais, car il détruit un être humain. Il ne peut jamais être justifié.

Mme Sandals a également confirmé que le programme enseignerait aux enfants ce que signifie donner son consentement à des relations sexuelles.

Rappelons qu’à une époque pas si lointaine, en 1992, les parents catholiques québécois avaient réussi à obtenir la possibilité de faire exempter leurs enfants des cours d’éducation sexuelle.

Source

Voir aussi

Cours à la sexualité — parent catholique obtient une exemption

« Je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire »

Dans le cadre des assassinats odieux perpétrés dans les locaux de Charlie Hebdo, on a beaucoup entendu ces jours-ci cette phrase de Voltaire :
« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez le dire ».
Phrase importante pour ce qu’elle représente sur le plan de la démocratie...

L’ennui c’est que Voltaire n’a jamais écrit ni prononcé cette phrase.

Celles et ceux qui ont décerné cette citation à Voltaire se basent sur une lettre datant du 6 février 1770. Voltaire se serait adressé à l’abbé Le Riche en ces termes : « Monsieur l’abbé, je déteste ce que vous écrivez, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez continuer à écrire. » Si l’existence de cette missive a été avérée, la phrase n’y figure pas, ni même l’idée ! C’est ce qu’on appelle une citation « apocryphe », non authentique.

La paternité de cette sentence revient à l’Anglaise Evelyn Beatrice Hall qui, dans un livre, The Friends of Voltaire, publié en 1906 sous le pseudonyme de S. G. Tallentyre, utilisa la célèbre formule pour résumer la pensée voltairienne. « “I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say I”, was his attitude now », écrit-elle. Elle confirmera par la suite que c’était sa propre expression et qu’elle n’aurait pas dû être mise entre guillemets. Qu’elle soit due à la maladresse de l’auteur ou de l’éditeur, la citation a été rapidement traduite en français avant de connaître le succès que l’on sait.

Charlie Hebdo, partisan de la liberté d’expression ?

Laissons de côté la vulgarité répétitive de Charlie Hebdo, sa prédictibilité et sa perte de lectorat constante depuis quelques années à tel point que l’hebdomadaire « irresponsable » comme il titrait avait récemment fait appel à la générosité de ses lecteurs. Mais est-ce que Charlie Hebdo était vraiment un partisan de la liberté d’expression totale ou uniquement en faveur de pouvoir exprimer les opinions chères aux auteurs de Charlie Hebdo ?

Le 26 avril 1996, Cavanna, Val et Charb (trois piliers du journal Charlie Hebdo) débarquent en estafette dans une annexe du ministère de l’Intérieur. Dans leur coffre, des cartons remplis de signatures qu’ils apportent à un conseiller de Jean-Louis Debré. En huit mois, 173 704 personnes ont répondu à l’appel « pionnier » de l’hebdomadaire pour demander l’interdiction du Front national (FN). On peut mieux faire question défense de la liberté d’expression.

Il y a aussi l’affaire Siné en 2008 quand un des dessinateurs sera renvoyé pour « antisémitisme » (il y aurait donc bien des tabous modernes). Le vétéran de Charlie Hebdo avait écrit : « Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! » Propos très proches de ceux du président de la LICRA.



Mais rien n’y fera. « [Le rédacteur en chef] Val [promu peu après directeur de France Inter] voulait des excuses auprès de Jean Sarkozy et de la famille Darty. Je lui ai demandé s’il ne se foutait pas de ma gueule. Je préfère me couper les roubignoles », a déclaré Siné, qui collabore à Charlie Hebdo depuis la relance du titre en 1992. Âgé de 79 ans, le dessinateur et chroniqueur avait également participé à l’ancienne formule.

Les unes de Charlie Hebdo...
« Je reproche à Jean Sarkozy de se convertir par opportunisme. S’il s’était converti à la religion musulmane pour épouser la fille d’un émir, c’était pareil. Et un catholique, pareil, j’ai jamais fait de cadeau aux catholiques », a expliqué Siné. Il ne s’agirait pas des seuls actes de censure de la part de Philippe Val.

En décembre 2012, la société éditrice de Charlie Hebdo est condamnée par la cour d’appel de Paris à verser 90 000 euros de dommages et intérêts à Siné pour licenciement abusif.

L’« humour » de Charlie Hebdo,
caricature reproduite dans le numéro commémoratif du 15 janvier 2015

Après l’attentat qui avait frappé la rédaction de Charlie Hebdo en 2012, de nombreuses figures de la gauche française avaient fait connaître leur désapprobation par rapport à ce journal satirique.


Vidéo d’Humour de gauche (Charb s’y plaint des procès des « intégristes catholiques » : c’est une manière civilisée de contester, non ?)

Qu’en est-il de Voltaire ?

Voltaire défendait-il la liberté d’expression, la démocratie ? Le mieux est de le citer.

Voltaire méprisait le peuple et n’était pas démocrate. Dans Questions sur l’Encyclopédie, Voltaire écrit : « La multitude des bêtes brutes appelées hommes, comparée avec le petit nombre de ceux qui pensent, est au moins dans la proportion de cent à un chez beaucoup de nations. »

Voltaire
Sur ses vieux jours, Voltaire sera encore plus sélectif : « le genre humain pensant, c’est-à-dire la cent-millième partie du genre humain tout au plus » (dans Aventure de la mémoire). Voltaire encouragera son correspondant d’Alembert : « Portez-vous bien, éclairez et méprisez le genre humain » (lettre du 19 février 1757).

Pour Voltaire, « Ce monde-ci (il faut que j’en convienne) est un composé de fripons, de fanatiques et d’imbéciles, parmi lesquels il y a un petit troupeau séparé qu’on appelle la bonne compagnie ; ce petit troupeau étant riche, bien élevé, instruit, poli, est comme la fleur du genre humain ; c’est pour lui que les plaisirs honnêtes sont faits ».

Dans un sens, Voltaire voyait le monde divisé en deux, comme Charlie Hebdo, les sots (les cons et les beaufs de Charlie Hebdo) et les personnes éclairées. À Mme du Deffand, il vantera « le plaisir noble de se sentir d’une autre nature que les sots ». Oui, d’une autre nature. Or les sots sont légion. Les non-pensants, il le répète, sont l’écrasante majorité.

Diderot, quant à lui, n’est pas en reste : « Malheur à celui qui oublie que tout ce qui ressemble à un être humain n’est pas obligatoirement un être humain ». Pour Voltaire encore, « Le peuple est entre l’homme et la bête ». Pour Voltaire, les choses sont nettes : « nous n’avons de compatriotes que les philosophes, le reste n’existe pas. » L’élitisme de Voltaire est clair.

Les Français, si souvent des sots cons
Voltaire partage aussi la pensée hédoniste des vieux soixante-huitards octogénaires qui avaient fondé Hara-kiri devenu Charlie Hebdo : « il faut jouir, et que tout le reste n’est que folie » (à Frédéric II). Au duc de Richelieu, il conseille « Jouissez de votre gloire, de votre considération, et des plaisirs présents et des plaisirs passés ».

Contrairement à Chateaubriand qui conseillait de ne dispenser le mépris qu’avec parcimonie, à cause du grand nombre de nécessiteux, Voltaire n’aura pas de ces petitesses mesquines. Il distribuera libéralement son mépris : « L’essentiel est d’être bien avec soi-même, et de regarder le public comme des chiens qui tantôt nous mordent, et tantôt nous lèchent. » Chien, le mot reviendra. À un enfant anglais passant à Ferney avec ses parents, Voltaire fera en anglais cet aveu peu avant sa mort : « Vous serez quelque jour un Malborough ; pour moi je ne suis qu’un chien de Français. »

Nous passerons ici sur les descriptions peu amènes que Voltaire fait des « minorités ethniques » comme on dit aujourd’hui : « La lèpre, ainsi que le fanatisme et l’usure, avait été le caractère distinctif des Juifs. » Les juifs forment « de tous les peuples, le plus grossier, le plus féroce, le plus fanatique, le plus absurde. »

Le « beauf » de Charlie Hebdo (Cabu). Le Français modeste, le peuple de Voltaire : vulgaire, misogyne, « con », alcoolique, raciste et en plus il peut voter !
« Se battre jusqu’à la mort » ?

Écrivant à Helvétius, Voltaire dira : « faire plus de cas du bonheur de la vie que de la vérité ». Michel Hennin, résident de France à Genève, et familier de Voltaire, le présentera à Bertin comme « tenant plus que personne à son repos et à ses richesses » (lettre du 27 octobre 1774). Pour Voltaire, « persécution [est] abominable ; martyr, fou ». Il se confie à Argental : « Il y aurait de la folie à être martyr de la vérité ».

En 1736, il n’hésite pas à écrire à Thiérot : « Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. » Évidemment, ce mensonge doit être pour la bonne cause et ne pas causer de mal...

Les partisans du châtelain de Ferney disent qu’il ne faut pas prendre cette citation hors contexte. Ces contemporains lui rendaient cependant justice : il pratiquait ce qu’il conseillait dans sa correspondance. La Beaumelle, un de ses adversaires, en 1753 dira ainsi : « [M]onsieur de Voltaire n’a pas de longues habitudes avec le vrai ». Un de ses amis, Hennin écrivant à Choiseul, dira en 1770 : « M. de Voltaire que son imagination trompe quelques fois sur les faits ». Frédéric II écrira à Voltaire le 6 décembre 1772 : « Vous savez mieux que personne que les mensonges font plus de chemin que les vérités. »

Voltaire fait arrêter ses adversaires…

Il faut ici rappeler deux affaires peu honorables pour Voltaire : les affaires La Beaumelle et Clément.

L’auteur protestant La Beaumelle (1726-1773) avait eu l’indécence de critiquer sévèrement Voltaire. Ce dernier s’activa par trois fois pour l’embastiller par lettre de cachet. Quels étaient les torts de cet auteur qui faisait ombrage à Voltaire ? Voltaire ne lui pardonne pas l’audace d’avoir jugé obséquieux son Siècle de Louis XIV et, notamment, l’indulgence de Voltaire envers la Révocation de l’Édit de Nantes. Voltaire en veut également à La Beaumelle de souligner son statut d’homme de lettres grassement subventionné chez Frédéric II de Prusse. Il a notamment écrit dans un gros ouvrage deux lignes assassines : « Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à talents, précisément par les mêmes raisons » qui poussent d’autres princes à « combler de bienfaits un bouffon ou un nain » ou encore « Qu’on parcoure l’histoire ancienne et moderne, on ne trouvera point d’exemple de prince qui ait donné sept mille écus de pension à un homme de lettres, à titre d’homme de lettres ». Le roi de Prusse n’avait pas dit autre chose quand, après le premier séjour de Voltaire à Berlin, il écrivit : « C’est bien payer un fou ; jamais bouffon de grand seigneur n’eut de pareils gages ».

Ces deux griefs contre l’auteur protestant sont peu avouables, Voltaire se doit donc d’en inventer d’autres. Il fait ainsi croire que l’« insolent », dans son ouvrage, accuse le Régent d’avoir empoisonné plusieurs membres de la famille royale alors que l’écrivain cévenol s’est borné à indiquer que la faiblesse des arguments de Voltaire qui prétendait en disculper ce prince de sang. (Voir La Beaumelle, Un Protestant cévenol entre Montesquieu et Voltaire, par Claude Lauriol, pp. 355, 356) Crimes de lèse-majesté, injures des plus graves, Voltaire nourrit ce mensonge en les ressassant inlassablement contre La Beaumelle. Voltaire cite de travers, isole quelques phrases dans tout un volume, dénature le sens, méconnaît l’ironie d’un propos qu’il répète à outrance (Cl. Lauriol, pp. 597 et 600). Mais, pour le seigneur de Ferney, le jeu en vaut la chandelle : il s’agit d’emprisonner un impertinent qui a critiqué son amateurisme historique.

Publiquement, Voltaire a écrit ostensiblement contre les lettres de cachet. L’historien Quétel dans son livre De par le Roy, essai sur les lettres de cachet, a révélé que le philosophe avait contribué avec insistance à faire enfermer par lettre de cachet une tripière vulgaire et bruyante qui « blasphémait le saint nom de Dieu à outrance ».

Mais ce n’est pas la seule fois que Voltaire a cherché à faire enfermer des écrivains dont l’industrie le contrariait. Trois tentatives sont recensées à l’encontre du seul La Beaumelle. Deux essais seulement ont été couronnés de succès. Dans ces deux cas, l’écrivain protestant a été envoyé à la Bastille. Six mois d’abord en 1753. Selon l’historien Lauriol, La Beaumelle, alors âgé de vingt-sept ans, « a beaucoup souffert de sa détention, physiquement et moralement ». À sa sortie de prison, en 1754, Malesherbes, directeur de la censure, lui refuse l’autorisation de créer un journal et lui interdit même de rien imprimer pour sa défense contre Voltaire. Résigné, l’écrivain protestant s’exclame : « Il me semble qu’on craint Voltaire encore plus qu’on ne le méprise ».

La Bastille, Voltaire parviendra à y faire emprisonner par deux fois l'écrivain La Beaumelle

La Beaumelle est enfermé une seconde fois de 1756 à 1757. Voltaire y contribue en le dénonçant auprès de Mme de Pompadour et du duc de Richelieu sous le prétexte que les Mémoires de La Beaumelle pour servir à l’Histoire de Mme de Maintenon n’aurait été que d’horribles calomnies sur toutes les familles royales d’Europe, en montant en épingle « une note rapide perdue au milieu de deux mille pages », selon R. Pomeau dans De la Cour au Jardin, Oxford, 1991.

Élargi, la vigilance de Voltaire s’ajouta à la vigilance du Ministère et fit peser d’inquiétantes menaces pour l’empêcher d’obtenir la révocation de sa lettre d’exil et le condamner ainsi au silence.
Voltaire sembla déçu de l’élargissement de son contradicteur quand il s’enquit ainsi auprès d’Argental : « Dites-moi, je vous prie, à propos des arts que tant de coquins déshonorent, s’il est vrai que ce misérable La Beaumelle soit sorti de sa Bastille ».

La Beaumelle ne s’exprima plus, comme il l’écrivit à Maupertuis le 5 avril 1758, parce qu’« on craint une lettre de cachet, et avec quelque raison, quoiqu’on soit très sincèrement disposé à ne rien mettre dans ces notes qui blesse autre homme que lui [Voltaire] ».

Voltaire méprisant (bis)

Voltaire, quant à lui, avait décrété : « Les La beaumelle et les insectes de cette espèce pourraient nous faire prendre le genre humain en haine ».

Voltaire, il faut le rappeler (il l’a également dit dans l’affaire Calas) n’aime guère les protestants (sauf quand ils peuvent servir à abattre l’infâme). Dans le cas de La Beaumelle, il se confiera à ses correspondants : « Je n’aime point ces maudits huguenots ». « Nous ne valons pas grand-chose, mais les huguenots sont pires que nous ». Hargne constante et noire contre « ce petit huguenot qui a été apprenti prédicant à Genève ». Voltaire invente ce détail pour aggraver le cas de l’écrivain protestant, car Voltaire déteste « des prédicants la dure et morne espèce ». La Beaumelle, c’était pour le seigneur de Ferney, « un chien qu’on ne pouvait plus laisser dans les rues ». Le parangon de la tolérance était donc un persécuteur teigneux qui se réjouit des tourments qu’il fait infliger.

Voltaire, militant embastilleur récidiviste

La Beaumelle ne fut pas la seule victime de l’amour-propre de Voltaire. En effet, Jean-Marie-Bernard Clément (1742-1812) eut le front de publier des Observations critiques contre quelques poètes qui ont pignon sur rue, sans omettre Voltaire. Le héros moderne de la tolérance est exaspéré. Son courroux le domine. Clément n’est qu’« un gredin de la littérature », « un misérable », « un scorpion », « ce petit serpent de Dijon », « un maroufle », « cette petite canaille ». Il recommande à d’Alembert en 1771 : « [J]e crois qu’il ne serait pas mal qu’il fît deux ans de noviciat à Bicêtre ». Deux ans de prison dans un lieu particulièrement infamant, car l’endroit accueillait alors la lie de la société, mélangeant indifféremment les indigents, les malades et les criminels : aliénés, escrocs, syphilitiques, assassins, vagabonds et délinquants de toute sorte.

Voltaire s’en explique : « La critique est permise, sans doute, mais la critique injuste mérite un châtiment ». Voilà qui est intéressant. La liberté d’expression est permise pour autant que la critique ne s’attaque pas aux auteurs confirmés. Sinon, deux années d’emprisonnement sans jugement, car c’est cela la lettre de cachet !

Clément a l’outrecuidance de faire publier en 1773 des Lettres à M. de Voltaire. Pour ce dernier, cette parution est la preuve des failles de la censure : « S’il a fait imprimer un libelle, il faut que quelque petit censeur royal, quelque petit fripon de commis à la douane des pensées ait été de concert avec lui. Je tâcherai de découvrir cette manœuvre ».

Il suffit, Arouet de Voltaire, comte de Tournay, seigneur de Ferney, ne peut en souffrir mais. Outré, l’aristocrate, défenseur de la liberté d’expression, alerte le second personnage du royaume, à savoir le chancelier Maupeou en personne. Le tout pour se plaindre de ce que Clément se trompe dans sa généalogie et lui donne un oncle pâtissier... C’est selon Voltaire une petite calomnie qui jette sur lui un grand ridicule ! Il fait savoir ce qu’il pense de ce Clément : « chassé de Dijon et demeurant à Paris, a déjà été mis en prison par la police ». Précision sournoise glissée à toutes fins utiles. Dix-huit mois plus tard, l’empêchement infligé à Clément d’imprimer sera accueilli avec satisfaction : « un premier châtiment bien dû à ce misérable, en attendant que la police ses grossières insolences ». Il ne s’agit après tout que d’« écrase[r] un [jeune] scorpion », d’« assommer dans la boue un crapaud qui croasse ».

Qu’il s’agisse de La Beaumelle ou de Clément, ses jeunes confrères, le polémiste-philosophie ne plaisante point. Il les insulte copieusement et s’active pour les faire emprisonner et interdire de publication. Force est de constater que Voltaire ricanerait à voir aujourd’hui ceux qui aujourd’hui l’ont transformé en militant passionné de la liberté d’expression, quitte à se battre jusqu’à la mort ! À son habitude, il les mépriserait sans doute. Lui qui écrivait au duc de Richelieu : « Nous avions besoin autrefois qu’on encourageât la littérature et aujourd’hui il faut avouer que nous avons besoin qu’on la réprime. » Il faut réprimer la littérature, c’est signé Voltaire. Mais qui le cite ?


La France, patrie des droits de l’homme et de la liberté d’expression ?

On a beaucoup entendu dire que la France, digne héritière de Voltaire, est la patrie des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Peut-être est-ce le cas, mais pas pour des raisons moins honorables que celles de la légende de France patrie de la liberté et de Voltaire défenseur jusqu’à la mort de la tolérance.

Pour l’avocat Emmanuel Pierrat, spécialiste du droit de la presse, interrogé par Le Point, la liberté d’expression est nettement plus encadrée en France qu’aux États-Unis.

En France, la liberté d’expression figure dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui a valeur constitutionnelle. L’article 11 dispose que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement »... Mais une restriction est immédiatement apportée à ce principe, après une virgule : « Sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Les États-Unis, eux, n’ont jamais ajouté de virgule à leur « 
freedom of speech » garanti par le premier amendement de la Constitution. La Convention européenne des droits de l’homme reprend la liberté d’expression, mais y met elle aussi des bémols. Dans la patrie de Voltaire, selon Emmanuel Pierrat, quelque 400 textes portent atteinte à la liberté d’expression...


Voir aussi

Voltaire, cet inconnu, ce mythe, ce sectaire

Le côté sombre des Lumières

Canada : Cour suprême — « toutes les déclarations véridiques » ne doivent pas « être à l’abri de toute restriction » quand elles peuvent heurter les sentiments de minorités protégées

La vision pessimiste de l’homme développée par les Lumières

Condorcet : L’éducation publique doit-elle se borner à l’instruction ?

« Le pacte de confiance entre l'État, la famille et l'école a été rompu »

Le cours ECR « pour former des citoyens complets » (leurs parents étant incomplets&nbs;?)

samedi 17 janvier 2015

Bien citer Bossuet




On cite beaucoup ces temps-ci (Zemmour la répète souvent même) une phrase de Bossuet particulièrement bien adaptée aux circonstances. Mais on la cite mal. En réalité, la véritable phrase est la suivante :
« Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? Quand on l’approuve et qu’on y souscrit. »

C’est, il est vrai, plus long. On trouve la citation au livre IV de l’Histoire des variations des églises protestantes, Œuvres complètes, tome IV, éd. Didot, 1870, p. 54).






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vendredi 16 janvier 2015

France — raidissement contre les élèves instruits à la maison et traitement des « Je ne suis pas Charlie »


La ministre socialiste Belkacem
La ministre socialiste de l’Éducation en France a déclaré le 13 janvier :

« Je veux rappeler ici la nécessaire fermeté et le nécessaire travail d’éducation face aux propos et attitudes racistes et antisémites, face à la remise en cause du principe de laïcité et des principes et valeurs de la République. L’École de la République et ses fonctionnaires ne tolèrent pas l’intolérable. Ils réagissent immédiatement, avec fermeté, souci d’éducation et conformément au droit, c’est-à-dire dans le cadre des règlements intérieurs des écoles et établissements. Lorsque les faits nécessitent des sanctions, celles-ci sont proportionnées aux fautes commises, et systématiquement accompagnées d’un travail éducatif vis-à-vis des élèves, et d’une association des parents au caractère éducatif de la sanction. Notre rôle est de maintenir ces élèves, au même titre que tous les autres, dans le système éducatif. Je souhaite d’ailleurs que nous ayons une vigilance renforcée à l’égard des élèves instruits à domicile. »

Ces propos font suite à ceux de Nathalie Saint-Cricq, journaliste, responsable, depuis juin 2012, du service politique de la chaîne France 2. Elle déclarait au journal de 20 heures du 12 janvier 2015 « C’est justement ceux qui ne sont pas “Charlie” qu’il faut repérer, ceux qui, dans certains établissements scolaires ont refusé la minute de silence, ceux qui “balancent” sur les réseaux sociaux et ceux qui ne voient pas en quoi ce combat est le leur. Eh bien, ce sont eux que nous devons repérer, traiter, intégrer ou réintégrer dans la communauté nationale. »









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Enfants précoces, doués ou surdoués ?


Arielle Adda, psychologue, a expliqué au Collège Latin le fonctionnement des enfants doués, également appelés précoces ou à hauts potentiels.





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jeudi 15 janvier 2015

Un des plus grands éditeurs britanniques appelle ses auteurs à ne pas parler de cochons...


L’éditeur britannique Oxford University Press conseille à ses auteurs de tenir compte d’autres cultures et de ne pas mentionner de cochons dans leurs livres.

L’appel de la maison d’édition d’éviter les mots liés aux cochons afin de ne pas offenser les musulmans et les juifs a été l’objet d’un débat sur la liberté d’expression dans l’émission de radio de la BBC Radio 4 Today. Les intervenants ont mentionné une lettre de l’éditeur demandant de ne pas utiliser les mots « cochon », « viande de porc » et « lard ».

Selon un porte-parole d’Oxford University Press, qui fait partie de l’université d’Oxford, les livres concernés sont destinés à l’étranger. « Le matériel éducatif publié au Royaume-Uni se vend dans 150 pays et c’est pourquoi nous devons tenir compte de toute une série de sensibilités et de différences culturelles ».



« Du politiquement correct insensé »

La décision de la maison d’édition a suscité un flot de voix critiques qui estiment qu’elle pratique « un politiquement correct insensé » et qui exigent que la liberté d’expression soit maintenue. Elles mettent également en doute que les musulmans et les juifs soient effectivement offensés par la mention d’animaux de la ferme dans un livre pour enfants.

Le monde compte environ 1,5 milliard de musulmans. La majorité des 49 pays à majorité musulmane possèdent une population jeune, ce qui selon le quotidien britannique The Independent en fait un marché important de matériel éducatif.

Oxford University Press, qui publie près de 6.000 nouveaux livres par an dans plus de 150 pays, est le plus grand éditeur universitaire du monde.




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mercredi 14 janvier 2015

J.-F. Lisée : pour moins de libertés dans des écoles de plus en plus « laïques »


Selon le Journal de Québec, Jean-François Lisée n’a pas l’intention de laisser le monopole du débat identitaire à Bernard Drainville et il peaufine sa position sur la laïcité.

Depuis la France, où il a passé les dernières semaines à s’occuper de son nouveau-né, le député de Rosemont milite pour que le Québec affirme la primauté de la norme sociale sur la religion. «Hors du temple, c’est la norme sociale, laïque, qui doit avoir préséance», plaide-t-il, dans un document obtenu par le Bureau parlementaire. Gageons que cette norme sociale sera bien à gauche, bien « progressiste ».

Mais le Québec ne doit pas refaire les erreurs commises par le gouvernement Marois, qui est allé trop vite en voulant bannir en bloc les signes religieux dans l’ensemble de la fonction publique, prévient l’aspirant chef péquiste.

Selon le député péquiste, les attentats perpétrés contre le journal satirique Charlie Hebdo à Paris constituent un tournant dans le débat sur la laïcité. «Il y a un avant et un après-Charlie.»
Et, pour respecter «l’esprit Charlie», la primauté de la norme sociale sur la religion devrait être au menu des cours d’Éthique et de culture religieuse que suivent les jeunes Québécois et être communiquée clairement aux nouveaux arrivants. Quelle est cette norme ? Qui la déterminera ?

Jean-François Lisée propose d'éteindre graduellement, sur une période de 15 ans, le financement public d’écoles à vocation religieuse. Pourquoi ? L'article du Journal de Montréal ne le dit pas. En outre, M. Lisée veut « Baliser strictement les écoles non subventionnées à vocation religieuse ».

De moins en moins de libertés dans des écoles de plus en plus « laïques ».... Afin d'intégrer les « immigrants » ? Les catholiques et protestants du Québec écoperont-ils encore ?





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lundi 12 janvier 2015

Rémi Brague : « Dans les gènes de l'islam, l'intolérance »



Rémi Brague est philosophe et historien de la pensée médiévale arabe et juive. Il est l’auteur, entre autres, de « Europe, la voie romaine » (1999), « La loi de Dieu. Histoire philosophique d’une alliance » (Gallimard, 2005), et de « Modérément moderne » (Flammarion, 2014). Il s’exprime au sujet des assassinats de Charlie Hebdo :
« L’attentat contre les dessinateurs de Charlie Hebdo rappelle de vieilles histoires qu’il me faut malheureusement rappeler ici.

À l’époque de Mahomet, dans l’Arabie du début du VIIe siècle, il n’y avait évidemment pas de journalistes, faute de journaux, d’imprimerie, etc. Mais il y avait des poètes. Leurs vers, transmis d’abord de bouche à oreille, pouvaient être louangeurs ou satiriques. Ils influençaient l’opinion, comme le font de nos jours les organes de presse. Lorsque Mahomet se mit à prêcher son dieu unique, prétendit en être le messager et se mit à légiférer en Son nom, déclarant ceci « permis » ou cela « interdit », certains de ces poètes se moquèrent de lui. Mahomet savait pardonner à ceux qui l’avaient combattu, mais ne tolérait pas qu’on mette en doute sa mission prophétique. Il demanda donc qui allait le débarrasser de ces poètes. Des volontaires se présentèrent et les assassinèrent. Ils tuèrent d’abord Ka'b ibn Achraf, un juif, puis Abou Afak, un vieillard, enfin Asma bint Marwan, une femme qui allaitait. Leurs meurtres sont racontés dans la plus ancienne biographie de Mahomet, « La vie de l’envoyé d’Allah » (Sirâ) d’Ibn Ichak, éditée par Ibn Hicham vers 830. Abdourrahman Badawi en a donné une traduction rocailleuse, mais intégrale (Beyrouth, Albouraq, 2001, 2 vol.), qu’on préférera aux nombreuses adaptations de ce texte, qui sont toutes plus ou moins romancées. Mahomet assura les assassins qu’ils n’avaient commis aucune faute, un peu dans l’esprit du verset du Coran : « Ce n’est pas vous qui les avez tués ; mais Dieu les a tués » (sourate VIII, verset 17 a).

On comprend l’embarras des musulmans d’aujourd’hui. Je ne possède pas de statistiques fondées sur des sondages d’opinion parmi eux, mais tout nous invite à croire que leur grande majorité désapprouve ces crimes. Et, en tout cas, ceux qui s’expriment les condamnent sans nuances. Ce qui est à leur honneur. Mais, au-delà du refus constamment réitéré, et d’ailleurs légitime, de l’« amalgame » et de la « stigmatisation », comment dire que ces agissements n’ont rien à voir avec l’islam ? Le Coran appelle Mahomet « le bel exemple » (sourate XXXIII, verset 21), qu’il est loisible, voire louable, d’imiter. Comment ne pas comprendre que certains se croient autorisés à commettre en son nom et pour le venger ce genre de crimes ? »

Il répondait aussi à Atlantico au sujet de ces attentats.

« À chaque attentat terroriste revendiqué par les djihadistes, l’origine de la radicalisation de l’islam fait débat. Enfermés dans des écrits d’une autre époque, certains croyants sont pris dans une spirale de violence sans fin. La faute à une religion qui peine à s’adapter à son temps.

Atlantico — Quelle est la marge de manœuvre de l’islam relativement à la parole de Mahomet ? Pour quelles raisons ?

Rémi Brague — Mais ce n’est pas la parole de Mahomet ! Le Coran, pour les musulmans, c’est la parole de Dieu, et en un sens très littéral, il a été dicté par Dieu. Dieu est pour eux l’auteur du Coran de la même façon que Flaubert est l’auteur de Madame Bovary. Mahomet n’a fait que prendre à la dictée. Il est certes le "bel exemple", ce pour quoi ses déclarations et ses actions (hadith) peuvent servir de sources de droit.

Tout le monde parle d’interpréter le Coran. Mais si c’est Dieu qui y dicte ses volontés, on ne pourra guère interpréter que le sens des mots. Le voile des femmes restera un voile ; on s’interrogera seulement sur sa longueur et son opacité.

Atlantico — Peut-on considérer que l’islam est piégé dans une interprétation figée de cette parole ? Quelles en sont les conséquences concrètes pour les musulmans ? Quel peut être le rapport de l’islam à la modernité ?

Rémi Brague — Il est déjà trompeur de parler de "théologie". C’est un mot chrétien, emprunté lui-même à Platon qui l’a forgé pour la première fois. Il désigne la tentative d’une exploration des mystères divins au moyen des instruments de la raison, et en particulier de la raison philosophique. Les philosophes arabes ont essayé quelque chose de tel, qui a tourné court.

Il faut plutôt chercher la réflexion des penseurs musulmans du côté de ce que l’on appelle le Kalâm, qui est une entreprise apologétique. On y cherche à montrer que les dogmes islamiques, supposés vrais et clairs en soi, sont plausibles, et que ceux des autres religions sont absurdes.

Le fait que l’islam soit vieux de quatorze siècles n’est pas décisif en soi. Si Mahomet avait vécu à la même époque que Joseph Smith, le prophète des Mormons, cela ne changerait rien. Ce qui est vraiment décisif, c’est l’idée d’une dictée d’un texte par Dieu, qui est éternel et omniscient.

"Islam" et "modernité", voilà deux mots sous lesquels on peut mettre mille choses. Tout dépend de ce que l’on entend par "islam". Le mot désigne une religion, une civilisation et des populations. Et la "modernité" est une période de l’histoire pendant laquelle sont apparues des choses plus ou moins bonnes. Bien des gens, dans les pays dans lesquels l’islam est la religion dominante, aspirent à certains aspects de la modernité. Ils se méfient d’autres. Et je les comprends. Nos sociétés "modernes" se portent-elles si bien que cela ?

Atlantico — Les différentes branches de l’islam sont-elles confrontées à la même difficulté ?

Rémi Brague — Le chiisme a formé un clergé, ce qui lui assure une certaine cohérence et de la discipline.

Atlantico — Il n’y a pas de clergé côté sunnite. Est-ce une raison des dérives ?

Rémi Brague — Non, mais l’absence d’un magistère interdit de distinguer ce qui représente légitimement l’islam et ce que l’on considère comme des déviations. Personne n’a le droit de dire : "tout ceci n’a rien à voir avec l’islam !"

Atlantico — Une institutionnalisation de l’islam est-elle possible ? À quelles conditions ?

Rémi Brague — Qui pourrait la réaliser ? Certainement pas les gouvernements occidentaux qui déclarent représentatifs les partenaires qu’ils choisissent de se donner, et qu’ils choisissent en fonction de leur docilité.

Atlantico — Il y a quand même différentes formes d’islam ?

Rémi Brague — Bien sûr, il y a des variétés selon les pays, le substrat culturel des peuples qui sont passés à l’islam est très divers. Il y a le sunnisme et le chiisme. Il y a de plus différentes écoles juridiques, quatre principales en islam sunnite. Il y a différentes confréries mystiques.

Rémi Brague — Reste que tous les musulmans sont d’accord sur l’authenticité du Coran, sur le caractère exemplaire de la vie de Mahomet, sur la direction de la prière et du pèlerinage vers la Mecque... Quant aux musulmans concrets, ou aux gens que l’on appelle ainsi, les plaquant de la sorte sur leur identité confessionnelle, leur rapport à leur religion est très varié, un peu comme chez les chrétiens. Avec cette différence que l’identité religieuse et l’identité culturelle sont plus étroitement liées.

Atlantico — Qui a aujourd’hui l’autorité en islam pour faire évoluer l’interprétation des textes, mais aussi pour sanctionner celles qui sont non conformes ? Le recteur d’al-Azhar ? À quelles conditions pourrait-il être amené à le faire ?

Rémi Brague — Restaurer le califat, qui était déjà l’ombre de lui-même quand Atatürk l’a officiellement supprimé en 1924, c’est depuis lors le rêve de beaucoup de musulmans. Ce rétablissement ne serait pas un mal, nous devrions peut-être même le souhaiter. Déjà, cela rendrait plus difficile l’autoproclamation d’un prétendu "califat" comme celui que l’on a avec les gens de ISIS.
Mais il faudrait pour cela que les musulmans se mettent d’accord entre eux. Le fondement dernier de quelque chose comme une doctrine officielle, une sorte d’orthodoxie, est l’accord unanime de la communauté. L’ennui est que l’on ne sait pas qui a le droit de formuler cet "accord unanime". Les autorités des établissements d’enseignement comme al-Azhar ne sont que de fait, et elles n’ont rien de contraignant. »

Sources : Le Point et Atlantico

Voir aussi

Rémi Brague sur l'islam, la culture classique et l'Europe

Meilleur « vivre-ensemble » grâce à la connaissance de l'autre ?

« Un Dieu, trois religions »

Histoire — « On a trop souvent mythifié el-Andalous »

Manuel d'histoire (2) — Chrétiens tuent les hérétiques, musulmans apportent culture raffinée, pacifique et prospère en Espagne

Rémi Brague : « Notre modernité n’ose pas revendiquer ses racines chrétiennes »



dimanche 11 janvier 2015

Épreuve de français écrit: l'école privée supplante l'école publique

Il vaut mieux inscrire son enfant à l’école privée si on veut lui donner toutes les chances de pouvoir rédiger un court texte dans un français acceptable à la fin de ses études secondaires.

Le constat paraît implacable : les jeunes finissants de cinquième secondaire ont une bien meilleure maîtrise du français écrit s’ils ont fréquenté une école privée, plutôt qu’une école publique.

C’est ce qui ressort clairement, une fois de plus, des plus récentes données compilées par le ministère de l’Éducation, qui vient de rendre publics les résultats officiels de l’épreuve unique 2014 de français écrit de cinquième secondaire.

Entre les deux réseaux, force est d’admettre que l’écart se creuse.

En juin 2014, le taux de réussite de l’examen de français écrit des finissants du secondaire fréquentant le réseau public était de 74,5 pour cent. Au privé, il était de 90 pour cent.

L’écart atteint donc presque 16 points, soit trois de plus que l’année précédente. En 2013, le taux de réussite était de 79,6 pour cent au public et de 92,5 pour cent au privé.

Il est intéressant de noter que même si on s’en tient uniquement au réseau public, le nombre de jeunes finissants qui échouent le test de français a tendance à croître. On observe que le taux de réussite a chuté de cinq points en un an, passant de 79,6 pour cent en 2013 à 74,5 pour cent en 2014.

Depuis 2011, la performance du secteur public (qui était alors de 80,5 pour cent) est en baisse constante. Au contraire, celle du secteur privé s’est toujours maintenue au-dessus de 90 pour cent.

En clair, il faut conclure qu’un finissant sur 10 ayant fréquenté une école privée a échoué le test de français écrit, en juin dernier, alors que ce fut le cas pour un finissant sur quatre au secteur public.

Pourtant, les examens du ministère de l’Éducation ne semblent pas être d’une exigence démesurée.

Dans son texte de 500 mots, l’élève qui cumule 11 ans de scolarité peut commettre jusqu’à 14 fautes d’orthographe et conserver la mention « compétence acceptable ».

Et ce, même s’il a tout le loisir d’utiliser un dictionnaire, une grammaire et un recueil de conjugaisons.

Son court texte devra comporter plus de 35 fautes d’orthographe pour que l’élève perde automatiquement 50 pour cent des points.

L’épreuve écrite imposée aux jeunes de 5e secondaire consiste à écrire un texte d’opinion d’environ 500 mots sur un sujet donné. Ils ont 3 h 15 min pour compléter le travail.

L’évaluation est axée sur la qualité de l’argumentaire et la compréhension du mandat (30 pour cent), tandis que l’orthographe et la grammaire ne comptent que pour 20 pour cent de la note finale. La cohérence du texte (20 pour cent), la construction de phrases (25 pour cent) et la qualité du vocabulaire utilisé (5 pour cent) complètent le tableau.

La note de passage en français, qui cumule la cote obtenue en français écrit, en lecture et en expression orale, est de 60 pour cent. Mais pour chacune des composantes, une note de 50 pour cent suffit.

Le ministère mène présentement une analyse des résultats visant à comprendre pourquoi le taux de réussite fléchit d’une année à l’autre et pourquoi un tel écart se creuse entre l’école publique et l’école privée.

En fait, le taux de réussite varie beaucoup d’une école à l’autre et d’une région à l’autre, dans le réseau public.

Par exemple, la région de Montréal n’a pas enregistré une performance mémorable en juin dernier. Le taux de réussite de la Commission scolaire de Montréal a été de 69,6 pour cent, ce qui signifie que seulement deux élèves sur trois ont passé le test avec succès.

À Montréal, l’École internationale a obtenu un score enviable de 95,9 pour cent, tandis que l’École Eulalie-Durocher a dû se contenter d’un score de 43,9 pour cent.

Dans le réseau privé, toujours à Montréal, le Collège Jean-de-Brébeuf (96,3 pour cent), le Collège Jean-Eudes (98,8 pour cent) et le Collège Mont-Saint-Louis (99,6 pour cent) ont obtenu un score presque parfait.

À Québec, les élèves des écoles privées ont eux aussi une excellente maîtrise du français écrit, comme en témoigne la cote du Collège Jésus-Marie (97,9 pour cent) et du Collège Saint-Charles-Garnier (94,7 pour cent).

Le ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, n’a pas donné suite à une demande d’entrevue. Le ministre prépare présentement un plan d’action visant à revoir l’enseignement du français au primaire et au secondaire, après avoir réduit le nombre d’heures de français (à la suite des autres gouvernements) pour augmenter les heures d’anglais (tripler en 30 ans pour l’ensemble de la scolarité) et d’autres matières. Sa stratégie, qui devrait être connue sous peu, doit mettre l’accent sur la compétence à acquérir en lecture et en écriture.

Au secteur public, 328 écoles ont participé à l’épreuve en juin dernier, contre 128 provenant du secteur privé.


Voir aussi

Épreuve uniforme de français : des résultats à la baisse

Québec — Triplement du nombre d'heures d'anglais en une trentaine d'années

Très forte chute des résultats en lecture pour les élèves québécois francophones entre 2007 et 2010

Résultats en lecture du français très médiocres, on impose l'anglais intensif de manière « brutale »