mardi 8 novembre 2022

Université — Après le bannissement du mot « nègre », celui de la périphrase « le mot en “n’ » ?

Impression de déjà-vu à l’Université d’Ottawa, où un professeur de sciences politiques a essuyé les critiques de certains de ses étudiants pour avoir abordé « la situation du mot en “n’’ », sans nommer directement le terme, dans un de ses cours, en septembre dernier.

Derrière le sérieux de la façade néoclassique, des étudiants intolérants et bornés ?

Le journal étudiant anglophone de l’Université d’Ottawa, The Fulcrum, indique dans un article du 2 novembre avoir reçu un courriel provenant d’étudiants qui dénoncent une discussion portant sur « le mot n », tenue dans le cadre d’un cours de pensée politique de deuxième année, donné par le professeur Jean-Rodrigue Paré, au mois de septembre.

« La classe discutait de la lecture assignée qui portait sur Socrate, le philosophe, et son raisonnement moral sur la justice. Soudainement, le professeur a évoqué le mot “n” en disant “comme la situation du mot ‘n’… oui, je vais en parler”. Il l’a évoqué comme un moyen de justifier que toutes les idées et tous les mots soient autorisés dans une salle de classe », a témoigné un des étudiants au Fulcrum, qui a demandé à ce que son identité demeure anonyme.

Même si le mot en soi n’a pas été prononcé, la discussion autour du terme a rendu certains étudiants « mal à l’aise » et « pas en sécurité », poursuit l’article, si bien que des étudiants ont préféré quitter la classe.

Une autre étudiante qui a témoigné anonymement a décidé pour sa part de se désinscrire du cours. « Je ne pouvais pas être dans un environnement d’apprentissage qui était activement hostile aux Noirs », a-t-elle mentionné au journal étudiant.

Rappelons que la professeure à temps partiel de l’U d’O., Verushka Lieutenant-Duval, a été suspendue à l’automne 2020 pour avoir prononcé le « mot en n » dans le cadre d’un de ses cours, ce qui avait déclenché un véritable débat de société sur la liberté d’expression dans un cadre académique. Mme Lieutenant-Duval témoigne depuis août dernier aux audiences du tribunal d’arbitrage qui doit déterminer si sa suspension était justifiée. La prochaine journée d’audience est prévue le 1er décembre prochain.

Le professeur s’explique

Appelé à commenter le dossier au Droit, le professeur Jean-Rodrigue Paré a avancé qu’il tentait d’expliquer la philosophie du penseur anglais John Stuart Mill, selon laquelle « lorsqu’on empêche quelqu’un de s’exprimer, lorsqu’on empêche des idées de circuler, on ne sait jamais si c’est au prochain Socrate qu’on vient de fermer la gueule. » M. Paré a également mis de l’avant la philosophie de David Hume, qui établit que ce n’est ni le mot ni l’idée « qui porte en soi la connotation morale ».

« C’est ce que j’expliquais tout bonnement. Et là j’ai senti le malaise. Il y a eu un gros silence. […] Quand j’ai senti le gros froid, j’ai dit ah ! Vous pensez “au mot en n’’ ? »

La discussion a eu lieu au moment où les audiences de Verushka Lieutenant-Duval battaient leur plein. « C’était comme l’éléphant dans la pièce », a affirmé M. Paré.

Le professeur a soutenu avoir entamé une discussion avec une étudiante offusquée en lien avec ses propos, à savoir si le terme en question pouvait comporter une utilisation d’intentions justes. « J’ai dit absolument, comme n’importe quel mot, n’importe quelle idée et n’importe quel objet, lance-t-il. Et là, le scandale est parti. C’est d’avoir dit ça, d’avoir dit que ce mot-là pouvait être utilisé avec des intentions justes. Il y a une dizaine d’étudiants sur 150 qui ont pris ça de travers. Alors je me suis dit on va s’expliquer. »

M. Paré, qui enseigne depuis plus de 20 ans à l’Université d’Ottawa, a toutefois indiqué que les élèves qui ont été offensés n’ont pas digéré [accepté, compris ?] ses explications.

« Si je vous dis “le mot en n’’, vous avez le mot à l’esprit. Que je le dise ou que je ne le dise pas, ça ne change strictement rien. C’est de l’évoquer, ça amène l’existence du mot lui-même. En faisant ça, ceux que ça dérange, de dire “le mot en n’’ ça les offense aussi, parce que ça les fait penser au mot. Alors c’est extrêmement difficile de naviguer à travers ça. Il y a un flou intellectuel que j’essayais de clarifier. […] J’ai fait la différence entre le droit de le dire et est-ce que c’est une bonne chose de le dire. »

Le professeur note avoir constaté que certains élèves ont effectivement quitté son cours avant la fin, dans la foulée du tollé créé par la discussion. « Je comprends leur intention qui est valable aussi, a souligné M. Paré. On veut s’assurer que les gens soient confortables, qu’il y ait un [bon climat] dans la classe. Je comprends tout à fait ça. Mais le moyen de le faire est totalement injuste à mon avis. Ce n’est pas en empêchant les gens de s’exprimer qu’on va pouvoir manifester la justice et l’injustice de l’intention. »

Un courriel a été envoyé au groupe d’étudiants au lendemain des événements pour réitérer la position du professeur, sans que celui-ci ne présente toutefois ses excuses, comme ce que lui demandaient des élèves. « Si je m’excuse, c’est que j’ai fait quelque chose de mal de manière intentionnelle, ce qui n’est absolument pas le cas. »

Le professeur croit-il que cet incident aura un impact sur la façon dont il compte enseigner à l’avenir ? M. Paré estime que sa méthode d’enseignement n’en sera pas affectée. « J’ai la chance d’avoir la couenne dure et je ne pense pas que l’Université ait un grand appétit pour continuer ce débat-là. »

Le Droit a d’ailleurs demandé une réaction à l’Université d’Ottawa, pour savoir si une plainte sera déposée contre M. Paré dans la foulée de ces événements. Nous attendons une réponse.

Source : Le Droit de Gatineau


Québec — Les résultats en français en baisse au secondaire

Les élèves de 5e secondaire ont été moins nombreux à réussir leurs cours de français en 2022 qu’avant la pandémie. Les taux de réussite en mathématiques et en sciences ont également diminué, révèlent les plus récents chiffres du ministère de l’Éducation obtenus par La Presse de Montréal.

 


 

En 2018, le taux de réussite au cours de français de 5e secondaire s’élevait à 91 %. En juin 2022, il était de 87,1 %.

Pour en arriver à ce taux, le ministère de l’Éducation prend en compte le résultat à l’épreuve unique administrée à la fin de l’année, mais aussi la note attribuée par les enseignants. Sont exclus de ce calcul les élèves qui ont décroché avant de terminer leurs études secondaires.

Au sortir de la pandémie, ces résultats ne surprennent pas Priscilla Boyer, professeure agrégée du département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

« J’ai hâte de voir si les résultats des prochaines années seront plus faibles. Ce n’est pas vrai que l’apprentissage est équivalent quand on est une journée sur deux à la maison », dit Mme Boyer.

Au plus fort de la pandémie, des élèves de 3e, 4e et 5e secondaire ont passé plusieurs semaines à faire l’école à la maison la moitié du temps. [Les élèves suédois de même âge n’ont jamais dû faire de même]

En français, explique Priscilla Boyer, les élèves de 5e secondaire doivent écrire un texte argumentatif. Cette année, ils devaient répondre à la question : « Les objets connectés contribuent-ils à notre mieux-être ? »

Cet examen avait été préparé en 2020, mais a été annulé en raison de la pandémie. En 2022, le Ministère a réutilisé les copies déjà imprimées « dans un souci d’écoresponsabilité et de saine gestion des fonds publiques [sic] », avait expliqué la directrice de la sanction des études dans une lettre envoyée aux centres de services scolaires.

Or, certains textes que devaient lire les élèves en préparation à leur rédaction « étaient datés » [de deux ans], dit Mme Boyer. « Les élèves devaient en parler au passé, ça a peut-être influencé [le taux de réussite] », poursuit la professeure. [Les élèves de cet âge ne maîtrisent donc pas les temps du passé !?]

Car la recherche a démontré que le thème de l’examen a un effet sur les résultats, dit Mme Boyer, qui donne en exemple l’examen de français de 2014, où les élèves devaient répondre à une question sur les personnes âgées.

« Les jeunes ont galéré pour trouver des arguments, ils ne comprenaient pas super bien le sujet, et ça a représenté un tel défi que ça a fait chuter les résultats en orthographe », relate-t-elle.

L’examen de français, « une recette à appliquer »

Spécialiste de l’enseignement du français, Suzanne-G. Chartrand émet quant à elle l’hypothèse que les enseignants ont peut-être passé moins de temps à préparer les élèves à cet examen de 5e secondaire.

Dans les écoles, préparer l’examen de français de 5e secondaire, « ce n’est plus un mois, c’est un trimestre ! », dit Mme Chartrand.

Dans le passé, Priscilla Boyer a enseigné à ce niveau et constate elle aussi que la dernière année de français au secondaire est « construite autour de cet examen » pour que les élèves réussissent.

« On formate tellement le genre que c’est une recette à appliquer : ta première phrase, c’est ton sujet amené. La deuxième, ton sujet posé. Mais un texte argumentatif, ce n’est pas toujours comme ça, il n’y a qu’à regarder n’importe quelle chronique dans le journal », observe Mme Boyer.

Si elle croit que l’épreuve unique de français est un outil précieux pour suivre l’évolution des connaissances des élèves québécois, elle observe néanmoins qu’on « perd de vue un certain objectif, qui est de maîtriser le français ».

La difficile maîtrise de l’orthographe

Suzanne-G. Chartrand estime que dans ce contexte, les taux de réussite en français ne reflètent en rien la réalité. Il suffit de regarder les élèves qui entrent au cégep et qui se retrouvent dans des centres d’aide en français, dit-elle.

« Ils ne savent pas écrire un texte ou organiser minimalement une pensée. Sur le plan de l’orthographe, de la ponctuation, de la syntaxe : c’est minable ! C’est 40, 50 % des élèves », dit Mme Chartrand. [C’est vrai avec ou sans pandémie, voir les liens ci-dessous.]

Les épreuves ministérielles en français montrent que le volet de l’orthographe « a toujours été problématique », abonde Priscilla Boyer, elle-même spécialisée en orthographe.

« Comment se fait-il que depuis 1986, on considère que 50 % des jeunes qui sortent [du secondaire] n’ont pas la note de passage au volet orthographe, même s’ils ont réussi l’épreuve d’écriture ? », demande Mme Boyer.

Celle qui a fait de l’orthographe sa spécialité observe aussi un grand écart entre les élèves.

« La réalité, c’est que ça prend plus qu’une 5e secondaire pour apprendre la langue. Ça se termine à l’université, pour ceux qui se rendent jusque-là. Ça prend du temps, apprendre à orthographier. »

– Priscilla Boyer, professeure agrégée du département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières

[C’est très contestable, beaucoup de gens qui n’allaient pas à l’université savaient bien écrire il y a cinquante ans ou plus. On sait que les résultats en dictée baissent en France, même dictée à 30 ans d’écart avec dans les deux cas une scolarité généralisée.]

Une baisse en maths et en sciences

Les taux de réussite en mathématiques et en sciences ont également diminué, révèlent les données fournies à La Presse par le ministère de l’Éducation.

En mathématiques régulières, le taux de réussite a chuté de 2,6 points de pourcentage, passant de 79,9 % en 2018 à 77,3 % en 2022.

C’est aussi le cas en sciences et technologie, où les taux de réussite sont passés de 92,2 % en 2018 à 87,8 % en 2022, une baisse de plus de 4 points de pourcentage.

Que ce soit en français, en mathématiques ou en sciences, le taux de réussite à ces cours a augmenté pendant la pandémie. En combinant tous les cours qui comportent une épreuve unique, les taux de réussite ont bondi, allant jusqu’à atteindre près de 92 % pour l’ensemble du Québec. [Est-ce que ces taux de réussite veulent encore dire quelque chose quand les résultats baissent, mais que les taux de réussite augmentent ?]

Voir aussi 

Le français écrit au primaire pâtit de la gestion de la COVID-19 

Moins d’heures de français à l’école : le niveau de grammaire et d’orthographe baisse 

Baisse de niveau : comparaisons en calcul et dictée de 1987 à 2017 

France — les ados sont devenus nuls en dictée (1976 et 2009)

Québec : La piètre connaissance du français par les candidats enseignants diffère l’obtention de leur diplôme

Québec, faiblesse en français et valorisation de l’anglais  

Enseignement au Québec — On prend « n’importe qui »

France — Malgré un budget de l’éducation publique en hausse constante, l’enseignement privé remporte la mise

L’enseignement intensif de l’anglais au primaire financé à coup de dizaines de millions de dollars par Ottawa   

Sombre diagnostic sur la maîtrise du français au cégep francophone..

France — L’inquiétant niveau de français des bacheliers

Québec — « On diplôme des analphabètes fonctionnels au secondaire » 

27 % des diplômés universitaires sont ou deviennent analphabètes fonctionnels

Étude — En 40 ans les enfants ont perdu 25 % de leur capacité physique.   

Français, que fait l’école québécoise ?

« Ils ont une haine de la langue, de l’effort de réflexion » : Sylvie Germain répond aux lycéens qui la harcèlent  

Face au mot « ludique », des lycéens en détresse   

Après recul sur cours en français au cégep anglo, la CAQ veut renforcer l’anglais à l’école franc 

Pourquoi les élèves français ont un niveau si médiocre...

 

lundi 7 novembre 2022

Primatologue de renommée mondiale : « Même chez les grands singes, les femelles jouent à la poupée »

Le primatologue de renommée mondiale, Frans de Waal, publie un nouveau livre consacré au genre chez les primates.

Que peuvent nous dire les grands singes des différences entre les sexes et au sein de chacun d’entre eux ? C’est à cette question, éminem­ment d’actu­a­lité, que s’est attelé le grand primatologue et éthologue néerlandais Frans de Waal dans Différents. Le genre vu par un primatologue (éd. Les Liens qui libèrent). En s’intéressant en particulier aux chimpanzés et aux bonobos, les plus proches des humains, le professeur de psychologie à l’université Emory (États-Unis) et spécialiste du comportement social des primates montre à la fois que le genre n’est jamais complètement séparé du sexe, mais qu’y compris chez les singes, il en existe des expressions distinctes. Un voyage nourri de nombreuses études de cas, par un chercheur qui voit « dans les animaux des traits culturels, et dans les humains, naturels ». Extraits ci-dessous d’un entretien qu’il a accordé à L’Express.

L’Express — Vous avez consacré près de cinquante ans à l’étude des grands singes. La question du « genre » est centrale dans l’étude des espèces. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant de consacrer un ouvrage entier à la question ?

Frans de Waal — La question du genre rencontre de plus en plus d’intérêt depuis quelques années. Mais en effet, elle était présente dans mes recherches depuis le départ. Par ailleurs, les gens sont d’ordinaire très curieux des différences de comportement entre mâles et femelles d’un point de vue biologique, qu’il s’agisse des grands singes ou des humains. La plupart du temps, les médias mettent l’accent sur l’aspect culturel de ces différences, comme l’éducation et la socialisation, mais leur aspect biologique reste un tabou. Dans les départements de psychologie, certains chercheurs ne veulent même pas toucher au sujet. Ils sont capables, par exemple, de donner tout un cours sur le comportement des enfants sans différencier les garçons des filles dans leur analyse.

—  Quelle est la différence entre le sexe et le genre chez les grands singes ?

— Le genre est l’expression comportementale et culturelle du masculin ou du féminin en fonction de modèles sociaux. Il n’est jamais complètement séparé du sexe. Penser le contraire, et dire par exemple que le genre est purement culturel, est une illusion. C’est la même chose pour l’humain : il n’y a rien dans l’humain qui soit purement culturel. Nous sommes des organismes, nous avons une biologie, un cerveau, des hormones, des organes génitaux.

[...]

— Dans votre livre, vous vous concentrez sur les deux espèces de grands singes les plus proches de nous, les chimpanzés et les bonobos. Ces derniers sont dominés par les femelles. Est-ce une exception chez les mammifères ?

— Il existe quelques espèces chez les mammifères à être dans ce cas. Chez les primates, c’est rare — hormis par exemple, outre les bonobos, les lémuriens. Dans la plupart des cas, les groupes de singes sont dominés par les mâles. Mais le problème est que ce cas majoritaire a été considéré pendant longtemps comme s’appliquant à tous les primates. Il y a un siècle, une expérience célèbre a été menée sur les babouins de Monkey Hill au zoo de Regent’s Park à Londres. Les mâles se sont entretués, ce qui a popularisé l’idée que la dominance et le gouvernement masculins étaient naturels et généralisés. Or les conditions de cette expérience étaient complètement artificielles, ne reproduisant pas le cadre de vie naturel des babouins. Par ailleurs les babouins sont distants des humains, le mâle étant deux fois plus gros que la femelle et possédant deux grosses canines.

— Pourquoi les mâles, chez les grands singes, sont-ils plus grands que les femelles ?

— On sait que parmi les mammifères, plus il y a de compétition entre mâles, plus ils sont grands. Dans le cas des gorilles mâles, qui sont énormes, c’est extrême. Selon certains chercheurs, le motif de cette compétition serait d’attirer les femelles — ce qu’on appelle la « sélection sexuelle », mais je ne crois pas à cette théorie.

Le dimorphisme sexuel chez les humains est plus faible que chez d’autres grands singes, ce qui suggère que la compétition entre hommes est moins intense. Fait intéressant, les femmes interrogées sur le sujet ont une nette préférence pour les hommes plus grands qu’elles ; pour les hommes, avoir une femme plus petite est un critère moins important. C’est probablement parce que les hommes plus grands offrent aux femmes une protection supérieure — si vous marchez le soir dans la rue aux côtés d’un partenaire de grande taille, c’est bien plus sécurisant que s’il est petit.

— Qu’en est-il chez les bonobos, dominés par les femelles ?

— Les mâles y sont également plus grands, larges et forts que les femelles, et arborent de longues canines. Ils sont donc bâtis pour la bagarre. La compétition est forte entre mâles, mais collectivement, les femelles sont dominantes. J’ajoute que les bonobos mâles ne sont pas malheureux parce qu’ils sont dominés par les femelles ! Ils semblent ne pas s’en soucier, car l’important reste leur statut dans la hiérarchie des mâles. Dans l’ensemble, chez les primates, la compétition a lieu principalement à l’intérieur des genres, très peu entre eux.

— Qu’est-ce qu’un mâle alpha ? Une femelle alpha ?

— Très simplement, chez les primates, le grand singe mâle ou femelle situé tout en haut de la hiérarchie de chaque genre. Cet ordre de domination est mesuré très simplement par l’accès préférentiel à la nourriture, la victoire dans les bagarres, l’évitement des autres. Le mâle alpha n’est pas un type de mâle, c’est simplement celui qui coiffe la hiérarchie. Il ne peut y en avoir qu’un seul. Et il n’est pas forcément le plus agressif ou le plus grand, ce peut être aussi celui qui a les bonnes connexions dans la communauté : c’est un titre politique. Il y en a deux types : les tyrans, qui terrorisent tout le monde et instillent la peur, et les vrais leaders, qui sont des protecteurs, préservant la paix et défendant les perdants et les faibles contre les forts, par exemple en interrompant les bagarres dans le groupe. Ceux-ci peuvent devenir extrêmement populaires alors que les tyrans ne le seront jamais. Quand un challenger survient, si le leader est populaire, le groupe soutiendra ce dernier ; mais si c’est un tyran, le groupe soutiendra le challenger. C’est comme un processus démocratique.

La femelle alpha est tout aussi importante, par exemple chez les macaques, une société féminine où les mâles arrivent et repartent et où les femelles constituent le noyau social stable. Cette femelle peut avoir beaucoup d’influence. Chez les bonobos, elle domine aussi les mâles, et elle emmène une clique de femelles qui la soutiennent. Nous savons bien moins de choses sur les capacités de domination des femelles que celles des mâles, qui ont été plus étudiés parce qu’ils sont plus agités et attirent plus l’attention, même chez les bonobos. Mènent-elles le groupe ? Maintiennent-elles la paix ? Je décris dans le livre un groupe de macaques rhésus dominé par les mâles, mais où la femelle alpha a beaucoup d’influence pour décider qui sera le mâle alpha. Dans ces sociétés, les mâles ont beau être dominants, les manœuvres des femelles sont très importantes. Un phénomène que je décris notamment dans mon avant-dernier livre, La dernière étreinte, à propos de Mama, une femelle chimpanzé matriarche.

— Quels sont les traits communs entre chimpanzés, bonobos et humains ?

— La question est complexe. D’abord, on pense d’ordinaire que les animaux expriment des comportements biologiques et les humains des comportements culturels. Mais dans les animaux, je vois aussi des traits culturels, et dans les humains, naturels. Ensuite, l’humain a deux parents proches, les chimpanzés et les bonobos, qui sont très différents. S’ils étaient similaires, la comparaison serait plus simple.

Ceci étant dit, un petit nombre de traits sont universels entre les primates — au-delà des grands singes — et les humains. On les constate notamment dans le comportement des enfants : les jeunes femelles sont plus intéressées et même fascinées par les enfants, les bébés et les poupées ; les jeunes mâles par la bagarre, leur niveau d’énergie étant plus élevé. Si vous donnez une poupée à une jeune femelle, elle va jouer avec elle ; en liberté, elles ramassent des branches de bois qu’elles traitent comme telles. Si une femelle a un bébé, elle sera entourée des jeunes femelles du groupe qui veulent voir le bébé et le toucher — ce qui n’intéresse pas les mâles.

Les mâles expriment leur compétition de façon plus physique ; les femelles sont tout aussi compétitives, mais cela ne se manifeste pas aussi physiquement. Les mâles apprennent à se battre, mais aussi à contrôler leur force physique. Si les mâles sont plus forts que les femelles, ce qui est vrai pour de nombreux primates, ils doivent connaître et maîtriser leur force. Si un gorille mâle pose sa main sur un bébé gorille, il peut le tuer ! Chez les humains, il serait également très dangereux, dans une famille, qu’un homme ignore qu’il est physiquement plus fort que sa femme et les enfants qui l’entourent et ne sache pas réguler cette puissance. Pour les femelles, la situation est plus simple : s’occuper des petits sera leur activité principale, et c’est cette expérience qu’elles doivent apprendre. L’intérêt maternel est très probablement inné, mais pas le soin des nourrissons.

— Les comportements humains, notamment sexués, se rapprochent-ils davantage des chimpanzés ou des bonobos ?

— Des deux ! Les chimpanzés manifestent un haut degré de liens entre mâles, ce qui implique autant de coopération que de compétition. On retrouve cela chez les humains. Les chimpanzés défendent leur territoire, les humains aussi, et c’est habituellement une affaire de mâles. On en voit une parfaite illustration en Ukraine aujourd’hui : les hommes ne peuvent pas décider de sauter dans un bus et de quitter le pays, au risque d’en être empêchés par leurs propres compatriotes ou par les Russes.

Les bonobos, de leur côté, sont très érotiques, comme les humains. Le lien entre femelles y est crucial, une solidarité féminine également visible chez les humains.

La famille nucléaire, en revanche, est une invention humaine, via laquelle les mâles ont été impliqués dans l’éducation des enfants, cette implication étant beaucoup plus faible chez les mâles chimpanzés et bonobos.

— Pourquoi les individus du même genre, chez les grands singes et les humains, s’imitent-ils les uns les autres ?

— Je parle à ce titre d’autosocialisation. Cela veut dire qu’un individu s’identifie à un certain genre et partant imite les adultes du même genre autour de lui. On peut observer cette autosocialisation en action : par exemple, une étude récente a montré que les jeunes femelles orangs-outans suivaient exactement le même régime alimentaire que leur mère. Les jeunes mâles ont un régime différent de leur génitrice, probablement parce qu’ils regardent davantage les mâles adultes. D’autres études confirment cette imitation genrée dans d’autres domaines.

Les adultes humains tendent à penser qu’ils socialisent les enfants, mais ils surestiment leur influence à cet égard : les enfants se socialisent eux-mêmes en fonction de ce qu’ils voient autour d’eux ou à la télévision, et plus tard c’est l’influence des pairs [NDLR : les individus de l’entourage proche hors de la famille, comme les amis] qui domine. Un cas emblématique est le choix des jouets par les enfants. Même dans un pays aussi égalitaire que la Suède, les garçons préfèrent les camions, les équipements et les outils, les filles les déguisements, les poupées et les objets du quotidien, et ce même si l’éducation offerte par les parents est égalitaire ou « neutre ». On surestime le pouvoir de socialisation.

— Ces différences sont souvent présentées comme un problème, mais en est-ce vraiment un ?

— Je condamne les inégalités de genre, mais je pense que la conversation générale s’est focalisée sur un faux problème, le genre, et non le vrai problème, les inégalités. On a pu penser que pour les réduire, il fallait oublier le genre et, par exemple, proposer une éducation neutre. C’est une entreprise vaine, car nous restons des êtres biologiques et qu’il y aura toujours deux sexes. Or il est possible de combattre les inégalités sans oublier le genre [...].

Différents
Le genre vu par un primatologue
par Frans de Waal
paru chez Les Liens qui Libèrent
le 28 septembre 2022
480 pp.,
ISBN-13 : 979-1020911117

Voir aussi 

Malgré la pression sociale progressiste, garçons et filles semblent toujours préférer les jouets traditionnels associés à leur sexe (aussi Les jeunes chimpanzés femelles jouent à la poupée et sont moins agressives)

Les différences hommes-femmes apparaissent très tôt dans le développement embryonnaire 

Hommes et femmes – Différences et complémentarité

Théorie du genre—les fauteurs de trouble de la gauche woke

Biologie — L’expression de 6 500 différences génétiques distingue l’homme de la femme

Étude — La testostérone change la structure du cerveau

Le cerveau des femmes est mieux préparé que celui des hommes pour faire face aux défauts génétiques

Paradoxe confirmé : l’égalité juridique des sexes renforce les stéréotypes sexuels (chasser le naturel, il revient au galop ?)  

La croisade des LGBT contre la liberté d’expression et les distinctions linguistiques immémoriales

L’instinct maternel aurait une réalité biologique

Le cerveau des hommes et celui des femmes seraient connectés différemment 

Stéréotypes à l'école : au nom de l'égalité des filles, on veut les empêcher de choisir ce qu'elles veulent

Ces maires de gauche qui veulent « dégenrer » les cours de récréation (m. à j. vidéo)

Mathieu Bock-Côté : La volonté de rééduquer l'homme occidental (L'homme surnuméraire)


Le cerveau des femmes est mieux préparé que celui des hommes pour faire face aux défauts génétiques

Paradoxe confirmé : l’égalité juridique des sexes renforce les stéréotypes sexuels (chasser le naturel, il revient au galop ?)

Boris Cyrulnik : l’école valorise la docilité des filles et dévalorise la hardiesse des garçons
Cerveau masculin et cerveau féminin

Le paradoxe de l’égalité entre les sexes c. la théorie du genre

Étude norvégienne — Plus un homme participe aux tâches ménagères, plus il y a risque de divorce

Jordan Peterson et l’égalité des sexes : députée et ex-ministre suédoise à du mal à comprendre

Pourquoi l’éducation jouerait un rôle moins important qu’on ne le pense

Étude de 2018 (n=2064) : pas d’effet de menace du stéréotype sur résultats en maths des filles

dimanche 6 novembre 2022

Comment la France s'est retrouvée piégée dans une spirale de chaos et de déclin

Article du Telegraph de Londres.

Emmanuel Macron, humilié, préside un pays qui a perdu sa raison d’être.

Qu’est devenue la France ? Autrefois le pays le plus beau, le plus brillant et le plus civilisé du monde, il est maintenant pris dans une spirale de déclin apparemment irréversible. Les Français le savent — une enquête de l’année dernière a révélé que 61 % d’entre eux pensent que le pays est en déclin — mais ils se sentent impuissants à l’empêcher.

L’ambiance est maussade, pleine de ressentiment et de colère. La violence couve juste sous la surface, comme lors des manifestations des gilets jaunes il y a quatre ans. Ceux qui osent regarder derrière la façade en ruine de l’État français découvrent une nation en crise existentielle.

Les causes de cette crise sont innombrables. Au cœur de la crise, cependant, se trouve le désespoir d’un peuple qui a été trompé pendant si longtemps qu’il ne croit plus rien de ce que disent ses dirigeants, même quand ils disent la vérité. L’atmosphère est sombre, parfois presque apocalyptique, car ceux qui ont été maintenus dans le déni sont confrontés à un présent qui se moque de leurs espoirs pour l’avenir. Le reste de gloire avec laquelle ils associent leur passé s’éloigne rapidement.

Au début de l’année, alors que le sort de la France était en jeu lors de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron s’est rapidement débarrassé de sa rivale, Marine Le Pen, en la décrivant, lors de leur débat télévisé, comme le caniche de Poutine. Il a été dûment réélu par une majorité substantielle.

Pourtant, il n’y a pas eu la jubilation qui avait accueilli sa première victoire en 2017. Cette fois, les Français ne prenaient plus au sérieux les promesses de leur président : lui et son entourage n’étaient considérés que comme le moindre des deux maux. En un mois, son parti avait perdu le contrôle d’une Assemblée nationale dominée par l’extrême-gauche et [la prétendue] extrême-droite. 

Macron a été humilié : un président qui n’en a que le nom, sa fonction étant privée du pouvoir et de la gloire que l’architecte de la Cinquième République, le général de Gaulle, avait voulus.

Depuis lors, l’enfant prodige vieillissant a cherché à regagner la confiance de son peuple en admettant ce que tous savent : que son pays n’est plus la fierté de la civilisation européenne, mais une nation mal à l’aise avec elle-même, incapable de préserver sa propre identité, sans parler de son héritage révolutionnaire en tant que champion mondial des droits de l’homme.

Une grande partie de la France est dans un état perpétuel de panique ou de rage face à l’immigration incontrôlée et à sa propre population musulmane très marginalisée.

La semaine dernière, lors d’une interview télévisée, Macron a défendu son bilan en matière d’ordre public après le meurtre retentissant de Lola, une fillette parisienne de 12 ans, mais a pour la première fois concédé une vérité qui dérange : « Si l’on regarde la criminalité à Paris aujourd’hui, on ne peut que constater qu’au moins la moitié des crimes provient d’étrangers, soit des immigrés clandestins, soit des personnes en attente d’un titre de séjour. »

Il y a encore un an, Macron aurait condamné avec véhémence de telles opinions de la part d’un de ses rivaux de droite. Le fait qu’il le dise maintenant lui-même est un signe de son désespoir. Car cela implique non seulement que l’État français a perdu le contrôle de ses frontières, mais aussi qu’il ne parvient pas à intégrer la proportion rapidement croissante de la population dont les origines se trouvent dans les anciennes colonies françaises.

Paris est, après tout, un microcosme de la France. L’anarchie des banlieues qui entourent la capitale, qui s’apparente quasiment à du terrorisme de bas niveau, se reflète dans presque toutes les autres villes. Les graffitis, le vandalisme et la saleté qui défigurent les rues de Paris sont omniprésents ailleurs aussi.

Le délabrement des infrastructures, les monuments hideux des « starchitectes » d’avant-garde, reflètent l’extinction de l’élégance parisienne dans l’art, l’habillement et les manières. Et la catastrophe qui a presque détruit la cathédrale Notre-Dame en 2019 a symbolisé l’effondrement du christianisme dans ce qui était autrefois un pays plus dévoué à la Vierge que n’importe quel autre.

Paris est, après tout, un microcosme de la France. L’anarchie des banlieues qui entourent la capitale, qui s’apparente quasiment à du terrorisme de bas niveau, se reflète dans presque toutes les autres villes. Les graffitis, le vandalisme et la saleté qui défigurent les rues de Paris sont omniprésents ailleurs aussi.

Le délabrement des infrastructures, les monuments hideux des « starchitectes » d’avant-garde, reflètent l’extinction de l’élégance parisienne dans l’art, l’habillement et les manières. Et la catastrophe qui a presque détruit la cathédrale Notre-Dame en 2019 a symbolisé l’effondrement du christianisme dans ce qui était autrefois un pays plus dévoué à la Vierge que n’importe quel autre.

Le déclin de la France se manifeste de nombreuses façons. Le malaise politique est sous-tendu par un malaise économique qui a été accéléré, mais pas causé, par les chocs de la pandémie de Covid et de la guerre en Ukraine. La longue histoire des gouvernements dirigistes français de gauche et de droite, qui ont privilégié le contrôle de l’État à la libre entreprise, a légué une économie centralisée qui semble incapable de s’adapter aux vents contraires du monde.

Prenons l’exemple de l’industrie automobile : elle emploie encore 800 000 travailleurs, mais elle a été plongée dans ce que Le Monde a appelé en avril dernier « une crise existentielle », avec des ventes en baisse de 17 % par rapport à 2021. Depuis lors, le coût de l’énergie a contraint des entreprises comme Renault, Peugeot et Citröen à lutter pour survivre. Une nation de pionniers de la mécanique, traditionnellement obsédée par la route, a perdu l’amour de l’automobile. Pourtant, les dirigeants industriels se comportent comme des lapins pris dans des phares.

Il en va de même avec l’énergie nucléaire, qui fournit 70 % de l’électricité française. L’incapacité à remplacer les infrastructures vieillissantes [pour des raisons politoc-écologistes] a laissé plus de la moitié des 56 réacteurs hors service à l’approche de ce qui va ressembler au pire hiver de mémoire d’homme.

EDF, qui exploite les centrales, a été nationalisée et, pour la première fois depuis des décennies, la France importe plus d’énergie qu’elle n’en exporte, évitant de justesse jusqu’à présent les pannes d’électricité. Pour le futur proche, le pays a non seulement été dépassé par la Suède en tant que premier exportateur d’électricité en Europe, mais il a également perdu sa réputation en matière de sécurité énergétique.

L’agriculture française perd également du terrain face à la concurrence étrangère, notamment dans le secteur de la production de viande bovine. Au cours des 20 dernières années, la quantité de viande bovine produite en France a diminué de 9 % pour atteindre 1,4 million de tonnes, selon Eurostat.

Parallèlement, l’inflation des produits alimentaires a atteint 11,8 % le mois dernier, les produits frais ayant augmenté de près de 17 % en un an. Si les subventions publiques ont permis de maintenir l’inflation globale en dessous de la moyenne européenne, cette politique consistant à soudoyer les consommateurs avec leur propre argent pour masquer la réalité n’est pas soutenable à moyen terme.

La pression fiscale en France est l’une des plus élevées du monde développé. Le taux impôts/PIB français, à 45,4 %, trône en deuxième place du palmarès des pays les plus imposés de l'OCDE. Ce taux pour le Royaume-Uni est de 32,8 %. En d’autres termes, le gouvernement français dépense près de 53 % du PIB ; le gouvernement britannique environ 10 % de moins. Ainsi, bien que les Britanniques paient les impôts les plus élevés depuis 70 ans, nous sommes autorisés à conserver une part beaucoup plus importante de nos revenus par rapport aux Français.

Le chômage des jeunes en France reste également obstinément élevé, à 15,6 %, contre 9 % en Grande-Bretagne. Entre-temps, la croissance du PIB s’élèvera à 2,5 % cette année, selon les prévisions du Fonds monétaire international, tandis que l’économie britannique devrait croître de 3,6 %.

Pourtant, gonflé par ses politiques fiscales confiscatoires et malgré ses politiques commerciales protectionnistes, l’État français n’a pas réussi à empêcher la chute vers un déclin fatal de ses régions industrielles. L’équivalent du « mur rouge » en Angleterre se trouve dans le nord et l’est de la France, tandis que l’arrière-pays rural est tout aussi déprimé. Les sondages d’opinion donnent maintenant au Rassemblement national de Le Pen près de 50 %, la plupart de ces électeurs protestataires étant concentrés dans les régions de la ceinture de la rouille et dans la France profonde.

Environ 3 millions de logements français sont vides, soit 8,2 % du total, a révélé l’année dernière l’office national des statistiques. Ce chiffre est en hausse depuis le début du millénaire, où il s’élevait à 6,9 %. Dans certaines communes, le taux de vacance est supérieur à 20 %.

Le vieux problème d’une bureaucratie centralisée qui étouffe le marché libre signifie que, contrairement à la Grande-Bretagne et aux États-Unis, le déclin des anciennes industries françaises n’a pas été compensé par l’essor de nouvelles industries. Au lieu de réduire les impôts et la bureaucratie afin de retenir les jeunes entreprenants et d’attirer les investisseurs, la France a adopté les goûts les moins attrayants des « Anglo-Saxons ».

Bien qu’ils aient créé le concept même du restaurant, les Français sont plus enclins à prendre un « McDo » pour déjeuner que n’importe quel autre Européen. Mais la vulgarité de McDonalds et d’autres aspects du mercantilisme américain ne sont en aucun cas la pire des importations transatlantiques françaises.

À l’instar de leurs homologues américains, les universitaires et les politiciens se sont récemment affrontés au sujet de la propagation de la politique identitaire woke, qui, selon le président Macron, risque de « briser la république en deux ».

Après la décapitation de l’instituteur Samuel Paty par un islamiste il y a deux ans, une dispute acrimonieuse a éclaté dans les cercles intellectuels français à propos de l’affirmation du ministre de l’Éducation selon laquelle les « islamo-gauchistes » sur les campus universitaires fermaient les yeux sur le radicalisme.

Frédérique Vidal avait prévenu que certains enseignants voyaient « tout à travers le prisme de leur volonté de diviser, de scinder, de désigner l’ennemi ».

Le wokisme, avec son intolérance totalitaire et son philistinisme inné, est une menace mortelle pour la vie de l’esprit partout, mais peut-être surtout en France. Pourquoi ? Parce que la France est déjà passée par là.

Comme en mai 1968, les universités sont le maillon faible. À l’époque comme aujourd’hui, les attitudes égoïstes et complaisantes d’une génération d’étudiants menacent de submerger leurs timides professeurs. Les générations françaises plus âgées commencent tout juste à réaliser à quel point elles ont été envoûtées par les gourous intellectuels qui ont pris le pouvoir dans l’après-coup chaotique de 1968.

Le plus intelligent, le plus cynique et le plus pernicieux de ces joueurs de flûte était peut-être Michel Foucault. Ses livres et ses conférences ont sapé les fondements moraux de l’histoire, de la société et de la vie intellectuelle françaises. Ce n’est que maintenant, des décennies après sa mort en 1984, que la France accepte progressivement le fait qu’elle a laissé son esprit collectif être embrouillé par un génie maléfique — qui était aussi un pédophile prédateur présumé, selon un contemporain.

Comme tant d’amoralistes d’après 1968, Foucault était le fils d’une famille bourgeoise strictement catholique et il a reçu une excellente éducation. Ce qui sous-tend bon nombre des mécontentements français actuels, c’est la perte de toutes ces choses. L’Église a largement perdu sa place dans la société, la bourgeoisie s’est vidée, la famille s’est désintégrée et le système éducatif a abdiqué son rôle d’encouragement aux activités intellectuelles.

Le déclin des écoles françaises à tous les niveaux est particulièrement désolant pour ceux qui les ont connues à leur apogée. Les lycées et les grandes écoles étaient très compétitifs et résolument élitistes, mais ils ont atteint leur objectif d’équiper la direction de la France à un niveau superlatif. Après 1968, cependant, la pourriture s’est installée et a depuis touché toutes les parties du système.

Macron a fermé l’École nationale d’administration, l’école de finition d’élite pour les dirigeants et les bureaucrates du pays qu’il a lui-même fréquentée, l’année dernière alors qu’elle était devenue une autre institution à être capturée par la pensée de groupe d’élite. Il a été créé à l’origine par Charles de Gaulle en 1945 pour briser l’emprise des classes supérieures sur les leviers du pouvoir français.

Macron, produit typique du système, a malheureusement présidé à une accélération de son déclin. La France obtient de mauvais résultats au PISA (Programme for International Student Achievement), se classant bien en dessous du Royaume-Uni ou de l’Allemagne. La France a glissé du 19e au 23e rang du classement des compétences en lecture en 2018. Le Royaume-Uni s’est classé 14e. Une seule université française (PSL Paris) figure dans le top 50 mondial, selon le classement Times Higher Education. [Ces classements favorisent d’office les universités anglophones qui font beaucoup de recherche alors que dans d’autres pays cette recherche est concentrée dans des instituts spécialisés et les universités se concentrent sur la formation.]

L’une des conséquences en a été le déclin de la science française. Cela a été révélé par la pandémie, lorsque Macron a dû admettre que son pays était incapable de produire son propre vaccin Covid — contrairement aux États-Unis, au Royaume-Uni et à l’Allemagne. Les autorités françaises ont également mis beaucoup plus de temps à vacciner leur population que leurs homologues britanniques.

De tels faits ne sont pas une surprise. La France n’a jamais été une pure méritocratie : ses rigueurs ont toujours été tempérées par les relations, la corruption et la classe. Mais l’appauvrissement éducatif et économique de la bourgeoisie a mis à mal des professions telles que la justice, la médecine, l’armée et les médias. La qualité des politiciens est également étonnamment faible. De même que Macron n’est pas de Gaulle, il n’y a pas non plus de journalistes du calibre du grand critique du général Raymond Aron. La vie publique française est un paysage lunaire de médiocrités.

La décadence intérieure s’est accompagnée d’un déclin géopolitique. Sous Macron, la France n’a pas soutenu l’Ukraine contre l’agression russe et a perdu son influence dans son arrière-cour nord-africaine. Qui pourrait oublier le contraste entre l’admiration non feinte de Volodymyr Zelensky pour Boris Johnson et son exaspération lorsqu’il s’est retrouvé enlacé par Emmanuel Macron ?[Comme si l'Ukraine déjà très pauvre, très corrompu et en plein déclin démographique bien avant 2022 était un allié de poids pour la France ou même la Grande-Bretagne.]

Quelques mois plus tôt, le président français avait été contraint de défendre le retrait des troupes de son pays de l’ancienne colonie malienne après une décennie de lutte contre les groupes djihadistes. Sa décision, motivée par une brouille avec la junte militaire au pouvoir, a laissé les Casques bleus britanniques alliés sans soutien aérien et a ouvert la porte à une plus grande influence de la Russie, qui a envoyé des entrepreneurs militaires privés dans la région.

Même les Allemands, que les Français ont d’autant plus étreints depuis le Brexit, se détachent brutalement d’un partenaire dont les intérêts sont de plus en plus divergents.

Des réunions intergouvernementales et une visite conjointe à Pékin ont été annulées, tandis qu’un déjeuner Macron-Scholz le mois dernier n’a résolu aucun des problèmes en suspens. L’Allemagne sous Scholz suit sa propre voie, anéantissant les espoirs de Macron de diriger l’UE après le départ à la retraite d’Angela Merkel. Les nouveaux États membres méprisent les tentatives du président français de négocier la paix avec Poutine ; ignorer le plus simplement sa posture.

Le même sentiment d’une puissance mondiale en déclin s’applique, à plus forte raison, au domaine dans lequel la France excellait autrefois : la haute culture. Le mois dernier, le prix Nobel de littérature a été décerné à Annie Ernaux, 84 ans. Comme le célèbre écrivain norvégien Karl Ove Knausgaard, Ernaux écrit de l’« autofiction », obligeant le lecteur à se soumettre aux anecdotes immersives de son quotidien.

Une telle expérience indirecte de la mondanité fascine évidemment un lectorat croissant, mais ce n’est pas l’étoffe dont est faite la grande littérature d’une nation sûre d’elle-même. Au contraire, les œuvres d’Ernaux sont saturées du solipsisme et du nihilisme d’une nation en déclin.

Un écrivain français plus subtil qu’Ernaux, Michel Houellebecq, a publié un roman beaucoup plus prophétique plus tôt cette année. Anéantir (« Détruire ») se déroule en 2027, alors que Macron quitte ses fonctions. Sa vision de la France est sombre : frappée par la pauvreté et le chômage, c’est une société qui vieillit rapidement. Il se concentre donc sur les maladies mortelles. Contrairement à Ernaux, dont la description de la démence de sa mère est d’un sang-froid choquant, l’écriture de Houellebecq sur la fin de la vie est empreinte d’humanité.

Pourtant, même Houellebecq ne voit pas de hautes terres ensoleillées pour la France. Pour lui, comme pour la plupart de ses compatriotes, Macron ne peut pas avouer assez tôt les échecs du leadership qui ont réduit la France à un tel déclin économique, social, politique et éducatif. Le pessimisme du plus grand écrivain du pays en dit long sur une nation en proie à la politique du désespoir culturel.

Le dernier testament de Houellebecq est son élégie d’adieu pour une France qui a perdu sa raison d’être. Sous Macron, les Français ont renversé le Cogito de Descartes, ergo sum. Maintenant, il devrait se lire : « Je ne pense plus, donc je ne suis plus ». [Iam non cogito, ergo non sum ?]


Toronto, aimant de l'immigration massive : maison de 2 mètres de large à vendre pour 2 millions de dollars

Au premier abord, cela peut ressembler à une blague : à Toronto, cette maison particulièrement étroite réalisée dans une structure de type conteneur maritime est affichée à la vente pour 1,95 million de dollars canadiens, soit près de 1,5 million d’euros. Elle est située au 138, avenue Saint-Clarens.

 

Si ce genre d’habitat n’est pas fait pour tout le monde, il faut bien noter que les concepteurs de cette maison ont tiré le meilleur parti d’une micro-parcelle. Le terrain fait à peine plus de 100 m² (3,8 mètres sur 27,4 mètres très précisément) et cet immeuble y développe 160 m² habitables répartis sur 3 logements indépendants disposant chacun de sa propre entrée, deux terrasses, une place de stationnement, sachant qu’une deuxième est possible. Dans ces conditions, le bien semble viser en priorité des investisseurs en soulignant la forte rentabilité potentielle des lieux et leur côté « exceptionnellement durable avec peu d’entretien ». Pour ne fermer aucune porte, l’annonce souligne que l’endroit peut « rapidement être reconverti en une maison de famille », mais avec trois cuisines, l’intérêt est sans doute plus limité. Reste la solution intermédiaire : occuper l’une des unités et louer les deux autres.


Chambre en sous-sol

Pour réaliser cette prouesse, il a bien fallu passer par certains choix qui ne font pas l’unanimité. Ainsi, l’un des logements dispose d’une chambre en sous-sol (ce qui est interdit en France pour du locatif) et d’une terrasse au même niveau. Pas très convivial, même si ce logement semble bien se prêter au télétravail et aux projections télé sur écran géant. Autre installation qui a laissé certains commentateurs dubitatifs : les W.-C. sans cloison installés dans la chambre, en face de la douche. Le lavabo quant à lui se trouve dans le couloir. Et dans la partie la plus étroite de la maison, le lit occupe toute la largeur du bâtiment. En dehors de ces désagréments, les lieux semblent étonnamment spacieux et développent de belles prestations. La lumière est partout présente et la terrasse du 2e étage semble fort agréable.


Cependant, il faut bien noter que malgré les « hauts revenus » promis par cet immeuble de rapport, les acheteurs ne se sont pas encore précipités. L’annonce a en effet été publiée il y a 69 jours… Mais le prix n’a pas encore été baissé non plus.


 Voir aussi

Crise du logement : le tabou des seuils d’immigration trop élevés  

Canada, champion de l’augmentation du prix du logement depuis 2000, aussi un pays à très forte immigration… 

Bloomberg: les salaires canadiens stagnent en raison de l’immigration de masse alors que l’inflation grimpe 

Immigration de masse : le Canada connaît la plus forte croissance démographique du G7

L’augmentation de l’immigration a amplifié la crise du logement

Canada — Faire passer l’immigration de 300 000 personnes par an à un million

L'initiative du Siècle (dont un des cofondateurs est Dominic Barton, actuellement ambassadeur du Canada en Chine populaire). En anglais uniquement, bien entendu…

L’économiste Pierre Fortin : non, le Québec n’a pas besoin de 80 000 immigrants par an  

Pénurie de la main-d’œuvre et immigration — attention aux sophismes  

L’effondrement du mariage aux États-Unis, ses causes et ses effets (essayez d’acheter une grande maison…)

 

samedi 5 novembre 2022

La Floride protège les enfants du mouvement trans

Le Conseil médical de l’État de Floride a voté pour faire interdire les actes de chirurgie et les prescriptions de médicaments destinés aux mineurs qui disent souhaiter entamer une transition de genre.

C’est officiel, les mineurs ne pourront plus changer de genre en Floride, aux États-Unis. Comme l’a relayé Le Figaro ce samedi 5 novembre, le conseil médical a voté cette décision vendredi 4 novembre, à six voix contre quatre. Aucune personne de moins de 18 ans ne pourra donc bénéficier d’opérations chirurgicales ou se voir prescrire des médicaments par des médecins pour effectuer une transition.


 

D’autres États sur la même voie ?

Cette nouvelle mesure ne s’appliquera en revanche pas aux personnes ayant déjà entamé leur transition. Ron De Santis, le gouverneur conservateur de Floride, a estimé lors d’un débat télévisé organisé la semaine dernière qu’« une grande partie des cas de dysphorie de genre se résolvaient d’eux-mêmes une fois les enfants devenus adultes ». La dysphorie de genre fait référence à l’inconfort physique et psychique vécu par une personne par rapport au genre qui lui a été assigné à la naissance, en tant qu’individu de sexe masculin ou féminin. D’autres États ont tenté de faire appliquer cette même interdiction pour les mineurs, comme dans l’Arkansas ou dans l’Alabama. Mais les décisions ont été contrées par des actions en justice menées par des organisations médicales défendant ce processus de transition de genre, comme l’Académie américaine de pédiatrie.


Solution à la pénurie de la main-d'oeuvre : formation et automatisation (puis natalité)

Rappelons la forte création d’emplois au Québec (+27 800) au mois d’octobre, hausse comparable à celle du mois d’août dernier après une stabilité en septembre. Le taux de chômage en Ontario a connu une faible augmentation, passant de 5,8 % en septembre à 5,9 % en octobre, en raison d’une forte hausse de la population active [l’immigration…]. Au Québec, le taux de chômage a fléchi à 4,1 % en octobre comparativement à 4,4 % en septembre.

L’article ci-dessous décrit une solution à la pénurie de main-d’œuvre : l’automatisation. Les travailleurs en chair et en os qui sont toujours à la tâche sont quant à eux devenus surtout des « gestionnaires de systèmes ». Extrait d’un article paru dans le Journal de Québec.

Pour Abipa, la robotisation des opérations a été payante. Airbus, Boeing, Embraer, Bombardier, Gulfstream, Dassault, Dhaer et Lockheed Martin font confiance à ses pièces usinées.

Un fabricant de pièces d’avion que l’on retrouve dans les Airbus A220 et les Global 7500 de Bombardier a investi plus de 30 millions $ dans des robots et des systèmes pour rester compétitif à son usine de Boisbriand.

« Sans nos machines, on serait plus du double d’employés, car aujourd’hui une personne gère six machines », soutient Rui Cabral, vice-président à la stratégie industrielle d’Abipa.

« Ça prendrait beaucoup de main-d’œuvre, que l’on n’a pas au Québec », poursuit-il.

[…]

À l’intérieur, plus de 130 personnes fourmillent entre les robots, qui cisèlent, taillent et percent des pièces, qui vont finir dans des avions.

Sans ces robots ultraperformants, il faudrait au moins 300 personnes pour arriver à faire le travail.

« Tâches répétitives »

Au Québec, près de la moitié des entreprises n’ont intégré aucune — ou presque aucune — technologie numérique dans leurs opérations, selon le plus récent Baromètre industriel québécois de Sous-traitance industrielle Québec (STIQ).

« Seules 3 % des plus petites sont très avancées dans leur processus d’intégration », souligne-t-on.

À l’ère où bien des PME sont encore frileuses à l’idée d’automatiser leurs opérations, Abipa fait figure d’exception.

Au moment où certains craignent l’arrivée des robots dans les usines, le directeur général d’Abipa Boisbriand, Rui Cabral, met en miettes le mythe du robot voleur d’emplois.

« Il y a des tâches répétitives ennuyantes, et pas très stimulantes, que la robotique peut mieux faire, et ça facilite aussi la gestion », explique-t-il.

Ses travailleurs syndiqués, qui gagnent dans la vingtaine de dollars l’heure, sont fiers de manier des joujoux à la fine pointe de la technologie, souligne-t-il.

[…]

Autour de lui, ses travailleurs d’usinage deviennent des spécialistes en logiciels. Fini l’époque où ils devaient se contenter de faire le même geste machinalement durant toute la journée, et parfois toute leur carrière.

Avec minutie, des employés font fonctionner des dizaines de stations avec de petits îlots, en plus de veiller au grain pour s’assurer de la qualité de l’outillage.

Au bout d’une allée dégagée, Rui Cabral nous montre sa machine vedette. On l’appelle « Shôrai », ce qui veut dire « futur » en japonais, pays d’origine du manufacturier.

Chasse aux talents

Alors que plus de 44 % des entreprises, faute d’employés, sont incapables de mener à bien leurs activités habituelles, selon la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), le manufacturier Abipa doit lui aussi mettre les bouchées doubles pour dénicher les talents dont il a besoin.

« Aujourd’hui, la chasse est ouverte. Il y a beaucoup plus de roulement qu’il y a 10 ou 20 ans. Avant, on choisissait ; maintenant, c’est l’employé », concède Rui Cabral.

« On les mobilise pour les garder intéressés et leur fournir des défis professionnels », mentionne-t-il.

Au bout de l’usine, au laboratoire, Alexandre Falardeau, qui programme la machine inspectant les morceaux, surveille la qualité des pièces.

« Je m’assure que la première pièce que l’on a est correcte avant de se lancer en grande production », conclut celui qui y travaille depuis 15 ans.

Voir aussi 

Pénurie de la main d’œuvre : miser sur l’automatisation

Pénurie de main-d’œuvre : robotisation et tâches à valeur ajoutée : Pièces d’auto Transit prend les grands moyens pour se tourner vers l’avenir

La noyade démographique du peuple québécois

Un texte de Mathieu Bock-Côté paru dans le Figaro de ce 5 novembre.

L’annonce faite par Justin Trudeau d’une augmentation des seuils d’immigration du Canada à 500 000 personnes par année d’ici 2025 a frappé l’imagination. Il ne s’agit pas d’un coup de tête de Justin Trudeau, qui, en cette matière, est le parfait représentant de l’élite canadienne qui a annoncé depuis plusieurs années son rêve de faire du Canada une grande puissance à la fin du siècle, en en faisant un pays de 100 millions d’habitants. L’immigrationnisme est au cœur du régime canadien et ne trouve pas d’opposition dans la classe politique, les conservateurs partageant globalement la même philosophie.

Le Canada a appris à se voir depuis une quarantaine d’années comme le laboratoire planétaire de l’utopie diversitaire. Il mène une expérience d’ingénierie sociale inédite, visant à transformer en profondeur le contrat social, pour devenir le premier État postnational, censé servir de modèle à l’humanité. Le Canada ne revendique aucun noyau culturel, sinon sa quête d’une toujours plus grande diversité, ce qui l’a amené, il y a quelques années, à célébrer le niqab à la manière d’un symbole confirmant sa propre ouverture. Le multiculturalisme devient la matrice identitaire d’un pays wokistanisé se faisant une fierté de se croire coupable de racisme systémique pour finir d’arracher ses racines européennes.


Ces changements démographiques liquident les derniers restes de ce qu’on appelait autrefois la thèse des deux peuples fondateurs, reconnaissant dans l’histoire du pays un pacte entre Anglais et Français. D’ailleurs, le Canada, qui prétend avoir deux langues officielles, est de plus en plus un pays bilingue de langue anglaise. Le caractère officiel du français est perçu comme un privilège discriminatoire à l’endroit des populations issues de l’immigration. Le peuple québécois n’est plus considéré qu’à la manière d’une communauté culturelle parmi d’autres, qui s’adonnerait au suprémacisme ethnique lorsqu’il demande à être traité comme un peuple à part entière. Et, d’ailleurs, les lois identitaires du Québec sont systématiquement contestées devant les tribunaux canadiens.

C’est au Québec seulement, forme d’État-nation inachevé enclavé au cœur de la fédération, qu’on s’oppose à cette décision fédérale. Nulle surprise ici. La question de l’immigration était au cœur de la dernière élection québécoise. Depuis vingt ans, l’immigration massive a entraîné une anglicisation accélérée de la grande région de Montréal. Car, malgré les lois protégeant le français, les immigrés s’anglicisent et se canadianisent davantage qu’ils ne se francisent et se québécisent. Les partis politiques du Québec ne se positionnent pas tous de la même manière en matière d’immigration, mais même les plus immigrationnistes ne proposent pas des seuils correspondant à l’hubris canadienne, dans la mesure où il est convenu que ses capacités d’intégration et de francisation sont limitées, dans le cadre canadien et l’environnement nord-américain.

Le Québec est pris dans un piège. Soit, pour conserver son poids politique dans la fédération (à l’origine de la fédération, il en représentait presque la moitié ; aujourd’hui, il en représente à peine plus de 20 %), il consent à une augmentation massive des seuils d’immigration, mais alors, nous assisterons à une régression accélérée de la langue française et de son identité francophone. Soit, pour éviter cette défrancisation accélérée, il consent à l’affaissement de son poids politique dans le Canada. Autrement dit, il est condamné à la disparition identitaire ou à la marginalisation politique. René Lévesque disait dès 1970 qu’il y avait, pour le Québec, deux ministères de l’immigration : « Un à Ottawa, pour nous noyer, et un à Québec, pour enregistrer la noyade. » Le Canada, qui, depuis les années 1840, a toujours misé sur l’immigration massive pour en finir avec sa part française, demeure fidèle à lui-même.

Obsédé par la seule croissance économique, le gouvernement de François Legault, autonomiste, mais non indépendantiste, espérait esquiver le retour de la question nationale, au point d’avoir mis de côté son principal ministre « identitaire », Simon Jolin-barrette. Il devra y revenir, d’autant que François Legault a déjà jugé l’augmentation des seuils d’immigration « suicidaire ». L’autonomie dans le Canada est une illusion destructrice. Dans le cadre canadien, le Québec est condamné à une dissolution identitaire et une neutralisation politique qui verra la grande aventure de l’Amérique française aboutir pathétiquement dans un résidu folklorique. Le Canada sera le tombeau du peuple québécois. Les indépendantistes le disent clairement depuis que Paul Saint-Pierre Plamondon est devenu chef du Parti québécois. À moins que les Québécois ne consentent par fatigue existentielle à leur propre disparition, ils sont appelés à renouer avec le combat du Québec libre.


jeudi 3 novembre 2022

Post-mortem de la pandémie

Petit à petit, on prend du recul par rapport à la pandémie Covid.

Le professeur John Ioannidis, de l’université de Stanford, l’un des meilleurs épidémiologistes au monde a publié ce mois un article intéressant à ce sujet. L’article s’intitule « Taux de mortalité par infection stratifié par âge de COVID-19 chez les personnes non âgées [0-59 ans et 0 à 69 ans] sur base des études nationales de séroprévalence prévaccination ».

Le document calcule le taux de mortalité par infection de la souche COVID originale de 2020 en utilisant les meilleures données disponibles, provenant d’un certain nombre de pays. Étonnamment, ce taux était dix fois inférieur au chiffre estimé par Ferguson de l’Imperial College. L’analyse erronée de Ferguson a été à la base de la décision de verrouiller le Royaume-Uni.

Ferguson a également surestimé le nombre de reproductions (infectiosité) du COVID, et a également largement surestimé l’efficacité réelle des mesures de verrouillage dans le monde réel.

Un chiffre se démarque. Le taux de mortalité par infection chez les 19 ans et moins était en fait de 3 par million d’infections. Ce serait encore plus faible chez les adolescents et les enfants en bonne santé.

Considérant que la mortalité due à la vaccination COVID est estimée entre un et 20 par million, on peut voir à quel point les pressions pour vacciner les jeunes en bonne santé, contre les directives de l’OMS, étaient et demeurent incroyablement mal avisées.

Détails

Il est important d’estimer avec précision le taux de létalité (taux de décès par infection) de COVID-19 chez les personnes non âgées en l’absence de vaccination ou d’infection antérieure puisque 94 % de la population mondiale ont moins de 70 ans et 86 % ont moins de 60 ans. Le taux de létalité doit être distingué du taux de mortalité qui considère la population totale (infectée ou non) alors que le chiffre de la létalité ne se rapporte qu’aux personnes atteintes par la maladie considérée.

Lors de recherches systématiques dans SeroTracker et PubMed, les auteurs ont identifié 40 études nationales éligibles sur la séroprévalence couvrant 38 pays avec des données de séroprévalence avant la vaccination. Pour 29 pays (24 pays à revenu élevé, 5 autres), des données sur les décès par COVID-19 stratifiées selon l’âge et des informations sur la séroprévalence stratifiées selon l’âge.

Les taux de létalité (TL) avaient une médiane de 0,035 % (intervalle interquartile 0,013 - 0,056 %) pour la population âgée de 0 à 59 ans et de 0,095 % (0,036 - 0,125 %) pour la population âgée de 0 à 69 ans.

Le TL médian était de 0,000 3 % à 0-19 ans [soit 3 morts par million d’infections], 0,003 % [3 décès par 100 000 infections] à 20-29 ans, 0,011 % à 30-39 ans, 0,035 % à 40-49 ans, 0,129 % à 50-59 ans et 0,501 % à 60-69 ans.

L’inclusion des données de 9 autres pays a donné un taux de létalité médian de 0,025 à 0,032 % pour les 0 à 59 ans et de 0,063 à 0,082 % pour les 0 à 69 ans.

Les analyses de métarégression ont également suggéré un taux de létalité (TL) global de 0,03 % et 0,07 %, respectivement, dans ces groupes d’âge. L’analyse actuelle suggère un TL prévaccination beaucoup plus faible dans les populations non âgées que précédemment suggéré. De grandes différences existaient entre les pays et pouvaient refléter des différences dans les comorbidités (l’obésité aux États-Unis par exemple) et d’autres facteurs. Ces estimations fournissent une base à partir de laquelle il est possible d’analyser les déclins supplémentaires du TL avec l’utilisation généralisée de la vaccination, l’augmentation du nombre de personnes ayant été précédemment infectées antérieures et l’évolution de nouveaux variants.

L’évaluation systématique complète des études nationales de séroprévalence actuelles suggère que le taux de létalité de la COVID-19 parmi les populations non âgées avant que la disponibilité des vaccins était nettement inférieur à celui calculé précédemment (4 à 8) et publié dans le Lancet en avril 2022, en particulier parmi les plus jeunes.

Autre diagnostic plus social, philosophique et politique axé sur le Québec

Pourquoi avons-nous été les champions des mesures sanitaires en Amérique du Nord ? Et qu’en est-il de notre humanité ?

Réalisée par Francis Denis et enrichie des réflexions d’Éloïse Boies, de l’animateur Dominic Maurais, de la philosophe Chantal Delsol et du professeur Claude Simard, cette œuvre donne la parole à l’auteur et rédacteur en chef de Libre Média Jérôme Blanchet-Gravel, qui, entre le Québec et le Mexique, livre une analyse de l’état de la société québécoise après plus de deux années de pandémie dont les médias et la classe politique nous parlaient tous les jours.

Voir aussi 

Gestion de la pandémie — La sédentarité a bondi chez les jeunes 

Danemark arrête la vaccination anti-covid pour les moins de 18 50 ans (sauf cas particuliers)  

Québec — La violence envers les enseignants explose dans les écoles 

Suède et Suisse — Enfants peu à risques et peu contagieux (juillet 2020)

Les leçons européennes (comparaisons entre pays) sur l’ouverture des écoles pendant le début de la pandémie (décembre 2020) 

Québec — Les pédiatres réclament la réouverture des écoles le 11 janvier (2021) 

Augmentation de 40 % des jeunes de 12 à 17 ans admis à l’hôpital pour des raisons de santé mentale (mai 2021)

Cannabis — la consommation depuis la légalisation est passée de 14 % à 20 % de 2018 à 2021 (octobre 2021) 

Gestion de la Covid — l’impact principal au niveau mondial n’est pas l’impact sanitaire mais l’impact psychiatrique [et éducatif]

Les deux tiers d’une année scolaire et universitaire perdus dans le monde à cause des fermetures dues au Covid-19, selon l’UNESCO (publié en janvier 2021)

Gestion de la pandémie — Hausse des tentatives de suicide chez les adolescents et les jeunes adultes (France, mai 2021) 

Les vaccins à ARNm Covid sont-ils sûrs ? 

Covid-19 — A-t-on donné le mauvais type de vaccins ? (m à j, autre étude)

Projet de loi 15 du Québec — les parents de plus en plus évincés par l’État comme protecteur de l’intérêt de l’enfant

Ingrid Riocreux sur les médias, les « vérificateurs de faits », la pandémie, la censure

Le cours ECR, école de l’unanimisme politiquement correct 

Du programme ECR à l’affaire Michaud : la servilité de nos élites 

Les deux-tiers des Québécois pour conserver le crucifix, les députés à l’unanimité contre

 

 

Invasion migratoire en Grande-Bretagne, peut-on utiliser le mot ?

Dans Face à l’info du 1er novembre (la Toussaint) sur CNews, Mathieu Bock-Côté revenait sur les propos de la Ministre de l’intérieur britannique qui dénonçait l’invasion migratoire actuelle.

Suella Braverman [d’origine indo-pakistanaise dont les parents sont venus du Kenya et de l’île Maurice] a qualifié le système de migration du Royaume-Uni de « cassé », car elle a affirmé que « l’immigration illégale est hors de contrôle ». [Madame Braverman a par ailleurs déclaré qu’elle était fière de l’Empire britannique…]

Le ministre de l’Intérieur, confronté à des questions aux Communes sur le chaos au centre de détention pour migrants de Manston dans le Kent, s’est vu rappeler par un député travailliste que le Parti conservateur était au pouvoir depuis 12 ans.

Braverman a également affirmé que la côte sud de l’Angleterre faisait face à une « invasion » de migrants — un jour après qu’un centre de détention à Douvres a été bombardé d’essence.

La rhétorique enflammée de la ministre de l’Intérieur est intervenue lors d’un discours provocant où elle a affirmé parler au nom de la « majorité patriotique du peuple britannique » qui veut des frontières sûres et sécurisées.

Lors des questions au gouvernement, Braverman a même audacieusement accusé un député travailliste d’utiliser un « langage incendiaire ».

Cela survient alors que la crise de la traversée de la Manche s’aggrave, dans un contexte d’inquiétude croissante quant aux conditions dans lesquelles les migrants sont détenus à leur arrivée au Royaume-Uni en attendant que leur dossier soit traité, et après que l’un des sites de Douvres a été incendié.

Aux Communes, Braverman a choisi de passer à l’attaque et de faire de la question un parti politique en accusant le Parti travailliste de jouer à des « jeux de société politiques ».

Elle a dit aux députés : « Soyons clairs sur ce qui se passe réellement ici : le peuple britannique mérite de savoir quel parti est sérieux quant à l’arrêt de l’invasion sur notre côte sud et quel parti ne l’est pas.

« Quelque 40 000 personnes sont arrivées sur la côte sud cette année seulement. Beaucoup d’entre eux sont facilités par des gangs criminels, dont certains sont de véritables membres de gangs criminels.

« Alors, arrêtons de prétendre qu’ils sont tous des réfugiés en détresse. Tout le pays sait que ce n’est pas vrai. Seuls les honorables députés d’en face prétendent le contraire.

« Il faut être franc avec le public. Le système est brisé. La migration illégale est hors de contrôle et trop de gens s’adonnent à des jeux de coulisses politiques, dissimulant la vérité plutôt que de résoudre le problème. »

Dans un autre commentaire provocant, Braverman a déclaré « il y a des gens qui préféreraient se débarrasser de moi ».

Braverman a été chahuté par les députés travaillistes, avant d’ajouter : « Laissez-les essayer. Je sais que je parle au nom de la majorité décente, respectueuse des lois et patriote des Britanniques de tous horizons qui veulent des frontières sûres et sécurisées.

“Les travaillistes ont peur que ce parti ne les délivre.”

La députée travailliste Zarah Sultana a été parmi les premières à condamner le langage qui “attise la haine et propage la division”. “Elle est totalement inapte à être ministre de l’Intérieur”, a-t-elle ajouté.

Jusqu’à présent cette année, près de 40 000 personnes ont fait le dangereux voyage depuis la France, traversant les voies de navigation les plus fréquentées du monde en dériveurs et autres petits bateaux, selon les chiffres provisoires du gouvernement.

Dimanche, la police a déclaré que deux ou trois engins incendiaires avaient été lancés sur un centre de traitement des migrants à Douvres et avaient provoqué un incendie.

Le suspect, un homme de 66 ans de High Wycombe, a été identifié et retrouvé mort dans une station-service à proximité, a déclaré la police du Kent.

Deux personnes à l’intérieur du centre de Western Jet Foil ont été légèrement blessées.

Bien que le site soit resté ouvert, 700 personnes ont été déplacées à Manston pour des raisons de sécurité.

Source : Huffington Post