lundi 20 juillet 2020

La « Pravda » du progressisme américain

Chronique de Mathieu Bock-Côté dans le Figaro du 18 juillet.


Le New York Times (NYT) passe pour le titre le plus prestigieux de la presse outre-Atlantique, incarnant l’aristocratie du journalisme américain. On lui prête une intelligence exceptionnelle pour raconter et décrypter l’époque et le cours des événements. Pourtant, en 2016, le NYT s’est montré ébaubi devant la victoire de Donald Trump, qu’il n’avait même pas été capable d’imaginer, tant cette possibilité lui semblait absurde. Une inquiétude est apparue dans la direction : se pourrait-il que le quotidien soit déconnecté de la société avec laquelle il prétend entretenir un lien privilégié ?

Pour sortir de son insularité mentale, le NYT a donc décidé de s’ouvrir à des voix un peu plus « conservatrices » et a embauché Bari Weiss, pour diversifier ses pages opinions. Sa mission dans l’équipe éditoriale : permettre au journal de renouer avec cette part de l’Amérique et du monde qu’il ne parvenait plus vraiment à comprendre, ou plus exactement, qu’il vomissait. Elle s’y est vouée, convaincue que sa mission était de contribuer à la restauration de la conversation démocratique. Elle ne devinait pas que sa tâche serait quasiment impossible.

Parce qu’au même moment où le NYT entendait s’ouvrir à d’autres voix que la sienne, le journal s’enfonçait dans une posture militante décomplexée, se dévoilant notamment dans le ton des reportages, se distinguant à peine de celui des chroniques. Il fallait automatiquement présenter Trump comme un monstre raciste et sexiste représentant le visage hideux du suprémacisme blanc dans son pays. Le NYT ne se contentait pas de critiquer vigoureusement Trump, mais menait une campagne trahissant les règles élémentaires de l’honnêteté journalistique. L’idéologie diversitaire y était sacralisée.

À l’intérieur même du journal, un climat sectaire s’est imposé, au point que Weiss a décidé de le quitter le 14 juillet. Dans sa lettre de démission, elle parle franchement : il devenait de plus en plus difficile de publier dans les pages débats des tribunes allant contre l’orthodoxie du journal. Les journalistes « liberals » à l’ancienne avaient beau ne pas aimer les conservateurs, ils croyaient quand même à la liberté d’expression. Ce n’est pas le cas de la nouvelle génération de journalistes — militants croyant à une forme de vérité révélée, à laquelle il n’est pas permis de déroger. Le New York Times est devenu la Pravda du régime diversitaire.

La démission de Weiss arrive dans un contexte particulier. Le 7 juillet, 150 intellectuels, journalistes et écrivains pour la plupart associés à la gauche libérale anglo-saxonne faisaient paraître dans Harper’s une lettre ouverte pour dénoncer la « cancel culture » [culture de l’annulation] et la nouvelle censure portée par la gauche radicale. La manière était prudente : les signataires s’inclinaient d’abord devant la gauche radicale et ses objectifs, pour se donner le droit de douter de ses méthodes. Ils ajoutaient que Trump était un danger et que l’illibéralisme menaçait le monde, mais réclamaient néanmoins la restauration d’une éthique du débat.

Les conservateurs qui mènent la bataille contre le politiquement correct depuis plus de trente ans auraient pu accueillir avec bonheur ces renforts. Certains confessèrent néanmoins un certain scepticisme en remarquant que plusieurs signataires de cette lettre ne s’étaient pas empêchés, il n’y a pas si longtemps, de diaboliser les conservateurs en les extrême-droitisant et en justifiant leur mise au ban de la cité. Faut-il comprendre que la gauche libérale tolérait la censure lorsqu’elle frappait la droite, mais pousse des cris d’horreur lorsque c’est son tour de la subir ? La révolution dévore toujours ses enfants. En d’autres mots, la gauche libérale se rallie certes à la cause de la liberté d’expression en s’alliant à ceux qui la défendaient déjà, mais elle prétend surtout l’anoblir, en expliquant que ses anciens défenseurs étaient suspects, mais qu’elle, au moins, a le cœur pur. L’histoire se répète. Tant que l’anticommunisme était porté par la « droite », il était réactionnaire. Il devint légitime quand les progressistes autoproclamés s’en emparèrent. Il en fut de même pour la critique de l’islamisme. Il faut d’abord avoir été de gauche pour avoir le droit de ne plus l’être. Il faut avoir été de gauche pour avoir la permission de critiquer ses dérives.

La culture de l’annulation représente une radicalisation du politiquement correct et témoigne de son emprise de plus en plus grande sur les institutions culturelles. Elle a débordé des campus où elle avait pris forme, et contamine la vie publique dans son ensemble en créant un climat d’inquisition permanent, entretenu par des milices de journalistes-militants de la gauche diversitaire. Cette tendance se fait sentir des deux côtés de l’Atlantique. Elle oblige à nommer un tabou : c’est moins ce qu’on nomme la droite populiste que la gauche radicale qui représente aujourd’hui l’ennemi véritable de la démocratie.

dimanche 19 juillet 2020

Ces maires de gauche qui veulent « dégenrer » les cours de récréation (m. à j. vidéo)

L’équipe « progressiste » du service public français (émission la Quotidienne de France 5) vante en termes dithyrambiques « la cour d’école qui favorise la mixité filles-garçons » très couteux (le seul bitume de la cour coûte la bagatelle de 500.000 euros) :
Espace de vivre-ensemble mixte. À 4 min 15 : « C'est toi arrête t'es méchante » dit le petit garçon.

Vaste et récurrent sujet chez les partisans de la gauche radicale : les cours de récréation qui perpétueraient les stéréotypes de genre. Chose qui serait grave chez des élus dits écolos.

La Révolution dite « écologique » passe aussi par l’école.

Cour de récréation traditionnelle (genrée, mal)

« Les cours d’école de nos enfants ressemblent à des stationnements en bitume, brûlantes en été et trop réservées aux pratiques des garçons, a lancé le 8 juillet sur Twitter Éric Piolle, maire écologiste de Grenoble, réélu avec le soutien d’EELV, La France insoumise ou encore le Parti animaliste. La solution : débitumiser, dégenrer, végétaliser et potagiser ! », poursuit l’élu, qui accompagne son propos d’une école en chantier.

Torrent de réactions sur Twitter, où le terme « dégenrer » fait particulièrement réagir. « Les cours de récréation ne sont pas genrées ! (…) Plutôt que de les politiser, agrandissez-les ! », s’indigne un internaute. « Les garçons prennent toute la place pour leurs jeux de balle et excluent les filles », affirme un autre.

Vaste et récurrent sujet que celui des cours de récréation qui perpétueraient les stéréotypes de genre et le sexisme.

« Une appropriation inégalitaire » de l’espace, disait constater en 2014 un rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, remis à la ministre de la France des Droits des femmes, la socialiste Najat Vallaud-Belkacem, quand le Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes (HCR) évoque, en 2017, « une géographie de la cour de la récréation très sexuée », avec des garçons qui « investissent l’essentiel de la cour par des jeux mobiles et bruyants ». Les garçons devraient-ils devenir des filles comme les autres ?


Plus tempéré, le rapport de l’Éducation nationale sur l’égalité entre les filles et les garçons constate, en 2013, que « les aménagements de cour de récréation articulent plutôt des logiques “jeux calmes et jeux plus sportifs”, ce qui peut correspondre entre autres à des différences entre les filles et les garçons ».

À Trappes ou à Rennes, villes de gauche, mais aussi à Bordeaux, passée aux mains des écologistes de gauche, se sont développées ces dernières années des cours de récréation « non genrées ». Fini le terrain de sport au centre de l’espace. À Grenoble, les travaux dans les trois cours de l’école Clemenceau prévoient — outre des surfaces « perméables végétalisées » et des « espaces verts » — de « repenser l’organisation de l’espace et des rôles dans la cour de récréation ».



samedi 18 juillet 2020

France — Fonds d’urgence pour l’école libre

Créer son école, en partenariat avec la Fondation Kairos – Institut de France (www.fondationkairoseducation.org), a mis en place un Fonds d’urgence pour l’école libre, dont l’objectif est de soutenir les établissements scolaires privés indépendants ayant été déstabilisés financièrement par la crise liée à la pandémie du Coronavirus et connaissant des difficultés financières majeures, qui pourraient encore s’aggraver au premier trimestre de la prochaine année scolaire et menacer leur pérennité.



Des dons jusqu’au 31 juillet 2020 pour le Fonds d’urgence

Les donateurs sont toujours invités à faire des dons à la Fondation Kairos (en affectant le don expressément au Fonds d’urgence) ou à l’association Créer son école pour financer ce fonds d’urgence. Ce fonds sera clôturé au 31 juillet 2020. La Fondation Kairos et ses partenaires continueront ensuite bien sûr à recevoir des dons et à soutenir les établissements privés entièrement libres selon des modalités normales, c’est-à-dire hors du cadre de ce dispositif exceptionnel.

Versement des aides aux établissements


Les établissements gravement déstabilisés par la crise sont invités à faire parvenir leur demande d’aide à Créer son école qui coordonne l’octroi de dons pour cette opération. Seuls les établissements à but non lucratif peuvent candidater. La procédure est volontairement très simple.

Les demandes d’aide sont à adresser exclusivement par le biais du formulaire ci-dessous. Seuls les dossiers complets seront pris en compte.

Calendrier du Fonds d’urgence

Délais de dépôt des demandes : avant le 31 juillet 2020

Décision d’octroi des dons : août

Décaissement des dons : fin août

Pour plus de détails et demander une aide financière au titre du fonds d'urgence pour l'école libre

vendredi 17 juillet 2020

France — À l’université, des résultats étonnamment bons : bienveillance et triche à distance

À la bienveillance des professeurs s’est ajouté la triche, visiblement massive avec les examens à distance.

Le 6 mai dernier, à Rouen, une étudiante en biologie prépare ses examens du second semestre qui ont eu lieu en ligne le jour du déconfinement.

Une réussite en nette augmentation, dans tous les domaines. Après les résultats exceptionnels du bac 2020 - 95,7 % d’admis après les rattrapages —, les universités vont à leur tour connaître une explosion de leur taux de réussite. C’est en tout cas ce qui ressort des premiers chiffres révélés par les différents établissements d’enseignement supérieur. « Cette année, dans notre université, le taux de réussite va augmenter d’une dizaine de points », atteste Pierre Denise, le président de l’université de Caen Normandie. Même constat à l’université Paul-Valéry de Montpellier, qui anticipe également une augmentation de près de 10 points de la réussite sur l’ensemble de l’établissement. « Nous avons même quelques filières où la hausse est supérieure à 15 points. C’est par exemple le cas en première année de licence d’information-communication, où le taux de validation passe d’un peu plus de 70 % à 90 % », renseigne Patrick Gilli, le président de l’établissement. Les chiffres sont également éloquents à l’université d’Angers, où les étudiants de première année de droit sont 56 % à avoir validé leur année, contre moins de 40 % les années précédentes.

Les raisons de cette hausse sont multiples. Il y a tout d’abord la bienveillance dont tous les enseignants ont fait preuve dans leur notation. « Avec le confinement, les cours en ligne, les examens à distance, nous avons demandé à nos collègues d’être compréhensifs à l’égard des étudiants », explique le président de l’université Paul-Valéry. Les partiels du second semestre n’ont d’ailleurs porté que sur une petite partie du programme. « Nous avons allégé les examens et interrogé les étudiants uniquement sur les cours qu’ils avaient suivis en présentiel », témoigne Mohammed Benlahsen, président de l’université de Picardie Jules-Verne. « Certains syndicats étudiants souhaitaient que l’on attribue la moyenne à tout le monde, nous avons refusé. Mais nous devions tout de même tenir compte de la situation exceptionnelle, nous avons donc élaboré des sujets moins difficiles et été plus souples dans la correction », confirme Pierre Denise (université de Caen).

« Du jamais vu »

Autre facteur qui a pesé dans cette réussite accrue : le « présentéisme » des étudiants lors des examens. Là où, tous les ans, les universités constatent de nombreuses absences lors des partiels de fin de semestre, elles ont cette année remarqué une participation en nette augmentation. À l’université de Caen par exemple, 95 % des étudiants ont composé lors des partiels à distance du second semestre. « Du jamais vu », selon le chef d’établissement. « Nous avons eu un taux de défection beaucoup plus faible que les années précédentes. Il semble que les partiels à la maison aient connu un meilleur succès que les examens en présentiel », abonde Christian Roblédo, le président de l’université d’Angers.

Des partiels en ligne qui ont permis aux étudiants de tricher plus facilement. Pendant la période des examens, nombre d’entre eux ne s’en sont d’ailleurs pas cachés et l’ont clamé sur les réseaux sociaux. « Dans ma fac, la plupart des étudiants ont triché. C’est le cas de tous mes camarades de promotion, mais aussi, de tous mes amis d’autres filières », avoue une étudiante. Si les universités jurent avoir tout fait pour limiter et détecter les fraudes, elles reconnaissent que les tricheries ont pu jouer un rôle dans la réussite exceptionnelle des étudiants cette année. « Il est fort possible que les cas de fraude aient augmenté, mais nous ne pouvons pas chiffrer cela », concède Patrick Gilli (université Paul-Valéry). « Au-delà des cas de triches, certains étudiants ont composé dans un environnement extrêmement favorable et ont pu être aidés par leur entourage », complète Denis Varaschin, le président de l’université Savoie Mont-Blanc. Une fois de plus, cette réussite inédite pose une question essentielle : celle de la valeur des diplômes obtenus par les étudiants dans ces conditions.

Source : Le Figaro

Histoire — Jules Brunet, le vrai-faux dernier samouraï

Ce Français a écrit une des pages décisives de l’histoire du Japon.

Son destin incroyable a inspiré Hollywood et offert à Tom Cruise un de ses plus beaux rôles : Jules Brunet (ci-contre à Ezo en 1869), lieutenant de l’armée de Napoléon III, a combattu aux côtés des derniers shoguns Tokugawa de l’ère Edo, au Japon, en 1868. Mais qui était-il vraiment ?

En arrivant au port de Marseille, le 19 novembre 1866, Jules Brunet est loin de se douter qu’il gagnera dans l’Histoire l’étrange surnom de « dernier samouraï ». Alors qu’il s’apprête à embarquer sur le Péluse, un paquebot impérial affrété dans le cadre de la mission française au Japon, le jeune lieutenant de 28 ans revient tout juste de l’expédition du Mexique, sous les ordres du général Bazaine. Il a participé à la prise de la capitale du pays, en 1863, et à l’installation sur le trône d’empereur du Mexique de Maximilien de Habsbourg. Ses hauts faits militaires lors de la bataille de Puebla lui ont valu d’être décoré de la Légion d’honneur par Napoléon III en personne. À son retour, il a été choisi pour participer à une autre aventure : défendre les intérêts de la France dans un Japon qui s’ouvre lentement au monde extérieur.

Fils d’un vétérinaire militaire, saint-cyrien et polytechnicien, féru de peinture et lui-même artiste, il va se retrouver plongé — comme témoin et acteur — dans une des périodes les plus tumultueuses, les plus cruciales de l’histoire du Japon : le Bakumatsu. C’est-à-dire le moment où le pays bascule — non sans douleur — du régime féodal et isolationniste de l’époque Edo à l’ère impériale Meiji, qui prône une ouverture de l’île au monde. Après des escales à Alexandrie, Ceylan, Singapour et Saïgon, le lieutenant Brunet touche le sol japonais cinquante-deux jours après son départ de Marseille, le 13 janvier 1867.

Il y arrive en qualité d’oyatoi gaikokujin — littéralement « étranger employé » —, au service du shogunat Tokugawa. Un régime qui, après deux siècles et demi de règne sur un pays en paix, brille de ses derniers feux, est ébranlé par plusieurs fiefs souhaitant une restauration de l’autorité impériale. C’était pourtant justement un empereur qui, au XVIe siècle, avait délégué la plupart de ses pouvoirs politiques effectifs à Ieyasu Tokugawa, grand stratège militaire grâce à qui le Japon avait été unifié en mettant fin à plus d’un siècle de guerres intestines entre les daimyos — les seigneurs des différentes provinces. Une parenthèse de paix qui s’était ouverte à l’issue de la bataille de Sekigahara, en 1600, point d’orgue de la période de règne des samouraïs, entamée au XIe siècle. Près de 150 000 hommes s’étaient affrontés pendant plus de six heures dans une vallée plongée dans le brouillard. Durant cette gigantesque tempête de bois et d’acier, de grands guerriers servant leurs maîtres avaient combattu avec lances, arcs, arquebuses et sabres, en suivant non pas le budo moderne, creux et vide, mais le bujutsu : l’art de la guerre et de tout ce qui s’utilise pour combattre sur un champ de bataille. Miyamoto Musashi, le samouraï le plus célèbre et bretteur émérite, auteur du Livre des cinq anneaux, dont la vie de solitude et de combat inspirera La Pierre et le Sabre, d’Eiji Yoshikawa, était lui-même présent à Sekigahara — dans le camp des perdants. Deux cent soixante-huit ans plus tard, c’est une autre bataille qui referme l’ère des samouraïs : Toba-Fushimi. Nous sommes alors en 1868, quinze ans après l’arrivée du commandant américain Perry et de ses quatre canonnières à Uraga — l’un des événements déclencheurs du Bakumatsu. Toba-Fushimi est l’inverse, en tout point, de Sekigahara : ici luttent dans les deux camps des samouraïs boursouflés aux katanas émoussés par plus de deux siècles de paix, qui côtoient des hommes formés et équipés par les pays occidentaux présents au Japon : Américains, Anglais, Hollandais et… Français, donc.

Parmi eux, Jules Brunet. En sa qualité d’oyatoi gaikokujin, l’officier impérial encadre les forces du shogun Tokugawa. En particulier un de ses corps d’élite : le denshutai. Fort de 900 hommes issus des familles les plus modestes, ses soldats ont été formés à l’infanterie, à la cavalerie, à l’artillerie et sont équipés de fusils Chassepot M1866. Bien que plus nombreuses et bénéficiant des conseils de la mission française des deux Jules (Chanoine et Brunet), les armées du shogun sont mises en déroute par celles des fiefs de Choshu et Satsuma (soutenus dans l’ombre par les Britanniques…) ; partisans du retour de l’Empereur, leurs chefs sont aussi farouchement hostiles aux « barbares » (comprendre : les étrangers), dont l’influence grandit depuis l’ouverture en force du pays par l’Américain Perry, en 1853. Équipées de mitrailleuses automatiques Gatling, qui leur confèrent une puissance de feu décisive et compensent leur infériorité numérique, les troupes de l’Empereur japonais parviennent à s’emparer de la capitale du shogunat, Edo, le 7 avril. Et obtiennent la reddition du shogun Yoshinobu Tokugawa. Le 3 septembre 1868, la ville est renommée Tokyo (littéralement « la capitale de l’Est »). Mutsuhito investit le château d’Edo — le palais impérial.


La présence de la mission française n’est alors plus souhaitée et son retour en France programmé. Mais le désormais capitaine Brunet, animé par sa loyauté envers les hommes qu’il a formés, décide de rester pour continuer de soutenir ceux qui demeurent fidèles à la cause du shogun malgré sa reddition. Début octobre, il remet sa démission de l’armée française par courrier et accompagne l’amiral Enomoto Takeaki sur l’île actuelle d’Hokkaido. Avec d’autres officiers français, il l’aide à fonder la république sécessionniste d’Ezo en fédérant cette région peuplée de tribus indigènes (les Aïnous). Il organise aussi les troupes (quelques milliers d’hommes) avec un autre commandant japonais : Otori Keisuke. Mais l’armée impériale, désormais bien plus fournie que la leur et soutenue par les canonniers anglais, parvient à s’emparer de la ville portuaire de Hakodate et à acculer les forces d’Enomoto et de Brunet dans une forteresse.


Le 9 juin 1869, alors que Hakodate s’apprête à tomber et que ses camarades français ont été blessés dans les bombardements, le capitaine Brunet accepte d’être évacué à bord d’un navire français, le Coëtlogon. Un an plus tard, ayant réintégré un régiment d’artillerie en France, il reprend les armes… contre la Prusse. Il finira général de division après avoir été chef de cabinet d’un ministre de la Guerre qu’il connaît bien depuis son aventure japonaise : Jules Chanoine. Quand il meurt en 1911, il a aussi été élevé au grade de grand officier du Trésor sacré du Mikado…

Son histoire est infiniment romanesque. Et cinématographique. Le réalisateur Edward Zwick ne s’y est pas trompé. Il s’est inspiré de son destin en 2003 pour réaliser Le Dernier Samouraï, avec Tom Cruise. Mais en prenant de nombreuses libertés avec la réalité historique. Dans ce film qui totalisa un demi-milliard d’euros au box-office, Brunet n’est pas français mais américain ; il n’est pas officier artilleur mais forme les cavaliers japonais ; il n’arbore pas une élégante moustache mais une crinière de longs cheveux soyeux que même les plus sanglantes batailles ne parviennent pas à décoiffer ; il n’a pas participé aux campagnes mexicaines de Napoléon III mais aux guerres indiennes d’Amérique du Nord ; il n’arrive pas au Japon en 1867 mais près de dix ans plus tard, en 1876. D’ailleurs, dans le film, Jules Brunet n’est même pas Jules Brunet mais Nathan Algren. En réalité, ni Jules Brunet ni Nathan Algren ne sont réellement le « dernier samouraï ». Quand Jules Brunet débarque au Japon, les samouraïs ont disparu depuis longtemps. Ceux qui se qualifient ainsi ne sont que les descendants putatifs des guerriers légendaires et se reposent sur les exploits de leurs aïeuls. Ils sont devenus des notables arborant à leur ceinture le daisho (littéralement « grand et petit », ensemble de deux sabres composé d’un katana et d’un wakizashi), mais qui n’ont jamais connu eux-mêmes les horreurs de la guerre. « Des guerriers qui n’en étaient plus, mais ne pouvaient le faire voir, selon l’ancien directeur de la Maison franco-japonaise de Tokyo, Olivier Ansart. Des hommes qui devinrent des serviteurs et qui, sous le masque de la loyauté, complotaient contre leurs maîtres ; des truqueurs sans vergogne de généalogies imaginaires ; des amateurs de confort douillet qui brandissaient des armes qui n’étaient plus que des symboles vides. »

Les figures qui nous viennent à l’esprit lorsque nous entendons le mot samouraï, qui définit un homme dévoué à son maître jusqu’au sacrifice suprême, sont mortes plus de deux siècles avant l’arrivée de Brunet. Mais si l’on veut absolument en retenir un à l’époque de Brunet, il s’agirait de Saigo Takamori.


Fer de lance de la philosophie Sonno-joi (littéralement « révère l’Empereur, expulse les barbares »), qui avait permis de fédérer les provinces de Choshu et Satsuma contre le shogun, Takamori a été déçu par l’ère ouverte avec la chute des Tokugawa qu’il a lui-même précipitée. Devant la tournure prise par l’ère Meiji, qui a finalement choisi d’ouvrir ses portes aux étrangers, il s’est senti floué par l’Empereur et s’est retranché dans son fief pour organiser une rébellion en 1877. Mais elle sera bientôt écrasée à Shiroyama par l’armée impériale. Comme le dernier soupir du Japon féodal.

Les événements du film Le Dernier Samouraï font donc plutôt référence à la rébellion de Satsuma, dans laquelle est propulsé l’Américain fictif Nathan Algren, qu’à la résistance de la république d’Ezo et de Jules Brunet, sept ans plus tôt. Mais qu’elles soient réelles ou fictives, les trajectoires de ces trois hommes finissent par se rejoindre sur un point : la fidélité à un idéal. À l’essence de ce qui fait un vrai samouraï (la racine du mot vient d’un terme signifiant « servir » en japonais). À un amour nostalgique pour le Japon des samouraïs, évaporés dans une ère de paix où ces guerriers n’ont plus leur place. À la permanence d’un combat pour maintenir en vie l’esprit sublime de la chevalerie japonaise, fille orpheline d’une féodalité défunte. À une fascination pour l’esprit de résistance, l’honneur, la fidélité et le courage. Autant de valeurs disparues en partie avec les samouraïs. Au Japon comme ailleurs.


Source : Figaro Magazine

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mercredi 15 juillet 2020

À partir de 2064 la population mondiale devrait diminuer rapidement

La population mondiale devrait diminuer rapidement, déclenchant un « changement radical dans l’ordre de préséance » des nations, prévoit un nouveau rapport.

Foule à Kinshasa, la population du Congo (RDC) devrait passer de 81 millions en 2017 à 246 millions en 2100


Alors que les prédictions d’une explosion démographique potentiellement catastrophique abondent depuis des années, de nouvelles recherches suggèrent une contraction imminente majeure d’ici 2100, moment auquel les personnes âgées seront plus nombreuses que les jeunes.

Le Lancet vient de publier sa « Global Burden of Disease Study » qui cite une baisse accélérée des taux de fécondité dans le monde développé au cours des prochaines décennies. Le rapport prédit que la population mondiale culminera en 2064 à 9,7 milliards de personnes, avant de chuter brusquement à 8,8 milliards en 2100.

Cette nouvelle étude contredit les prévisions de l’ONU qui évoquait près de 11 milliards d’habitants en 2100.

C’est « une bonne nouvelle pour l’environnement (moins de pression sur les systèmes de production alimentaire et moins d’émission de CO2) », indique Christopher Murray, directeur du respecté Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME) à Seattle, qui a mené cette étude.

L’Asie et l’Europe devraient perdre des habitants. Elles abritent une grande partie des 23 pays qui devraient voir leur population réduite au moins de moitié : le Japon (128 à 60 millions), la Thaïlande (71 à 35), l’Espagne (46 à 23), l’Italie (61 à 31), le Portugal (11 à 4,5), la Corée du Sud (53 à 27). Quelques pays y échappent, comme la France, où le maintien d’un taux de fécondité relativement élevé permettrait de limiter la perte de population à 67 millions à la fin du siècle (contre 70 millions en 2050 et 65 millions en 2017).

Selon les chercheurs, les personnes âgées représenteront un pourcentage plus élevé de la population mondiale, les octogénaires devant être plus nombreux que les tout-petits de moins de cinq ans par deux à un au tournant du siècle prochain.

Les populations de quelque 23 pays, dont le Japon, la Thaïlande, l’Italie et l’Espagne, pourraient se contracter d’au moins 50 %, tandis que 183 des 195 pays inclus dans la recherche auraient des taux de fécondité inférieurs au niveau de remplacement de 2,1 naissances.

D’une part, la Chine et 34 autres pays devraient connaître une baisse de la population de plus de 25 %, mais d’autre part, la Lettonie et le Salvador connaîtront un déclin de la population de plus de 75 %.


Classement des 25 principales économies par PIB en 2017 et scénario de référence en 2030, 2050 et 2100


Le rapport cite l’accès à la contraception et une éducation des filles où l’on insiste sur de petites familles comme principaux catalyseurs « Accélérer les baisses de fertilité et la croissance démographique lente. »

« La croissance démographique mondiale continue au cours du siècle n’est plus la trajectoire la plus probable pour la population mondiale », a déclaré le Dr Christopher Murray, qui a dirigé l’étude, ajoutant que les gouvernements du monde entier doivent « Commencer à repenser leurs politiques en matière de migration, de main-d’œuvre et de développement économique. »

Le rapport envisage un déclin important des populations en âge de travailler en Chine et en Inde, des puissances économiques émergentes à l’heure actuelle qui devraient probablement s’estomper si cette évolution démographique se produisait comme prévu. Les États-Unis pourraient réapparaître en tant que première puissance économique mondiale d’ici 2098 après une baisse de la population et de l’influence économique.

L’étude a suggéré des politiques d’immigration massives comme moyen d’atténuer le déclin de la population et de soutenir la croissance économique, en particulier pour les pays industrialisés comme les États-Unis, l’Australie et le Canada.

Pendant ce temps, l’Afrique subsaharienne connaîtra probablement une explosion démographique jusqu’à trois fois, en raison d’une baisse combinée des taux de mortalité et d’une augmentation simultanée du nombre de femmes en âge de procréer. Selon les auteurs de l’étude, le Niger pourrait connaître une croissance de 765 %, une croissance de 710 % au Tchad, 594 % au Soudan du Sud et 321 % au Mali.

Pour cette raison, l’Afrique éclipserait probablement l’Asie en tant que région la plus peuplée du monde au tournant du siècle prochain.

L’étude prévoit également l’émergence d’un monde beaucoup plus multipolaire avec l’Inde et le Nigeria qui devraient rejoindre les États-Unis et la Chine en tant que puissances mondiales dominantes, tandis que davantage de pays africains et arabes prendraient les rênes en tant que leaders économiques mondiaux.

L’Afrique subsaharienne pourrait, quant à elle, voir tripler sa population (de 1 à 3 milliards), tirée notamment par le Nigeria — 206 à 790 millions d’habitants — qui deviendrait en 2100 le deuxième pays le plus peuplé au monde derrière l’Inde, mais devant la Chine.

« Ce sera véritablement un nouveau monde, un monde auquel nous devrions nous préparer dès aujourd’hui », a commenté le rédacteur en chef du Lancet Richard Horton. […]

Pour modifier la trajectoire démographique, ils évoquent à l’inverse des « politiques sociales » pour aider les femmes à travailler tout en ayant le nombre d’enfants qu’elles souhaitent. Mais aussi des « politiques d’immigration libérales ». « Nous estimons que plus tard dans le siècle, les pays qui ont besoin de travailleurs migrants devront rivaliser pour attirer ces migrants », qui devraient venir principalement d’Afrique subsaharienne et du monde arabe, indique Christophe Murray.

La France échappe à la décroissance

Quelques pays y échappent, comme la France, où le maintien d’un taux de fécondité relativement élevé permettrait de limiter la perte de population à 67 millions à la fin du siècle (contre 70 millions en 2050 et 65 millions en 2017).

Une population divisée par deux en Chine

La Chine pourrait elle perdre près de la moitié de ses habitants - 1,4 milliard aujourd’hui, 730 millions en 2100 - avec un déclin du nombre de personnes en âge de travailler qui va « entraver » sa croissance économique.

Les États-Unis, appelés à perdre prochainement leur place de première économie mondiale, pourraient ainsi repasser devant la Chine d’ici la fin du siècle, si l’immigration continue à pallier la fécondité en baisse, selon l’étude. Évidemment, une autre solution consiste à augmenter la natalité des Américains.

Triplement en Afrique subsaharienne

L’Afrique subsaharienne pourrait quant à elle voir tripler sa population (1 à 3 milliards), tirée notamment par le Nigeria — 206 à 790 millions d’habitants — qui deviendrait en 2100 le deuxième pays le plus peuplé au monde derrière l’Inde, mais devant la Chine.



dimanche 12 juillet 2020

Quelles sont les vraies origines des thèses racialistes et déconstructivistes ?

Les thèses racialistes et déconstructivistes, souvent citées depuis la mort de George Floyd, le 25 mai dernier, seraient importées en France depuis les États-Unis. Il faut pourtant y regarder de plus près.

Nous ne partageons pas l'idée que la France est différente des autres pays et ne serait qu'un projet de valeurs universelles. C'est une vision particulière « hors sol » (dite « républicaine ») de ce qu'est la France.




vendredi 10 juillet 2020

Débat autour du Bac « Covid » : 91,5 % ont été admis avant même le rattrapage oral est-ce inédit ?

Débat autour du Bac « Covid » où 91,5 % ont été admis avant même le rattrapage oral.


Est-ce sans précédent ? Un diplôme au rabais ? Quid du bac 1968 où les examens écrits avaient aussi été annulés, mais pour lequel les candidats avaient dû passer un oral ? Que sont devenus les bacheliers de 1968 ? Ils semblent avoir mieux réussi dans la vie que les bacheliers (par écrit) de 1967 et 1969. Comment l’expliquer ? La même chose se passera-t-elle avec les bacheliers 2020 ?



jeudi 9 juillet 2020

Repentance — De quoi la France devrait-il s'excuser en Algérie ?

La tribune de l’historien Jean Sévillia sur les demandes répétées de repentances (et de compensations sonnante ste trébuchantes) deandées à la France pour sa colonisation de l’Algérie. En réclamant de nouvelles excuses à la France, le président algérien Abdelmadjid Tebboune entretient un ressentiment qui fait obstacle à un travail mémoriel apaisé sur la présence française en Algérie, estime l’historien. Jean Sévilla est chroniqueur au Figaro Magazine et membre du comité scientifique du Figaro Histoire, auteur de nombreux essais historiques, dont notamment Les Vérités cachées de la guerre d’Algérie (Fayard, 2018)

Depuis 1962, l’Algérie a organisé de manière systématique l’écriture de son passé sur la base d’une propagande destinée à confirmer la légitimité de l’État-FLN, notamment avec le chiffre mythique de 1,5 million d’Algériens morts pendant la guerre d’indépendance (le chiffre réel, déjà bien assez lourd, est de 250 000 à 300 000 victimes, tous camps confondus). Avec le temps, ce récit à sens unique s’est étendu à la conquête de l’Algérie au XIXe siècle, ce qui permet aux hiérarques du système d’englober la totalité de la présence française en Algérie, de 1830 à 1962, dans un même discours réprobateur. Nul n’a oublié comment Abdelaziz Bouteflika, en visite d’État à Paris en 2000, avait pris la parole depuis la tribune de l’Assemblée nationale pour semoncer la France et l’inviter à reconnaître « la lourde dette morale des anciennes métropoles envers leurs administrés de jadis ».

En 2005, à Sétif, il montait d’un cran dans l’accusation : « L’occupation (française, NDLR) a adopté la voie de l’extermination et du génocide qui s’est inlassablement répétée durant son règne funeste. » Et en 2018, pour son dernier discours présidentiel, il reprenait le refrain habituel en saluant « le combat d’un peuple contre lequel le colonisateur a porté sa barbarie répressive à ses ultimes extrémités ». [Étrange génocide qui a vu la population musulmane passée de 2 millions à 12 millions sous l’occupation française]

Que l’actuel président algérien, Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre dernier, ait déclaré, le 4 juillet, attendre des excuses de la France pour la colonisation de l’Algérie n’a par conséquent rien d’étonnant : comme dans un jeu de rôle, l’homme jouait sa partition consistant à répéter comme un mantra que tous les torts, de 1830 à 1962, ont été du côté de la France. Comme son prédécesseur, le président Tebboune n’a pas manqué de présenter ses exigences (« On a déjà reçu des demi-excuses. Il faut faire un autre pas. »), en rappelant au passage que l’Algérie possède un moyen de pression sur Paris : les 6 millions d’Algériens ou de Franco-Algériens établis en France [établis très majoritairement depuis que l’Algérie est indépendante, libre et qui devrait être plus prospère grâce au pétrole découvert par les Français dans le Sahara peu avant l’indépendance.]

C’est donc un rituel du pouvoir, à Alger, que de vilipender la colonisation, alors même que près de 9 Algériens sur 10 sont nés depuis l’indépendance. C’était d’autant plus facile, pour Abdelmadjid Tebboune, que le Covid-19 lui a donné carte blanche, renvoyant chez eux les centaines de milliers de manifestants du Hirak, le mouvement de contestation qui avait montré que le peuple algérien attend autre chose que le sempiternel discours du FLN.

La vraie question est de savoir si la France va répondre docilement aux injonctions d’Alger. Et c’est là que commencent les inquiétudes si l’on se souvient qu’Emmanuel Macron, en février 2017, alors qu’il n’était que candidat à l’Élysée, avait qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité », ajoutant que cette séquence « fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux vers lesquels nous avons commis ces gestes », et que, devenu président de la République, il déclarait souhaiter, en janvier dernier, que le travail sur la mémoire de la guerre d’Algérie obtienne, sous sa présidence, « à peu près le même statut que celui qu’avait la Shoah pour Chirac en 1995 ». Cette formule semblait annoncer une reconnaissance de culpabilité de la France dans la guerre d’Algérie, ce à quoi se sont opposés tous les prédécesseurs du chef de l’État, même François Hollande.

Avoir restitué à Alger, comme cela a eu lieu le 3 juillet, les crânes de plus de vingt guerriers arabes et kabyles qui s’étaient révoltés contre la présence française après la fin de la guerre de conquête, et dont les restes étaient conservés au Musée de l’homme à Paris, n’était pas en soi scandaleux : ces combattants ont eu droit, environ cent cinquante ans après leur mort, à un hommage digne, et la France avait déjà eu des gestes symboliques analogues envers d’autres pays afin de marquer une amitié défiant les traces de conflits très anciens. Mais la République algérienne démocratique et populaire est-elle réellement l’héritière des tribus qui affrontaient l’armée française vers 1850, ces tribus n’ayant nulle conscience d’appartenir à une nation algérienne qui n’était même pas en gestation à l’époque, puisque la France venait de conquérir un territoire où se juxtaposaient des peuples hétérogènes ? L’interrogation porte aussi sur l’esprit d’un tel geste mémoriel. Généreuse amitié entre deux peuples sous le signe de l’oubli et du pardon, ou acte de repentance qui ne fera que susciter de nouvelles exigences ?

De quoi la France devrait-elle s’excuser ? D’avoir colonisé l’Algérie ? Mais peut-on refaire l’histoire ? Et n’y aurait donc rien à sauver de cent trente-deux ans de présence française outre Méditerranée ? La France doit-elle s’excuser d’avoir éradiqué des épidémies, construit des hôpitaux, des routes, des barrages et des ponts, d’avoir scolarisé des enfants, d’avoir introduit une agriculture moderne et d’avoir découvert le pétrole et le gaz du Sahara qui restent la richesse principale de l’Algérie d’aujourd’hui ? On dira — avec raison — que la colonisation ne fut pas que cela. Elle eut certes aussi ses échecs, sa part d’ombre, ses contradictions, notamment le fait que ce territoire, partie intégrante de la République française, représenta en réalité une société duale où, sans apartheid légal, mais avec un clivage inscrit dans les faits, deux types de population - Européens et musulmans coexistèrent sans se mêler totalement. [Avant la colonisation française, ce clivage existait déjà entre musulmans et juifs.]

Il faut dire la vérité sur le passé, toute la vérité. Le bien, le mal. Sans rien cacher, mais sans manichéisme et sans anachronisme. La colonisation n’a pas été un crime en soi : elle a été un moment de l’histoire. Dans sa phase de conquête, cette colonisation a été rude pour les colonisés, mais il en a toujours été ainsi depuis la nuit des temps. Quant à la guerre d’indépendance, elle a été violente des deux côtés : quelle guerre n’est pas violente ? La souveraineté française sur l’Algérie, de 1830 à 1962, représente cependant une expérience commune aux Français et aux Algériens. Cette expérience, il faut la regarder en face, sans l’embellir, ni la noircir. Pour les Algériens, cette vision apaisée serait le préalable à une relation enfin adulte avec la France.

Voir aussi
 
Chère Algérie : La France et sa colonie (1930-1962) de Daniel Lefeuvre

« Plus de deux cent mille morts, côté algérien, près de trente mille morts, côté français : telle fut l’issue sanglante de la guerre d’Algérie. Cette guerre meurtrière, qui a longtemps tu son nom, fut aussi extrêmement coûteuse : elle a représenté 20 % du budget de l’État pour la seule année 1959. Fallait-il que les enjeux soient considérables pour que la France manifeste, si longtemps, un tel attachement! Or ce livre démontre qu’il n’en fut rien, mettant à mal, au passage, bien des idées reçues : dès le début des années trente, l’Algérie connaît une crise qui ira s’aggravant jusqu’à son indépendance, et représente un fardeau toujours plus lourd pour la métropole. Les ressources sont insuffisantes pour nourrir une population qui croît très vite, car l’Algérie n’est pas ce pays richement doté par la nature qu’on s’est longtemps plu à imaginer ; la misère s’étend, les Algériens sont, très tôt, contraints de s’expatrier pour nourrir leurs familles — et non parce que la France fait appel à eux pour se reconstruire après 1945. Cette crise, aucune mesure n’a pu la juguler, ni les tentatives pour industrialiser la colonie avant la guerre, ni le plan de Constantine décidé en 1958. Quant à la découverte des hydrocarbures du Sahara, elle fut loin de représenter la manne qui aurait avivé la cupidité de la puissance coloniale... Analysant les relations complexes et changeantes entre les acteurs de la colonisation — État, organismes patronaux, entreprises, citoyens —, Daniel Lefeuvre propose une histoire nuancée et critique de ce pan tragique de notre passé colonial, au risque de heurter les partisans de la commémoration nostalgique comme les tenants d’une « repentante » mal entendue. »


Manuel d’histoire (1) — chrétiens intolérants, Saint Louis précurseur des nazis, pas de critique de l’islam tolérant pour sa part

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Lettres classiques — beaucoup d'élèves ne connaissent plus la patience


L’enseignement des lettres classiques n’est plus de saison. Mais il reste quelques passeurs, comme la maison d’édition centenaire Les Belles Lettres, et la jeune helléniste Andrea Marcolongo.


Il n’aura pas fallu très longtemps pour que nous changions de civilisation. En cinquante ans, nous avons presque cessé de faire la guerre, standardisé la possibilité de faire l’amour sans engendrer, mis en quarantaine la moitié de l’humanité, remplacé chez nos enfants les jeux de mains par des jeux vidéo, et les livres par les réseaux sociaux. Le digital, le globish et l’écologie sont devenus notre sainte-trinité, et ces mêmes enfants ne retiennent qu’à peine les textes que leurs professeurs de lettres désenchantés n’ont plus envie de leur transmettre. George Steiner, décédé en février, prophétisait depuis longtemps ce basculement : celui de l’âge des livres vers celui des images. L’incandescent érudit polyglotte ne se faisait pas d’illusions. Pas plus d’ailleurs que Marc Fumaroli, autre virtuose, chantre d’un éternel ressourcement des Modernes dans les Anciens, qui nous a quittés il y a peu. Le sablier ne sera pas inversé. L’Adieu aux Anciens est sans retour possible.

Les lettrés d’aujourd’hui, car il en reste, se penchent donc autrement sur l’Antiquité abolie. Ils sont souvent italiens. C’est le livre de l’archéologue Massimo Osanna sur Les Nouvelles Heures de Pompéi (Flammarion), ou l’attachant atlas étymologique d’Andrea Marcolongo. Cette Italienne gracile à l’œil bleu piquant vit à Paris depuis quelques années. Elle a connu il y a trois ans un succès inattendu avec La Langue géniale, cantilène enflammée pour le grec ancien – 200 000 exemplaires, traduit dans une quinzaine de pays, des conférences jusqu’en Amérique latine. Le public, un certain public en tout cas, continue de répondre présent à ce genre d’appels au secours. Certains se laisseraient sûrement tenter par le défi d’apprendre une langue aussi lointaine. « Beaucoup d’élèves ne connaissent pas la patience, or il faut savoir que cela prend du temps, c’est comme un marathon (grec…), cela doit se préparer », prévient notre interlocutrice diaphane (dont témoigne la photo ci-contre prise par son ami Nikos Aliagas). Il ne faut plus rêver à une génération spontanée de petits hellénistes et latinistes, même si quelques professeurs de combat, comme Augustin d’Humières, fondateur de l’association Mêtis, continuent de remonter le courant. On ne pourra pas contrecarrer la puissance stupéfiante de la civilisation des images. Il nous reste néanmoins la liberté de nous ressourcer grâce à quelques passeurs de mémoire. Modestement, Marcolongo s’y emploie. Non pas en universitaire surabondante de savoir — comme son modèle, Jacqueline de Romilly —, mais en helléniste de terrain, ancienne prof de latin-grec en Italie. Elle a été bien d’autres choses, et notamment l’éphémère plume de l’éphémère président du Conseil italien Matteo Renzi. Cette expérience lui a montré la pauvreté de la langue politique contemporaine, et son rythme haletant, répétitif et amnésique. « Il faut tout le temps surprendre, étonner, faire des coups, et très peu donner sa place à la réflexion et au temps long. » En effet, la politique, jadis si infusée de mémoire et d’histoire, n’est aujourd’hui devenue qu’une comédie amnésique, où les mots n’ont plus de sens qu’euphémisés et tenus par le carcan du « politiquement correct », que Marcolongo déteste.

Car il y a dans toute étymologiste un généalogiste acharné qui se méfie du présent. Les mots sont devenus insipides, car on ne connaît plus rien de leur histoire. « Le présent n’existe pas, si ce n’est dans la distension de l’âme qui récupère les souvenirs et les projette vers ce qui adviendra — le présent est donc ineffable, une simple limite établie entre un passé que nous nous rappelons et un avenir que nous présageons grâce aux souvenirs », écrit-elle. L’étymologiste relie les mots à leur sens archaïque comme le corps mort retient la bouée où s’attache le bateau. « Nommer la réalité, c’est la soustraire à la confusion », ajoute-t-elle, en vestale de l’ordre contre le chaos, ce chaos de la « mer vineuse », chère à Homère, sans bord et sans forme, dont elle parle très bien.

L’histoire des mots ne cesse de corriger les contresens du temps présent. Ainsi, on aurait tort de ne voir qu’une différence de degré entre haïr et détester. Haïr est un vœu éternel d’anéantissement total de l’ennemi. « C’est Polyphème maudissant Ulysse. » En revanche, détester vient de la racine « terstis », qui signifie qu’un « tiers » peut départager les adversaires. On déteste celui dont des témoins confirment qu’il nous a lésés. La querelle peut se purger devant un tribunal. Mieux vaut la détestation, transitive et judiciaire, que la haine, intransitive et meurtrière. À rebours, « je t’aime » se dit en latin : « diligo te », je te choisis. « S’ils ne craignaient rien plus que le chaos aveugle et l’irrationnel, comment pouvaient-ils accepter que le sentiment le plus noble soit le fruit d’une simple coïncidence ? L’amour était pour eux un choix », souligne Marcolongo. Cupidon, l’angelot qui décoche ses flèches au hasard, n’a donc « rien à voir avec la religion romaine », décoche-t-elle à son tour.

Ce livre tord aussi le cou à l’idée moderne d’un « bonheur », qui serait soit le fruit d’un hasard favorable, soit d’un art de se mettre en retrait. Or « felix », radical de « félicité », vient de la racine indo-européenne Fe, qui est à l’origine de fecundus. Le bonheur vient à celui qui est fécond et productif, même quand il connaît des coups durs. « Être heureux ce n’est pas connaître une vie de quiétude, c’est l’énergie d’agir, la joie de faire. L’infélicité est l’incapacité à se mouvoir, c’est rester immobile sans pouvoir chasser les pensées pénibles », résume-t-elle. Le mot « poésie » est lui aussi prisonnier d’un cliché semblable. Comme le savent bien les hellénistes, le radical du mot signifie « faire », « fabriquer ». « Le contraire de la poésie n’est pas la prose, mais l’ataraxie. » On en conclura que les poètes ne sont pas ceux qui jouent à l’être en revendiquant leur désœuvrement, mais tous ceux qui font et en faisant connaissent la félicité d’une vie féconde. « Fabriquer notre présent, c’est donc le poétiser », conclut l’auteur.

Et le mot destin ? Il vient du latin destinare, à savoir fixer, établir, assigner un but. « Les “destinae” étaient des points d’appui, les fondations de la vie. » Là encore, aucune trace de hasard. Nous connaissons la destination que nous voulons atteindre. « Nous préparons notre voyage bien avant d’arriver à “destino”, au destin, comme le dit l’espagnol. » Le fatum est donc l’anti-destin. Sa racine vient du verbe « fari », dire. Ce sont les oukases qu’auraient prononcés des dieux sadiques à notre endroit et auxquels croient les esprits superstitieux. Marcolongo nous rappelle par petites touches que le langage, et seulement lui, nous permet de dominer, à force de patience, le fatum, le hasard, et le chaos. C’est la leçon gréco-latine numéro un !

Source : Le Figaro

Étymologies
par Andréa Marcolongo
publié aux Belles Lettres
à Paris
le 5 juin 2020
332 pages,
ISBN-10 : 2 251 450 866
ISBN-13 : 978-2251450865