samedi 27 février 2016

« The » Revenant, Hollywood et le Canadien français

Des Canadiens français du XIXe siècle sanguinaires et impitoyables dans « The » Revenant d’Alejandro Iñárritu, il n’en fallait pas moins pour mettre en colère Roy Dupuis selon le Huffington Post. L’acteur québécois qui devait interpréter un rôle dans le sixième long métrage du réalisateur mexicain juge le film mauvais et anti-canadien-français.


Bande-annonce du Revenant (apparemment le film sort en français avec un titre « en français » affublé de l’article anglais THE, difficilement prononçable pour le francophone moyen)

Un film historiquement faux

« The » Revenant — douze nominations à la prochaine cérémonie des Oscars — est un western sauvage tourné dans le Grand Nord canadien. Ancrée dans le XIXe siècle, cette production à 130 millions de dollars américains revient sur la vengeance du trappeur Hugh Glass, interprété par Leonardo Di Caprio (en lice pour l’Oscar du meilleur acteur).

« Je n’ai vraiment pas tripé sur ce film, a ajouté Dupuis. Au niveau de la trame, il arrive des événements qui n’ont tout simplement pas de bon sens ! J’espère qu’il ne gagnera pas l’Oscar du meilleur scénario, car le récit, c’est un peu n’importe quoi. Il n’y a aucune crédibilité dans cette histoire de vengeance ».

Un film fort éloigné du roman homonyme

Le film d’Iñárritu se veut l’adaptation du roman LE Revenant de Michael Punke. À la page « remerciements » de son roman, l’auteur parle d’une « centaine de lectures éprouvantes ». Mark L. Smith, le jeune coscénariste du film avec Iñárritu, dans les entrevues disponibles sur Internet, ne pointe, quant à lui, vers aucune recherche historique précise et confie n’avoir conservé, du livre, que l’attaque du grizzly et l’abandon du héros. Tout le reste, a-t-il reconnu sur craveonline.ca est « original ». C’est ainsi qu’il précise au sujet de l’attaque importante dans l’histoire des Arikaras « nous l’avons inventée » ou à propos d’un dialogue avec Dieu « C’est quelque chose qu’ils ont en fait inventé ».

Dans le livre, la soif de vengeance du héros Glass est motivée par le fait que deux hommes l’ont volé alors qu’il était à l’article de la mort, qu’il veut recouvrer son précieux fusil et sa dignité. Dans le film, Iñárritu et Smith inventent à Glass (Leonardo Di Caprio) un fils métis qui sera assassiné devant ses yeux par le raciste Fitzgerald (Tom Hardy).

Les producteurs du film avouent d’ailleurs leur très libre interprétation du livre au générique de fin où l’on voit que le long métrage est « Inspiré en partie du roman de Michael Punke », pas « Inspiré du roman », mais « en partie ». C’est plus honnête.

Canadiens français qui violent, pendent et tuent

Un plan en particulier du film d’Iñárritu a fait sursauter l’acteur Roy Dupuis, celui où l’on découvre plusieurs Amérindiens empalés, pendus à des arbres. Une inscription en français — « On est tous des sauvages » — ne laisse aucun doute quant à l’identité des coupables. « On les voit à peine pendant le film, mais quand on les voit, c’est pour les montrer comme d’affreux barbares. C’est les Canadiens français qui violent, qui pendent et qui possèdent les esclaves sexuelles. »

Outre qu’il dresse un portrait peu flatteur de nos ancêtres venus explorer l’Amérique du Nord, le long métrage est historiquement faux puisque, selon Dupuis, ce sont plutôt les Anglo-saxons qui ont été sans pitié envers les communautés amérindiennes de l’Amérique du Nord.

« Les Français sont arrivés avec la mission de faire des alliances avec les Premières Nations. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas des brutes parmi les Français, mais la plupart d’entre eux ont épousé des Amérindiennes. Ils ont fondé des familles, ce qui a créé un peuple métissé nommé les Canadiens français, et voilà que Iñárritu les mets en scène en train de trucider les autochtones. Par contre, les Américains qui avaient pour mission de conquérir les terres, eux, n’ont rien à se reprocher. C’est complètement stupide ! »

Les remarques de Roy Dupuis sont globalement justes, bien qu’il semble céder à la mode récente du métissage généralisé en Amérique du Nord (de très nombreux artistes américains se découvrent ces jours-ci des ancêtres amérindiens sans apporter beaucoup de preuves, jusqu’à Justin Bieber : « Je suis en partie Inuit ou quelque chose »). Nous y reviendrons ci-dessous.

Plaire au public états-unien et anglo-saxon

Pour Roy Dupuis, le fait que le réalisateur de Babel ait eu le soin de préciser que les assassins n’étaient pas Américains est loin d’être anodin. « Le film est censé être basé sur l’histoire d’un vrai coureur des bois américain. Pourquoi donc le cinéaste n’a-t-il pas montré les meurtres commis par les Américains ? Sans doute pour ne pas les choquer ou les blesser, il a préféré insulter l’histoire. »

Ce n’est évidemment pas la première fois que le cinéma américain cherche à dorer la pilule pour ne pas briser l’image élogieuse que se font d’eux-mêmes les Américains. À notre connaissance, il n’y a pas de films américains sur :
  • les guerres meurtrières contre les Indiens au début de la colonisation (voir le Massacre de 1622), guerres féroces et implacables expulsions qui ont pu être renforcées par le fait que les colons anglais n’ont pratiqué qu’une faible évangélisation et par l’idée commune que les Indiens étaient de nouveaux Cananéens en face de nouveaux israélites, les puritains anglais. Walt Disney a fait un Pocahontas béat sur cette époque qui, selon le Guardian, révise l’histoire et blanchit la colonisation anglaise en Virginie ;
  • Les ravages des Anglais et des Américains en Nouvelle-France et en Acadie lors de la Conquête (la moitié des villes ont été détruites, un très grand nombre de maisons et de fermes le long du Saint-Laurent incendiées, la colonie avait perdu un septième de sa population et le peuple acadien avait été déporté) ;
  • la guerre contre Pontiac ; Amherst écrivait alors à un colonel « Vous ferez bien d’infecter les Indiens avec des couvertures, de même que toute autre méthode qui permettrait d’extirper cette race exécrable » ;
  • les prétextes fallacieux de la Guerre hispano-américaine de 1898, après l’explosion du USS Maine en baie de La Havane (explosion sans doute accidentelle) alors que l’opinion publique américaine fut atteinte, suivant l’expression d’un diplomate européen, « d’une sorte de furie belliqueuse », des manifestants brûleront alors des Espagnols en effigie dans les rues ;

    Résultat de la guerre contre l’Espagne en 1898 : 10 000 milles des Philippines à Porto Rico
  • la guerre et la répression aux Philippines (1899-1902) pendant lesquelles des centaines de milliers de Philippins seraient morts (voir ici en espagnol et là en anglais), le tout fut accompagné dès 1898 par une campagne pour y éliminer l’espagnol et le remplacer par l’anglais ;
  • Épisode de la répression américaine aux Philippines : « Tuez tous ceux de plus dix ans ! »
  • le très nombreux viols en Europe occidental par des soldats américains pendant la Seconde Guerre mondiale (en France dès le débarquement ainsi qu’en Allemagne), l’historienne Miriam Gebhardt avance le chiffre de 860 000 victimes allemandes, parmi lesquelles 190 000 auraient été violées par des GIs, c’est bien moins que les deux millions de violées avancés par Helke Sander.
  • etc.
Autres films populaires à la trame modifiée

« The » Revenant n’est évidemment pas le premier film américain qui arrange les faits (ou le scénario inspiré de livres) pour flatter les Américains et se moquer (parfois gentiment) des Français, minorer ou évacuer leur rôle.
  • Dans Le Patriote (The Patriot) avec Mel Gibson, un seul Français au rôle sympathique, mais un peu ridicule (Jean Villeneuve) incarne l’aide de la France. À la fin, à la Bataille de Yorktown, on voit succinctement au loin la flotte française, c’est tout. Or, il y avait autant sinon plus de soldats français à terre que de soldats américains à cette bataille et l’influence de la flotte française fut décisive dans la guerre. Il faut se rappeler que les choses allaient mal pour l’armée continentale avant l’intervention de la France (voir Valley Forge). La France prêta 12 millions de livres aux Américains, et en donna 12 autres millions. Elle consentit également à une avance de 6 millions de livres pour la reconstruction du pays. En tout, selon certains historiens, dont Stacy Schiff, la France dépensa près d’un milliard de livres pendant cette guerre. Tout cela résumé à un histrion de major Jean Villeneuve dans Le Patriote. Notons que le personnage de Mel Gibson, largement inspiré de Francis Marion, dit Le Renard des marais, aurait chassé (persécuté) brutalement des Indiens Chéraquis (Cherokees à Paris) et qu’il aurait violé ses esclaves. Le Patriote occulte d’ailleurs totalement l’esclavage pratiqué à l’époque, y compris par Francis Marion qui se plaignit que les Anglais libèrent les siens.
  • Maître à bord : de l’autre côté du monde avec Russel Crowe combine des éléments tirés de différents romans de Patrick O’Brian, inspiré de la vie du marin Thomas Cochrane. L’intrigue principale est tirée de De l’autre coté du monde, rapportant un épisode de la guerre anglo-américaine de 1812. Toutefois, dans la version cinématographique, l’action prend place en 1805, soit lors des guerres napoléoniennes, au lieu de 1812, à la demande, semble-t-il, des producteurs, afin de ne pas dépeindre des Américains comme des méchants devant une audience américaine. En conséquence, un vaisseau français fictif, l’Achéron, remplace la frégate américaine USS Norfolk du roman homonyme. Des vils français à bord de l’Achéron ont recours à de non moins viles ruses pour tenter de vaincre le noble et brave capitaine anglais. 
  • Jusqu’en 1870, c’est la France qui modernise l’armée du Shogun au Japon. Jules Brunet est un des officiers militaires français qui fera partie d’une mission d’instruction au Japon. Cet instructeur d’artillerie modernisera l’armée de samouraïs du Shogun, Dans Le Dernier Samouraï en 2003, Brunet est évacué et remplacé par un Américain fictif (il n’y a pas d’instructeur militaire américain au Japon à l’époque) interprété par Tom Cruise.
  • Il existe un film hollywoodien sur l’expédition de Lewis et Clark. Il s’agit d’Horizons lontains tourné en 1955 avec Charlton Heston (un an avant sa participation dans la superproduction Les Dix Commandements). Le film tend à évacuer quasiment totalement le rôle des Français dans l’expédition et mythifie celui de Sacagawea. Toussaint Charbonneau dans la vie réelle était l’époux de Sacagawea et le père de leur jeune fils pendant l’expédition. Dans le long métrage, il n’apparaît que, brièvement au demeurant, comme une brute sale, grassouillette, cupide, fourbe et mal embouchée qui réclame sa propriété, Sacagawea. Mais elle n’a d’yeux que pour le beau Charlton Heston, l’officier américain Clark qui lui conte fleurette et la séduit par ses discours et sa tendresse civilisés. Clark est l’auteur du journal de l’expédition. Celle-ci comptait effectivement l’Indienne Sacajawea (également nommée la « Femme-oiseau »). Elle servit d’interprète et guida à certains moments les explorateurs. Mais, à l’inverse de sa situation dans le film où elle tombe amoureuse de Clark, elle fut accompagnée durant tout le voyage par le trappeur « canadien » Toussaint Charbonneau qu’elle avait épousé avant le départ et dont elle avait un jeune enfant. Charbonneau, contrairement à sa description dans Lointains Horizons, était loin d’être antipathique, même s’il n’était pas sans défauts évidents.

    Clark ne mentionne à aucun moment dans son journal la moindre amourette. Clark et Sacageawa ne pouvaient d’ailleurs se parler en toute intimité puisque pour lui parler Clark devait passer par François Labiche qui comprenait l’anglais. Labiche traduisait ensuite en français pour Charbonneau qui ne parlait pas anglais et qui traduisait à son tour en meunitarri (gros ventre) à sa femme... Labiche n’est pas le seul absent du film, on ne voit pas plus le métis George Drouillard, qualifié de meilleur chasseur de l’équipée par Lewis. Cette mythification de Sacageawa (dont on sait peu de choses en réalité) et cette dépréciation du rôle des Français ne sont pas le seul fait de ce film, on le retrouve également dans plusieurs romans qui traitent de cette expédition. Voir Anti‑French Sentiment in Lewis and Clark Expedition Fiction. Le film The Revenant adopte à nouveau une « représentation libre » du personnage de Toussaint Charbonneau, incarné par l’acteur français Fabrice Adde, qui commet un viol. C’est ce rôle que Roy Dupuis a refusé.

Seulement métissé à 1 %

Roy Dupuis affirme que la « plupart d’entre [les Français] ont épousé des Amérindiennes. Ils ont fondé des familles, ce qui a créé un peuple métissé nommé les Canadiens français ».

Mais qu’en est-il au juste ?

Comme le rappelait Gérard Bouchard, la plupart des communautés autochtones ont toujours été situées à bonne distance des habitats québécois, ce qui mine l’idée de contacts fréquents. En outre, l’Église a toujours découragé les unions mixtes. La proportion de gènes amérindiens dans le bassin génétique des Québécois est donc très faible (moins de 1 %), comme l’ont démontré des analyses rigoureuses appuyées sur le fichier de population BALSAC.

Il faut aussi se méfier d’une illusion généalogique : combien faut-il d’ancêtres indiens (et à quelle génération ?) pour conclure qu’un Québécois a « du sang indien dans les veines » ? Je rappelle qu’à la onzième génération, chacun d’entre nous compte plus de 2000 ancêtres...

Que signifie la présence de quelques Autochtones ?

Le métissage n’a donc été une réalité importante que dans les Prairies et dans l’Ouest là où il n’y avait pas ou peu de femmes françaises. Louis Riel avait ainsi un huitième de sang indien. Ce peuple métissé ce sont précisément les Métis établis dans l’Ouest et non les Canadiens français en général.  

Les traits sociaux et culturels

Gérard Bouchard poursuit :

« Selon la thèse du métissage intensif, notre société aurait hérité ses principaux traits des Autochtones : la mobilité géographique, l’amour de la nature et de la liberté, une sensibilité sociale-démocrate, la recherche de la consultation, du consensus et du compromis, le communautarisme, le goût de la médiation, l’aversion pour les divisions et conflits.

Je relève ici quatre difficultés.

D’abord, tout cela suppose des transferts intensifs, à grande échelle et sur une longue période à partir des Autochtones vers les Québécois. On ne trouve rien de tel dans notre histoire, les contacts se faisant principalement aux marges.

Deuxièmement, le mépris que les Blancs ont porté aux Autochtones a fait obstacle à des emprunts sociaux massifs. Cependant, des éléments de culture matérielle autochtone se sont largement diffusés.

Troisièmement, les traits mentionnés peuvent tous être imputés à d’autres sources et avec beaucoup plus de vraisemblance. Par exemple : le fait d’une petite nation minoritaire, qui sent le besoin d’une intégration étroite, de solidarité et de concertation, ou le fait d’une société neuve par définition proche de la nature, contrainte à l’entraide et éprise de liberté. Les traits invoqués se retrouvent du reste dans le passé de toutes les collectivités du Nouveau Monde.

Enfin, le canal de transmission fait problème : il opérait à l’envers. Les présences soutenues de Blancs parmi les Autochtones sur le territoire québécois ont consisté dans l’action du clergé et celle du gouvernement fédéral, l’une et l’autre visant à réduire la culture indigène afin d’implanter la culture occidentale. Quant aux coureurs de bois, ils se sont beaucoup “ensauvagés”.

On aimerait que la thèse du métissage intensif soit fondée et qu’elle engendre les vertus recherchées. Malheureusement, les faits sont réfractaires. Le danger ici, c’est de remplacer un stéréotype par un autre. Sur ce sujet, le lecteur aura profit à consulter les écrits plus nuancés de Denys Delâge (qui parle de 1 % de mariages mixtes). »

Coexistence et alliances


Ce qui est vrai c’est que les Français n’ont pu tenir la Nouvelle-France qu’à l’aide de nombreuses alliances avec les peuples autochtones. De même, les trappeurs français n’auraient pu commercer sur des territoires aussi vastes où ils étaient très minoritaires qu’en vivant en bonne intelligence avec les Indiens. Comme l’a montré l’historien Denis Vaugeois, le commerce des fourrures demandait des talents de négociateur et la connaissance des langues autochtones.

Il faut rappeler que, très tôt, il y aura environ 20 fois plus de colons anglais que français en Amérique du Nord. Sans l’aide des Indiens, les Français n’auraient pu tenir aussi longtemps un si vaste territoire.

Ces alliances n’étaient pas feintes. C’est ainsi qu’après la défaite des Français à Québec et à Montréal, les Outaouais se soulevèrent pour ramener les Français en Amérique du Nord et rétablir un certain équilibre des forces dans cet immense territoire. Au début, la révolte fut fulgurante ; les forces de Pontiac s’emparèrent de tous les postes de la région des Grands Lacs (sauf Niagara et Détroit) et les détruisirent.

Les Britanniques mobilisèrent des forces et utilisèrent pour éteindre cette révolte tous les moyens possibles, dont la dissémination planifiée de la petite vérole. Finalement, voyant que par le traité de Paris de 1763 la France renonçait à revenir, les guerriers de Pontiac firent une dernière action militaire, le siège du fort Détroit, pour en chasser les Britanniques. Mais après plusieurs mois de blocus, ils rentrèrent chez eux et la révolte s’éteignit lentement.

Cette révolte força le roi George III à faire la proclamation royale de 1763, qui affirmait les droits illimités des Indiens sur les terres qu’ils occupaient et interdisait toute nouvelle colonisation au-delà des Appalaches, entraînant le mécontentement des marchands et des spéculateurs américains. Le rattachement ultérieur de toute la zone autour des Grands Lacs au Québec en 1774 (une « loi intolérable » selon les colons anglais) sera d’ailleurs une des causes indirectes de la Révolte des Treize Colonies.


Pour finir par un ouvrage de culture populaire, mais cette fois français et non hollywoodien, mentionnons la série Capitaine perdu de Jacques Terpant qui revient sur la fin de la Nouvelle-France dans les Pays-d’en-Haut et la très grande proximité des Français avec les tribus locales.


Présentation de l’éditeur

 1763. Suite au traité qui met fin à la guerre de Sept Ans, Le Roi de France cède l’Amérique aux Anglais. Mais contrairement à ce que pensait Voltaire, il ne s’agit pas de quelques arpents de neige, mais de l’équivalent du Canada d’aujourd’hui et d’une vingtaine d’États des États-Unis. Alors que les soldats français, peu nombreux, abandonnent leurs possessions aux tuniques rouges, les Indiens se soulèvent, et sous le drapeau à fleurs de lys du Roi de France, menés par le chef Pontiac, ils reprennent les fortifications des Français.

À Fort de Chartres, sur les bords du Mississippi, le dernier des capitaines français en place, devra remettre l’ultime fort à l’Anglais. Mais comment abandonner ses alliés indiens avec lesquels on a vécu, et parfois pris femme ? Comment obéir aux ordres du Roi sans les trahir ? Comment les aider sans se perdre ? Mais au fond, que veut vraiment le Roi ?

Après l’adaptation des romans de Jean Raspail (Sept Cavaliers), c’est dans l’un de ses livres de voyage que Jacques Terpant apprend l’existence, sur les bords du Mississippi, de Saint Ange [Louis Groston de Bellerive de Saint Ange est né à Montréal en 1700], le dernier des capitaines français qui dut remettre aux Anglais les clés de toute l’Amérique. Il signe en deux tomes et en couleurs directes une fresque de cette épopée ignorée, qui signa la fin du premier empire colonial [français].
Sur la page de couverture de Capitaine perdu cette citation de Francis Parkman : « La civilisation espagnole a écrasé l’Indien ; la civilisation anglaise l’a méprisé et négligé ; la civilisation française l’a étreint et chéri. »

5 commentaires:

Laurent D a dit…

http://www.ledevoir.com/culture/livres/464028/nous-sommes-tous-des-sauvages

Le revenant, dernière production hollywoodienne d’Alejandro González Iñárritu, se verra fort probablement couvert d’Oscar dimanche soir. Curieusement, lors de la brève controverse déclenchée par Roy Dupuis critiquant l’image des trappeurs canadiens-français véhiculée par le film, personne ne semble avoir songé à aller interroger le roman qui a inspiré le projet. Pourtant, on peut supposer que la matière première langagière a fait l’objet de recherches historiques plus fouillées que le simple travail consistant à faire passer une histoire d’un médium à un autre.

Michael Punke, à la page « remerciements » de son roman, parle d’une « centaine de lectures éprouvantes ». Mark L. Smith, coscénariste du film avec Iñárritu, dans les entrevues disponibles sur Internet, ne pointe, quant à lui, vers aucune recherche historique précise et confie n’avoir conservé, du livre, que l’attaque du grizzly et l’abandon du héros. Tout le reste, a-t-il reconnu sur craveonline.ca, « we came up with it » (traduction : nous l’avons inventé).

J’évoquais une brève controverse. Les amis à qui j’ai parlé de la sortie publique de Dupuis haussaient les épaules d’un air entendu : les trappeurs francos et métis aventurés dans l’Ouest à cette époque, faisaient-ils valoir, n’ont probablement pas tous été des anges, pas vrai ? Alors…

Pas tous des anges, sans doute. Mais de là à travestir le fameux Toussaint Charbonneau, qui a guidé l’expédition de Lewis et Clark au-delà des Rocheuses, l’époux de la légendaire Sacagawea, en tueur de bons Indiens et brutal violeur de captives sauvagesses réduites à l’état d’esclaves sexuelles ? Sans doute, les scénaristes ont pris la précaution d’amputer le coloré personnage de son patronyme, mais c’est un peu comme si, dans un film sur les rébellions de 1837-1838, on appelait un des chefs du parti patriote Louis-Joseph sans jamais mentionner son nom de famille : le référent historique demeure limpide.

Nous savions déjà, grâce à l’historien Denis Vaugeois, que ce Charbonneau avait tout du bon vivant, un grand courailleux épanoui au contact de ces sociétés amérindiennes dont la notoire permissivité sexuelle gênait tant les chroniqueurs de la Découverte. Aujourd’hui que quelques mots déplacés peuvent être qualifiés d’agression sexuelle, on ne sera pas surpris de voir le Toussaint en question revu et corrigé par la morale du troisième millénaire, devenir suspect, un prédateur…


Mon Oscar personnel va à Roy Dupuis.

Laurent D a dit…

Suite : «Made in» Hollywood

Mais la morale sexuelle, changeante et relative, est une chose. C’en est une autre de pendre haut et court, sans la moindre explication, pour le simple plaisir de la chose apparemment, un autochtone, et qui plus est un Pawnee, membre d’une nation qui, dans la vraie histoire (l’histoire historique, si vous préférez), était l’alliée des Français… C’est surtout cette scène, en apparence gratuite, décrivant un acte de cruauté totalement inutile, qui passe un peu de travers dans Le revenant d’Iñárritu. En fait, il y a bien une justification à ce cynique lynchage commis par des trappeurs canadiens-français, et elle tient tout entière dans le macabre écriteau accroché au cou du pendu et qui dit : « On est tous des sauvages ». Même pas besoin de sous-titres : l’inscription est en français.

Avec ce « on est tous des sauvages » où le mot « sauvage » se voit ramené à son sens le plus péjoratif et sanguinolent, c’est toute l’actuelle réécriture (à la fois redécouverte et réexamen) de l’histoire des rapports des descendants de la Nouvelle-France avec les Premières Nations, voire l’oeuvre visionnaire de Champlain lui-même, qui sont renversées par une imagerie nationale dominante, pour les besoins d’une intrigue de film de cow-boy.

Sont-ce donc là les traces que nos ancêtres ont laissées dans l’Ouest, le portrait auquel ont aujourd’hui droit nos voisins étasuniens qui tètent leurs abrégés d’histoire au Grand Récit made in Hollywood ? C’est peut-être le cas pour un Mexicain parachuté chez les majors et un scénariste de 19 ans (!) né à New York, mais cette sombre vision, apparemment, n’est pas partagée par tout le monde.

Prenez Michael Punke. L’auteur du Revenant a grandi dans le Wyoming, vécu au Montana. Hormis le Glass incarné à l’écran par DiCaprio, on pourrait presque dire que les vrais héros de son roman sont les voyageurs (mot écrit en français dans la version originale). « Il était émerveillé par leurs récits : Indiens sauvages, gibier abondant, plaines infinies et montagnes majestueuses. »

Pour assouvir sa vengeance, le Glass du livre, contrairement à son alter ego de l’écran, se joint à une expédition de voyageurs dont la mission est de pactiser avec les tribus Mandans du Haut-Missouri. Ses compagnons de route d’eau s’appellent Langevin, Emmanuel et Louis Cattoire, Macdonald (un Écossais) et l’interprète, Toussaint Charbonneau, à qui la plume de Punke confère une indéniable stature historique. Les voyageurs aiment rire et chanter, soignent « tendrement » leur grand canot d’écorce, calculent les distances en pipes fumées. L’un a une femme sioux, un autre va aux putes, et tous, Français et Anglo-Saxons mêlés, s’unissent pour combattre les féroces Arikaras.

« Ses compagnons pagayaient au rythme remarquable de soixante coups par minute, avec une régularité de bonne montre suisse. »

J’ignore jusqu’à quel point Punke a flirté avec une certaine imagerie d’Épinal de l’épopée française de la fourrure. Je sais seulement que dans son ouvrage solidement documenté, on est loin de la grossière caricature du cinéma.

Visuellement parlant, le film est superbe. Là n’est pas le problème. Si possible, lisez le livre, puis amusez-vous à repérer ce qui, dans la version de l’histoire qu’Hollywood s’apprête à couronner, relève de l’idéologie et des raccourcis narratifs liés aux nécessités de l’intrigue.

Joyeux a dit…

Et l'idéologue Di Caprio de se plaindre du réchauffement climatique lors de la cérémonie des Oscars !!!!! Il me semblait que le froid était un adversaire redoutable dans le film.

Luc a dit…

http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/464640/l-amerique-selon-hollywood

Il est rare qu’Hollywood évoque une page de notre histoire. C’est pourtant ce que fait le film d’Alejandro Gonzalez Iñárritu The Revenant, récompensé la semaine dernière par trois Oscar. Inspiré très librement du livre du même nom de Michael Punke, il met en scène, sous les traits de Leonardo DiCaprio, l’histoire du trappeur Hugh Glass, qui aurait dit-on parcouru 300 km pour rejoindre le fort le plus proche après avoir été attaqué par un grizzli.

En 1823, Glass marchait sur les traces des coureurs des bois canadiens (français) qui avaient arpenté ces régions dès le milieu du XVIIIe siècle. Leurs descendants, dont le célèbre Toussaint Charbonneau, qui guida Lewis et Clark jusqu’au Pacifique, sont représentés dans le film comme de vils égorgeurs, tout juste bons à faire ripaille et à violer les Amérindiennes. Dans cette caricature, le réalisateur pousse le ridicule jusqu’à affubler Toussaint d’un accent parisien. Notre collègue Louis Hamelin faisait remarquer l’incongruité d’un scénario où Toussaint et ses complices agissent comme des membres du Ku Klux Klan en lynchant un membre de la tribu Pawnee [Panis est la graphie française...], traditionnellement alliée aux Français.

Le comédien Roy Dupuis, qui a eu la bonne idée de refuser le rôle de Toussaint, a critiqué dans la presse française et québécoise cette vision antihistorique des coureurs des bois. Il n’est évidemment pas question de prétendre que nos « voyageurs » ont été des saints, mais on se demande comment ils auraient pu commercer sur des territoires aussi vastes où ils étaient très minoritaires en exerçant une telle violence. Au contraire, comme l’a montré l’historien Denis Vaugeois, le commerce des fourrures demandait des talents de négociateur et la connaissance des langues autochtones.

On sait que plusieurs eurent des épouses et des enfants amérindiens. Ce n’est pas un hasard si 50 ans plus tard naîtra au Manitoba une nation métisse, française et catholique qui fut écrasée dans le sang. On ne trouve pas trace d’un tel métissage chez les Anglo-Américains. Or justement, en Nouvelle-France, « la vie n’était pas ethniquement compartimentée », écrivent les historiens français Gilles Havard et Cécile Vidal dans leur magistrale Histoire de l’Amérique française (Flammarion).

Ce long pensum où Leonardo DiCaprio rampe, éructe et grogne pendant deux heures et demie dans une nature de carte postale ne fait que reprendre la vision des French and Indian Wars assaisonnée à la sauce écolo-protestante. Car l’un des péchés les plus impardonnables des papistes établis sur les bords du Saint-Laurent aura toujours été d’avoir eu l’odieux de combattre les Britanniques en s’alliant à des Amérindiens et en adoptant parfois les mêmes techniques de combat.

On peut trouver sommaire la réflexion de l’historien américain du XIXe siècle Francis Parkman, mais elle contient une part de vérité : « La civilisation hispanique a écrasé l’Indien, la civilisation britannique l’a méprisé et négligé, la civilisation française l’a adopté et a veillé sur lui. »

Luc a dit…

http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/464640/l-amerique-selon-hollywood

Binaire du début à la fin, The Revenant ne met en scène que deux personnages : une nature souveraine et sublime face à l’Homme qui incarne tout le mal. Loin de participer à la nature, les humains que peint Iñárritu ne peuvent que lui nuire comme l’affirme une certaine écologie antihumaniste. L’histoire aurait d’ailleurs pu être tournée dans le désert tant la culture des habitants de ces contrées, leur imaginaire, leurs techniques de survie sont ignorés. C’est à peine si Glass connaît une chanson, une prière, sait se construire un abri ou panser une plaie.

Les Amérindiens eux-mêmes ne sont que de purs esprits qui traversent l’écran comme des zombies. Peut-être pour s’excuser de les avoir si longtemps démonisés, Hollywood les transforme en bons sauvages. Entre l’ange et le démon, leur existence réelle est toujours aussi évanescente. Transformer l’Amérindien en divinité, n’est-ce pas une autre façon de lui refuser une humanité ?

On pourrait d’ailleurs faire une critique semblable du documentaire L’empreinte, réalisé l’an dernier par Carole Poliquin et Yvan Dubuc avec Roy Dupuis. Malgré des intentions louables, mais aveuglés par le désir de repentance, les réalisateurs ne sont pas loin de prétendre que tout ce qu’il y a de bon dans l’identité québécoise vient au fond des Amérindiens : solidarité, égalité, tolérance, éducation libérale des enfants et rôle des femmes. Une autre façon de se dissoudre dans l’autre.

Nulle place pour la culture de ces Français d’Ancien Régime qui peuplèrent la Nouvelle-France et qui sont vaguement qualifiés à l’américaine d’« Européens ». Une culture où justement les femmes occupaient un rôle important et dont le goût des festins et des palabres, l’ouverture au métissage et la culture religieuse ont séduit nombre d’autochtones.

Il n’est pas question de reprocher à un cinéaste de travestir l’histoire ou de la magnifier. Mais bien de nous imposer toujours et encore la sempiternelle histoire anglo-américaine avec ses mêmes obsessions puritaines, rédemptrices et antiracistes. Une histoire qui ne saurait résumer à elle seule celle d’un continent. Bref, le film sur « nos » coureurs des bois reste à faire.