vendredi 17 juillet 2026

L'Odyssée de Nolan : l'adjudant-chef Ulysse, traumatisé, ramène ses GIs métissés du Levant

L’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan suscite déjà des interrogations sur ses choix artistiques et culturels. Au-delà de la question de la fidélité au texte d’Homère, c’est surtout la manière dont le cinéaste semble projeter des références contemporaines américaines sur une œuvre profondément enracinée dans le monde grec antique qui fait débat.

La disparition du « sentiment d’étrangeté » du monde homérique

La critique de Michel de Jaeghere ne porte pas seulement sur des anachronismes visibles (distribution des rôles, costumes, rap, esthétique), mais sur une erreur fondamentale de compréhension de ce qui fait la grandeur de l’œuvre d’Homère.

De Jaeghere explique que L’Iliade et L’Odyssée ont été composées aux VIIIᵉ-IXᵉ siècles avant J.-C., mais qu’elles racontent un monde beaucoup plus ancien : celui de la civilisation mycénienne du XIIIᵉ siècle avant J.-C. Entre ces deux périodes, le monde grec a connu l’effondrement des royaumes mycéniens, la disparition de l’écriture et plusieurs siècles de bouleversements.

Les auditeurs grecs qui écoutaient ces récits vivaient donc dans un monde appauvri par rapport à celui décrit par les poèmes : ils entendaient parler de palais somptueux, de royaumes riches en or et de héros d’un âge disparu.

C’est précisément cette distance qui produit la poésie homérique : un monde à la fois étranger et familier.

Nolan commet l’erreur de croire que rapprocher une œuvre du présent permet de mieux la comprendre

De Jaeghere compare le film aux metteurs en scène de théâtre qui modernisent systématiquement les œuvres anciennes en pensant qu’un décor contemporain facilite leur compréhension.

« Nolan veut rapprocher Homère de nous ; or la grandeur d’Homère est justement de nous faire sentir la distance qui nous sépare d’un monde disparu tout en nous révélant la permanence de la nature humaine », déclare le directeur du Figaro Histoire.

La volonté de rendre Homère immédiatement contemporain produit paradoxalement l’effet inverse : elle efface ce qui fait son universalité. L’homme moderne n’a pas besoin de retrouver dans Ulysse ses propres vêtements, son langage familier, ses propres codes sociaux ou ses propres références culturelles ; il doit pouvoir rencontrer un homme venu d’un autre monde.

Nolan inverse presque la nature d'Ulysse

Pour De Jaeghere, l’Ulysse homérique est :
  • le « roi aux mille tours » ;
  • un homme d’intelligence et de ruse ;
  • un maître de la parole et du récit ;
  • un héros qui vainc moins par la force que par l’esprit.
Or Nolan en ferait presque l’inverse : un personnage traumatisé, amnésique, qui cherche à retrouver son identité.

La plus grande trahison du film ne réside peut-être pas dans son apparence, mais dans son héros lui-même. L’Ulysse d’Homère n’est pas un guerrier diminué par ses blessures : c’est précisément parce qu’il est l’homme de l’intelligence, de la ruse et de la parole qu’il surmonte les épreuves. En faisant de lui un personnage amnésique cherchant à reconstruire son passé, Nolan remplace la figure du héros rusé par celle, beaucoup plus moderne, du survivant traumatisé.

« On a l’impression d’être devant un adjudant-chef qui ramène ses GIs. »

Le film semble parfois transformer l’Odyssée en récit d’expédition militaire américaine moderne. L’équipage d’Ulysse n’apparaît plus comme un groupe de compagnons grecs liés par une civilisation et une mémoire communes, mais comme une unité d’hommes embarqués dans une opération lointaine, donnant au récit une tonalité proche des grandes fictions guerrières américaines, comme tant d'autres.

Ulysse traumatisé par la sauvagerie de la guerre de Troie...

Notons le paradoxe de cet Ulysse qui dénonce la violence sauvage de la guerre de Troie, en exprimant des remords face au subterfuge du cheval dont il est l'auteur (Chant IV, v. 271-289 et Chant VIII, v. 492-520), mais qui, dans la scène suivante, en rajoute une couche de sauvagerie. 

On a l'impression que Nolan joue sur les deux tableaux : il se complaît dans cette violence, tout en la drapant dans un pamphlet antiguerre.  Nolan sait que les scènes de violence spectaculaires (combats, effets visuels) attirent le public (comme dans Dunkerque ou Le Chevalier noir (The Dark Knight à Paris). En même temps, il semble vouloir plaire aux critiques et aux spectateurs « engagés » en intégrant des thèmes comme la culpabilité, la guerre inutiles, ou la complexité morale.

Dans la version « classique », Ulysse raconte la ruse dy cheval de Troie avec fierté (Chant IV et VIII). Il décrit son stratagème comme une preuve de ruse et d’intelligence, pas comme une source de culpabilité. Le sac de Troie est évoqué comme une victoire légitime (même si Homère montre aussi les souffrances des vaincus, comme dans l’Iliade avec la mort d’Hector). Ulysse est donc un héros qui assume ses actes et n'est en rien tourmenté par ceux-ci. Sa souffrance vient des épreuves après Troie (errance, perte de ses hommes), pas de la guerre elle-même.

Nolan invente un Ulysse tourmenté par la guerre, une réinterprétation moderne (probablement influencée par des lectures psychologisantes comme la traduction d’Emily Wilson). 

Circé réduite à une sorcière caricaturale de conte

Chez Homère, Circé n’est pas seulement une sorcière : elle est une femme d’une beauté surnaturelle, une séductrice qui représente une véritable tentation pour Ulysse. Son pouvoir ne repose pas uniquement sur la magie, mais sur une alliance entre charme, intelligence et danger. En la réduisant à une sorcière de conte, proche de l’imaginaire médiéval merveilleux de Johan et Pirlouit, Nolan perd ce qui faisait l’ambiguïté du personnage : Circé n’était pas simplement une ennemie à vaincre chez Homère, mais une épreuve intérieure pour le héros.

L’équipage d’Ulysse transformé en creuset américain


Dans le poème homérique, comme dans le contexte historique de la Grèce mycénienne de l’âge du bronze, les compagnons d’Ulysse appartiennent à un univers grec : ils sont originaires d’Ithaque et des îles voisines, au sein d’un monde méditerranéen certes ouvert aux échanges, mais dont la réalité démographique et culturelle n’a rien à voir avec celle des sociétés américaines actuelles.

Le film leur impose pourtant une diversité visible — Asiatiques, Africains, Pakistanais ou Indiens, avec notamment Himesh Patel dans le rôle d’Euryloque — qui semble davantage refléter la composition de la société américaine contemporaine qu’une représentation du monde grec ancien. Ce choix apparaît comme une projection culturelle, où l’épopée antique devient le support d’une lecture sociale propre au XXIᵉ siècle américain.

Hélène de Troie et la rupture avec l’imaginaire grec antique

Le traitement d’Hélène de Troie accentue encore cette impression de déconnexion historique. Dans l’œuvre homérique, Hélène est décrite par l’expression célèbre « aux bras blancs », qui participe d’un idéal esthétique propre à la poésie grecque antique. Le film confie pourtant le rôle d'Hélène et de sa sœur Clytemnestre à une actrice kényane-mexicaine fortement typée.

Au-delà de la question individuelle du choix d’une interprète, la distribution des rôles participe à une transformation plus large de l’imaginaire grec traditionnel. L’absence presque totale d’acteurs grecs dans les rôles principaux renforce le sentiment d’un effacement de l’ancrage hellénique au profit d’un modèle de représentation typique des grandes productions hollywoodiennes contemporaines.

 

La disparition du patriotisme dans une œuvre qui n’est pourtant pas guerrière

De Jaeghere rappelle que L’Odyssée est une œuvre profondément patriotique, mais d’un patriotisme différent de celui de L’Iliade.

Dans L’Iliade, la patrie est défendue contre un ennemi extérieur.

Dans L’Odyssée, le patriotisme est celui du retour : Ulysse veut retrouver son île, son épouse, son fils, son royaume.

Cette dimension disparaît dans une adaptation centrée sur l’aventure individuelle.

L’Odyssée est une épopée du patriotisme en temps de paix. Elle ne célèbre pas la cité assiégée comme L’Iliade, mais l’attachement d’un homme à sa terre, à sa famille et à son héritage. Le véritable exploit d’Ulysse n’est pas seulement de survivre aux dangers : c’est de rester fidèle à son foyer malgré toutes les séductions qui pourraient l’en détourner.

L’aède devenu rappeur américain : une analogie pour le moins discutable

La transformation de l’aède grec en rappeur noir américain, avec l’apparition de Travis Scott, constitue probablement l’un des choix les plus symboliques. Dans le monde homérique, l’aède est un poète oral qui accompagne son récit à la lyre, selon des règles métriques précises et une tradition fondée sur des formules transmises de génération en génération.
 
Le rappeur afro-américain Travis Scott dans le rôle de l'aède Phémios à Ithaque

Assimiler cette figure au rap contemporain américain relève d’une analogie qui paraît forcée. La poésie orale n’est pas une spécificité de la culture afro-américaine moderne : elle existait dans quasiment toute les civilisations peu alphabétisées: des scaldes nordiques aux bardes celtes. Réduire l’héritage de l’oralité poétique au seul modèle du rap américain revient à imposer un horizon culturel contemporain (indépassable apparemment) à une réalité historique beaucoup plus vaste. Ajoutons qu'il existe des rappeurs qui ne sont pas noirs...

Une esthétique hollywoodienne éloignée du monde mycénien

Le problème ne concerne pas seulement le casting ou les références culturelles, mais aussi l’univers visuel du film. Les armures sombres évoquent davantage l’esthétique de Batman ou des grandes productions de super-héros Marvel Comics que celle de l’âge du bronze grec. Les navires rappellent parfois davantage les embarcations vikings, apparues plusieurs millénaires plus tard, que les navires grecs de l’époque mycénienne.

Or l’univers homérique n’était pas celui d’une Antiquité sombre et monochrome : les sociétés de l’âge du bronze méditerranéen utilisaient le bronze brillant, les ornements métalliques, les couleurs et des équipements spécifiques, comme les célèbres casques à défenses de sanglier associés aux guerriers mycéniens. Le choix d’une esthétique sombre et spectaculaire semble donc répondre davantage aux codes actuels des blockbusters américains (peu importe l'époque de l'intrigue) qu’à une volonté de restitution historique.

Le budget total estimé de L'Odyssée de Christopher Nolan est d’environ 250 millions de dollars américains pour la seule production (soit 218,5 M€, 352 M$ CA). Si l’on ajoute les dépenses de promotion et de distribution, estimées autour de 125 millions de dollars, l’investissement global approcherait 375 millions de dollars (c.-à-d. 328 M€  ou 528,8 M$ CA).


Calypso : disparition de la vraie tentation d’Ulysse

Dans le film, selon De Jaeghere, Calypso devient une sorte de personnage fantastique menaçant.

Mais dans Homère, elle représente une tentation beaucoup plus subtile : elle offre à Ulysse l’immortalité, une beauté supérieure à celle de Pénélope et une vie sans souffrance.

Le choix d’Ulysse est donc extraordinaire : il préfère une vie humaine, limitée, auprès des siens, plutôt qu’une éternité heureuse mais sans patrie.

En supprimant cette dimension, le film perd l’un des plus grands moments philosophiques de l’Odyssée. Ulysse ne quitte pas Calypso parce qu’elle est un danger : il la quitte parce qu’il choisit volontairement la condition humaine. Il préfère la mort auprès des siens à une immortalité sans foyer, sans peuple et sans mémoire.

Une Odyssée américaine plutôt qu’une épopée grecque ?

Ces choix ne semblent pas chercher prioritairement à restituer le monde d’Homère ou l’époque mycénienne. Ils imposent plutôt un prisme contemporain : celui de la diversité sociétale américaine, des références culturelles américaines et d’une esthétique de méga-production proche des univers de bandes dessinées hollywoodiennes.

Le risque est alors de voir une œuvre grecque millénaire perdre son identité propre pour devenir une nouvelle variation d’un imaginaire cinématographique américain. L’épopée d’Ulysse, au lieu de faire découvrir un monde ancien dans toute son étrangeté, serait ainsi remodelée selon les préoccupations et les codes du présent.

C’est précisément ce que critique Michel de Jaeghere lorsqu’il dénonce les concessions faites à l’air du temps au détriment d’une œuvre véritablement enracinée dans son époque et sa civilisation.

La critique du féminisme contemporain appliquée à Pénélope

De Jaeghere cite une scène où Pénélope reproche à Télémaque l’idée qu’un roi soit nécessaire, en affirmant qu’elle pourrait elle-même gouverner.

La critique de ne vise pas la force du personnage féminin (Pénélope l’est déjà chez Homère), mais que ses valeurs soient remplacées par celles du XXIᵉ siècle.

Pénélope, qui est déjà dans l’épopée homérique une figure remarquable d’intelligence et de fidélité, est réinterprétée à travers des catégories contemporaines. Chez Homère, Pénélope est l'égale d'Ulysse quant à sa détermination et ses stratagèmes. Le problème n’est donc pas de montrer une femme forte, mais de substituer à une figure antique une conception moderne du pouvoir et de l’égalité.



La place des femmes dans le film

Argos, le chien d’Ulysse, prend plus de place dans le film que certains personnages féminins dans l’histoire. Lors d’un entretien, Lupita Nyong’o disait qu’elle aimerait demander à Homère ce qu’il pensait de la représentation féminine dans le film en comparaison avec le peu de place que le poète antique leur avait donnée dans L’Odyssée. De toute évidence, Lupita n’a pas lu le livre… L’Odyssée est l’une des épopées antiques les plus riches en personnages féminins forts et complexes : Pénélope, Athéna, Circé, Calypso, Nausicaa, Hélène, etc. Argos, chien fidèle, n'apparaît qu'une seule fois (Chant XVII, v. 290-327) : il reconnaît Ulysse déguisé en mendiant, remue la queue, puis meurt.

Imaginaire antique uniformisé par un Hollywood moderne et diversitaire 

On semble assister aux remplacement des différences entre civilisations anciennes par une esthétique mondiale standardisée (armures sombres, héros torturés, combats spectaculaires), qui finit par rendre interchangeables des univers historiques pourtant très différents.

La lecture contemporaine d’Homère, incarnée notamment par la traduction d’Emily Wilson, une militante féministe, a profondément bouleversé la lecture de l’Odyssée en insistant sur les rapports de pouvoir, la condition féminine et la complexité psychologique des personnages. Bref, les préoccupations de la traductrice.

Emily Wilson traduit ainsi l'incipit célèbre de l’Odyssée :

« Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον »

par 

« Parle-moi d'un homme compliqué »

plutôt que des formulations classiques comme :

« Chante-moi, Muse, l’homme aux mille tours... » (il est rusé) ou
« Raconte-moi, ô Muse, l’homme aux multiples détours. » (il erra dix ans)

L'adjectif πολύτροπος (πολύς multiple, τροπος tours) est une épithète homérique fixe qui distingue Ulysse. Les héros et dieux dans l'épopée ont des surnoms récurrents (exemples : « Achille au pied léger », « Athéna aux yeux pers »).

Le choix d'Emily Wilson met immédiatement en avant l'homme torturé, en psychologisant son périple. Une préoccupation éloignée de celle d'Homère mais que l'on retrouve dans le film de Nolan. Ce n’est pas une erreur de traduction : c’est une interprétation. Elle oriente la lecture vers une sensibilité moderne.

Que Christopher Nolan ait revendiqué la lecture de cette traduction n’est donc pas anodin. On retrouve dans son adaptation une volonté comparable de rapprocher Homère des préoccupations morales contemporaines progressistes. Pour Michel de Jaeghere, c’est précisément le risque de cette démarche : à force de rendre l’épopée antique conforme à nos catégories contemporaines, on finit par effacer ce qui faisait son étrangeté et sa force propre.

Christopher Nolan affirme de manière surprenante que L’Odyssée porte en définitive sur l’idée qu’une société ne peut fonctionner que par le respect des étrangers. Il croit que, malgré les 3 000 ans écoulés depuis Homère, cette vérité fondamentale sur la nature humaine n’a pas changé. Rappel : L’Odyssée s’achève littéralement par l’exécution des étrangers qui abusaient de l’hospitalité de la famille d’Ulysse (les prétendants). L’Iliade, auparavant, décrit en détail le siège brutal de Troie et le sac impitoyable de cette ville parce que l’un de ses princes avait abusé de l’hospitalité de Ménélas en séduisant sa femme. Leçon des deux poèmes homériques : les vrais hommes châtient impitoyablement les étrangers qui abusent de leur hospitalité et ces hommes ne souffrent pas de trouble de stress post-traumatique par la suite, à la différence de l'Ulysse de Nolan.

Toute adaptation d’un texte antique reflète l’époque qui la produit : c’est moins une lentille qu’un miroir. Les Athéniens de l’Antiquité ont transformé l’épopée homérique en une tragédie d’une grande finesse psychologique. Au XVIIIe siècle, la traduction d’Alexander Pope a réussi à faire passer Ulysse pour un poète efféminé des Lumières plutôt que pour un ancien roi-guerrier. En 1922, James Joyce a transposé L’Odyssée dans un roman qui met en avant le sexe, le flux de conscience et ce thème littéraire incontournable du modernisme : l’ennui.

En ce sens, 
la réécriture du cinéaste britannique s’inscrit dans une tradition séculaire. Elle est manifestement un produit de notre époque. Les personnages féminins y tiennent ainsi fréquemment des plaidoyers en faveur du féminisme. 

Le casus belli de la guerre de Troie est présenté comme un désir d’améliorer les routes commerciales, comme si Agamemnon n’était qu’un défenseur irréprochable du libre-échange plutôt que l’un des plus grands monarques, puissant et arrogant, de l’Antiquité.

Il est vrai que les adaptations disposent d’une certaine latitude, car L’Odyssée recèle une multitude de facettes.

D'aucuns diront qu'il n’est donc pas surprenant qu’Ulysse, le saccageur de cités, ait été une nouvelle fois transformé par Sir Christopher. L’Odyssée originale raconte le périple de dix ans d’Ulysse pour rentrer chez lui après la guerre de Troie et est donc généralement considérée comme une sorte de pérégrination maritime grecque. Mais c’est aussi un film mêlant sexualité et monstres marins, un film sur la relation père-fils, sur la relation mari-femme, sur l'étrangeté d'un âge d'or disparu, sur l'amour de la patrie et des siens.  Sa structure est d’une complexité redoutable. L’œuvre parle d’Ulysse — mais les lecteurs ne le rencontrent qu’au bout de quatre livres. De plus, bon nombre des récits que l’on considère comme archétypaux de l’Odyssée ne sont soit pas racontés du tout, soit présentés sous forme d'analepses rapides chez Homère : les Sirènes sont évoquées en une soixantaine de vers et les Lotophages en une vingtaine.

Chaque génération réinvente L’Odyssée à son image : on obtient la version que mérite son époque. Ou, en l’occurrence, celle que mérite la culture anglo-saxonne actuelle. Les Athéniens de l’Antiquité, inventifs et querelleurs, se sont emparés d’Homère et l’ont transformé en une tragédie à leur image. Les modernistes l’ont transformé en prose et en poésie modernistes. Le monde anglo-saxon moderne, simpliste et centré sur le visuel, s’est emparé d’Homère pour y dépeindre ses obsessions actuelles : la diversité ethnique, les revendications féministes, la culpabilité du monde occidental, le tout dans une esthétique violente et grise à l'aide de moyens cyclopéens.

Deux poids, deux mesures selon l'origine du mythe

Dans le débat autour de la distribution controversée des rôles dans L’Odyssée de Christopher Nolan ou des libertés prises à l’égard du récit d’Homère, de nombreux défenseurs du film écartent ces critiques en rappelant les éléments fantastiques du mythe (le Cyclope, la magicienne qui transforme les hommes en porcs). Tout deviendrait donc permis : réinterpréter, adapter, moderniser, voire dénaturer.

Pourtant, dans le cas de Vaiana, la Légende du bout du monde (Moana), le film d’animation de Disney racontant le voyage initiatique d’une jeune Polynésienne qui traverse l’océan pour sauver son peuple avec l’aide du demi-dieu Maui, le studio a mobilisé des anthropologues et un groupe d’experts culturels afin de garantir une représentation jugée authentique et respectueuse des cultures polynésiennes et océaniennes. La même exigence a été appliquée à la version en prises de vues réelles sortie en 2026 avec Dwayne Johnson dans le rôle de Maui : les deux adaptations — le film d’animation comme le film en prises de vues réelles — ont fait l’objet d’un examen attentif afin d’en vérifier la fidélité culturelle.

De même Lupita N'yongo qui joue Hélène de Troie a déclaré qu'il n'était pas important de respecter l'apparence européenne de celle-ci parce qu'il s'agit d'un mythe, mais lorsqu'il s'agissait de Black Panther (qui est une histoire moderne fictive) elle a plusieurs fois évoqué l’importance de respecter la culture et l’authenticité africaine dans Black Panther, en insistant sur le fait que le film était porté par des personnes qui comprenaient la représentation du continent et que c'était pourquoi le film s’appuyait sur des cultures africaines réelles (costumes inspirés de divers peuples, apprentissage du xhosa [une des rares langues à clics du continent...], importance d'avoir l'accent correct, etc.) et qu’il s’agissait de « respecter le continent »  et de « re-représenter » l’Afrique.

Cette différence de traitement révèle une application à géométrie variable des normes d’authenticité culturelle : les récits issus de cultures non européennes sont souvent soumis à un contrôle très strict de leur représentation, tandis que des critiques sur la dénaturation des mythes occidentaux sont fréquemment considérées comme excessivement puristes ou mesquines. Le cas de Vaiana et de Black Panther illustrent ainsi une forme de sélection dans l’application des exigences de « respect culturel » dans la représentation des mythes.

2 commentaires:

Raoul a dit…

Merci pour cette critique argumentée. C'est plus difficile à faire que les « revues » des disciplines de Nolan qui braient sur YouTube que toutes les critiques sur l'authenticité ou la fidélité à Homère sont nulles parce qu'il y a des Cyclopes dans Homère donc on peut tout inventer et dénaturer pour faire un autre Dark Knight, un autre Batman ou un autre film violent noir et gris.

Triste a dit…

Autre distorsion, autre trahison:

Ainsi, une traduction et une interprétation d’Emily Wilson, sur lesquelles s’appuie Christopher Nolan pour son film – c’est un exemple parmi d’autres possibles –, ont complètement dénaturé le sens d’un mot-clé de l’Odyssée pour faire croire qu’Hélène ne se sentait pas responsable du déclenchement de la guerre de Troie, alors que les vers 145-146 du chant IV indiquent explicitement le contraire, Hélène se qualifiant elle-même de « κυνώπιδος » (kunôpidos) qui signifie « à la face de chienne »… Hélène coupable ou victime ?

La question en réalité n’est même pas idéologique.

Nolan invente et dénature. Il aurait dû utiliser un autre titre et ne pas prétendre relater l'Odyssée.