samedi 14 janvier 2017

Programme ECR : la contestation ne lâche pas

Le controversé programme obligatoire d’éthique et de culture religieuse continue d’attirer les critiques.

Récemment, Jean-Pierre Proulx, souvent présenté comme un des « pères » du programme ECR, affirmait que le programme ECR avait passé le test judiciaire et que le débat devait se clore sur le terrain politique.

Il est vrai qu’il est regrettable que cette saga — née de la volonté d’imposer un seul programme à contenu moral à tous les Québécois sous couvert d’un consensus fictif — dure encore et que nul homme d’État n’ait compris qu’il fallait que cesse cette imposition et que les parents aient nettement plus droit au chapitre et au choix de l’éducation qui les satisfont. Las, il faut craindre que la prochaine version du programme ECR ou le programme de remplacement soit tout aussi obligatoire (nous sommes au Québec après tout, royaume du respect de la diversité uniforme !) et, lui aussi, chargé idéologiquement.

Daniel Baril, très actif dans la lutte contre le volet religieux d’ECR (voir l’émission sur le cours ECR qu’il a fait à Radio VM), a répliqué récemment à M. Proulx. Extraits :

On constate toutefois que M. Proulx ne remet aucunement en question les fondements du cours, et c’est là que réside l’essentiel du problème : ECR est, par son essence même, un cours de promotion et de formation de la pensée religieuse croyante qui n’a pas sa place à l’école publique. Il constitue une véritable dérive de l’école québécoise prétendument laïque.

À son avis, la Cour suprême (CS) aurait cautionné ce cours, du moins dans son caractère obligatoire. Si le premier jugement de la CS, faisant suite à une plainte de parents chrétiens déposée en 2008, concluait en ce sens, il n’en constituait pas pour autant le dernier mot : « Il se peut que la situation juridique évolue au cours de la vie du programme ECR », écrivait le juge LeBel.

Le deuxième jugement de la CS, à la suite de la plainte du collège Loyola, a invalidé une grande part des fondements et objectifs du programme en permettant aux écoles confessionnelles de maintenir un enseignement religieux confessionnel. Ces deux jugements offrent de nombreuses pistes pour une nouvelle contestation juridique du cours.

M. Baril a raison d’insister sur le fait que la première décision de la Cour suprême du Canada n’avait rien de concluant puisque la cour reprochait aux parents d’avoir présenté leur recours trop tôt (avant même que leurs enfants n’aient été exposés au programme ECR) et qu’ils manquaient donc de preuves pour démontrer que le programme pourrait présenter des effets négatifs. Reproches curieux — restons polis — puisque les parents demandaient l’application d’une mesure conservatoire pour empêcher que leurs enfants soient soumis au programme ECR... Ajoutons que les juges et M. Baril dans son livre reprochent aussi aux parents de n’avoir présenté qu’un seul manuel comme pièce au dossier, alors que plusieurs manuels avaient été analysés par les avocats des parents, mais que c’est le juge Dubois très conciliant envers les demandes du procureur du Québec, M. Boucher, qui fit en sorte que ces autres manuels ne soient pas versés au dossier. Ne fut donc admis que le manuel ECR qui serait utilisé l’année suivante par le benjamin des enfants dont les parents se présentaient en justice, aucun manuel n’avait été choisi par le professeur ECR pour la classe de l’aîné, cet enseignant allait composer son cours au fur et à mesure de l’année.

Le juge Dugré dans l’affaire qui opposait le collège Loyola au Monopole de l’Éducation du Québec accepta lui une étude du philosophe Lévesque qui portait sur huit manuels et cahiers ECR. Cette étude et le mémoire du professeur Farrow de McGill achèveront de convaincre le juge Dugré que le Monopole de l’Éducation allait bien trop loin. Il donna donc raison au collège Loyola qui demandait de pouvoir enseigner un meilleur programme de morale et de religions du monde qui respecterait les convictions du collège.

Bref, rien n’empêcherait de contester une nouvelle fois le cours ECR avec de nouvelles preuves, un autre angle d’attaque (laïciste par exemple) et une attaque nettement moins modeste que celles des parents du premier procès qui n’attaquaient pas la constitutionnalité du programme, mais ne demandaient que le droit d’exercer leur autorité parentale et de retirer leurs enfants d’un programme scolaire alors qu’ils se considèrent comme les premiers éducateurs de leurs enfants. Ce droit leur a été nié par des juges le long de l’Outaouais. Mais à qui sont les enfants en fin de compte ? Historiquement, les régimes autoritaires ont toujours répondu que l’État (la cité) avait préséance sur les parents en matière d’éducation de ses futurs citoyens. Quant à une nouvelle contestation devant les tribunaux, M. Baril pense que sa victoire récente dans l’affaire de la prière de Saguenay change la donne et qu’il aurait des chances de gagner s’il devait s’attaquer au programme ECR. 

Au-delà du fait que nous ne pensons pas que les jugements aient définitivement validé le programme ECR, ajoutons que nous n’accordons guère de crédit aux juges de l’Outaouais. Nous pensons que ceux-ci partagent avec les auteurs du programme ECR les mêmes préjugés sur le rôle actif que l’État doit avoir dans l’éducation morale et politique des enfants, sur le multiculturalisme (inscrit dans la Charte canadienne des droits et libertés), le peu d’importance du choix des parents face à la mission de l’État (c’est aux parents de démontrer qu’un programme gouvernemental peut porter un grave préjudice à leurs convictions et non à l’État de montrer qu’accorder l’exemption aux enfants de ces parents-là pourrait concrètement porter un grave préjudice à la société) et quand bien même il y aurait préjudice pour ces juges, il ne serait pas grave puisque l’adoption du multiculturalisme religieux comme valeur (entendre partager la même vision que les juges) est plus importante pour de jeunes que la conservation de la vision religieuse des parents de ceux-ci.

La juge Deschamps qui a rédigé la décision dans le premier procès a tout le long de l’audience marqué son peu de respect pour les arguments des parents québécois. Pour elle, « dès qu’il y a comparaison, il y a un peu de relativisme », d’où ses haussements d’épaules et son sourire narquois en salle d’audience quand les avocats des parents condamnaient le relativisme du programme ECR (toutes les religions se valent et doivent être respectées).

À notre avis, l’opinion de Deschamps était faite avant l’audience, elle n’a fait qu’enrober son haussement d’épaules en langage juridique par ses clercs et auxiliaires juridiques en reprenant largement les arguments du gouvernement québécois et en passant sous silence ceux de la partie adverse. Les journalistes étant des travailleurs surmenés ne rapportent que les arguments qu’elle a retenus et ne retournent pas au dossier pour voir ceux de la partie adverse. Dans la saga judiciaire du cours ECR (6 procès), aucun journaliste n’a couvert les débats en y assistant patiemment dans la salle (quelques journalistes se trouvaient dans les couloirs et quelques-uns furent brièvement convoqués comme témoins).

La juge Deschamps a démissionné de la Cour suprême du Canada peu de temps (le 7 août 2012) après sa décision dans l’affaire de Drummondville rendue le 17 février 2012, à l’âge de 59 ans. Les juges de la Cour suprême peuvent siéger jusqu’à l’âge de 75 ans.

Voir aussi

Les juges-prêtres

La Cour suprême du Canada : décideur politique de l’année 2014

Suicide assisté : décision disproportionnée de la Cour suprême dans ses effets prévisibles et potentiels ?

Cour suprême du Canada — limites aux propos chrétiens « haineux » « homophobes » ?

Cour suprême — « toutes les déclarations véridiques » ne doivent pas « être à l’abri de toute restriction » (la vérité n’est plus une défense !)

À qui sont ces enfants au juste ?

« Le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. » (Giraudoux, 1935)

« État ou parent, qui est le premier éducateur des enfants ? »

Les commissions canadiennes des droits de la personne : « Extirper l’hérésie et le blasphème » ?

Réflexions sur la « victoire » du collège Loyola

Du danger de l’indolence dans les sociétés contemporaines

Juge puinée Deschamps en pleine audience ECR : l’église catholique en faveur du créationnisme (c’est faux)









vendredi 13 janvier 2017

Religion — Pourquoi le cerveau (de progressistes ?) refuse-t-il de changer d’opinion politique ?

Une étude californienne montre que lorsque ses opinions politiques sont remises en question, le cerveau d’un échantillon de quarante Américains qui se décrivent comme progressistes (« liberals ») déclenche une réaction de résistance, de défense, comme s’il s’agissait d’une croyance religieuse.

Albert Einstein était l’un des physiciens les plus importants de notre histoire. Ses prédictions scientifiques ont résisté à 100 ans de défis scientifiques. Sa pensée (et celle d’autres savants comme les trop oubliés Lorentz et Poincaré qui ne finirent pas aux États-Unis) a profondément changé la façon dont nous comprenons l’univers. Pourtant, les gens sont plus susceptibles d’être convaincus qu’Einstein n’était pas un grand physicien que de changer d’avis sur des sujets comme l’immigration ou la peine de mort. Cela n’a rien à voir avec l’intelligence de cette personne (ou la qualité de l’information sur Einstein ou la politique d’immigration). Cela semble être surtout parce que nous sommes tout simplement plus ouverts à changer d’avis sur des sujets non politiques. Les chercheurs ont voulu comprendre pourquoi.

Une étude de l’Institut du cerveau et créativité de l’Université de Californie du Sud (Los Angeles) publiée dans Nature affirme que le cerveau (de cet échantillon) s’accroche à ses croyances politiques contre vents et marées !

Pour démontrer cela, 40 participants américains entre 18 et 39 ans, se décrivant eux-mêmes comme « libéraux » ayant « des opinions politiques solides », ont été soumis à un questionnaire où ils devaient évaluer la force de leurs opinions politiques telles que « l’avortement devrait être légal » ou « les impôts pour les riches devraient être augmentés » sur une échelle de 1 (faible) à 7 points (fort).

Puis les volontaires furent installés dans un appareil d’imagerie de résonance magnétique (IRM) qui va prendre des clichés de leur cerveau en fonctionnement alors qu’on les soumet à un petit jeu sournois. On leur projette, pendant 10 secondes, une des opinions politiques à laquelle ils ont adhéré totalement (entre 6 et 7 points). Puis s’affichent successivement, pendant 10 secondes également, cinq arguments provocants qui contrent l’opinion de départ, quitte à être mensongers. Par exemple, après l’opinion « Les États Unis devraient réduire leurs dépenses militaires » s’affiche l’argument « La Russie possède près de deux fois plus d’armes nucléaires actives que les États-Unis » [ce qui est faux, note du carnet].

À la fin de la session, l’opinion politique initiale réapparaît et le participant doit de nouveau l’évaluer en faisant varier le curseur de 1 à 7. L’opération est répétée avec huit opinions politiques différentes. Mais aussi avec des allégations n’ayant rien à voir avec le champ politique telles que « Les multivitamines quotidiennes sont bonnes pour la santé » ou « Thomas Edison a inventé l’ampoule ». Soumises elles aussi à des arguments contraires.

Après analyses des résultats, le bilan est sans appel : le cerveau [de cet échantillon] défend ses opinions politiques bec et ongles ! Après la lecture des contre-arguments, les opinions politiques perdent en moyenne 0,31 point de confiance, alors que les opinions non politiques perdent quatre fois plus. Pourquoi ? « Nous pensons que les croyances politiques sont liées à l’identité », commente Jonas Kaplan, auteur principal de l’étude, professeur adjoint de recherche de psychologie à l’Institut de cerveau et de créativité.

Cette explication, ils l’ont trouvée dans les images cérébrales. Lorsque le volontaire lit un argument politique contraire à son opinion, cela génère chez lui l’activation de ce qu’on appelle le « réseau cérébral du mode par défaut » — qui comprend entre autres le précunéus, le cortex cingulaire postérieur et le cortex médium préfrontal — un réseau impliqué dans l’introspection, l’identité et le soi.

Un réseau qui s’active dans une autre situation. « Sam Harris et moi avons précédemment fait une étude sur la base neurale de la croyance religieuse, poursuit Jonas Kaplan. Dans cette étude, nous avons constaté que lorsque les gens évaluaient les déclarations religieuses par rapport aux déclarations non religieuses, il y avait une activité accrue de deux zones du réseau cérébral, mode par défaut, activé lors de l’étude sur les opinions politiques. »

Les participants étaient nettement plus disposés à changer d’opinions non politiques

Un véritable système de riposte cérébral

Ce n’est pas tout. Lorsqu’on entend un argument qui va à l’encontre de ses croyances politiques (ce n’est pas le cas pour des croyances factuelles anodines), un véritable système de riposte cérébral se met en place. Les chercheurs ont, en effet, révélé l’activation de structures comme l’amygdale cérébrale (impliqué dans la peur face à la menace), le cortex insulaire et d’autres structures liées à la régulation des émotions. La mémoire aussi est activée, à la recherche de la contre-attaque.

En dernière analyse, « les croyances politiques sont comme les croyances religieuses, dans le sens où elles font toutes deux parties de qui vous êtes et importantes pour le cercle social auquel vous appartenez », souligne Jonas Kaplan. « Pour envisager un autre point de vue, vous devriez envisager une autre version de vous-même. » Très difficile donc. De quoi expliquer peut-être pourquoi les militants pour un parti demeurent souvent aveugles et sourds aux arguments des autres bords. Est-ce à dire que les débats politiques sont inutiles puisque chacun campe sur ses positions ? « Notre étude a en effet été motivée par le fait qu’il semblait rare de voir quelqu’un changer son opinion sur un sujet important dans le débat public », admet Jonas Kaplan. « Mais notre espoir est que si nous comprenons ce qui nous rend si résistants, nous pourrons utiliser cette information pour trouver des moyens de garder une flexibilité cognitive. »

Impact de l’échantillon ?

Étant donné que tous les participants avaient de fortes opinions « progressistes » (strong liberals), on ne sait pas à quel point ces résultats seraient généralisables pour les conservateurs, ou pour des gens aux opinions moins polarisées ou moins radicales.

Plusieurs études ont trouvé des différences structurelles ou fonctionnelles entre les cerveaux des conservateurs et des progressistes [1], [2]. Une différence particulièrement pertinente est la découverte d’un volume plus grand d’amygdale droite chez les conservateurs[3]. De plus, le conservatisme tend à être associé à une augmentation de l’évitement des menaces[4]. Les progressistes sont également les plus enclins à idéaliser la réalité et à ignorer la « déviance »[5].


Source : l’étude

[1] Amodio, D. M., Jost, J. T., Master, S. L. & Yee, C. M. Neurocognitive correlates of liberalism and conservatism. Nat Neurosci 10, 1246–1247, doi: 10.1038/nn1979 (2007).

[2] Zamboni, G. et al. Individualism, conservatism, and radicalism as criteria for processing political beliefs: a parametric fMRI study. Soc Neurosci 4, 367–383, doi: 101,080/17470910902860308 (2009).

[3] Kanai, R., Feilden, T., Firth, C. & Rees, G. Political orientations are correlated with brain structure in young adults. Curr Biol 21, 677–680, doi: 101,016/j.cub.2011.03.017 (2011).

[4] Jost, J. T. & Amodio, D. M. Political ideology as motivated social cognition: Behavioral and neuroscientific evidence. Motiv Emotion 36, 55–64, doi: 101,007/s11031-011-9260-7 (2012).

[5] Okimoto, Tyler G.; Gromet, Dena M., Differences in sensitivity to deviance partly explain ideological divides in social policy support. Journal of Personality and Social Psychology, Vol 111 (1), Jul 2016, 98–117, doi: 101,037/pspp0000080 Epub 2015 Nov 16. [résumé en anglais.]

Voir aussi

Étude — Plus on est « progressiste », plus idéaliserait-on ou nierait-on la réalité ?

La «diversité» ou la tarte à la crème

Extrait de la chronique de ce jour de Christian Rioux dans le Devoir de ce jour.


[...] Telle est la loi de la prétendue « diversité ». Celle qu’on nous sert sur tous les tons jusqu’à plus soif. On excusera la comparaison un peu triviale, mais le discours politique sur la « diversité » qui sature littéralement nos médias est de cet ordre. Peu importe la qualité, pourvu qu’il y ait de la « diversité ». Comme si la « diversité », quelle qu’elle soit, était une valeur en soi.

La télévision nous offre pourtant un bel exemple de diversité factice. Qui peut affirmer que la multiplication des chaînes de télévision depuis 30 ans s’est accompagnée d’une augmentation de la qualité et de la liberté de parole ? Il en va de même de ces humoristes ethniques qui ne sont trop souvent que les pâles copies des stand-ups américains les plus commerciaux. À quoi bon une telle « diversité » ?

Il est étonnant de découvrir combien le discours sur la « diversité », qui veut passer pour rebelle et minoritaire, est en réalité devenu aujourd’hui le discours des classes dominantes de la mondialisation. Encore contestée en France à cause de sa tradition républicaine, cette idéologie a pénétré aux États-Unis toutes les sphères de la société jusqu’à gangrener les universités.

Pourtant, force est de constater que plus le discours diversitaire prenait de l’ampleur, plus les inégalités économiques s’accroissaient. Comme si le slogan United Colors, symbole des années Obama, n’avait été qu’un cataplasme pour dissimuler une réalité gênante. À l’université, « le nombre d’étudiants issus des minorités a augmenté, celui des étudiants issus des classes les plus aisées aussi, mais la proportion de ceux issus des classes défavorisées de la “majorité” s’est réduite », expliquait le professeur de littérature de l’Université de l’Illinois Walter Benn Michaels dans un livre dérangeant publié en 2006, The Trouble With Diversity (La diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, 2009).

Or depuis, la réalité a dépassé les prédictions les plus délirantes. S’il fallait obtempérer aux discours les plus extrêmes, il faudrait dorénavant respecter des quotas ethniques et sexuels dans le choix des députés, des ministres, des comédiens, des membres des conseils d’administration, des professeurs et même des chroniqueurs. Quid de la qualité de leur travail et de l’égalité des citoyens ? Il ne s’agit évidemment pas de s’opposer à l’intégration normale et progressive des populations émigrées au fur et à mesure qu’elles acquièrent les codes de leur nouveau pays, ce qui peut prendre plus d’une génération. Mais de comprendre la finalité de ce discours éminemment idéologique que nos élites répètent comme des perroquets.

Car ce nouvel ethnicisme n’est pas seulement un racisme à l’envers. Toutes ces odes au « cosmopolitisme », au « métissage » et à « l’hybridation » ne servent qu’à imposer à chacun la nécessité de se fonder à partir de rien, comme l’expliquait le philosophe Peter Sloterdijk dans son dernier livre (Après nous le déluge, Payot, 2016). L’émigrant est en effet devenu la figure idéale d’une mondialisation qui n’a plus rien à faire d’un citoyen chargé de sa propre culture et de sa propre histoire. Ce qu’on aime tellement chez lui, ce n’est pas tant sa « diversité » que son absence de racines et son caractère flexible qui s’adapte à tout justement parce qu’il a laissé chez lui ses proches, ses bagages et son pays. Un être sans famille, sans culture et sans attaches, pour ne pas dire sans langue — et parlant donc anglais —, tel est l’idéal diversitaire. Ce n’est pas un hasard si, à l’école, la flexibilité et l’adaptabilité ont remplacé la littérature et les humanités. L’objectif étant de faire de chaque élève un émigrant dans son propre pays.

Derrière cette diversité factice, où se cache donc la véritable diversité ? Au XVIIe siècle, Jean de La Fontaine avait déjà dit le fin mot de toute cette affaire :

Cette diversité dont on vous parle tant,
Mon voisin Léopard l’a sur soi seulement ;
Moi, je l’ai dans l’esprit […]
Le singe avait raison : ce n’est pas sur l’habit
Que la diversité me plaît ; c’est dans l’esprit [...]

Voir aussi

Tous du même avis ? Trop beau pour être vrai ? Indication d'une erreur ?

Un Québec de plus en plus divers, est-ce vraiment une bonne chose ?

Abolir la Commission des droits



Institutrice (laïque/athée) dénonce le programme d'Éthique et de culture religieuse

Chantal Abran, enseignante suppléante au primaire, a écrit une lettre ouverte publiée par le Huffington Post :

Je suis enseignante au primaire depuis plus de 20 ans et suppléante depuis une dizaine d’années. J’ai connu l’abolition des Commissions scolaires confessionnelles et du cours d’enseignement moral et religieux. Je croyais que la volonté du gouvernement de sortir la religion des institutions scolaires était sérieuse. C’était avant l’avènement du cours d’Éthique et Culture Religieuse (ÉCR).

En tant que suppléante, j’ai souvent à donner les leçons d’ÉCR, que les enseignants titulaires délèguent volontiers. L’enfant est évalué, non pas sur des connaissances, mais sur ses compétences à reconnaître, dans un capharnaüm de mythes, de récits, de costumes et de babioles religieuses, ceux associés à une religion plutôt qu’à une autre, sans jamais remettre en question la notion de Dieu ou les différentes pratiques religieuses, et ce dans un objectif d’ouverture à l’autre. Dans les faits, les enfants du primaire n’apprendront pas grand-chose des grandes religions, à part qu’elles ont des lieux de culte, des guides spirituels, des cérémonies, des textes sacrés, des interdits et des obligations, mais surtout qu’elles sont toutes valables.

Survalorisation du phénomène religieux

Par contre, jamais l’athéisme, l’absence de croyance ou même la non-pratique religieuse ne sont envisagés. Les enfants sont encouragés à s’identifier à la religion de leurs parents ou à s’en choisir une. J’ai fait passer des examens ayant des questions du type : « Parmi les religions étudiées, laquelle choisirais-tu et pourquoi ? Donne trois explications ». Ou alors : « Parmi les fêtes religieuses que nous t’avons présentées, laquelle préfères-tu et pourquoi ? ». Ou bien : « Qu’est-ce qui te plaît dans la cérémonie hindouiste ou dans la célébration musulmane ? ». Les questions sont généralement posées au conditionnel, mais l’enfant est obligé de répondre pour obtenir ses points. Mon fils a eu à répondre à une question qui ressemblait à : Quel type de prière serait adaptée à ton mode de vie et pourquoi ? Les réponses attendues étaient : les prières du matin, du midi ou du soir... avec explications sur le temps propice à consacrer à la prière.

Il y a un vide pour les enfants dont le mode de vie n’est pas relié à une religion. Mon fils s’est déclaré bouddhiste à l’âge de huit ans, alors que rien dans son éducation ne le justifiait. L’influence venait de l’école. [Meuh, non, où allez-vous chercher cela, on nous a promis qu’il n’aurait aucune influence sur les croyances !] Des parents non-pratiquants se voient reprocher par leurs enfants certains comportements non conformes à l’orthodoxie de leur religion véhiculée en classe. D’autres parents non-croyants se retrouvent face à des enfants qui préfèrent croire en Dieu plutôt que de ne croire en rien.

Pourtant, les familles non pratiquantes ou non croyantes sont largement majoritaires au Québec. Peu d’enfants québécois de tradition catholique vont à l’église, ont reçu les sacrements ou même connaissent cette religion. Lorsqu’on leur en parle, cela a peu de sens pour eux. Est-il dans la mission de l’école de réintroduire, coûte que coûte, une pensée religieuse chez les enfants ? [Note du carnet : comme d’habitude les laïcistes passent du fait que nombre de parents ne sont pas pratiquants à l’idée qu’ils seraient donc opposés à ce que leurs enfants apprennent des faits sur leur religion, ce que Noël ou Pâques célèbrent par exemple (les manuels ECR du primaire enseignent d’ailleurs mal ces notions). Rappelons que les parents juste avant l’imposition de l’unique programme ECR au nom de la diversité, envoyaient très majoritairement leurs enfants au cours de religion plutôt que de morale laïque, alors que ces parents étaient tout aussi peu pratiquants !] N’est-ce pas aller à l’encontre de l’éducation des parents et de la liberté de conscience des familles ? [Note du carnet : pour certains, oui ; pour d’autres non. C’est tout le problème d’un programme unique obligatoire « offert » aux enfants.]

Et que dire de la liberté de conscience de l’enseignant, tenu de présenter toutes les religions sous leur meilleur jour, tout en conservant, conformément au programme du Ministère, « une distance critique à l’égard de sa propre vision du monde, notamment de ses convictions, de ses valeurs et de ses croyances ». Le cours ÉCR crée des malaises et des tensions dans la classe, mais l’enseignant est souvent démuni en raison de la posture professionnelle très particulière prônée dans le cadre du volet « culture religieuse » de ce cours. Que répondre à cet enfant de première année qui soutient qu’Allah est fâché si on mange du porc ? Quelle posture adopter face à cette élève de deuxième année qui apporte son Coran en classe, mais interdit à tous d’y toucher, à l’exception d’une autre petite fille musulmane, car seuls les musulmans touchent le Coran ? [Note du carnet : se rappeler que la diversité croissante du Québec est toujours un enrichissement...]

Une vision romantique et angélique des religions

Chacun fait de son mieux avec ce cours. Les professeurs cherchent désespérément du matériel pédagogique avec lequel ils sont confortables. Dans les manuels scolaires et les cahiers d’exercices disponibles, les religions sont souvent présentées de façon stéréotypée, voire même fondamentaliste. La croix dans le cou, la kippa, le hidjab représentent l’appartenance religieuse. Certaines pratiques archaïques et sexistes sont présentées sans aucune contextualisation ou analyse critique. Les religions sont édulcorées de leurs côtés sombres et présentées comme étant essentielles au bien-être personnel. En somme, c’est une vision romantique et angélique des religions qui est véhiculée. Or, sans éveiller le sens critique de nos jeunes, ce cours contribue à les rendre vulnérables face à l’influence de gourous et de dérives sectaires. Sans jugement critique, cet enseignement relève plutôt de l’endoctrinement à la pensée religieuse, et ne peut prémunir nos jeunes contre les dérives des fondamentalismes religieux.

Ce cours, bien qu’accompagné d’objectifs louables, a pour effet de promouvoir la pratique religieuse au Québec. Les parents n’ont pas accès au matériel pédagogique utilisé et ne savent pas vraiment ce qui est enseigné à leurs enfants. Les enseignants du primaire se contentent généralement de suivre les manuels sans faire de vague. Le sujet est délicat. Ils ont bien d’autres préoccupations professionnelles. ÉCR est le moindre de leurs soucis et je ne les blâme pas. Quant aux enseignants ÉCR du secondaire, comme ceux qui ont rédigé le blogue intitulé « Le vrai visage du cours Éthique et culture religieuse », il est normal qu’ils défendent leurs emplois. C’est pourquoi peu de voix s’élèvent pour dénoncer les aberrations de ce cours, allant à contre-courant de l’évolution séculière de la société québécoise. Pourtant, il serait plus que temps de mettre fin au volet « culture religieuse » du cours ÉCR, et d’achever ainsi la déconfessionnalisation de l’école publique au Québec.


jeudi 12 janvier 2017

« La Pilule rouge », le film que des féministes veulent interdire

Extraits de la chronique de Sophie Durocher sur La Pilule rouge.

Le 21 janvier à Montréal, au Théâtre Rialto, on pourra voir un documentaire hyper controversé, qui sème la polémique depuis des semaines. Imaginez : The Red Pill (La Pilule rouge) est un documentaire, réalisé par une femme, qui donne la parole à des groupes de défense des droits des hommes ! On y parle (entre autres) du taux de suicide, du décrochage scolaire et de la violence conjugale qui touche les mâles occidentaux.


Bande-annonce de La Pilule rouge sous-titrée en français

Or, à Ottawa en décembre, une représentation du film a été annulée. Quand le film a finalement été présenté dans une autre salle que celle prévue initialement, des manifestantes traitaient les spectateurs qui allaient voir le film de « nazis ». En Australie une pétition a circulé pour empêcher la diffusion du film et même pour empêcher la réalisatrice d’entrer au pays... Une projection à Melbourne a été annulée ! En Angleterre, des groupes de pression ont tenté en vain d’empêcher les projections du film.

Des féministes, qui n’ont même pas vu le film, seulement des extraits, sont même allées jusqu’à qualifier le documentaire de misogyne.

La réalisatrice, l’Américaine Cassie Jaye, a eu toutes les difficultés du monde à financer son film. Des compagnies avaient peur d’être associées à ce sujet aussi controversé ! Elle a dû se tourner vers une campagne de sociofinancement [en vieux français : une « collecte » tout simplement] pour boucler son budget.

Aaaaaaah, la gauche progressiste, qui défend la liberté d’expression, mais seulement à sens unique, seulement quand ce sont ses idées, son point de vue qui est mis de l’avant... !

Dans ce documentaire, Cassie Jay donne la parole à des militants pour les droits des hommes et à des féministes. Elle se livre aussi à la caméra en documentant son parcours, l’évolution de sa réflexion. Elle a commencé ce documentaire avec des préjugés sur les groupes « masculinistes », pensant que c’était des extrémistes qui détestaient les femmes. Pour se rendre compte au fil des interviews que ces groupes d’hommes demandaient seulement que leurs voix soient entendues, que leurs droits soient reconnus.

[Cassie Jay affirme par ailleurs] : « C’est dérangeant que des gens (qui n’ont jamais vu mon film) mettent tant d’effort à vouloir le censurer. Ces gens croient tout ce que les médias “mainstream” véhiculent au sujet des MRA (Men’s Right’s Activists). Dans mon film, je déboulonne le mythe voulant que ce soient des misogynes. Ce sont des hommes qui sont pour l’égalité des droits, pour qu’on reconnaisse autant les droits des hommes que les droits des femmes. »

Cassie Jay se défend bien d’avoir fait un film de propagande. « J’ai une approche équilibrée : je donne la parole autant aux masculinistes qu’aux féministes. C’est fascinant de voir que plusieurs des hommes que j’ai interviewés étaient à l’origine dans des regroupements féministes, pensant que ces groupes étaient pour l’égalité des sexes. Mais chaque fois qu’ils abordaient des questions de droits des hommes, ils se faisaient dire de se taire. Les féministes pensent que les hommes n’ont pas besoin d’aide. Il y a tellement de thématiques propres aux hommes et ils n’ont aucun lieu où en parler. »

[Sophie Durocher a] demandé à Cassie ce qu’elle avait le plus appris en rencontrant ces groupes de droits des hommes. Elle m’a parlé de la mortalité au travail qui touche les hommes à 95 % ; des morts dans l’armée qui touchent les hommes à 98 % ; des droits des pères qui sont bafoués par le système de justice ; du décrochage scolaire chez les garçons alors que les programmes gouvernementaux visent seulement à aider et encourager les filles ; du taux de suicide alarmant chez les hommes ; de la moins grande espérance de vie des hommes ; des gars qui se trouvent à payer des pensions alimentaires pour des enfants qui ne sont pas les leurs ; des hommes victimes d’agressions sexuelles ; etc.

[...]

Mais Cassie a aussi soulevé un autre argument qui est crucial : « Les femmes se sentent attaquées dès que l’on parle des femmes qui abusent de leurs droits. Les femmes ne sont pas toutes des anges ! On a le droit de dire que certaines femmes sont violentes, manipulatrices, agressives, qu’il y en a qui briment les hommes, les pères dans leurs droits. Mais ça, les féministes ne le supportent pas. »

J’ai demandé à Cassie ce qu’elle espérait véhiculer comme message aux spectateurs qui iront voir son film à Montréal le 21 janvier. « J’espère que ça va être l’amorce d’une discussion, d’un débat. J’espère que les féministes vont commencer à s’intéresser aux problématiques masculines. Si le féminisme ne met l’accent que sur les problématiques féminines, il faut qu’il change pour être vraiment un mouvement pour l’égalité entre les sexes.

“Les problématiques des hommes sont réduites au silence. La preuve, c’est qu’on veut me réduire au silence et réduire mon film au silence.” »

[...]

« C’est un film qui demande au public de penser par lui-même. Ça, pour certaines, c’est menaçant. »

Voir aussi

Entretien vidéo avec la réalisatrice du documentaire (1 h 13, en anglais, non sous-titré)

Violences conjugales : les hommes battus oubliés en France comme au Québec ?

Les gars, l’école et le Conseil du statut de la femme

Pourquoi le patriarcat a de l’avenir (selon le démographe américain Phillip Longman)

« Le délit de violence psychologique est liberticide et contre-productif »

Les résultats des élèves au PISA remis en question

Certains ont été agréablement surpris des résultats des élèves canadiens et québécois au PISA — le Programme international pour le suivi des acquis des élèves. Ils seraient très performants en sciences, en mathématiques et en lecture. Mais les résultats ont été remis en question assez vite.

C’est le sujet de l’émission de Je vote pour la science cette semaine, que vous pouvez écouter ici :

(Cliquer ici si les commandes audio n'apparaissent pas)


À la première lecture, ce rapport rassure sur la qualité de notre système éducatif. Les résultats montrent même que les Québécois surclassent les autres provinces.

En science, l’écart fille-garçon diminuerait. Le Québec serait même dans le peloton de tête de pays où au moins neuf élèves sur dix maîtriseraient les « savoirs fondamentaux que chaque élève devrait posséder avant de quitter l’école ».

De très bonnes nouvelles… mais les résultats ont été remis en question en raison d’un biais de non-réponses d’élèves québécois issus d’écoles publiques : en fait, moins de 52 % des écoles invitées y auraient participé. Moins que le taux de 85 % considéré comme normal.

Il y aurait donc eu un « gonflement » des résultats parce que les meilleurs élèves auraient répondu en plus grand nombre en raison d’une surreprésentation des écoles privées. Un angle mort que le PISA n’enregistre pas. Notons que d’autres tests souffrent des mêmes biais, voir ceux du TIMSS.

Nous en parlons avec :

Égide Royer, professeur titulaire à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval. Il est psychologue et un expert en éducation, particulièrement en ce qui a trait à la prévention de l’échec scolaire, les difficultés d’apprentissage et de comportement. Il a d’ailleurs été directeur du Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire et fondé le Comité québécois pour les jeunes en difficulté de comportement.

Il nous rappelle qu’on avait déjà ces bémols québécois en 2012 : le biais avait alors été documenté (moins de garçons que de filles, davantage d’écoles privées, etc.). Les jeunes qui avaient participé à PISA étaient plus forts que la moyenne des élèves québécois. « En tant qu’experts, on ne peut tenir compte des données du Québec. » L’échantillon est « peut-être représentatif des meilleures écoles », mais même là, on ne peut pas en être sûr, dit-il.

Pourquoi est-il si important de se comparer ? Pour établir un diagnostic — par exemple, sur le taux de décrochage ou le taux d’obtention d’un diplôme chez les jeunes en difficulté. Du coup, on peut comparer : les sommes investies, par rapport à nos voisins, donnent-elles les résultats attendus ?

Au-delà du PISA, M. Royer nous parle aussi de l’écart entre francophones et anglophones et des écarts selon le statut socio-économique. De l’énorme question des élèves décrocheurs, de ceux qui ont des troubles d’apprentissage... et de la formation des futurs enseignants.



Je vote pour la science est diffusée le lundi à 13 h, sur les cinq stations régionales de Radio VM. Elle est animée par Isabelle Burgun. Recherche : Matthieu Fannière. Vous pouvez également écouter cette émission sur CHOQ-FM (Toronto) CIBO-FM (Senneterre), CJMD (Lévis) et vous abonner sur iTunes.

Voir aussi

TIMSS 2015 : le Québec s’en sort bien en maths, les garçons encore mieux mais faible participation québécoise

PISA 2015 — Les bonnes notes du Québec remises en question pour cause de faible participation

Classement des écoles de l’Institut Fraser : les filles dominent désormais aussi en maths

France — La liberté scolaire menacée en son cœur par le pouvoir socialiste

Dans un entretien avec Caroline Beyer paru hier dans les colonnes du Figaro, Anne Coffinier (ci-contre), la Directrice générale de la Fondation pour l’école dénonce les projets du gouvernement.

Figure emblématique de l’enseignement privé, Anne Coffinier vient de déposer un recours auprès du Conseil d’État pour excès de pouvoir. En ligne de mire : le projet du gouvernement qui entend contrôler davantage les écoles n’ayant pas de contrat (c’est-à-dire ne recevant pas de subventions en échange de se plier aux conditions multiples du Ministère de l’Éducation français sur les programmes, l’embauche de personnel, etc.) Ces écoles hors contrat n’existent pas au Québec qui régente très sévèrement la création d’écoles, d’où la chasse périodique aux « écoles illégales » en cette époque qui dit chérir la liberté (voir ce que nous en pensons). Normalienne, convertie au catholicisme pendant sa scolarité à l’ENA, Anne Coffinier préside la Fondation pour l’école, qui, depuis 2008, finance des établissements hors contrat.


LE FIGARO. — Comme annoncé par la ministre il y a quelques mois, les conditions se sont durcies pour les établissements hors contrat. Comment l’interprétez-vous ?

Anne COFFINIER. — Najat Vallaud-Belkacem a ouvert les hostilités, en fin de mandat, pour s’offrir une victoire symbolique sur le dos du hors contrat. Mais, paradoxalement, elle a permis la constitution d’une coalition sans précédent pour défendre la liberté scolaire, allant de l’Enseignement catholique aux écoles écocitoyennes en passant par l’Association des maires de France. Une partie de la gauche — des écologistes et des communistes — est hostile à la mainmise de l’Éducation nationale sur la formation de la jeunesse ! Le droit au libre-choix de l’école est une revendication transpartis.

La loi égalité et citoyenneté, adoptée le 22 décembre, prévoit de remplacer le régime d’ouverture des écoles, en le soumettant non plus à déclaration mais autorisation. Cela change-t-il la donne ?

—  Le prétexte est de lutter contre des risques de radicalisation, mais il est clair que l’État n’a pas de légitimité pour s’octroyer le droit de délivrer des permis de naissance aux écoles de la société civile. Ce n’est qu’en contrôlant sur le terrain les écoles qu’il pourra — au-delà des beaux dossiers de projets — jauger l’esprit véritable d’une école, afin de vérifier qu’on y cultive paisiblement l’amour de la France !

Ainsi, un décret daté du 28 octobre organise un renforcement des contrôles de ces écoles. Vous venez pourtant de déposer un recours auprès du Conseil d’État pour excès de pouvoir. Quels sont vos arguments ?

Les écoles indépendantes ne rendent un service au pays que parce qu’elles sont libres de leur recrutement professoral et de leurs programmes et méthodes pédagogiques. Leur imposer la référence des programmes de l’Éducation nationale les prive de l’essentiel de leur intérêt. Ce décret touche en plein cœur la liberté scolaire.

« Il faut changer totalement de logique. Le financement public d’une école doit dépendre non plus de son statut juridique (public, sous contrat, hors contrat), mais de sa performance scolaire. »

Vous réclamez des financements publics. N’est-ce pas contradictoire avec cette revendication de liberté ?

Il faut changer totalement de logique. Le financement public d’une école doit dépendre non plus de son statut juridique (public, sous contrat, hors contrat), mais de sa performance académique. Pourquoi ne pas s’inspirer des « écoles libres » anglaises, ces écoles publiques gratuites créées par la société civile et intégralement financées par l’État, dans le plein respect de leur caractère propre spirituel, éducatif et pédagogique? Elles sont financées par l’État pour autant qu’elles font progresser. Sinon, elles sont fermées sans pitié. La grande révolution, c’est l’évaluation. Par un organisme indépendant, bien sûr, et non par une Éducation nationale juge et partie.

Quel serait alors le rôle de l’Éducation nationale?

Bien gérer ses propres écoles. Et laisser la société civile faire sa part librement en matière d’éducation, sans chercher à la caporaliser. Trop d’enfants sont en échec parce qu’ils n’arrivent pas à entrer dans le moule unique de l’Éducation nationale !

Êtes-vous favorable au chèque éducation (financé par l’État, il permet aux familles de scolariser leur enfant dans l’école de leur choix, NDLR) ?

Oui, mais le crédit impôt est plus facile à mettre en œuvre. Chaque foyer pourrait déduire des impôts ses frais de scolarité ou, s’il n’est pas imposable, recevoir un chèque du même montant. Tous les parents, riches ou pauvres, auraient alors accès à l’école privée de leur choix. Le système actuel, avec la gratuité et la carte scolaire obligatoire pour l’école publique, incite les parents à se laisser porter.

Le chèque éducation est une proposition traditionnelle du Front national… [!!]

Plus aujourd’hui en tout cas. Et certainement pas au niveau international où le mécanisme est plébiscité tant à gauche (Scandinavie, Pays-Bas…) qu’à droite.

Quel type d’école votre fondation finance-t-elle?

Les meilleures écoles libres non lucratives. La plupart sont de confession catholique, même si nous finançons aussi des écoles non confessionnelles répondant à une urgence éducative: écoles de grande ruralité, pour enfants en difficulté, etc.


Pourriez-vous accompagner des projets d’écoles musulmanes ?

Nous ne l’avons jamais fait. Les projets éducatifs qui nous étaient présentés étaient incompatibles avec les valeurs de notre charte, notamment sur l’articulation entre foi et raison. Pour autant, notre Institut libre de formation des maîtres (ILFM) forme des maîtres de toutes confessions. Nous défendons en outre le droit des musulmans à créer leur école, à condition que ce ne soient pas des écoles communautaristes insufflant la haine de la civilisation française. Les liens des écoles musulmanes sous contrat avec les Frères musulmans nous semblent à ce titre inadmissibles.

L’école publique, Normale Sup, l’ENA… Quel souvenir gardez-vous de votre scolarité ?

Disons que cela manquait terriblement d’âme. Heureusement que j’avais un père extraordinaire et que je faisais de la musique en parallèle. Quand j’ai intégré Sciences Po puis l’ENA, j’ai vite compris que dans l’administration, réussite rimait avec servilité.

Un portrait du Monde vous décrivait comme « l’autre égérie de la Manif pour tous ». Quel est votre engagement politique?

Je suis catholique, j’aime la France, je crois en la famille. Je n’appartiens à aucun mouvement ni parti politique. Je suis un acteur de la société civile qui croit à l’incroyable fécondité de cette dernière, dès lors qu’elle prend son destin résolument en mains, sans tout attendre de l’État.

Source Le Figaro


mercredi 4 janvier 2017

ECR 2.0 ou élimination du programme ? Des enseignants en ECR essaient-ils de protéger leur poste ?

Quelques enseignants ont fait publier leur réponse collective aux critiques laïcistes et féministes au programme controversé — et pourtant imposé dans toutes les écoles québécoises — d’éthique et de culture religieuse (ECR). Leur plaidoyer est rédigé sous la forme d’une objection (laïciste ou féministe) suivie de leur réponse (tout aussi progressiste) à cette objection. Exemple :

Contre — Les manuels d’ECR contiennent des images stéréotypées des femmes, des autochtones et des croyants, et participent au maintien de l’inégalité entre les hommes et les femmes.

Pour — Les manuels d’ECR ou les cahiers d’activités, même approuvés par le MEES, ne sont pas le programme lui-même. Si des manuels comportent certaines faiblesses, il faut les réviser. Leur accorder toute l’importance est réducteur. Mais surtout, l’ECR vise justement à combattre les préjugés et les stéréotypes qui affligent l’ensemble des personnes et des groupes marginalisés. Encore une fois, dans les classes, c’est ce travail qui est accompli par les enseignants. Oui, nous devons parler davantage, entre autres, de sexisme et de racisme systémique.
L’ennui c’est que les manuels — pourtant approuvés par le BAMD, gardien de l’orthodoxie féministe et progressiste, avec l’argent de nos impôts — sont critiqués par des organismes massivement subventionnés comme le Conseil du statut de la femme parce qu’ils représentent une certaine réalité désagréable pour ces progressistes (des femmes religieuses qui adoptent des stéréotypes traditionnels dans ces populations).

Et pourtant les manuels essaient déjà de gommer cette réalité pour promouvoir leur vision féministe. Cette lutte aux stéréotypes pourchassés par le « politburo » du Monopole de l’Éducation mène, en effet, parfois à des erreurs manifestes quand il s’agit de faits religieux qui heurtent le correctivisme progressiste et féministe. Faut-il encore plus les « réviser » pour lutter contre « l’inégalité entre les hommes et les femmes » et cacher certaines réalités ? Le tout sous la houlette du BAMD et sous l’œil vigilant du Conseil du statut de la femme ?

C’est déjà le cas dans cette illustration où le guide pendant tout le livre (une fille bien sûr !), issue d’une minorité visible (bien sûr !) se trouve devant l’esplanade du mur occidental à Jérusalem, le fameux mur des Lamentations.

 
Page 28, Manuel d’ECR, Symphonie, manuel A, pour la 5e année du primaire, éditions Modulo

L’ennui c’est que ces trois femmes se trouvent du mauvais côté du mur, car elles se trouvent du côté des hommes. Et même si cela ne correspond pas aux critères du BAMD, les femmes ne sont pas admises de ce côté, il y a non-mixité des sexes.


(Incidemment, le garçon devrait aussi normalement porter une calotte, la kippa. On en distribue en carton autour de l’esplanade. Voir la photo ci-dessus.)



Très révélatrice également cette supplique (comme nous l’avons déjà dit le cours ECR est en fait peu donné, les directeurs comprenant sans doute qu’il y a des choses plus importantes que ce cours de multiculturalisme et progressisme béats 101) :
Enfin, nous demandons que l’ensemble des écoles et leur direction respectent les heures devant être consacrées au programme et qu’elles confient l’ECR à des enseignantes et enseignants qualifiés en la matière et non plus à des enseignants parfois sans formation dans le domaine. Cette pratique, trop souvent constatée, peut avoir pour effet d’affaiblir la qualité et la crédibilité du cours.


Voici la réaction d’Angèle Dufresne de Montréal à ce plaidoyer pro domo, cette réaction a été publiée le 3 janvier 2017 dans le courrier des lecteurs du Devoir :
Le plaidoyer des enseignants Beaudoin et Dubreuil en faveur du maintien du programme ECR (Idées, 28 décembre 2016) ressemble en tout point à un manifeste syndical pour la préservation d’emplois en péril. La superficialité de ses arguments de fond ne convaincra certainement pas ceux auxquels il s’adresse, les auteurs de La face cachée du cours ECR (Leméac), dont je ne suis pas. J’ai complètement décroché quand j’ai lu « […] on se retrouverait avec la situation absurde où des enseignant(e)s formés adéquatement pour enseigner la religion ne le feraient plus dans leur champ disciplinaire, alors que des enseignant(e)s peu ou non formés sur la religion auraient à l’intégrer artificiellement à leur discipline ». Combien d’enseignants formés en français ou en géographie enseignent les maths et l’anglais en raison de l’application de l’ancienneté pure et dure ? Et le chat est sorti du sac subrepticement : ces profs surspécialisés, nous dit-on, « enseignent la religion » et non la « compréhension du phénomène religieux » (qui est quoi au juste ?).

On voit bien qu’après presque dix ans d’application de ce programme mal défini, mal compris et mal intégré, on est incapable de le qualifier dans sa juste perspective.

Voir également

Le Conseil du statut de la femme du Québec et son influence sur les manuels scolaires au Québec

Les gars, l’école et le Conseil du statut de la femme


Le ministère n’approuve pas les manuels. « Seul le régime de Vichy s’est permis cela. »

Table ronde sur le matériel pédagogique ECR

Conférence du « politburo » (BAMD) du Monopole de l’Éducation du Québec

Le Petit Chaperon rouge serait trop sexiste

mardi 3 janvier 2017

La fin d'une époque pour les jésuites québécois

Les jésuites au Québec ont éduqué une bonne partie de l’élite dans leurs collèges, notamment le collège Brébeuf, à Montréal, fondé en 1928. Ils font partie de l’ADN canadien-français depuis que sept d’entre eux sont devenus martyrs des Iroquois au XVIIe siècle. Mais la moitié d’entre eux ont plus de 80 ans et ils sont huit fois moins nombreux qu’il y a 50 ans. Pour cette raison, à l’été 2018, les deux « provinces » jésuites du Canada seront fusionnées.

L’automne dernier, Erik Oland a été nommé « provincial » des jésuites du Canada français. Un quart acadien par sa mère, il dirige depuis huit ans le noviciat où habitent durant leur formation les futurs jésuites, à Montréal. Durant cette période, il a vu passer plus d’une vingtaine de novices, dont un seul Québécois de souche.

« Pendant trois ans, dans les années 60, il y avait tellement de jésuites au Québec qu’on a fait deux provinces pour le Canada français, explique le père Oland, en entrevue à Montréal. Je préfère parler de création d’une nouvelle province plutôt que de fusion. C’est un phénomène mondial. La France formera une nouvelle province avec la Belgique wallonne et aux États-Unis, on passera de dix à quatre provinces. »

Au Canada, ce mariage des deux solitudes est aussi l’union du passé et de l’avenir. « Le mouvement de sécularisation au Québec est beaucoup plus fort », explique Jean-Marc Biron, l’actuel provincial du Canada français, qui demeure en poste jusqu’en mars.

« Au Canada anglais et aux États-Unis, le catholicisme est une religion minoritaire qui s’est développée de manière plus défensive. L’objectif a longtemps été de conserver la foi et la culture. »

— Jean-Marc Biron

Les jésuites ont longtemps été associés au pouvoir et à l’élite, mais en 1975, les jésuites du Québec ont abandonné les collèges (à l’exception de l’Université de Sudbury) pour se consacrer aux laissés-pour-compte, par exemple, la Maison Dauphine pour les jeunes de la rue à Québec. C’est peut-être la seule province jésuite au monde à avoir abandonné le domaine de l’éducation.

La province du Canada anglais, qui compte presque deux fois plus de membres, est toujours active en éducation, notamment avec l’école secondaire Loyola à Montréal. « On a aussi des projets d’écoles dans les communautés autochtones, à Regina et à Winnipeg, dit le père Oland. À Loyola, on a des étudiants boursiers, des liens avec la communauté mohawk et on sensibilise les jeunes à la justice sociale, notamment avec des voyages dans des pays pauvres. »

Différent en France

Vu de l’autre côté de l’Atlantique, cet abandon des collèges n’est pas non plus à l’ordre du jour. « En France, il y a eu beaucoup de tensions jusque dans les années 80 entre les jésuites de collège et les jésuites ouvriers », explique le père Bertrand Heriard, qui dirige la revue Projet, l’une des deux principales publications de l’ordre en France. « Mais ni moi ni la plupart de mes collègues n’avons connu cela. Nous n’opposons plus la justice sociale et la mission d’éducation. »

Le père Oland ne veut pas nécessairement ramener les jésuites à Brébeuf. Mais il est ouvert à une implication plus grande qu’actuellement — deux jésuites font toujours partie de son conseil d’administration. À l’inverse, il n’exclut pas de transférer Loyola à une corporation laïque, comme Brébeuf en 1986 et Garnier, à Québec, en 1987, qui se réclament tous deux de la tradition jésuite. « Il n’y a pas de vaches sacrées. »

À plus court terme, il veut appliquer au Québec la formule qui a permis aux jésuites canadiens-anglais d’avoir de la relève, une main tendue vers les communautés ethniques et un responsable du recrutement à temps plein.

Responsables d’Haïti

Depuis 1953, sauf durant la période où le dictateur Jean-Claude Duvalier les a expulsés, entre 1964 et 1986, les jésuites du Canada français sont aussi responsables d’Haïti. La trentaine de jésuites haïtiens feront à partir de l’été 2018 partie de la province latino-américaine. Une trentaine de jésuites nés au Québec travaillent en outre en Haïti.


Les jésuites au fil des ans


1540

Fondation par Ignace de Loyola, un ancien soldat

1611

Arrivée des jésuites en Nouvelle-France

1634

Fondation du premier collège jésuite à Québec, qui ferme ses portes en 1776 puis renaît en 1934 sous le nom de Saint-Charles-Garnier

1773

Le pape Clément XIV dissout l’ordre, jugé trop indépendant

1814

Restauration des jésuites

1848

Fondation du collège Sainte-Marie à Montréal, qui sera incorporé à l’UQAM en 1969

1928

Fondation du collège Jean-de-Brébeuf à Montréal

2013

Élection du premier pape jésuite, François

Sources : Jésuites et La Presse

Voir aussi

Notre dossier Loyola

lundi 2 janvier 2017

La grossesse change le cerveau des femmes

Elles perdent de la matière grise dans des zones associées aux aptitudes sociales. Un mécanisme qui les préparerait au comportement maternel.

La grossesse est un moment particulier dans la vie d’une femme. Qu’elle le soit aussi pour le cerveau, personne n’en doute. Les Anglo-Saxons parlent même du « cerveau de grossesse » pour désigner les troubles de mémoire qui surviennent durant cette période chez une majorité de femmes. Est-ce que cela signifie pour autant que le cerveau des futures mères est différent de celui des autres ? C’est en tout cas ce que vient de démontrer une étude publiée par la revue Nature neurosciences en décembre.

Grâce à l’imagerie, les chercheurs ont en effet constaté que la grossesse entraîne des modifications de la taille et de la structure de la substance grise. Des changements cérébraux similaires avaient déjà été observés au cours de la puberté.

Pour obtenir ces résultats, des membres de l’unité de recherche en sciences cognitives à l’université de Barcelone (Espagne) ont étudié des IRM du cerveau réalisées avant et après la grossesse chez 25 femmes enceintes de leur premier enfant. Puis ils les ont comparées avec les IRM de 19 hommes devenus pères pour la première fois et de 17 hommes et 20 femmes n’ayant jamais eu d’enfants.

Les femmes enceintes ont présenté une diminution de la matière grise dans les régions associées aux aptitudes sociales, comme la perception et l’interprétation des désirs, des émotions, des intentions et de l’humeur d’autrui ou de soi-même. Ces modifications concernent toutes les femmes enceintes, même celles ayant eu recours à une fécondation in vitro.

« Ces changements traduisent la capacité d’adaptation du cerveau qui doit faire face à un stress énorme provoqué par le tsunami hormonal de la grossesse »

Cette réduction de la matière grise n’aurait cependant aucune conséquence sur les capacités cognitives de la mère, rassurent les chercheurs. Les femmes enceintes ont en effet obtenu des résultats équivalents au groupe de contrôle sur une série de tests. Par ailleurs, presque toutes ces réductions de matière grise étaient maintenues chez les mères près de deux ans après l’accouchement. Seul l’hippocampe, région associée à la mémoire, avait retrouvé son volume initial.


Au-delà des constatations, quelle signification peut-on donner à ces changements structurels ? « Ils traduisent la capacité d’adaptation du cerveau qui doit faire face à un stress énorme provoqué par le tsunami hormonal de la grossesse », analyse Stefania Maccari, neurobiologiste au laboratoire des neurosciences du comportement à Lille.

Selon Elseline Hoekzema, auteur principal de l’article, ils pourraient refléter un mécanisme d’élagage synaptique où les synapses faibles sont éliminées, laissant place à des réseaux neuronaux plus efficaces et spécialisés. En clair, comme l’explique Stefania Maccari, « le cerveau passe de la quantité à la qualité et se prépare à avoir un comportement maternel ».

Pour les auteurs de l’étude, ce modèle pourrait ainsi être utilisé pour prédire la qualité de l’attachement des mères à leur nourrisson. À l’appui de cette hypothèse, les auteurs ont observé une augmentation de l’activité neuronale de certaines des régions cérébrales modifiées par la grossesse, lorsque les mères regardaient des photos de leurs propres nourrissons, mais pas lorsqu’elles voyaient des photos d’autres bébés.

Source : Le Figaro